La Suisse, terre de psychanalyse

On l’ignore souvent, mais la reconnaissance internationale de la psychanalyse est venue de Suisse. Alors qu’en Allemagne les théories du trop iconoclaste Sigmund Freud étaient « aveuglément rejetées, voire vilipendées, les Suisses les prirent dès le départ au sérieux », rappelle la psychanalyste Sabine Richebächer dans le Neue Zürcher Zeitung, à l’occasion de la publication de la correspondance inédite entre Freud et Eugen Bleuler. Ce dernier dirigeait une clinique psychiatrique et enseignait à Zurich. « Avec lui, pour la première fois, un professeur d’université prenait fait et cause pour la psychanalyse », note Richebächer. Son échange épistolaire avec le père de la discipline s’étend sur plus de trente ans, de 1904 à 1937. Il fut particulièrement intense entre 1910 et 1914, peu après la création de l’Association psychanalytique internationale.

On connaissait jusqu’à présent surtout la correspondance entre Freud et le brillant assistant de Bleuler, C. G. Jung. « Ces lettres constituent une seconde source essentielle, qui permet de réévaluer le rôle du directeur de clinique Bleuler et son originalité, soutient Richebächer. Contrairement à ce qui se passa avec Jung, cette relation, malgré des périodes d’éloignement, ne connut pas de rupture brutale et irrémédiable : elle était fondée sur la bienveillance et le respect mutuel. » 

Ces « monstres » qui nous ressemblent

Dans la culture populaire, les tueurs en série sont souvent présentés comme des « monstres », des « incarnations du mal », n’ayant que peu, voire rien, en commun avec les êtres humains « normaux ». L’image est présente dans le titre du livre classique de Robert Ressler, Whoever Fights Monsters (« Chasseur de monstres ») (1) et dans celui de Carl Goldberg, Speaking With the Devil (« Parler avec le Diable ») (2). C’est aussi le message du film Monster (2003), qui met en scène le cas d’Aileen Wuornos. Cette représentation est renforcée par l’extrême attention que portent les médias aux crimes atroces qui donnent lieu à un sacrifice humain de caractère satanique, des sévices sexuels sur enfants, des actes de cannibalisme ou de nécrophilie.

La littérature professionnelle va dans le même sens. Chercheurs et auteurs d’ouvrages savants insistent sur des traits jugés propres aux tueurs en série sadiques, en particulier leur manque d’empathie pour la souffrance physique et morale de leurs victimes, leur absence de remords et le soin mis à manipuler l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes afin de maximiser leur plaisir.

Nombre de ceux qui cherchent à comprendre le phénomène ont pris pour argent comptant le consensus des professionnels, aux yeux de qui les tueurs en série sadiques souffrent d’un trouble de la personnalité, appelé tantôt sociopathie, tantôt psychopathie, tantôt personnalité antisociale. Or un examen attentif de ce type de psychopathologie semble indiquer, pour commencer, que certains de ces criminels au moins n’ont pas besoin de présenter un trouble de la personnalité de type antisocial pour tuer sans éprouver de remords. Ils sont capables de dominer les forces de la conscience morale tout comme n’importe quel être humain, en cloisonnant leurs univers et en déshumanisant leur victime. Qui plus est, on le verra, certains « caractères propres » au tueur en série, considérés comme partie intégrante d’un trouble de la personnalité, ressemblent fort à des traits partagés par la grande majorité des êtres humains. Enfin, certaines des spécificités associées à la sociopathie, présentes chez les serial killers, peuvent être modifiées en profondeur en présence de sadisme sexuel. En particulier, leur faculté d’empathie peut être alors intensifiée, plutôt que réduite.

Les spécialistes des troubles mentaux paraissent s’accorder à dire que le tueur en série sadique est affecté par un trouble de la personnalité et non par une maladie de l’esprit. Il n’a pas de conscience morale, ne ressent nul remords, se soucie de la seule satisfaction de ses propres désirs et est incapable de se représenter la souffrance des victimes.

À l’origine, le mot « psychopathe » était employé par les psychiatres et les psychologues pour désigner un syndrome de traits de caractère se traduisant par une absence de considération pour autrui, avec manifestations impulsives. C’est dans les années 1950 que la profession recommanda d’utiliser plutôt le terme « sociopathe », notamment pour bien faire la distinction entre la personnalité psychopathique et les troubles psychotiques, bien plus sérieux. Après quoi, vers la fin des années 1960, les psychiatres proposèrent de changer à nouveau de terminologie, pour remplacer les diagnostics de psychopathie ou de sociopathie par le trouble de la personnalité antisociale. Certains experts font de subtils distinguos entre ces trois catégories, introduisant même parfois des sous-classifications à l’intérieur de chacune. Mais ces différences importent peu pour comprendre le meurtre sadique en série, tant les caractéristiques de ces criminels sont, pour l’essentiel, communes aux trois.

Les tueurs en série se caractérisent souvent par leur extrême habileté à manipuler l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes. Ils possèdent une exceptionnelle capacité à se comporter et agir sans éveiller le soupçon, à apparaître plus innocents que le véritable innocent, à séduire leurs victimes par le charme et la ruse.

Si Derrick Todd Lee, qui a violé et tué un certain nombre de femmes dans la région de Baton Rouge, en Louisiane, est resté longtemps en liberté, c’est notamment parce qu’il était particulièrement sociable. Beaucoup le trouvaient « sympathique », voire « charmant » (3). Il organisait des barbecues et animait un groupe d’étude de la Bible. Ceux qui l’ont connu voyaient plus en lui un prêcheur qu’un assassin.

Gary Ridgway, le tueur de la Green River, condamné en 2004 pour le meurtre de quarante-huit prostituées dans la région de Seattle, a emmené une fois son jeune fils avec lui pour avoir l’air « paternel » et donner à sa victime un faux sentiment de sécurité (4). John Wayne Gacy, exécuté en 1994 pour avoir sauvagement assassiné trente-trois hommes et garçons, était considéré par ses voisins, dans une banlieue de Chicago, comme un type particulièrement liant. Il jouait souvent le rôle de clown dans les fêtes d’anniversaire d’enfants et organisait des cocktails pour les gens de sa rue. Gacy attirait souvent ses victimes chez lui en leur proposant un entretien en vue d’une éventuelle embauche dans son entreprise du bâtiment.

Les tueurs en série ne sont pas les seuls à savoir se composer une image positive. Le sociologue Erving Goffman l’a enseigné il y a longtemps : gérer l’impression que l’on veut donner de soi est un trait normal et parfaitement sain (5). En réalité, les personnes qui réussissent leur vie professionnelle semblent avoir un don pour exploiter à leur avantage la conscience qu’ils ont de leur valeur. C’est le cas des hommes politiques efficaces qui jouent les « monsieur Tout-le-Monde », des acteurs qui bâtissent leur carrière sur la capacité de camper un personnage, des vendeurs capables de convaincre le client qu’ils songent à son seul intérêt.

Même dans les domaines les plus banals de la vie quotidienne, les personnes normales se construisent un personnage. Goffman distinguait entre le devant de la scène, où se joue le spectacle, et les coulisses, où a lieu la répétition. Dans un restaurant, par exemple, les serveurs peuvent paraître cordiaux et accueillants avec les clients quand, en cuisine, ils se plaignent de leurs conditions de travail et racontent des anecdotes peu flatteuses sur les consommateurs.

Deux catégories d’êtres humains

La différence entre les tueurs en série et d’autres individus qui « réussissent » tient sans doute moins à leur plus grand talent en matière de manipulation d’image qu’à leur plus grand désir d’utiliser cette tactique pour torturer et assassiner. Nous les jugeons exceptionnellement manipulateurs, mais quand les mêmes techniques de présentation de soi sont utilisées à des fins courtoises dans la vie quotidienne, elles échappent la plupart du temps à notre attention.

Du point de vue du diagnostic, le tueur en série qui flatte sa victime en lui proposant de poser pour des photos de mode diffère-t-il en quoi que ce soit du vendeur qui convainc une cliente d’acheter la robe la plus chère ? Le serial killer qui embrasse sa femme avant de partir rôder dans la ville pour violer et tuer une prostituée se comporte-t-il vraiment différemment du père de famille affectueux qui, arrivé au bureau, maltraite ses salariés ? Le terrain de jeu n’est pas le même, mais le jeu est similaire.

En règle générale, le tueur en série s’attaque à de parfaits étrangers (6). Le défi n’en est que plus difficile à relever pour les forces de l’ordre, puisqu’elles ne connaissent pas au meurtrier de motivation liée à une relation avec la victime. Mais ce n’est là qu’une partie du sujet.

