Lincoln raciste

Le chantre de l’égalité juridique entre Noirs et Blancs n’en était pas moins raciste. Lors d’un débat électoral en 1858, rapporté récemment par la New York Review of Books, il déclara : « Il y a une différence physique entre les races blanche et noire qui les empêchera toujours de vivre ensemble en termes d’égalité sociale et politique. Et comme ils ne le peuvent, mais demeureront ensemble, il doit y avoir la position du supérieur et de l’inférieur. Je suis autant que tout autre favorable à ce que la position de supérieur soit assignée à la race blanche. » 

À lire : Mahzarin R. Banaji et Anthony G. Greenwald, Blindspot: Hidden Biases of Good People, Delacorte, 2013. 

Sexualité punissable

Dans l’ancienne Mésopotamie, les hommes n’étaient presque jamais punis pour avoir trompé leur femme. Ceux qui violaient une jeune esclave se voyaient infliger une simple amende. Mais l’épouse adultère était tondue, promenée en ville comme un animal avec une corde dans le nez, puis lentement empalée sur un long pieu. En Assyrie moyenne, vers 1450-1250 avant notre ère, une femme qui, en se querellant avec un homme, lui abîmait les testicules, était condamnée à avoir un doigt tranché. Dans le Deutéronome, on lit que, pour le même crime, on lui coupait la main. Toujours en Assyrie, la punition infligée au violeur était… le viol de son épouse par un autre.

« J’ai voulu retracer l’histoire de la civilisation occidentale du point de vue du droit et de la libido », écrit l’avocat et journaliste américain Eric Berkowitz. Il organise son livre en suivant le fil chronologique, jusqu’à l’aube du XXe siècle, où il s’arrête, craignant que « le bruit du dernier siècle ne vienne engloutir la voix de nos ancêtres ». Dans la Grèce classique, le mari d’une femme adultère était en droit d’insérer une rascasse aux épines acérées dans l’anus du rival. À Rome, le mari trompé était autorisé à violer son concurrent (pour ruiner sa réputation).

L’homosexualité n’était pas un problème jusqu’à ce que les Hébreux en fassent une « abomination », écrit Berkowitz. Une unité de l’armée thébaine qui combattit à Chéronée était composée de gays. Les choses se gâtèrent vraiment avec le christianisme, à partir du règne de Constantin. Le pire vint au Moyen Âge. Une loi castillane du XIIIe siècle dit que les hommes qui ont « péché ensemble » seront « castrés devant la foule » puis « pendus par les jambes jusqu’à ce que mort s’ensuive ». Une tradition qui eut la vie dure, puisqu’on pendit plus de sodomites que de meurtriers en Angleterre en 1806. Les lesbiennes eurent aussi affaire à la justice. À Trévise, elles devaient être « attachées nues toute une journée à un poteau avant d’être brûlées ». Néanmoins, l’Inquisition ne condamnait l’homosexualité féminine qu’en cas d’usage d’un « instrument artificiel ». La dernière lesbienne brûlée vive fut une Allemande, en 1721.

Autre grand sujet de préoccupation : les relations sexuelles avec les animaux. Au Moyen Âge « un moine qui prenait une vache pour partenaire était puni deux fois plus sévèrement que si c’était le propriétaire ». En 1654, un Écossais qui fut surpris en train de copuler avec une jument fut étranglé et brûlé – avec la jument.

Le XIXe siècle vit se développer une hystérie punitive à l’égard de la masturbation. En Allemagne, on attachait le prépuce des contrevenants avec des anneaux de fer. Aux États-Unis, à la toute fin du siècle, quatorze femmes et quarante-quatre hommes masturbateurs ont été respectivement privées de leur utérus et castrés. Berkowitz explore aussi la question très actuelle de l’âge auquel on admettait qu’il y a consentement. Au XIXe siècle dans le Delaware, il était de 10 ans. « Un excellent livre, presque savant », écrit Sara Wheeler dans la Literary Review.

Sur le ring des sexes

En tant que mâle, j’ai quelque peine à endosser l’idée de la « fin des hommes », titre d’un livre récent écrit par une femme. Je garde en mémoire l’excellent ouvrage du sociologue Steven Goldberg, intitulé Why Men Rule (« Pourquoi les hommes dirigent »), non traduit parce que trop corrosif pour les éditeurs français. C’était une belle démonstration des raisons (au sens fort du terme) de la domination masculine. La testostérone et tutti quanti. À sa manière très politiquement incorrecte, Goldberg rejoignait (c’était en 1993) le point de vue de Simone de Beauvoir et de Françoise Héritier : la domination masculine, en tous temps et partout. Et encore maintenant ? Oui, certes, à bien des égards. Nonobstant Margaret Thatcher et Angela Merkel, les mâles continuent de gouverner le monde. Ce n’est que trop évident. Et cependant… Cependant, il se passe quelque chose de sérieux sur le ring des sexes. Les statistiques ont beau être de « damned lies », de sacrés mensonges, disait Disraeli, il faut le reconnaître : ça bouge, et ça bouge sacrément. Dans les grandes villes américaines, les femmes de moins de 30 ans, sans enfant certes (c’est le cas de la grande majorité), gagnent désormais plus que les hommes. L’Amérique est le laboratoire du monde, et ce qui se passe là-bas est en train d’arriver chez nous. C’est bien compréhensible, peut-être même naturel, si l’on se souvient que les femelles (dixit Simone) sont depuis déjà longtemps majoritaires dans les meilleures universités. La méritocratie célébrée par le sociologue britannique Michael Young en 1958 se féminise à vive allure. Le plafond de verre se fissure de toutes parts. Les laissés-pour-compte de l’expansion, pour reprendre une formule giscardienne, ce sont aujourd’hui les hommes. C’est si gros qu’on ne le voit pas. Un rapport 2012 de notre excellent ministère de l’Éducation nationale s’intitule Filles et garçons : sur le chemin de l’égalité. La pensée technocratique a trente ans de retard sur les faits. Reste que la suite des événements est difficile à anticiper. La femelle reste tributaire de son privilège : faire des enfants. Gagnera-t-elle sur tous les tableaux ? Et le mâle, alors ? Qu’en restera-t-il ? Rendez-vous dans trente ans.

 

 

Kulangeta

« À force d’arrogance, de tromperie, de dissimulation et de mensonges, il passa du statut de compagnon irremplaçable à celui de kulangeta et fut si naturellement éliminé que nul ne se souvint de son passage dans notre parti. »

D. P.

Kulangeta est un mot eskimo découvert par l’anthropologue Jane M. Murphy décrivant un homme qui « ment régulièrement, triche, vole et abuse des femmes, qui ne soucie pas des réprimandes et qui est toujours finalement conduit vers les aînés pour être puni »… et poussé hors de la glace quand personne ne regarde.

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant » ! Se trouve-t-il un mot au monde pour dire ce sentiment de fureur impuissante où me met quelqu’un qui, malgré lui le plus souvent, réveille en moi la conscience d’une de mes tares secrètes ?

Écrivez à

Le mot du mois

« – Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère ! »

Charles Baudelaire, dernier vers du poème « Au Lecteur »,  qui ouvre Les Fleurs du mal.

Fin des mâles : que se passe-t-il vraiment ?

Selon une étude du Boston Consulting Group (BCG) publiée voici déjà quatre ans, la quasi-totalité de la hausse des revenus américains au cours des quinze ou vingt dernières années est due aux femmes. La rémunération moyenne des moins de 30 ans est supérieure à celui des hommes du même âge à New York, Los Angeles, Chicago, Dallas… Le BCG prévoit que le revenu des femmes, tous âges confondus, dépassera celui des hommes aux États-Unis en 2028. Selon Liza Mundy, qui vient de publier The Richer Sex, on peut s’attendre au même renversement en Europe (lire p. 25). L’évolution est spectaculaire dans le monde riche, mais elle s’observe aussi dans nombre de pays du Sud, où les femmes sont également majoritaires à l’université. Au Brésil, plus d’un tiers des épouses gagnent plus que leur mari.

À l’école, les garçons en situation d’échec sont désormais de 50 % plus nombreux que les filles et le décrochage relatif est la règle : ce sont eux qui occupent majoritairement les filières professionnelles et les classes de rattrapage. Plus tard dans la vie, le rapport tend à s’inverser, au sein du couple, entre le niveau d’études de la femme et celui de son compagnon. Les hommes vont de plus en plus souvent rechercher une épouse loin de chez eux, dans des pays où les femmes accusent encore un retard, tandis que des femmes surdiplômées mentent sur leurs qualifications pour accroître leurs chances de trouver un mari.

Parallèlement, un nombre étonnant d’hommes affichent des comportements que d’aucuns jugent immatures. En Europe, un jeune de 25 à 34 ans sur trois vit chez ses parents et, en France, un sur deux se marie après 35 ans. Aux États-Unis, plus de 70 % des adultes « mâles » jouent à des jeux vidéo. Et la figure du « métrosexuel » narcissique est devenue une norme. Faut-il faire le lien ? Près de 50 % des enfants naissent hors mariage.

Face à un phénomène sans précédent, sociologues et historiens se montrent perplexes.

 

Dans ce dossier :

Espions d’antan

Le vendredi 17 mai, Arte diffusait Espions de Varsovie, un téléfilm en deux parties que la chaîne a coproduit avec la BBC et plusieurs sociétés de production anglaises. Il s’agit d’une adaptation du roman publié en 2008 sous le même titre par l’écrivain américain Alan Furst. L’action se déroule à la fin des années trente, entre 1937 et 1939. Le récit est centré sur l’histoire du colonel Mercier, un officier exerçant la fonction d’attaché militaire à l’ambassade de France à Varsovie. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la capitale polonaise est un champ d’opération pour des espions de tous bords. Jean-François Mercier, incarné dans le film par l’acteur anglais David Tennant, travaille pour le Deuxième Bureau, le service de contre-espionnage français. Sa mission est d’en apprendre le plus possible sur les préparatifs de la guerre que l’on sait imminente, même si certains, en Angleterre et en France, essaient de se convaincre qu’on peut l’éviter et qu’elle n’éclatera pas. Contrairement à la plus grande partie de l’État-major français, Mercier est convaincu que les Allemands ne lanceront pas une offensive contre la ligne Maginot, mais contourneront celle-ci par le nord en traversant les Ardennes belges. À Paris, les généraux estiment toutefois cette région couverte d’une forêt bien trop dense pour pouvoir être traversée par des chars d’assaut.

On sait que, dans la réalité, le général De Gaulle a quasiment seul fait preuve d’une semblable clairvoyance. Dans le roman et le film, Mercier est d’ailleurs présenté comme un proche de De Gaulle, avec lequel il partage suffisamment de traits pour qu’on puisse penser que son personnage a été en partie inspiré à Alan Furst par la figure du général. Comme De Gaulle, Mercier est un aristocrate, un héros de la première guerre mondiale qui s’est évadé à plusieurs reprises de camps de prisonniers en Allemagne. Comme lui, au cours des deux années qui ont suivi l’armistice, il a aidé la Pologne à remettre sur pied ses forces militaires pour combattre l’Armée rouge.

Une aventure rocambolesque

Mais la comparaison doit d’arrêter là. Dans Espions de Varsovie, le colonel Mercier se livre à une série d’activités dont on chercherait en vain la trace dans l’existence du futur chef d’État français. Il s’emploie à obtenir d’un ingénieur allemand les plans des nouveaux chars d’assaut de la Wehrmacht ; il convainc un agent de l’Abwehr (le service d’espionnage allemand) hostile au régime d’Hitler de le mettre en contact, par l’intermédiaire d’un universitaire Nazi traqué par la Gestapo parce jugé renégat, avec un sous-officier affecté au quartier général de la Wehrmacht à Berlin ; et il tente d’arracher un couple de Juifs russes aux griffes du NKVD (les services secrets soviétiques), pour lequel les époux ont travaillé mais qu’ils ont quitté par aversion pour le régime de Staline. Le film montre aussi Mercier participant aux côtés d’un officier polonais membre des services secrets du pays à l’opération d’évacuation du stock d’or de la banque nationale de Pologne en passant par la Roumanie, au moment où les troupes blindées allemandes viennent de franchir la frontière. (Parmi les plus beaux plans d’Espions de Varsovie figurent ceux où apparaît la locomotive à vapeur fumant dans la gare tandis que l’on dissimule les caisses d’or sous le plancher des voitures, ou qui montrent le train lourdement chargé avançant lentement dans la nuit au milieu de la forêt).

Cette aventure rocambolesque est authentique. Après toutes sortes de péripéties, l’or polonais finira dans un camp militaire français au Sénégal. Mais l’épisode n’est pas mentionné dans le livre. Il est raconté dans L’Officier polonais, un autre roman de la série d’aujourd’hui douze ouvrages dans laquelle The Spies of Warsaw vient s’inscrire (c’est le dixième du cycle). L’exfiltration de l’or s’est d’ailleurs déroulée postérieurement aux événements décrits dans l’ouvrage, puisque The Spies of Warsaw se termine au mois de mai 1939, quatre mois avant l’invasion allemande de la Pologne.

Comme il arrive souvent lors du passage d’une histoire de l’écrit à l’image, les deux auteurs de l’adaptation, Dick Clement et Ian La Frenais, un tandem de vétérans de la BBC, ont en effet pris un certain nombre de libertés avec le récit publié. Le film passe par exemple sous silence l’adolescence du colonel Mercier et sa condition de veuf doté de deux enfants. Certains personnages secondaires disparaissent et d’autres font leur apparition, comme Lady Angela Hope, une sorte de Mata Hari britannique, présente dans deux autres romans du cycle, mais absente de The Spies of Warsaw.

