Une belle vie de passeur

On les appelait les rois de la Šumava, du nom de cette région vallonnée et boisée du sud de la Bohême qui longe les frontières allemande et autrichienne. Sous le régime communiste, ils les traversaient clandestinement pour transporter du matériel et des documents ou faire passer à l’Ouest hommes politiques en disgrâce, religieux et autres familles menacées par le pouvoir.

Longtemps, le plus célèbre d’entre eux fut un certain « Kilián », dont le personnage avait même fait les frais d’un film de propagande en 1959 : « On nous y présentait ceux qui fuyaient à l’Ouest comme des nazis ou de vils bourgeois que des idéalistes en uniforme de garde-frontière essayaient d’arrêter, souvent au prix de leur jeune vie », rappelle l’hebdomadaire tchèque Respekt. « Kilián, le roi de la Šumava, était dépeint comme un parasite et un assassin. »

Aujourd’hui, c’est à un autre de ces « contrebandiers » que semble revenir la couronne : Josef Hasil, ancien agent des services secrets ayant rejoint le camp des « ennemis de la république ». « C’est le roi incontesté, affirme le mensuel Parlamentní listi. Car il a bâti en Bohême du Sud un réseau de plusieurs dizaines de personnes et survécu à tous les périls. »

Dans « Le retour du roi de la Šumava », l’écrivain et poète David Jan Žák met en scène le personnage de Hasil et la terreur communiste des années 1950. « Josef Hasil connaissait parfaitement le terrain », se souvient l’historien Libor Svoboda, l’une des personnalités auxquelles il a permis de gagner l’Ouest. « Il possédait un courage et un sang-froid sans pareil. Et il n’hésitait pas à sortir son arme. » L’ouvrage, qui rencontre un franc succès à Prague, raconte les débuts de ce partisan devenu garde-frontière à 24 ans ; ses premiers passages clandestins ; son arrestation un soir de brouillard ; son évasion rocambolesque d’un camp de prisonniers six mois plus tard ; son arrivée en Bavière, où il devient agent de la CIA ; son retour sur les sentiers frontaliers ; et l’obsession croissante des communistes à qui, tel un fantôme, il échappa immanquablement.

C’est en 1953, avec le durcissement du rideau de fer, que s’achève son règne. Hasil s’exile aux États-Unis, fait la plonge, puis travaille dans une boucherie avant d’entrer chez General Motors, à Chicago, où il vit encore. Il ne franchira de nouveau l’Atlantique qu’en 2001, pour aller recevoir, des mains du président tchèque Václav Havel, la médaille de l’héroïsme.

La malice du suaire

Thomas de Wesselow ne doute pas de l’authenticité du fameux suaire de Turin, ce drap de lin censé avoir servi de linceul au Christ, et qui n’en finit pas de susciter perplexité et controverses chez les croyants comme chez les savants (voir Books, n° 25, p. 45). Dans l’ouvrage qui paraît ces jours-ci en français, il propose une théorie qui, outre-Manche, est venue ajouter la polémique à la controverse. Selon cet historien de l’art, le suaire serait en effet à l’origine de l’une des méprises les plus lourdes de conséquences de tous les temps : les disciples de Jésus auraient, à cause de lui, cru en la résurrection du Christ. « Épuisés, n’ayant pas l’habitude des portraits, ils se seraient imaginés en apercevant sur le suaire souillé de sang les traits de leur Seigneur défunt qu’il était de retour parmi les vivants », résume John Cornwell dans le Financial Times. De son côté, Peter Stanford du Telegraph note qu’en émettant cette hypothèse, l’agnostique Wesselow « se trouve dans une curieuse position, sa foi dans l’authenticité du suaire étant plus grande que celle de l’Église catholique elle-même ». Laquelle, rappelons-le, se refuse toujours à le reconnaître officiellement comme une relique.

Suis-je vraiment coupable ?