Il est probablement très exagéré de penser que la plupart des serial killers manquent complètement de chaleur humaine et de sentiments pour autrui. Ils sont plutôt capables de compartimenter leur univers moral en construisant au moins deux catégories d’êtres humains : leur entourage familial et amical, dont ils s’occupent et qu’ils traitent décemment, et des individus avec lesquels ils n’ont aucun lien dont ils peuvent faire leurs victimes en étant indifférents à leurs perceptions. Pour dominer ou neutraliser le moindre accès de culpabilité, ce genre de criminel pratique le clivage.

Kenneth Bianchi, un serial killer de Los Angeles, divisait clairement le monde en deux. Il y avait les personnes pour lesquelles il n’éprouvait aucun sentiment, en particulier les douze femmes qu’il a torturées et tuées. Et puis, il y avait son cercle intime, composé de sa mère, de sa compagne et de leur fils, ainsi que de son cousin Angelo Buono, avec lequel il a commis les crimes (7). Kelly Boyd, la femme de Bianchi, a confié aux enquêteurs : « Le Ken que je connaissais n’aurait pu faire de mal à quiconque. Il n’était pas le genre de personne capable d’assassiner quelqu’un. » On pourrait supposer que Bianchi manipulait sa femme pour paraître innocent. Mais on peut aussi soutenir que sa manière de compartimenter les êtres humains n’est pas sans rappeler ce que les gens normaux font au quotidien. De fait, le tueur peut tirer profit du caractère tout à fait normal de ce trait dans ses relations avec ses proches. Convaincu de trente-trois meurtres, John Wayne Gacy était considéré par son entourage comme un homme respectable et attentif aux autres. Lilian Grexa, qui était sa voisine à l’époque où il enterrait ses victimes dans le faux plancher de sa maison, a continué de le soutenir : « Je sais qu’ils disent qu’il a tué trente-trois jeunes hommes, a-t-elle déclaré, mais je l’ai toujours connu bon voisin… C’est le meilleur voisin que j’aie jamais eu. »

Assassins à temps partiel

Le clivage qui permet de tuer sans remords pourrait être une excroissance de ce phénomène banal. De nombreux tueurs en série ont d’ailleurs un travail, une famille ; ils assassinent à temps partiel. Un sadique sexuel qui fait preuve d’une implacable cruauté à l’égard d’une personne étrangère rencontrée dans un bar peut ne pas songer une seconde à faire du mal aux membres de son entourage (famille, amis, voisins).

Selon le psychiatre Robert Jay Lifton, les médecins nazis qui ont mené des expériences sordides à Auschwitz et dans d’autres camps de concentration compartimentaient leurs activités, leurs attitudes et leurs émotions (8). Grâce à un processus psychologique extrême de « dédoublement », écrit Lifton, le risque de ressentir une culpabilité quelconque était réduit au minimum, parce qu’ils avaient développé deux « moi » séparés, l’un pour faire le sale boulot consistant à mener des expériences et à exterminer les détenus, l’autre pour vivre leur vie hors du camp. Si sadiques qu’ils pussent être au travail, ils restaient capables de se considérer comme de gentils maris, de bons pères et d’honorables médecins.

La faculté de clivage sert aussi le serial killer qui agit pour l’argent : celui qui vole puis assassine pour réduire les témoins au silence. Comme un tueur à gages travaillant pour la pègre, il exécute pour gagner sa pitance, tout en menant par ailleurs une vie de famille ordinaire.

Aux yeux de Lifton, les médecins sont particulièrement susceptibles de pratiquer le dédoublement. Pour bien pratiquer leur art, ils doivent s’habituer au contact routinier avec la réalité biologique de l’humain : le sang, les organes, les cadavres. Ils apprennent à se construire un « moi médical ». Insensibilisés à la mort, ils s’accoutument à fonctionner dans des conditions qui seraient jugées repoussantes par la plupart des gens. Certains d’entre eux peuvent même développer une prédilection pour la douleur physique et morale de leurs patients. Michael Swango a empoisonné au total quelque soixante malades dont il avait la charge dans divers établissements hospitaliers (9). Il explique dans son journal le plaisir que ces meurtres lui procuraient : il aimait « l’odeur douce et âpre, rapprochée, de l’homicide intra muros ». Il écrit aussi : « C’est la seule façon que j’ai de me rappeler que je suis toujours en vie. »

Déshumanisation

Le cloisonnement est facilité par un autre processus universel : la capacité de l’être humain à déshumaniser « l’autre », en considérant ceux qui lui sont étrangers comme des animaux ou des démons, dont on peut donc disposer à volonté. Des tueurs en série utilisent ce mécanisme pour sélectionner leurs victimes. Ils voient souvent les prostituées comme de simples machines à sexe, les homosexuels comme des vecteurs du sida, les pensionnaires de maisons de retraite comme des légumes, les clochards alcooliques comme des déchets. En considérant ses victimes comme des éléments infrahumains de la société, le meurtrier peut se persuader qu’il remplit une fonction positive. Il débarrasse le monde de la saleté et du mal. Ce fut apparemment le mode de pensée adopté par les citoyens allemands dans les années 1930 et 1940, quand taxer les Juifs de « vermine » aidait à justifier un « antisémitisme exterminatoire ».

Le comportement d’un tueur en série après sa capture donne souvent des indications sur son niveau de conscience morale et son recours à la déshumanisation. Les vrais sociopathes n’avouent presque jamais. Ils continuent à clamer leur innocence, espérant contre tout espoir s’en sortir grâce à un vice de forme, obtenir un autre procès ou un jugement en appel.

Quelques tueurs en série ont confessé leurs crimes, non parce qu’ils éprouvaient du remords mais parce qu’ils y voyaient leur intérêt. Clifford Olson, qui a violé et tué onze enfants à Vancouver, jugea ainsi que « la police avait pris le dessus ». Et décida qu’il pouvait transformer sa défaite en avantage. Il avoua et permit de retrouver les cadavres de ses victimes en échange d’une « rançon » de 100 000 dollars. Plus tard on lui demanda de donner des informations sur d’autres gamins disparus, non pour de l’argent mais pour répondre au désarroi des parents. En vrai sociopathe, il répondit : « Si je m’étais soucié des parents, je n’aurais pas tué l’enfant. »

Certains tueurs en série ont néanmoins une conscience morale et avouent leurs crimes, même si ça ne leur est plus d’aucune utilité (10). Tant qu’il est en liberté et laissé à ses fantasmes, le serial killer est capable d’entretenir le mythe que ses victimes méritent de mourir. Après avoir été arrêté, il est confronté à la réalité dérangeante qu’il a tué des êtres humains, pas des animaux, des démons ou des objets. Ses victimes sont alors réhumanisées. À ce moment, il peut être envahi par le sentiment de culpabilité et confesser ses crimes.

Le spectre de l’empathie

Pas si éloigné du tueur en série, le soldat au combat apprend à séparer psychologiquement l’allié et l’ennemi, traitant ce dernier comme moins qu’humain. Quantité d’individus parfaitement normaux, qui n’auraient jamais imaginé prendre plaisir à tuer, ont massacré à la guerre. Ce ne sont pas des hommes qu’ils éliminent, mais des « jaunes », des « boches », des « bougnoules » (11). Une fois rentrés chez eux, ils font leurs les sentiments dominants à l’égard de ces mêmes groupes, avec lesquels ils vivent désormais en paix. Après la Seconde Guerre mondiale, l’image négative des Japonais, le « péril jaune », s’est rapidement dissipée. À la fin de la Guerre froide, nous avons sans peine cessé de penser en termes de « péril rouge » et d’« empire du mal » pour considérer les Russes comme des alliés.

De même est-il facile d’avancer que les terroristes qui visent des civils et des responsables gouvernementaux sont des sociopathes que leur absence de conscience morale autorise à traiter d’innocentes victimes de la façon la plus abjecte. Pourtant, dans ce cas aussi, le processus de déshumanisation est probablement beaucoup plus significatif que le manque de conscience morale. Les terroristes arabes désignent les juifs et les chrétiens comme des « porcs » et des « chiens ». Mais leurs actes, conçus pour se tailler une place d’honneur dans leur communauté religieuse et influencer le cours d’une politique qu’ils jugent nuisible à leurs intérêts nationaux, relèvent peut-être plus de l’altruisme que de l’égoïsme.

