Êtes-vous habitué aux livres qui développent de grandes thèses ? Si c’est le cas, Le Libre Arbitre et la Science du cerveau pourrait vous surprendre : il s’achève comme il a commencé, sur une interrogation. Mais c’est précisément la reformulation par Michael Gazzaniga de la grande et antique question « Sommes-nous libres ou déterminés ? » qui rend son ouvrage si stimulant.
La vie moderne, avec son droit, ses échanges commerciaux et sa morale ordinaire, est fondée sur l’idée que nous sommes libres. Les meurtriers vont en prison parce qu’ils ont délibérément tué ; notre travail ne relève pas de l’esclavage parce que nous pouvons démissionner ; nos enfants sont punis quand ils trichent à l’école parce qu’ils pourraient plutôt étudier correctement, etc. Mais cette foi en l’autonomie est sans cesse minée par le déterminisme scientifique, comme l’explique de manière convaincante Gazzaniga. Il est heureusement inutile de s’inquiéter, rassure-t-il, parce que la vieille question de savoir si nous sommes libres ou déterminés est la mauvaise question.
La vraie est plutôt : qui est responsable ? Elle permet de donner au concept scientifiquement vide de liberté, sur lequel la vie moderne est encore plus ou moins solidement fondée, des bases plus sérieuses. Car la réponse à la vraie question est que nous sommes responsables : « Nous sommes la loi. » Il faut donc nous en poser une autre : Faut-il « punir ou ne pas punir » ?
Pour y répondre, Gazzaniga avance le fait suivant : « Il s’avère que les modèles théoriques comme expérimentaux, montrent qu’en l’absence de punition, la coopération dans de grands ou petits groupes ne peut pas se maintenir en présence d’électrons libres et qu’elle s’écroule. » Les resquilleurs sont ceux qui trichent, mentent, volent, tuent, etc. pour leur propre profit, tirant avantage de la coopération des autres sans en payer eux-mêmes le prix.
Nous autres humains n’avons connu une telle réussite que parce que nous en sommes venus « à coopérer à coopérer à une échelle massive avec des non-apparentés ». Cette évolution a été renforcée par le développement de l’instinct qui nous fait infliger des peines sévères à ceux qui violent notre morale coopérative : « Punir par la mise hors d’état de nuire, que ce soit par la mort ou le bannissement, s’est traduit par la sélection de traits qui nous rendent plus coopératifs. »
Dès lors, la question qu’il faut poser est la suivante : « Si nous ne neutralisons pas les agresseurs, les non-coopérants ne vont-ils pas prendre le dessus et la société s’effondrer ? » Si c’est bien la vraie question, cela constitue un énorme progrès : l’opposition entre liberté et déterminisme est dépassée, et c’est là une interrogation à laquelle nous pouvons répondre. S’il s’avère que les châtiments sont une nécessité de la vie civilisée, alors nous devons punir ; sinon, nous ne le devons pas – à supposer que Gazzaniga voie juste.
Bien sûr, savoir s’il a raison ou pas est un problème philosophique, et il n’a donc pas de réponse définitive. Mais la manière dont l’auteur transforme la vieille question repose sur une compréhension sans égale du cerveau humain – qui est, au minimum, la surface sur laquelle notre conscience (ou âme) entre en contact avec notre corps, quand bien même il n’est pas selon Gazzaniga le moteur même de la susdite conscience (mais il reconnaît que nous ne comprenons pas encore comment la conscience émerge).
Gazzaniga (avec son maître, le prix Nobel de médecine Roger Sperry) a découvert la scission de la conscience qui résulte de la séparation chirurgicale des deux hémisphères, droit et gauche ; une scission dont la conscience ne s’aperçoit pas. Nous avons accepté nos divisions internes il y a très, très longtemps et, au fil des millénaires, nous nous en sommes servis pour expliquer notre capacité à faire le bien comme le mal : Vénus et Mars, Satan et Dieu, haine et amour, ça et surmoi, puis – avec l’émergence de la psychologie évolutionniste – instincts coopératifs et instincts guerriers. Mais, tandis que nous pouvons nous sentir effectivement influencés par Mars, Satan ou notre instinct guerrier – aussi connu sous le nom de « colère » –, aucune introspection ne pourra jamais révéler ce type d’influence à des patients dont les hémisphères ont été déconnectés.
L’explication est relativement simple : dans l’hémisphère gauche, qui est celui du langage, se trouve le mécanisme de l’âme se cherchant elle-même. Or, s’il est déconnecté de l’hémisphère droit, il ne peut pas accéder à l’activité de celui-ci et se rendre compte de ce qu’il apporte au cerveau considéré comme un tout.
En fait, le cerveau, déconnecté ou non, n’a pas de centre de contrôle, pas de centre de conscience, bref pas de centre, et donc pas de « moi ». Gazzaniga mobilise d’innombrables études scientifiques révélant qu’il est un patchwork de modules spécialisés pour tout, depuis la reconnaissance faciale et le calcul jusqu’à la distinction de soi et des autres.
Il est stupéfiant de constater que ces modules nous font identifier les pensées et les actions de notre esprit comme les nôtres, même lorsqu’elles sont causées par un contrôle externe via des simulations magnétiques transcrâniennes. Il est stupéfiant de penser que notre sens du moi naît d’une douzaine de ces modules travaillant de façon lâche les uns avec les autres – en l’absence de tout moi réel.
Ainsi, d’après Gazzaniga et de nombreux autres scientifiques, eux, vous et moi n’avons qu’une unité imaginaire, créée par notre système nerveux afin de mieux répondre à la demande évolutionnaire de nos milliards de cellules, désireuses de survivre et de se reproduire. Nous ne sommes que le résidu du traitement informatique d’où nous avons émergé. Gazzaniga s’écarte de cette orthodoxie quand il admet l’idée de « causalité descendante », la capacité qu’ont les entités émergentes supérieures d’affecter les entités inférieures d’où elles sont issues et dont elles dépendent. Nous autres entités émergentes avons le pouvoir de contrôler partiellement les cellules dont nous sommes faits.
De la même manière, la société, issue des individus qui la composent, a le pouvoir de nous contrôler en partie. Donc en admettant qu’une société civilisée a besoin du châtiment, nous ne devrions pas être surpris de nous trouver prédisposés – sinon simplement contraints – à accepter la nécessité de la punition, et, à partir de là, de la responsabilité morale et tout ce qu’elle suppose.
N’est-ce pas un comble que cette conclusion de l’ultramoderne science du cerveau fasse écho à la sagesse des anciens ? Pour ma part, je trouve cela rassurant.
Cet article est paru dans le quotidien canadien The Globe and Mail le 2 mars 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.