Les enfants perdus de l’esclavage

À l’origine du livre de Heather Andrea Williams, quelques chiffres terrifiants : chaque décennie, entre 1820 et 1860, 200 000 esclaves étaient déplacés des États de l’Upper South vers ceux du Lower South et de l’Ouest ; environ un tiers des enfants asservis de la première région furent ainsi définitivement séparés de leur famille. Derrière ces grandes masses se cachent des histoires individuelles que l’historienne a tenté de recomposer à partir de multiples sources – lettres, Mémoires et journaux intimes, annonces publiées dans la presse après l’abolition pour tenter de retrouver ses proches (très peu y parvinrent), archives des agences gouvernementales de l’époque…

D’une prose élégante et fluide, Williams offre « une série de vignettes plus que de longs récits », précise sa consœur Imani Perry dans le New York Times, auxquelles « se mêlent judicieusement les apports de la recherche sur les mécanismes du traumatisme ». Avec empathie, mais sans jamais verser dans le voyeurisme, Help Me To Find My People raconte l’angoisse permanente de la séparation dans les plantations, les ventes au cours desquelles des familles entières étaient dispersées aux quatre coins des États esclavagistes, les adieux déchirants des mères à leurs enfants, des maris à leurs femmes… « Fait rare pour une universitaire, Williams est capable, par ses mots, de tirer des larmes à son lecteur », souligne Perry.

Monstres et légendes de Prague

Les monstres traditionnels de la mythologie pragoise – le Golem du rabbin Loew ou le Templier décapité qui arpente la ville avec sa tête dans le creux de sa main – n’ont manifestement jamais fait trembler Jan Nejedlý, même dans sa prime jeunesse : « Ce n’était pas le Templier sans tête qui était terrifiant, mais toute l’époque de mon enfance », explique-t-il dans la préface de son livre. « Quand je regarde la photo où je figure en imperméable lors d’un exercice d’alerte à l’école, les mains et les pieds recouverts de sacs en plastique, un masque à gaz sur le nez, dos à l’épicentre d’une explosion nucléaire imaginaire, j’ai l’impression que c’est moi le monstre. À chaque époque ses fantômes. »

Devenu critique et éditeur, Nejedlý a donc entrepris de dépoussiérer un peu les légendes de sa ville. Ses « nouveaux monstres » ont leur origine dans trois époques : le protectorat instauré par les nazis en 1939, le régime communiste et la période actuelle. Beaucoup plus réalistes qu’il n’est de coutume, ils sont souvent inspirés de faits divers sordides qui ont davantage effrayé le jeune Nejedlý que les contes de son enfance. Parmi eux, un projectionniste fou qui poignarda un garçonnet dans une salle de cinéma ; une « tueuse au camion », dernière condamnée à mort de Tchécoslovaquie pour avoir foncé sur un arrêt de tramway (la jeune femme fut pendue en 1975) ; ou encore un punk à crête dorée, une sportive au corps déformé par les anabolisants, et même un distributeur de billets crachant du sang… Mais l’auteur « se moque de savoir si ses personnages sont totalement réels ou totalement imaginaires », souligne le site Fantazy Planet. Et il fait bien, selon la revue littéraire Tvar, pour qui ces histoires mises bout à bout forment une sorte d’encyclopédie des légendes urbaines, ramassis de « racontars entendus à la taverne, dans les universités ou les hôpitaux, mais qu’on lira peut-être encore dans deux siècles » grâce à l’atmosphère « à la fois magique et absurde ».

Bouffée d’antiféminisme en Suède

L’écrivain Maria Sveland n’est pas la première à dénoncer la vague d’antiféminisme qui touche la Suède ; depuis des mois, elles sont des dizaines – artistes, journalistes et intellectuelles – à mettre en garde contre une « haine » qui viserait à travers elles l’ensemble des Suédoises.

Ainsi, Sveland, une militante revendiquée, raconte dans son dernier livre comment elle s’est mise à recevoir des lettres la menaçant de toutes sortes de sévices sexuels. Des missives glaçantes, signées du « fan-club de Breivik » (du nom de l’auteur norvégien de la tuerie d’Utøya, en 2011), qui lui ont valu d’être placée sous protection policière. La référence à Breivik est loin d’être anodine : la rhétorique médiatisée du tueur – obsédé, entre autres, par la « castration » des hommes sous l’action des féministes – a, selon les observateurs, libéré un flot de propos misogynes sur les blogs et les réseaux sociaux.

Mais Sveland fait aussi le lien entre cet accès de haine et l’entrée au Parlement du parti xénophobe des Démocrates de Suède (SD), en 2010. Comme le résume le Göteborgs-Posten, « même si le SD ne dirige pas ses attaques contre les femmes, mais contre les immigrés, Sveland montre bien que la culture de ce parti repose sur trois piliers : le racisme, l´anti-islamisme et la haine des femmes. Ensemble, ils constituent le cœur sombre de la civilisation occidentale ».