Dans les années 1930, le philosophe social George Herbert Mead a défini la capacité de « jouer un rôle », c’est-à-dire d’adopter le point de vue de l’autre, comme une qualité humaine élémentaire (12). Au début, l’enfant ne joue qu’un personnage à la fois. Il peut « se mettre dans la peau » de son père, de sa mère, de son professeur, de ses frères et sœurs, de ses amis proches. Plus tard, il en vient à se construire une image cohérente de lui-même et à se définir du point de vue de l’ensemble de la communauté, que Mead appelle l’« autrui généralisé ». De nombreux tueurs en série ont apparemment la faculté de se mettre à la place de l’autre, même s’ils s’en servent pour augmenter le plaisir qu’ils tirent de la souffrance physique et morale infligée à leurs victimes. Il est établi que cette aptitude varie selon un spectre continu, sur lequel on peut situer le degré d’empathie d’un individu donné. Il existe des personnes dont l’empathie est si profonde qu’elles s’apitoient sur le sort d’enfants qui meurent de faim à l’autre bout du monde. Beaucoup se situent plutôt au centre, en étant capables de s’identifier à la peine de victimes proches mais insensibles à la douleur de ceux qui leur sont étrangers. À l’autre extrémité du spectre, il existe aussi sans doute des millions d’individus totalement dénués d’empathie. Ce ne sont pas des tueurs en série, mais ils sont insensibles à la tragédie humaine. Ils n’assassinent personne, mais ils trichent, mentent, multiplient les conquêtes féminines, mènent leurs affaires sans égard pour l’éthique, vendent une voiture hors d’usage, etc.

Le criminologue canadien Robert Hare estime que 1 % au moins de la population se compose de ce qu’il appelle des « psychopathes infracliniques » (13). Sans être des meurtriers en série, ils possèdent les caractéristiques habituellement attribuées aux individus qui tuent pour le plaisir. Les psychopathes infracliniques sont des hommes bourrés de charme qui séduisent des femmes pour le sexe et l’argent puis les laissent tomber ; des courtiers en Bourse et autres gestionnaires de fonds virtuoses de l’escroquerie ; des séropositifs qui ont des rapports sexuels non protégés ; des commerçants qui exagèrent démesurément les qualités de leurs produits. Les psychopathes sont vos voisins, vos collègues, vos chefs, vos petits amis. Quelques-uns sont des tueurs en série sadiques.

Nous pensons pour notre part que les psychologues et les criminologues ont entériné avec un manque flagrant d’esprit critique l’idée que l’absence d’empathie est caractéristique des serial killers. En vertu d’une connaissance superficielle du sujet, de nombreux auteurs ont conclu que ces tueurs étaient incapables de se rendre compte de la souffrance physique et morale de leurs victimes. On cite le cas de Henry Lee Lucas, qui aurait comparé son attitude envers le meurtre d’humains à la nôtre quand nous écrasons un insecte – pas de quoi en faire un plat (14). Kenneth Bianchi a fait valoir que « tuer une nana » n’avait aucune signification pour lui.

Le meurtre comme fin en soi

Dans le cas du serial killer pour qui le meurtre est un simple moyen, l’absence d’empathie peut être essentielle pour éviter l’arrestation. Ainsi, le tueur motivé par l’argent peut ne pas jouir de la souffrance de sa victime mais l’assassine tout de même par commodité. Dans les années 1970, Gary et Thaddeus Lewingdon ont commis une série de dix vols à main armée dans l’Ohio ; ils ont pris le portefeuille de leurs proies avant de leur loger tranquillement une balle dans la tête. Vingt ans plus tard, Dorothea Puente a empoisonné sans états d’âme ses neuf locataires, des personnes âgées, pour toucher leurs pensions (15). En 2002, les « snipers de Washington », John Allen Muhammad et Lee Boyd Malvo, ont froidement abattu, depuis leur voiture, dix victimes innocentes successives, pour étayer une demande de rançon de dix millions de dollars – il fallait payer ou périr. Ils utilisaient un fusil à longue portée qui introduisait une distance avec la cible et les vaccinait contre tout élan d’empathie. En outre, les deux tueurs considéraient les Américains comme « l’ennemi », ce qui les aidait aussi à déshumaniser des victimes choisies au hasard (16).

Pour les tueurs en série sadiques, cependant, le meurtre est une fin en soi, ce qui rend la présence d’empathie – et même d’une empathie intense – importante, de deux points de vue. D’abord, la préparation du meurtre requiert, pour capturer la victime, une forte empathie cognitive. Le meurtrier qui ne comprend pas les sentiments de ses proies est incapable de les duper efficacement. Theodore Bundy ne comprenait que trop bien la sensibilité des jeunes étudiantes, qui se laissaient émouvoir par sa feinte détresse. Il piégeait les jolies filles en se faisant passer pour un handicapé et en leur demandant de l’aide. En Californie, Leonard Lake et Charles Ng entraient dans la maison de la victime en répondant à une petite annonce dans le journal local, prétendant vouloir acheter une caméra vidéo ou un meuble. Le tueur cannibale de Milwaukee, Jeffrey Dahmer, rencontrait ses proies dans un bar et les entraînait dans son appartement, où elles s’attendaient à trouver une fête.

Deux types de sociopathes

Ensuite, le serial killer sadique a fondamentalement besoin d’empathie émotionnelle pour jouir de la souffrance de ses victimes. La satisfaction de son sadisme exige du tueur qui torture, sodomise, viole et humilie d’être capable à la fois de comprendre et de se représenter cette douleur. Sinon, il n’y aurait ni plaisir ni excitation sexuelle. Il ressent donc la souffrance de sa victime mais l’interprète comme son plaisir personnel.

Dans la littérature spécialisée, le manque d’empathie est souvent considéré, avec le style manipulateur et calculateur, l’absence de remords et l’impulsivité, comme une caractéristique essentielle du trouble psychopathique ou de la personnalité antisociale. Pourtant, le psychologue et criminologue A. B. Heilbrun, qui a interrogé en 1982 168 détenus, était parvenu à une conclusion toute différente. Il a identifié deux types de sociopathes : ceux qui exercent un faible contrôle sur leur impulsivité, possèdent un faible QI et peu d’empathie (cas de Henry Lee Lucas) et ceux qui contrôlent mieux leur impulsivité, ont un QI élevé, des objectifs sadiques et une empathie renforcée (cas de Theodore Bundy). En fait, les criminels les plus capables d’empathie dans l’étude de Heilbrun étaient des sociopathes intelligents ayant subi au cours de leur histoire une forme de violence extrême, le viol en particulier, crime comportant parfois une composante sadique. Selon Heilbrun, les actes infligeant souffrance physique et morale sont plus intentionnels qu’impulsifs. En outre, un don d’empathie stimule l’excitation sexuelle et la satisfaction de desseins sadiques en augmentant la conscience qu’a le criminel de la douleur éprouvée par sa victime. Comme les sujets étudiés par Heilbrun étaient interrogés à quelques mois seulement de la date à partir de laquelle ils pouvaient prétendre à une libération conditionnelle, il est possible que les plus intelligents d’entre eux aient simulé leurs facultés d’empathie. Quoi qu’il en soit, la description faite par Heilbrun de sociopathes empathiques a été complètement ignorée par les spécialistes, du moins jusqu’à tout récemment, quand certains psychiatres ont commencé à remettre en question l’idée que les profils antisociaux manquent nécessairement de la faculté de ressentir la souffrance de leurs victimes. Comme l’écrit Glen Gabbard en 2003, dans bien des cas, les sociopathes ont « un impressionnant pouvoir de discernement empathique, bien que ce soit dans un objectif d’agrandissement du moi ».

Nous émettons l’hypothèse que c’est dans l’interaction entre le sadisme sexuel et la sociopathie que l’empathie se trouve renforcée et pervertie. Les sociopathes manquent d’empathie ; les sadiques en ont besoin. Quand les deux troubles sont présents simultanément, l’empathie sociopathique est modifiée en profondeur. Un trouble renforce l’autre, rendant possible la jouissance perverse que bien des tueurs en série recherchent.

De nombreux individus qui vivent une vie conventionnelle peuvent satisfaire leurs besoins sadiques d’une manière socialement acceptable. On connaît des chefs d’entreprise qui changent d’avis brusquement ou embauchent des personnes pour les licencier presque aussitôt ; des enseignants capables de dureté gratuite à l’égard des élèves ; des parents brutaux et menaçants. Pour diverses raisons, les tueurs en série n’ont pas les moyens d’acquérir une position de domination dans le système légitime. Si Theodore Bundy avait réussi sa licence en droit, il aurait été en mesure de tuer ses victimes, au sens figuré, dans l’enceinte du tribunal plutôt que dans la rue. Si Aileen Wuornos avait eu une enfance décente, elle serait peut-être devenue une entrepreneuse agressive plutôt qu’une dangereuse prostituée d’autoroute.

