Surprenante actualité de Daumier

Le département des arts graphiques de la Pinacothèque de Munich vient de faire une acquisition remarquable : plus de trois mille lithographies et trente gravures sur bois produites par Honoré Daumier entre 1833 et 1872, période de troubles politiques et sociaux, entre le règne de Louis-Philippe, le roi-citoyen, et la IIIe République. Si on les ajoute aux plus de sept cents lithographies que possédait déjà le musée, cela en fait la plus importante collection de ses gravures en Allemagne – où le caricaturiste français est souvent exposé – et bien peu d’autres collections pourraient rivaliser. Malgré leur popularité, on se borne souvent à trouver ces œuvres amusantes, et l’on passe à côté de leur signification politique explosive, à côté aussi de la perspicacité du physionomiste. Les gravures de Daumier reflètent une culture populaire critique aujourd’hui largement oubliée.

À la veille de la révolution de juillet 1830, la police du régime de Charles X, voué à disparaître, confisqua les presses des journaux libéraux et radicaux. L’exigence de liberté formulée par les gazettes fut l’un des principaux motifs du soulèvement qui chassa du trône le dernier monarque Bourbon sacré à Reims et le remplaça par le roi-citoyen Louis-Philippe. Paris grouillait alors de périodiques d’opposition : Les Amis du peuple, Le Patriote de 1830, L’Avenir, sans parler du Journal des ouvriers. L’un des révolutionnaires à la tête des barricades de 1830 était un dessinateur de 22 ans, un parfait inconnu nommé Honoré Daumier. Il devait rester un fervent républicain jusqu’à la fin de ses jours.

À la même époque, on créait à Paris des journaux satiriques, quotidiens ou hebdomadaires, dont a survécu jusqu’à nos jours un lointain héritier, Le Canard enchaîné (1). Bien qu’une loi sur la presse, plus libérale, ait été votée en décembre 1830, elle ne mit pas entièrement fin aux interventions des censeurs. À maintes reprises, ces publications durent s’abstenir de commentaires politiques véhéments pour se replier sur une critique de la société et des mœurs qui n’était inoffensive qu’en apparence. En 1829 naquit La Silhouette, premier périodique de ce genre, mais qui ne dura que deux ans. Vint ensuite La Caricature, publiée de 1830 à 1835. Baudelaire y voyait « une prodigieuse comédie satanique, tantôt bouffonne, tantôt sanglante, où défilent, affublées de costumes variés et grotesques, toutes les honorabilités politiques ». Fin 1832 apparut leur successeur, Le Charivari, qui devint l’une des institutions de la scène parisienne. Son sous-titre était « Journal publiant chaque jour un nouveau dessin ».

Un même journaliste, Charles Philipon, était à l’origine de ces trois périodiques. Il avait débuté dans une galerie qui vendait des lithographies et des caricatures. Son idée de génie fut de combiner les deux dans un quotidien, créant ainsi un vecteur pour la moquerie. Inventée à Munich par Aloys Senefelder, la lithographie devint connue en France sous Napoléon  Ier pour l’impression des partitions musicales. Pour les illustrations, il fallait la gamme de tons plus large que permettait la craie lithographique. Grâce à ce progrès technique, l’art put s’établir comme langage graphique dans la presse satirique. Les ancêtres de ces nouvelles images moqueuses se trouvaient en Angleterre, patrie des premiers journaux et romans modernes. Mais, transplantée à Paris, la caricature fut confrontée à une société plus nettement divisée en classes. Surtout, elle s’ouvrit à l’influence des traditions de la physiognomonie satirique, qui remontait à des moralistes comme La Bruyère et à des observateurs de la Cour comme Saint-Simon. Vers 1830, le travail de ces anthropologues spirituels, dotés d’une bonne dose de méchanceté cancanière, se retrouva dans les « physiologies », descriptions des masques, vilains défauts, visages et costumes de la société bourgeoise (2). Cet héritage comptait, tant pour des romanciers comme Hugo et Balzac que pour les caricaturistes. Les uns et les autres se rencontraient dans les bureaux des rédactions. Quand Philipon présenta Balzac à Daumier, le romancier enclin à l’hyperbole déclara : « Ce gaillard-là a du Michel-Ange sous la peau ! » Le « secrétaire archiviste » de la société française avait reconnu en Daumier son homologue visuel.

