Videla, le dictateur qui ne regrette rien

Le 24 mars 1976, une junte militaire dirigée par le lieutenant général Jorge Rafael Videla chassait du pouvoir María Estela Martínez de Perón (1), veuve du général Juan Domingo Perón, détruisant ainsi le fragile équilibre institutionnel de l’Argentine. Commençait alors la nuit la plus longue et la plus noire qu’ait connue pays.

Ce n’était pas le premier coup d’État de l’histoire nationale. Comme les autres pays d’Amérique latine, l’Argentine avait souvent vu, au long du XXe siècle, son régime constitutionnel mis à mal. Les gouvernements civils et militaires s’étaient succédé à la tête de l’État depuis que le général José Uriburu avait, en 1930, renversé le président élu Hipolito Yrigoyen (2). Au fil des quarante-six années qui suivirent, la nation s’était habituée aux putschs (3). Aussi, lorsque Videla déposa par la force la veuve de Perón, il y eut bien peu de protestations.

Forte d’importants soutiens au niveau régional et au niveau international, la dictature militaire comptait rester au pouvoir de longues années. Nous étions en pleine Guerre froide et les pays d’Amérique latine jouaient un rôle non négligeable dans la représentation symbolique de cette rivalité Est-Ouest. Pour Washington, endiguer un mouvement révolutionnaire qui avait trouvé sa pierre de touche en 1959 dans la révolution cubaine était une priorité. Les États-Unis ne toléreraient pas une nouvelle défaite régionale et les gouvernements militaires du sous-continent étaient, à leurs yeux, de solides remparts.

Fruit de ce contexte, la dictature de Videla occupe une place singulière dans l’histoire des coups d’État argentins, tant elle fut différente des précédentes, de celles qu’on appellera ensuite, par opposition à la « dictadura » (« dicta-dure »), des « dictablandas » (« dicta-molles »). Pendant sept années et demie, le régime apposa sa main de fer sur tous les domaines de la vie sociale, politique et culturelle. Les militaires entendaient appliquer les doctrines les plus conservatrices du moment et avaient déclaré une guerre sans merci contre l’« ennemi marxiste ». Un terme qui s’appliquait à toute forme de dissidence, y compris de la part d’individus ne professant nulle idée communiste et qui furent, comme par extension, victimes de l’appareil répressif.

Ces méthodes se traduisirent par la création d’environ 350 centres de détention secrets à travers tout le pays, le recours systématique à la torture, l’assassinat de milliers de civils (4) dont jamais on ne rendit les cadavres aux familles (et qui devenaient ainsi des « disparus ») et la confiscation de dizaines de bébés dont les mères étaient « tombées » enceintes en prison. Ces enfants naquirent, pour la plupart, dans les salles de l’École supérieure de mécanique de la marine, à Buenos Aires, le plus grand centre de détention clandestin du pays.

Deux faits cruciaux ont marqué la fin de la dictature et la transition démocratique. Il y eut d’abord la guerre des Malouines, un conflit que la junte déclencha en avril 1982 par une manœuvre désespérée pour récupérer ces îles sous souveraineté britannique depuis un siècle et demi. La guerre dura deux mois et se solda par une défaite cuisante des troupes argentines. D’où le discrédit des forces armées qui, ajoutant encore à la crise sociale et économique que traversait le pays (5), précipita la tenue d’élections aboutissant au triomphe du chef du parti radical (6), Raúl Alfonsín, en décembre 1983.

Le gouvernement démocratique décida immédiatement de traduire en justice les responsables des crimes contre l’humanité : un procès eut lieu, singulier dans l’histoire contemporaine. Pour la première fois, la société civile jugeait les auteurs d’atteintes à la dignité humaine et leur infligeait des peines sévères. Pendant près d’un an, une Commission nationale sur la disparition des personnes, composée de personnalités, avait enquêté en vue de rédiger le rapport « Nunca más » (« Plus jamais »), recueil de témoignages et de preuves qui permirent l’inculpation des chefs de la junte. Videla, parmi d’autres, fut condamné à la détention à perpétuité (7).

Ces événements ont bouleversé les Argentins, qui affirmèrent pour la plupart ignorer l’ampleur de la répression. Trente ans plus tard, Ceferino Reato publie Disposición final (« Disposition finale ») (8), fruit de longs entretiens avec Videla.

 

Une confession inédite

Le livre n’est pas pour autant construit comme une interview classique, avec une succession de questions et de réponses, mais comme un récit où l’auteur introduit les propos de Videla sur tel ou tel épisode, au fil d’un dialogue qui a duré plus de vingt heures, dans la cellule même où le dictateur purge sa peine. Il existe déjà sur cette période une riche bibliographie, qu’il s’agisse de témoignages ou d’études universitaires. Mais Reato est le premier à faire entendre la voix du principal personnage de la junte. Videla lui expose sa version des faits, qui met en évidence la complexité de la situation politique qui prévalait avant la prise du pouvoir par la junte, de même que pendant les années de guerre dite « antisubversive ». [Pour un éclairage sur le contexte, lire « Rodolfo Walsh, écrivain et martyr », Books, n° 16, octobre 2010.]

Dans les premières pages du livre, Reato explique les raisons pour lesquelles il a donné la parole à Videla, devançant ainsi les inévitables protestations que devait susciter un tel entretien, particulièrement auprès des associations de défense des droits de l’homme, pour qui la vision du dictateur n’a aucune valeur morale.

« “Comment a-t-on pu interviewer, non pas une mais plusieurs fois, Videla, le démon en chef des génocides (9), le numéro un des terroristes d’État ? Pourquoi donner la possibilité de s’exprimer à une personne qui a dirigé un régime ayant tué et fait disparaître des milliers d’Argentins et qui a ensuite perdu une guerre contre la Grande-Bretagne et ses alliés en laissant le pays empêtré dans une grave crise économique ?” Eh bien, je crois pour ma part qu’un journaliste qui enquête sur des faits historiques doit s’entretenir d’une manière honnête avec tous ceux qui disposent d’une information utile à l’opinion. Il ne s’agit pas de prendre parti pour ou contre la personne interviewée, mais de poser les bonnes questions et de respecter ses déclarations, en les replaçant ensuite, au moment de l’écriture, dans leur contexte historique, et en les complétant par d’autres témoignages. Tout cela pour favoriser l’émergence de points de vue croisés qui permettent de reconstituer de la manière la plus objective le passé, tel qu’il s’est déroulé. » Selon Ceferino Reato, le refus d’écouter la parole des criminels a gravement limité la possibilité de comprendre l’histoire, au point d’engendrer un passé aseptisé, dont toute ambiguïté a été supprimée, purgé des doutes et des questionnements que peut précisément nourrir ce genre de confession.

 

Le soutien du Parti communiste

Le rôle de premier plan joué par Videla en fait un témoin privilégié de la machination machiavélique qui a rendu possible non seulement la mise en place d’un système répressif sans précédent dans l’histoire argentine, mais aussi le soutien complice de larges pans de la société civile : des syndicats, des partis politiques, des journalistes, des intellectuels ou une Église qui, après le retour de la démocratie, ont choisi d’oublier leur étroite proximité avec la dictature et se sont même parfois inventé un passé de résistants, que les documents historiques démentent.

L’un des exemples les plus flagrants, à la lecture de ce livre, est celui du Parti communiste argentin qui, à la différence de son homologue chilien, cautionna la dictature et se déclara « favorable » au refus de la junte d’emprunter une « voie pinochettiste (10) ». Du fait de ses étroites relations commerciales avec l’Union soviétique, la dictature échappa même à toute condamnation morale dans les instances internationales. L’Argentine avait en effet refusé de respecter l’embargo américain sur les ventes de céréales à l’URSS. « Traditionnellement, après un putsch, on suspend l’activité des partis politiques, mais le Parti communiste, lui, on le dissout. Avec moi, ce ne fut pas le cas : le PC a été traité comme les autres partis. Il m’a soutenu en me considérant comme un modéré. L’ennemi, c’était le terrorisme, pas le PC… », souligne Videla, rappelant une vérité que les dirigeants communistes argentins ont préféré oublier. Et le dictateur exhume d’autres ralliements à son régime [notamment celui des milieux d’affaires], qui, n’ayant fait l’objet d’aucune étude, demeurent occultés dans la mémoire collective.

La reconnaissance par Videla du « traitement » infligé aux prisonniers politiques est le point névralgique de ce long récit. L’ancien dictateur assume la décision prise (en revendiquant l’héritage de l’armée française en Algérie) de faire disparaître les corps des opposants assassinés au lieu de les restituer à leur famille : « Il n’y avait pas d’autre solution ; c’était le prix à payer pour gagner la guerre. Nous avions besoin que la société ne se rende compte de rien. Il fallait éliminer un groupe important de personnes qui ne pouvaient pas être traduites en justice et ne pouvaient pas non plus être fusillées. Comment s’y prendre pour en faire des disparus au regard de la société ? Tel était le dilemme. La solution fut subtile. Elle consista à répandre dans la population le sentiment ambigu que ces personnes n’existaient plus, qu’on ne savait pas ce qu’elles étaient devenues ; je les ai même qualifiées un jour de vue de l’esprit », reconnaît le général dans l’un des passages les plus saisissants de l’entretien, où il évoque les méthodes utilisées pour se débarrasser des corps sans exprimer le moindre remords, malgré sa foi catholique affichée.

Pour Videla – et c’est un autre élément crucial de sa confession –, la dictature livrait une guerre qui justifiait tous les moyens. Cette thèse est évidemment indéfendable puisque la grande majorité des personnes assassinées et disparues, comme le démontrent les preuves historiques, n’étaient pas des combattants mais des militants de base, syndicalistes, intellectuels et ouvriers qui, très souvent, n’avaient rien à voir avec la lutte armée.

 

Un prétexte à la répression

Le livre de Reato n’aurait pas reçu un tel écho dans l’opinion si n’existait la théorie des deux démons, qui renvoie dos à dos les actions des groupes armés et la répression du régime. L’auteur prend soin d’expliquer longuement son refus de toute interprétation qui reviendrait à comparer les responsabilités. Il s’interdit tout parallèle entre les attentats et crimes commis par les Montoneros, l’organisation militaire péroniste, ou par les trotskistes de l’Armée révolutionnaire du peuple et ceux commis par l’État, détenteur du monopole de la violence légitime. Pourtant, son texte et les réflexions qu’il y glisse laissent entendre qu’il faut adopter une vision nouvelle, plus critique, de l’action des groupes révolutionnaires, dont les opérations ont très souvent, selon l’auteur, offert un alibi à la répression.

« Il est impossible de comprendre la dictature sans tenir compte des guérilleros, qui représentaient un défi armé et révolutionnaire pour les militaires. Sans minorer la responsabilité de Videla et de la junte, le contexte historique permet de concevoir comment les guérillas, avec leur messianisme, leur avant-gardisme et leur militarisme, ont joué le jeu des généraux et des colonels qui prônaient le recours à des méthodes politiquement et moralement blâmables. Pour les organisations de défense des droits de l’homme et pour le “kirchnérisme (11)”, les démons furent Videla, les militaires et les policiers de la dictature. Les “combattants” furent, quant à eux, des anges : des jeunes pleins de ferveur, de pureté et d’idéaux, qui ont sacrifié leur vie pour une Argentine meilleure. Comme si ces nobles objectifs pouvaient excuser le recours à des moyens – attentats, enlèvements, meurtres – qui, à coup sûr, violaient tout autant les droits de l’homme. »

Cette analyse de Reato et le sens que revêtent les principaux passages de l’entretien invitent à regarder le passé récent avec toutes ses nuances et ses zones grises, au-delà des vérités admises que bien peu, en dehors du monde universitaire et de quelques témoignages, ont osé mettre en cause. Mais la portée de ce livre ne peut être saisie indépendamment du moment historique où il paraît. Le « kirchnérisme » [héritier du péronisme] actuellement au pouvoir (12) encourage certes l’exhumation du passé, mais une exhumation qui passe par la construction d’un récit où un message comme celui de Reato trouve très difficilement sa place.

Là, dans ce déséquilibre, dans ce « combat » entre interprétations, réside sans doute l’importance de ce livre.

 

Ce texte écrit pour Books a été traduit de l’espagnol par Jean-Pierre Langellier.

Oncle Sam contrebandier

Au moment même où les agents entraient pour saisir la marchandise, les trafiquants se sont retournés contre eux, tirant sur l’officier de service et embrasant son véhicule. La justice locale étant connue pour sa complaisance et sa corruption chroniques, les autorités scandalisées ont voulu extrader les auteurs de ce crime impudent. Mais elles n’ont fait qu’attiser la rébellion et la violence des hors-la-loi, qui ne furent jamais appréhendés.

Voilà qui rappelle singulièrement le quotidien de Tijuana ou Juárez aujourd’hui, mais cette scène s’est passée en 1772 près de ma ville d’adoption de Providence, dans le Rhode Island. Quant au meneur de la bande, John Brown – un éminent marchand de la région qui avait aussi des intérêts dans la contrebande, la piraterie et le trafic d’esclaves –, c’est l’un des fondateurs de l’université qui porte aujourd’hui son nom et se trouve être mon employeur.

Cet incident est depuis connu comme l’« affaire Gaspee », du nom du navire des douanes britanniques qui fut pris d’assaut, pillé et incendié par un groupe de citoyens armés, en représailles contre la campagne de répression que menaient les Anglais contre la contrebande. Grâce à la géographie particulière de la baie de Narragansett, le petit avant-poste colonial était depuis longtemps une plaque tournante du trafic. L’épisode est aujourd’hui célébré par les habitants de la région, qui organisent chaque année les « Gaspee Days », pour commémorer dans cette escarmouche la première salve de la Révolution américaine, tirée du Rhode Island.

Bien entendu, la plupart des Américains ne fêtent plus le commerce illicite, et les dirigeants du pays, comme autrefois les Anglais, se soucient toujours davantage de le combattre. Le crime international organisé « présente de plus en plus une menace sérieuse pour la sécurité de l’Amérique et du monde, avec de graves conséquences sur la sûreté, la santé publique, les institutions démocratiques et la stabilité économique », affirmait ainsi la Maison-Blanche dans un rapport publié en 2011. Depuis les années 1990, de telles déclarations sont devenues monnaie courante parmi les cercles politiques de Washington, où l’on voit l’un évoquer la nécessité d’une croisade quand un autre parle des « nouvelles guerres de la mondialisation ». Ces analyses effrayantes contiennent bien des vérités, mais leur désinvolture envers le passé déforme considérablement notre vision du présent. La mondialisation illicite n’a rien d’inédit. Loin d’être une menace soudaine, elle est la perpétuation d’une tradition américaine multiséculaire.

Songeons seulement à la guerre d’Indépendance. Les marchands des colonies étaient alors des acteurs majeurs de l’économie souterraine transatlantique, notamment en approvisionnant illégalement les distilleries de Nouvelle-Angleterre en mélasse des Antilles [pour la production du rhum]. Les conflits entre trafiquants et autorités douanières anglaises ont joué un rôle crucial dans la montée des tensions conduisant à la guerre. Des accrochages et mouvements de protestation décisifs, tels que le « Boston Tea Party », étaient étroitement liés au commerce illicite et au rejet de la répression militaire ordonnée par la Couronne. Le premier signataire de la Déclaration d’indépendance, John Hancock, était l’un des plus célèbres contrebandiers de Boston.

Les trafiquants ont mis à profit leurs méthodes, leurs savoir-faire et leurs réseaux en matière de transport pour fournir clandestinement les troupes de George Washington en armes et en poudre à canon. Mus autant par l’appât du gain que par le patriotisme, ils ont également été recrutés par Washington pour les besoins de sa flotte de fortune. Là comme dans de nombreux autres conflits américains d’importance, le succès sur le champ de bataille a dépendu de la réussite des entrepreneurs dans le monde clandestin du trafic. La contrebande fut également un moteur de la révolution industrielle américaine. On oublie commodément, dans les débats actuels sur la contrefaçon, qu’un dirigeant américain comme Alexander Hamilton a vigoureusement encouragé la piraterie intellectuelle et technologique au début de l’industrialisation du pays. En particulier dans le textile. La contrebande passait aussi par l’importation illicite de travailleurs qualifiés (en violation des lois britanniques sur l’émigration) pour assembler, faire fonctionner et perfectionner les machines les plus récentes. Le plus célèbre des artisans anglais à entrer illégalement sur le territoire américain fut Samuel Slater, le « père de la révolution industrielle américaine », embauché par Moses Brown (le frère de John) pour faire marcher et moderniser des machines à filer le coton achetées en fraude. Ce n’est que bien plus tard que les États-Unis, devenus une grande puissance industrielle, se firent les protecteurs acharnés de la propriété intellectuelle. Autrement dit, le message adressé aujourd’hui à la Chine et à d’autres pays est : « Faites ce que je dis, pas ce que j’ai fait. »

 

Le droit divin de trafiquer

Victoire militaire, la conquête de l’Ouest fut aussi une réussite contrebandière. Bon nombre d’Américains du XIXe siècle comprenaient la « Destinée manifeste (1) » comme un droit divin de se livrer au trafic. Le commerce illicite, sous toutes ses formes, était en pointe dans l’expansion territoriale agressive de la jeune nation, notamment à travers l’introduction massive d’alcool dans les territoires indiens, ensuite échangé illégalement contre des fourrures ; ou à travers le trafic d’esclaves destinés aux plantations de coton en plein essor du Sud profond. Les pionniers qui s’installaient illégalement sur les terres fédérales, indiennes ou mexicaines, provoquant souvent de violents affrontements, étaient les « immigrés clandestins » de l’époque. La faiblesse du contrôle étatique rendait possible ce type de stratégie ; et, à mesure que grandissaient la force et le rayon d’action de l’État, ces activités étaient repoussées vers de nouveaux confins. Cette dynamique s’imposa aux dépens de l’Empire espagnol déclinant, du Mexique nouvellement indépendant, et des terres indiennes qui se réduisaient comme peau de chagrin.