Les scénaristes se sont aussi amusés à assaisonner les dialogues de clins d’œil de leur cru. À un moment donné, un des protagonistes fait ainsi référence à un membre de la délégation britannique à une réunion internationale demeuré étrangement muet, en l’appelant « Philby ». On aura reconnu Kim Philby, un des « cinq de Cambridge », ce groupe de citoyens anglais comprenant aussi Anthony Blunt, Guy Burgess, Donald Maclean et John Cairncross, recrutés durant leurs études universitaires par les services secrets soviétiques, et qui ont espionné en Grande-Bretagne pour le compte de ceux-ci durant la Seconde Guerre mondiale.

Eric Ambler, Graham Greene et John Le Carré

Conformément à un usage courant, les scénaristes ont également gonflé l’importance donnée dans le livre à une intrigue sentimentale, qui devient dans le film le fil conducteur de l’histoire : à Varsovie, Mercier tombe amoureux d’une jeune polonaise du nom d’Anna Skarbek, juriste au service de la Société des Nations (la SDN), compagne d’un journaliste russe en délicatesse avec le régime communiste.

Alan Furst est systématiquement présenté comme l’héritier d’Eric Ambler, Graham Greene et John Le Carré, cette tradition de romans d’espionnage anglais, inaugurée par Somerset Maugham avec son recueil d’histoires M. Ashenden, agent secret, caractérisés par des intrigues complexes, le réalisme des situations, une atmosphère singulière et très prenante, l’accent mis sur la psychologie des personnages et la qualité littéraire du récit. Proche de ces auteurs, Alan Furst ne peut toutefois prétendre les égaler tout à fait et leur être comparé sur tous les plans. Ses romans sont rédigés dans une langue précise et élégante, mais qui n’a pas la distinction supérieurement raffinée de celle d’Ambler dans Le Masque de Démétrios, Épitaphe pour un espion ou L’affaire Deltchev, pour citer trois de ses meilleurs livres. Ils n’ont pas non plus la profondeur philosophique de romans de Greene comme Le facteur humain ou Un américain bien tranquille, et on y cherchera en vain la moindre trace de l’humour sarcastique de Notre agent à La Havane. Mais le rapprochement s’impose naturellement. Alan Furst n’a d’ailleurs jamais caché avoir été influencé par ces écrivains et l’admiration qu’il éprouve pour eux, comme pour Joseph Conrad et Anthony Powell.

Du fait de cette parenté revendiquée, les livres d’Alan Furst se différencient radicalement de ces fantaisies quasiment auto-parodiques que sont les histoires de James Bond de Ian Flemming, fables consolatrices mettant en scène un espion britannique en train de sauver le monde à grand renfort de technologie, a justement relevé l’historien David Cannadine, au moment précis où la Grande-Bretagne commençait à perdre son empire. Ils n’ont rien à voir non plus avec les best-sellers d’auteurs américains comme Charles McCarry, Tom Clancy et Robert Ludlum, dont les héros respectifs (Paul Christopher, Jack Ryan et Jason Bourne) sont, certes, des agents de la CIA, mais qu’on peut légitimement considérer davantage comme des romans d’action que des récits d’espionnage au sens strict.

Un autre élément qui distingue les romans d’Alan Furst est l’époque à laquelle se déroulent les histoires qu’ils racontent. À l’exception des premiers livres d’Eric Ambler, les livres de tous les auteurs cités sont consacrés à des événements censés s’être passé durant la guerre froide ou après celle-ci, pour les plus récents dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme ». Alan Furst a, lui, décidé d’écrire exclusivement sur une période particulière assez éloignée de nous dans le passé, qui va de 1933 à 1944.

Une époque romantique et terrible

Contrairement à John Le Carré (ancien agent du MI6, le service de renseignements extérieurs du Royaume-Uni) ainsi que Graham Greene et Somerset Maugham (un temps collaborateurs de ce département), Alan Furst n’a jamais travaillé pour les services secrets. Fils d’un couple de Juifs new yorkais issu de familles originaires d’Europe centrale (trois de ses grands-parents venaient de Lettonie), il a grandi dans le faubourg d’Upper West Side entouré de Juifs qui avaient fui l’Allemagne Nazie et de survivants des camps de concentration. Écrivain amateur sans beaucoup de succès durant sa jeunesse, il a longtemps été journaliste, rédigeant des articles sur toutes sortes de sujets pour différent journaux et magazine, dont l’International Herald Tribune et Esquire. C’est à l’occasion d’un reportage réalisé pour préparer un récit de voyage le long du Danube destiné à Esquire, et du voyage à Moscou qui l’a précédé, qu’il a défini ce qui allait devenir le sujet de tous ses livres. Le choc de la rencontre avec un régime totalitaire, ainsi que la découverte d’un monde que son enfance baignée par la culture d’Europe centrale et la lecture d’ouvrages comme La Marche de Radetzky de Joseph Roth (un autre de ses auteurs de prédilection) lui avaient déjà rendu quelque peu familier, l’ont convaincu de se consacrer à l’histoire de cette région à l’époque « romantique et terrible, pleine de courage et de brutalité » qui est celle de la fin des années trente et du début des années quarante. Lorsqu’on l’interroge sur son métier, Alan Furst tend à rendre compte de sa capacité à sentir et peindre les réalités de la vie des habitants de cette région durant cette période par une faculté d’empathie qu’il n’est pas loin de qualifier de magique. Avec un mélange de modestie apparente, de discrète forfanterie et de candeur, il explique son talent particulier à restituer l’atmosphère de ces lieux dans le passé par un don qu’il ne peut expliquer.

Le cycle des douze romans d’Alan Furst s’intitule Night Soldiers, d’après le titre du premier d’entre eux. Au départ, Furst avait envisagé de baptiser la série « Midnight in the Century », mais il découvrit que ce titre était déjà celui d’un livre de l’écrivain et révolutionnaire Victor Serge consacré aux purges staliniennes. Night Soldiers et Dark Star, le deuxième roman de la série, sont des livres épais et touffus dans lesquels les descriptions occupent une place importante. Les suivants sont plus courts et davantage construits autour de longs passages dialogués. La violence est constamment présente dans tous les ouvrages, beaucoup de personnages sont assassinés et on sent le danger et les menaces en permanence. Mais elle est indirectement évoquée bien davantage que décrite. Les scènes amoureuses sont loin d’être rares (The Spies of Warsaw en compte plusieurs), mais plus réalistes que dans beaucoup de romans d’espionnage et généralement traitées dans un style moins cru et plus allusif qu’il n’est de coutume aujourd’hui.

À la manière de Balzac

À la manière de Balzac dans La Comédie humaine, Furst se plaît à mettre en scène dans ses différents livres un certain nombre de personnages récurrents, dont la présence tisse un réseau de liens entre les histoires et renforce l’unité et la cohérence du cycle. Le comte Janos Polanyi, diplomate hongrois en poste à Paris, apparaît ainsi dans cinq romans. Ilya Goldman, haut responsable du NKVD et Voyschinkowsky, un homme d’affaire polonais établi à Paris, figurent dans quatre histoires, et d’autres personnages dans deux ou trois. Un grand nombre de protagonistes sont des réfugiés passant d’un pays à l’autre, souvent des Juifs, tenus de mener une double vie. L’action se déroule le plus souvent principalement dans une ou plusieurs villes d’Europe centrale. Dans l’avant-dernier ouvrage de la série à ce jour, Spies of the Balkans, elle se passe en grande partie à Salonique. Chaque roman contient au moins une scène prenant place à la Brasserie Heininger à Paris, établissement fictif modelé sur la célèbre brasserie Bofinger de la rue de la Bastille : Alan Furst a vécu plusieurs années à Paris, une ville qu’il considère un peu curieusement comme le cœur culturel de l’Europe et à laquelle il est très attaché.

Les principaux protagonistes de la série Night Soldiers sont des personnages inventés. Dans la tradition classique de Proust ou Tolstoï, Alan Furst s’inspire régulièrement de personnes réelles pour construire ses personnages. Andre Szara dans Dark Star, par exemple, a en partie pour modèle l’écrivain et journaliste russe Ilya Erhenbourg. Mais, contrairement à la plupart des auteurs de fiction contemporains, il ne romance pas la vie d’individus ayant existé. Les héros de Furst ne sont pas des espions professionnels. Le plus souvent, il s’agit d’amateurs doués, des gens ordinaires que leur métier (militaire, journaliste, diplomate) et les circonstances ont conduit à se livrer à des activités de renseignement. Ils opèrent pour les services secrets russes, britanniques, français ou allemands, des réseaux de résistance ou des groupes de militants communistes. À l’instar de Ronald Reagan, Alan Furst a toujours identifié l’Union soviétique à « l’Empire du mal ». Admirateur d’André Malraux et d’Arthur Koestler, il éprouve toutefois la nostalgie d’une époque où des engagements idéologiques passionnés et généreux pouvaient commander toute une vie.

Sans tomber dans le manichéisme caricatural des histoires de James Bond, ses romans partagent donc le bien et le mal de façon relativement nette et peu ambigüe. S’ils sont souvent complexes et qu’il leur arrive de changer de camp, les personnages d’Alan Furst, moins cyniques et torturés par le doute ou le sentiment de culpabilité que ceux de Graham Greene, savent mieux où est le bien et où est le mal que ceux de John Le Carré. Durant les années qui ont précédé la seconde guerre mondiale et tout au long de cette guerre elle-même, aime à rappeler Furst, les enjeux étaient de fait assez faciles à identifier. Ce que les circonstances rendaient difficile était de décider dans quel camp on se situait, étant entendu qu’il n’était pas possible de ne pas choisir : « L’époque était intensément dramatique [et] n’offrait qu’un nombre limité d’options. Vous pouviez être un héros ou un salaud, un réfugié ou une victime. Mais vous étiez nécessairement quelque chose. Il n’y avait pas de spectateurs ».

« Un peu d’eau au fonds du puits »

Alan Furst publie en moyenne un livre tous les deux ans. La rédaction de chacun d’eux lui demande trois mois de recherche et neuf mois d’écriture, au rythme de deux pages par jour. Comme Ernest Hemingway (un autre de ses auteurs favoris), il commence à écrire très tôt le matin, rédige en moyenne six cent mots par jour et s’arrête avant d’avoir atteint le moment où il ne saurait plus quoi écrire dans le paragraphe suivant, veillant à toujours « laisser un peu d’eau au fonds du puits », pour utiliser l’image d’Hemingway. Il tape ses romans sur une antique machine à écrire électrique IBM dans le garage de sa maison aménagé en bureau. Pour s’immerger intellectuellement et émotionnellement dans le passé qui sert de décor à toutes ses histoires, il lit beaucoup et écoute de la musique de l’époque, par exemple Glenn Miller pour les années de guerre.

Les romans d’Alan First ont été traduits en dix-huit langues. Curieusement, parce que la ville de Paris y est systématiquement présente, il a fallu attendre 2008 pour voir un de ses livres publié en français. Aujourd’hui encore, cinq romans seulement sur les douze de la série Night Soldiers sont disponibles dans cette langue. Dans le monde anglo-saxon, Furst a tout d’abord séduit le public britannique. Mais ses ouvrages commencent à être achetés aussi aux États-Unis. Les journalistes spécialisés dans les questions internationales et les correspondants de guerre les apprécient semble-t-il particulièrement.

Espions de Varsovie est à ce jour la seule adaptation à l’écran d’une œuvre d’Alan Furst. Tourné en couleurs avec une grande richesse de moyens, et bénéficiant de la qualité d’image que permet la technologie cinématographique d’aujourd’hui, le film n’a pas le charme nostalgique et la puissance d’expression poétique des films en noir et blanc réalisés durant les années trente et quarante auxquels les histoires de Furst peuvent faire songer, comme Casablanca ou Le Troisième homme. The Spies of Warsaw n’est par ailleurs pas le meilleur livre de la série Night Soldiers. Mais on peut espérer que cette réalisation dans l’ensemble réussie attirera vers les ouvrages d’Alan Furst un public plus large que celui des quelques millions d’afficionados qui ont eu jusqu’ici l’occasion de plonger dans son univers.

L’atmosphère des lieux et des moments

Ils y découvriront avec bonheur des passages comme celui-ci : « Mercier regagna sa maison à pied par un riche après-midi de printemps, un printemps parisien […]. Au milieu des fleurs de marronniers tombées sur le pavé, les tables des terrasses de café vibraient de toute la vie de la cité – les amoureux, la main dans la main ; des hommes d’affaire en conversation, embarqués dans des rêves d’opérations commerciales de génie ; les lecteurs de journaux, sérieux, absorbés dans les nouvelles politiques du jour ou les commentaires acerbes de leur chroniqueur favori ; et les femmes, magnifiques dans leurs vêtements de printemps, seules devant un apéritif et peut-être, peut-être, disponibles. Un merveilleux théâtre, pensa Mercier, comme à chaque printemps, maintenant, l’an prochain et à jamais ». 

Exploitant avec finesse la capacité qu’a l’évocation des saisons d’activer le lien que nouent notre mémoire et notre imagination entre le temps qu’il fait et le temps qui passe, de tels paragraphes illustrent l’aptitude de Furst à saisir et restituer l’atmosphère des lieux et des moments. À la manière, toutes proportions gardées, de Georges Simenon, un auteur auquel The Spies of Warsaw rend d’ailleurs un discret hommage : dans le train qui le conduit à Belgrade, le colonel Mercier, abandonnant après une dizaine de pages Le Rouge et le Noir de Stendhal qu’il avait emporté pour impressionner Anna Skarbek, en route pour la même destination que lui et assise à quelques compartiments du sien, décide de lire plutôt l’histoire de Maigret La Guinguette à deux sous, trouvée dans la section française d’une librairie de Varsovie.