Dans les quotidiens satiriques, le caricaturiste était le partenaire graphique du journaliste, produisant des illustrations spirituelles à publier dès le lendemain. Entre 1833 et 1872, Daumier publia plus de trois mille lithographies dans Le Charivari. Les sujets couvrent tout le spectre de la vie publique et privée dans le Paris bourgeois, de la politique aux tribunaux en passant par les banques et l’immobilier, du manger et du boire à la musique et à l’art. Ce flot d’images a été comparé à La Comédie humaine de Balzac, comparaison assez imprécise, mais qui souligne bien la réputation de Daumier, le plus visuellement incisif et le plus visionnaire, au plan social, des caricaturistes français.

Sa popularité actuelle a quelque chose d’étonnant. Les expositions qui se succèdent présentent toujours les mêmes œuvres : Louis-Philippe en poire, les juges, les avocats, et les Représentants représentés à l’Assemblée législative, comme des spécimens physiognomoniques. L’exposition de Munich a évité ces clichés, montrant, autant que possible, des séries complètes de lithographies sur un sujet particulier, comme « Locataires et propriétaires » ou « Les philanthropes du jour ». Le ton va de l’idylle au caustique en passant par la plaisanterie inoffensive. Souvent, deux personnages se font face, en pleine conversation. Ils se disputent, ou évoquent les temps difficiles. Les caricatures de Daumier reposent aussi sur le mordant des légendes, qui ont la vivacité piquante de l’humour parisien. Il est difficile de savoir qui choisissait les sujets, le rédacteur en chef ou le caricaturiste. Philipon écrivait probablement les textes. Daumier n’était pas un artiste libre : il travaillait à la pièce au gré de la demande insatiable de la presse parisienne.

La censure limitait le champ de la caricature politique, et en 1832 Philipon et Daumier purgèrent tous deux des peines de prison pour lèse-majesté. Les caricatures devaient donc adopter des déguisements, et les deux hommes conçurent des stratégies très ingénieuses pour contourner la censure. Dans la série intitulée « Bal de la Cour », publiée entre janvier et mars 1833, on voit apparaître en costume suggestif tous les réactionnaires de l’époque. Marthe-Camille Bachasson de Montalivet, l’odieux ministre de l’Intérieur, est représenté comme un flagorneur obséquieux, chef pâtissier servant une poire confite lors du banquet de la Cour. Les caricatures politiques de Daumier s’épanouirent sous la IIe République, entre 1848 et 1852. La série « Physionomie de l’Assemblée » exploite la tradition antique consistant à utiliser le visage humain comme source de comique. Les parlementaires deviennent des marionnettes à la tête surdimensionnée, au nez affreux, à la mâchoire avide et aux cheveux en bataille. Ils hurlent ou chuchotent, agitent les bras et se pavanent, espèce hideuse exposée au ridicule.

La série « Idylles parlementaires », publiée entre septembre 1850 et février 1851, renverse la parodie. Les mêmes hommes politiques figurent aussi sous l’aspect de personnages mythologiques. Deux fois président du Conseil et futur président de la IIIe République, Adolphe Thiers, personnage de sinistre mémoire, murmure à l’oreille de la statue d’un dieu faune qui ressemble au comte Molé (3). Dans les vers qui accompagnent l’image, Thiers confie : « Je feins d’aimer la jeune République / D’une discrète et tendre passion : / Mais je prétends, loin d’être platonique, / Violer un jour sa Constitution ! » Ce quatrain n’est pas un retour salace à l’esprit libertin de l’Ancien Régime déclinant, mais plutôt la version mythologique de la critique politique moderne, avec son jeu de mots sur « violer ». Dans son panorama de l’année 1848, Daumier inclut des avocats des droits de la femme, Victor Hugo prêchant la création des États-Unis d’Europe, ainsi que des Parisiens qui marmonnent, craintifs : « Avant huit jours les pièces de cinq francs ne vaudront plus que trente sous. » Ce qui nous amène à l’un des thèmes favoris de Daumier : l’argent.