Le phénomène n’est bien sûr pas une spécialité américaine. Selon des modalités et à des degrés divers, tous les pays sont des pays de contrebandiers. Certains furent même des empires de contrebandiers. Que l’on songe au rôle crucial joué par le trafic de l’opium dans le financement de l’Empire britannique au XIXe siècle. Aucun des cartels de la drogue actuels n’approche la puissance de la Compagnie des Indes orientales, qui jouissait à son apogée d’un quasi-monopole sur le commerce de l’opium chinois. Mais les États-Unis, conséquence de leur marché immense, ont le privilège de compter parmi les plus grands importateurs de biens et de main-d’œuvre de contrebande, tout en étant le chef de file du combat contre le trafic à l’échelle mondiale. Le pays est également l’un des grands exportateurs, si l’on en juge par les quantités d’armes, de cigarettes, de logiciels et de films piratés, de déchets toxiques et d’argent sale d’origine américaine qui circulent à travers le monde.

On prétend volontiers que le commerce illégal s’est développé de manière spectaculaire au cours des dernières décennies. C’est peut-être vrai : après tout, il lui aurait suffi pour cela d’emboîter le pas du reste de l’économie. Mais cela ne signifie pas que la contrebande représente nécessairement une plus grosse part du commerce mondial dans son ensemble. En fait, la récente libéralisation des échanges a rendu nettement moins attractif ce volet du trafic qui consistait à esquiver taxes et tarifs douaniers, et qui fut historiquement l’un des moteurs de l’économie souterraine. La fraude est donc de plus en plus fondée sur le commerce des produits prohibés.

 

Frontières poreuses

Il n’est pas difficile de convaincre, à Washington, de la nécessité du renforcement des contrôles aux frontières, et n’importe quelle administration prête le flanc à l’accusation de n’en pas faire assez. Mais les frontières du pays ont toujours été poreuses et les États-Unis subissent parfois des retours de bâton pour s’être efforcés de les boucler. Ainsi, le problème de la drogue qui transite par la frontière mexicaine est en grande partie l’effet pervers de la « victoire » remportée dans les années 1980 contre les cartels colombiens, qui a déplacé ce commerce des Caraïbes et de la Floride vers le sud-ouest, et beaucoup augmenté la richesse et la puissance des trafiquants mexicains – avec des conséquences dévastatrices sur leur société. Même si elles ne sont pas toujours d’une grande efficacité, les mesures de renforcement des contrôles obligent les contrebandiers à faire preuve d’imagination et de sophistication. Par exemple, la frontière étant mieux surveillée, les candidats à l’émigration n’ont guère d’autre choix que de remettre leur sort entre les mains de passeurs professionnels, dont les stratégies aventureuses causent des centaines de morts chaque année dans les zones les plus reculées et dangereuses du désert. Nous avons déjà vu cela quelque part. À la fin du XIXe siècle, la loi d’exclusion des Chinois (2) incita les candidats à l’émigration à tenter d’entrer clandestinement aux États-Unis par le Canada ou le Mexique avec l’aide de guides professionnels. De même, la répression de la contrebande d’alcool par voie de mer au large de la côte Est durant la Prohibition ne fit qu’intensifier l’activité de cette super-autoroute des trafics qu’est la frontière américano-canadienne.

La rhétorique actuelle qui veut que les gouvernements soient « assiégés » par les réseaux de trafiquants occulte également le fait que les autorités elles-mêmes créent et exploitent parfois ces réseaux. Le commerce illicite parrainé par le pouvoir n’est pas l’apanage d’une poignée d’« États voyous » tels que l’Iran ou la Corée du Nord. Pendant la Guerre froide, la CIA a eu recours aux réseaux de contrebande pour diverses raisons, notamment pour financer et approvisionner des groupes rebelles en Asie du Sud-Est, en Afghanistan ou en Amérique centrale. Dans les années 1990, Washington a donné son feu vert à la violation de l’embargo sur les armes dans les Balkans ; et, ces dernières années, les États-Unis ont toléré voire soutenu des Afghans soupçonnés de tremper dans le trafic de drogue mais alliés dans la lutte contre les talibans et les djihadistes. Voilà les déclinaisons contemporaines d’une pratique qui remonte au moins à la guerre anglo-américaine de 1812, quand les troupes commandées par Andrew Jackson ont conclu une alliance de circonstance avec une bande de corsaires dirigés par Pierre et Jean Laffite pour repousser les Britanniques lors de la bataille de La Nouvelle-Orléans. Les Laffite furent traités en héros et bénéficièrent de la grâce présidentielle pour leur aide à la patrie ; ils reprirent vite leurs vieilles manières.

Inviter l’histoire à remettre en perspective la mondialisation de l’ombre aide à comprendre pourquoi nous en sommes là et même où nous pourrions aller. Les analyses exagérées du phénomène conduisent trop souvent à une répression excessive. Dans le cours que je donne à l’université, intitulé « Politique de l’économie souterraine mondiale », je demande à mes étudiants s’ils ont déjà acheté des objets contrefaits ; une majorité d’entre eux lèvent la main. Je leur demande ensuite combien ont téléchargé illégalement des films ou de la musique, et presque tous lèvent la main, ce qui n’est sans doute pas étonnant. Je ne leur pose pas de question sur les drogues illégales, mais je connais déjà la réponse. Des sondages réalisés sur le campus indiquent que la marijuana y est plus populaire que le tabac.

John Brown serait fier de voir la tradition contrebandière aussi vivace. À son époque, aucune loi n’interdisait la consommation de drogue, et il n’y avait rien qui ressemblât de près ou de loin au téléchargement illégal ou aux faux sacs à main Vuitton ; mais le piratage de la technologie industrielle lui était en revanche familier, puisque son frère Moses et d’autres membres de sa famille y avaient investi des sommes non négligeables.

Ce trafiquant d’esclaves serait assurément effaré de constater qu’une femme noire a récemment présidé l’université qu’il a contribué à fonder. Le commerce qu’il défendit si hardiment amena en Amérique les ancêtres de Ruth Simmons, première Africaine-Américaine à diriger un établissement de la prestigieuse Ivy League. Mais Simmons fit aussi l’objet d’une controverse lorsqu’on apprit qu’elle avait accepté des millions de dollars de stock-options lorsqu’elle siégeait au conseil d’administration de Goldman Sachs (une institution convaincue de fraude massive par le gendarme de la Bourse), et approuvé, pour plusieurs millions de dollars de plus, l’attribution de bonus jugés illégitimes aux directeurs honnis de l’entreprise – en pleine catastrophe financière. Le rôle joué par Simmons chez Goldman Sachs suscita quelque indignation, mais elle sortit remarquablement indemne de cet épisode et reste considérée comme le meilleur président qu’ait jamais eu l’université.

Si les États-Unis sont toujours un pays de contrebandiers, il semble clair que le vrai défi est aujourd’hui de juguler les comportements délinquants dans l’économie légale. Mais, en dépit de la gravité de la crise financière et de ses retombées, la volonté de réguler Wall Street reste timide au regard de la répression des trafics frontaliers. Il est bien plus facile, après tout, de s’en prendre aux mules qui transportent la drogue et aux immigrés clandestins qu’aux spéculateurs qui ont fait de tels profits dans les années qui ont précédé la crise. John Brown, qui ne détestait rien tant que l’ingérence étatique et fit fortune en brouillant la frontière entre économie légale et illégale, en pâlirait d’envie.

 

Ce texte, tiré de Smuggler Nation, de Peter Andreas,  est reproduit avec la permission d’Oxford University Press USA (© 2013, Peter Andreas). Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Scatologie allemande

La cent neuvième minute de la finale de la Coupe du monde de football 2006 montra de façon édifiante la violence que peut déchaîner un échange verbal : le joueur italien Marco Materazzi avait agrippé le maillot de la star de l’équipe de France, Zinedine Zidane, et celui-ci lui avait proposé, ironiquement, de le lui laisser à l’issue de la rencontre. La réponse de Materazzi fut brutale : « Je préférerais ta sœur, la pute ! » Un instant plus tard, il était projeté au sol par un coup de tête de Zidane. Hans-Martin Gauger prend ce court dialogue en italien pour point de départ de son édifiant périple à travers les insultes des différents peuples d’Europe.

L’Allemagne – c’est là la thèse centrale de Gauger – constitue un îlot bien spécifique, comme le révèlent d’ailleurs les réactions des journalistes du pays à l’altercation franco-italienne : la plupart n’en ont pas bien saisi le sens. Ils ont cru qu’il y avait injure parce que la sœur de Zidane avait été traitée de prostituée. Mais, comme l’explique Gauger, ce n’était là qu’une circonstance aggravante. Le cœur de l’attaque, c’était le souhait exprimé d’avoir un rapport sexuel avec elle (l’insulte aurait été tout aussi valable s’il s’était agi de la mère).

Que cela n’ait pas été bien compris ici s’explique avant tout, selon Gauger, par le fait que le champ lexical sexuel est fort peu utilisé en allemand pour déprécier, injurier ou maudire, tandis qu’il fournit un abondant répertoire non seulement aux Italiens, mais aux locuteurs de nombreuses autres langues. Dans un pays germanophone, on aurait attendu, dans ce genre de situation, un « Verpiss dich, du Arschloch ! » (littéralement : « Va pisser, trouduc ! »), car, en matière de grossièretés, Allemands, Autrichiens et Suisses alémaniques préfèrent, en règle générale, « puiser dans les chiottes », comme le dit une expression distinguée. Ces peuples se servent presque exclusivement du lexique du fécal, dont le terme emblématique est bien entendu « Scheiße » (« merde »), que Gauger ausculte avec une précision de linguiste.

Même des expressions en apparence aussi inoffensives que « im Eimer sein » (« être foutu », littéralement : « être dans le seau »), « zu Potte kommen » (« en venir à bout », littéralement : « aller au pot »), ou « anschmieren » (« arnaquer », littéralement : « barbouiller ») appartiennent à ce réservoir excrémentiel. Certes, on trouve des jurons de cette nature dans d’autres langues aussi – songeons à l’anglais « shit » ou à l’italien « merda » –, mais ils ne font pas le poids face à la batterie de mots et d’expressions qui se rapportent à l’organe génital, au rapport sexuel ou à la prostitution. La particularité de ces langues, ce n’est pas, bien sûr, que ce qui a trait au sexe soit qualifié de façon vulgaire – l’allemand en est tout autant capable –, mais que ces qualifications vulgaires y soient instrumentalisées, utilisées dans le domaine de l’offense, du juron et de la malédiction, qui n’est pas sexuel en soi.

Gauger donne de savoureux exemples, en privilégiant les langues romanes, sa spécialité, sans s’interdire de faire appel à d’autres idiomes, que ce soit le néerlandais, le hongrois, ou encore le turc. Le danger est grand qu’un tel examen au-dessous de la ceinture ne se limite à une sèche taxinomie du dégoûtant ou ne sombre dans la grivoiserie un peu coincée, mais Gauger ne tombe dans aucun de ces travers.

La langue qui partage le plus le goût de l’allemand pour l’excrémentiel est le français, qui, outre un riche répertoire d’insultes à caractère sexuel, possède toute une panoplie d’injures fécales. D’après Gauger, cette rencontre atypique du « sale » et de l’« humide » s’explique par l’influence linguistique des envahisseurs germaniques du haut Moyen Âge, autrement dit des Francs, sur l’idiome gallo-romain des autochtones. Cette thèse a certes le mérite de rappeler le bon mot selon lequel le français ne serait que du latin gâté par la langue pâteuse des Germains. Mais elle est en porte-à-faux avec ce que l’on constate dans les autres sabirs germaniques, qui ne suivent pas le modèle allemand. Les jurons suédois ont ainsi un fondement avant tout religieux ; quant au néerlandais et à l’anglais, ils appartiennent au « camp roman », avec une composante sexuelle forte, comme l’illustre le célèbre « fuck », de notoriété mondiale.

 

L’idiome de la clarté

Gauger suggère que leurs expéditions maritimes auraient fourni aux Hollandais et aux Britanniques des expressions venues d’autres cultures, différenciant leur langue d’un espace germanique plus casanier. L’hypothèse est fragile. L’auteur sous-estime l’importance du commerce maritime pour la partie nordique du monde germanophone. La Hanse, et avec elle le bas allemand, qui a longtemps servi de langue d’échange suprarégionale, ont rayonné sur une bonne moitié de l’Allemagne et auraient pu accueillir de nombreuses métaphores injurieuses à connotation sexuelle venues d’autres langues. Peut-être fut-ce d’ailleurs le cas ?

Y a-t-il des différences en matière d’expressions vulgaires entre les dialectes bas allemands et les dialectes hauts allemands (dont la langue moderne est issue) ? L’enquête de Gauger trouve ici ses limites. Mais il montre tout de même qu’on rencontre en Allemagne du Sud, à côté de la langue grossière courante, des contrastes régionaux concernant l’excrémentiel : l’alémanique « Seckel » (« bite ») ou encore le terme – vraisemblablement d’origine bavaroise – « hinterfotzig » (« salope ») sont des exemples d’une langue grossière où le sexe a sa place aux côtés des injures fécales par ailleurs fortement représentées. En revanche, Gauger montre que, une fois intégrés à la langue allemande, les termes vulgaires importés de l’étranger ont eu tendance à perdre leur connotation sexuelle. Ainsi de l’espagnol « carajo » qui, avec son sens originel de « membre viril », est un juron particulièrement grossier, mais qui, en allemand, orthographié « Karacho », est devenu une manière inoffensive de qualifier la grande vitesse (« mit Karacho » se traduit par « à toute blinde » en français), sans doute en raison de la proximité phonique avec le terme « Krach » (« vacarme »).

Pourquoi la langue allemande a-t-elle suivi un chemin – on serait tenté de dire un égout – si spécifique ? Gauger renonce – et on ne peut que l’en remercier – aux spéculations psychanalytiques sur une « fixation anale des Allemands » : ce genre d’élucubration n’aurait aucune pertinence puisque la langue est parlée dans plusieurs pays et ne saurait donc se laisser réduire à un « caractère national ». Cela laisse la question en partie sans réponse, mais pas totalement : les Allemands ont longtemps considéré leur langue comme l’idiome de la sincérité sans fard, autrement dit de la grossièreté ; c’est suffisamment attesté dans l’histoire littéraire. « Sans doute ignores-tu mon ami, à quel point tu es grossier ? », demande Méphisto à l’étudiant dans la seconde partie de Faust. Et obtient pour réponse : « On ment lorsqu’on est poli en allemand. » On pourrait ajouter que « deutsch » (« allemand ») signifiait à l’origine « dans la langue du peuple » et avait jusqu’au XVIIe siècle aussi le sens de « clair, distinct, univoque » (« deutlich »). Or, la « clarté », l’« univocité » sont précisément l’apanage du vocabulaire injurieux excrémentiel, qui se sert d’un objet incontestablement négatif pour exprimer une idée tout aussi négative. Ce n’est pas le cas, en revanche, de la vulgarité à connotation sexuelle qui avilit un phénomène a priori positif – l’amour, Éros – et s’en sert pour les agressions verbales.

On peut donc, avec Gauger, juger sympathique cette exception allemande. Toujours est-il qu’il se pourrait bien qu’elle prenne fin dans un avenir assez proche car la langue des jeunes a depuis un certain temps déjà fait siennes bien des insultes à connotation sexuelle, à l’instar de l’élégant « abgefuckten Wichser » (« putain d’enculé ») et d’autres jurons du même acabit. Dans ce domaine du moins, l’Europe est incontestablement en cours d’unification.

 

Cet article est paru dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung le 6 octobre 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Oups…

Quand vous posez le pied sur un pont, tout votre poids est transféré jusqu’au soubassement en contrebas. Pour que la structure tienne, chaque élément du système doit absorber le fardeau, kilo par kilo. Il faut que votre poids – techniquement une « surcharge », c’est-à-dire un ajout temporaire par opposition à la « charge » permanente, celle de la structure elle-même – soit compensé par la résistance dont est doté l’ouvrage, qu’il s’agisse d’une simple poutre, d’une arche, de poutrelles ou d’un pont suspendu… En général, la construction parvient à relever le défi : il est rare qu’une seule personne provoque un effondrement.

Mon professeur à l’école d’architecture, Peter Galdi, aimait évoquer le cas du pont de Brooklyn à Manhattan. À l’époque, l’ouvrage était déjà centenaire, et cela faisait des décennies qu’on en différait la maintenance, bien que tous ses points faibles aient été soigneusement identifiés. Personne, disait le professeur, ne comprenait comment il tenait encore debout. Bien sûr, il y avait les hautes tours, les puissants ancrages, le réseau de câbles, de fils métalliques et les poutrelles qui corrigeaient efficacement les effets de torsion ou de pliage. Métros et voitures le franchissaient en trombe chaque minute, et le pont tenait bon. Mais nul ne savait – faute de maîtriser alors les mathématiques appliquées requises – le chemin qu’empruntait exactement une charge donnée à travers cet enchevêtrement de pierre et d’acier. Quoi qu’il en soit, l’effet de toute charge ou surcharge était correctement répercuté, comme il l’est aujourd’hui et le sera demain – jusqu’au jour où il n’en sera plus rien.

Mon professeur aimait aussi raconter une histoire de conception de parking. On lui avait demandé, lorsqu’il était étudiant, d’évaluer la charge d’une structure de ce type, et la résistance des matériaux nécessaire pour la compenser. Un simple calcul de statique (1) – un jeu d’enfant. Le parking étant symétrique, Galdi a fait son analyse sur la moitié du bâtiment, conformément à la logique et aux procédures, avec l’intention de multiplier le résultat par deux à la fin. Sauf qu’il a oublié. Cette erreur-là a été immédiatement découverte – on s’est bien moqué de lui dans l’amphi – mais beaucoup d’autres ne le sont pas. En 1999, la sonde Mars Climate Orbiter, au terme de près de dix mois d’un voyage spatial sans encombres, s’est désintégrée en rentrant dans l’atmosphère : on a compris plus tard que les ingénieurs du sous-traitant, Lockheed Martin, avaient programmé leur logiciel d’évaluation de l’altitude en pieds alors que leurs homologues de la Nasa utilisaient les mètres. Une bourde à 300 millions de dollars !