Êtes-vous habitué aux livres qui développent de grandes thèses ? Si c’est le cas, Le Libre Arbitre et la Science du cerveau pourrait vous surprendre : il s’achève comme il a commencé, sur une interrogation. Mais c’est précisément la reformulation par Michael Gazzaniga de la grande et antique question « Sommes-nous libres ou déterminés ? » qui rend son ouvrage si stimulant.

La vie moderne, avec son droit, ses échanges commerciaux et sa morale ordinaire, est fondée sur l’idée que nous sommes libres. Les meurtriers vont en prison parce qu’ils ont délibérément tué ; notre travail ne relève pas de l’esclavage parce que nous pouvons démis­sionner ; nos enfants sont punis quand ils trichent à l’école parce qu’ils pourraient plutôt étudier correctement, etc. Mais cette foi en l’autonomie est sans cesse minée par le déterminisme scientifique, comme l’explique de manière convaincante Gazzaniga. Il est heureusement inutile de s’inquiéter, rassure-t-il, parce que la vieille question de savoir si nous sommes libres ou déterminés est la mauvaise question.

La vraie est plutôt : qui est responsable ? Elle permet de donner au concept scientifiquement vide de liberté, sur lequel la vie moderne est encore plus ou moins solidement fondée, des bases plus sérieuses. Car la réponse à la vraie question est que nous sommes responsables : « Nous sommes la loi. » Il faut donc nous en poser une autre : Faut-il « punir ou ne pas punir » ?

Pour y répondre, Gazzaniga avance le fait suivant : « Il s’avère que les modèles théoriques comme expérimentaux, montrent qu’en l’absence de punition, la coopération dans de grands ou petits groupes ne peut pas se maintenir en présence d’électrons libres et qu’elle s’écroule. » Les resquilleurs sont ceux qui trichent, mentent, volent, tuent, etc. pour leur propre profit, tirant avantage de la coopération des autres sans en payer eux-mêmes le prix.

Nous autres humains n’avons connu une telle réussite que parce que nous en sommes venus « à coopérer à coopérer à une échelle massive avec des non-apparentés ». Cette évolution a été renforcée par le développement de l’instinct qui nous fait infliger des peines sévères à ceux qui violent notre morale coopérative : « Punir par la mise hors d’état de nuire, que ce soit par la mort ou le bannissement, s’est traduit par la sélection de traits qui nous rendent plus coopératifs. »

Dès lors, la question qu’il faut poser est la suivante : « Si nous ne neutralisons pas les agresseurs, les non-coopérants ne vont-ils pas prendre le dessus et la société s’effondrer ? » Si c’est bien la vraie question, cela constitue un énorme progrès : l’opposition entre liberté et déterminisme est dépassée, et c’est là une interrogation à laquelle nous pouvons répondre. S’il s’avère que les châtiments sont une nécessité de la vie civilisée, alors nous devons punir ; sinon, nous ne le devons pas – à supposer que Gazzaniga voie juste.

Bien sûr, savoir s’il a raison ou pas est un problème philosophique, et il n’a donc pas de réponse définitive. Mais la manière dont l’auteur transforme la vieille question repose sur une compréhension sans égale du cerveau humain – qui est, au minimum, la surface sur laquelle notre conscience (ou âme) entre en contact avec notre corps, quand bien même il n’est pas selon Gazzaniga le moteur même de la susdite conscience (mais il reconnaît que nous ne comprenons pas encore comment la conscience émerge).

Gazzaniga (avec son maître, le prix Nobel de médecine Roger Sperry) a découvert la scission de la conscience qui résulte de la séparation chirurgicale des deux hémisphères, droit et gauche ; une scission dont la conscience ne s’aperçoit pas. Nous avons accepté nos divisions internes il y a très, très longtemps et, au fil des millénaires, nous nous en sommes servis pour expliquer notre capacité à faire le bien comme le mal : Vénus et Mars, Satan et Dieu, haine et amour, ça et surmoi, puis – avec l’émergence de la psychologie évolutionniste – instincts coopératifs et instincts guerriers. Mais, tandis que nous pouvons nous sentir effectivement influencés par Mars, Satan ou notre instinct guerrier – aussi connu sous le nom de « colère » –, aucune introspection ne pourra jamais révéler ce type d’influence à des patients dont les hémisphères ont été déconnectés.