Vrais tigres et faux dragons

C’est peu dire que Joe Studwell connaît bien les économies d’Asie de l’Est et du Sud-Est. Fondateur de la revue China Economic Quarterly, il a couvert la région pour The Economist et le Wall Street Journal. Dans son nouveau livre, le journaliste affirme qu’il n’y a pas une, mais deux Asie en matière de développement (en mettant à part, pour des raisons différentes, la Corée du Nord, Hong Kong et Singapour). Dans le premier groupe, celui des économies performantes, il range les pays du nord-est du continent (le Japon, la Corée du Sud et Taiwan) ; dans le second, les « tigres » déchus du Sud-Est (la Thaïlande, les Philippines, l’Indonésie et, dans une moindre mesure, la Malaisie), qui ont atterri selon lui dans les « poubelles du monde industrialisé ». Leur tort ? Avoir docilement suivi les directives d’institutions telles que la Banque mondiale, qui les exhortaient à ouvrir leurs frontières et déréguler leurs marchés. Ceux-là auraient mieux fait, pour Studwell, de suivre l’exemple du dictateur Park Chung-hee (le père de l’actuelle présidente de la Corée du Sud) dans les années 1970. À savoir : « Pérorer en public sur l’importance de la libéralisation pour ensuite mener tranquillement une politique dirigiste. »

How Asia Works – qui aurait aussi bien pu s’intituler « Guide de développement à l’usage des gouvernants asiatiques » – identifie trois conditions du succès. La première, la réforme agraire, est cruciale. Il n’est point question ici de collectiviser, mais de redistribuer des parcelles de taille modeste à un maximum d’agriculteurs, priorité devant être donnée dans ces pays très peuplés à l’occupation de la main-d’œuvre et au rendement par hectare, plutôt qu’aux économies d’échelle. Ce fut notamment la politique suivie par le Japon dans l’après-guerre. Le deuxième volet, la formation de champions industriels, implique une forme de protectionnisme à double tranchant : l’État protège ses poulains contre la concurrence étrangère, mais il n’hésitera pas à sacrifier ceux qui se montrent peu performants sur les marchés internationaux. Enfin, le secteur financier est prié de se mettre au service de ces deux objectifs en favorisant le financement de petits projets agricoles et l’investissement dans l’industrie.

« Incisif et intellectuellement solide » selon le Financial Times, Studwell reconnaît lui-même une limite de taille à son analyse : la Chine qui, si elle se rapproche en partie du modèle des pays du Nord-Est (une réforme agraire y fut menée après 1978, et l’État a porté le développement de fleurons industriels), laisse planer un doute sur sa capacité à développer ses industries de consommation et à gérer sa démographie. En outre, Studwell verse trop volontiers dans la critique des institutions internationales (« il ne peut s’empêcher d’afficher un soupçon de mépris à chaque fois qu’il écrit l’acronyme FMI », regrette Management Today). Ce qui n’empêche pas le Financial Times – peu suspect d’antilibéralisme – de qualifier son livre d’« important ».

Qu’est-ce qui unit les Latino-Américains ?

En quoi les Latino-Américains présentent-ils, par-delà leur diversité, des habitus communs et spécifiques ? À quel moment se sont-ils mis en place, comment en faire l’histoire et en donner une description plausible ?

Premier constat : la conquête fut un événement fondateur. Elle marquerait l’impossibilité d’une réconciliation et soulignerait en retour l’urgence d’un sens de la conciliation face au chaos. Deuxième constat, « le génie des Latino-Américains pour le lien social ». Si la coexistence passe à certains moments par la plus grande violence, ils parviennent tout de même à des accords implicites. Ces inter-actions constituent des codes de fait, même si une tension récurrente subsiste entre des principes d’organisation hiérarchiques et des revendications égalitaires. Troisième constat, les élites latino-américaines, et plus encore les appareils étatiques, n’ont qu’un « pouvoir indicatif », qui procède par démonstration de force et théâtralisation. Enfin, le travail est loin d’occuper une place centrale dans les représentations collectives comme dans les processus de constitution et de définition des individus.

Ces constats amènent le sociologue franco-péruvien Danilo Martucelli à dresser différents « profils » de l’individu du sous-continent. Si les Latino-Américains vivent dans un monde pleinement moderne, ils se sont construits dans une très faible valorisation du for intérieur et de l’introspection. La modernité culturelle n’est pas le produit du livre mais des industries de la culture de masse : la radio et la télévision et, aujourd’hui, Internet et Facebook.