Dès le premier chapitre du livre de Henry Petroski To Forgive Design, on compte déjà cinquante morts, dans un accident d’avion. 1 300 et quelques autres meurent quand les digues cèdent à La Nouvelle-Orléans. Et le nombre de victimes augmente avec chaque exemple évoqué : le tremblement de terre en Haïti ; l’effondrement du World Trade Center ; l’incendie de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon… C’est le troisième ouvrage que Petroski écrit sur les défaillances en matière de génie civil depuis 1985 ; et il a choisi cette fois d’étudier l’échec dans son acception la plus large, professionnelle et culturelle, dans le but d’en empêcher la répétition, bien sûr, mais aussi pour tenter d’appréhender « la nature même de l’erreur ». Même en laissant de côté Tchernobyl, les victimes se comptent par dizaines de milliers. Ce sont ces morts – ainsi que les habitudes de pensée, les erreurs humaines, les pressions en tout genre qui font qu’une construction s’effondre, explose, fond, ou éclate – qu’il nous est demandé de comprendre, et peut-être de pardonner.

La tradition chez les ingénieurs veut que l’on procède, dans la sécurité de la salle de cours où les erreurs sont inoffensives, à l’analyse des catastrophes mortelles pour effrayer les étudiants et les inciter à décupler d’attention dans leur tâche. Depuis les années 1920, les professionnels canadiens portent volontiers, au petit doigt de la main avec laquelle ils travaillent, une bague. Elle vient leur rappeler ce à quoi ils se sont engagés et le prix de leurs erreurs. La légende veut que les premiers anneaux aient été fabriqués avec les débris du pont de Québec, après son humiliant effondrement de 1907. Cette catastrophe, survenue avant même l’achèvement de l’ouvrage, a provoqué la mort de soixante-quinze ouvriers ; elle a été directement imputée aux erreurs de calcul du poids de l’énorme travée cantilever (2). Les bagues étaient à l’origine en fer martelé et oxydable (depuis remplacé par un acier inoxydable et poli) ; Petroski rend hommage à la tradition de la « bague de fer canadienne », avec lecture d’un poème de Kipling lors de la cérémonie d’engagement, qui le dit à chaque ingénieur : sa main pourrait être celle qui trace la mauvaise ligne dans un diagramme ou procède à un mauvais calcul de résistance des matériaux.

La conscience professionnelle des hommes de l’art, avec ou sans bijou symbolique, n’est pourtant que l’un des termes de l’équation. Là où un pompier, un médecin, ou un citoyen héroïque peut sauver une vie dans un glorieux moment d’action individuelle, le travail de l’ingénieur est inséré dans le monde de la finance, des affaires, du compte d’exploitation, dont il subit les contraintes ; et son succès dépend de facteurs culturels, institutionnels, religieux, politiques, ou artistiques variés. Prenons l’exemple de la piste de luge construite pour les JO d’hiver de 2010 à Whistler Mountain, au Canada. Le site a été sélectionné parce que les pentes de cette montagne offraient de meilleures conditions climatiques que celles des montagnes moins hautes proches de Vancouver, la ville des Jeux. Mais le seul endroit approprié sur le domaine était plus étroit et incliné qu’il ne l’aurait fallu. Les responsables de la compétition ont su dès le départ que cette situation serait propice aux records, mais aussi dangereuse. Le premier jour des Jeux, un jeune lugeur géorgien, Nodar Kumaritashvili, s’est tué pendant une session d’entraînement. Il est apparu que le système de sécurisation de la piste avait été sous-traité, contrairement à l’usage – raison pour laquelle, sans doute, le pylône où est venue s’écraser la victime, au seizième tournant, n’avait pas été matelassé. Mais selon Petroski, l’appât du gain pourrait aussi avoir joué son rôle dans la conception de l’ouvrage. Comme l’écrit le Wall Street Journal dans sa nécrologie : « Les risques de la course étaient devenus un argument marketing. » Kumaritashvili a été tué par le compte d’exploitation.

Urgence + contraintes budgétaires = opportunisme. Choix de la mauvaise résine époxy pour consolider une pièce de béton fixée au plafond d’un tunnel autoroutier à Boston : un mort, un blessé. Modification de dernière minute du système de soutènement d’une passerelle suspendue à l’hôtel Hyatt Regency de Kansas City : 114 morts. Si le pont de Brooklyn est toujours debout, c’est que l’architecte, Joe Roebling, l’a fait six fois plus résistant qu’il n’était nécessaire. Lorsque Washington Roebling a découvert dans les papiers de son père, après la mort de celui-ci, qu’un fournisseur peu scrupuleux avait livré des câbles de qualité inférieure, on a donc pu laisser les choses en l’état : cela ne faisait que réduire très légèrement la marge de sécurité.

La politique est aussi un constant ennemi du bon génie civil. Ou, plutôt, elle constitue, pour l’ingénieur visionnaire, un élément de plus à prendre en compte dans l’évaluation de ses marges de sécurité. Mais qui pouvait imaginer, au moment du calcul des innombrables pressions s’exerçant sur la navette spatiale, qu’on procéderait à son lancement un matin de janvier 1986, alors que la température était inférieure au seuil de résistance des joints toriques des propulseurs d’appoint – parce que l’entourage de Reagan avait voulu que le spectacle coïncide avec le discours présidentiel sur l’état de l’Union ? Petroski ne s’appesantit pas sur cet aspect, souvent évoqué à demi-mot, de la catastrophe Challenger. Il aime mieux en faire l’emblème des difficultés qui surgissent quand financement public et relations publiques s’entremêlent. Les responsables de la Nasa avaient pronostiqué un taux de réussite du programme de 99,999 %. Petroski cite à cet égard le physicien Richard Feyman. Constatant que, si l’on en croyait pareille estimation, l’agence spatiale « pourrait lancer une navette tous les jours pendant trois cents ans en escomptant n’en perdre qu’une seule », il posait ensuite cette question : « D’où vient, chez les directeurs de la Nasa, cette fantastique confiance dans leurs machines ? » Car les ingénieurs au contact des engins ne la partageaient pas. Après un essai de surchauffe des propulseurs, l’un d’entre eux avait calculé un taux d’échec à 4 %. Et, dans les faits, Challenger s’est désintégrée à son vingt-cinquième lancement.

 

« Le plus beau pont du monde »

Petroski s’intéresse également à la catastrophe du pont de Tacoma Narrows, dans l’État de Washington. L’événement n’a pas fait de victimes (humaines en tout cas – un chien a été pris au piège dans l’une des voitures abandonnées en catastrophe). Mais, comme les spectaculaires convulsions de l’ouvrage avant qu’il ne s’effondre ont été filmées, c’est l’un des plus célèbres désastres en la matière. Le pont était trop étroit pour sa longueur. Soumis à des vents d’une force exceptionnelle quelques mois seulement après son inauguration en 1940, il a commencé de bouger, ses ondulations accélérées sont entrées violemment en résonance, il a commencé de se tordre de façon asymétrique, les câbles de soutien ont subi une charge supérieure à ce qu’ils pouvaient supporter, et le tout s’est effondré. L’architecte en chef, l’ingénieur Leon Moisseiff, qui avait aussi conçu le pont de Brooklyn, disgracieux mais résistant, a en partie dessiné de cette manière celui de Tacoma pour des raisons esthétiques. « Le plus beau pont du monde », disait-il avant que l’ouvrage ne s’effondre. La beauté telle que la concevait une culture architecturale qui recherchait dans les lignes épurées l’expression du modernisme et de la montée en puissance technologique des États-Unis. Outre le vent et la gravité, le coupable était donc un courant esthétique politiquement motivé : c’est le stylisme qui a provoqué la chute du pont de Tacoma (et la mort du chien).

Tout au long du livre de Petroski, on croise des ingénieurs qui affichent la même tendance troublante à se laisser influencer ou compromettre par des considérations subalternes. Parfois, ils s’abandonnent à des élans artistiques dont ils doivent ensuite payer le prix ; pris par le temps ou par l’argent, ils se laissent mener à la baguette par ceux qui maîtrisent les horloges et tiennent les cordons de la bourse ; et il leur arrive d’oublier ce qu’ils ont appris. Petroski estime qu’il faut trente ans, le temps d’une génération professionnelle, pour que soient perdues de vue les erreurs auxquelles une cohorte d’ingénieurs a été confrontée. C’est précisément ce cycle que la tradition de la bague de fer entend briser. Pourtant, les mêmes erreurs, les mêmes raccourcis, les mêmes tentations, les mêmes catastrophes se répètent encore et encore.

En 1847, l’effondrement mortel du pont de Dee en Grande-Bretagne, qui a précipité un train dans la rivière, était provoqué par l’intégration d’un filigrane décoratif dans les poutrelles métalliques – mais la leçon avait déjà été reléguée au fin fond des mémoires lorsque Leon Moisseiff a derechef privilégié l’esthétique au détriment du fonctionnel à Tacoma Narrows. Le pont du Millénaire, construit par Norman Foster au-dessus de la Tamise à Londres, a lui aussi ondulé le jour de son inauguration, parce que les piétons y marchaient involontairement en synchronie. Cette cause potentielle d’accident était jadis si connue que l’on plaçait en général des panneaux enjoignant aux soldats de rompre le pas à l’entrée des ponts. L’ouvrage de Foster a été subséquemment modifié, et il n’y eut pas la moindre victime (heureusement pour moi, car j’étais ce jour-là une composante de cette « surcharge » que l’on avait sous-estimée).

Mais si l’innovation a fatalement des conséquences mortelles, pourquoi donc innover ? On ne peut attendre de Petroski, lui-même un ingénieur (il évoque certains de ses propres ratages, comme étudiant), qu’il plaide pour l’alternative consistant à se contenter de perfectionner l’existant, ce dont nous savons que cela fonctionne. La seule façon d’assurer une sécurité parfaite serait d’en finir avec le progrès tel que nous le définissons, mais la soif que nous en avons est inextinguible : si l’on veut aller plus vite, ou dans un lieu jusque-là inaccessible, ou plus haut, ou simplement de façon plus confortable, il faut se résigner à quelques morts inévitables.

 

La sagesse des Iroquois

L’un des objectifs de Petroski est d’encourager à considérer, au-delà de la réussite d’une construction de béton et d’acier donnée, le contexte. Dans un monde idéal, on évaluerait non seulement l’aérodynamique d’un avion, mais aussi l’épaisseur et la fermeté de l’oreiller du pilote à la veille d’un vol. Une juste appréciation de la viabilité d’une conception doit prendre en compte les conditions dans lesquelles la société l’utilise.

Et c’est là que tout s’écroule. Comment savoir si, dans vingt ans, il se trouvera une majorité au sein du conseil municipal pour voter les travaux de maintenance du pont qui vient d’être inauguré ? Trouvera-t-on des avocats suffisamment convaincants pour faire passer les décisions difficiles ? Et rien ne prouve que, dans un siècle ou deux, il y aura des gens assez compétents et avisés pour entretenir correctement les structures qu’ils auront héritées de nous. Il y a sans doute une raison pour que les Iroquois, auteurs du fameux proverbe selon lequel il faut réfléchir aux effets de nos décisions sur les sept générations suivantes, n’aient jamais légué à leurs descendants le moindre pont ni tour branlants (pas plus que des barrages ou des centrales nucléaires). Toute construction a sa date de péremption.

Le nombre de catastrophes à venir est sans commune mesure avec le nombre de celles qui se sont déjà produites. Avec le temps chaque pont tombera, chaque immeuble s’effondrera, chaque navire coulera, chaque circuit électrique grillera, chaque centrale nucléaire répandra alentour une dose fatale de radiations que l’air et l’eau propageront tous azimuts. On peut excuser les défaillances, mais certaines erreurs de conception sont impardonnables. Aujourd’hui même, dans l’un des bâtiments abritant un réacteur de la centrale de Fukushima Daiichi endommagée par le tsunami de mars 2011, une cuve de barres de combustible contenant, selon les experts, suffisamment de matériau radioactif pour contaminer l’hémisphère Nord est perchée à trente mètres au sommet d’une structure branlante. Pourquoi si haut ? Parce que cela facilite le remplacement des barres : une décision prise à la légère il y a plusieurs décennies.

Sachant tout cela, avec en tête toutes ces catastrophes, aucun ingénieur prudent ne devrait jamais apposer sa signature au bas d’un plan, ou donner son feu vert à l’ouverture d’un chantier. Il devrait rester assis à son bureau, à triturer sa bague de fer. Ne rien bâtir de novateur : c’est la réponse rationnelle à la certitude de l’effondrement ultime.

Il se peut que nous venions de découvrir dans le champ de Higgs le secret de ce qui donne aux choses leur masse – un exploit rendu possible par la capacité des ingénieurs à transformer des matériaux en structures, outils et appareils aussi sophistiqués que les accélérateurs de particules. Mais nous ne comprenons toujours pas ce qui donne leur poids aux choses. Et c’est le poids, l’implacable ennemi. Quand les ingénieurs se trompent, c’est bien souvent parce qu’ils croient pouvoir défier la gravité, grâce à leur formation et à leurs calculs. Mais au fond d’eux-mêmes, ils savent sûrement que c’est là chose impossible.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 21 février 2013. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Comment peut-on être jacobin ?

Dans son roman autobiographique La Promesse de l’aube, Romain Gary, rappelle Jacques Julliard, raconte comment sa mère, Juive russo-polonaise de Lituanie, lui enjoignait d’aimer la France, « le pays qui a fait de Victor Hugo son président de la République ». Le propos montre à quel point la France a pu être perçue comme la patrie des écrivains et de la liberté, à la jonction de la littérature et de la politique. Julliard rapporte aussi qu’un jour, à Princeton, l’historien et islamologue américain Bernard Lewis lui demanda pour quelle raison son pays, celui de la Révolution française, n’était toujours pas une démocratie : « Vous avez un gouvernement, nous n’avons qu’une administration. Un peuple libre ne saurait tolérer un gouvernement. » Une réflexion loin d’être insolite dans un pays dont les habitants s’estiment volontiers les véritables héritiers, par l’intermédiaire de Thomas Paine, des idéaux politiques des Lumières ; et tirent fierté de vivre dans une nation « conçue dans la liberté et vouée à la thèse selon laquelle tous les hommes sont créés égaux », dotée d’un gouvernement « du peuple, par le peuple et pour le peuple », selon les célèbres formules du discours d’Abraham Lincoln à Gettysburg. De telles anecdotes incitent à s’interroger au sujet de la France et de la gauche : les idées et valeurs considérées comme définissant la gauche sont-elles vraiment d’origine française ? Existe-t-il une spécificité de la gauche en France ? Et un livre comme Les Gauches françaises reflète-t-il une vision française de la gauche ?

La division du champ politique entre gauche et droite est née durant la Révolution, à l’occasion d’un débat, aux mois d’août et de septembre 1789, sur la possibilité, pour le roi, de s’opposer par veto aux décisions de l’Assemblée nationale. Conformément à une habitude prise durant les réunions précédentes, les députés favorables à cette mesure se regroupèrent à la droite du président, ceux qui s’y opposaient se rassemblant à sa gauche. Très vite, conservateurs et partisans du changement s’accoutumèrent à cette disposition. Peu à peu, les termes « gauche » et « droite » s’imposèrent pour désigner les deux parties antagonistes de l’espace politique, puis diffusèrent partout dans le monde.

Les idées de la gauche ont-elles pour autant une origine exclusivement française ? Ce courant, fait remarquer Julliard, tend à s’inventer rétrospectivement des ancêtres. À l’évidence, les philosophes des Lumières n’étaient pas « de gauche » au sens où nous l’entendons. Il est toutefois incontestable que les protagonistes de la Révolution française se sont nourris de leurs idées, qui ont continué à inspirer le mouvement progressiste durant des décennies (pas toutes au même degré, observe-t-il malicieusement : dans une large partie de la gauche française des XIXe et XXe siècles, la tolérance n’était pas l’idéal qu’on plaçait au plus haut dans l’échelle des valeurs). Mais si elles ont été énoncées avec une force et une éloquence particulières par Rousseau, Voltaire et Condorcet, les thèses avancées par les Lumières – Julliard aurait pu le souligner davantage – sont en partie plus anciennes et n’ont pas été formulées uniquement en France. Une robuste tradition de défense des libertés civiles existait par exemple en Angleterre, dont on sait qu’elle a fortement influencé la philosophie politique de Voltaire. [Lire « Ces Français qui ont inspiré l’Amérique », Books, n° 35, septembre 2012.]

 

Justice et progrès

Les idées en question ne sont d’ailleurs pas restées propriété de la gauche. Le politologue René Rémond a bien mis en lumière la nature fondamentalement relative de la dichotomie : la gauche et la droite n’existent pas dans l’absolu mais l’une par rapport à l’autre, et la plupart des concepts à l’aide desquels la première s’est pensée ont été si bien assimilés par la seconde qu’ils ont perdu leur pouvoir discriminant. Dans le même esprit, un thème récurrent des analyses de Julliard est la manière dont, en un double chassé-croisé étonnant, la gauche, individualiste sous la Révolution (elle défendait les droits politiques, économiques et sociaux des individus contre l’arbitraire royal et celui de la noblesse), est devenue collectiviste lors de la rencontre du socialisme intellectuel et du mouvement ouvrier, pour se faire aujourd’hui à nouveau l’avocate de la libération de l’individu face à une droite qui redécouvre les valeurs collectives. Historiquement, répète volontiers Julliard, la gauche est née de la rencontre entre les idées de justice et de progrès. Mais la première répond à une exigence universelle et la seconde est aujourd’hui en crise. La liberté étant depuis longtemps une valeur qui enjambe la frontière entre la droite et la gauche, reste pour définir exclusivement cette dernière l’idée d’égalité, qu’elle est pour l’instant seule à défendre face à une droite qui lui préfère les notions d’équité et de mérite. Reste cependant aussi la fraternité, dont l’historien anglais Sudhir Hazareesingh, dans sa recension des Gauches françaises, déplore qu’elle reçoive ici une insuffisante attention (1). Avec raison : parmi les idéaux qui font le patrimoine intellectuel et moral de la gauche, la solidarité n’est assurément pas la valeur la moins à même de définir son identité.

Peut-on affirmer que la gauche, en France, possède des caractéristiques singulières ? Sans le moindre doute. Sans se lancer dans une description détaillée de la situation ailleurs dans le monde, qu’il se contente d’évoquer en passant (il a par la suite reconnu qu’une comparaison plus poussée avec les autres grands modèles aurait été utile), Jacques Julliard mentionne assez systématiquement ces traits distinctifs. L’un d’entre eux est la présence, au sein de la gauche française, d’un courant politique sans équivalent ailleurs.

