Diamants maudits

Quel est le rapport entre les bijouteries de la 47e Rue, à New York, et les amputés de Sierra Leone ? La réponse est dans le titre de l’ouvrage du journaliste Greg Campbell Diamants de sang. Sorti en 2002 outre-Atlantique, ce livre, qui a inspiré un film éponyme, décortique le fonctionnement de la contrebande des diamants de Sierra Leone dans les années 1990. Le pays est alors déchiré par une guerre civile d’une rare cruauté, dans laquelle les enfants soldats sont enrôlés en masse et les mutilations pratiquées à grande échelle. L’enjeu ? Le contrôle des mines. Campbell montre le rôle trouble joué par l’industrie du secteur et avant tout par le géant sud-africain De Beers, qui, comme le rapporte Alan Cowell dans le New York Times, « finit par voir la menace que représentent ces diamants dont les seigneurs de la guerre locaux font commerce pour s’acheter des armes, et retourna sa veste, se faisant le porte-drapeau de la probité, après des décennies d’opacité ». « Campbell, poursuit le journaliste, raconte cette histoire complexe depuis une perspective personnelle, acquise sur le terrain. »

Le cœur du mystère

À propos de ce dossier sur les serial killers, un ami anglais de Books, bon connaisseur du monde des grands criminels, nous a simplement envoyé ce mot : « Pour moi, l’existence des tueurs en série pose de manière particulièrement aiguë la question de savoir si l’on est en droit de dire ou de se dire, au terme de l’analyse : “Ça y est, maintenant je comprends, je tiens l’explication.” » Et de citer Hamlet, quand celui-ci, après avoir obligé Guildenstern à reconnaître son incapacité de sortir la moindre harmonie des trous d’une flûte, lui assène : « Why look you know, how unworthy a thing you made of me ! You would play upon me ; you would seem to know my stops ; you would pluck out the heart of my mystery… » (« Eh bien ! Vois maintenant le peu de cas que tu fais de moi. Tu veux jouer de moi, tu veux avoir l’air de connaître mes trous ; tu veux arracher le cœur de mon mystère, depuis la note la plus basse jusqu’au sommet de la gamme. Et pourtant, ce petit instrument qui est plein de musique, qui a une voix admirable, tu ne sais pas le faire parler. Sang-dieu ! Crois-tu qu’il soit plus aisé de jouer de moi que d’une flûte ? Prends-moi pour l’instrument que tu veux, tu pourras me froisser, tu ne sauras jamais jouer de moi. »)

Dans sa prison de haute sécurité dans le Yorkshire, le tueur en série Dennis Nilsen note pour sa part : « Quand on est piégé par son “dialogue intérieur” avec soi-même on ne peut que faire des conjectures sur les sentiments réels de ces “autres” qui sont en dehors de vous-même. Aussi projette-t-on ses propres sentiments sur eux pour remplir le vide. Nous avons créé une réponse émotionnelle à l’intérieur de nous et pour nous et ainsi la créons dans et “pour” les autres. » Il dit aussi : « Les actions de l’homme et ses contradictions […] vont continuer à échapper à la rigueur de la science exacte. » C’est son regard qui illustre la couverture de ce numéro, saisi par un photographe par la fente d’un fourgon.

 

Éloge du coude

Dans son second livre de Mémoires, L’Audace d’espérer, Barack Obama raconte qu’en 2004, élu sénateur, il fut invité avec d’autres à un petit déjeuner à la Maison-Blanche. Bush le prit à part pour le féliciter, puis se tourna vers un assistant qui pressa dans sa main présidentielle une grosse goutte de gel désinfectant. Le geste a été remarqué et Bush fut accusé de racisme et de « germaphobie » (rien à voir avec la germanophobie). La galerie n’avait pas observé que le Président avait offert à Obama d’en prendre lui aussi ; ce que le jeune sénateur a accepté.

Quantité de maladies plus ou moins graves se propagent par la main. Un calcul rapide a montré qu’un président américain serre environ 65 000 mains par an, ce qui invite à se demander pourquoi ils ne meurent pas tous avant la fin de leur mandat. Dans les sociétés occidentales avancées, tout le monde est plus ou moins au courant du risque encouru, au point que cela induit des conduites frisant la paranoïa. Jessica Herzstein, médecin à Washington et spécialisée dans la santé sur le lieu de travail, confie au New Yorker combien elle est « choquée de voir le nombre de personnes qui ne touchent plus la rampe de l’escalier ». Le marché des désinfectants pour les mains approche le milliard de dollars et les recommandations alarmistes des organismes publics de santé se multiplient. Elles se justifient pleinement pour les employés des hôpitaux, dont les négligences contribuent à l’augmentation des infections nosocomiales, responsables de nombreuses pathologies et décès (800 000 infections en France et 4 200 morts pour la dernière année connue).