Le plaisir que procurent les romans d’Alan Furst est pour une grande part celui de se trouver plongé dans passé à la fois proche et loin de nous, une époque où la vie était plus dure et dramatique qu’aujourd’hui mais aussi plus simple, parce que fondée sur des repères clairs et des valeurs incontestées. Il tient cependant aussi à leur qualité littéraire. Les lecteurs de romans policiers, écrivait Raymond Chandler, pensent n’être intéressés que par l’action. Mais ce qu’ils apprécient sans le savoir, c’est « la création d’une émotion par le dialogue et la description ». Cette observation peut être étendue à l’ensemble de la littérature de genre, dont toutes les familles comprennent des œuvres susceptibles d’engendrer un réel plaisir littéraire. Romans historiques mettant en scènes des espions plutôt que romans d’espionnage au sens strict, les livres d’Alan Furst font partie de cette catégorie. 

Michel André

Keynes et Hayek face aux crises économiques

Parmi les vidéos diffusées sur le site YouTube qui ont été vues à plusieurs millions de reprises (bien moins que celles de Lady Gaga, Shakira, Rihanna, Justin Bieber, Eminem et, bien sûr, du rappeur coréen Psy, mais nettement plus que la moyenne, qui se situe autour de 100 000 fois), figure un petit film musical de vulgarisation économique intitulé Fear The Boom and Bust. Fruit de la collaboration du réalisateur John Papola et de l’économiste Russ Roberts, connu pour ses activités de pédagogie économique à l’attention des profanes, ce clip de sept minutes, créé en 2010 et auquel une suite moins réussie (et considérablement moins regardée) a été donnée un an plus tard, met en scène les économistes John Maynard Keynes et Friedrich Hayek, interprétés par deux comédiens, s’affrontant en une « bataille de rap » au sujet des grands principes de l’économie, plus spécialement des mécanismes à l’origine des phases d’essor et de récession (« Boom and Bust ») du cycle des affaires, auxquelles fait référence le titre.

À l’image de ce qu’ils étaient dans la vie, le britannique Keynes apparait dans le film comme un homme élégant, plein de charme et terriblement sûr de lui, l’autrichien Hayek sous l’aspect d’un universitaire sans allure, solennel, raide et embarrassé. Sans que cela soit dit explicitement, à la fin de leur courte et burlesque confrontation on a pourtant l’impression qu’en dépit de toute la présomption et de la superbe du grand économiste anglais, c’est son adversaire qui a remporté le débat. Rien d’étonnant à cela, compte tenu de la sympathie affichée de Russ Roberts pour les idées de Hayek, qui l’a souvent conduit à attaquer très agressivement les opinions keynésiennes de l’économiste Paul Krugman dans sa chronique du New York Times.

L’attrait des rythmes du rap et le plaisir que procure le traitement cocasse d’un sujet aride expliquent à coup sûr en grande partie l’étonnante popularité de cette amusante vidéo. Si celle-ci a rencontré un tel succès, c’est cependant aussi parce que son thème fait ostensiblement écho à une inquiétude bien compréhensible en temps de crise économique : des remèdes très différents préconisés par Keynes et Hayek pour relancer l’économie lorsqu’elle est en état de stagnation, reflet de leurs conceptions antagonistes des causes de son effondrement, lesquels sont-ils les plus susceptibles de s’avérer efficaces ?

Preuve de l’actualité du sujet, un peu moins de deux ans plus tard, dans le même esprit mais sans lien avec les deux vidéos, Nicholas Wapshott publiait Keynes-Hayek. The Clash That Defined Modern Economics, un ouvrage qui raconte en détail l’histoire du conflit intellectuel entre les deux économistes et décrit les destins contrastés qu’ont eus leurs idées dans le monde scientifique et au plan politique. Nicholas Wapshott n’est pas un économiste de métier mais un excellent journaliste, à qui l’on doit plusieurs biographies de personnalités politiques (Margaret Thatcher et Ronald Reagan) ou du monde du cinéma (les acteurs Peter O’Toole et Rex Harrison et le réalisateur Carol Reed). Certains lui ont reproché d’avoir simplifié à l’excès les vues des deux protagonistes, en réduisant leur débat à l’opposition du principe de l’intervention du gouvernement dans l’économie (Keynes) et de la défense de la libre entreprise (Hayek). Dans l’ensemble, cependant, le livre a été davantage loué que critiqué, à juste titre parce qu’il est extrêmement réussi.

Une histoire riche, complexe et nuancée

Assurément, Wapshott traite davantage des conséquences que Keynes et Hayek ont tirées de leurs analyses respectives en termes de politique économique et de philosophie politique que des détails techniques de leurs théories. Il lui arrive aussi de commettre des erreurs factuelles ou d’appréciation, par exemple lorsqu’il affirme que Hayek, à l’instar des représentants de l’école autrichienne dont il était issu, avait une conception mécanique des marchés, quand en réalité dans son esprit ces derniers, produits d’un « ordre spontané » comparable à celui qui caractérise les systèmes vivants, fonctionnaient de manière organique. Son exposé est par ailleurs entaché de certaines omissions, la plus importante portant sur l’idée fondamentale de Hayek que les prix, sur le marché, opèrent comme des signaux fournissant aux agents économiques les informations dont ils ont besoin.

Mais ces faiblesses ne compromettent que très peu le grand intérêt de l’ouvrage. Tout au long de celui-ci, Wapshott témoigne d’une maîtrise remarquable de son sujet, dont il explique les aspects les plus compliqués avec un grand talent didactique, dans un style enlevé et brillant. L’histoire racontée dans Keynes-Hayek est de surcroît bien plus complexe, riche et nuancée que ne le donne à penser un titre un peu malheureux et trompeur. Et le livre a le grand mérite d’attirer l’attention, dans sa première partie consacrée aux échanges entre les deux hommes, sur un épisode de l’histoire de la pensée économique familier jusqu’ici presque exclusivement des spécialistes. De manière générale, il contribue à jeter un peu de lumière supplémentaire sur la personnalité et la vie de Hayek, un auteur bien moins connu que Keynes, sur lequel, parce qu’il domine l’histoire de la science économique au XXème siècle, il existe des bibliothèques entières. Pour voir les commentateurs et le grand public commencer à s’intéresser au penseur autrichien, il a fallu par contre attendre le triomphe, à partir des années 1980, des doctrines dites « néolibérales » qu’il a en partie inspirées.

On peut a priori difficilement imaginer deux personnes plus différentes que les héros de cette histoire. Au moment où Hayek a fait la connaissance de Keynes, au début des années 1930, ce dernier était depuis longtemps une figure célèbre et révérée. À l’âge de trente-six ans, il avait accédé à la notoriété internationale grâce à la publication de son pamphlet Les Conséquences économiques de la paix, dans lequel il dénonçait avec vigueur la dureté des conditions faites à l’Allemagne par le Traité de Versailles, plus précisément le niveau insupportablement élevé des réparations qu’on demandait au pays vaincu, en soulignant, avec raison comme la suite des événements l’a démontré, le risque pour la paix que représentait l’imposition de ces sanctions. Considéré par la totalité de ceux qui ont eu affaire à lui comme la personne la plus intelligente qu’ils aient rencontrée dans leur existence (« Keynes avait l’intellect le plus acéré et clair que j’aie jamais connu » a fameusement écrit de lui le philosophe Bertrand Russel), Keynes, après avoir été l’étoile, aux côtés de Virginia Woolf, E.M. Forster et Litton Strachey, du petit groupe d’intellectuels et d’artistes d’esprit aristocratique et aux mœurs libres connu sous le nom de « groupe de Bloomsbury », était devenu l’éminence grise officielle du gouvernement britannique en matière financière et monétaire. Héritier dissident de la prestigieuse école économique de Cambridge, il exsudait dans tous les domaines une assurance touchant à l’arrogance.

Un fort accent autrichien

Plus jeune que lui de seize ans, s’exprimant à l’oral dans un anglais laborieux qu’un très fort accent autrichien rendait presque incompréhensible à ses auditeurs britanniques, terriblement formel dans ses contacts, Hayek n’avait ni l’autorité ni les capacités de séduction de celui dont il allait devenir l’adversaire résolu, mais respectueux. Férocement opposés au plan intellectuel, Keynes et Hayek ont en effet toujours témoigné de beaucoup de considération l’un pour l’autre. « Il est le seul véritable grand homme que j’ai connu » écrira Hayek à la mort de Keynes, « [et] j’avais pour lui une admiration sans limites ». Avec le temps, les deux hommes ont même développé une véritable relation d’amitié. Durant la seconde guerre mondiale, lorsque la London School of Economics où il enseignait dut être évacuée en raison du Blitz, Hayek trouva refuge à Cambridge. Keynes insista pour que son rival soit logé dans les locaux de Kings College où lui-même était établi. « Nous partagions beaucoup d’intérêts » fera remarquer plus tard Hayek (ils étaient notamment tous les deux bibliophiles), « [et] lorsque nous nous rencontrions, nous arrêtions de parler d’économie ». Ils devinrent donc de grands amis, lui, Keynes et Lydia Lokopova, une ancienne danseuse de la troupe de Diaghilev que Keynes avait épousée à l’étonnement général, après une série de liaisons homosexuelles au temps de sa jeunesse.

Keynes et Hayek n’avaient cependant pas seulement en commun l’amour des vieux livres. Dans son ouvrage Qu’est-ce que le libéralisme ?, Catherine Audard résume très bien tout ce qui les rapprochait au plan épistémologique : « Tous deux étaient critiques à l’égard de la mathématisation de l’économie, dominante dans l’école marginaliste et néoclassique, mais que l’école autrichienne, par exemple, ne valorisait pas. Tous deux se sont intéressés à beaucoup de choses en dehors de l’économie, notamment à la psychologie, et ne voyaient pas dans l’économie une science, mais une discipline demandant des connaissances multiples et croisées et, surtout, de l’intuition […]. Tous deux étaient persuadés que la connaissance en économie ne peut avoir qu’un caractère limité, étant donné les éléments d’incertitude et les probabilités qui interviennent. »

Cette communauté de vision n’empêchait pas les deux hommes de posséder des tempéraments intellectuels presque opposés. Hayek était avant tout un savant, Keynes un homme préoccupé par l’action par les idées et spontanément interventionniste. « Tandis que Hayek, absorbé par la théorie économique qu’il aimait pour elle-même, se tenait délibérément à distance de la politique » relève Wapshott, « Keynes était intéressé par l’application de l’économie comme un moyen d’améliorer la vie des gens ». Et s’ils pouvaient se rencontrer sur la question de la nature et du statut de la science économique (economics), leurs vues sur l’économie comme réalité (economy) étaient loin de coïncider : « Hayek était convaincu que l’économie dans son ensemble était un objet insaisissable dont ne pouvait comprendre (d’ailleurs en partie seulement) le fonctionnement qu’en considérant les interactions des individus sur le marché. Keynes […] pensait à l’opposé que ce fonctionnement pouvait être mieux appréhendé en considérant son image globale, en observant de haut des agrégats d’éléments comme l’offre, la demande et le taux d’intérêt. Hayek était enfermé dans ce qu’on appellera la « microéconomie » quand Keynes était occupé à faire le saut vers une nouvelle manière de considérer l’économie : la « macroéconomie » ».

Cette différence de philosophie explique largement la divergence de leur analyse du cycle des affaires, la question fondamentale à laquelle ils se sont tous les deux intéressés. Pour Keynes, choqué par le chômage dont souffrait la Grande-Bretagne dans les années 1920, le problème central de l’économie était celui du sous-emploi et des dysfonctionnements du marché du travail, plus généralement celui de la sous-utilisation des facteurs de production. Pour Hayek, il s’agissait de théoriser la façon dont un système économique perturbé pouvait spontanément revenir à cet équilibre fondamental dont il ne pouvait jamais s’écarter pour longtemps si l’on n’intervenait pas indûment dans son fonctionnement. Dans l’heureuse formulation du biographe de Keynes Robert Skidelsky : « Tandis que Hayek partait de prémisses ne pouvant conduire à aucune conséquence malheureuse, Keynes partait de conséquences malheureuses et tentait de construire des prémisses pouvant les expliquer. » Pour Keynes, selon qui le marché ne pouvait à lui seul réaliser en toutes circonstances l’allocation optimale des ressources, la récession était le produit du sous-investissement et la façon d’y mettre fin consistait à relancer l’investissement et la consommation par une combinaison de mesures fiscales (réduction des impôts), monétaires (abaissement des taux d’intérêt) et de soutien à l’économie (lancement de grands projets d’intérêt public par l’État). Aux yeux de Hayek, ce qui causait une récession était au contraire un excès d’investissements du fait de politiques monétaires laxistes de crédit facile, et ce qu’il convenait de faire était de laisser l’économie se purger des investissements excédant ses capacités d’absorption.

Keynes et Hayek ont croisé le fer à maintes reprises et ont eu de nombreuses occasions d’exprimer chacun des jugements sévères au sujet des idées de l’autre. Ils se sont rencontrés pour la première fois en 1928 à Cambridge, où Hayek avait été invité à une réunion scientifique. Trois ans plus tard, Lionnel Robbins, l’étoile montante de la science économique à la London School of Economics, l’invitait à donner quatre conférences à Londres. Dans l’esprit de Robbins, marqué par les vues des économistes « continentaux » (français, allemands et autrichiens), il s’agissait par ce moyen de porter un coup d’arrêt à l’influence grandissante de Keynes et du cercle de jeune économistes qui l’entouraient à Cambridge, que ses membres (Richard Kahn, Joan et Austin Robinson, Piero Sraffa et d’autres) avaient baptisé « le cirque de Cambridge ». Hayek restera en Angleterre durant dix-sept ans, qu’il considérera a posteriori comme la période la plus heureuse et productive de sa vie.