Le sadisme occupe une place de choix dans la littérature populaire. Nombre de séries télévisées fondent leur succès sur l’exploitation des pulsions de cet ordre. Le public ressent un plaisir énorme à voir des concurrents dévorer avec horreur des vers et des insectes dans Fear Factor ; à voir Donald Trump s’écrier sans nuance « Tu es viré ! » dans sa série immensément populaire The Apprentice (17) ; de voir le présentateur insulter brutalement un concurrent dans La Nouvelle Star ; un autre appeler un perdant le « maillon faible » ; des participants se tirer dans le dos ou manger des rongeurs dans Koh Lanta.

Les pulsions sadiques sont probablement beaucoup plus répandues qu’on aime à le croire. Et s’il est vrai que les tueurs en série diffèrent qualitativement du quidam, leur psychologie sous-jacente n’est peut-être pas si éloignée qu’on le pense de celle des gens normaux.

Autre éventualité, les serial killer sadiques ont peut-être été qualifiés à tort de sociopathes. Si vraiment ils ne diffèrent pas qualitativement du commun des mortels en termes de capacité à projeter une image publique d’eux-mêmes, compartimenter et déshumaniser, et du point de vue de l’empathie pour la souffrance des victimes, ils ne sont peut-être pas les sociopathes extrêmes que l’on a cru. Cela ne signifie pas que le psychisme du tueur en série soit comparable à celui d’une personne normale, cela signifie seulement que nous avons cherché les différences importantes dans la mauvaise direction.

Ce texte est le premier chapitre du livre Extreme Killing. Il a été traduit par Laurent Saintonge.

La conquête des pingouins

Il y a dans l’ouvrage de l’historien australien David Day « des pépites inédites, y compris pour le lecteur averti sur le sujet de l’Antarctique », assure le Times Higher Education. Récit méticuleux de l’histoire « humaine » du continent – les premières expéditions scientifiques au XIXe siècle, la course au pôle qui se déroula au début du suivant, ou encore le traité de 1959 qui finit par décréter sa démilitarisation et la suspension de toutes les revendications territoriales –, Antarctica: A Biography offre un aperçu souvent amusant des moyens mis en œuvre par les nations pour y affirmer leur souveraineté. À défaut de peuples autochtones à soumettre, les membres des premières expéditions en furent par exemple réduits, pour asseoir leur autorité, à massacrer des pingouins. Après avoir accosté sur une île de la région, en 1820, un jeune officier anglais notait : « Les pingouins nous ont disputé le territoire […] et nous avons dû, avant de percer leurs lignes, procéder à une véritable tuerie. » Il y eut aussi la cocasse « diplomatie des timbres », à laquelle se livrèrent un temps les forces en présence (parmi lesquelles la France, la Norvège et l’Argentine). Celle-ci consistait, explique le Sydney Morning Herald, à « éditer des timbres et ouvrir des bureaux de poste » sur ce continent désertique dans le seul but, semble-t-il, de « renforcer la légitimité des revendications territoriales au regard du droit international ».

Il était une fois l’écriture

Philip Hensher est un nostalgique assumé. Son livre The Missing Ink – qui rassemble une trentaine d’essais vifs, entre le savant et l’anecdotique – se présente comme une déclaration d’amour à un art en voie de disparition : l’écriture manuscrite. De l’histoire des stylos à celle des méthodes d’apprentissage, en passant par des réflexions sur la graphologie ou l’usage des scènes d’écriture dans les romans de Dickens, l’écrivain anglais semble avoir collecté tout ce qui, de près ou de loin, touche à son sujet. Avec « un dilettantisme élégant » (le Telegraph), Hensher entremêle ces éléments à ses propres souvenirs d’« écrivant », depuis ses premières boucles d’écolier jusqu’à ce jour funeste de 2008 où l’une de ses étudiantes en cours de « creative writing » lui déclara ne pas être en mesure de tenir un carnet d’observations, parce qu’écrire au stylo « fait vraiment mal ». L’humanité perdrait beaucoup en plaisir (sensuel et intellectuel), mais aussi en capacités créatives et cognitives, si elle en venait à ne plus écrire du tout, dit en substance Hensher. Et ce jour pourrait venir plus vite qu’on ne croit : déjà, « un nombre considérable d’écoles en Grande-Bretagne et aux États-Unis ont cessé d’enseigner l’écriture à leurs élèves, arguant du fait que tous ont accès à des ordinateurs », souligne la Literary Review.

Papy Darwin

Dans la famille Darwin, il y avait aussi le grand-père, Erasmus, personnage polymorphe et haut en couleur. Médecin de son état (« C’était un praticien respecté dans le Staffordshire, où il débuta, puis dans le Derbyshire », précise The Independent), il fut aussi botaniste, poète, politicien, philosophe, et inventeur (il plancha notamment sur un modèle de machine à écrire et un autre de fusée)… Hélas, ce Darwin-là demeure largement méconnu. « Lorsqu’il n’est pas complètement oublié des historiens, il apparaît souvent comme simple figurant dans la vie de son illustre petit-fils », déplore William Bynum dans Nature. Une injustice en partie réparée par cet ouvrage de l’historienne des sciences Patricia Fara.

Sans aller jusqu’à affirmer – comme le firent certains – que les théories de Charles avaient été pressenties par son grand-père, l’auteure montre bien, selon le généticien Steve Jones dans The Lancet, qu’il y avait dans ses écrits « des embryons d’idées évolutionnistes ». Ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence si, sur la première page du cahier où il commença de mettre par écrit ses théories, Charles a inscrit le titre d’un livre de son grand-père.

Par ailleurs, l’aïeul paraîtrait presque rivaliser avec le petit-fils sur le terrain du scandale. Comme on le sait, Charles a provoqué bien du tumulte au XIXe siècle avec des théories attentatoires aux dogmes de l’Église. Mais Erasmus avait lui aussi, à la fin du siècle précédent, passablement offusqué son monde. « Au grand dam de l’establishment, il affirmait en effet que l’homme était le seul et unique maître de son destin, que les femmes avaient des droits, que l’avenir était dans l’industrie plutôt que dans l’agriculture, et que – suprême provocation – la démocratie et la liberté valaient mieux que le rigide système de classe alors en vigueur », rappelle encore Jones. Pis, l’indigne vieillard était un fervent admirateur de la Révolution française, et dénonçait vigoureusement l’esclavagisme pratiqué dans les colonies comme en Angleterre (où la vente d’enfants « en apprentissage » était encore monnaie courante).

Pourtant, si Erasmus a défrayé la chronique, c’est moins comme penseur que comme versificateur. Ses poèmes « scientifiques », aux vers indigestes (« les plus mauvais de la poésie anglaise », selon Jones), ne se contentaient pas de masquer la pensée souvent révolutionnaire de leur auteur ; ils fourmillaient aussi de sous-entendus salaces – « fleurons alanguis, pistils tremblotants » –, au point, rappelle The Independent, que « leur lecture était déconseillée aux femmes honnêtes ».

Le sexe, c’est indéniable, n’est pas chez les Darwin une mince affaire. Pour Charles, c’est le grand moteur de l’évolution. Pour Erasmus, c’est plutôt un sujet de fascination, mais « autant sur le plan professionnel que sur le plan personnel », précise Fara. Darwin l’Ancien a d’ailleurs eu dix enfants avec deux femmes successives, et deux autres avec la nourrice. Il mit ainsi en pratique la dispersion génétique dont son petit-fils fera la théorie.

Le mot du mois

« Une œuvre non traduite  n’est qu’à moitié publiée. »

Ernest Renan. La formule a été attribuée à Renan par Edmond Cary dans La traduction dans le monde moderne (Librairie de l’université de Genève, 1956).

Les nouveaux loups-garous

« J’ai toujours été surpris et vraiment stupéfait qu’on puisse être attiré par le macabre », écrit Dennis Nilsen, le plus grand tueur en série de toute l’histoire criminelle britannique. Et il poursuit : « Les gens ne sont ni “ordinaires” ni “normaux”. Ils semblent liés les uns aux autres par une ignorance collective de ce qu’ils sont. Chacun d’eux a ses pensées sombres et profondes, avec plus d’un squelette brinquebalant dans un placard secret. Leur fascination pour les “individus de mon espèce” (des individus rares) tient à ce mystère : pourquoi et comment un être humain peut-il accomplir dans le réel ce qui, chez eux, n’est qu’images et actes sombres abrités en secret. Je crois qu’ils peuvent s’identifier à ces “images et actes sombres ”et détester tout ce qui leur rappelle cet aspect de leur personnalité. La réaction populaire habituelle est une conjugaison de vertu outragée et de désir de commenter sans fin, avec ses amis et connaissances, les détails croustillants de l’affaire. »

Cet intérêt qui trouble tant Nilsen – l’ancien policier amoureux des chiens, fonctionnaire d’une agence pour l’emploi, lecteur du Guardian, qui a tué et démembré quinze jeunes hommes – semble être aujourd’hui à son comble [lire « Le cas Dennis Nilsen », p. 36]. Il existe une fascination particulière pour les individus comme lui : ces tueurs en série qui, outre leur présence dans les livres dont il s’agit ici, et dans le film Le Silence des agneaux, qui a attiré un nombre considérable de spectateurs de part et d’autre de l’Atlantique, ont récemment inspiré des artistes aussi différents que David Lynch ou l’auteure de polars P. D. James.