Comme l’a relevé Michel Onfray dans l’hebdomadaire Marianne, Les Gauches françaises offre, sous une même couverture, trois livres différents et complémentaires : premièrement, une fresque historique organisée autour de quelques grands moments : la Révolution française, la Commune, le triomphe de la République, l’affaire Dreyfus, le Front populaire, les événements de Mai 68, la présidence de François Mitterrand (de son propre aveu, Julliard saute allégrement par-dessus de larges périodes, il ne dit par exemple pas un mot de la situation sous les empires et durant les guerres mondiales) ; deuxièmement, une éblouissante galerie de portraits parallèles, à la manière de Plutarque, de personnalités emblématiques : Robespierre et Danton, Gambetta et Jules Ferry, Clemenceau et Jaurès, Léon Blum et Maurice Thorez, Mitterrand et Mendès France ; enfin, une taxinomie des gauches françaises nouvelle et originale.

 

Un anticléricalisme fédérateur

Dans une étude célèbre, René Rémond a établi une distinction devenue classique entre trois grandes familles de droite en France : légitimiste, orléaniste et bonapartiste. Dans le même esprit, Julliard propose une classification du même ordre pour la gauche, fondée sur l’idée que, derrière des partis qui changent constamment de nom et de périmètre et rassemblent le plus souvent des représentants de plusieurs courants, les véritables invariants sont les familles politiques. En un exercice qui représente de l’avis général l’un des grands intérêts de son livre, il distingue quatre gauches : libérale, jacobine, collectiviste et libertaire. Il en résulte un tableau plus riche et nuancé que n’en offrent les oppositions binaires traditionnelles entre gauche révolutionnaire et gauche réformiste, ou mouvement socialiste et mouvement communiste. Julliard examine longuement les traits qui les définissent, en n’hésitant pas à souligner leurs faiblesses respectives : « Chaque famille politique est grosse d’une déviation qui lui est particulière : dans le cas du libéralisme, c’est un économisme débridé fondé sur la recherche exclusive du profit individuel ; avec le jacobinisme, c’est le culte de l’État et de la centralisation, célébrés en dehors de toute considération d’efficacité ; dans celui du collectivisme, c’est la tyrannie bureaucratique et même le totalitarisme. Dans le cas du libertarisme, c’est un individualisme vulgaire et égoïste, une négation de l’intérêt général, accompagnée d’une vision purement consumériste de l’État et des institutions sociales. »

De ces quatre familles, trois se retrouvent sous une forme ou sous une autre dans la plupart des pays du monde. Mais l’une d’entre elles relève clairement d’une spécificité française : la gauche jacobine. Produit direct de la Révolution, le jacobinisme intègre paradoxalement certains éléments de l’idéologie de l’Ancien Régime et de la tradition politique nationale. Il se caractérise en effet par une curieuse combinaison d’individualisme, d’égalitarisme et de centralisme, l’importance accordée aux institutions et à l’appareil d’État (notamment en matière d’éducation) et l’anticléricalisme. Ce dernier trait, soutient Julliard, a longtemps contribué à conférer à la gauche française son identité. Dans une large mesure, affirme-t-il, c’est par sa lutte contre le clergé que celle-ci s’est définie dans l’Hexagone. Non sans conséquences : « En dépit d’une certaine jactance révolutionnaire, le critère de classe n’a jamais été déterminant en France. Certes cette particularité française s’enracine dans un développement industriel original […] mais on ne saurait douter qu’elle doive également beaucoup aux origines anticléricales de la gauche française. » En France, le mouvement progressiste n’a effectivement jamais été avant tout l’expression des intérêts de la classe ouvrière, comme il l’était en Grande-Bretagne ; et les syndicats n’y ont pas joué le même rôle moteur que dans la social-démocratie allemande. À côté de l’anticléricalisme, qui était également une composante de la doctrine progressiste dans les pays catholiques de l’Europe du Sud et en Belgique, l’industrialisation comparativement tardive de la France, à laquelle Julliard fait cursivement allusion, et le poids important des fonctionnaires et des personnes issues des classes moyennes parmi les cadres et les militants de gauche expliquent certainement en grande partie cet état de fait.

La gauche française s’est, de surcroît, toujours identifiée à la défense d’une forme particulière de régime politique, la république. C’est loin d’avoir été le cas partout, par exemple en Grande-Bretagne. « Il n’y a jamais eu la moindre trace de républicanisme dans le parti travailliste », fait remarquer Donald Sassoon dans sa monumentale histoire du socialisme en Europe au XXe siècle (2). Le socialisme scandinave du welfare s’est de même parfaitement accommodé de régimes monarchiques.

Last but not least, il est notoire que les écrivains et les intellectuels ont joué dans l’Hexagone un rôle particulièrement prononcé, non seulement dans l’élaboration de la pensée politique de la gauche, mais aussi dans la fédération des forces politiques et sociales qui la constituent. Julliard le note à propos de Léon Blum, « grand critique littéraire devenu en 1920 le chef du socialisme français », et du Front populaire, « [que] trois intellectuels de grande envergure […] ont porté sur les fonts baptismaux ». Parmi les portraits parallèles qui rehaussent le livre figurent donc plusieurs couples d’écrivains : Voltaire et Rousseau, Victor Hugo et Lamartine, Sartre et Camus, et même, un peu curieusement – Julliard avoue s’être fait plaisir – Chateaubriand (« conservateur libéral ») et Benjamin Constant (« libéral conservateur »). En réalité, la gauche n’a pas manqué d’intellectuels dans les autres pays d’Europe. Mais nombre d’entre eux sont absents des Gauches françaises. Julliard évoque à plusieurs reprises Marx (naturellement), Gramsci et Bakounine, mais passe sous silence le théoricien allemand Ferdinand Lassalle, ne cite Bernard Shaw qu’une seule fois hors contexte, ne mentionne aucun des autres membres de la célèbre organisation socialiste réformiste britannique The Fabian Society, par exemple l’écrivain H. G. Wells, et pas davantage George Orwell. [Sur H.G. Wells, lire « Cette vieille canaille de Wells », Books, n° 40, février 2013.] Pour les contemporains, il fait référence à Habermas mais ni à Tony Judt et Perry Anderson, deux intellectuels de gauche anglais très bons connaisseurs de la France, ni à Norberto Bobbio, pourtant auteur d’une étude sur la gauche et la droite qui a fait date en Italie (3). Cela précisé, il reste vrai que, dans l’ensemble, c’est en France que s’est affirmée le plus nettement la figure de l’homme de lettres ou d’idées engagé dans le débat public, qu’on appellera « intellectuel » à partir des prises de position d’Émile Zola dans l’affaire Dreyfus.

 

Pour une démocratie participative

Cette forte présence des écrivains et des universitaires en son cœur n’a pas été sans profondément affecter la gauche française. Elle a donné à ses vues un caractère souvent assez intellectualiste. Le fait, relève Julliard, que « le socialisme est apparu en France sous la forme de l’utopie » (et pas seulement chez Fourier ou Saint-Simon) a eu des conséquences très visibles : priorité donnée à l’abstraction par rapport à l’observation ; affirmation, avant toute leçon de l’expérience, du caractère bénéfique de l’égalité ; tendance, surtout, à raisonner en termes de tabula rasa. En France, « pour la plupart des penseurs, des intellectuels, des dirigeants, des militants et une partie de l’électorat […] le but final du socialisme n’est pas de transformer la société en l’améliorant mais bel et bien de changer la société ». Dans tous les pays européens, la gauche a pris des formes utopiques et radicales. Mais elles y coexistaient davantage avec des mouvements réformistes moins désireux de construire un homme nouveau, ou sceptiques quant à la possibilité de le faire.

Dans quelle mesure la vision qui se dégage du livre est-elle typiquement française ? Si par là on veut dire « représentative de l’idéologie de gauche longtemps dominante en France », la réponse est clairement : faible. Théoricien de la « deuxième gauche » autogestionnaire de Michel Rocard, lié à la CFDT et au syndicalisme chrétien, membre, durant un certain temps, de la Fondation Saint-Simon de François Furet et Pierre Rosanvallon (un groupe de réflexion d’esprit libéral), Jacques Julliard a toujours occupé, au sein de la gauche française, une position plutôt marginale. Aussi éloigné qu’il est possible du jacobinisme et du collectivisme, il est à l’évidence très proche, parmi les quatre familles qu’il distingue, des deux courants qui ont été historiquement minoritaires : la gauche libérale, qu’on peut dans une large mesure identifier à la famille sociale-démocrate dont il se revendique, et la gauche libertaire, envers laquelle il a toujours éprouvé une sympathie particulière, du fait de son attrait pour les idées de Proudhon et l’anarcho-syndicalisme. Sur la manière dont les deux traditions libérale et libertaire se rejoignent dans son esprit, on trouve des pages très éclairantes dans Le Choix de Pascal (4), autobiographie intellectuelle sous forme d’entretiens qu’il est très utile de lire (ou de relire) en même temps que Les Gauches françaises.

Si elles se distinguent nettement en matière économique, ces deux familles se ressemblent par leur refus de l’autorité, des appareils et des excès de la réglementation. Toutes deux ont en leur cœur le principe de l’autonomie de l’individu face à l’État. L’attachement de Julliard à ce principe l’a conduit à se faire l’avocat fervent de ce qu’il appelle dans La Reine du monde (5) la démocratie d’opinion et dans Les Gauches françaises la démocratie du public, dont le développement devrait se traduire, selon lui, par l’injection, dans la démocratie représentative, d’une très forte dose de démocratie participative. Une évolution à ses yeux souhaitable, mais également inévitable, qu’il considère, dit-il, avec ce mélange de fascination et de terreur religieuse qu’éprouvait Tocqueville au spectacle de l’irrésistible marche vers l’« égalité des conditions ». On ne peut toutefois pas non plus considérer ce plaidoyer (qu’on pourra trouver exagérément enthousiaste) en faveur de la démocratie d’opinion comme typiquement français. Dans un monde où les médias et Internet ont contribué à discréditer toutes les formes d’intermédiation et de décision différée, la dénonciation des limites de la démocratie représentative et l’appel à la démocratie directe et instantanée sont presque universels.

Il émane pourtant indéniablement des Gauches françaises un fort parfum national. Œuvre d’une vie, dans laquelle viennent confluer tous les thèmes des précédents ouvrages de Julliard, cet épais volume est avant tout un livre d’histoire des idées. Mais il ne l’est pas à la manière universitaire, illustrée notamment par l’ouvrage collectif Histoire des gauches en France, très riche d’informations et d’analyses mais d’allure mille fois plus pesante (6). Normalien, s’exprimant dans la langue vive et brillante qui est celle des essais littéraires de qualité et du journalisme de haut vol, doté d’un sens de la formule éclatante et mémorable qui fait l’agrément de son livre, nourri de la lecture de tous les penseurs politiques lettrés et écrivains intéressés par la chose publique dont peut s’honorer la France, Julliard s’inscrit dans la tradition littéraire de réflexion historique et politique incarnée au XXe siècle par des hommes comme le philosophe radical Alain, Albert Thibaudet, Julien Benda, Emmanuel Berl ou Bertrand de Jouvenel. Cette tradition et la tournure d’esprit dont elle est inséparable sont généralement considérées comme très caractéristiques de la vie intellectuelle française. Français par son objet, clair sur ce qui fait la spécificité de la gauche en France, Les Gauches françaises est donc aussi un livre indubitablement français par son style et son approche.

 

 

La revanche de Constance Wilde

Les héroïnes de tragédie ont la triste habitude de bien porter leur nom. Eschyle accusait Hélène de Troie de « détruire les navires, les hommes, les cités », en jouant sur la racine grecque de son nom, « hel- » (« détruire »). Dans Le Magasin d’antiquités, Dickens annonce la mort de la petite Nell par la sonnerie d’une cloche « battant sans remords » – comme si le fantôme d’un « K » flottait autour du nom de « Nell » [« knell » = le glas]. Le destin de ces femmes est inscrit dans leur vie à l’encre indélébile. Le nom est présage.

Constance Wilde est généralement vue de cette manière, en épouse d’une patience à toute épreuve qui resta dévouée à Oscar, même après qu’il fut condamné pour avoir « commis des actes d’une choquante indécence » (entendez : des rapports sexuels consentis) avec d’autres hommes. Ses contemporains le reconnaissaient : la lettre que l’actrice Ellen Terry lui adressa quelques semaines avant le procès commençait par un éloquent « Chère Constance » [en anglais, « Constancy » au lieu du prénom « Constance »].

La popularité de ce genre d’anecdotes témoigne d’un désir collectif de faire d’elle bien plus qu’une épouse accablée par le rejet et la trahison : une martyre du mariage, un modèle de constance aimante permettant de juger par contraste les mœurs dévoyées de son mari.

Par bonheur, l’excellente biographie de Franny Moyle (la première à exploiter plus de trois cents lettres inédites de Constance) montre que le personnage est bien plus intéressant que son image. À certains égards, Oscar et Constance étaient parfaitement assortis. Tous deux avaient une histoire familiale compliquée : pour lui, un père chirurgien accusé par une ancienne patiente de l’avoir violée alors qu’elle était sous anesthésie ; pour elle, un grand-père qui avait la manie de traîner à poil « devant les bonnes d’enfant », et une mère qui « la menaçait avec le tison ou lui cognait la tête contre le mur » en guise d’éducation.

Surtout, ils étaient tous deux intelligents et ambitieux. Dans les premières années de leur mariage, leurs vies étaient à l’unisson l’une de l’autre. Tandis qu’il donnait des conférences pour inciter les femmes à jeter aux orties leurs corsets et leurs crinolines dangereusement inflammables, elle mettait en pratique le concept de tenue « rationnelle » en arborant avec audace des pantalons amples et une grande quantité de lainages. Quant aux théories d’Oscar sur la « Maison belle », elles devenaient réalité dans les plans de Constance pour leur maison de Chelsea, une villa de brique rouge ordinaire qu’ils transformèrent en véritable temple de l’esthétisme. Même les escapades d’Oscar dans les recoins obscurs de la nuit londonienne trouvent un écho dans les expériences occultistes de son épouse.

Bien sûr, avec cette vision parfaite que donne le recul, on discerne facilement les innombrables signes d’une union bâtie sur le sable. Bien qu’Oscar Wilde ait espéré démontrer « l’influence sous-jacente de l’art sur le mariage », ses lettres d’amour étaient dès le départ rédigées sur un ton d’une théâtralité suspecte, comme si l’affection se confondait chez lui avec l’affectation. Et puis, Constance accepta de prendre un locataire, Robbie Ross, jeune homme précoce qui était déjà à 17 ans un « homosexuel pratiquant », comme l’écrit plaisamment Moyle, et ne tarda pas à trouver quelqu’un pour pratiquer avec lui en séduisant son hôte. Mais le plus grave, ce fut la confiance que plaça Constance en lord Alfred Douglas, dit « Bosie », l’acolyte caractériel et cupide d’Oscar, vite conscient de pouvoir mener l’écrivain par le bout du nez.

Constance finit par flairer « cet ANIMAL », mais, en 1895 encore, elle assistait à la première de L’importance d’être constant coincée entre les deux hommes ; elle refusait d’admettre que son mari, accusé par le père de Bosie de « poser au somdomite » (sic), avait en réalité passé bien plus de temps à poser au mari comblé. Même après l’incarcération d’Oscar, elle continua de rassembler les critiques et les nouvelles éditions de ses œuvres. Et ne cessa de croire à leur réconciliation que lorsqu’il alla vers Bosie plutôt que vers elle après sa libération.

Leurs enfants furent souvent pris entre deux feux. Elle adorait leur fils aîné Cyril, mais décrivait le cadet Vyvyan à la fois comme un enfant « doux et affectueux » et « incroyablement têtu et indiscipliné ». Elle s’inquiétait à l’évidence de retrouver chez lui les traits paternels.

Elle est morte peu après leur ultime séparation, à la suite d’une opération bâclée qu’elle avait subie à Gênes. Ce n’est qu’en 1963 qu’on inscrivit sur sa stèle « Épouse d’Oscar Wilde ». Un simple constat a rarement résonné à ce point comme un reproche d’outre-tombe.

Assumant sans complexes ses préférences sexuelles, Wilde éprouvait tout de même des remords quant à la manière dont il avait traité sa femme et ses enfants. Moyle croit reconnaître dans ses contes, avec l’accent mis sur le sacrifice personnel, des confessions déguisées de ces regrets. Mais elle ajoute aussi obligeamment que Constance fut loin de n’être qu’une épouse délaissée. Elle aussi eut une aventure, assurant son amant, dans ses lettres, qu’il ferait un « mari idéal ». À certains égards, Constance fut aussi pionnière qu’Oscar, qu’il s’agisse de son intérêt pour le socialisme et le pacifisme, de son engagement féministe, ou de son enthousiasme pour des initiatives telles que « Dorothy’s Restaurant », un établissement où les femmes pouvaient dîner seules et, plus choquant encore, fumer.

Un jour, elle alla retrouver une amie chez Dorothy’s accompagnée d’Oscar – un épisode dont l’ironie a dû lui arracher un sourire contrit. Car il lui fallait, assurément, une bonne dose d’humour, assortie de vraie tristesse, pour écrire qu’il était vain d’envier les jeunes gens qui lui disputaient son mari « sachant que celui que je jalouse comble un vide qu’il m’est impossible de remplir ».

 

Cet article est paru dans le Telegraph le 10 juin 2011. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Saint Joyce, pornographe et martyr

Peu après midi, le 29 mai 2002, le jet du gouvernement irlandais se posait sur l’aéroport de Dublin. Pendant que le Premier ministre accompagné d’un important contingent de journalistes attendait près de la piste, la ministre de la Culture, Sile de Valera, descendait la passerelle avec dans les bras une mallette – à moins qu’il ne faille dire un reliquaire – contenant cinq cents étranges feuillets. Les journalistes ont eu le droit de jeter un bref coup d’œil sur la précieuse cargaison : les manuscrits des premières versions de huit épisodes d’Ulysse de James Joyce, et les épreuves corrigées de Finnegans Wake, le tout acheté 12,6 millions d’euros. Sile de Valera, dont le grand-père Eamon avait dominé la vie politique irlandaise des années 1930 aux années 1960, période où l’œuvre des principaux romanciers irlandais était interdite, a proclamé que le retour à Dublin de ces saintes reliques constituait un « événement considérable dans l’histoire culturelle et littéraire de l’Irlande ».