C’est vers cette époque que Guizot aurait lancé l’injonction : « Enrichissez-vous ! » La modernisation du pays – l’industrialisation, la construction de chemins de fer, la rénovation de l’urbanisme parisien – offrait des possibilités inespérées à la cupidité, à la spéculation et aux hausses de loyer. Philipon et Daumier réagirent au triomphe de l’argent par une série de caricatures ciblées. Ils utilisèrent le personnage de Robert Macaire, assassin et escroc dont la première apparition remonte à une chanson de geste du XIIe siècle, pour cracher leur venin sur les nouveaux capitalistes, manipulateurs d’argent. Macaire est généralement vu en grande conversation avec l’un de ses partenaires en affaires. Ils discutent cours des actions, taux d’intérêt, héritages et douaires en perspective. La plus brillante caricature incluant le personnage parut en avril 1841 sous le titre « Nouveautés philanthropiques », où il est marchand de tissu : « Profondément affligés des souffrances de la classe ouvrière, les fabricants d’étoffes qui alimentent le grrrrrrand entrrrrrepôt ont autorisé le dirrrrrrecteur à vendre le plus possible de leurs marchandises… Cette pensée généreuse a déjà porté ses fruits, le public s’associe à notre œuvre humanitaire, la consommation augmente tous les jours et tous les jours nous baissons… la façon » (c’est-à-dire le salaire). On devine le jeune Karl Marx dans cette lithographie. Une autre série pourfend la spéculation et l’avarice. Les « Croquis de Bourse », à la fin 1852, dénoncent l’activité fiévreuse de la Bourse de Paris, dans un style qui rappelle étrangement Goya. Pour qui les contemple aujourd’hui, les lithographies montrant le visage de pierre des spéculateurs sous leurs grands hauts-de-forme durant un krach boursier sont d’une modernité troublante.

La série « Locataires et propriétaires » proteste contre les loyers hors de prix. La renaissance urbaine voulue par la mégalomanie du baron Haussmann exacerba la pénurie de logements tout en gonflant les loyers. Une image montre un propriétaire assistant avec satisfaction à la démolition d’un immeuble voisin : « J’augmenterai demain tous mes locataires de 200 francs. » Sur une autre, les sans-abri vivent dans les arbres. Là encore, la diversité des cibles de Daumier stupéfie : la peur du froid dans la nuit parisienne, les attraits de la bonne chère, la mode du spiritisme et des tables tournantes.

L’un des plus grands admirateurs de Daumier était Edgar Degas, qui collectionnait ses œuvres. Il suffit de jeter un coup d’œil aux « Croquis musicaux » de Daumier ou à sa série « Le Public au Salon » pour comprendre, non sans surprise, que le caricaturiste ouvrit les yeux du peintre sur la vie moderne à Paris. Les caricatures de Daumier furent le catalyseur grâce auquel le courant impressionniste put échapper à ses limites iconographiques.

On se prend à se demander ce qu’est devenue la caricature aujourd’hui. Elle semble jouer un rôle très mineur. Dans la société de l’information numérisée, on ne peut plus caractériser un programme politique ou la spéculation financière en exploitant les physionomies. La vie publique n’a plus de visage. La coiffure d’Angela Merkel fait parfois ricaner, mais personne ne la représente comme une poire.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 21 février 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

L’hommage d’Italo Calvino à Georges Perec

Retrouvé récemment, le roman de jeunesse de Georges Perec, « le premier roman abouti que je parvins à écrire », disait-il, a été publié en italien chez Voland. Le traducteur, Ernesto Ferrero, évoque dans Il Sole 24 Ore le lien d’amitié du type « grand frère paternaliste et jeune recrue » qui unit Italo Calvino à Perec (de treize ans son aîné, Calvino est mort après lui). Le romancier italien s’était installé avec sa famille à Paris en 1967. Il fut invité par Raymond Queneau à rejoindre l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), ce qui lui permit de rencontrer Georges Perec. Surnommé « l’ironique amusé », Calvino a toujours gardé une certaine distance à l’égard de l’entreprise oulipienne. Le critique littéraire Mario Fusco écrit qu’il « n’a jamais considéré [la forme oulipienne] que comme une modalité parmi d’autres de son écriture, alors que Perec s’était totalement plié à ces jeux de contraintes ». Mais le romancier italien était fasciné par le travail de Perec, dont il a suivi neuf ans durant la rédaction de La Vie mode d’emploi, et qu’il considérait comme « le plus inventif des membres de l’Oulipo ». À la nouvelle de son décès, il salua dans La Repubblica « l’une des personnalités littéraires les plus spéciales qui aient existé ; il ne ressemblait à absolument personne ».

Ernesto Ferrero profite de son article pour présenter un poème écrit en style oulipien par Calvino peu après le décès de Perec. Nous offrons ci-dessous le texte en italien, suivi d’une traduction française réalisée pour Books par Lisa Ginzburg.