Steven Egger, un universitaire américain qui est aussi un ancien policier, est le premier à avoir consacré sa thèse de doctorat au phénomène. Dans Serial Murder, il donne cette définition descriptive : « Il y a meurtre en série quand une ou plusieurs personnes (du sexe masculin, dans la plupart des cas connus) commettent un second meurtre et/ou un meurtre subséquent ; s’il n’existe aucune relation préalable entre la victime et l’agresseur ; quand le deuxième crime se produit à un moment différent et n’a aucun lien apparent avec le premier ; et, le plus souvent, quand il est commis dans une zone géographique différente. Le meurtre n’est pas motivé par l’appât du gain et peut être attribué au désir qu’éprouve l’assassin d’exercer un pouvoir total sur ses victimes. Celles-ci peuvent avoir une valeur symbolique, sont perçues comme dénuées de prestige et, dans la plupart des cas, sont incapables de se défendre ou d’alerter autrui, quand elles ne sont pas jugées impuissantes eu égard au moment, au lieu ou à leur statut dans l’environnement proche (vagabonds, migrants, homosexuels, enfants disparus, femmes seules et souvent âgées) (1). »

L’intérêt que suscitent ces individus et leurs actes, ainsi que leur présence récurrente dans le roman et le théâtre tiennent sans doute en partie au simple fait que les tueurs en série existent bel et bien, quand on tient désormais pour imaginaires les autres créatures terrifiantes que sont les loups-garous, les vampires ou les spectres. Les essais de spécialistes réunis par Egger, de même qu’un livre intitulé Serial Killers, texte plein d’allant mais écrit avec une désinvolture exaspérante par le psychologue Joel Norris (2), sont réellement alarmants quant à l’étendue du phénomène. Norris cite (sans donner de référence précise) un rapport du FBI selon lequel, en 1983, « environ 5 000 Américains des deux sexes et de tous âges – quinze personnes par jour et 25 % de toutes les victimes d’homicide – ont été tués par des assassins qui ne les connaissaient pas, pour le pur plaisir de l’acte ». D’après une estimation prudente, fondée sur les statistiques du FBI, que l’on trouve dans l’ouvrage d’Egger, il y eut en 1987 aux États-Unis 20 096 homicides ; et « le nombre d’homicides perpétrés par des assassins ne connaissant pas leur victime se situait entre 2 649 et 5 948. On ignore la proportion de crimes commis par des tueurs en série au sein de cette catégorie ».

Le caractère terrifiant de ces chiffres est renforcé par les cas précis qu’elles dissimulent. Henry Lee Lucas, auquel a été consacré le film Henry, portrait d’un serial killer, prétend avoir assassiné 360 personnes dans différents États du Sud américain. La police affirme avoir accrédité 160 de ces cas. Les deux chiffres ont été contestés, le premier parce que Lucas aurait tenté d’embobiner les autorités afin de repousser son exécution pour les dix meurtres qui lui ont valu sa condamnation, le second parce que la police cherche à réduire la quantité de meurtres non résolus qu’elle a sur les bras. Quoi qu’il en soit, ne sont en doute ni le fait que Lucas ait tué de nombreuses personnes, ni les conditions dans lesquelles il a grandi. Il est le fils d’un double amputé et d’une prostituée d’origine à moitié cherokee, trafiquante d’alcool, qui avait 51 ans à sa naissance. Elle l’obligeait à la regarder faire ses passes. Lucas perdit un œil à l’âge de 7 ans et fut initié à la zoophilie par le compagnon de sa mère, qui lui apprit à avoir des rapports sexuels avec des animaux qu’il venait de tuer. Et ainsi de suite. Il fut condamné en 1960 pour le meurtre de sa mère et a bénéficié d’une libération conditionnelle en 1970, en partie grâce à la surpopulation du système pénitentiaire du Michigan. Il prétend avoir recommencé à tuer dès le jour de sa sortie. Incidemment, Lucas et Charles Manson (l’assassin de Sharon Tate, entre autres) avaient tous deux été habillés en fille pour leur premier jour d’école .

Psychiatres contre juristes

S’informer sur les tueurs en série, c’est absorber sa dose d’horreurs, et sa dose d’explications : « Dissociation psychopathique » aiguë, schizophrénie chronique et paranoïde, « troubles de l’hypothalamus », « dysfonctionnements organiques, comportement psychopathologique et misère sociale », « faux self borderline comme si trouble de la personnalité narcissique pseudo-normal (3) »… On a aussi convoqué la victimologie, science qui « étudie la contribution des victimes à leur propre sort en évaluant le risque associé au rôle de la victime dans le déroulement du crime ». Tout le monde a une théorie. Les interprétations s’évincent les unes les autres et les crimes eux-mêmes restent le seul élément stable.

Les conséquences de cette confusion mentale ne sont pas purement théoriques. Dans les années 1980, deux tueurs en série furent arrêtés et jugés en Angleterre : Dennis Nilsen et Peter Sutcliffe. Dans l’un et l’autre cas, le procès gravita autour du choc des discours entre psychiatres et juristes, et vira à l’exercice virtuose de dénigrement en règle des psys.

À la veille du procès de Peter Sutcliffe, jugé en 1981 pour les treize meurtres qu’il avait commis dans le nord de l’Angleterre entre 1975 et 1980, sir Michael Havers, le procureur, fit savoir au juge que la Couronne renoncerait à l’accusation de meurtre si l’accusé plaidait coupable d’homicide, toutes les pièces à conviction laissant penser qu’il s’agissait d’« un cas de responsabilité atténuée » (4). Le juge Boreham répondit que cette position éveillait en lui une « grave anxiété » et qu’il « serait plus adéquat qu’un jury traite de cette affaire » (5).

Ainsi fut fait. Et sept jours plus tard, à l’ouverture du procès, Havers fut obligé de mettre en cause les diagnostics des psychiatres après avoir dit, au cours de l’instruction, qu’il les jugeait convaincants. Dans notre système de débat contradictoire, l’avocat de l’accusation a toujours la possibilité de ridiculiser un psychiatre plaidant la folie, et le jury décida que Sutcliffe ne souffrait pas d’« une anormalité mentale susceptible de limiter de façon significative sa responsabilité » au sens de la loi de 1957 sur l’homicide. Trois ans plus tard, au lendemain d’un incident au cours duquel il agressa un autre prisonnier pour avoir rendu illisible son exemplaire du Sun, Sutcliffe, qui apparemment présentait tous les symptômes d’une schizophrénie paranoïde, fut transféré à Broadmoor, la prison réservée aux fous criminels.

Le procès de Dennis Nilsen, en 1983, pour des crimes commis entre 1978 et 1983, donna lieu à un choc de discours aussi peu édifiant. Une partie du problème vient de ce que le droit repose sur un ensemble de présupposés en matière de libre arbitre et d’action volontaire qui vont totalement à l’encontre du projet psychiatrique. Comme pour Sutcliffe, le procès se focalisa entièrement sur l’état mental de l’accusé à l’époque des crimes ; comme pour Sutcliffe, ce fut un jour faste pour les avocats de l’accusation.

Les nombreuses ressemblances entre les affaires Sutcliffe et Nilsen masquent pourtant une différence importante. La première se joua comme un remake de l’affaire Jack l’Éventreur, inscrite à jamais dans la mémoire collective britannique : ce fut comme un retour dans l’Angleterre victorienne, les meurtres se déroulant dans le même environnement de dégradation urbaine, de dénuement, de prostitution, d’hypocrisie et de misogynie (6). Une bonne partie du pays vivait réellement dans l’épouvante et l’attente du prochain meurtre : si vous étiez une femme habitant le nord de l’Angleterre entre 1975 et 1980, Sutcliffe faisait partie de votre vie. Le procès Nilsen est plus typique des tueurs en série d’aujourd’hui : un matin, au réveil, on découvre en ouvrant son journal que le voisin était responsable de la mort de quinze personnes dont nul n’avait remarqué la disparition. Nilsen – huit de ses victimes n’ont toujours pas été identifiées – est un serial killer bien plus moderne que Sutcliffe (7).

