Une faute linguistique aussi inexplicable que fréquente (et non l’inverse)

Voici comment Olivier Dazat conclut le chapitre consacré aux bouquinistes parisiens de son récent livre Hier encore sur la mélancolie, la nostalgie et tout ce qui (apparemment) est en train de disparaître : « Je reste convaincu que ceux qui liront ce texte viendront les voir [les bouquinistes] autant pour acheter un livre que pour être en contact avec les derniers êtres encore humains que je connaisse. »

Au-delà du caractère emphatique de l’affirmation, ce qui choque est surtout la somptueuse faute de construction qui entache la phrase, étonnante chez quelqu’un qui fait métier d’écrire. À l’évidence, ce qu’il voulait dire est en effet : « Je reste convaincu que ceux qui liront ce texte viendront les voir [les bouquinistes] autant pour être en contact avec les derniers êtres encore humains que je connaisse que pour acheter un livre. »

Toutes les fautes de langage (barbarismes, solécismes, fautes de construction) sont exaspérantes, mais celle-ci l’est particulièrement, parce qu’elle viole avec une impudente ostentation la plus élémentaire logique, qui veut que dans une comparaison de ce type, le comparé précède toujours le comparant.

Pourtant, on l’entend constamment, presque chaque fois qu’est évoqué un rapport d’égalité, et les journalistes (notamment de télévision) semblent même s’en être fait une spécialité : « Si le roi Juan Carlos a fait publiquement état de ses problèmes de santé, c’est autant par honnêteté que par calcul », quand le contexte indique clairement que c’est l’idée inverse que l’on veut exprimer : «  autant par calcul que par honnêteté ». Ou, à propos (autre exemple imaginaire) d’une physicienne de grand talent, « Une femme aussi intelligente que belle » au lieu de : « aussi belle qu’intelligente ».

Il est de nombreuses fautes dont on peut aisément expliquer (sinon excuser) la fréquence, parce qu’elles ne contreviennent qu’à des usages liés à des conventions arbitraires. Mais pour commettre celle-ci, il faut nécessairement ne prêter aucune attention à ce que l’on dit ou que l’on écrit, et oublier les règles fondamentales d’organisation d’une phrase dotée de sens. N’est-il pas un peu étrange de voir un écrivain professionnel les perdre ainsi de vue ?

Le linguiste

Dans la fabrique d’Al-Qaïda au Yémen

Le Yémen est un vieux pays du sud de la péninsule Arabique, creuset de bon nombre des peuples et des coutumes que nous considérons aujourd’hui comme « arabes ». Mais, pour la plupart des Occidentaux, ce n’est guère plus qu’un nom de code d’étranges conspirations terroristes. La branche locale d’Al-Qaïda a tenté à trois reprises de poser des bombes à bord d’avions à destination des États-Unis, depuis le « plastiqueur à l’entrecuisse » [le Nigérian Omar Farouk Abdulmutallab] qui tenta, fin 2009, de se faire sauter alors que son vol approchait de Detroit, et ne parvint qu’à brûler ses parties génitales. Les projets d’attentats n’ont cessé de gagner, depuis, en sophistication, et la crainte d’une nouvelle attaque en provenance du Yémen trouble, dit-on, le sommeil du président Obama. Le pays est souvent décrit dans la presse comme la « patrie ancestrale d’Oussama Ben Laden », alors que le père de ce dernier n’était qu’un tout jeune homme lorsqu’il émigra en Arabie saoudite.

Compréhensible, cet intense intérêt porté au djihad yéménite est aussi terriblement réducteur. D’abord parce que ce pays est d’une beauté exceptionnelle, avec ses paysages surnaturels de montagnes rocailleuses couleur ocre, et ses terrasses à flanc de collines où l’on pratique l’agriculture depuis des millénaires. Cela paraît étrange à présent, mais il y a quelques décennies à peine, les hippies et les missionnaires se rendaient au Yémen pour en goûter l’isolement géographique et l’atmosphère tribale d’un autre âge.