Concernant la vie courante, les autorités de santé américaines recommandent de ne pas mettre la main devant la bouche quand on tousse ou éternue, mais plutôt le coude ou la partie supérieure du bras. Car beaucoup de précautions prises instinctivement ou intuitivement ont l’effet inverse de celui recherché. Ainsi des pinces pieusement placées devant chaque plat sur le buffet de petit déjeuner des bons hôtels. Si je prends un petit pain avec mes doigts, observe David Owen dans le New Yorker, il y a des chances que je ne touche que ce petit pain et pas les autres. En revanche la pince a servi à tous les clients de l’hôtel. Ce ridicule objet est, paraît-il, un « fomite », autrement dit un vecteur passif. Des vecteurs passifs, il y en a à revendre : nappes de restaurant, boutons de porte, stéthoscopes… et bien sûr, rampes d’escalier. Pour ceux que ce genre de sujet préoccupe, il faut savoir que les seuls désinfectants efficaces et sans effets induits nocifs sont les produits à base d’alcool. Pas d’alcool à 90 %, mais à 70 %, pour des raisons qu’on ne s’explique pas très bien. L’alcool tue même le virus du sida. En quoi la modernité rejoint la sagesse antique : les Égyptiens utilisaient du vin pour préparer leurs momies (l’histoire ne dit pas quel en était le degré d’alcool). Pour revenir au coude, sujet réel de cet article, Nathan Wolfe, spécialiste des virus à Oxford, observe une autre sagesse, celle des Japonais, qui ont inventé, si l’on ose dire, la poignée de coude. Pourquoi se serrer la main quand on peut se pousser du coude ?

La barbarie des vainqueurs

Le coup de pistolet qu’Hitler s’est tiré dans la tête, le 30 avril 1945, n’a pas vraiment mis fin aux hostilités en Europe, loin de là. De 1945 à 1950, les atrocités se sont poursuivies, comme le montre l’ouvrage de l’historien anglais Keith Lowe, L’Europe barbare.

La nouvelle tragédie commence sur fond de décombres et d’effondrement moral, le plus grave de tous : « La guerre avait fait voler en éclats les institutions, l’autorité et surtout les codes éthiques traditionnels », rappelle Peggy Hollinger dans le Financial Times. Et l’Europe s’est abandonnée à son irrépressible pulsion de vengeance, d’abord naturellement dirigée contre les Allemands, comme l’explique Michael Burleigh dans The Telegraph : « Des gardiens de camp ont été déchiquetés, parfois sous l’œil impassible des soldats alliés. Des populations civiles ont été agressées, souvent avant d’être brutalement expulsées pour mettre un terme au problème des minorités que les nazis avaient exploité sans vergogne pour justifier la guerre. » La soif généralisée de vengeance a aussi été étanchée au détriment des femmes. « Toutes les guerres provoquent des viols. Mais la quantité de sévices sexuels immédiatement après la capitulation – notamment de femmes allemandes par les soldats alliés – est sans précédent », poursuit Peggy Hollinger. La France, quant à elle, se voit pointée du doigt pour l’indigne traitement réservé aux « collaboratrices horizontales » : « C’est comme si les mâles français en avaient profité pour réaffirmer leur masculinité après la “soumission efféminée” de Vichy envers Hitler », n’hésite pas à suggérer Ian Thomson dans un autre article du Telegraph.

D’une manière plus générale, « la vengeance a servi de prétexte, partout où existaient des conflits latents, pour s’en prendre aux ennemis traditionnels. Les Croates ont massacré les Serbes, avec des techniques empruntées aux Allemands. Les Ukrainiens ont tué les Polonais. Les Hongrois ont éliminé les Slovaques. Les communistes, brutalement réprimés pendant la guerre, ont voulu s’emparer du pouvoir au prix de crimes épouvantables », écrit encore Peggy Hollinger. Jusqu’aux Juifs eux-mêmes, victimes « d’un surcroît d’antisémitisme », déplore Jonathan Yardley, qui ajoute cet amer constat : « Le processus au terme duquel l’Europe orientale s’est retrouvée moins multiculturelle qu’à n’importe quel autre moment de son histoire est hélas toujours en cours, comme la tragédie bosniaque ne l’a que trop clairement montré. » 