Un autre excellent livre, Life after Life, de Tony Parker, offre indirectement un éclairage majeur sur le phénomène des meurtres en série (8). Comme le remarque Joel Norris, c’est le « poids » du crime qui finit par trahir la plupart des assassins ordinaires : le poids de la culpabilité et, dans la grande majorité des cas, le poids des liens avec la personne tuée. Transcription d’entretiens avec douze meurtriers condamnés, le livre évoque ce sentiment d’une manière si saisissante qu’elle en est presque insupportable : hébétés et accablés pour la plupart, ces criminels sont devenus leur propre victime.

Terrible légèreté

Mais les tueurs en série ne sont pas comme ça. Leur forfait engage deux personnes étrangères l’une à l’autre, sans relation préalable (9). Il y a là une terrible légèreté, une légèreté – et cela explique sans doute en partie la fascination que le phénomène exerce – rappelant sur le mode parodique celle-là même qui caractérise nos relations avec la plupart des gens que nous rencontrons tous les jours, avec ces inconnus qui nous entourent. Et puis il y a le caractère incompréhensible de ces crimes. La plupart des meurtres sont faciles à comprendre ; ils sont dus à l’amour (jalousie, haine) ou commis pour de l’argent. à mon avis, la plupart d’entre nous conçoivent qu’on puisse en venir à supprimer quelqu’un, dans des conditions de vie particulièrement atroces, avec un déséquilibre mental extrême et pour peu que la guigne s’en mêle. Le tueur en série, lui, n’est pas intelligible, ni par le droit ni par la psychiatrie, ni même, me semble-t-il, par l’imagination. Il nous rappelle qu’il n’y a littéralement rien dont l’être humain ne soit capable. L’emprise du serial killer sur l’imaginaire collectif tient aussi à ce qu’il satisfait un désir, celui de croire que la psyché humaine n’est pas pleinement explicable.

American Psycho, le roman de Bret Easton Ellis, tente de raconter l’histoire d’un tueur en série par le récit à la première personne de l’assassin lui-même (10). Le roman s’est attiré des critiques très négatives et beaucoup de publicité, largement due au fait que l’éditeur, Simon and Schuster, a d’abord payé énormément d’argent pour le publier, avant de renoncer quand certains de ses éditeurs ont protesté contre les scènes de torture et d’assassinat de femmes. Le principal problème technique rencontré par Ellis était d’imaginer une vie intérieure plausible pour son personnage, Patrick Bateman, un super yuppie de Wall Street âgé de 27 ans, qui commet des meurtres horribles à ses heures perdues. Ellis tourne la difficulté à sa façon : il ne lui donne aucune vie intérieure… La description des crimes est aussi froide et donc aussi gratuite qu’on pouvait le craindre.

La femme-en-danger

Le thriller Le Silence des agneaux, de Thomas Harris, réussit, lui, à débanaliser la violence entre les sexes, ce leitmotiv de la fiction contemporaine, en évitant certains des thèmes éculés du genre, et en en adoptant d’autres avec le zèle du converti (11). Ainsi le motif de la femme-en-danger, critiqué à juste titre car sexiste et rebattu, est-il renouvelé parce que le méchant est un tueur en série qui ne se contente pas d’assassiner ses victimes mais les écorche aussi. La femme-en-danger devient réellement une femme en danger, ce qui n’est pas si fréquent dans les thrillers. La véritable substance – « chair » serait déplacé – du livre ne se trouve pourtant pas dans les scènes où l’on tue et où l’on écorche, mais dans le personnage : Hannibal Lecter, « Hannibal le Cannibale », psychiatre de génie, incarcéré dans le cachot le mieux sécurisé possible après avoir tué et mangé plusieurs de ses patients. Harris dépeint Lecter avec beaucoup d’habileté. Il se montre méticuleux, voire pointilleux. Ancien spécialiste des affaires criminelles pour une agence de presse, il prend plaisir à nous dire que « la peau humaine représente entre 16 et 18 % du poids corporel », et à entrer dans les détails entomologiques sur le genre de lépidoptère que le tueur laisse dans la gorge de ses victimes. Il a fait des recherches sur les meurtriers en série. Son écorcheur présente un certain nombre de caractéristiques tout droit sorties de la « littérature » spécialisée. Il attire ses victimes le bras dans le plâtre, en donnant l’impression de se débattre avec un objet lourd : ce détail est emprunté au cas de Ted Bundy, qui a violé et tué des femmes à Seattle et dans l’Utah avant d’être arrêté et condamné en Floride (12) (lire p. 30). Tout en commettant ses crimes, Bundy avait aussi écrit un manuel sur la prise en charge post-traumatique des viols pour l’État de Washington. Concernant le personnage de Lecter, cependant, Harris fait mieux que se documenter : il réussit à ignorer ce qu’il a lu. Lecter est un monstre, sans rapport avec aucun meurtrier ayant existé, mais son intelligence brillante et son caractère incompréhensible en font un archétype. Sa valeur mythique est aussi immédiatement apparente que celle d’un Sherlock Holmes. Peut-être est-ce parce qu’il s’adresse à ce dont parle Dennis Nilsen quand il écrit que nous sommes liés les uns aux autres par une ignorance collective de ce que nous sommes.

Mon propre intérêt pour le sujet remonte à la fin de l’été 1986, quand j’ai découvert dans le journal que l’un de mes camarades d’école, Jeremy Bamber, était jugé pour le meurtre de ses parents (adoptifs), de sa sœur Julie et des deux enfants de celle-ci, âgés de 5 et 3 ans. Julie souffrait de troubles mentaux, et Bamber avait voulu faire croire qu’elle était l’auteur du crime. Il lui aurait fallu pour cela, dans un combat à mains nues, maîtriser son père, un métayer mesurant plus de 1,90 m, et tirer sur ses deux enfants dans leur sommeil. La disposition de la police de l’Essex à le croire tenait aux clichés sur les femmes (sur les femmes dérangées, « hystériques », en l’occurrence). On l’a dit, la plupart des meurtres sont commis par passion ou pour l’argent. Dans ce cas précis, c’était pour l’argent : Bamber détestait ses parents adoptifs, voulait leur pécule, n’avait pas envie d’attendre l’héritage et de courir le risque de voir le pactole revenir à sa sœur ou à ses enfants. Il fut arrêté 1) quand des cousins, menant leur propre enquête dans la ferme où les crimes avaient eu lieu, trouvèrent un silencieux prouvant que Julie Bamber ne pouvait s’être suicidée, 2) lorsqu’il attira l’attention de la police par sa frénésie d’achats et 3) quand sa petite amie le dénonça. Pendant un long moment, poussé par l’intérêt que manifestaient les gens en apprenant que j’étais allé à l’école avec Bamber, j’ai eu envie d’écrire à son sujet. Mais je ne l’ai jamais fait. Peut-être à tort, je ne voulais pas me contenter de raconter une histoire ; je voulais tirer une conclusion générale, et la seule que j’ai pu trouver était déjà établie : chez certaines personnes, ce qui empêche la majorité d’entre nous d’agir sous l’effet des « images sombres » dont parle Nilsen est tout simplement absent. 

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 11 juillet 1991. Il a été traduit par Laurent Bury et Olivier Postel-Vinay.

Le « vampire de Düsseldorf »

« J’étais un bon élève. [Mon père] s’adonnait constamment à la boisson […]. Il devenait terrible dans ces cas-là. Les fenêtres étaient brisées, ainsi que les meubles. Et comme j’étais l’aîné, c’était moi la cible principale. Souvent je me cachais pour échapper à ses crises de rage et je me réfugiais dans les bois ou à l’école. Pendant des semaines, je ne rentrais plus chez moi. Dans ces moments, je devenais un véritable vagabond. J’avais pour habitude de voler de l’argent aux femmes et aux enfants qui faisaient les courses […]. Nous étions terriblement pauvres, car tout le salaire passait dans la boisson. Nous vivions dans une seule pièce ; en tout, nous étions dix frères et sœurs. Vous imaginez aisément l’influence de cette promiscuité sur ma sexualité. Cette misère prit une tournure encore plus destructrice quand mon père fut condamné en 1897 à dix-huit mois de prison pour avoir eu des relations sexuelles avec sa fille aînée […].