Pour ceux qui avaient connu le frisson de lire Joyce quand il était encore l’auteur scandaleux de livres salaces, ce fut un moment aigre-doux. Il est évidemment délectable de voir l’un des plus grands génies irlandais enfin honoré dans son propre pays, et surtout dans la ville qui fut, quoiqu’il l’ait quittée en 1912 pour n’y plus jamais revenir, au centre de son imaginaire. Mais Joyce est réellement salace et scandaleux. Ces précieuses pages, que le gouvernement irlandais a payées 24 000 euros l’unité, puent la chair, l’ordure et les fluides corporels ; elles sont gorgées de pensées réprouvées et de désirs inavouables, de secrets, de blasphèmes et de sexe. Elles n’étaient pas censées devenir de saintes reliques ! L’opprobre et la censure ont peut-être été le lot cruel de Joyce de son vivant, mais son élévation post mortem à la sainteté n’est pas nécessairement un sort plus enviable.

Voilà pourtant que ce grand pécheur, jadis considéré comme un bolchevik littéraire (selon l’écrivain et diplomate irlandais Shane Leslie), dont « l’Ulysse illettré et mal élevé » était l’effluent « nauséabond » du « prolétaire autodidacte » (Virginia Woolf), semble condamné à la sainteté. Il est même désormais non seulement un éminent représentant de l’Irlande, mais aussi un grand représentant de l’Europe : en 2009, le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, le plaçait au cœur de la nouvelle Sainte Trinité de l’« européanité » : « C’est parce que je suis imprégné d’une modernité littéraire influencée directement et indirectement par le Tchèque Kafka, par l’Irlandais Joyce et par le Français Proust que je suis européen », a-t-il dit. À l’époque où le jeune Joyce s’ennuyait à périr en occupant à Rome un poste au service correspondance de la banque Nast-Kolb & Schumacher, l’idée qu’il servirait un jour de caution culturelle à l’euro l’aurait sans doute réconforté.

Cette vénération serait sans doute moins malvenue si elle se fondait sur l’œuvre plutôt que sur la vie ; mais il est à craindre que Joyce soit aujourd’hui plus révéré que lu. L’écrivain licencieux, ambigu, tapageur, fou et phénoménalement drôle des livres est une chose. L’artiste martyr, le héros qui sacrifie tout à la littérature en est une autre, fort différente. L’auteur Joyce a passé sa vie à subvertir toutes les formes littéraires traditionnelles. L’homme Joyce, lui, correspond parfaitement à cet archétype littéraire, que l’on trouve décrit en peu de mots dans le livre d’Isaïe (53-3) : « Il était méprisé et abandonné des hommes, homme de douleurs et familier de la souffrance, comme un objet devant lequel on se voile la face ; en butte au mépris, nous n’en faisions aucun cas. » Bien sûr, on a rétrospectivement appliqué ces lignes à Jésus. Mais, en ces temps d’irréligion, on peut les lire comme l’annonce de l’apothéose de Joyce, crucifié par les philistins avant de gagner le firmament de l’adoration éternelle.

 

« James Jésus »

Joyce lui-même a concouru à cette légende. Son grand zélateur, le poète Ezra Pound, le surnommait « James Jésus » et lui prêtait « la même manie du martyre » qu’aux poètes nationalistes irlandais Patrick Pearse et Terence MacSwiney. « C’est typiquement chrétien que de vouloir inculquer aux gens une idée en se faisant crucifier… Je crois que Joyce possède ce goût excentrique pour la posture de la noble victime. » Bernard Shaw avait envoyé à Ezra Pound une carte postale représentant La Mort de Jésus par José de Ribera. « C’est tout lui, n’est-ce pas ? » avait-il écrit, faisant allusion à Joyce. L’écrivain parlait d’ailleurs de lui-même (en plaisantant, généralement) comme du « Jésus mélancolique » ou du « Jésus tordu ». Précisément les noms que ses éditrices, Sylvia Beach et Adrienne Monnier, utilisaient en privé à son propos. Dans Finnegans Wake, Joyce évoque sa biographie semi-autorisée par Herbert Gorman, à laquelle il a beaucoup contribué, comme le « Martyrologe de Gorman » – un jeu de mots typique : ce titre est aussi celui d’un calendrier des saints du XIIe siècle. Richard Ellmann note pour sa part dans sa biographie monumentale que, « sans le dire directement à Gorman, Joyce lui signifiait par là qu’il entendait être traité comme un saint dont le martyre eût été particulièrement interminable (1) ».

À défaut d’être crucifié, Joyce fut mis au bûcher. Giordano Bruno, brûlé pour hérésie, était l’une de ses références. L’un des tout premiers essais critiques de Joyce, Le Jour de la populace, s’ouvre sur une évocation de Bruno. Et vers la fin du Portrait de l’artiste en jeune homme, on voit Stephen Dedalus discuter de lui avec l’un de ses professeurs d’université, le révérend Charles Ghezzi : « Il disait que Bruno était un abominable hérétique. J’ai répondu qu’il avait été abominablement brûlé. » Joyce n’a pas connu le même sort, mais il aimait penser qu’il le partageait à travers la persécution de ses livres. En 1919, quand des exemplaires de la Little Review contenant un extrait d’Ulysse ont été saisis et réduits en cendres par les services postaux américains, Joyce a assuré sa protectrice Harriet Weaver que c’était « la deuxième fois qu’[il] avai[t] le plaisir d’être immolé durant son séjour sur terre ».

L’intéressant, c’est que la première fois, dans son esprit, s’était produite lorsque George Roberts, l’éditeur de Gens de Dublin, son premier livre de prose, brûla les épreuves par peur du procès en diffamation. En réalité, ce bûcher-là fait partie intégrante du mythe du martyre que s’était fabriqué Joyce lui-même. Comme Gordon Bowker le fait finement remarquer dans sa nouvelle biographie, « le livre n’a pas été brûlé mais mis au pilon, et recyclé comme papier d’emballage. Mais, aux yeux de Joyce, un bûcher faisait bien plus bel effet ».

Ce rare accès de scepticisme envers la légende du martyre n’empêche pourtant pas Gordon Bowker d’ériger Joyce en figure fondamentalement religieuse. Il commence en affirmant que « son dévouement religieux à l’écriture dénote aussi en lui l’écrivain fidèle à la tradition romantique d’engagement total, réduit à la quasi-misère et à la dépendance financière pendant l’essentiel de sa vie par sa résolution à ne faire qu’écrire ». Plus loin, il voit dans la capacité de Joyce à supporter la faim lorsqu’il était un étudiant sans le sou à Paris la preuve de « la profondeur de son engagement envers sa nouvelle religion, la littérature ». Les éléments de son propre livre incitent à penser que ce genre de piété à l’égard de Joyce est totalement hors de propos, mais le mythe du martyre est simplement trop puissant pour qu’on puisse s’en passer. La séquence narrative d’une vie de saint – précoce révélation spirituelle, éloignement de la famille, exil, souffrance, mépris, puis ascension au paradis et adoration perpétuelle – va si bien à Joyce.

 

Un membre mineur de la classe des rentiers

Pour l’essentiel, cependant, ce récit est absurde. L’écrivain a certes eu son lot de misères en ce bas monde (la douleur physique de ses pauvres yeux et la souffrance affective de voir sa fille adorée, Lucia, sombrer dans la maladie mentale). Mais c’est le genre de souffrances qu’inflige la vie, pas l’art. Même si Joyce était resté dans cette banque à Rome, le glaucome et les cataractes ne lui auraient pas épargné le supplice et la demi-cécité qui ont rendu ses dernières décennies si pénibles. Et aussi commode soit-elle pour entretenir le paradigme moral du grand créateur maudit, rien ne prouve que la maladie de Lucia ait eu quoi que ce soit à voir avec le dévouement obsessionnel de son père à l’écriture. On trouve aussi des schizophrènes chez les enfants de dentistes ou de paysans. Présenter ces vicissitudes comme le prix que Joyce a dû payer pour écrire, tel Prométhée torturé pour avoir volé le feu, est irrésistible mais pas moins lamentable pour cela.

En ce qui concerne la faim, Joyce n’a sûrement pas été le premier étudiant à sauter quelques repas à Paris (où il a brièvement étudié la médecine quand il avait 21 ans). Gordon Bowker raconte qu’il en était réduit à un régime aussi élémentaire que « des œufs durs, du jambon, du pain et du beurre, des macaronis, des figues et du chocolat » – pas franchement des rations de famine. Par la suite, rien n’indique qu’il ait jamais passé de longues périodes sans pouvoir se payer à manger ou s’offrir un toit. Il a certes dû, avant de devenir célèbre, accepter des boulots sans intérêt – banquier à Rome, professeur d’anglais à Trieste – mais ni l’un ni l’autre n’était vraisemblablement aussi déprimant que, mettons, les démarches faites par Leopold Bloom dans Ulysse pour vendre de l’espace publicitaire dans les journaux.

Loin d’être condamné à la pauvreté par sa vocation artistique, Joyce a bénéficié d’un extraordinaire soutien. L’idée qu’il ait été « réduit à la dépendance financière pendant l’essentiel de sa vie » est particulièrement cocasse. Qui ne s’abandonnerait à une telle souffrance ? Gordon Bowker, dans le sillage de Richard Ellmann, note qu’en 1923 Harriet Weaver avait déjà donné à Joyce, par pure admiration pour son talent, 21 000 livres sterling, soit près de 1 million de dollars d’aujourd’hui. Économiquement, sinon spirituellement, Joyce était un membre mineur de la classe des rentiers de l’empire, vivant des investissements de la famille Weaver dans le Pacifique, au Canada et à Johannesburg. Il recevait aussi des subsides du gouvernement britannique, d’Edith Rockefeller McCormick, et, bien sûr, de ses amis et de sa famille – notamment de son infortuné cadet, Stanislaus, qu’il avait ponctionné sans relâche pendant ses années à Trieste. Il a même gagné de substantiels droits d’auteur sur la fameuse édition d’Ulysse par Sylvia Beach, avant la levée de l’interdiction du livre en Angleterre et aux États-Unis : 120 000 francs, soit assez, placé entre des mains prévoyantes, pour louer un appartement confortable à Paris pendant environ six ans. Pourtant, « Merci de transférer 2 000 francs demain sans faute » est une expression aussi typique de l’homme Joyce que « erre-revie, pass’Evant notre Adame, d’erre rive en rivière (2) » l’est de l’artiste.

Les épisodes impécunieux de sa vie étaient non la conséquence de l’abnégation du créateur mais d’une flagrante impéritie financière – un trait qu’il tenait, tout comme sa belle voix, son stock d’histoires corsées et d’expressions scabreuses et son penchant pour l’alcool, de son incapable de père. Au style de vie du « poète maudit », il préférait celui de Reilly (3). Dans ses dernières années, il est vrai, il a beaucoup dépensé en frais médicaux pour lui-même et pour Lucia ; mais il a dépensé plus encore en repas somptueux, vins fins, pourboires fastueux, taxis, grands hôtels, robes Chanel et autres manteaux de fourrure. Voilà une forme de pauvreté singulièrement luxueuse.

 

L’homme de l’avenir

Il y a plus à dire, peut-être, sur l’autre versant de la légende du martyre – la persécution. Joyce a bel et bien été victime d’une censure abjecte, formelle comme informelle. Ulysse, publié en 1922, n’a été autorisé qu’en 1934 en Amérique et 1936 en Angleterre. Il a été insulté de toutes les manières possibles, tant par les ignares que par des gens censés être plus avertis, comme Virginia Woolf ou D. H. Lawrence. Du moins a-t-il rapidement cessé de subir ce sort des plus pénible pour un écrivain, l’indifférence. Avant même d’avoir écrit quoi que ce soit de notable, il était déjà pressenti en Irlande comme l’homme de l’avenir. Vers la vingtaine, il est certes passé par une période d’anonymat et de frustration ; mais, sitôt que Dora Mars-den a publié dans The Egoist, le jour de son trente-deuxième anniversaire, en 1914, le premier épisode de Portrait de l’artiste en jeune homme, et jusqu’à sa mort en 1941, on n’a cessé de parler de Joyce, d’écrire sur Joyce, de débattre de Joyce.

L’intensité de la haine qu’il a suscitée a été, du moins, égalée par l’ardeur et la générosité de ses admirateurs. Il avait, à ses côtés sur le ring, de grands lutteurs, essentiellement des lutteuses d’ailleurs (souvent lesbiennes) : sa maîtresse et future épouse Nora Barnacle, Harriet Weaver, Sylvia Beach, Jane Heap et Margaret Anderson (qui risqua la prison en publiant Ulysse en feuilleton dans la Little Review) ; sans oublier Ezra Pound, l’homme lige du « modernisme (4) », qui a épousé sa cause avec tout le zèle farouche dont il était capable.

Mais, une fois encore, l’idée de persécution et de rejet était au centre de l’image que Joyce se faisait de lui-même, si centrale qu’on en oublierait que bon nombre de ses prétendus ennemis ont fait preuve à son égard d’une extraordinaire magnanimité. Il était par exemple crucial pour le jeune Joyce de prendre ses distances avec le principal mouvement littéraire irlandais de l’époque, le groupe de l’Abbey Theatre (5), dont W. B. Yeats, John Synge et Augusta Gregory étaient l’âme – tous des nationalistes protestants dotés d’une vision mystique de l’authenticité paysanne. Joyce était catholique, citadin et allergique au mysticisme. Même s’il connaissait par cœur, en vérité, de longs passages des poèmes de Yeats, il devait prétendre le contraire.

Il s’est donné beaucoup de mal pour être grossier, insultant, et d’une inadmissible arrogance envers ceux de l’Abbey Theatre. Il les a attaqués dans Le Jour de la populace. Quand Yeats a voulu le rencontrer pour lui lire certains de ses poèmes, Joyce, qui n’avait alors que 20 ans, lui a rétorqué : « Nous nous sommes rencontrés trop tard. Vous êtes trop vieux pour que je puisse encore avoir une quelconque influence sur vous. » Joyce a aussi, raconte Yeats, « commencé d’expliquer par le menu ce qu’il reprochait à tout ce que j’avais jamais écrit ». Dans Le Saint-Office, il s’est moqué de Yeats, Synge et Gregory d’une façon vicieuse et sexiste, traitant le groupe théâtral de « compagnie folklorique » et s’en prenant à Yeats lui-même : « Celui-là qui court contenter/la volière d’écervelées/qui bercent son cœur nostalgique/d’ornements d’or à la celtique » (6). Il a répandu la (fausse) rumeur d’une liaison entre Yeats et Augusta Gregory. Et comment l’ont-ils payé de retour ? Par la patience, la gentillesse, et l’assistance matérielle. Yeats, surtout, a rendu à Joyce tout ce qu’il pouvait comme grands et petits services : l’accueillir au train de six heures du matin en provenance de Londres lors de son premier voyage à Paris, le présenter à Ezra Pound, l’aider à obtenir une bourse du Royal Literary Fund, et répéter à tous ceux qui comptaient qu’il était « un génie ».

 

Alchimie à rebours

Mais, si on laisse tomber la martyrologie, que reste-t-il ? La biographie ne serait-elle donc qu’un exercice d’alchimie à rebours, qui transmue l’or de l’œuvre de Joyce en vil plomb de sa vie quotidienne ? Le pur dénigrement serait aussi trompeur que le mythe de la sainteté. Gordon Bowker s’efforce péniblement de bâtir un récit homogène capable de contenir à la fois la juste dose de scepticisme et la dimension homérique de ce qu’a accompli Joyce. Son livre constitue une mise à jour très utile et éminemment lisible de la biographie incontournable de Richard Ellmann, ouvrage si magistral que personne n’a réellement tenté de s’y mesurer depuis sa première édition en 1959.

Les autres biographes ont préféré se focaliser sur des épisodes précis ou des personnages secondaires de la vie de Joyce : ainsi de Peter Costello avec James Joyce: The Years of Growth, 1882-1915, ou de John McCourt avec son excellent The Years of Bloom: Joyce in Trieste, 1904-1920 ; ou encore des biographies du père de Joyce par Peter Costello et John Wise Jackson, ou de celle de Nora par Brenda Maddox, ou enfin de celle de Lucia par Carol Loeb Shloss. Gordon Bowker agrège leurs découvertes à celles de Richard Ellmann et y ajoute quelques perspectives nouvelles sur le mariage de Joyce et de Nora à Londres en 1931, l’écriture de Finnegans Wake et la maladie de Lucia. Tout cela fait de son ouvrage la source d’informations sur la vie de Joyce la plus exhaustive à ce jour.

Ce qui lui manque, cependant, c’est un cadre narratif plus vaste. Incapable de se défaire de sa vision de Joyce comme saint laïque, mais manifestement conscient de son absurdité, le biographe se démène pour trouver un juste milieu entre hagiographie et désenchantement. Il opte pour l’enchevêtrement systématique de la vie et de l’œuvre, des péripéties du quotidien et des péripéties des livres. Il espère ainsi probablement rendre compte aussi bien de la banalité des affaires courantes que de la puissance transformatrice de l’imagination de l’écrivain. Mais c’est un procédé très contestable. Tout le monde sait que Joyce s’appuyait constamment sur des personnes, des lieux et des incidents réels, ou qu’il harcelait ses connaissances pour obtenir des détails précis sur les rues, les magasins et les familles de Dublin. Mais qu’est-ce que tout cela nous dit vraiment de lui ? Gordon Bowker aurait dû prendre garde à la profession de foi de Stephen dans le Portrait : dans l’œuvre d’art, « la personnalité de l’artiste […] se subtilise enfin jusqu’à perdre son existence, et, pour ainsi dire, s’impersonnalise. L’artiste, comme le Dieu de la création, reste à l’intérieur, ou derrière, ou au-delà, ou au-dessus de son œuvre, invisible… en train de se curer les ongles ».

On peut soutenir que Stephen, son autoportrait sarcastique et distancié, subtilise son créateur, Joyce, jusqu’à lui faire perdre son existence. Et les versions successives qu’il donne de lui-même, dans Stephen le Héros (publié à titre posthume), Portrait, Ulysse et Finnegans Wake, sont toujours plus abstraites, toujours plus éloignées de l’expérience brute.