« Pourquoi Keith Lowe nous inflige-t-il donc cette éprouvante description, bourrée de détails horribles ? » fait mine de s’interroger l’historien britannique Richard Overy dans le New Stateman. « Parce que, répond-il, cette tragédie ne doit pas être occultée, si l’on ne veut pas qu’elle revienne hanter nos sociétés européennes. »

Dans la tête des tueurs en série – Si loin, si proches

Pour se faire une idée de ce qu’un tueur en série a dans la tête, le lecteur pourra aller directement à la lettre écrite par le « vampire de Düsseldorf » à son psychiatre, à ce que dit un Michel Fourniret ou un Guy Georges, ou à ce qu’écrit une Aileen Wuarnos, (car il y a aussi des femmes). Surtout, il pourra lire les étonnants propos de Dennis Nilsen. C’est le plus intelligent des tueurs en série connus, si par « intelligence » on entend la faculté de réfléchir sur soi-même et autrui. Mais comme l’expliquent chacun à leur manière les criminologues américains Jack Levin et James Fox, le psychiatre Daniel Zagury ou encore le spécialiste Stéphane Bourgoin, même si l’on retrouve des similitudes, parfois troublantes, et si l’on peut camper des catégories, aucun meurtrier en série ne ressemble vraiment à un autre. Contrairement aux tueurs dits de masse, comme Anders Breivik, ils ne cherchent d’ailleurs pas à s’imiter entre eux, encore moins à se montrer. Et, n’en déplaise aux amateurs de cinéma et de séries télévisées, ils ne ressemblent pas aux « héros » du Silence des agneaux, de Seven ou de Dexter. Ils sont beaucoup plus proches de nous. À lire nos deux criminologues, ce sont des êtres plutôt ordinaires, dont certaines facultés et tentations, fort répandues dans la population générale, ont été poussées à l’extrême. À lire le psychiatre expert, dans la plupart des cas, leur pathologie n’exclut pas leur responsabilité, car, au moins à partir de la deuxième fois, ils agissent avec préméditation.

 

Dans ce dossier :

Assagistic

« Dans un roman, même si c’est faux c’est vrai. Dans un essai, même si c’est vrai c’est faux. Ainsi me répondit un élève à qui je demandais de comparer l’écriture romanesque et l’écriture assagistique. »

D. P.

La question posée dans le numéro précédent était : On parle d’une production littéraire, romanesque, poétique, philosophique, mais nous n’avons pas d’adjectif qui se rapporte au nom « essai ». Ce mot existe-t-il dans une autre langue ?

Nous avons reçu ce courrier de Jesús Iglesias (Belgique) : On dirait qu’à nouveau le français est la seule langue romane à ne pas avoir le mot de ce mois. En effet, en espagnol on dit « ensayístico », « assagístic » en catalan, « ensaistico » en portugais, « saggistico » en italien, « eseistic » en roumain.

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant »  Comment nommer cet individu parfaitement insupportable, dont vous préféreriez qu’il n’existe pas, au point que l’envie taraude votre communauté de l’éliminer discrètement ? Je sais que le mot existe dans une langue au moins. Et vous ?

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Les pionniers de la révolution industrielle

L’ancien banquier Charles R. Morris est considéré comme l’un des rares auteurs à avoir pressenti, avec Le Grand Krach du crédit (Valor), la crise des subprimes aux États-Unis. Mais c’est aux débuts flamboyants de l’économie américaine, plutôt qu’à ses récents revers, qu’il s’intéresse aujourd’hui. Il retrace en effet les décennies qui, au début du XIXe siècle, ont pavé la voie de la grande révolution industrielle à venir après la fin de la guerre de Sécession. Et il le fait, selon le New York Times, en apportant « des données originales et des corrections pertinentes » eu égard aux idées communes sur le sujet. Par exemple, « alors que des générations d’historiens ont souligné l’influence de la technologie militaire sur les innovations civiles, Morris affirme que la production de masse dans les manufactures, qu’il s’agisse de l’horlogerie ou de l’ameublement, commença plus tôt et joua un rôle plus important qu’on ne le pense en général ». Et ce grâce à des hommes ingénieux, aujourd’hui complètement oubliés – l’horloger Eli Terry, l’armurier Thomas Blanchard ou le concepteur de machines à vapeur George H. Corliss –, dont les innovations furent au moins aussi déterminantes pour l’économie du pays que ne le seraient un peu plus tard les empires bâtis par les célèbres Carnegie ou Rockefeller. 