« Comme deux bateaux qui se croisent dans la nuit »

Dans un récit très documenté qui représente l’apport le plus original et de plus grande valeur de son livre, Nicholas Wapshott reconstitue le débat intellectuel qui a mis aux prises les deux hommes, tel qu’il ressort de leur correspondance, de leurs interventions publiques et des articles et compte rendus critiques qu’ils ont chacun publiés au sujet des théories et des livres de l’autre. Leur échange d’arguments n’a jamais cessé d’être d’une extrême vigueur, confinant souvent à la brutalité. Hayek avait beaucoup apprécié un ouvrage publié par Keynes en 1923 intitulé La Réforme monétaire, dans lequel il avait trouvé avec plaisir une anticipation de ses propres vues, sous la forme de l’idée que le retour à l’étalon-or (préconisé par les milieux d’affaires et que Churchill réalisera deux ans plus tard) serait néfaste pour l’économie anglaise, parce qu’il subordonnait la stabilité des prix domestiques et de l’emploi à celle des taux de change. Mais dix ans plus tard, les idées de Keynes avaient évolué dans un sens qui les éloignait de celles de Hayek. Le compte rendu par ce dernier du nouvel ouvrage de Keynes, le Traité sur la monnaie, dans lequel il commençait à développer les conceptions originales qui trouveront leur forme aboutie six ans plus tard dans la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, fut donc d’une rare rudesse. Adoptant tout au long de son texte « le ton rageur de l’indignation » (Wapshott), Hayek qualifiait les vues de Keynes d’« obscures », « incompréhensibles » et « dépourvues de sens ». Ulcéré, Keynes, dans sa « réponse à Hayek », rétorqua en affirmant de Prix et production de l’autrichien (qui rassemble ses quatre conférences de Londres) : « Ce livre montre de manière extraordinaire comment à partir de prémisses erronées, un esprit impitoyablement logique peut finir à l’asile » (« end up in Bedlam » – Bedlam était le surnom populaire du Bethlem Royal Hospital, un célèbre hôpital psychiatrique de Londres, en français on aurait pu dire : « finir à Sainte-Anne »). « Des esprits moins échauffés » remarque Wapshott, « auraient noté les nombreuses similitudes entre leurs thèses respectives et se seraient concentrés sur leurs différences ». Mais les deux hommes partaient de visions trop éloignées et étaient trop passionnés pour parvenir à se comprendre. En dépit de leurs efforts, ils n’arrivèrent même pas à s’accorder sur la signification des termes qu’ils employaient. Incapables de saisir le point de vue de l’autre, ils étaient comme « deux bateaux qui se croisent dans la nuit ».

Au moment même où il le publiait, Keynes avait toutefois déjà pris ses distances par rapport au Traité sur la monnaie et affirmait ne plus pouvoir en défendre complètement les thèses. Cette demi-palinodie est une des raisons que Hayek invoquera par la suite pour justifier son silence au sujet de la Théorie générale de l’intérêt, de l’emploi et de la monnaie. Un des aspects les plus intriguants de cette histoire est en effet qu’une fois paru le maître ouvrage qui jetait les bases de la « révolution keynésienne », Hayek n’entreprit jamais d’en discuter explicitement les thèses dans un article qui lui serait intégralement consacré. Pour quelle raison ? À côté de sa crainte d’un revirement de position de Keynes, il a notamment invoqué son refus de se joindre à tous ceux qui attaquaient les thèses d’un homme qui valait bien mieux que d’autres économistes très en vue, ainsi que son désir de terminer tout d’abord la nouvelle version de son propre ouvrage La Théorie pure du capital. Mais aucune de ces explications n’est vraiment convaincante. Quoi qu’il en soit, beaucoup interprétèrent l’attitude de Hayek comme l’aveu de sa part qu’il avait été battu.

« Où sont les camps de concentration ? »

Marginalisé dans le monde académique par le succès de Keynes, Hayek allait connaître la consécration publique en publiant, en 1938, celui de ses livres pour lequel il est de loin le plus connu La Route de la servitude. Sur un ton angoissé qu’explique le contexte historique de l’époque – la montée du nazisme en Allemagne et le triomphe du communisme, dont on commençait à apercevoir les aspects les plus sombres, en Union soviétique – il se livrait dans ce texte à un vibrant plaidoyer en faveur l’économie de marché et de la liberté politique, dans le même esprit que son ami le philosophe Karl Popper dans son ouvrage presque contemporain La Société ouverte et ses ennemis. Assez imprudemment, Hayek prédisait l’évolution fatale des démocraties occidentales, sous l’emprise de politiques « socialistes » (c’est-à-dire interventionnistes), vers le totalitarisme. Cette prophétie aventureuse lui vaudra des commentaires sarcastiques, sur le moment et bien longtemps après. « La Suède et les autres pays scandinaves », ironisait ainsi quelques dizaines d’années plus tard le keynésien Paul Samuelson, « sont les pays les plus “socialistes” au sens grossier dans lequel Hayek emploie ce mot. Où sont les camps de concentration ? »

L’ouvrage fut malgré tout accueilli avec bienveillance par plusieurs personnalités qui, sans partager la philosophie de Hayek, éprouvaient comme lui une forte répulsion à l’égard du totalitarisme. George Orwell, par exemple, dans une recension du livre exemplairement nuancée, lucide et honnête : « Dans la partie négative de la thèse du professeur Hayek, il y a beaucoup de vérité. Le collectivisme n’est pas intrinsèquement démocratique. […] Le professeur Hayek a également probablement raison de dire que […] les intellectuels sont davantage portés au totalitarisme que les gens ordinaires. Mais il ne voit pas, ou ne veut pas admettre, qu’un retour à la “libre” concurrence signifierait pour la plus grande partie de la population une tyrannie probablement pire, parce que plus irresponsable, que celle de l’État. Le problème avec les compétitions, c’est qu’il y a toujours quelqu’un qui les gagne. »

Dans le même esprit, Keynes félicita Hayek d’avoir mis en garde contre un risque dont il était lui-même très conscient, celui de voir un gouvernement prendre des décisions conduisant au totalitarisme. « Des actions dangereuses », écrivait-il dans une lettre à son attention, « peuvent être entreprises en toute sécurité dans une communauté qui pense et sent correctement. [Mais] exécutées par des individus qui pensent et sentent de travers [elles] ouvriraient le chemin vers l’enfer ». Entre l’excès de dirigisme et l’absence totale d’intervention du gouvernement, faisait cependant valoir Keynes, il est possible et nécessaire de trouver une voie moyenne. La faiblesse de la position de Hayek, selon lui, était de ne pas indiquer comment : « Vous admettez çà et là qu’il faut tirer une ligne quelque part […]. Mais vous ne fournissez aucune indication sur l’endroit où la placer […]. Vous et moi l’établirions vraisemblablement à des endroits différents. [De mon point de vue] vous sous-estimez la praticabilité d’une voie médiane. »

Divorce et remariage

En dépit de la notoriété que lui valut La Route de la servitude grâce à la publication d’une version condensée du livre dans le magazine Reader’s Digest, la vie de Hayek ne fut guère aussi ostensiblement heureuse et accomplie que celle de Keynes. En 1926, il avait épousé Helen Betta Maria von Fritsch, connue sous le surnom de Hella. Mais c’était un mariage par dépit. L’histoire a été racontée à plusieurs reprises en détail, notamment par le biographe de Hayek Alan Ebenstein. Amoureux de sa cousine Helene, Hayek, du fait de malentendus au moment de son départ pour quinze mois aux États-Unis, avait dû renoncer à elle et se résoudre à la voir épouser un autre. De passage à Vienne en 1946, il eut l’occasion de la rencontrer et de s’entendre dire qu’elle était à présent libre de devenir sa femme. Il voulut divorcer, mais sa femme Hella s’y opposa. Pour éviter les frais d’un divorce avec contestation, il s’arrangea pour se faire nommer à l’université de l’Arkansas, un État américain aux lois laxistes en matière de divorce. Il obtint satisfaction et épousa sa cousine. Dans son portrait comparé de Keynes, Hayek et Laski (un économiste marxiste anglais), Kenneth R. Hoover émet l’hypothèse que les difficultés rencontrées par Hayek pour divorcer auraient encouragé ses opinions anti-étatiques. Mais cette suggestion est assez farfelue. L’impact psychologique de cet épisode sur Hayek semble plutôt avoir été d’engendrer chez lui un fort sentiment de culpabilité. À quelqu’un qui lui demandait bien plus tard s’il se souvenait avoir commis dans son existence un acte qu’il savait immoral, Hayek répondit : « avoir forcé mon divorce ». Ce divorce et ce remariage scandalisèrent ses collègues de la London School of Economics et lui coûtèrent la sympathie de sa famille et de ses amis. Parmi ceux-ci Lionnel Robbins, que Hayek eut la tristesse supplémentaire de voir rejoindre le camp des keynésiens, à l’instar d’autres économistes qui avaient été partisans de ses théories, voire même ses disciples, comme Nicholas Kaldor. Contraint de quitter Londres, Hayek poursuivit sa carrière à l’université de Chicago, où il exerça une influence importante sur les membres de l’école économique qui porte le nom de la ville, puis, de retour en Europe, à Fribourg. La fin de sa vie fut assombrie par de lourds problèmes de santé, dont une dépression nerveuse récurrente. Elle fut toutefois aussi éclairée par l’attribution, en 1974, du « prix Nobel » d’économie, qu’ironiquement il dut partager avec un économiste aux idées radicalement keynésienne aux antipodes des siennes, le suédois Gunnar Myrdal. À ce moment, Hayek avait abandonné depuis longtemps ses travaux d’économie pure pour se consacrer à la philosophie politique, sociale et du droit, ainsi qu’à la promotion des idéaux du libéralisme.

Le virage de son activité dans cette direction datait de plusieurs décennies. En 1946, Keynes mourait à l’âge peu avancé de soixante-deux ans, miné par les problèmes de santé qui l’affectaient depuis de longues années et l’épuisement occasionné par l’énorme travail qu’il avait accompli à l’occasion de la conférence monétaire internationale de Bretton Woods deux ans auparavant, qui vit le triomphe des vues américaines au sujet du système monétaire international sur celles défendues par les Anglais avec Keynes à leur tête, et dont sont sortis le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale. (Si la proposition de Keynes de créer une banque internationale de compensation dotée d’une monnaie propre, le bancor, avait été adoptée, le grave problème structurel créé par le déséquilibre des relations commerciales et économiques entre les États-Unis et la Chine qui affecte aujourd’hui l’économie mondiale et doit être considéré comme une des causes de la crise ne se poserait pas en termes si aigus.)

« À ce moment précis », dira plus tard Hayek à propos du décès de Keynes « [il] est devenu la grande figure et j’ai commencé à être oublié comme économiste ». Hayek ne possédait pas les talents de communicateur de Keynes pour exploiter le succès populaire que lui avait valu La Route de la servitude et contrer les effets négatifs qu’avait eus la publication de cet ouvrage sur sa réputation parmi les économistes. Pour rompre l’isolement dans lequel il était tombé et aider à mettre sur pied une contre-offensive contre les vues keynésiennes en train de se répandre parmi les économistes et les décideurs politiques, il prit l’initiative d’organiser une conférence internationale sur le modèle et dans le prolongement du « colloque Walter Lippmann », une rencontre qui s’était tenue à Paris en 1938 autour d’un livre de ce journaliste et commentateur politique fameux aux États-Unis, à laquelle Hayek avait participé en compagnie d’une série d’intellectuels et d’économistes libéraux européens et américains. Cette conférence s’est tenue dans un hôtel établi sur le Mont Pèlerin qui surplombe le lac de Genève. Elle se pérennisera sous la forme de la Société du Mont Pèlerin, un groupe de réflexion qui a notoirement joué un rôle clé dans l’histoire de la pensée libérale et la genèse et le développement de ce qu’il est convenu d’appeler le néolibéralisme. La mission de la Société du Mont Pèlerin était de nourrir, fortifier et disséminer la doctrine libérale, ce que ses membres ont fait en créant d’autres groupes de réflexion rapidement devenus très actifs et célèbres comme, en Grande-Bretagne, l’Institute of Economic Affairs (créée par Hayek lui-même) et, aux États-Unis, la Heritage Foundation et le Cato Institute

La Société du Mont Pélerin

Nicholas Wapshott évoque le colloque Lippmann et la Société du Mont Pèlerin, mais ne s’attarde guère sur leur analyse. On en a apprendra davantage à leur sujet dans trois excellents livres récents sur l’histoire du néolibéralisme : The Great Persuasion d’Angus Burgin, Masters of the Universe, de Daniel Steadman Jones et Néo-libéralisme(s), de Serge Audier. Différents par leur ton et leur approche (respectivement historique, politique et philosophique), ces ouvrages mettent tous les trois fortement en lumière à quel point il est erroné de voir dans le néolibéralisme un bloc idéologique monolithique. Cinq groupes d’individus différents composaient de fait au départ la Société du Mont Pèlerin, rapporte l’historien Max Hartwell, lui-même membre de l’association qu’il a présidée durant deux ans : des économistes, historiens et philosophes anglais de Manchester et de la London School of Economics (Robbins, Popper) ; des membres de l’école autrichienne d’économie réfugiés aux États-Unis comme Ludwig von Mises ; d’anciens participants au colloque Lippmann, dont beaucoup étaient français (Raymond Aron, Jacques Rueff, Louis Rougier) ; des représentants de ce courant baptisé « ordo-libéralisme » qui a donné naissance en Allemagne au concept d’«économie sociale de marché », comme Wilhelm Röpke et Walter Eucken ; enfin, des économistes de l’école de Chicago, dont le flamboyant Milton Friedman.