De toute façon, la recherche d’origines réelles précises peut mener à l’impasse. Pour prendre l’exemple le plus parlant, Gordon Bowker nous dit qu’en 1904, l’année où se déroule Ulysse, Joyce s’était battu avec un soldat pendant une beuverie et avait été sauvé par un certain Alfred Hunter (« réputé Juif et cocu »), qui l’avait emmené dans la maison qu’il habitait avec son épouse Marion. « La rue, la femme, et Hunter […] ont fourni le germe de ce qui allait devenir Ulysse, avec Alfred pour prototype de Leopold Bloom, et son épouse prêtant, au minimum, sa réputation et son nom à Molly Bloom, née Marion Tweedy. » Plus loin, Bowker se montre encore plus catégorique, affirmant que la tâche de Joyce, en écrivant Ulysse, était « de transformer l’histoire de son sauvetage par Alfred Hunter en une grande satire dublinesque ».

 

À Dublin, la « liberté du désespoir »

D’où vient cette hypothèse ? Le biographe l’emprunte à la seconde édition du livre d’Ellmann, dont une note précise ceci : « D’Arcy, un ami du père de Joyce, avait entendu celui-ci raconter cette anecdote – lettre de Monsieur D’Arcy à moi-même – aucune autre source. » Cette lettre remonte à mars 1960. Un racontar dublinois de troisième main, repris cinquante-quatre ans après l’événement présumé : voilà un terrain bien marécageux pour construire une affirmation si grande, notamment parce qu’Alfred Hunter n’était en réalité pas juif. Il est possible que cette histoire ait constitué l’étincelle créatrice d’Ulysse, mais il est tout aussi plausible que ce soit Ulysse qui lui ait donné naissance.

La recherche d’événements réels pour tenter d’expliquer les livres de Joyce soulève une autre difficulté : son œuvre se définit autant par les absences et les non-événements que par ce qui s’est effectivement produit dans sa vie. Par exemple, que l’exil de Joyce n’ait pas pris la forme habituelle est d’une importance capitale. La quasi-totalité de ses grands prédécesseurs irlandais et de ses contemporains vivaient à Londres, se posant volontiers en critiques voire en ennemis de la société anglaise. Joyce a tout simplement ignoré la ville pendant ses années de formation, échappant totalement au dilemme de l’écrivain irlandais écartelé entre le besoin de courtiser et celui de tourmenter les Anglais. Comme il l’a lui-même expliqué à Arthur Power (7), « dans l’atmosphère londonienne saturée de pouvoir, de politique et d’argent, l’écriture n’avait pas suffisamment d’importance ». À Dublin, en revanche, « régnait cette liberté du désespoir qui procède de l’absence de responsabilité, car les Anglais étaient alors au pouvoir, de sorte que tout le monde disait ce qu’il voulait ».

Une autre grande absence chez Joyce vient de son incroyable capacité à n’être pas affecté par la Première Guerre mondiale. Hormis le désagrément d’avoir à déménager en Suisse pour y échapper, il n’avait cure du grand cataclysme de l’Europe contemporaine. Tant d’autres œuvres du modernisme – notamment La Terre vaine de T. S. Eliot, paru la même année qu’Ulysse – sont modelées par lui ! Si l’on ne savait pas que Joyce avait déjà à l’esprit le radicalisme formel d’Ulysse avant la guerre, on pourrait facilement attribuer les assauts qu’il y mène contre toutes les vaches sacrées de l’époque à sa réaction face au désastre. Mais la guerre n’a sérieusement affecté l’œuvre de Joyce ni dans sa forme ni dans son contenu.

 

Un « style clairement schizophrène »

Il est révélateur que Gordon Bowker, tout absorbé qu’il est dans l’univers de l’écrivain, dise du soulèvement avorté de 1916 à Dublin qu’il a « troublé […] la paix de l’Empire britannique » – un sacré scoop pour tous les pauvres tommies qui se battaient sur le front picard. Pour grotesque que soit cette assertion, elle épouse d’une certaine manière l’époustouflante indifférence de Joyce envers la Grande Guerre. Et c’est notamment pourquoi Joyce est un si difficile sujet de biographie : souvent, l’essentiel tient à ce qu’il choisit effrontément de ne pas faire.

Alors, peut-être, fors la martyrologie, ne nous reste-t-il que trous et absences d’un côté, quête réductrice de la réalité prosaïque qui gît derrière les grands romans de Joyce de l’autre. Ou peut-être pas, car il existe au moins deux manières de voir Joyce comme une figure héroïque, toute dévotion ou piété laïque mises à part.

D’abord, il y a ce projet si courageux de mener sur lui-même une expérience neurolinguistique inédite. En écrivant Finnegans Wake, il s’est imposé des décennies d’agitation intellectuelle, dans un état de manie associative où pratiquement chaque mot lui venant à l’esprit, en quelque langage qu’il connaisse, était immédiatement pulvérisé, disséqué et recombiné en autant de significations qu’il pouvait en porter.

Il faut se défier de la psychanalyse par procuration, mais Carl Jung, qui a laborieusement potassé Ulysse et qui a tenté de soigner Lucia, a sûrement touché quelque chose du doigt en écrivant que son « style est clairement schizophrène, à cette différence près que là où le malade ordinaire ne peut s’empêcher de s’exprimer ou de penser de cette manière, Joyce en a fait un choix délibéré et y a même engagé toute sa créativité ». Joyce a volontairement choisi de s’imposer une sorte de dérangement linguistique, qui, pour d’autres, aurait constitué une épouvantable maladie. Cela a donné Finnegans Wake, une œuvre qui ne ressemblait à rien de ce qui s’était fait jusque-là et peut-être à rien de ce qui se fera jamais. S’il nous faut une analogie religieuse, ce n’est pas au saint que Joyce doit être comparé mais au chaman, celui qui ose fréquenter les zones obscures par-delà le monde rationnel, pour en rapporter ce qu’il y a vu (ou plutôt, s’agissant de Joyce, ce qu’il y a entendu).

Plus simplement, il y a l’héroïsme irréductiblement perdu par toute cette révérence et cette martyrologie : la témérité de son sens comique. En 1900, Joyce, alors âgé de 17 ans, disait ceci à propos du théâtre et de la vie : « La vie, on doit la prendre telle qu’elle apparaît sous nos yeux – hommes et femmes tels que nous les rencontrons dans le monde réel. La grande comédie humaine, dont nous sommes tous partie prenante, ouvre à l’artiste véritable des horizons infinis… » Mais accepter les hommes et les femmes tels qu’ils sont, tout en se délectant de la « grande comédie humaine », n’est pas tâche facile. Le réalisme pur ruine en général la comédie. Joyce examinait hommes et femmes d’un œil plus inflexible que quiconque avant lui – leurs folies, leurs trahisons, leurs actes de cruauté, leurs illusions, leurs petits esprits mal tournés et leurs lamentables pulsions secrètes. Et, contre toute attente, il parvenait à les trouver encore plus comiques – suscitant chez lui non pas le rire cruel du mépris ni le rire amer de l’absurde, mais le rire indulgent de l’infinie tolérance.

La biographie de Gordon Bowker est plus massive que belle, mais on y trouve une image assez jolie. Celle de Nora disant à un ami qu’elle a du mal à dormir. Interrogée sur les raisons du phénomène, elle explique : « Je vais me coucher, et cet homme s’installe dans la pièce d’à côté, en riant sur ce qu’il a écrit. Alors je frappe à sa porte et je lui dis : “Maintenant, Jim, ou tu t’arrêtes d’écrire, ou tu t’arrêtes de rire.” » La splendeur de Joyce est d’avoir refusé d’obtempérer à l’une comme à l’autre injonction.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 25 octobre 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Fils de l’eau

Le village d’Inaechon s’éparpillait autour du lac d’Inae, une étendue d’eau de deux kilomètres de circonférence et profonde de cinq mètres. Quand on regarde le lac depuis une certaine distance, on voit des brumes bleuâtres flotter à sa surface, c’est de là qu’il tire son nom (1). L’homme contemplait sa silhouette qui se reflétait dans l’eau noire et, enivré un instant par la douce humidité environnante, il se dit que sa vie allait s’arrêter là, mais que s’il confiait son fils à quelqu’un, lui au moins pourrait continuer à vivre. Puis il imagina tous les mauvais traitements et les épreuves que son enfant risquait de subir une fois seul au monde. Ce n’étaient bien sûr que des suppositions, mais la probabilité en était grande. L’homme pesa un moment les deux solutions, tentant de déterminer laquelle était la plus cruelle et la plus tragique pour son fils, et finit par conclure que le laisser en vie ne ferait que prolonger ses souffrances, car il était convaincu qu’un destin atroce l’attendait, c’était pour lui absolument évident.

– Je vais t’en délivrer, murmura-t-il.

L’instant d’après, le père et le fils enlacés tombaient à l’eau dans un grand bruit d’éclaboussure.

Leur chute résonna d’autant plus fort que la nuit était enveloppée d’un lourd silence. Le fracas du choc, d’abord amorti par les arbres et les rochers, se répandit en échos aux douces vibrations avant de se répercuter en mille morceaux dans les airs.

C’est ce qui réveilla le vieil homme. Le son entendu un instant plus tôt dans son sommeil n’avait rien à voir avec celui produit par les oiseaux donnant un coup d’aile à la surface des eaux. De plus, le bruissement des feuilles provoqué par la fuite des petits animaux surpris dans le bois confirmait qu’il ne s’agissait pas d’une agitation banale sur le lac. En tant que plus ancien habitant du village, le vieil homme eut tout de suite l’intuition désagréable qu’il s’était produit quelque chose d’inhabituel.

Comme il fit un peu de bruit en enfilant son imperméable, son petit-fils de dix ans, couché à côté de lui, ouvrit les yeux.

– Mais tu ne dors jamais, vieux débris ? grogna-t-il avant de remonter la couverture sur sa tête.

– Ferme-la et rendors-toi ! Et le vieil homme donna un coup sur la tête du garçon à travers la couverture. Puis il prit une lampe de poche et se leva. En allant ouvrir la porte, il sursauta. Son pied venait de heurter quelque chose. Il crut d’abord avoir déclenché un piège à rats, mais se ravisa aussitôt puisqu’il n’avait pas ressenti de douleur. Il éclaira le sol de sa lampe torche et découvrit le cartable de son petit-fils d’où dépassait un livre intitulé « Zhuangzi (2) pour les enfants », sur lequel était collée une étiquette BIBLIOTHÈQUE DE L’ÉCOLE. Le vieil homme s’écria :

– Combien de fois je t’ai dit de ranger tes affaires ? Tu m’écoutes ?

– La ferme, le vieux, rétorqua le garçon en se retournant sous sa couverture.

Cela faisait presque dix ans que le lac avait été entouré de fil de fer barbelé pour en interdire l’accès, mais les habitants du canton ne s’en étaient toujours pas remis. Surtout ceux qui n’appartenaient pas au village. La centaine de familles d’Inaechon qui étaient installées autour du lac supportaient, elles, sans rechigner les hurlements de bêtes sauvages la nuit et l’odeur du lac, sans compter les sinistres rumeurs à propos des fantômes qui hantaient les lieux. Avant que la clôture ne soit dressée, il arrivait souvent que des animaux sortent du bois et investissent le village.

Depuis plusieurs années, les autorités travaillaient sur le projet de construction d’un immeuble résidentiel à cinq cents mètres d’Inaechon. C’était la raison pour laquelle ils s’intéressaient au lac, seul attrait des environs, autour duquel ils souhaitaient aménager un parc de loisirs. Les habitants du canton, quant à eux, auraient voulu qu’on rase tout bonnement le village pour transformer les lieux en un beau jardin. Mais la réalité était loin de leurs rêves : pour l’instant, les abords du lac n’étaient occupés que par un petit bois à l’abandon où traînaient des fils barbelés rouillés et quelques constructions inachevées et délabrées.

Les noyés que l’on repêchait dans ce lac qui n’était ni entretenu ni surveillé étaient le plus souvent des personnes extérieures au village. On aurait dit que les cas les plus désespérés du monde venaient tous échouer ici. Se jeter dans le lac pour se suicider ou s’y retrouver entre bandes de voyous pour se bagarrer, saouls, jusqu’à ce que mort s’ensuive, était devenu en quelque sorte un rite mensuel. De temps en temps, une odeur de pourriture remontait du fond du lac et les policiers, prévenus par les habitants, venaient repêcher un corps. Il était souvent dans un état lamentable : les yeux bandés, la bouche bâillonnée, le corps ligoté par des cordes de paille de riz enfoncées dans la peau, des lambeaux de chair abandonnés par les poissons encore collés aux os.

Chaque fois qu’un tel malheur se produisait, les autorités du canton faisaient rehausser le fil barbelé pour empêcher l’accès au lac, et les habitants d’Inaechon se sentaient encore plus privés de cette étendue d’eau qu’ils considéraient comme leur propriété, même si ce n’était pas le cas. « Vous aurez beau employer tous les moyens possibles pour nous en interdire l’accès, nous trouverons toujours une solution », grommelaient-ils. Et, la nuit tombée, ils n’hésitaient pas à aller pêcher sur le lac. D’ailleurs, quelques-uns des cadavres avaient été trouvés grâce à ces pêcheurs indisciplinés. Mais invariablement, un mois plus tard, ces citoyens qui avaient accompli leur devoir recevaient malgré tout une amende pour avoir transgressé l’interdiction. Aussi les habitants avaient-ils fini par conclure un accord tacite, celui de ne plus rien signaler à la police, quoi qu’ils découvrent.

Certains crachaient dans l’eau, d’autres y vomissaient, d’autres encore y pissaient et s’y soulageaient. Sans parler des cadavres qui y pourrissaient. Mais il y en avait toujours pour pêcher les poissons engraissés par ces immondices et en faire leur dîner. Ainsi allait la vie autour du lac.

Le vieil homme examina les fils barbelés dissimulés par les touffes d’herbe et finit par trouver la porte métallique en piteux état. Il y en avait quatre dans la clôture qui entourait le lac, mais comme elles étaient toutes fermées à clé, les villageois ne prenaient pas la peine de les chercher et sautaient par-dessus le grillage pour aller pêcher. Lui-même était trop vieux pour faire de même et, même s’il vivait depuis longtemps près du lac, il en connaissait mal les environs et ne savait pas où se trouvaient les portes. Par chance, celle sur laquelle il était tombé était ouverte. Le cadenas rouillé et cassé pendait à la grille. Aucun doute, quelqu’un avait dû le briser pour entrer par là.

Un certain temps s’était écoulé depuis qu’il avait entendu le bruit, et le lac, en dehors des bruissements de feuilles provoqués par les écureuils, avait retrouvé son calme. Il balaya les alentours du faisceau de sa lampe torche en se disant que si une personne ou un animal se trouvait dans les parages, il réagirait forcément à la lumière. Mais il entendit seulement des rongeurs remuer. Le vacarme de tout à l’heure était sûrement dû à la chute d’un rocher ou à quelque chose de ce genre. C’était le plus probable.

Il aperçut une petite voiture au milieu des acacias et devina tout de suite qu’il se trompait et qu’un accident s’était produit. Bien que ce genre d’événement n’eût rien de nouveau, son cœur se mit à battre plus fort. Il aurait préféré tomber sur un couple ivre en pleins ébats. Mais, vu la réputation des lieux, il était quasiment sûr que le véhicule était vide. Il braqua sa lampe vers les vitres et constata qu’il avait deviné juste. Il n’avait ni l’âge ni la force de secourir quelqu’un qui se serait jeté à l’eau. De toute façon, il était déjà trop tard. Il fit demi-tour pour aller chercher de l’aide auprès des jeunes du village. C’est à cet instant qu’il entendit derrière lui des clapotis, clap-clap, comme deux ricochets sur la surface de l’eau. N’en croyant pas ses oreilles, il fit volte-face et pointa le faisceau de la lampe sur le lac : il aperçut une masse noire qui flottait. Un corps sur le dos… Il était trop loin pour qu’il puisse l’atteindre. Il déglutit, s’apprêtant à lancer un appel, dans l’espoir de provoquer une réaction, lorsqu’il entendit des clapotis successifs, comme quand un poisson bat des nageoires. Bien des espèces vivaient dans ce lac, mais il devait s’agir d’un spécimen d’une taille extraordinaire. Les clapotis s’approchaient de la berge où il se tenait mais la masse noire ne bougeait pas.

Une main aussi petite qu’une jeune fougère sortit de l’eau, et le vieil homme jeta aussitôt sa lampe pour s’en emparer. Une tête émergea, et il remonta le corps ruisselant, en laissant échapper un « han ! » proche d’un cri de douleur. Emporté par le poids de l’enfant, il glissa et s’affaissa sur la berge, un pied dans l’eau. L’enfant toussota deux fois en recrachant de l’eau et s’abandonna aussitôt aux bras du vieillard, la tête contre sa poitrine.

– Reviens à toi, petit, regarde-moi, dit le vieillard en lui secouant doucement l’épaule.

Il avait plein de questions à lui poser : qui était le cadavre flottant dans le lac, son père, sa mère, son ravisseur, un inconnu ? Et pourquoi était-il venu se noyer précisément dans ce lac ? Mais l’enfant semblait avoir perdu connaissance. En fait, non. Le vieillard comprit au rythme de sa respiration qu’il s’était simplement endormi. Il était inutile de le ranimer. De toute façon, même si cela avait été nécessaire, il n’aurait pas su comment s’y prendre.

Les plis de son imperméable usé étaient pleins d’eau et son pantalon trempé, à cause de l’eau qui ruisselait du petit garçon. Le vieil homme n’était pas très sûr de pouvoir marcher en le portant dans ses bras. L’enfant, âgé de quatre ou cinq ans, semblait plutôt petit et chétif. Mais, endormi et tout mouillé comme il était, il n’était pas si léger que ça. Le vieillard songea que son petit-fils se débrouillerait bien mieux que lui qui approchait les soixante-dix ans. Il l’aiderait au moins à transporter cet enfant. Il regretta de ne pas l’avoir emmené avec lui, mais il aurait fallu le bourrer de coups de poing pour le réveiller. Le vieil homme chancela sous le poids du petit garçon lorsqu’il tenta de se relever.

 

Ce texte est extrait du roman Fils de l’eau, à paraître chez Philippe Picquier le 2 mai 2013. Il a été traduit par Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel.