Books en a déjà parlé

Coup de sang (Splendeurs et misères de l’orgueil masculin), d’Enrique Serna, traduit de l’espagnol par François Gaudry, Métailié, 336 p., 20 €, voir Books, n° 18, décembre 2010-janvier 2011, p. 90.

D’après saint Augustin, avant le péché originel, Adam contrôlait parfaitement ses érections. Ayant perdu cette faculté enviable, les hommes vivent une relation complexe avec leur sexe, comme le montre ce roman du Mexicain Enrique Serna, véritable radiographie de la masculinité à travers trois personnages.

Quattrocento, de Stephen Greenblatt, traduit de l’anglais par Cécile Arnaud, Flammarion, 350 p., 21,90 €, voir Books, n° 30, mars 2012, p. 89.

L’universitaire américain Stephen Greenblatt montre les conséquences incalculables qu’eut, à la Renaissance, la redécouverte du De rerum natura. Le poème de Lucrèce, dont la doctrine matérialiste avait rebuté les Pères de l’Église, fut célébré par tous les humanistes, de Machiavel à Jefferson en passant par Montaigne, et serait, à en croire Greenblatt, le ciment intellectuel du monde moderne. Quattrocento a reçu le National Book Award 2011 et le prix Pulitzer 2012.

Histoire des Arabes, d’Eugene Rogan, traduit de l’anglais par Michel Bessières, Perrin, 740 p., 26 €, voir Books, n° 20, mars 2011, p. 25.

Une histoire moderne du monde arabe (depuis 1517) vue comme l’expression d’une perpétuelle impuissance. Books avait consacré un long article à cet ouvrage dans son dossier de mars 2011 « Les Arabes face à leur histoire ».

Marie, pleine de rage

C’est un court roman dont « l’auteur vivrait, si le Vatican se piquait d’émettre des fatwas, sous protection policière permanente », lit-on dans le Sunday Times. Car l’Irlandais Colm Tóibín reconsidère avec ce monologue l’une des figures les plus sacrées du Nouveau Testament, Marie. La femme qui s’exprime ici n’est pas une Vierge gracieuse, mais une mère meurtrie qui reçoit, dans la pénombre de sa maison d’Éphèse, deux visiteurs (dont l’un est probablement saint Jean) venus recueillir sa version de la vie et de la mort de Jésus. « En proie à la colère plutôt que prête à l’acceptation », comme l’écrit Alex Clark dans le Guardian, elle raconte ce fils devenu pour elle un étranger (« sa voix fausse, son ton emprunté ») à mesure qu’il se mettait à prêcher et que l’entouraient ses disciples (« des idiots, des fous, des frustrés et des bègues ») ; cette « énergie aveugle » qui l’emplissait chaque jour un peu plus ; et pour finir, son agonie à lui, dépourvue de tout stoïcisme christique (une fois clouté le premier poignet, il fit « tout pour que l’on n’étende pas son deuxième bras ») et son impuissance à elle, qu’elle ne tente en rien de dissimuler (« la souffrance était sienne, non mienne »). Tóibín offre ici un texte « redoutablement étrange et profond », salue Clark. 

Dessine-moi une symphonie

Comment rendre par le dessin le processus de création d’une œuvre musicale ? L’auteure de cet album jeunesse consacré à Antonín Dvorák a mis quatre ans à trouver la réponse, aidée en cela par une musicologue. « Parfois, des dessins plus grands que les autres débordent sur plusieurs cases, comme un legato dans une mélodie », explique-t-elle au quotidien tchèque Lidové noviny. « À d’autres moments, l’illustration se fond dans un arrière-plan ocre brun, comme si le volume de la musique baissait, pour repartir de plus belle. J’ai aussi choisi d’utiliser l’aquarelle et la gouache afin que les images tremblent, évoquant un vibrato… » La mise en pages du livre est en soi un hommage à la musique de Dvorák : des mesures se trouvent reproduites en haut des pages, qui donnent une idée de la complexité de ses compositions ; et l’ouvrage – dont l’ouverture reproduit des œuvres de jeunesse du musicien – s’achève avec Armida, son dernier opéra. Entre-temps, quatre doubles pages ont présenté des extraits de partitions de ses créations les plus célèbres (les Danses slaves, le Te Deum, l’opéra Roussalka et la fameuse Symphonie du Nouveau Monde), le tout agrémenté de tons bruns et bleus, censés plonger le lecteur dans l’atmosphère du XIXe siècle. « Un exemple parfait de synergie entre musique et arts plastiques », salue une critique du site iLiteratura