Au printemps 2011, les télévisions occidentales ont brièvement permis d’entrevoir un pays plus complexe, lorsqu’un mouvement de contestation hétérogène s’est soulevé contre Ali Abdallah Saleh, l’immuable dirigeant du pays (1). On crut un instant qu’il allait rejoindre l’Égyptien Moubarak et le Tunisien Ben Ali dans leur soudaine et ignominieuse retraite. Mais il était trop malin pour cela, et la révolution balbutiante bascula rapidement dans une pagaille qui laissa tout le monde insatisfait. Les manifestations, qui avaient été presque entièrement pacifiques – performance exceptionnelle dans un pays miné par les affrontements tribaux –, cédèrent bientôt la place à une lutte à mort au sein de l’élite politique, le président et ses rivaux combattant à l’arme lourde pour le contrôle de la capitale. Saleh repoussa l’inévitable issue à coups de menaces et de fausses promesses, même après avoir été grièvement blessé dans le bombardement de la mosquée du palais présidentiel, en juin. Finalement, en novembre 2011, il signa un accord qui transférait le pouvoir à son vice-président Abd Rabbo Mansour Hadi, mais sans pratiquement rien changer au système politique (2).

Les groupes djihadistes alliés d’Al-Qaïda avaient alors déjà tiré grand parti du chaos, et gouvernaient de facto un vaste territoire dans le sud du pays. L’armée, désarçonnée et démoralisée, ne leur avait quasiment opposé aucune résistance, et les autorités locales, terrifiées, avaient pris la fuite. Les djihadistes avaient proclamé un émirat islamique, à la manière des talibans, à Jaar et dans d’autres villes, et commencé à s’attirer la sympathie de nombreux villageois en distribuant de l’eau, de la nourriture et du carburant (même si leurs tribunaux islamiques fantoches coupaient les mains des voleurs). Sous le regard horrifié des responsables américains, ils menaçaient de prendre Aden, la deuxième ville du pays et point de passage stratégique du transport maritime international. C’est en juin 2012 seulement que l’armée yéménite, soutenue par les États-Unis, parvint à repousser les groupes rebelles dans le désert.

 

Bureaucratie hypertrophiée

Le successeur de Saleh, Hadi, entré en fonctions en février, s’est révélé une agréable surprise pour les responsables américains, enclins à ne considérer ce pays que sous l’angle étroit de la lutte antiterroriste. Il semble qu’il ait donné carte blanche aux États-Unis pour conduire des attaques de drones sur le territoire yéménite, et les diplomates étrangers le trouvent plus direct que Saleh, notoirement hermétique et manipulateur. Même certains opposants semblent accueillir avec satisfaction sa volonté de limoger la quasi-totalité des membres de la famille Saleh qui jouissaient de sinécures au sein de l’appareil de sécurité.

Mais sur le front des vraies réformes, les options à la disposition de Hadi semblent restreintes. Il dépend en partie, pour le protéger et le soutenir, des mêmes militaires et autres chefs tribaux qui siphonnent depuis des années les recettes pétrolières du régime. Il préside aux destinées d’une bureaucratie hypertrophiée et corrompue, d’une armée passablement inefficace et d’un pays miné par de profondes dissensions tribales et régionales, avec un quasi-État rebelle de fait au nord et un mouvement séparatiste violent au sud (3). Le pays reste le plus pauvre du monde arabe, et ses ressources en pétrole et en eau s’amenuisent comme peau de chagrin (4). La menace djihadiste a probablement de beaux jours devant elle au Yémen.

Quelles sont les racines de cette crise ? Gregory Johnsen, doctorant à Princeton, écrit depuis des années avec talent sur les troubles insurrectionnels qui secouent le pays, et « Le dernier refuge » est un livre de référence sur l’avatar yéménite d’Al-Qaïda. L’ouvrage fourmille de généalogies de terroristes, mais dresse aussi un tableau vivant des efforts maladroits faits par les États-Unis pour comprendre et influencer cette société qui leur est tellement étrangère. Son récit, qui commence dans les années 1980, place implicitement le Yémen tout près du cœur du mouvement djihadiste international. Ce n’est peut-être pas là qu’est née Al-Qaïda, mais le pays a fourni à l’organisation bon nombre de ses fantassins et a désormais détrôné l’Afghanistan en tête des préoccupations du gouvernement américain en matière de lutte antiterroriste.

Si vous demandez à un Yéménite ce qu’il pense d’Al-Qaïda, il est probable qu’il vous répondra que l’organisation n’existe pas. Ou qu’il s’agit d’une illusion créée par le président Saleh pour soutirer de l’argent aux États-Unis et soumettre le peuple. J’ai entendu des centaines de versions de cette histoire, même chez des personnes ayant souffert de la violence djihadiste. Elle contient une parcelle de vérité.