Je n’avais pas encore seize ans quand j’ai volé de l’argent à l’usine pour m’enfuir. Je ne suis jamais revenu à la maison. Je ne veux pas omettre mes expériences de prison, car je suis convaincu qu’elles expliquent en partie mon existence par la suite. Une fois, j’ai été condamné à deux jours de prison. Quand je suis sorti, un agent de police m’a fait traverser enchaîné toute la ville pour me conduire jusqu’aux portes. Vous pouvez imaginer ce que j’ai ressenti ! […] Ensuite, il y a eu une longue condamnation […]. C’est à cette époque que j’ai connu la sévérité du régime disciplinaire. J’en ai terriblement souffert. Une véritable barbarie […]. L’enchaînement était une forme habituelle de punition. Une fois, j’ai été enchaîné trois semaines de suite […]. Mes crises de rage […] étaient fréquentes […]. À Münster, je connus une sorte de psychose de prison. Une fois, je me suis enroulé dans un tissu de soie sous une table pour ne plus bouger […].

Mes tendances sadiques

Je discutais souvent de mes aventures sexuelles avec d’autres prisonniers. Parfois je les choquais volontairement, comme lorsque je leur racontais que j’avais mordu les parties génitales d’une femme. Lorsque le sang gicle, il n’y a rien de plus excitant au monde. Dès mon plus jeune âge j’ai toujours aimé allumer des incendies. J’ai commis ces actes pour la même raison que tout le reste – mes tendances sadiques. J’avais du plaisir en voyant les lueurs du feu et les cris des personnes qui demandaient de l’aide. C’était une telle excitation que j’en tirais toujours un orgasme très violent. Et il en était de même pour les lettres que j’écrivis à la police. Je pensais que l’influence de ces lettres et l’excitation qu’elles causeraient auraient un effet sexuel sur moi, et je ne me suis pas trompé. La première de ces lettres fut écrite en 1913, après le meurtre de la fille Klein (1). En plus, j’étais persuadé que le sang innocent de ma victime retomberait sur ceux qui me tourmenteraient et les châtierait.

J’étais continuellement en proie au désir – vous appelez ça le désir de tuer – et plus il y en avait, mieux c’était. Oui, si j’en avais eu la possibilité, j’en aurais tué des masses. J’aurais engendré des catastrophes. Tous les soirs, quand ma femme travaillait tard, j’écumais les rues de la ville à la recherche d’une victime. Mais ce n’était pas si facile que ça d’en trouver une.

Lorsque je rentrais à minuit passé, parfois gorgé du sang de mes victimes, j’effaçais toute trace suspecte de mes mains et de mes vêtements. Au retour de ma femme, nous discutions tranquillement de notre journée de travail, de nos voisins, avant de nous endormir côte à côte. Je ne faisais jamais de mauvais rêves et mes nuits n’étaient jamais troublées par le manque de sommeil.

Mes relations avec ma femme ont toujours été bonnes. Je ne l’aimais pas d’un point de vue sensuel, mais à cause de mon admiration pour son admirable caractère. J’ai toujours possédé un très fort appétit sexuel, qui s’est encore accru ces dernières années et qui était d’autant plus stimulé par les crimes eux-mêmes. Pour cette raison, j’ai constamment été poussé à chercher une nouvelle victime. Parfois j’avais même un orgasme rien qu’en saisissant une victime à la gorge ; d’autres fois, non, mais cela m’arrivait quand je la poignardais. Ce n’était pas dans mes intentions d’obtenir satisfaction par une pénétration normale, mais bien en tuant. Lorsque la victime se débattait, cela ne faisait que stimuler mon désir. »

 

Ces extraits sont tirés d’une lettre de Peter Kürten à son psychiatre Karl Berg, peu après son arrestation en mai 1930. La lettre complète est reproduite dans le livre de Stéphane Bourgoin, 999 ans de serial killers, Ring, 2013.

Daniel Zagury : « Le psychopathe n’est pas un malade mental »

Daniel Zagury est un psychiatre et psychanalyste installé dans la région parisienne. Expert auprès de la cour d’appel, il a été amené à rencontrer de nombreux tueurs en série français.

D’où vous est venu votre intérêt pour les tueurs en série ?

D’un traumatisme. Je suis psychiatre, et j’avais été amené dès le début de ma carrière à mener des expertises médico-légales. J’avais rencontré des meurtriers. Mais personne comme Julien (je tiens à préserver son anonymat). Il avait assassiné trois personnes, dans des conditions atroces. Il avait, en particulier, tué un vieux monsieur qu’il aimait beaucoup. Il lui avait tranché la tête, qu’il avait ensuite posée sur une étagère puis promenée dans son sac à dos. Discuter avec lui a été un choc. J’ai eu le sentiment de me trouver devant le diable en personne. Depuis, j’ai été appelé à expertiser une douzaine de tueurs en série, au profil varié.

Que vous a inspiré la lecture de l’article des criminologues américains Fox et Levin ?

Ce ne sont pas des psychiatres. Leur démarche consiste à critiquer une conception somme toute assez caricaturale et réductrice du phénomène des tueurs en série. L’exercice est un peu facile. Cela dit, ils soulignent des points importants. En particulier, la grande diversité des profils, et le rôle fondamental du clivage, ce qu’ils appellent la « compartimentation. »

Peut-on distinguer entre différents types de serial killers ?

Malgré leur grande diversité, oui sans doute. Certains ont un QI élevé, comme Michel Fourniret, d’autres un QI faible comme Francis Heaulme. Du point de vue de l’organisation de la personnalité, il y a ceux qui ont l’air de commettre leurs crimes pour des motifs utilitaires, comme Landru pendant la Première Guerre mondiale ou le docteur Petiot pendant la Seconde (lire Books, octobre 2012), ceux qu’on appelle les criminels sexuels comme Guy Georges ou Michel Fourniret, que j’ai expertisés, ceux qui balbutient honteusement ce qu’ils ont fait, comme Guy Georges, ceux qui l’étalent avec fierté, comme Michel Fourniret. On peut énumérer d’autres catégories. Mais le spectre est beaucoup plus étroit que pour les personnes qui commettent un crime unique. La plupart des humains peuvent commettre un meurtre isolé. Ce qui caractérise le tueur en série, c’est justement la répétition, qui devient une modalité centrale de l’existence.

D’après la quasi-totalité des auteurs, les tueurs en série sont des psychopathes. Mais la psychopathie n’est pas propre aux serial killers. Indépendamment de la répétition, y a-t-il des traits qui les distinguent ?

Une chose me frappe dans le texte de Fox et Levin : leur grille est descriptive, ils n’ont pas vraiment de modèle explicatif. Leur article se termine d’ailleurs sur un constat d’échec. Je ne crois pas qu’on puisse réfléchir efficacement au problème des tueurs en série sans se référer à un modèle. Ce fut l’une des originalités de la clinique française de savoir proposer des schémas psycho-dynamiques et c’est malheureusement une tradition qui se perd. Concernant les tueurs en série, j’ai développé un modèle assez simple, mais qui me semble rendre compte de la diversité des cas.

En quoi consiste ce modèle ?

Les tueurs en série que j’ai observés et ceux sur lesquels je me suis renseigné possèdent toujours trois composantes, d’intensité variable selon les individus. Ce sont trois pôles dont l’un est dominant : un pôle psychopathique bien sûr, mais aussi un pôle pervers et un pôle d’angoisse psychotique. Chez Julien, par exemple, le pôle psychotique domine. C’est le cas le plus rare. Julien a d’ailleurs à juste titre été finalement interné dans une unité pour malades difficiles, après avoir tué un surveillant de prison. Chez Guy Georges ou Patrice Alègre, que j’ai aussi expertisé, c’est le pôle psychopathique qui domine. Ils ne sont pas submergés par un délire, ils sont capables de remettre leur meurtre au lendemain s’ils jugent que les conditions ne sont pas favorables. Mais ils sont impulsifs, instables, attirés par l’alcool et les drogues et ils n’ont aucune conscience morale, aucun remords, aucune empathie. Ce sont des cuirassés froids. Chez un Michel Fourniret, c’est le pôle pervers qui domine.

Qu’appelez-vous pôle pervers ?

La dimension perverse consiste à utiliser l’autre pour rejouer en inversant les rôles les souffrances et la déréliction subies dans l’enfance. Cette fois, c’est l’autre qui souffre et c’est moi qui jouis. Michel Fourniret se servait des jeunes filles pour satisfaire son obsession de la pureté des vierges, Pierre Chanal, que j’ai également expertisé, se servait des jeunes recrues pour satisfaire son fantasme de la punition sexualisée (1).

En quoi, néanmoins, les tueurs en série se ressemblent-ils tous ?