En dépit de leur attachement commun à l’idée de liberté, les membres de ces différents groupes se trouvaient souvent en désaccord sur des points importants de théorie économique, mais aussi sur la question fondamentale du rôle de l’État dans l’économie et, plus généralement, dans le fonctionnement de la société. L’histoire de la Société du Mont Pèlerin et, plus largement, celle du libéralisme et du néolibéralisme durant la deuxième partie du XXème siècle, apparaît donc traversée par de nombreux conflits d’idées et de luttes de pouvoir et d’influence. Dans des récits plus détaillés que celui de Wapshott, Burgin, Steadman Jones et Audier montrent comment la ligne ultralibérale incarnée par l’école autrichienne et Hayek, ainsi que les thèses radicales de Milton Friedman et de l’école de Chicago, ont supplanté les vues plus modérées de l’ordo-libéralisme et du libéralisme social (le « nouveau libéralisme » qui a en partie inspiré Keynes).

Hayek et Friedman : leurs deux noms sont également associés à la « contre-révolution néolibérale des années 1980 ». Nicholas Wapshott montre excellemment à la fois tout ce qui rapprochait les deux économistes et ce qui les séparait : « En économie, Friedman était plus proche de Keynes, et a souvent fait l’éloge des idées économiques de Keynes, notamment celles contenues dans La Réforme monétaire […]. Mais quand on en venait à la politique, Friedman était proche de Hayek. Keynes pensait que l’intervention de l’État fournissait le moyen d’améliorer la vie des citoyens. Friedman était d’accord avec Hayek que toute intervention de l’État entravait la capacité des marchés de produire de la richesse ». Friedman éprouvait de fait une grande et ouverte admiration pour Keynes, dont il partageait l’approche générale : « Contrairement à Hayek et Mises […] Friedman tenait pour acquise l’idée keynésienne qu’il convient d’observer l’économie comme un tout […]. Tout en prenant soin de ne jamais critiquer les idées de Hayek provenant de l’école autrichienne, il demeurait peu convaincu de leurs mérites. »

Il n’est pas jusqu’au monétarisme, la doctrine à laquelle Friedman a attaché son nom, qui ne retienne quelque chose des idées de Keynes, contre lesquelles il se définit pourtant. Le monétarisme ressuscite la théorie quantitative de la monnaie selon laquelle la monnaie est un simple instrument d’échange qui n’intervient pas dans la création de richesse, une théorie que Keynes avait déclarée inadéquate. Pour les monétaristes, la création monétaire a pour effet essentiel de faire monter les prix, donc de produire de l’inflation. Au cœur du monétarisme réside en conséquence la proposition que l’État peut et doit contrôler (c’est-à-dire limiter à un niveau correspondant au taux de croissance) la masse monétaire en circulation : une manipulation de l’économie qui représente une forme d’intervention publique particulièrement forte et requiert l’existence d’une banque centrale. Cette idée est en totale contradiction avec les thèses de Hayek, qui, tout en soutenant (à l’opposé des anarcho-capitalistes) la nécessité d’un État garant du fonctionnement libre du marché et possédant le monopole de la coercition, préconisait, non seulement la privatisation d’une série de services (dans le domaine de la santé, de l’énergie, etc), mais aussi la suppression des banques centrales et la cession de la capacité de création monétaire à des institutions privées en concurrence les unes avec les autres.

Un débatteur-né

Mais Friedman était animé par une idée forte et simple, « une foi passionnée en la liberté individuelle combinée avec la conviction qu’une économie de marché libre constituait le meilleur moyen de coordonner les activités dispersés en vue de l’enrichissement mutuel de ces derniers », pour reprendre les termes de son portrait élogieux par Samuel Brittan. Dans l’ensemble, il partageait donc la méfiance de Hayek envers l’État et son aversion pour l’économie centralisée et planifiée. Le succès des idées néolibérales doit beaucoup à son talent pour les faire passer auprès de ses collègues, des décideurs politiques et du grand public. Comme Keynes, Milton Friedman était un remarquable communicateur, « un débatteur-né», dit très bien Robert Solow, « résolu, convaincant, ingénieux et infatigable ». Paul Samuelson, qui s’est souvent retrouvé face à lui, avouait qu’il avait souvent l’impression, à la fin d’une controverse les ayant mis aux prises, de l’avoir emporté sur chaque point, mais d’avoir perdu le débat.

Toute la dernière partie de Keynes-Hayek est consacrée à la reconstitution de l’influence des deux hommes sur les politiques économiques menées aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Cette histoire est bien moins simple et linéaire qu’on le dit parfois. S’il est vrai que le keynésianisme a triomphé durant les années d’après-guerre, c’est sous la forme adultérée de ce qu’on a appelé la « synthèse néo-classique », hybride des idées néo-classiques et de celles de Keynes formalisées et mathématisées pour les besoins de la cause, en contradiction avec l’opinion de Keynes sur l’utilité des mathématiques en économie. Au nom de Keynes ont par ailleurs parfois été prises des mesures que n’aurait certainement pas approuvé un homme dont une des plus fortes et anciennes conviction était que le gouvernement doit soutenir financièrement l’économie en cas de récession, mais non en toutes circonstances.

Reaganomics

Wapshott rappelle de quelle manière l’essor des politiques d’inspiration néolibérale s’enracine dans l’apparition, durant les années 1970, en Europe et aux États-Unis, d’une tenace stagflation, combinaison d’inflation et de chômage théoriquement impossible aux yeux des keynésiens du fait de la corrélation négative existant à leurs yeux entre les deux phénomènes, reflétée dans la fameuse « courbe de Philips ». (Moins dogmatique, Keynes lui-même n’excluait pas la possibilité d’une telle combinaison.) Il met aussi en lumière qu’il n’a pas fallu attendre l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan et Margaret Thatcher pour voir les gouvernements américain et anglais adopter des mesures d’esprit néolibéral : dérégulation et réduction des dépenses publiques. C’est en effet à l’initiative du président américain Jimmy Carter et du premier ministre travailliste James Callaghan que les premières initiatives en ce sens ont été prises. (Comme on sait, trente ans plus tard, c’est un autre premier ministre travailliste, Tony Blair, qui mènera à bien le programme de réformes laissé inachevé par Margaret Thatcher.) Réciproquement, une partie importante de ce que l’on a baptisé les reagnomics relevait d’une approche indiscutablement keynésienne, la hausse spectaculaire des dépenses militaires jouant ici le rôle que Keynes confiait aux grands travaux public : « La phase d’expansion qui a duré de 1982 à 1990 », fait observer Robert Solow, « a été organisée par le gouvernement Reagan d’une manière totalement keynésienne, en augmentant les dépenses publique et en réduisant les impôts, une figure classique de déficit budgétaire à des fins d’expansion. »

Selon une anecdote souvent rapportée, Margaret Thatcher, au cours d’une discussion au sein du parti conservateur, aurait un jour extrait de son légendaire sac à main un exemplaire de La Constitution de la liberté (un traité de philosophie politique et sociale de Hayek postérieur à La Route de la servitude), jeté le livre sur la table et proclamé en pointant énergiquement son doigt vers lui : « C’est en cela que nous croyons. » L’histoire en dit long sur le sentiment de dévotion qu’elle éprouvait pour les idées de l’économiste. Hayek et Friedman étaient assurément flattés par la grande estime dans laquelle la Dame de fer et Ronald Reagan les tenaient. Ils n’en étaient pas moins déçus par les inévitables compromis auxquels les deux leaders, obligés de prendre en compte les réalités politiques, devaient se résoudre. « Après la Seconde Guerre mondiale » alla ainsi jusqu’à écrire Milton Friedman en 2004, « l’opinion était socialiste et la pratique conforme aux principes de l’économie de marché […]. À présent, l’opinion est en faveur de l’économie de marché, mais la pratique est nettement socialiste ». Quant à Hayek, son utopisme radical l’a toujours conduit à déplorer la timidité des mesures prises par les gouvernements conservateurs en Grande-Bretagne et républicains aux État-Unis.

Nicholas Wapshott conclut son récit sans prononcer de verdict clair au sujet de la capacité des théories des deux hommes à nous aider à sortir de la crise économique et financière actuelle. On a dit que c’était parce qu’il n’était pas en mesure de le faire du fait du caractère singulier de cette crise, et il y a de la justesse dans cette observation. En termes techniques, la crise qui a éclaté en 2007 peut être plus facilement décrite comme le résultat d’un surinvestissement (de nature spéculative), conformément à l’explication de Hayek, que comme celui du sous-investissement qu’incriminait Keynes. Mais elle est intervenue dans un environnement économique caractérisé par le poids sans précédent de l’économie financière par rapport à l’économie productive et une déréglementation extrême des activités dans ce domaine. Dans un tel contexte, les mesures classiques semblent vouées à l’échec. On a en effet ici affaire à un problème structurel qui exige pour disparaître une révision en profondeur du fonctionnement du système financier, une redéfinition des termes des relations entre les États et les banques, ainsi qu’une réforme des relations économiques et commerciales internationales (le Keynes de Bretton Woods serait ici de plus grand secours que celui des politiques « keynésiennes » au sens étroit du terme).

« Nous sommes tous keynésiens »

Wapshott ne répond pas non plus explicitement à la question dont il affirme dans l’introduction que son livre a pour ambition d’y répondre : qui de Keynes ou Hayek a-t-il raison ? Dans l’ensemble, on a cependant clairement le sentiment que, s’il lui fallait nommer un vainqueur de la confrontation, c’est Keynes qu’il désignerait. Parce que ses idées, aime-t-il à répéter, ont à plusieurs reprises « sauvé le capitalisme », mais aussi du fait de leur impact plus large et plus profond. Hayek était un homme érudit dans de nombreux domaines, un esprit brillant, rigoureux et ingénieux, « un penseur polyvalent comme il en existe de moins en moins » dit justement Gilles Dostaler dans le petit livre qu’il lui a consacré. Mais Keynes a révolutionné le savoir économique à un degré auquel les travaux de Hayek ne l’ont jamais fait. C’est ce que Milton Friedman lui-même reconnaissait lorsqu’il a affirmé, en 1966 : « En un sens nous sommes tous keynésiens, à présent » (ajoutant il est vrai aussitôt : « en un autre [sens] il n’y a plus aujourd’hui aucun keynésien »). Ce qu’il voulait dire est que le cadre macro-économique à l’intérieur duquel les économistes raisonnent et les hommes politiques décident aujourd’hui est largement issu des travaux de Keynes.

Mais on pourrait considérer que la supériorité de Keynes se manifeste aussi sur un autre plan. La vidéo de « rap économique » Fear The Boom and Bust se clôt sur deux phrases très célèbres des deux protagonistes. La première est la fameuse déclaration de Keynes dans la conclusion de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie : « Les idées des économistes et des philosophes politiques, à la fois quand elles sont justes et quand elles sont fausses, sont plus puissantes qu’on ne le comprend communément. A vrai dire, le monde n’est mené par quasiment rien d’autre. Les hommes pratiques, qui se croient à l’abri de toute influence intellectuelle, sont d’ordinaire les esclaves de quelque économiste défunt. » La citation de Hayek, à peine moins connue, est, elle, tirée de son ouvrage posthume La Présomption fatale : les erreurs du socialisme (ouvrage en réalité d’authenticité controversée – l’excellent connaisseur de Hayek Bruce Caldwell s’interroge sur la proportion du livre qu’il convient d’attribuer à celui qui s’est chargé de le composer, W.W. Bartley III, disciple du philosophe Karl Popper, dont on trouve un écho des idées dans le livre) : « La tâche étrange de la science économique est de montrer aux hommes à quel point en réalité ils connaissent peu de choses de ce qu’ils imaginent être capables de concevoir. »

Dans l’esprit des auteurs du film, il s’agissait visiblement d’opposer à l’arrogance intellectuelle de Keynes, grosse de toutes sortes de catastrophes économiques et de dérives politiques collectivistes, l’attitude d’une opportune modestie de Hayek, qui s’en remet avec prudence à la sagesse des marchés. Mais les deux propositions ne sont en réalité ni contradictoires, ni incompatibles, et elles sont vraies toutes les deux. Il convient toutefois de les compléter et de les nuancer. Keynes a raison d’affirmer que les vues des hommes politiques sont le plus souvent animées par les idées d’économistes du passé. Mais ce n’est pas toujours à leur insu. À notre époque de culte de l’expertise, il est au contraire très commun pour les politiciens de se revendiquer des théories de certains économistes pour justifier leurs décisions. Des théories qu’ils ne comprennent cependant pas toujours très bien, qu’ils trahissent et déforment fréquemment et dont ils ne retiennent de toute façon que ce qui les arrange, la politique étant, comme on sait, l’art du possible et du compromis.

Incertitude et probabilité

Hayek a tout aussi raison de souligner le caractère fondamentalement limité de la connaissance humaine face à une réalité, l’économie, dont l’évolution est déterminée par les interactions complexes d’un grand nombre de facteurs. Keynes était d’ailleurs complètement d’accord avec lui sur ce point, lui qui avait placé au cœur de sa pensée les idées d’incertitude et de probabilité. Mais il ne tirait pas de ce constat les mêmes conclusions. Des limites de notre capacité à comprendre et prévoir le comportement du système économique, il ne concluait pas qu’il était impossible d’agir sur ce dernier et dépourvu de sens d’essayer de le faire, ni qu’il convenait en conséquence de s’abandonner en toute confiance à la logique des marchés.