Georges Perec oulipien

Le leggi che si pose e che seguì
Per sere e sere,nelle poesie,
Nelle prose, nell’epico e nel lirico,
Regole rigorose, nel cui gelo
Non corron crepe, sono per l’ingegno
Ossessioni o sollucchero? Ironie
Per sorrisi sornioni, oppure preci
Per l’Essere Superno? (o per più Esseri?
O per Nessuno? Oscure son le Gnosi).
Pungiglioni pei pigri? Perniciose
Gorgoni che nel crine pongon serpi?
Uno scoglio nel gorgo che è l’errore?
Recipe per cucine in cui si cuociono
Inni epinici, nenie? O solo scolii
Che un pio chierico copii nelle sillogi?
O son spose sorelle che sorreggono
Opere e giorni, perchè non si sprechino?

Les lois qu’il se donna et qu’il suivit
Pour des soirs et des soirs, dans les poèmes
Ou la prose, dans l’épique et le lyrique
Règles strictes, d’un givre où
Aucune fissure ne court, sont-elles pour l’esprit
Obsessions ou ravissement ? Ironies
Pour souris sournoises, ou plutôt prières
Pour l’Être suprême ? (ou pour plusieurs Êtres ?
Ou pour Personne ? Obscures sont les Gnoses).
Aiguillons pour les paresseux ? Pernicieuses
Gorgones qui placent serpents dans leur crin ?
Un écueil dans ce tourbillon qui est l’erreur ?
Recettes pour des cuisines où sont cuits
Épinicies, cantilènes ? Ou des scolies seulement
Qu’un pieux clerc copie dans les anthologies ?
Ou bien sont-elles épouses sœurs soutenant
Œuvres et jours, pour qu’ils ne se gaspillent pas ?

La religion du portable

Il y a vingt ans, un Indien sur 165 possédait un téléphone, fixe. Il y a dix ans, l’élite disposait de près de quatre millions de portables. Aujourd’hui, on en compte 900 millions. Les mobiles, en Inde, sont deux fois plus nombreux que les comptes en banque. Leur prodigieux essor, qui aurait créé près de trois millions d’emplois dans l’économie formelle, tient à une raison majeure : très bon marché, ils sont accessibles à tous. [Lire aussi « Quand l’Afrique s’éveille », Books, n° 32, mai 2012.] Cette incroyable révolution sociale est le sujet du livre des sociologues Robin Jeffrey et Assa Doron, Cell Phone Nation.

Certes, Internet est lui aussi un indéniable outil de transformation de la société indienne. Il permet notamment depuis quelque temps à la jeunesse d’interpeller l’État tout-puissant et de dénoncer ses abus. Mais il ne touche qu’une minorité active. L’impact du téléphone portable est bien plus puissant. « C’est une source d’autonomie pour des millions d’Indiens, se réjouit l’hebdomadaire India Today. Il peut surmonter les obstacles de la pauvreté et de l’illettrisme qui limitent la portée, par exemple, de l’automobile ou d’Internet » dans un pays qui compte un tiers d’analphabètes. Les mobiles modifient la manière de travailler dans l’artisanat et dans le petit commerce, qui occupent encore la majorité des Indiens. Un exemple entre cent : les pêcheurs du Kerala, avant de rentrer au port, appellent désormais les grossistes pour négocier le meilleur prix et augmentent ainsi leurs revenus. Revers de la médaille, que les auteurs soulignent, bien conscients que toute technologie a des effets ambivalents : les grossistes peuvent également se concerter plus facilement pour faire pression sur les prix.

Les portables modifient également les comportements collectifs. « Les travailleurs migrants, note The Hindu, peuvent rester plus facilement en contact avec leur famille au pays. » Et les hommes politiques recourent massivement à ce moyen de communication pour mobiliser leurs troupes ou en recruter de nouvelles.

Promu accessoire indispensable, le téléphone portable ne peut que perturber en profondeur les habitudes et les préjugés d’une société marquée depuis des siècles par les discriminations de castes ou de sexes. Et provoquer, parfois, des réactions de frilosité. Des conseils villageois et des assemblées de caste ont ainsi interdit aux jeunes femmes célibataires – voire aux femmes de moins de 40 ans – de posséder un mobile. Et certaines familles envisagent de demander aux jeunes mariées de les restituer. Mais il est peu probable que ces combats d’arrière-garde parviennent à arrêter la révolution en cours, dont atteste également le succès du livre.