Par ce qu’ils recherchent, et aussi par le phénomène du clivage. Contrairement à ce qu’on croit souvent, le serial killer, même le criminel sexuel ou le pervers sexuel, ne vise pas avant tout la jouissance sexuelle. Ce qu’il recherche, c’est un sentiment de toute-puissance, de domination absolue sur sa victime, qui est déshumanisée, chosifiée. J’appelle cela l’orgie narcissique. L’autre dimension commune, c’est le clivage. Ce sont tous, à un degré plus ou moins prononcé, des docteurs Jekyll et Mr Hyde. « Ce que j’ai fait, c’est l’autre côté », dit typiquement Guy Georges.

Quelle est la fonction du clivage ?

Le clivage protège de l’angoisse psychotique. Lorsque le clivage n’opère plus, la psychose envahit tout, comme on le voit chez Julien. Chez un Guy Georges, un Michel Fourniret, un Dr Jekyll, on peut parler d’un clivage réussi.

Le tueur en série est-il capable d’empathie ?

Les tueurs en série n’éprouvent aucun sentiment de culpabilité à l’égard de leurs victimes, même rétrospectivement. « Quel effet vous faisait la peur de la victime ? » ai-je demandé à Guy Georges. Réponse : « Rien. » Il est intellectuellement capable de se mettre à la place de sa victime, mais ne ressent rien. Il dit : « Si je savais pourquoi je l’avais fait, je ne l’aurais pas fait ! »

Un Fourniret est capable d’expliquer très clairement que, s’il s’identifie à vous, il sait bien qu’il est un monstre aux yeux des autres. Mais il dit : « Si je me regarde de l’intérieur, je suis le plus beau, le plus grand, je légitimerais toute action au nom de la vérité qui me porte. » Vis-à-vis de ceux qui ne sont pas leurs victimes, de nombreux tueurs en série ont cependant une réelle faculté d’empathie. Guy Georges m’a frappé par sa capacité à saisir les attentes de ses interlocuteurs. Dans sa vie privée et professionnelle, il était d’ailleurs considéré comme un type sympathique. Ses collègues lui ont fait un pot de départ. Mais, là encore, la diversité des profils est grande. Chanal n’a sans doute pas manifesté d’empathie pour quiconque – à l’exception tout de même de sa sœur.

Votre modèle peut-il être exprimé de manière simple ?

Oui, c’est un triangle barré. Chaque pointe du triangle représente un pôle, le pôle psychopathique, le pôle pervers, le pôle psychotique, et la barre est le clivage. Ce qui varie, c’est la pondération des pôles et l’efficacité du clivage.

Pourquoi le tueur en série non psychotique n’est-il pas considéré comme un malade mental ? Le Dr Jekyll n’est-il pas un malade mental ?

Dire que quelqu’un est malade est affaire de convention. En l’occurrence, il s’agit bien sûr de troubles gravissimes de la personnalité. Mais l’expert doit pouvoir dire à la justice si les crimes ont été commis dans le cadre d’un délire complet, ou au contraire, froidement. Le psychotique en délire perd toute forme de liberté. Mais quand Guy Georges prend son kit de tueur, et puis ne passe à l’acte que si les conditions lui paraissent favorables, nous considérons que sa responsabilité est engagée. Le mal n’est pas la maladie. La maladie se soigne, le mal se combat. Notre point de vue d’experts diffère sensiblement de celui de l’opinion, qui a une position ambivalente. Pour le grand public, le serial killer est un malade qui doit être puni. C’est paradoxal.

Le cinéma et les séries télévisées donnent-ils une image déformée des serial killers ?

Le cinéma en fait des héros fascinants, il leur impute des facultés, des projets et des plaisirs qui ne sont pas les leurs. On voit des individus gonflés d’orgueil, qui défient la police. Or, pour l’essentiel, ce sont de pauvres types qui ignorent ce qui les meut. Et il n’y a rien qu’ils craignent davantage que la publicité. Ils sont au contraire dans une quête éperdue d’anonymat. C’est pour cela que Chanal s’est suicidé.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Stéphane Bourgoin : « Le serial killer recherche la toute-puissance »

D’où vous vient votre passion pour les tueurs en série ?

Je vivais à Los Angeles en 1976 quand ma compagne a été violée et assassinée. Deux ans plus tard, le meurtrier a été arrêté et a avoué une douzaine d’autres crimes. Il a été condamné à mort. Comme beaucoup d’autres, il est dans le « couloir de la mort », dans l’attente de son exécution. Il ne sera sans doute pas tué parce que cela coûte beaucoup moins cher d’entretenir un prisonnier à vie que d’engager les procédures compliquées requises par une exécution. Quoi qu’il en soit, cela a été le point de départ de mon désir d’enquêter sur les serial killers. J’en ai interviewé plus de soixante-dix depuis 1979. Je l’ai fait aux États-Unis, parce qu’en France seuls les experts psychiatres désignés sont habilités à leur parler.

Comment expliquez-vous la fascination qu’exercent les tueurs en série sur le grand public ?

C’est la fascination pour le mal. Le tueur en série est la version moderne de l’ogre, du loup-garou, du vampire des contes et légendes d’autrefois. Depuis M le Maudit de Fritz Lang, qui s’inspirait du cas Peter Kürten.

Le cinéma et les séries télévisées reflètent-ils la réalité du phénomène ?

Je n’ai jamais rencontré de serial killer qui soit de près ou de loin l’équivalent du tueur de Seven, qui programmait ses meurtres en fonction des sept péchés capitaux, ou de Hannibal Lecter, ce fin lettré conservateur d’un musée de Florence qui préméditait ses meurtres un an à l’avance. On peut supposer que les tueurs en série les plus intelligents n’ont pas été appréhendés, et on voit des profils extrêmement divers, mais pas ce type de sophistication.

Qu’est-ce qui motive le tueur en série ?

Leurs besoins sont beaucoup plus élémentaires. C’est avant tout la recherche d’un sentiment de toute-puissance. L’un des snipers de Washington avait écrit sur une carte à jouer : « Appelez-moi Dieu ». L’infirmier Donald Harvey, qui affirme avoir assassiné quatre-vingt-sept patients, m’a dit : « Pour moi c’est un power trip (« délire mégalo »). C’est comme être au volant d’un bolide sur une autoroute américaine sans limitation de vitesse. » Le tueur en série se lève le matin avec cette pulsion, cette envie de tuer. Mais beaucoup sont capables de reporter à plus tard si les circonstances sont défavorables. Il y a même des meurtriers qui se mettent en veilleuse pendant de longues périodes. Le tueur de la Green River est resté près de vingt ans sans frapper, le temps d’élever ses enfants. Mais il gardait dans sa cabane à outils des vêtements et des photos de ses anciennes victimes.

Quel rapport y a-t-il entre le tueur en série et le tueur de masse, comme Breivik par exemple ?

À peu près aucun. Le tueur de masse est un suicidaire extraverti. Il commet un suicide en voulant laisser une trace dans l’histoire. Il laisse souvent un testament (les 1 518 pages de Breivik). Ces tueurs s’imitent aussi les uns les autres, alors que le serial killer est absolument unique. C’est la raison pour laquelle un pays comme la Suisse ne divulgue jamais l’identité d’un tueur de masse.

L’enfance d’un tueur en série est-elle toujours dévastée ?

Dans la plupart des cas, oui. 40 % des tueurs en série français sont des enfants de la DDASS. Il y a presque toujours eu des dysfonctionnements graves dans la famille, avec souvent l’absence de figure paternelle. Mais il y a des exceptions : Westley Allen Dodd, Ted Bundy, Donald Harvey semblent avoir eu une enfance normale.

L’absence d’empathie est-elle une constante ?

Pour les victimes, oui. Ni empathie ni remords. Ed Kemper, qui a un QI de 136, me dit à propos du cadavre de ses victimes : « C’est très difficile de se débarrasser de ces choses-là. » Guy Georges vivait tout à fait normalement, il avait des relations sexuelles normales. Cela ne l’empêchait pas de partir deux heures après à la « chasse aux filles » avec son « kit du crime » jusqu’à ce qu’il en rencontre une qui le fasse « flasher » (ce sont ses termes).

Le serial killer est-il de tous les temps et de tous les pays ?

Absolument. L’histoire longue a effacé la plupart des traces mais pas toutes. L’archer Jehan Lebrun a été exécuté en 1390 après avoir avoué une quarantaine de crimes. Et il y a le cas célèbre de Gilles de Rais (lire p. 34). Je montre dans mon dernier livre que le tueur en série sévit partout dans le monde. On ne s’en rend pas compte parce que l’essentiel de la littérature est anglo-saxonne ou européenne. Mais j’ai dénombré une quarantaine de tueurs en série en Argentine depuis les années 1950, une vingtaine au Venezuela, une centaine au Brésil depuis les années 1970, des dizaines en Corée du Sud…

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.