Il n’était d’ailleurs pas le premier penseur libéral à voir les choses de cette façon. Dans La Fin du laissez-faire, Keynes rappelle que ni Adam Smith, ni Ricardo, ni Malthus n’ont jamais employé cette expression célèbre. Figure emblématique du libéralisme dont les idées sont fréquemment caricaturées par ceux qui se revendiquent de lui, Adam Smith, plus particulièrement, en dépit de l’identification fréquente de sa pensée à la fameuse image de la « main invisible » (qui guide à l’insu des intéressés les actions entreprises par intérêt personnel dans le sens du bien commun), envisageait pour l’État, au-delà de l’exercice des fonctions régaliennes (défense, police, justice) un rôle actif en matière d’infrastructures et d’éducation. Comme lui et les autres pères fondateurs du libéralisme, Keynes savait que, si elle constitue un moyen extraordinairement efficace de produire de la richesse dont beaucoup profitent, l’économie de marché est loin de fonctionner systématiquement dans le sens de l’intérêt général. Il avait de surcroît constaté que, livrée complètement à elle-même, elle pouvait souffrir de sérieux dysfonctionnements. Parce qu’il avait une conception pratique de l’économie comme science et une vision morale de l’économie comme réalité, il ne pouvait s’en accommoder sans proposer des mesures préventives et correctrices. Dans cette attitude lucide et volontariste alliant le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté, pour utiliser l’expression de Gramsci dans la formulation un peu arrangée sous laquelle on la cite le plus souvent, réside un autre aspect de la valeur supérieure de la pensée de Keynes. Un aspect auquel, à l’évidence, en dépit de leur talent, les auteurs de Fear The Boom and Bust sont demeurés parfaitement imperméables.

Michel André

Jakuchô Setouchi : « Je ne pouvais renoncer à l’écriture »

Harumi Setouchi, née en 1922 à Tokushima, au sud-est du Japon, et fille d’un marchand d’objets de culte bouddhique, débute au milieu des années 1950 avec la publication de nouvelles dans des magazines féminins. En 1963, un roman autobiographique, La Fin de l’été, lui vaut le prix de Littérature féminine et une reconnaissance au parfum de scandale.

Amours adultères ou premières expériences de la vie monastique (Hiei, « Le mont Hiei », 1979), sa propre vie lui fournira souvent la matière de ses récits. Au cours de sa longue carrière, elle explorera toutes les formes classiques de l’écriture autobiographique : nikki (« journal »),  zuihitsu (« écrits au fil du pinceau ») – genre littéraire particulier, au croisement du roman, de la poésie et de l’essai –, shishôsetsu (« roman personnel »)… On lui doit également de nombreuses biographies de féministes et anarchistes célèbres, ou encore d’amoureuses tragiques (Jotoku, « Vertu de femme », 1963), ainsi qu’une biographie du poète du XIIe siècle Saigyô : Hana ni toe (« Demande aux fleurs »), qui a obtenu le prix Tanizaki en 1992.

Après son entrée en religion en 1973, elle poursuit son activité de romancière sous son nom bouddhiste – Jakuchô, « Celle qui écoute la solitude » – et signe également de nombreux essais en réponse aux souffrances et aux interrogations de ses contemporains.

En 1998, afin de rendre accessible à la jeunesse un chef-d’œuvre de la littérature nippone traduit dans le monde entier, elle publie une version contemporaine du Dit du Genji qui fera date.

En 2001, elle obtient le prix Noma pour Basho (« Lieux »), puis en 2011 le prix Izumi Kyôka pour Fûkei (« Paysages ») : de Pékin à Kyôto, ces lieux et paysages forment le cadre de l’existence hors norme d’une romancière prolifique, étonnamment peu traduite en France. Décorée en 2006 de l’ordre du Mérite culturel, elle vient, à 90 ans passés, de publier un nouveau roman.

 

Comment êtes-vous devenue écrivain ?

Je me suis mariée très jeune, à 20 ans. C’était en 1942. J’ai suivi mon mari à Pékin, où il enseignait. À notre retour au Japon après la guerre, je suis tombée amoureuse de l’un de ses étudiants, puis d’un écrivain marié. La vie littéraire me fascinait. J’ai divorcé en 1950. La place de la femme dans la société japonaise de l’époque ne me laissait pas d’autre choix que de laisser ma famille derrière moi pour pouvoir me consacrer à l’écriture.

 

Vos premiers romans ont fait scandale. Pourquoi ?

Mon premier livre, Kashin (« Pistil », non traduit), paru en 1958, abordait le sujet du plaisir et de l’adultère au féminin. Cela m’a valu d’être qualifiée de « romancière pornographique » par le critique le plus en vue de l’époque. Il s’est ensuivi plusieurs années d’ostracisme dans un monde littéraire dominé par les hommes. Mon roman La Fin de l’été, paru en 1963, a lui aussi fait scandale, parce qu’il racontait la relation à trois que j’avais vécue, ou plutôt à quatre : ma liaison avec un étudiant plus jeune que moi et, simultanément, avec un homme marié. Ces livres n’ont plus rien de choquant aujourd’hui, mais, dans les années 1960, il n’était pas facile pour une Japonaise de s’exprimer librement. De fait, j’ai commencé à écrire des biographies de femmes célèbres, parce que ces textes étaient plus facilement acceptés que les récits de ma propre vie !

 

Au terme de quelle évolution êtes-vous devenue une nonne bouddhiste ?

Au début des années 1970, j’étais à l’apogée de ma carrière et j’avais tout ce qu’on peut désirer : célébrité, amour, argent, voyages… J’ai alors pris conscience de l’inanité de cette existence et j’ai commencé d’éprouver un sentiment de vide. La vocation religieuse est une sorte d’appel, difficilement explicable mais auquel on ne peut résister. Je suis entrée dans les ordres en 1973, à 51 ans. J’avais été très marquée par les suicides successifs de deux grands auteurs dont j’étais l’amie, Mishima en 1970 et Kawabata en 1972, et cela a sans doute joué un rôle. Me faire nonne était une façon de mourir au monde pour renaître à une autre vie.

 

Comment cette décision a-t-elle été perçue ?

Tout mon entourage était opposé à ce qui passait alors pour une lubie de ma part. Shûsaku Endo (1), qui était pourtant catholique, fut l’un des rares à me soutenir. Le maître qui m’a acceptée comme disciple, Tôkô Kon, de l’école du bouddhisme ésotérique Tendai, ami de jeunesse de Kawabata, avait lui aussi mené une carrière d’écrivain avant de devenir moine : il avait fait partie du mouvement de la littérature prolétarienne, et avait obtenu le prix Naoki en 1956. Depuis le jour où j’ai pris mes vœux, il y a de cela quarante ans, pas une seule fois je n’ai regretté ma décision.

 

Mais votre vie d’écrivain ne s’est pas arrêtée pour autant…

L’écriture était la seule chose à laquelle je ne pouvais pas renoncer, et mon maître Tôkô Kon le comprenait très bien.

 

Et vous êtes passée d’une image de romancière scandaleuse à celle d’écrivain par ailleurs maître bouddhiste, et respectée de tous…

Je n’ai pas l’impression d’avoir changé, c’est la société qui a évolué. J’ai conservé les mêmes idéaux. La liberté, en particulier, a toujours été une valeur fondamentale à mes yeux. Je me suis débarrassée du superflu pour me consacrer à la seule chose qui m’importe vraiment : écrire.

 

Comment vous situez-vous dans la longue lignée des femmes écrivains au Japon ?

Les femmes ont joué un rôle crucial dans l’histoire de la littérature nippone : au début du XIe siècle, les auteurs d’œuvres fondatrices comme les Notes de chevet de Sei Shônagon ou Le Dit du Genji sont des femmes. J’ai d’ailleurs consacré plusieurs années de ma vie à établir une version du Dit du Genji en langage contemporain (2). À l’ère Meiji [la période de modernisation inaugurée en 1868], époque du « roman personnel » (shishôsetsu), les femmes aussi se sont inspirées de leur vie pour écrire. Rétrospectivement, je m’inscris dans le sillage des auteurs publiés par la revue Seitô (« Bas bleu »), première revue conçue exclusivement par des femmes et dédiée à leur cause, fondée en 1911 par Hiratsuka Raichô, pionnière du féminisme nippon. À cette époque, les Japonaises, confinées à la sphère familiale, revendiquent avant tout un rôle actif dans la société et le droit à l’instruction (3). L’un de mes premiers récits publiés racontait d’ailleurs la vie de Toshiko Tamura, écrivain féministe très connue en son temps, qui collabora au premier numéro de la revue.

 

Pourquoi dites-vous : « rétrospectivement » ?

Je ne sais pas si on peut parler véritablement d’« influence » car, à l’époque de ma jeunesse, on cachait soigneusement ce genre de littérature aux jeunes filles. J’ai fait mes études dans une université chrétienne où l’on ne parlait pas de ce mouvement. Que les femmes soient les égales des hommes a toujours été pour moi une évidence, et je me suis battue pour cela. J’éprouve une admiration particulière pour les Japonaises de l’ère Meiji, qui ont ouvert la voie dans le contexte d’une société très traditionnelle. Celle qui m’a le plus inspirée est Suga Kanno, une anarchiste qui défendait la liberté et l’égalité des droits. Arrêtée lors d’une purge en 1911 avec une dizaine de socialistes, elle fut la première femme à être exécutée dans le Japon moderne. Impressionnée par les magnifiques pages de son journal de prison, j’ai écrit sa biographie, sous forme d’un monologue, que j’ai publiée en 1980 avec la vie de six autres femmes révolutionnaires du Japon moderne, sous le titre Hangyaku no onna (« Femmes rebelles » ). J’ai aussi le sentiment d’avoir contribué à libérer la parole des Japonaises, avec d’autres écrivains de ma génération comme Minako Oba (4), écrivain féministe dont j’étais proche, Taeko Kono ou encore Sawako Ariyoshi (5), trop tôt disparue, avec qui j’étais également très liée.

 

Quel regard portez-vous sur les écrivains femmes dans le Japon d’aujourd’hui ?

Je me réjouis de la liberté, y compris sexuelle, dont les Japonaises disposent aujourd’hui, une évolution qui se reflète dans la littérature. On trouve des voix très diverses, dont certaines vraiment passionnantes. Les romancières de la jeune génération font preuve d’une grande liberté de ton, inaugurée par Eimi Yamada (6) au milieu des années 1980. Risa Wataya, qui a obtenu le prix Akutagawa à 19 ans en 2003 pour Appel du pied (7), a beaucoup de talent ; on trouve dans ses textes une atmosphère étrange, un peu comparable à celle de Banana Yoshimoto (8) dans les années 1990.

 

Et du côté des hommes ?

À mes yeux, le plus prometteur des écrivains actuels est sans conteste Keiichirô Hirano. Il analyse la société actuelle avec une remarquable acuité, et il possède un style magnifique, qui lui a valu à ses débuts d’être comparé à Mishima. Ses romans les plus récents décrivent, par le biais d’intrigues prenantes, les tendances suicidaires de la jeunesse ou les effets pervers d’Internet (9). Au vu de l’œuvre exceptionnelle qu’il a déjà accumulée à 35 ans à peine, je ne serais pas étonnée qu’il obtienne un jour le prix Nobel. Shinya Tanaka, prix Akutagawa 2011 (non traduit), fait preuve d’une imagination remarquable. J’aime aussi la sensibilité de Hitonari Tsuji (10), que je connais depuis ses débuts, il y a plus de vingt ans. Je trouve la compagnie des jeunes auteurs très stimulante, et je suis toujours étonnée par leur maturité, en comparaison de l’époque de ma propre jeunesse.

 

En mai 2012, vous avez participé à une grève de la faim contre le projet de remise en route des réacteurs d’une centrale nucléaire. Quel regard portez-vous sur la crise que vit le pays depuis la catastrophe de Fukushima ?

Cet accident n’est pas encore terminé. Il a déjà causé des souffrances incommensurables, qui sont appelées à perdurer pendant plusieurs dizaines, voire centaines, d’années. Comparés à cela, les arguments en faveur de l’atome sont dérisoires. Sans le nucléaire, nous allons manquer d’électricité ? Et alors ? Retournons en arrière s’il le faut. La généralisation de l’air conditionné et des systèmes de chauffage sophistiqués date des années 1980, on vivait très bien avant sans cela. Le cynisme des hommes politiques me révolte. Pendant la campagne pour les législatives, en décembre dernier, pas un n’a eu un mot pour les victimes de l’accident, pas même dans les partis qui prônaient la « sortie du nucléaire ». C’était juste un slogan, un enjeu politique. Aujourd’hui, cette idée est enterrée. Aucun responsable ne s’intéresse réellement au sort des enfants de Fukushima. La montée du populisme m’inquiète aussi beaucoup. C’est tellement facile de jouer sur les peurs de la population en période de crise économique et d’agiter le spectre des visées chinoises sur les îles Senkaku (11) plutôt que chercher de véritables solutions. Ce n’est pas ce Japon-là que je veux léguer aux générations futures.

 

Continuez-vous à écrire ?

365 jours par an ! Je mourrai en écrivant ! Je me suis même mise à la page, en rédigeant en 2008 sous un pseudonyme un roman pour téléphone portable, inspiré du Dit du Genji ! Si je pouvais, je resterais chez moi et passerais mon temps à cela, mais mon devoir de bouddhiste me commande d’aller vers ceux qui sollicitent mon aide pour sortir de situations de souffrance. L’écriture pour moi, c’est un plaisir, les activités religieuses un devoir.

 

Votre jardin est magnifique. Quelle relation entretenez-vous avec la nature ?

Quand je me suis installée ici, il y a quarante ans, le terrain était nu. Mes visiteurs m’offraient des plants d’arbres, que je leur demandais d’installer eux-mêmes à l’endroit de leur choix. Aujourd’hui, je suis si âgée que j’ai vu disparaître avant moi la plupart de ces amis, mais je vis entourée de ces arbres, et chacun d’eux me rappelle le souvenir d’une personne chère. C’est beaucoup mieux que d’aller prier dans un cimetière, vous ne trouvez pas ?