L’explication est relativement simple : dans l’hémisphère gauche, qui est celui du langage, se trouve le mécanisme de l’âme se cherchant elle-même. Or, s’il est déconnecté de l’hémisphère droit, il ne peut pas accéder à l’activité de celui-ci et se rendre compte de ce qu’il apporte au cerveau considéré comme un tout.

En fait, le cerveau, déconnecté ou non, n’a pas de centre de contrôle, pas de centre de conscience, bref pas de centre, et donc pas de « moi ». Gazzaniga mobilise d’innombrables études scientifiques révélant qu’il est un patchwork de modules spécialisés pour tout, depuis la reconnaissance faciale et le calcul jusqu’à la distinction de soi et des autres.

Il est stupéfiant de constater que ces modules nous font identifier les pensées et les actions de notre esprit comme les nôtres, même lorsqu’elles sont causées par un contrôle externe via des simulations magnétiques transcrâniennes. Il est stupéfiant de penser que notre sens du moi naît d’une douzaine de ces modules travaillant de façon lâche les uns avec les autres – en l’absence de tout moi réel.

Ainsi, d’après Gazzaniga et de nombreux autres scientifiques, eux, vous et moi n’avons qu’une unité imaginaire, créée par notre système nerveux afin de mieux répondre à la demande évolutionnaire de nos milliards de cellules, désireuses de survivre et de se reproduire. Nous ne sommes que le résidu du traitement informatique d’où nous avons émergé. Gazzaniga s’écarte de cette orthodoxie quand il admet l’idée de « causalité descendante », la capacité qu’ont les entités émergentes supérieures d’affecter les entités inférieures d’où elles sont issues et dont elles dépendent. Nous autres entités émergentes avons le pouvoir de contrôler partiellement les cellules dont nous sommes faits.

De la même manière, la société, issue des individus qui la composent, a le pouvoir de nous contrôler en partie. Donc en admettant qu’une société civilisée a besoin du châtiment, nous ne devrions pas être surpris de nous trouver prédisposés – sinon simplement contraints – à accepter la nécessité de la punition, et, à partir de là, de la responsabilité morale et tout ce qu’elle suppose.

N’est-ce pas un comble que cette conclusion de l’ultramoderne science du cerveau fasse écho à la sagesse des anciens ? Pour ma part, je trouve cela rassurant.

 

Cet article est paru dans le quotidien canadien The Globe and Mail le 2 mars 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Pour le bonnet d’âne

L’idéal serait d’être un animal, un véritable animal, sans conscience pour paralyser sa volonté. Mais comme les sentiments peuvent eux aussi se révéler perturbants, être une plante serait encore préférable. Voilà le genre de réflexion qui traverse l’esprit de l’héroïne du roman de Judith Schalansky : Inge Lohmark est professeur de biologie dans un établissement de l’ancienne Allemagne de l’Est promis à la fermeture. Son Dieu s’appelle Darwin et son enseignement se ressent quelque peu de cette vénération : elle considère ses élèves comme des semi-débiles, qu’elle assomme d’interrogations surprises et de cours magistraux. « Elle rejette toute forme de compassion, préférant leur faire sentir qu’elle les tient en son pouvoir, note Jörg Magenau dans le Süddeutsche Zeitung. Pour elle, l’école doit obéir au principe darwinien de la lutte pour la survie. Celui qui est trop bête doit être éliminé. »

Un personnage impitoyable donc, cruel même, mais malgré tout « attachant », estime Ulrich Rüdenauer dans le Tageszeitung. « Ce qui est irritant, mais assez beau dans sa conduite, renchérit Magenau, c’est que tout en étant très politiquement incorrecte, elle n’a pas complètement tort. » 