La muse du post-franquisme

Trente ans après, la transition démocratique est un thème littéraire à la mode en Espagne. Elle fournit ainsi à l’écrivain Manuel Vicent le décor et surtout les personnages de son nouveau roman : le roi Juan Carlos, le Premier ministre de centre droit, Adolfo Suárez, et la « femme blonde », Carmen Diez de Rivera. Surnommée « la muse de la transition », elle aurait soufflé au souverain l’idée de nommer Suárez, alors inconnu de l’opinion, à la tête du gouvernement. Ce récit, « parfois baroque, parfois caricatural, toujours brillant », selon El Correo, a pour point de départ une photo prise en juillet 2008, où le roi pose une main fraternelle sur l’épaule de son ancien Premier ministre. Suárez, atteint de la maladie d’Alzheimer depuis plusieurs années, a alors, déjà, oublié son passé. Réinventant le dialogue entre les deux hommes ce jour-là, le roman est «  un voyage dans la mémoire perdue de Suárez », écrit La Vanguardia, qui permet à l’auteur de « raconter les premiers pas de la démocratie retrouvée ».

Meilleures ventes au Pérou – Le développement, chacun pour soi

1 90 años de aprismo (« 90 années d’aprisme »), d’Alan García, Titanium
2 Soltera codiciada (« Célibataire convoitée »), de María José Osorio, Aguilar
3 La parábola de Pablo (« La parabole de Pablo »), d’Alonso Salazar, Planeta
4 Diario de Greg 6 (Journal d’un dégonflé. Vol. 6), de Jeff Kinney, Molino
5 El éxito es una décision (« La réussite se décide »), de David Fischman, UPC
6 Pida la palabra (« Demandez la parole »), d’Alan García, Titanium
7 Dare to Dream Life as One Direction (One Direction. Jusqu’au bout du rêve), de One Direction, Harper Collins
8 Usted S.A. (« Vous-même S.A.»), d’Inés Temple, Norma
9 Oscar y las mujeres (« Oscar et les femmes »), de Santiago Roncagliolo, Alfaguara
10 Diario de Greg 4 (Journal d’un dégonflé. Vol. 4), de Jeff Kinney, Molino
Librairies Crisol, 3 mars 2013.

Dans cette liste des dix titres les plus vendus au Pérou, un double phénomène attire d’emblée l’attention : la présence de deux ouvrages signés par l’ex-président Alan García et la domination des ouvrages de développement personnel. Pida la palabra réunit même ces deux caractéristiques, puisqu’il s’agit d’un livre de conseils pour vaincre la timidité à l’oral, écrit par… Alan García lui-même ! Rappelons que celui-ci a été président du Pérou de 1985 à 1990 et de 2006 à 2011. Orateur hors pair – qualité qui lui assure une certaine popularité malgré les accusations de corruption dont il fait l’objet –, il dirige l’APRA, le premier parti politique du pays. Celui-là même dont il prétend rénover la vieille doctrine anti-impérialiste et socialisante dans 90 años de aprismo, en tête des ventes.

Mais son discours est avant tout pragmatique : il faut poursuivre l’ouverture économique, pour attirer les investissements dans un pays en pleine croissance où le libéralisme économique s’est imposé. L’idée que l’effort personnel est la clé de la réussite sociale est désormais très répandue. Comme l’illustre El éxito es una decisión, de David Fischman, qui vit à Lima et mêle les connaissances plus ou moins scientifiques aux exemples pratiques pour démontrer que vouloir, c’est pouvoir. La responsabilité individuelle en matière de succès ou d’échec est aussi au cœur du livre d’Inés Temple, Usted S.A. Directrice d’un important cabinet de reconversion professionnelle, elle met l’accent sur la capacité d’adaptation qu’exige aujourd’hui le monde du travail. Sur un ton plus léger, c’est aussi de réussite que parle la blogueuse péruvienne María José Osorio dans Soltera codiciada, un manuel destiné aux jeunes femmes des classes moyennes en quête d’un mari susceptible de leur assurer à la fois bonheur conjugal et statut social.