Marqué par le contexte du « pouvoir indicatif » de l’État et des élites, l’individu agit dans un monde instable où les règles du jeu défavorisent « ceux d’en bas » et sont en permanence réaménagées à leur avantage par les puissants. On se trouve dans un univers très proche de l’« amoralisme familial », décrit par Edward Banfield en Italie du Sud (1). Mais l’individu est d’une certaine façon « en avance » sur des institutions absentes ou faibles et compte finalement plus qu’elles.

Cet essai mérite d’amples discussions. Il irritera des lecteurs trop pressés de ne pas le lire, qui l’accuseront de culturalisme et d’essentialisme. Cependant, Martucelli ne pose jamais l’existence d’une culture latino-américaine, il décrit des praxis et des habitus. Il avance des interprétations bâties sur des observations minutieuses.

 

Retour sur les yangban

Pendant huit siècles, en particulier les cinq siècles de repli isolationniste – le « royaume ermite » – de la dynastie Choson (1392-1910), la Corée a été dominée par les yangban, une élite mi-aristocratique mi-méritocratique. À l’origine, le mot yangban signifie les « deux ordres » (civil et militaire). L’accès aux fonctions dirigeantes était en principe subordonné à la passation de concours très difficiles, fondés sur le savoir confucéen. Cette élite dirigeait l’État, dominait la société, encadrait la culture et contrôlait l’économie de toute la péninsule. Cependant, du fait de cette longue trajectoire et des réalités sociales mobiles et compliquées que recouvre ce mot, l’idée de yangban est devenue vague et opaque – illisible. Ni les simplifications de la mythologie (à Séoul ou à Pyongyang), ni les tergiversations des manuels scolaires, ni la sédimentation intimidante des travaux historiques n’en rendaient plus raison. Il était temps de faire le point. Il n’est pas sans intérêt que ce soit l’œuvre d’un historien japonais, un étranger animé par l’« intrépidité du dehors ». Il est réconfortant de voir que son livre, paru en 1995, a été aussitôt traduit à Séoul, avec une préface destinée au lectorat coréen.

Spécialiste d’histoire sociale de la dynastie Choson qu’il a explorée « par le haut » et « par le bas » dans plusieurs domaines (systèmes lignagers, fiscalité foncière, agrarianisme confucéen, circulations culturelles…), Hiroshi Miyajima  est actuellement professeur d’histoire socioéconomique à l’université SungKyunKwan de Séoul. Son livre fait déjà figure de petit classique. Structuré en huit brefs chapitres, guidés chacun par une problématique forte (de l’agrarianisme au servage en passant par la vie quotidienne), il analyse les grandes familles yangban sous l’angle des normes (codes publics, fiscalité, règles de succession, parenté, rites). Miyajima récuse des notions répandues (clan, lignage) pour en pousser d’autres (groupes de filiation) : en pratique, quatre générations seulement sont impliquées. Il s’inscrit dans un genre éditorial particulier, florissant en Asie, trop discret au catalogue de nos éditeurs : la synthèse pédagogique de haut vol.

 

 

Partage universel du savoir : c’est presque fait

La France, si portée sur les célébrations, n’a soulevé qu’un demi-sourcil lors du trentième anniversaire d’Internet en janvier 2013, et surtout lors du lancement de la Bibliothèque publique digitale d’Amérique (DPLA) en avril. Préférerions-nous donc les commémorations aux inaugurations, le passé au futur ? Ou les initiatives nationales à celles venues d’ailleurs ?

Internet est né américain, oui – mais il s’est prestement mondialisé. Ce devrait aussi être le cas de la DPLA, décrite par son promoteur, Robert Darnton, le fameux directeur de la Bibliothèque de Harvard, comme une « plateforme informatique de mise en commun du contenu numérique des grandes bibliothèques, des musées, des centres de recherche, des archives, etc. (1) ». Soit, en pratique : un accès universel et gratuit à tout écrit conservé – avec métadonnées numériques et outils de recherche à l’appui.

Certes, la DPLA est américaine – et même profondément telle, selon Robert Darnton. C’est en effet un projet à la fois utopique et pragmatique, totalement privé (initiative, gestion, financement), qui fait appel, comme Wikipedia, au bénévolat, au « crowdsourcing », au « sens de la communauté » – bref, quelque chose d’angéliquement américain. En même temps, la DPLA sera ouverte sur le monde, et réciproquement. Elle sera même d’emblée « interopérable » avec Europeana, son pendant de ce côté-ci de l’Atlantique (déjà vingt millions d’ouvrages disponibles, tout de même). Robert Darnton se réclame en effet du principe du partage du savoir cher au siècle des Lumières, dont il est un spécialiste. Son projet supplantera même, pense-t-il, Google Books (trente millions de livres à ce jour), car « la courageuse initiative californienne est empêtrée dans des problèmes juridiques probablement insolubles ». Et ainsi aurons-nous tous, peu à peu, des dizaines de millions de livres à notre disposition – soit de la lecture pour un bon millénaire !