Matricide d’honneur

Esma, jeune Kurde de Londres, s’apprête à accueillir chez elle un homme dont elle a souvent souhaité la mort et qui finit de purger une lourde peine de prison : son frère Iskender, qui, quatorze ans plus tôt, a tué leur mère. Ce « crime d’honneur », qui donne son titre au dernier ouvrage d’Elif Shafak, est au cœur de toutes les interrogations d’Esma, et l’occasion pour elle de retracer le destin de sa famille, originaire de l’est de la Turquie, sur trois générations. « Elle décrit un monde où règne un code d’honneur qui provoque la mort sociale des hommes ayant échoué à se comporter en hommes, et la mort bien réelle de plusieurs de leurs parentes », souligne Maureen Freely dans le Guardian. Or Shafak montre que les femmes ont leur part de responsabilité dans ce système : notamment en élevant leurs fils comme des « sultans ». 

Tourments d’exilés

« Comment savoir quand il faut fuir ? Dans toutes les histoires de guerre et de révolution, il existe une démarcation mystérieuse entre ceux qui savent partir et ceux qui meurent pour être restés », note David Marr dans The Monthly à propos du roman Tout ce que je suis. L’Australienne Anna Funder y reconstitue le destin d’un groupe d’Allemands exilés en Angleterre dans les années 1930, artistes et militants politiques, qui, pour beaucoup, vivaient sous les feux de la rampe et « se retrouvent non seulement loin de leur pays, mais aussi de leur langue et de leur public », poursuit Marr. Ils ne bénéficient que d’une protection précaire des Britanniques qui leur interdisent toute activité politique et menacent de les extrader s’ils persistent à vouloir alerter le monde du danger nazi. Parmi ces personnages bien réels : le dramaturge Ernst Toller, l’un des plus joués de la République de Weimar, qui finira par se pendre à New York en 1939 ; Ruth Blatt, morte en 2001 à Melbourne, après avoir raconté son histoire à Funder ; et Dora Fabian, cousine de Blatt et maîtresse de Toller, retrouvée mystérieusement « suicidée » dans un appartement londonien, peut-être victime de la Gestapo.

Si la presse australienne a salué la qualité de l’ouvrage, la critique d’outre-Manche s’est montrée plus réservée, le jugeant en général inférieur à Stasiland (Héloïse d’Ormesson, 2008), l’essai qui avait révélé Funder. Mais l’intéressée a une explication toute trouvée. Comme elle l’avoue à The Australian, « c’est un livre assez embarrassant pour les Britanniques ». 

Tensions tibétaines

Depuis une dizaine d’années, le romancier Fan Wen explore les régions reculées des confins du Yunnan, du Sichuan et du Tibet pour brosser le portrait de cet espace où cohabitent de nombreuses communautés religieuses et ethniques (missionnaires catholiques, fonctionnaires et militaires Han, chamans Naxi, et Tibétains bouddhistes). Non sans conflits, parfois. L’auteur a ainsi découvert des vestiges et des documents témoignant des heurts passés. À commencer par la tombe de Maurice Tornay, missionnaire suisse tué par les Tibétains en 1949. Fan Wen (lui-même catholique) a tiré de cette histoire une saga que saluent les critiques. « Cette trilogie couvre le XXe siècle, allant et venant d’une décennie à l’autre en épousant le sens non linéaire du temps tibétain, s’enthousiasme le China Daily. L’imagination de Fan Wen semble être à son meilleur quand il fait léviter les bouddhas vivants et intervenir les chamans, mais ses intrigues sont solidement ancrées dans le passé haut en couleur de la région. Voilà en somme un roman historique mâtiné par petites touches de “réalisme surnaturel”. »

Mandela le rouge

« Je n’ai jamais été membre du Parti communiste. » Selon l’historien Stephen Ellis, ce passage de la déclaration de Nelson Mandela lors du procès de Rivonia, en 1964, était un mensonge. Le père de la « nation arc-en-ciel » a bien, dit-il, appartenu au South African Communist Party (SACP), et sans doute même siégé à son Comité central. Ellis n’est pas un auteur que l’on peut prendre à la légère : professeur à l’Université libre d’Amsterdam, cet africaniste de renom connaît tout de l’histoire récente du pays. À l’appui de sa thèse, il cite un document déniché dans les archives de l’université de Cape Town – les minutes d’une réunion secrète du SACP en 1982, au cours de laquelle un participant mentionne Mandela comme ancien membre du parti.