L’un des seuls titres à échapper à ce registre est La Parábola de Pablo, une enquête sur la vie du narcotrafiquant Pablo Escobar, écrite par l’ancien maire de Medellín, le Colombien Alonso Salazar. Quant à Journal d’un dégonflé et One Direction, l’histoire du boys band anglais, ils s’adressent surtout à un public adolescent aux goûts mondialisés.

À l’heure où le désir de performance évince les questions sociales et identitaires, la littérature péruvienne est uniquement représentée par le roman de Santiago Roncagliolo, Oscar y las mujeres, en neuvième place. La portion congrue…

Sociologue, chercheuse au CADIS (EHESS), Émilie Doré s’intéresse aux populations défavorisées et aux classes moyennes émergentes de Lima.

Kinski l’incestueux

Dans Aguirre, le film qui l’a transformé en star planétaire, Klaus Kinski incarnait un conquistador qui finissait par se livrer à l’inceste. Plus tard, son autobiographie fut en partie censurée parce qu’il y avouait son attirance pour sa propre fille, Nastassja. On prit ses déclarations pour de simples provocations. Plus de vingt ans après sa mort, le doute n’est pourtant plus permis : dans un ouvrage qui fait polémique outre-Rhin, une autre de ses filles, Pola, raconte comment il a abusé d’elle pendant quinze ans. Personne ne remet en doute la véracité de ses accusations, mais certains dénoncent une forme de « voyeurisme ». Absurde ! réplique le Frankfurter Rundschau, pour qui le livre possède d’authentiques qualités littéraires et serait un témoignage « tout aussi précieux, quand bien même aucune célébrité n’y apparaîtrait ».

La justice au banc des accusés

La mise en cause du pouvoir judiciaire est au cœur de ce roman, qui figure depuis plusieurs semaines en tête des ventes au Venezuela. Au-delà de l’intrigue qui met en scène un avocat, le livre propose une « réflexion morale sur la justice vénézuélienne », son manque d’impartialité et sa sujétion au pouvoir politique, souligne El Nacional. D’une manière générale, Suniaga décrit un pays dont les citoyens sont incapables de « réfléchir sereinement à leurs problèmes collectifs (éducation, violence, prisons), et encore moins de les résoudre équitablement ». Son récit se veut aussi, ajoute El Nacional, une dénonciation de la « polarisation politique et sociale » nourrie pendant près de quatorze ans par le populisme de feu Hugo Chávez.

Pour une Église sans prêtres

La renonciation du pape Benoît XVI, en février dernier, a réveillé quelques très vieux mythes à propos de la papauté, notamment celui qui prétend que saint Pierre fut le « premier pape » et Benoît son successeur, comme tous les pontifes. En réalité, différents Saints-Pères ont forgé cette légende pour s’arroger le pouvoir apostolique, le prestige et l’affection attachés à Pierre. (Cette prétention est aisément réfutée par l’examen des textes non bibliques du premier siècle.) Plus tard, les papes se sont dits les successeurs du Christ pour accroître encore leur puissance.

Dans Why Priests?, Garry Wills pose un regard critique sur le lien existant entre prêtres, pouvoir et piété eucharistique. La question qui anime l’ouvrage est en effet la suivante : comment le christianisme primitif, qui se pratiquait sans prêtres, a-t-il engendré une tradition où ceux-ci jouent un rôle central et même indispensable ? Comme le fait remarquer l’auteur, ancien séminariste, aucun des livres du Nouveau Testament ou presque ne les mentionne même ; le seul qui le fasse – l’Épître aux Hébreux – imagine seulement Jésus en prêtre. Bien que l’Église catholique soutienne depuis des siècles la position opposée, il est historiquement faux d’affirmer que le Christ institua le ministère ecclésiastique. Non seulement il n’était pas membre de la classe sacerdotale, mais il est anachronique de dire qu’un seul de ses apôtres était perçu en ces termes, par Jésus ou par eux-mêmes.

Comment, dès lors, les prêtres sont-ils devenus dominants, puis essentiels dans le catholicisme ? Et pourquoi, interroge Wills dans ce livre provocateur, historiquement riche et légèrement don quichottesque, le Vatican continue-t-il d’entretenir pareils mensonges ? De manière encore plus provocante, l’auteur demande pourquoi l’Église, en ces temps de scandale et de crise des vocations, ne revient pas à ses origines antiques pour se passer purement et simplement des ecclésiastiques.