Et alors ?

Alors, on peut soit s’emballer comme Mallarmé, pour qui « tout au monde existe pour aboutir à un livre » ; soit craindre d’être, comme les servants de la « Bibliothèque de Babel » de Borges, condamnés à errer sans fin dans une bibliothèque infinie, coextensive à l’univers. Comment prévoir, puisque presque toutes les prédictions concernant Internet ont été démenties ? On peut tout juste hasarder que la « mise en ligne du monde » fera, dans un premier temps, le bonheur des chercheurs et des universitaires. Et celui des curieux de tout acabit, qui pourront à loisir devenir les nano-spécialistes de tout, et partager avec la planète entière leur frais savoir, acquis et diffusé électroniquement.

 

 

Livre manquant – Le démocratisme

Le mot « démocratisme » est un animal rare. Employé çà et là depuis les débuts la Révolution française, il l’est toujours en mauvaise part. C’est assez surprenant, si l’on pense à l’usage courant, à bon ou mauvais escient, de mots comme socialisme, libéralisme ou écologisme. Il est clair que le fait d’adhérer à la démocratie, à ses principes, à son idée, est une idéologie, au même titre que les trois mentionnées ci-dessus (entre autres). Pourquoi le mot « démocratisme » n’est-il donc pas banalement utilisé pour la désigner ? Peut-être parce que cette idéologie est tellement puissante qu’elle produit une forme de déni, interdisant de la reconnaître comme telle. Cela dit, même les communistes chinois et les islamistes semblent ne pas utiliser ce mot ou son équivalent. Il y a un livre à écrire sur le démocratisme : sur l’histoire de cette absence, sur l’histoire de cette idéologie en tant que telle (en essayant de s’abstraire du présupposé positif donc déformant qui habite la plupart des Occidentaux) et sur l’impact du refus de la reconnaître comme telle. Ce livre viendrait utilement compléter des ouvrages comme celui de Jean-Marie Donegani et Marc Sadoun sur l’histoire des critiques de la démocratie (2012) ou celui de Marcel Gauchet sur les avatars de la démocratie à l’heure des droits de l’homme et de l’individualisme narcissique (La Démocratie contre elle-même, 2002). Il testerait une idée rarement approfondie : celle que l’adhésion naïve à l’idée démocratique, qui est le lot commun, est un obstacle au progrès de la politique.

O. P.-V.

Traduction manquante – La critique de l’art et l’art de la critique

À l’exception de quelques textes, dont le récit autobiographique d’une aventure sentimentale malheureuse, les œuvres de William Hazlitt, l’un des plus grands essayistes et critiques de la langue anglaise, n’ont jamais été traduites en français. Contemporain et ami des poètes romantiques Coleridge et Wordsworth, admirateur du style du penseur conservateur Edmund Burke, mais hostile à ses idées, parce qu’il était lui-même libéral, radical et progressiste, Hazlitt, mort à 52 ans, a rédigé des centaines d’essais courts sur la littérature, l’art, la politique, la vie sociale et celle des sentiments. Beaucoup sont des chefs-d’œuvre devenus des textes d’anthologie.

Plusieurs recueils de ces essais ont paru de son vivant, et on a en a publié quelques sélections à titre posthume. La plus copieuse (830 pages) a été réalisée par Geoffrey Keynes, frère de l’économiste John Maynard Keynes. Elle comprend la plupart des textes les plus fameux de Hazlitt et permet de se faire une excellente idée des multiples facettes de son talent de critique, portraitiste, polémiste et journaliste. William Hazlitt est le maître absolu de l’essai familier, rédigé sur un ton personnel et dans ce style de conversation et cette langue simple qu’il est en réalité très difficile de maîtriser, dont un autre praticien éblouissant fut, au XXe siècle, George Orwell.

 

Rimbaud dans le métro

Une vieille querelle a repris récemment dans les colonnes du Times Literary Supplement : Rimbaud a-t-il pris le métro quand il vivait à Londres en 1873 ? La première ligne du « Metropolitan Railway » avait été ouverte en 1863 entre Paddington et Farringdon ; la seconde en 1868, entre South Kensington et Westminster. Les wagons étaient bien sûr tirés par une locomotive à vapeur. Il n’est « pas impossible » que le poète évoque un voyage en métro dans son poème en prose Métropolitain, écrit Graham Chainey. « Du désert de bitume fuient droit en déroute avec les nappes de brumes échelonnées en bandes affreuses au ciel qui se recourbe, se recule et descend, formé de la plus sinistre fumée noire […]. » Pas impossible mais improbable, juge-t-il, sans pouvoir clore ce crucial débat.