La proximité du SACP avec l’African National Congress (ANC) n’est certes pas une découverte : les deux partis se partagent aujourd’hui le pouvoir dans le cadre d’une alliance tripartite avec la centrale syndicale COSATU. En revanche, la question de l’appartenance de Mandela au Parti est l’objet d’un débat récurrent. Officiellement, les dirigeants de l’ANC ont toujours nié cette accusation par laquelle le régime de Pretoria cherchait à discréditer la lutte contre l’apartheid. Comme le résume l’écrivain sud-africain Rian Malan – l’un des plus virulents détracteurs de l’ANC au pouvoir – dans le Wall Street Journal : en pleine Guerre froide, « le fait que Mandela appartînt à une organisation prosoviétique ne risquait pas de lui valoir beaucoup d’amis dans le monde libre ».

Mais si elle écorne le mythe du rassembleur libéral, la fréquentation du Parti communiste par « Madiba » (le nom de clan de Mandela) témoigne surtout de son sens tactique : « Au début des années 1950, la lutte armée était devenue inévitable à ses yeux, une conviction renforcée par le massacre de Sharpeville en 1960 », lit-on dans le Telegraph (1). « Après l’événement, d’autres dirigeants de l’ANC se rangèrent au point de vue de Mandela, mais il leur manquait les armes et le soutien financier. Celui-ci est donc allé chercher de l’aide auprès des communistes, avec lesquels il entretenait déjà des contacts étroits en raison de leur opposition à l’apartheid. » C’est à cette époque que les deux entités donnèrent naissance au groupe armé Umkhonto we Sizwe (« Lance de la nation »). Mais, insiste Ellis, « Mandela n’était pas réellement converti à la cause communiste. Il s’agissait seulement pour lui d’un choix opportuniste ».

Le plus dérangeant est donc ailleurs, dans le tableau que l’auteur brosse du fonctionnement de l’ANC après son interdiction (en 1960) et l’incarcération de ses principaux cadres à Robben Island. « Son livre montre comment, durant les années d’exil – c’est-à-dire les décennies 1960, 70 et 80 –, le SACP exerçait une influence quasiment dominante sur le Congrès, d’un point de vue tant organisationnel qu’idéologique », résume Shaun de Waal dans le Mail & Guardian de Johannesburg. Cette mainmise a, selon Malan, produit un délitement dramatique : « Après 1969, les camps de l’organisation passèrent sous le contrôle d’un appareil sécuritaire intransigeant, dont les membres formés par des agents est-allemands réservaient un traitement stalinien à toute forme de dissension interne. Quiconque critiquait la direction du mouvement était accusé de vouloir l’affaiblir. » Obsédés par les « ennemis de l’intérieur », les chefs de l’ANC en Angola, en Zambie ou en Ouganda n’hésitèrent pas à ordonner la torture et l’exécution de certains de leurs camarades. Un climat de terreur qui ne les empêchait pas de se livrer eux-mêmes à des détournements et trafics en tous genres, si bien que « la frontière entre la lutte clandestine légitime et la criminalité pure et simple finit par s’estomper », rappelle de Waal. Et de souligner le lien manifeste entre cette culture de corruption généralisée et les scandales qui éclaboussent aujourd’hui nombre de dirigeants du pays. Comme l’explique le quotidien The Witness, « c’est la tradition intolérante de l’ANC en exil qui a dominé la vie politique après la libération, et non celle des anciens de Robben Island, plus fédératrice ».