 

Propos recueillis par Corinne Atlan.

Le palais fissuré des Saoud

Le 25 septembre 2011, le vieillissant roi Abdallah prononçait devant le Majlis al-Choura, le conseil consultatif du royaume saoudien, un discours marquant. À partir de 2013, a-t-il alors déclaré, les femmes auront le droit de siéger parmi les 150 membres de l’institution (1) ; et à partir de 2015, elles auront aussi celui de voter et de se présenter aux élections municipales.

Aux yeux de la plupart des observateurs étrangers, ces aménagements ne méritaient guère l’attention. 2011, c’était l’année où des révoltes populaires renversaient les autocrates dans l’ensemble du Moyen-Orient ; même des monarchies comme le Maroc et la Jordanie réformaient leur Constitution pour afficher leur volonté de rendre davantage de comptes. Le roi Abdallah, lui, ne concédait aucun pouvoir nouveau au Majlis al-Choura, institution non élue dotée d’une simple autorité consultative, et les Saoudiens n’avaient jamais porté un immense intérêt aux conseils municipaux, organes à caractère essentiellement symbolique dont seule la moitié des membres sont élus. Et puis, ces innovations, aussi modestes fussent-elles, ne seraient pas mises en œuvre immédiatement : tenues quelques jours après le discours, les municipales de 2011 furent, comme par le passé, uniquement ouvertes aux hommes.

Pourtant, dans un pays qui a le Coran pour loi fondamentale, où les femmes n’ont quasiment pas de droits, a fortiori pas celui de voter, bien des gens ont été frappés par le caractère révolutionnaire des propos du roi. Les progressistes et les militantes de la cause des femmes ont qualifié la décision d’« historique », attestant une fois de plus que leur monarque de près de 90 ans était un « réformateur ». Pour leur part, les membres du gouvernement se sont hâtés de rassurer les puissants oulémas du pays – un leadership religieux qui adhère à la branche puritaine de l’islam hanbalite connue en Occident sous le nom de wahhabisme : les femmes siégeraient à la Choura dûment séparées des hommes. Le souverain lui-même prit la précaution de souligner dans sa déclaration : « Depuis l’époque du Prophète, la femme musulmane a des opinions valables et des conseils judicieux qui ne doivent pas être pris pour négligeables. » Cela n’a pas empêché des clercs de premier plan de laisser entendre que le décret était sans fondement religieux ; et deux jours plus tard, comme pour affirmer la pérennité de leur juridiction, un tribunal de Djeddah condamnait à dix coups de fouet une Saoudienne, coupable d’avoir bravé l’interdiction de conduire faite aux femmes (2).

Dans ce contexte, le discours du roi apparaissait comme une manœuvre habile au service du statu quo. D’un côté, le monarque apaisait l’un des groupes les plus mécontents du pays – les Saoudiennes instruites – et reconnaissait que les institutions politiques du royaume devaient évoluer. De l’autre, il promettait un système à peine plus démocratique tout en creusant habilement le fossé entre les deux groupes les plus redoutables pour la monarchie, les progressistes et les islamistes. « Dans les faits, rien n’a changé », me confiait en mai 2012, à Riyad, l’économiste et militant des droits de l’homme Mohammed Bin Fahad al-Qahtani (3).

On peut en dire autant de la politique étrangère saoudienne. Attentif au nouveau vent politique soufflant sur la région, le roi a prodigué une forme de soutien aux soulèvements des autres, qu’il s’agisse de fournir des armes aux rebelles syriens ou de se réconcilier avec le nouveau pouvoir islamiste en Égypte (4). Mais l’Arabie saoudite n’est intervenue directement que dans l’émirat voisin de Bahreïn, en envoyant ses troupes conjurer une révolte populaire et soutenir la monarchie locale, en mars 2011. La Maison-Blanche a gardé le silence. Les États-Unis commercent davantage – essentiellement dans les secteurs du pétrole et de l’armement – avec le royaume qu’avec aucun autre pays du Moyen-Orient, Israël compris, et dépendent de la coopération étroite de Riyad pour la conduite de leur politique antiterroriste au Yémen [lire  « Dans la fabrique d’Al-Qaïda au Yémen », Books, n° 42, avril 2013].

À vrai dire, rien ou presque n’incite à penser que la monarchie saoudienne envisage seulement des réformes sérieuses. Au cours d’un récent séjour à travers le pays, j’ai parlé avec des universitaires, des journalistes, des membres de la minorité chiite et de jeunes blogueurs, ainsi qu’à des religieux et des représentants du gouvernement ; bon nombre d’entre eux ont ouvertement exprimé leurs critiques envers le pouvoir. Un journaliste qui avait travaillé pour les médias officiels m’a très vite confié : « J’ai hâte de voir ce régime s’effondrer ! »

 

Trois quarts de moins de 30 ans

Mais aucun de mes interlocuteurs, ou presque, ne semblait penser qu’un tel événement puisse se produire dans un proche avenir. J’ai demandé à une célèbre militante féministe pourquoi les Saoudiens n’étaient pas plus nombreux à faire campagne pour une Constitution écrite – réforme modérée qui placerait la poursuite du règne des Saoud dans un cadre juridique plus strict, et dont le pays avait publiquement débattu pendant la brève période d’ouverture postérieure aux attentats du 11 Septembre. Elle a répondu : « Plus personne n’en parle. Tous les monarchistes constitutionnels ont été incarcérés. »

La façon dont la fratrie vieillissante au pouvoir depuis 1953 (l’année de la mort de leur père, Abdul Aziz, fondateur de l’État saoudien moderne) a toujours réussi à se dérober aux forces du changement est l’une des nombreuses énigmes qui planent à son sujet. Même si l’Arabie saoudite détient les plus importantes réserves pétrolières de la planète (5), des décennies de forte croissance démographique ont réduit son revenu par tête à une simple fraction de celui de ses voisins, plus petits, du golfe Persique. Même les habitants de Bahreïn, pays faiblement doté en pétrole et troublé par des émeutes depuis le début 2011, sont légèrement plus riches. La population saoudienne, qui a presque doublé en vingt ans pour atteindre 28 millions d’habitants, compte officiellement plus de huit millions de résidents étrangers, souvent ouvriers ou domestiques, auxquels il faut probablement ajouter deux millions de clandestins environ, entrés avec un simple visa pour le pèlerinage à La Mecque ou en traversant la poreuse frontière yéménite.

Avec trois quarts de moins de 30 ans, l’Arabie saoudite est à bien des égards confrontée aux mêmes problèmes sociaux que l’Égypte et le Yémen. Selon certaines estimations, près de 40 % des Saoudiens âgés de 20 à 24 ans sont sans emploi, et l’attirance qu’exerce le radicalisme – avec ou sans Al-Qaïda – sur les jeunes hommes désœuvrés est l’une des constantes de l’histoire longue du pays. Le royaume, qui souffre d’une pénurie de logements et d’une inflation chronique, a connu des poussées récurrentes de terrorisme ; quant aux banlieues de Djeddah et de Riyad, elles sont rongées par la pauvreté, la drogue et la violence urbaine… Autant de problèmes non reconnus au pays des deux lieux saints.

Pour faire bonne mesure, le royaume semble également posséder certains des traits qui ont nourri la révolte dans les pays voisins. Dans l’est du territoire, une minorité chiite insoumise et bien organisée multiplie les manifestations depuis début 2011. Partout, les jeunes sont extraordinairement connectés aux nouveaux médias : seule l’Égypte, dans la région, compte davantage d’utilisateurs de Facebook ; et les Saoudiens sont, en pourcentage, quasiment les plus grands amateurs de Twitter et de YouTube de la planète. Les soupçons de corruption qui pèsent sur les membres de la famille royale n’en sont que plus facilement exposés en public, comme l’atteste le succès de l’utilisateur anonyme de Twitter qui officie sous le nom de « Mujtahidd », dont les informations apparemment puisées à des sources internes attirent plus de 800 000 followers.

 

Sept mille princes

Dans un saisissant contraste avec la jeunesse du pays, la dynastie al-Saoud a souvent des allures de gérontocratie déconnectée. Même s’il ne règne que depuis sept ans, Abdallah a été prince héritier pendant vingt-trois ans avant de devenir roi, et commandant de la Garde nationale pendant près d’un demi-siècle (6). Il est en piètre santé. Et le système de succession saoudien est ainsi fait que l’accession au trône d’un jeune réformateur charismatique est peu probable dans l’immédiat. Le monarque actuel est censé désigner un prince héritier parmi ses frères cadets – ceux des trente-sept fils encore vivants que le fondateur a eus de ses innombrables épouses – avant que le pouvoir ne revienne à la troisième génération, dont bien des membres ont déjà atteint l’âge mûr.

En 2006, le roi Abdallah a mis en place un Conseil d’allégeance composé de princes de haut rang pour ratifier les décisions sur le sujet, mesure qui semble aussi conçue pour renforcer le conservatisme (7). Deux des successeurs désignés d’Abdallah, âgés respectivement de 79 et 83 ans, sont morts en 2012 ; à 76 ans, l’actuel prince héritier, Salman, un demi-frère du roi, passerait pour un jouvenceau. En attendant, la famille royale ne cesse de croître et compte à présent quelque sept mille princes, chacun touchant sa part d’un budget national géré dans l’opacité.

Le régime peut-il survivre à pareils défis ? Deux nouveaux livres sur le pays, écrits depuis le « printemps arabe » par des journalistes chevronnés, offrent des réponses radicalement différentes à cette question. Karen Elliott House, ancienne directrice de la rédaction du Wall Street Journal, observe un pays dont la population « bout » de mécontentement et dont les dirigeants lui rappellent « la dernière décennie de l’Union soviétique ». Dans On Saudi Arabia, elle envisage une déflagration possible lors du passage à la troisième génération. Tout en couvrant le même sujet, Thomas Lippman, un ancien reporter du Washington Post qui fréquente l’Arabie saoudite depuis plus de trente ans, décèle « peu d’éléments permettant d’affirmer qu’une partie significative de la population saoudienne souhaite la chute du régime ». Dans Saudi Arabia on the Edge, il est globalement optimiste sur l’avenir de cette monarchie financièrement très bien armée et à l’étonnante capacité d’adaptation. « Pour le meilleur et pour le pire, écrit-il, le monde extérieur peut escompter la solidité de la maison des Saoud – pour autant que les recettes pétrolières continuent de couler dans les coffres. »

 

Décapitations publiques

Contrairement à l’image désertique que l’on s’en fait, l’Arabie saoudite est un pays extrêmement urbanisé où cinq grandes métropoles – Riyad au centre, Djeddah, La Mecque et Médine à l’ouest, et Dammam sur le golfe Persique – rassemblent plus des deux tiers de la population. Riyad, la capitale, est un chapelet de bureaux, de centres commerciaux et de rues encombrées de 4 x 4 qui n’est pas sans rappeler Houston [la capitale mondiale du négoce pétrolier, NdlR]. Les quartiers riches fourmillent d’enseignes américaines de fast-food, de grands magasins britanniques et d’hypermarchés français. Les quartiers plus miteux, comme Bathaa dans la vieille ville, présentent l’habituelle profusion d’étals à ciel ouvert, de magasins d’électronique et de centres d’appels téléphoniques longue distance, à l’intention des nombreux immigrés d’Asie du Sud. Vue à travers la vitre d’une voiture, la cité diffère bien peu des grandes métropoles de nombreux autres pays.

Une fois le pied au sol, tout est différent. Les 4 x 4 sont tous conduits par des hommes, souvent étrangers : les femmes n’ayant pas le droit de prendre le volant, les ménages de la classe moyenne ont généralement un chauffeur ; or elles ne sauraient être véhiculées par des Saoudiens (ou d’autres Arabes), hormis leur mari ou leur père. Bien qu’elles puissent acheter des vêtements à la dernière mode occidentale dans à peu près n’importe quel centre commercial, on leur demande de porter en permanence une abaya noire. Elles peuvent être harcelées par le Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, la police religieuse du pays, si leurs cheveux dépassent un tant soit peu du voile. Et un square du centre-ville de Riyad est parfois le théâtre de décapitations publiques.

Lippman et House sont l’un et l’autre sensibles à ces contrastes déconcertants. Mais les analyses contradictoires qu’ils en font montrent à quel point le régime saoudien est difficile à appréhender. Quand Lippman examine la prolifération de fatwas émises par divers oulémas sur des questions comme la mixité de l’espace public, c’est pour observer un système où « les règles de comportement et d’apparence ne sont pas complètement codifiées », permettant à la famille royale d’utiliser la religion pour resserrer ou relâcher son étreinte, au gré de ses besoins ; House, elle, pense que la monarchie a « dans une grande mesure perdu le contrôle d’un islam de plus en plus diffus et divisé ».

 

Révolution scolaire

Les deux auteurs déplorent à l’unisson un système éducatif placé entre les griffes des autorités religieuses, qui a produit ce que Lippman appelle une « génération perdue » de jeunes Saoudiens. Mais il affirme que le roi s’est engagé dans une véritable « révolution scolaire » : il a purgé les manuels de leur « matériau inflammable » (8), dépensé près de 4 milliards de dollars pour créer un établissement universitaire de recherche de haut niveau au nord de Djeddah, et envoyé plus de 100 000 jeunes Saoudiens étudier à l’étranger. Sur le même sujet, House soutient que les dépenses considérables engagées en faveur de l’éducation n’ont donné que de maigres résultats (les Saoudiens sont toujours dans le peloton de queue des classements internationaux) parce que « la bureaucratie de l’enseignement religieux reste imperméable à la réforme ».