La chaise du père

La table est dressée, impeccable, paisible. Personne ne s’est assis pour l’instant et cela prendra encore un peu de temps avant que quelqu’un ne s’assoie et ne se serve. Mais le moment est venu de s’asseoir ensemble à nouveau, et de manger ensemble, et d’avancer. La maison continue à tourner. Les épiceries et les estaminets continuent à tourner. Les factures, les dépenses. Cela fait deux jours déjà que personne ne pleure plus. Lorsque je traverse le salon, le soir, la lumière de la chambre de ma mère est éteinte. Silence. Elle dort, tout le monde dort. Dans la maison sans mon père, sans l’odeur de la pipe, sans les pantoufles en désordre, sans le journal éparpillé, tout le monde dort.

De la porte de la cuisine, je vois la table, elle est copieusement garnie. Le pain n’y manque pas, la viande rôtie au centre, le plat de riz. C’est le déjeuner et c’est dimanche. La pièce de viande est d’un seul tenant, comme mon père l’aimait. La trancher, la couper, puis la servir. Mon père aimait qu’une fois tout le monde servi, il reste de la viande dans le plat. C’est pour cela qu’il s’était battu toute sa vie. Tout le monde se délectait et tout le monde buvait du vin, du jus de fruit et trempait la mie de son pain dans le jus de viande au fond de l’assiette et jouait avec les miettes sur la table avec le bout de ses doigts. Il y avait assez de viande, et il en restait. C’était ce que mon père demandait à chacune de ses prières.

On a ouvert tous les rideaux de la maison. La première chose que mon père faisait en voyant un rideau qui obstruait les rayons du soleil, c’était de le tirer. Le matin envahissait le salon, les couloirs, les chambres. Sur son siège, il fumait la pipe et regardait les rais de lumière avancer sur le sol du séjour. La poussière dansait, joyeuse, dans son cœur illuminé. La lumière butait contre le rideau replié, chassait la pénombre des recoins réchauffés par une luminosité rougeoyante de fruit frais, de marché en plein été.

Mon père est mort il y a plus de deux semaines. Il est mort sur sa chaise à bascule. Baltazar était passé dans le jardin et avait vu Elizar sur le balcon, et il avait appelé mon père et n’avait pas reçu de signe en retour et lorsqu’il était arrivé dans la cuisine, il avait dit en badinant : comme le vieux dort, Dulce. Et Dulce avait fini de préparer le café noir, avait pris un plateau avec dessus une tranche de gâteau de fubá1 et une tasse avec la quantité de sucre nécessaire comme elle savait qu’Elizar l’aimait, puis avait traversé telle une voleuse chacune des quinze pièces de la maison jusqu’au balcon.

Mais mon père n’avait pas fait le geste de sentir le café. Ni l’odeur du café, ni la chaleur mulâtre de Dulce à côté de lui. La main de mon père n’avait pas cherché les hanches de Dulce ce matin-là. Ses mains étaient restées immobiles, pleines de veines. Dulce avait alors vu la pipe au sol, le tabac éparpillé. Le bruit qui venait de la rue était gigantesque, le vent calme. Et Dulce comprit tout, dans un cri que Jorge, de la boutique, avait entendu, deux pâtés de maisons plus bas. Lorsqu’il m’avait vu passer sur le trottoir devant la boutique, Jorge m’avait dit : prend Bastos avec toi, il est fort. Garde ton calme et rentre chez toi, ta mère a besoin que tu la consoles car ton père est mort. Et mon père était vraiment mort.

Pendant la messe du septième jour, la place de Vaz Lobo était couverte de monde. Les curieux s’étaient attroupés à l’extérieur de l’église. Le père Acácio a interrompu la célébration en plein milieu et s’est assis à côté de ma mère, accablé. Même les vauriens meurent, a dit tout haut Acácio et tout le monde a ri. Celui qui a dit que la mauvaise herbe croît toujours n’est pas aussi sage qu’il le pense, a dit Acácio et tout le monde a ri. Le curé a joint ses mains, il s’est levé et a dit que la mort n’est pas ce qui peut arriver de pire dans la vie d’un homme. Silence dans l’église. Acácio est retourné à l’autel. Il a eu un sourire fatigué, s’est essuyé le visage avec sa soutane et a repris la messe. Ma mère et ma tante buvaient chaque mot du curé.

Le vieux Matias est entré dans l’église, les yeux rivés au sol. Dès qu’il avait appris la mort de mon père, Matias avait fait fermer ses bars. Pas de putes, ni de jeu, ni de bière. Matias s’était enfermé chez lui, fumant, énorme, lourd. Pendant plus de dix jours, seuls les débits de boissons de mon père étaient restés ouverts à Madureira, à Vaz Lobo et à Vicente de Carvalho2. Les ivrognes s’étaient assis sur le trottoir, mâchant du tabac, confus, ne sachant pas s’ils pouvaient aller boire chez la concurrence. Et ils allaient dans notre estaminet et ils buvaient. Les plus pauvres ne voulaient pas qu’on leur donne la monnaie. Ils n’avaient que des centimes pour rendre hommage au défunt. Les moins pauvres achetaient quelque chose par curiosité et me posaient des questions auxquelles Bastos répondait en peu de mots. Bastos a mis une volée bien sentie à un insolent. Les commères étaient gentiment invitées à sortir regagner la lumière du jour. Le petit Ezequiel repassait systématiquement derrière son père, qui, accablé par le chagrin, laissait les choses à moitié faites. En fin d’après-midi, Bastos avait pleuré comme un enfant. Il avait vidé une demi-bouteille de cachaça et, lorsqu’il était passé sur la place de Vaz Lobo, avait donné un coup de poing à un âne excité. Claquemuré, il n’avait pas reparu de la soirée.

Le vieux Matias s’est assis loin de nous. Mais il ne nous a pas regardés. Matias n’est pas allé à l’enterrement au cimetière d’Irajá, et n’a pas non plus envoyé de message de condoléances. En le voyant là-bas, on aurait dit qu’il avait été arraché à mon père. Il avait l’air perdu. La haine qu’ils ressentaient l’un envers l’autre paraissait puérile alors. Le vieux Matias transpirait et avait les yeux baissés et appuyait le front sur sa canne. Après que le père Acácio eut terminé sa messe, Matias s’est levé, a ajusté le veston de son complet, et a dit à voix haute que Dieu est un beau fils de pute. Il est parti. De la grille de l’église, j’ai vu le vieux Matias qui s’en allait au loin. Seul. La chaleur poussiéreuse enveloppait sa démarche bovine. Il a disparu à l’angle d’une rue.

Du couloir de la maison ont surgi ma mère et ma tante, se tenant par la main. Elles se sont assises à la table. Ma mère était à l’une des extrémités. Maria, protectrice, gardait un œil sur sa sœur. Ensuite, l’orpheline Eliza est venue, les mains lavées et la coiffure arrangée. Elle s’est assise en hâte, a regardé les pommes de terre sautées et a déplié la serviette en papier sur ses genoux. Dulce est arrivée avec du jus d’orange frais, a posé le pichet sur la table et a dit que si dona Vera avait besoin de quelque chose, il suffisait d’appeler, et ma mère a acquiescé de la tête, et Dulce est retournée à la cuisine. J’ai attendu, attendu et j’ai entendu les pas de celui qui manquait, ses pas à lui. Ils venaient de derrière moi et ils sont passés devant moi, sans me saluer, pour aller se planter devant la table.

C’est que mon père n’était pas seulement mon père. Mon père était notre père.

Mon frère est revenu à la maison quatre jours après la veillée funèbre. À la messe du septième jour, il avait disparu au moment où ma mère était entrée dans l’église du Christ Roi. Il s’était évanoui dans la nature, n’avait pas donné signe de vie pendant deux jours. Il était revenu avec une petite valise. Il avait apporté tous les vêtements qui étaient dans sa chambre de la pension pour étudiants à Botafogo3. Je n’ai laissé là-bas que des livres, il y en a beaucoup, avait dit mon frère et je lui avais répondu que c’était vrai. Il arpentait la maison. Évaluant tout ce qui y avait changé. Se remémorant.

Je suis ici pour aider, avait-il dit, et je lui avais dit, si tu es là pour aider j’ai quelques sacs qu’il faut transporter et aujourd’hui Bastos est déjà très occupé à Madureira et le petit est avec lui, et mon frère avait dit, je comprends, bien sûr, quelques sacs à transporter. Mais il n’est jamais venu. Je comprends, bien sûr, avait-il dit en tendant sa main longue et douce et en souriant de toutes ses dents. J’ai vu mon frère passer devant l’église avec une jeune femme joyeuse et je l’ai aussi vu assis devant le Ciné Vaz Lobo en train de lire le journal et de fumer, et je l’ai vu en train de boire de la bière, fêtard, hurlant avec Nazário à la porte du Bar Toledo. Mais il n’est pas venu aider à transporter les sacs. Il avait les mains douces, une bouche pleine de dents.

Mon frère ne venait à la maison que pour les fêtes. Mon père s’asseyait sur une marche de l’escalier qui donnait sur le jardin et écoutait mon frère parler de Cinêlandia et de Copacabana. Dans la rue Carioca, on peut ramasser des billets par terre, et il y en a tellement qu’on dirait que le pognon pousse avec le vent, disait mon frère, et les filles de Nazário restaient main dans la main en riant et en murmurant entre elles, elles disaient mais cette histoire est une légende Inácio, et il disait ce qui n’est pas une légende, et je reconnais mon privilège, c’est l’éclat crépusculaire du sourire de ces demoiselles distinguées, et elles se poussaient l’une l’autre, intimidées, puis elles s’en allaient en étouffant leurs rires. Nous ne sommes plus la Capitale, disait mon frère, mais celui qui est roi ne perd jamais sa majesté, et mon père regardait et jaugeait et souriait, assis dans l’escalier. Silencieux, dégustant son tabac. C’est pour quand ton diplôme de licence, demandait le pharmacien, et mon frère disait, c’est pour bientôt, m’sieur Jorge, pour très bientôt.

Mais cela ne venait pas. Je descendais du tramway à Humaitá et prenais une chambre à la pension où habitait mon frère. Je m’asseyais dans la cuisine avec m’dame Júlia et je buvais un bon café en attendant qu’il revienne de la rue. Mais jamais de la Faculté nationale, aux édifices si beaux, si fiers. Beauté de marbre, avec des inscriptions en latin laquées de cuivre. L’école d’Inácio, c’était la nouba. Il laissait l’enveloppe épaisse à m’dame Júlia, et il partait. Les rares fois où j’ai rencontré mon frère à la pension, c’est tout juste s’il m’a adressé la parole. Il demandait des nouvelles de mon père et je disais papa va bien et lui, il faut que j’étudie frérot à bientôt, et il me serrait la main et s’enfermait dans sa chambre.

Lorsque je rentrais à la maison, je descendais du tramway à la place Tiradentes, je montais la rue Carioca, je buvais une bière au Bar Luiz et ensuite je descendais la Rio Branco jusqu’au Théâtre municipal. Je regardais avec convoitise les chapeaux et les costumes dans les vitrines, l’entrée des cinémas. Je souriais béatement aux jeunes filles légères. La nuit était déjà avancée lorsque j’arrivais à la maison. Ma mère sortait de la pénombre, curieuse, et me disait, demande à Dulce de réchauffer ton dîner, mon fils, mais en réalité ce n’était pas cela qui l’empêchait de dormir. Et je répondais, maman, Inácio n’arrête pas d’étudier, et elle souriait. Elle se signait, heureuse, et retournait dans sa chambre.

À présent mon frère est là, devant la table, le couvert mis. Eliza regarde Inácio debout, pleine de curiosité. Ma mère et ma tante Maria attendent, silencieuses. Elles attendent. Il n’y a que deux autres chaises autour de la table. Mais une seule est la chaise du père, la chaise héritée. La chaise placée à ce même bout de table depuis que je suis né. À la place qui maintenant est la sienne. Je franchis la porte de la cuisine, je passe devant mon frère et m’assois où je me suis toujours assis. Inácio hésite, vacille comme une chandelle au vent. Et prend place au bout de la table. Il considère l’assiette vide, les couverts. Il pose les coudes sur la table, et regarde la famille.

Eliza sourit parce que c’est son moment à elle. Maria acquiesce et la petite commence à réciter un Notre Père amusant, les yeux fermés. Elle pèse ses mots. Quand elle a terminé, elle ouvre les yeux. Tante Maria l’embrasse et dit, mais quelle brave et si jolie petite fille, et Eliza, arrangeant ses boucles, concède, je sais tata que je suis très jolie, et tout le monde rit. Mais bientôt le silence revient. Au milieu de la table trône le morceau de viande rôtie. Même Eliza sent un poids, devient grave.

Inácio comprend et se lève. Il saisit les couverts, le couteau énorme, et plante la fourchette dans la viande. Mais à chaque tranche coupée nette, la viande s’émiette. Ma mère regarde, meurtrie, la viande qui se désagrège. Elle regarde à l’intérieur. Mon frère sert tout le monde. Nous déjeunons en silence. Ma mère sort de table. Tante Maria et Eliza sortent de table à leur tour. Inácio pose fourchette et couteau sur son assiette. Et maintenant frérot, implore mon frère. Il passe la main gauche sur son visage. Mais je ne dis rien. Je mâche le dernier morceau de viande, repose fourchette et couteau. Je passe la serviette sur mes lèvres, lentement. Je me lève en demandant congé et sors de table.

Dans le garde-manger de la cuisine, je m’allonge sur les sacs pour me reposer. Je regarde le plafond, j’étends les jambes. Et soudain j’entends les pleurs agressifs, les pleurs orphelins, honteux, de mon frère. Toujours plus forts. Je regarde les paumes de mes mains éraflées, marquées, je compte les cals sur mes doigts. L’odeur du café et du sucre et de la cannelle et du haricot m’étreignent et m’enserrent. Je ferme les yeux. Je veux dormir. Je n’y arrive plus, parce qu’il fait froid et que mes dents me font mal. Je me mords la lèvre avec force. Je respire profondément. Et dans la solitude du garde-manger, je pleure aussi.

 

Inédite, la nouvelle A cadeira do pai (« La chaise du père ») est parue dans le magazine littéraire brésilien Rascunho en mars 2013. Elle fait partie d’un recueil encore en cours de rédaction, Apenas o vento (« Seulement le vent »). Elle a été traduite du portugais par Émilie Audigier.

« Quand l’un des leurs crevait, les Russes le bouffaient »

Lorsque les combats débutèrent en Union soviétique, le 22 juin 1941, on ne tarda pas à constater que les incitations à la dureté n’étaient pas sans conséquence. Dès le premier jour, la Wehrmacht mena le combat avec une grande brutalité. Dans certains secteurs, « l’image d’innombrables cadavres de soldats [soviétiques] […] allongés au bord de la route de marche, qui, désarmés, les mains levées, avaient de toute évidence été exécutés à bout portant d’une balle dans la tête », devint une réalité massive. Il y eut un facteur décisif dans le déclenchement de cette violence extrême : l’image d’une Armée rouge combattant avec cruauté, que l’on enseignait dans les manuels allemands, sembla très rapidement se confirmer dans les faits : dès le premier jour de la guerre, les forces soviétiques menèrent elles aussi une lutte qui se situait au-delà du droit international et des usages ouest-européens de la guerre.

Les anecdotes portant sur ce sujet élevaient au niveau du fantastique la violence factuelle : « Je l’ai vu moi-même en Russie, raconte le lieutenant Leichtfuss : six soldats allemands la langue clouée à une table. Dix soldats allemands pendus à des crocs de boucher dans l’abattoir de Vinnitsia. Douze ou quinze soldats allemands, dans un petit patelin, qu’on a jetés dans un puits à [Tetiev] et qu’on a bombardés de briques depuis le haut jusqu’à ce qu’ils… enfin… »

Son interlocuteur l’interrompt : « Ces soldats accrochés à des crocs de boucher, ils étaient morts ? »

Ce à quoi Schmidt répond :

« Oui. Ceux qui étaient cloués par la langue étaient morts aussi. On a bien entendu pris cette affaire pour prétexte pour se venger au décuple, au vingtuple, au centuple, pas avec la même brutalité, la même bestialité, non, mais de cette manière-ci quand on avait capturé un petit groupe, disons une dizaine ou une quinzaine. Il était aussi trop difficile au soldat ou au sous-officier de les ramener à cent ou cent vingt kilomètres vers l’arrière. Alors on les enfermait quelque part, dans une pièce. Et puis on balançait trois ou quatre grenades par la fenêtre. » Les informations faisant état de mauvais traitements sur les prisonniers allemands, mais aussi de la mutilation des blessés et de la liquidation de soldats qui se rendaient, ne connurent aucune interruption pendant toute la campagne de Russie. Les récits portant sur ce point sont trop nombreux et trop bien documentés pour qu’ils puissent être le fruit de la seule imagination. On estime aujourd’hui qu’entre 90 et 95 % des prisonniers de guerre allemands qui tombèrent en 1941 entre les mains de l’Armée rouge ne survécurent pas à leur captivité et furent le plus souvent tués immédiatement, sur le front. Les informations faisant état de crimes perpétrés par les Soviétiques contre des blessés et des prisonniers allemands renforcèrent la propension à agir sans prendre de gants, une tendance de toute façon déjà présente dans les unités de l’armée de l’Est. Début juillet 1941, le général Gotthard Heinrici écrivait à sa famille : « D’une certaine manière, on ne faisait plus de quartier. Le Russe se comportait de manière bestiale avec nos blessés. Désormais, nos hommes tuaient en frappant et en tirant sur tout ce qui bougeait et portait un uniforme brun. Les deux parties ont ainsi surenchéri, avec pour résultat une hécatombe de sacrifices humains. »

On trouve de nombreux témoignages analogues dans les dossiers de service des unités de la Wehrmacht. Il est ainsi indiqué, dans le Journal de guerre de la 61e division d’infanterie, que l’on a découvert le 7 octobre 1941 les cadavres de trois soldats de la Wehrmacht abattus, sur quoi le commandant de la division a ordonné le lendemain, sans autre forme de procès, l’exécution de quatre-vingt-treize prisonniers russes. Dans de nombreux cas, on n’a gardé aucune trace écrite de ce type d’incidents parce que les soldats, à l’instar du lieutenant Schmidt, « réglaient » les choses par eux-mêmes, à la base. L’assassinat d’innombrables soldats de l’Armée rouge en toute première ligne avait beaucoup à voir avec la vengeance et les « représailles ». À cela s’ajoutait le fait que les combats proprement dits avaient un tout autre caractère qu’en Pologne, en France ou en Yougoslavie. L’Armée rouge opposait une résistance d’une dureté inattendue et beaucoup de soldats soviétiques préféraient se défendre jusqu’à la mort plutôt que de se constituer prisonniers. Les combats acharnés au corps à corps, qui provoquaient régulièrement de lourdes pertes, déclenchèrent une escalade de la violence. Le sous-officier Faller répond à la question :

SCHMIDT : Qu’est-ce que vous avez fait de ces types ?
FALLER : On les a liquidés. La plupart y sont passés pendant la bataille. Ils ne se sont pas rendus. Nous avons souvent eu des types que nous comptions capturer mais qui, lorsqu’ils n’avaient plus aucune chance, dégoupillaient une grenade et la serraient contre leur ventre. Nous ne tirions pas, c’était volontaire, parce que nous voulions les avoir en vie. Les femmes se battaient comme des furies.
SCHMIDT : Et les femmes, qu’est-ce que vous en avez fait ?
FALLER : Nous les avons exécutées aussi.