Chasse aux sabres au Japon

En 1588, Toyotomi Hideyoshi, qui s’apprêtait à parachever l’unification du Japon après un siècle de guerres civiles, promulgua un édit ordonnant de collecter les armes dans tous les villages des territoires sous son contrôle. Poursuivie sans relâche, cette politique est restée célèbre dans l’histoire japonaise, sous le sobriquet de « chasse aux sabres ».

Au XVIe siècle, l’incontestable domination de la société par la violence guerrière a pu véhiculer une imagerie inexacte de campagnards sans défense face aux exactions des samouraïs, comme dans le célèbre film d’Akira Kurosawa, Les Sept Samouraïs. Les rapports de collectes d’armes nous donnent une image bien différente : outre des monceaux d’armes blanches de toutes sortes, dont bien entendu des sabres, emblèmes de la condition guerrière, ils possédaient même parfois des arquebuses et des armures. Les sociétés villageoises de la fin du Moyen Âge apparaissent saturées d’armes, ce qui rendait d’autant plus nécessaire leur confiscation pour s’assurer que les campagnes se soumettraient effectivement aux exigences du nouveau pouvoir. Durant les guerres civiles, l’armement des paysans était non seulement une obligation pour assurer leur sécurité, mais aussi la conséquence de l’accroissement des effectifs des troupes seigneuriales et de l’autonomie conquise par les communes paysannes de certaines régions, qui n’hésitaient pas à s’opposer vigoureusement à la domination de tout pouvoir guerrier extérieur. Fujiki Hisashi replace la « chasse aux sabres » dans le contexte de la construction d’un nouveau régime qui entend aussi redéfinir la condition guerrière pour mettre fin à la mobilité sociale caractéristique de la fin du Moyen Âge et séparer les samouraïs des villages, afin de mieux contrôler les uns et les autres.

Fujiki Hisashi montre que, jusqu’à la fin des Tokugawa (en 1867), on trouvait encore des armes dans des villages, sabres ou armes à feu (pour la chasse par exemple). Les pouvoirs seigneuriaux ou shogunaux le toléraient, dans certaines limites. La « chasse aux sabres » se poursuit jusqu’après la défaite de 1945, sous l’occupation américaine.

 

Rêver d’un âne en Tchéquie

« Connaissez-vous la personne qui fait le ménage chez vous ? » Ce slogan d’une campagne de sensibilisation au sort des étrangers en République tchèque en dit long sur leur niveau d’intégration. Comme le montre Petra Hulová dans son roman « Tchéquie, terre promise », l’immigration demeure un phénomène relativement récent et méconnu dans cet ancien pays communiste. Habituée à se glisser dans la peau de marginaux – ses précédents livres mettaient en scène une prostituée et une militante d’extrême gauche –, l’auteure crée ici le personnage d’Olga, une Ukrainienne fraîchement débarquée à Prague pour travailler (c’était immanquable) comme femme de ménage.

Celle-ci raconte dans un langage cru son quotidien misérable, ses rapports avec un mari dominateur (un ouvrier du bâtiment, forcément, qui fricote de plus avec la mafia ukrainienne) et ses déconvenues avec les Tchèques, « des individus pourris gâtés et égocentriques, qui ne manquent de rien et perdent leur temps avec des fadaises comme l’art alternatif ou la spiritualité », résume le site iHned. Caricatural ? Au contraire, Hulová a pris soin de doter ses personnages d’un solide sens de l’humour et fait lentement dériver son intrigue vers le surréalisme, pour mieux prendre à rebours les clichés. Olga finit ainsi par ouvrir une agence matrimoniale pour aider les femmes tchèques à trouver un mari ukrainien. Elle gagne assez d’argent pour faire venir sa fille mais, à son grand désespoir, « l’adolescente rejette la société occidentale. Les centres commerciaux ne l’intéressent pas, elle ne rêve que d’une chose : avoir un âne. Et elle finit par retrouver ses racines, auxquelles ses parents l’ont arrachée », rapporte le site iLiteratura, qui note que « ce conflit opposant non pas la majorité tchèque et la minorité ukrainienne, mais interne à cette dernière, est finalement le plus intéressant du livre ».