Les deux livres s’accordent à dire que le pouvoir n’a quasiment pas progressé sur la voie du sevrage pétrolier. Pour House, cela montre à quel point l’économie est devenue « improductive », « dysfonctionnelle », « fragile » et « ossifiée ». Mais Lippman observe que le flot régulier de brut a permis au régime non seulement de résister au printemps arabe mais aussi de « dépenser des centaines de milliards » pour préparer l’après-pétrole.

Où tout cela mène-t-il la monarchie al-Saoud ? Le règne immuable de « gérontes du quatrième âge » (pour reprendre l’expression de House) est-il le signe d’un effondrement imminent ou d’une longévité exceptionnelle ? À l’évidence, il n’est pas difficile de trouver, à Djeddah et Riyad, des jeunes terriblement conscients des libertés dont on les prive, et House a sans doute raison d’entrevoir la multiplication des problèmes : « Le taux de natalité élevé, l’enseignement médiocre, l’aversion des hommes pour les tâches manuelles ou les emplois de service, l’hostilité sociale envers le travail des femmes, les bas salaires acceptés par la main-d’œuvre étrangère, et les profondes rigidités économiques structurelles, aggravées par une corruption rampante, sont autant d’éléments qui ont conduit à une baisse du niveau de vie… De nombreux jeunes ont le sentiment que l’avenir leur a été volé. »

Leur manque d’intérêt pour les manifestations n’en est que plus remarquable (9). Afin d’expliquer ce paradoxe, House s’en remet à une analyse peu convaincante de la psyché nationale : les Saoudiens sont « passifs à une écrasante majorité » et « dans une grande mesure apathiques » ; « le conformisme social généralisé » les a rendus « maussades » mais incapables de transformer leurs griefs en raisons d’agir.

Il n’y a pourtant rien de passif dans la florissante blogosphère politique du pays, dans sa population grandissante de jeunes cadres diplômés des universités américaines et bridés par la tradition, ni même chez ses religieux de premier plan, dont certains expriment non seulement leurs désaccords avec le régime, mais sont devenus de puissantes voix réformatrices. Après avoir passé des années en prison, l’ancien prédicateur radical Salman al-Awdah conspue ainsi l’incapacité du pouvoir à communiquer avec la jeunesse et ses tweets sur le besoin de changement sont suivis par près de deux millions de personnes.

À Djeddah, j’ai rencontré de jeunes artistes et des cinéastes underground qui se réunissent dans des domiciles privés pour discuter politique et projeter des films, au mépris de l’interdiction générale des cinémas. Même Buraydah – une ville profondément religieuse du centre du pays – compte désormais une organisation de femmes qui s’est emparée du problème des droits, de la question du microcrédit, ou du soutien juridique. L’important, dans ce contexte, est donc de comprendre comment le pouvoir saoudien a pu empêcher un tel militantisme social de se retourner contre lui.

 

Une alliance inébranlable

Il est étonnant de constater à quel point les a priori occidentaux sur l’Arabie saoudite commencent et finissent toujours avec le Rub al-Khali (ou le « Quart vide »), cette vaste étendue aride qui engloutit le tiers sud de la péninsule Arabique et forme le plus grand désert de sable de la planète. C’est à la lisière du Quart vide que l’on a découvert du pétrole dans les années 1930, et c’est en racontant leur vie parmi les bédouins nomades de la zone que des explorateurs comme Wilfred Thesiger ont fait découvrir l’Arabie au public occidental (10).

C’est de là que vient ce récit qui fait toujours foi aujourd’hui : poussé par la Standard Oil Company of California, le gouvernement américain a noué une alliance inébranlable avec la maison des Saoud, puissante dynastie tribale de la région du Najd (l’Arabie centrale) dont l’hégémonie remonte au XVIIIe siècle. Ils ont commencé en créant à Dharhan, près de Dammam sur le golfe Persique, l’Arabian-American Oil Company (Aramco), une firme américaine qui a pourvu à l’exploitation en bon ordre des principales réserves de carburant du monde. (Le gouvernement saoudien a acquis une part du capital de l’Aramco dans les années 1970 et en a pris totalement le contrôle en 1980.) Après quoi ils ont utilisé cette même Aramco pour transformer, à une vitesse quasiment miraculeuse, ce territoire « déshérité et arriéré » (selon les termes de House) en un pays développé : les Américains ont apporté le savoir-faire et l’expertise bureaucratique ; le pétrole saoudien a fourni le cash ; et les al-Saoud – soutenus par les fervents disciples du réformateur musulman du XVIIIe siècle Muhammad ibn Abd al-Wahhab – ont donné à l’entreprise sa légitimité culturelle et religieuse.

Mais voilà, ce récit contient bien peu de vrai. Les al-Saoud n’ont pas affermi leur pouvoir avant la troisième décennie du XXe siècle (11) ; et des pans entiers de la société saoudienne étaient très développés (et pas nécessairement sous contrôle wahhabite) au moment de la découverte du pétrole. Il existait dans la région du Hedjaz, sur la côte ouest, une tradition associative remontant à plusieurs siècles. Avant la conquête saoudienne, le port cosmopolite de Djeddah, sur la mer Rouge, comptait d’importantes populations indiennes et européennes qui, en compagnie de puissants marchands locaux, faisaient commerce des épices et d’autres produits ; et, dans les villes saintes de La Mecque et Médine, de grandes entreprises tiraient profit des services aux pèlerins. Dans les années 1920 et 1930, ces villes et d’autres cités du Hedjaz avaient des partis politiques, des conseils élus, et une presse florissante.

 

La stratégie du changement défensif

Pour sa part, l’Aramco était loin d’être un outil bienveillant de développement éclairé, comme l’a montré avec une précision dévastatrice l’historien et politologue Robert Vitalis (12). Par son exploitation brutale de la population locale, l’entreprise a engendré un mouvement ouvrier qui a par moments, dans les années 1940 et 1950, menacé de déstabiliser le pays (13). De fait, aux premiers jours de l’ère pétrolière, la structure monarchique elle-même était en débat : au début des années 1960, le roi Saoud, qui avait succédé à Abdul Aziz en 1953, mit en place pour une courte période un cabinet réformateur qui comprenait plusieurs roturiers et entreprit d’instaurer une forme de gouvernement représentatif.

La raison pour laquelle l’Arabie saoudite est devenue l’État client autoritaire des États-Unis que l’on connaît – plutôt que la société relativement pluraliste dont cette expérience précoce aurait pu présager – est le sujet du livre éclairant de Sarah Yizraeli, Politics and Society in Saudi Arabia. Chercheuse à l’université de Tel-Aviv et spécialiste du monde arabe, Yizraeli a réussi à pénétrer la société saoudienne à distance, d’une manière qui a échappé aux journalistes et aux universitaires jouissant d’un accès plus direct. Elle ne se concentre pas ici – et ce n’est pas un hasard – sur les décennies très étudiées qui ont suivi 1979, année où un réveil islamiste a poussé le régime à réaffirmer ses titres de créance wahhabites et à imposer des limites à la vie culturelle, mais sur l’époque très négligée qui a précédé (14).

Finement ouvragé par son luxe de détails et de nuances, le récit de Yizraeli est cependant austère par ses conclusions. Dans les années 1960 et 1970, grâce à sa nouvelle richesse pétrolière, l’Arabie saoudite a pu construire très rapidement un État-providence économiquement autosuffisant et technologiquement avancé. Mais, loin d’être un projet des États-Unis et de l’Aramco, cette transformation radicale fut pilotée par la famille royale (à commencer par le roi Fayçal, qui a succédé à Saoud en 1964, au terme d’une intense lutte de pouvoir) et expressément conçue pour renforcer son pouvoir et étouffer tout élan réformateur.

Qualifiée de « changement défensif » par Yizraeli, cette stratégie passait par la création d’une vaste administration centrale à même de coopter les factions rivales de la société tout en brisant les loyautés tribales traditionnelles. Il était essentiel pour l’État d’affirmer les racines islamiques de la monarchie, et donc de dissocier le développement économique de la question des institutions politiques et religieuses, auxquelles on ne pouvait toucher ; il était tout aussi essentiel d’embrasser un idéal de consensus large pour isoler et marginaliser les partisans de réformes plus radicales.

La dissection minutieuse par Yizraeli de la politique américaine à partir des années 1960 est également provocante. Jusqu’aux premières années de l’administration Johnson, le département d’État, présumant que le développement économique et social engendre le gouvernement représentatif, n’a cessé de faire pression en faveur de l’ouverture politique. « Les ambassadeurs américains en Arabie ont si systématiquement soulevé la question de la réforme politique et sociale », écrit Yizraeli, que lors d’une réunion avec l’ambassadeur du moment, Hermann Eilts, Fayçal « répondit un jour en s’exclamant : “Les États-Unis veulent-ils que l’Arabie saoudite devienne un nouveau campus de Berkeley ?” » Mais cette politique prit brusquement fin au milieu des années 1960, quand Washington commença de se préoccuper principalement de l’endiguement du nassérisme et de la promotion de l’industrialisation aux couleurs américaines, dont Fayçal était le chantre : « Arrêtez de faire pression sur les Saoudiens pour les réformes intérieures », demanda le secrétaire d’État Dean Rusk à Eilts. « Le roi connaît son propre intérêt. »

 

Le « modernisateur du royaume »

C’est ainsi que Fayçal, l’énergique défenseur de l’absolutisme qui, au début des années 1970, avait des milliers de prisonniers politiques dans ses geôles, est rapidement devenu aux yeux de Washington le « modernisateur du royaume ». En réalité, les États-Unis ont soutenu une stratégie de construction étatique qui valut à des entreprises américaines comme Chevron, Bechtel et Lockheed Martin des milliards de dollars de contrats et d’investissements tout en donnant à la monarchie et aux autorités religieuses une emprise croissante sur la société saoudienne. Ce fut une décision fatidique. Elle entraîna des années de mépris pour les droits de l’homme et un jeu consternant d’encouragement au djihadisme, deux phénomènes avec lesquels nous n’en avons toujours pas fini.

Quand j’ai rencontré l’actuel ambassadeur américain à Riyad, James B. Smith, en mai dernier, il n’aurait su être plus clair sur la relation américano-saoudienne : les trois piliers, m’a-t-il déclaré en substance, sont la sécurité pétrolière, la stabilité et le contre-terrorisme ; les pressions en faveur des droits de l’homme et du changement politique ont été improductives. Washington préfère accompagner activement la majorité de la jeunesse qui, aussi insatisfaite soit-elle de ses dirigeants, cherche désormais à étudier aux États-Unis dans le cadre de l’ambitieux programme de bourses du roi Abdallah.

De toute évidence, envoyer les Saoudiens dans les universités américaines devrait, avec le temps, avoir un effet libérateur. Mais la mesure est également en phase avec une série d’innovations par lesquelles le régime cherche à amadouer les composantes les plus progressistes de la société : les clubs de plage privés de la mer Rouge, où les Saoudiens peuvent s’habiller à l’occidentale ; la chaussée du roi Fahd qui les mène à Bahreïn, où ils peuvent s’adonner librement à l’alcool (et autres plaisirs) ; voire même la multiplication des résidences fermées dans la capitale saoudienne, où ils peuvent vivre hors de portée de la police religieuse.

Comme me l’a expliqué Asaad al-Shamlan, un politologue de Riyad, ce qui peut apparaître à un regard occidental comme pure hypocrisie s’analyse mieux comme une stratégie délibérée d’allègement de la pression sociale. En accordant aux Saoudiens un « droit de sortir » du système, dit-il, le régime a « réussi à juguler l’élan réformateur ». De ce point de vue, en conviant les femmes à entrer au Majlis al-Choura, le roi Abdallah a peut-être simplement créé une nouvelle soupape permettant de maintenir l’ordre établi.

C’est sans doute pourquoi les rares opposants déterminés que l’on rencontre à Djeddah et à Riyad semblent moins l’avant-garde d’un mouvement plus large qu’un groupe d’individus hors normes, des réfractaires tombés à travers les mailles d’un système totalement englobant. (Ce n’est pas un hasard s’ils sont souvent punis d’une interdiction de voyager qui leur refuse le « droit de sortir » dont parle Al-Shamlan.) De fait, les Saoudiens sont bien plus nombreux à s’inquiéter des soulèvements violents dans les pays voisins que de l’ordre répressif qui règne chez eux. Dans une enquête menée en 2012 auprès de la jeunesse de douze pays arabes, un nombre disproportionné de Saoudiens – 55 %, plus que partout ailleurs – ont identifié « les mouvements de contestation » comme « le plus grand obstacle auquel doive faire face la région », quand 37 % seulement évoquaient « l’absence de démocratie ».

S’il en est bien ainsi, la viabilité, à terme, du régime saoudien ne dépendra guère des forces et faiblesses particulières du souverain actuel et de ses successeurs immédiats. La question importante pourrait être plutôt celle-ci : la stratégie du « changement défensif » – désormais ancrée dans tous les secteurs de la société saoudienne et soutenue aussi bien par une vaste administration que par un establishment religieux solidement enraciné – peut-elle continuer à convaincre la majorité de soutenir, ou du moins tolérer, un gouvernement répressif sur lequel ils n’ont quasiment pas leur mot à dire ?

Pendant des décennies, le royaume desséché a fleuri sur la promesse que ses dirigeants pourraient transformer le pétrole en eau et fournir le confort matériel et les possibilités d’évasion de la société occidentale moderne sans renoncer à la culture et à la religion ultra-traditionnelles du pays. Avec le soutien du pétrole et des États-Unis, cela pourrait continuer pendant des années. Mais dès que les Saoudiens commenceront à penser que la promesse n’est plus tenue – que les revenus pétroliers sur lesquels repose toute l’opération ne peuvent plus satisfaire les besoins nationaux, basculement qui pourrait se produire selon certains analystes aux environs de 2015 – alors, oui, l’avenir des al-Saoud sera vraisemblablement précaire.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 10 janvier 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.