L’empire des prêtres, explique Wills de manière convaincante, prend sa source dans la célébration eucharistique, où le pain et le vin deviennent le corps et le sang de Jésus de Nazareth. Il montre que l’Eucharistie comme transformation miraculeuse est officiellement une invention du XVIe siècle. Aux premiers temps du christianisme, de l’an 35 à l’an 200 environ, la consécration du pain et du vin n’existait pas, et personne n’imaginait le repas comme un sacrifice (les catholiques parlent encore du « sacrifice de la messe (1) »). Qui plus est, Jésus n’a jamais voulu instituer l’Eucharistie au cours de la Cène, contrairement à ce que prétend de façon absurde la tradition depuis le Moyen Âge.

C’est précisément la manière dont Wills établit le lien entre le pouvoir ecclésiastique et la prétendue capacité des prêtres à transformer le pain et le vin de la célébration liturgique en corps et sang physiques du Christ qui fait la force et l’originalité de ce livre. Ayant le monopole de cette faculté, les ministres du culte deviennent, de fait, des « faiseurs de Dieu ». L’auteur dissipe aussi les nombreux mythes qui entourent l’origine et les pouvoirs de la prêtrise, dont la plupart ont été conçus et entretenus pendant plus d’un millénaire par l’Église romaine.

L’examen de sources du christianisme primitif auquel se livre Wills s’avère particulièrement probant. Il étudie, entre autres documents, un texte appelé Didachè. Découvert au XIXe siècle, cet écrit prétend livrer « L’Enseignement des douze apôtres » (didachè signifie « enseignement » en grec). Les spécialistes pensent qu’il fut rédigé en Syrie dans la seconde moitié du IIe siècle (mais il ne s’agit que d’une forte présomption) et il laisse clairement entrevoir les pratiques rituelles chrétiennes de cette époque, notamment le repas eucharistique commun. Le plus frappant, c’est que ce texte ne contient pas les prétendues « paroles d’institution » figurant dans chacun des trois premiers Évangiles qui ont fait du « dernier repas » de Jésus un repas mémoriel et sacrificiel, et constituent l’un des fondements de la vision de l’Eucharistie comme sacrifice (2). Mais l’analyse que propose Wills de la Didachè grecque prouve que, dans la Méditerranée orientale du IIe siècle, les chrétiens ne concevaient pas leur repas d’action de grâces dans les termes des évangélistes, même environ un siècle après que les auteurs des Évangiles eurent composé leur récit de la Cène. L’Eucharistie n’a donc pas toujours été imaginée en termes sacrificiels.

Le statut et l’autorité de la prêtrise sont fondés – ou infondés – sur l’affirmation que Jésus a institué l’Eucharistie comme repas sacrificiel et que les ecclésiastiques, suivant Son ordre et Son exemple, offrent le corps et le sang du Christ en sacrifice à Dieu au nom de leurs paroissiens. Puisque Wills conclut que cette célébration n’a pas été conçue comme un sacrifice offert par le prêtre, la question est alors : pourquoi le catholicisme a-t-il besoin d’eux ?

Ni ce genre de question ni le titre de cet ouvrage ne doivent laisser penser que l’auteur est hostile aux ministres du culte. Non content d’avoir lui-même passé cinq ans au séminaire, Gary Wills a consacré trois de ses livres aux grands prêtres érudits et prêtres prophètes de sa génération, comme Dan Berrigan (3).

Curieusement, l’auteur suggère qu’au lieu de militer pour l’ordination de femmes, de prêtres mariés ou ouvertement homosexuels, le plus logique et le plus honnête historiquement serait d’imaginer un catholicisme sans ecclésiastiques. Voilà, selon Wills, qui serait plus fidèle à la pratique chrétienne originelle que le catholicisme moderne (en tant que catholique, Wills a de la sympathie pour l’évolution de la tradition religieuse, mais, dans le christianisme, les origines restent cardinales). Comme il le conclut, « la tendance à condamner, accuser et persécuter » qu’on retrouve chez les papes à toutes les époques « vient d’un attachement jaloux à leurs prérogatives et de l’orgueil né de l’exclusivité » du rôle des prêtres. Séparés du reste des humains par leur « pouvoir unique de transformer le pain et le vin en corps et sang du Christ », ces derniers ont donc tenu les catholiques à distance des autres chrétiens et du Jésus des Évangiles. Dès lors, pourquoi les prêtres ?

