Dans les Lettres persanes, Montesquieu mettait en scène le regard faussement étonné d’un couple de Persans pour éclairer le propre de la société française, invisible à ses yeux. Or, en Perse même, une tradition littéraire pluriséculaire s’emploie à offrir à la société une sorte de miroir intérieur, parfois très sévère. On le voit déjà chez le poète Hâfez, au XIVe siècle (1). Les intellectuels de l’époque de la Révolution constitutionnelle du début du XXe siècle ont eux aussi produit des jugements très critiques sur la mentalité des Iraniens. Citons « Récit de voyage d’Ibrahim Beg ou fléau de l’intolérance », par Zeyn al-Abedin Maraghei. La tradition se poursuit tout au long du siècle, d’abord avec Jamalzadeh, le fondateur de la littérature moderne iranienne, célèbre pour son recueil de nouvelles « Il était une fois », paru en 1921. Un autre jalon fut un livre écrit dans les années 1960 par Mehdi Bazargan, le futur Premier ministre de Khomeiny après la révolution du 1979. « Les arrangements des Iraniens » fut maintes fois réédité. Après quoi il faut attendre la fin de la guerre contre l’Irak pour voir une série d’auteurs s’interroger à nouveau en profondeur sur l’identité iranienne. Avec des titres explicites : « Comment sommes-nous devenus ce que nous sommes ? À la recherche des racines de notre retard », de Ziba Kalam Sadegh, paru en 1995 et réédité dix-huit fois (2). Chacun de ces livres mériterait d’être traduit. Ils ont été tirés à un petit nombre d’exemplaires mais la plupart réédités à plusieurs reprises, malgré la censure. Ils nourrissent blogs et réseaux sociaux.
C’est en 2001, sous le régime réformiste du modéré Khatami, que Naraghy Hassan publie « Sociologie ordinaire », réédité seize fois. Le succès fut tel que l’auteur lui-même, un fonctionnaire aujourd’hui à la retraite, s’en étonna. Il y brosse un portrait sans concession des cadres dirigeants, des responsables politiques, des Iraniens en général et de lui-même. Il dénonce les exécutions des opposants et le manque d’expérience des dirigeants actuels. Sa thèse principale : gouvernants et gouvernés sont à l’image les uns des autres. Écrit dans un langage simple, imagé, l’ouvrage est le fait d’un sage qui aime son pays, sa culture et ses compatriotes.