Les récits de Faller montrent une fois de plus que les membres féminins de l’Armée rouge étaient en danger parce que ces femmes combattantes n’entraient pas dans le cadre de référence des soldats allemands. Dénoncées comme « femmes au fusil », on leur refusait souvent le statut de combattantes et elles étaient ainsi assimilées à des « partisanes ». Elles furent donc encore plus fréquemment l’objet d’actes excessifs que les membres masculins de l’Armée rouge.

Outre la détermination de beaucoup de soldats soviétiques à se battre jusqu’à la mort, c’est le mode de combat de cette armée qui provoquait l’amertume des soldats allemands. Il arrivait ainsi aux soldats russes de simuler des blessures ou de se faire passer pour morts afin de pouvoir reprendre le combat par la ruse. Pour les soldats allemands, c’était une rupture flagrante des usages de la guerre.

Cette ruse n’avait certes pas été explicitement interdite par le Règlement de la guerre terrestre de La Haye, mais constituait une transgression des règles non écrites du combat loyal (1). Ce genre de subterfuges avait été décrit sous forme de mise en garde dans les mémentos de la Direction de l’armée de terre allemande distribués avant la campagne de Russie, et les troupes du Reich y répondirent avec une grande brutalité. Un régiment de la 299e division d’infanterie annonça ainsi dès la fin juin 1941 : « Rendue amère par le mode de combat perfide de l’adversaire, la troupe ne fait plus de prisonniers. » Les fusillades déclenchées par ruse, le fait de laisser l’ennemi s’approcher et de faire feu à courte distance, de laisser passer les têtes de pont de l’adversaire pour l’attaquer ensuite dans le dos, étaient interprétés de la même manière et mis à la charge des soldats de l’Armée rouge – en réalité, il s’agissait de modes de combat normaux, mais dont les Allemands n’avaient pas encore l’habitude. Le soldat Hölscher en entendit parler par un ami : « “C’était inquiétant, la manière dont les Russes se battaient. Ils nous laissaient approcher jusqu’à trois mètres, puis ils nous fauchaient. Tu te rends compte ?”, m’a-t-il dit, “ils nous laissent approcher jusqu’à se toucher. Quand on les attrape, on les refroidit tout de suite, on les liquide à coups de crosse sur la tête.” Ils s’enterraient dans les champs – il fallait se battre pour le moindre bout de terrain. […] Ils s’installaient en haut des arbres pour leur tirer dessus ; il dit que ces chiens étaient tellement fanatiques, on a du mal à y croire. Mais les choses sont inquiétantes, en Russie. »

Dans l’optique des soldats, leur propre comportement envers les membres de l’Armée rouge n’était pas un crime, même si la situation au regard du droit international était dépourvue d’ambiguïté. Leur comportement semblait constituer un motif suffisant d’exécuter les prisonniers, et l’idée que l’on aurait aussi pu procéder autrement ne leur venait manifestement pas à l’esprit. Au cours des premières semaines de la campagne de Russie s’établit un nouvel usage de la guerre, au-delà de toutes les règles du droit international. L’exercice de la violence n’avait rien de statique, mais évoluait constamment en fonction des conditions générales engendrées par les structures, les personnes et les situations. Ainsi la violence extrême déclina-t-elle à la fin de l’été et à l’automne 1941. Mais au cours de l’hiver 1941-1942, lorsque l’armée de l’Est dut se replier dans des circonstances souvent chaotiques, il arriva de nouveau fréquemment que des prisonniers de guerre soient exécutés collectivement faute de la capacité de les convoyer. Entre cette période et la fin de la guerre, on constata une alternance permanente entre des phases d’escalade et de désescalade.

On trouve ainsi dans les procès-verbaux d’audition quelques passages où les hommes racontent qu’ils ont refusé de commettre des crimes contre des prisonniers de guerre. L’Untersturmführer SS [l’équivalent dans la SS du grade de sous-lieutenant] Walter Schreiber décrit ainsi un épisode de ce type, et le choc que lui a causé l’assassinat d’un détenu :

SCHREIBER : Un jour, nous avons fait un prisonnier. La question était de savoir si nous le liquidions ou si nous le laissions filer. Nous l’avons fait partir, nous comptions l’abattre par-derrière. Il avait quarante-cinq ans. Il a mis ses bras en croix, puis a fait une sorte de « ra, ra… » [il imite une prière murmurée], comme s’il l’avait su. Je n’ai pas pu tirer. Je me suis imaginé, un homme… une famille, des enfants, peut-être. Alors j’ai dit : « Je ne le fais pas. » Je suis parti, je n’ai pas eu la force de regarder la suite.
BUNGE : Mais tu l’as liquidé tout de même ?
SCHREIBER : Oui, il a été liquidé, mais pas par moi. Ça m’a retourné, quelque chose de dément, ça m’a valu trois nuits blanches.

On notera que l’enseigne de vaisseau Bunge s’attend à ce que l’histoire suive un autre cours et considère, comme si cela allait de soi, que Schreiber a « liquidé » le prisonnier. Ce qui est inhabituel dans ce type de discussions ce n’est pas que des prisonniers soient tués, mais qu’on ne les tue pas. Le caporal Grüchtel raconte une histoire du même ordre :

GRÜCHTEL : Un jour, lorsque j’étais à Riga, il m’a fallu quelques prisonniers russes pour faire le ménage. J’y suis allé et j’en ai pris quelques-uns. J’ai demandé au troufion ce que je devais en faire lorsque je n’en aurais plus besoin. Il m’a dit : « Tu les butes et tu les laisses par terre. » Bon, mais j’ai pas fait ça, je les ai ramenés là où je les avais pris. On peut pas faire des choses pareilles.

Des histoires de ce type, sur la véracité desquelles nous n’avons pas d’informations, apparaissent très rarement dans nos documents. Cela ne prouve pas que l’on n’ait pas réservé plus fréquemment un traitement humain aux prisonniers de guerre ou à la population des territoires occupés. Cela montre simplement que ce que l’on évaluerait aujourd’hui comme un comportement « humain » ne trouve pratiquement aucune place dans les conversations entre soldats. Les histoires qui décrivent un comportement inhumain selon les critères actuels – souvent racontées à la première personne – sont beaucoup plus fréquentes que celles que l’on considérerait comme « correctes » selon les normes actuelles.

Est-ce à dire que l’on ne se serait pas fait apprécier par les interlocuteurs en racontant à l’occasion de tels comportements jugés « humains » ? Lorsque la mise à mort est une pratique générale et un impératif social, le comportement prosocial appliqué aux Juifs, aux prisonniers de guerre russes et à d’autres groupes désignés comme inférieurs constitue une transgression de la norme. Même au cours de l’après-guerre, il a fallu de nombreuses années avant que l’on n’attribue à ce type d’histoires une valeur normative supérieure à celles que racontent normalement les soldats dans les procès-verbaux d’écoutes. C’est ensuite, seulement, que d’autres nuances sont apparues dans ces récits. Dans cette mesure, les anecdotes relatant la sympathie et l’empathie, ou simplement une relation correcte avec des prisonniers, celles-là mêmes que l’on s’étonne de voir absentes, pourraient ne pas avoir été racontées par crainte de déplaire à l’époque des faits. Mais il est tout autant possible que l’absence de telles histoires tienne à ce que le cadre de référence dans lequel sont inscrits « les autres » et leur comportement ne prévoit aucunement l’empathie. Que des histoires traitant de l’inhumanité impunie ne fassent pratiquement jamais l’objet d’un commentaire critique permet de déduire qu’elles décrivaient la normalité de la guerre, à l’encontre des anecdotes d’empathie.

La plupart des soldats de l’Armée rouge ont survécu à leurs premiers jours de captivité. Mais leur martyre débuta dès qu’ils se mirent en marche vers les camps.

GRAF : L’infanterie a raconté que lorsqu’ils ont ramené les Russes, les prisonniers n’ont rien reçu à manger, pendant trois ou quatre jours. Ils tombaient à la renverse. À chaque fois [qu’un détenu tombait], le garde y allait, lui donnait un coup sur le crâne, et il était mort. Les autres se jetaient dessus, ils le démembraient et le mangeaient, tel qu’il était.

Le cannibalisme est un phénomène qui revient constamment dans les témoignages : « Quand l’un des leurs crevait, les Russes le bouffaient souvent, encore tiède. Ça n’est pas une blague », rapporte aussi le lieutenant Klein. En 1941, le colonel Georg Neuffer et le lieutenant-colonel Hans Reimann furent témoins des transferts de prisonniers :

NEUFFER : Le convoi de retour des Russes de Viazma, etc., c’était vraiment atroce !
REIMANN : Ah oui, atroce, mais vraiment… J’ai assisté au transport depuis Korosten jusque peu avant Lemberg. On les a fait sortir des wagons comme des bestiaux et menés à l’abreuvoir à coups de canne pour qu’ils restent en rang. Dans les gares, il y avait des espèces d’auges, ils se sont jetés dessus comme des bêtes et ont bu l’eau à pleine bouche, ensuite on leur a juste donné un petit truc à manger. Et après on les a repoussés dans les wagons, à soixante ou soixante-dix dans un wagon à bétail ! À chaque arrêt ils faisaient sortir dix morts, les gens s’asphyxiaient par manque d’oxygène. J’ai entendu ça, je voyageais dans le wagon de la garde du camp et j’ai demandé à l’adjudant, c’était un étudiant, un homme à lunettes, un intellectuel : « Depuis combien de temps vous faites ça ? » « Eh bien, je fais ça depuis quatre semaines mais je ne vais plus tenir le coup longtemps, il faut que je parte, je ne peux plus supporter ça ! » Quand nous faisions une halte, les Russes regardaient à l’extérieur par ces lucarnes étroites et hurlaient dans leur langue, comme des animaux, à l’attention des habitants russes qui se tenaient là : « Du pain ! Dieu vous bénira ! », etc. Ils jetaient leurs vieilles chemises, leurs dernières chaussettes, leurs chaussures, alors des enfants venaient et leur apportaient des citrouilles à manger. Ils les jetaient dans les wagons, on n’entendait plus là-dedans que fracas et hurlements de bêtes, ils s’assommaient probablement les uns les autres. J’étais lessivé, je me suis assis dans un coin et j’ai mis mon manteau sur ma tête. J’ai demandé à l’adjudant de garde : « Bon sang, vous n’avez donc rien à manger ? » Il m’a dit : « Lieutenant, d’où voudriez-vous qu’on le sorte ? Rien n’a été préparé ! »
NEUFFER : Non, non, vraiment, ce sont des atrocités inconcevables. Ne serait-ce que le convoi de prisonniers après la double bataille de Viazma-Briansk, on a ramené les prisonniers à pieds, jusqu’au-delà de Smolensk. J’ai souvent parcouru ce trajet – les fossés étaient pleins de Russes abattus. On roulait dedans avec les voitures, vraiment, c’était atroce !

La mort massive des prisonniers russes commença dès la fin de l’été 1941 en raison d’une alimentation tout à fait insuffisante, et atteignit son apogée à l’hiver, pour diminuer provisoirement au printemps 1942. À cette date, ce sont à peu près deux millions de militaires russes captifs qui étaient morts. La politique à l’égard des prisonniers de guerre connut un certain tournant lorsque la pénurie de main-d’œuvre affecta peu à peu l’économie allemande. On comprit alors que ces hommes que l’on avait voulu laisser mourir de faim pouvaient présenter une utilité. Mais la direction de la Wehrmacht ne put se décider à opérer un changement de politique fondamental. Cela n’exclut pas que des individus se soient battus pour préserver des vies ou aient protesté – sans succès – contre ce traitement catastrophique. La situation terrible qui régnait dans les camps de prisonniers apparaît plus fréquemment dans les procès-verbaux d’audition que les exécutions sur le front. La mort massive de dizaines de milliers d’hommes était manifestement un événement hors du commun, même pour les guerriers de l’Est :

FREITAG : On a fait entrer 50 000 prisonniers russes dans la citadelle à D?blin (?). C’était donc bourré à craquer – ils pouvaient tout juste se tenir debout, c’était trop plein pour qu’ils s’assoient. Lorsque nous sommes arrivés à Templin, en novembre, ils en avaient encore 8 000, tous les autres avaient déjà passé à la pelleteuse. Et le typhus venait d’éclater. Alors la sentinelle a dit : « Voilà qu’on a le typhus, encore quinze jours et les prisonniers russes auront tous cané, et les Polaks aussi. Les Polaks – les Juifs. » Dès qu’ils remarquaient que quelqu’un avait le typhus, ils évacuaient tout le coin.

Quelques soldats allemands avaient une connaissance précise de la dimension de ce phénomène, qui fit des millions de mort. L’adjudant de la Luftwaffe Freitag disait ainsi en juin 1942 : « À Noël, nous avions fait trois millions et demi de prisonniers de guerre. Et si, de tous ces prisonniers, un million survit à l’hiver, ça sera déjà beaucoup. » Quant au lieutenant Verbeck, du 272e régiment d’artillerie, il se met en colère contre un camarade :

VERBECK : Vous savez combien de prisonniers russes y sont restés, pendant l’hiver 41-42 en Allemagne ? Deux millions, tout simplement crevés, rien à bouffer, ils leur ont amené dans le camp des entrailles d’animaux pris à l’abattoir, pour qu’ils bouffent.

La liquidation de prisonniers russes, l’« abattage » des soldats au combat et les exécutions de masse en représailles furent favorisés par les idées de supériorité raciale qui dominaient au sein de l’armée de l’Est. Il ne fait aucun doute que le principe selon lequel les Russes étaient un « peuple inférieur », voire des « animaux », ou que « le Russe était un tout autre genre d’humain, un Asiate », a certainement encouragé le goût de la violence. Les histoires concernant la mort en masse dans les camps ne sont certainement pas totalement dénuées d’empathie ; on perçoit parfois, de manière sous-jacente, l’idée que le traitement décrit était injuste et cruel. Que l’image propagandiste du soldat de l’Armée rouge imprégné de judéo-bolchevisme ait laissé place à une vision plus nuancée jouait aussi un rôle dans ce phénomène ; il n’était pas rare, en outre, que l’on considère avec respect les performances militaires des soldats russes. Mais la vie à la campagne transforma aussi la vision sur la culture russe et sur le mode de vie de la population civile dans des conditions climatiques difficiles, autant de phénomènes sur lesquels on avait une vision plus différenciée, mais aussi, parfois, positive. Un million de Russes environ combattirent en outre bientôt comme auxiliaires volontaires dans les rangs de la Wehrmacht – ce qui ne pouvait que transformer durablement l’image « du » Russe. Mais l’empathie découle également de la situation des hommes dont on enregistre les discussions : eux aussi sont prisonniers de guerre, mais ils sont considérablement moins mal traités. Dans ce contexte, le contraste maximum est celui qui apparaît entre le traitement des prisonniers de guerre russes par les Allemands et celui des prisonniers de guerre allemands par les Alliés.Dans les mises sur écoute de leurs prisonniers par les Britanniques, les soldats trouvaient que le traitement réservé aux captifs russes avait encore été trop humain. C’est ainsi que le général de corps d’armée Maximilian Siry affirmait, le 6 mai 1945 :

SIRY : On ne peut pas le dire à voix haute, mais nous avons été beaucoup trop mous. Maintenant, on est dans la nasse avec toutes ces atrocités. Mais si on était allés au bout des atrocités, à cent pour cent, si l’on avait fait disparaître les gens sans laisser de traces, alors personne ne dirait rien. Mais voilà, ces demi-mesures, c’est toujours une erreur. À l’Est, une fois, j’ai proposé au corps d’armée… parce que ce qui se passait, c’est que des milliers de prisonniers revenaient et que personne ne les gardait, parce qu’il n’y avait personne. En France, ça s’est très bien passé, le Français est tellement dégénéré que quand on disait à un type : « Là-bas, derrière, tu t’inscriras auprès du poste de rassemblement des prisonniers », cet imbécile allait s’inscrire. Mais en Russie, entre la tête des blindés et le site fermé suivant, il pouvait y avoir entre cinquante et quatre-vingts kilomètres de distance, c’est-à-dire peut-être deux ou trois jours de marche. Personne ne nous suivait, tous les Russes s’éclipsaient discrètement derrière nous à droite et à gauche dans les forêts, où ils pouvaient vivre sans difficulté. Alors j’ai dit : « Ça ne fonctionne pas comme ça, il faut qu’on coupe une jambe à ces types, qu’on leur casse une patte ou le bras droit pour qu’ils soient inaptes au combat dans les quatre semaines qui viennent et qu’on puisse les regrouper. » Ça a fait pousser des hurlements, quand j’ai dit ça, ces types, il suffit de leur bousiller la jambe à coups de matraque. À l’époque, évidemment, je ne l’ai pas totalement compris, mais aujourd’hui je l’assume. Nous avons constaté que nous ne pouvions pas faire la guerre parce que nous ne sommes pas assez durs, pas assez barbares. Le Russe, lui, il l’est naturellement.

 

Ce texte est tiré de Soldats. Combattre, tuer, mourir : procès-verbaux de récits de soldats allemands, à paraître le 15 mai aux éditions Gallimard. Il a été traduit par Olivier Mannoni.