Même si elle ouvre sur une réflexion fascinante, la proposition de Wills ne sera jamais sérieusement envisagée par le clergé catholique, ni par les paroissiens. Elle sera donc probablement rejetée comme irréaliste, voire cruelle. C’est dommage. Quoi qu’on en pense, la manière dont l’auteur détruit de nombreux mythes entourant les origines de la fonction sacerdotale apporte des informations et des éclaircissements essentiels, surtout pour les catholiques pratiquants.

 

Cet article est paru dans The New Republic, le 11 février 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

Conte de fées éditorial

L’été dernier, Anna Premoli, jeune analyste financière italienne, s’amuse à écrire pendant son congé maternité une histoire d’amour à l’eau de rose entre Ian, vrai comte anglais, et l’ambitieuse Jennifer. La protagoniste est très attachante, « l’anti-Bridget Jones ». « Une version populaire, amusante et ironique, des grandes héroïnes à la Jane Austen », résume Mia Pelusa dans La Stampa. Mais si le livre fait couler tant d’encre en Italie, c’est moins pour son originalité que pour sa genèse : publié en version e-book par son mari comme cadeau d’anniversaire, il se vend comme des petits pains sur Internet. La maison d’édition Newton Compton décide alors de l’acheter – une première en Italie – et la version imprimée se hisse à son tour au sommet des ventes. Acclamée par le lectorat, Anna Premoli s’est aussi attiré les sympathies de la critique : charmée par ce « conte de fées éditorial », Stefania Parmeggiani se réjouit, dans les pages de la Repubblica, de « la victoire de ces outsiders de la littérature, ces nouvelles voix, presque toujours féminines, qui, partout en Europe, réussissent à se faire connaître grâce à Internet ».

Dans l’intimité des matons

Le cancérologue brésilien Drauzio Varella s’est fait connaître du grand public en 1999, avec la parution de Estação Carandiru (« Station Carandiru »). Vendu à plus de 500 000 exemplaires, l’ouvrage revenait sur les treize années passées par le médecin à exercer dans ce qui était alors la plus grande prison d’Amérique du Sud, et la plus dangereuse du Brésil – avant d’être détruite en 2002 : Carandiru, à São Paulo. Dans ce récit au scalpel de la condition pénitentiaire, Varella donnait la parole aux prisonniers et racontait par leur intermédiaire le massacre du 2 octobre 1992, quand une révolte des détenus avait été réprimée dans le sang par la police militaire, faisant 111 morts. C’est pour venger ces victimes et combattre un système carcéral jugé tyrannique et avilissant que la redoutable organisation mafieuse Primeiro Commando da Capital (PCC, très puissante dans les prisons du pays) aurait été créée l’année suivante, aux dires de ses fondateurs.

Sorti en septembre dernier, tiré à 80 000 exemplaires – chiffre remarquable pour le marché brésilien, Carcereiros (« Gardiens de prison ») est présenté par le prestigieux éditeur Companhia das letras comme le deuxième volet de la trilogie consacrée par Drauzio Varella à l’univers carcéral. En observant cette fois la prison de l’autre côté des barreaux, du point de vue de ceux qu’on appelle les matons, l’ouvrage a fait sensation et s’est rapidement hissé parmi les meilleures ventes des librairies. Le médecin y raconte la vie de ces gardiens qui furent ses collègues et devinrent pour certains des amis. On y découvre « le quotidien de fonctionnaires mal rémunérés, rapporte O Estado de São Paulo, souvent obligés de prendre un deuxième emploi comme agent de sécurité la nuit pour compléter leurs revenus », quand ils ne cèdent pas simplement à la corruption. Déçus par une administration qui a déshumanisé leur fonction, nombreux sont ceux qui se plaignent de « n’avoir pratiquement plus aucun contact avec les détenus ».

Mais le médecin qu’est Drauzio Varella ne s’arrête pas au strict cadre professionnel de ces hommes : il montre aussi comment la violence qu’ils supportent en permanence à l’intérieur de l’établissement pénitentiaire finit par briser leurs vies personnelles. Alcoolisme et problèmes conjugaux reviennent souvent, comme dans l’histoire de l’agent Mano Gordo, toujours inquiet de voir sa femme Esther découvrir qu’il la trompe, ou dans celle de l’intransigeant gardien-chef Romeu. Le troisième et dernier volet de la trilogie, Prisioneiras (« Prisonnières »), consacré aux détenues de la prison pour femmes de São Paulo où exerce à présent Varella, est en cours de rédaction.