Le Yémen, comme bien d’autres pays arabes, a encouragé ses habitants à partir combattre l’armée soviétique en Afghanistan dans les années 1980, et l’on a vu des ministres et des chefs religieux de premier plan affréter des vols pour Peshawar. Après la fin de la guerre [en 1989], les autres gouvernements arabes se montrèrent souvent soupçonneux envers les moudjahidine de retour d’Afghanistan, les considérant comme autant d’agitateurs en puissance. Mais Saleh les accueillit à bras ouverts, pressentant qu’il aurait besoin d’eux. À l’époque, le Yémen était divisé en deux États hostiles : un Sud marxiste, l’ancienne colonie britannique qui avait acquis son indépendance en 1967 ; et un Nord formellement démocratique. Saleh, président du Nord, rêvait depuis longtemps d’écraser les marxistes pour réunifier le pays, et savait que les moudjahidine haïssaient le socialisme sous toutes ses formes. À mesure que la décennie touchait à sa fin et que le régime socialiste commençait à perdre le soutien du grand frère soviétique, Saleh sentit qu’il avait un coup à jouer. Une réunification formelle du pays fut déclarée en 1990, mais les festivités masquaient un choc d’ego et d’idéologies. Il faudrait régler les comptes.

L’une des forces du livre de Johnsen est de tirer patiemment le fil yéménite du conflit afghan et de tout ce qui s’est passé ensuite. À la fin de la guerre, par exemple, Ben Laden conçut le projet, avec l’un de ses compagnons d’armes (un Yéménite du nom de Tareq al-Fahdli), de poursuivre le djihad au Yémen, d’où ils expulseraient les marxistes pour instaurer un État islamique. Le plan n’a jamais été mis en œuvre. Mais, en 1994, quand les sudistes se rebiffèrent contre les manières autocratiques de Saleh et qu’une guerre civile éclata, le président demanda à Fahdli de mobiliser ses anciens frères d’armes contre les marxistes. Le deuxième djihad eut finalement bien lieu, Fahdli prenant la tête d’une brigade faite de bric et de broc, et Ben Laden faisant transiter l’argent et les armes par la frontière saoudienne.

La guerre prit fin au bout de deux mois, après quoi, écrit Johnsen, les djihadistes eurent carte blanche pour piller Aden, la capitale du Sud. Saleh voulait envoyer un message clair et marquant ; les djihadistes furent de parfaits messagers. Ils mirent à sac et détruisirent les derniers vestiges de l’ordre laïc : les hôtels de bord de mer, les bars en terrasse. Ils détruisirent même les pierres tombales dans les cimetières, y voyant une incitation à l’idolâtrie. Le pire se produisit quand Saleh s’appropria purement et simplement de vastes terres publiques et privées dans le Sud, pour les distribuer à ceux qui l’avaient aidé pendant la guerre, moudjahidine compris.

 

Les hurlements du président

À l’issue du conflit, Saleh avait contracté une lourde dette auprès des djihadistes et leur patron religieux, Abd al-Zindani, qui devint une figure de proue du monde politique yéménite à la tête du parti islamiste Al-Islah [le deuxième du pays]. Le Yémen n’avait jamais été un terrain très fertile pour le salafisme, le courant religieux puritain qui domine l’Arabie saoudite. Mais les Saoudiens ont financé des écoles religieuses pour étendre leur influence, et Saleh avait tendance à favoriser ce courant, principalement parce qu’ils prônaient une stricte obéissance au pouvoir temporel. C’était moins vrai de leurs proches cousins idéologiques, les djihadistes, mais le président pensait pouvoir les contrôler eux aussi. Tout au long des années 1990, les combattants recherchés par les polices d’Égypte et des autres pays arabes trouvèrent refuge au Yémen. Rien d’étonnant à ce qu’ils aient commencé de considérer ce pays comme une plaque tournante pour lancer des attaques contre ce qu’ils appelaient l’« ennemi lointain » – les États-Unis.

Le premier coup fut porté en octobre 2000, avec l’attentat-suicide contre le USS Cole, un destroyer amarré dans le port d’Aden. Mais la perte de dix-sept marins américains, a fortiori à la veille d’une élection présidentielle, ne suffit pas à ébranler la morgue des deux pays. Il en alla autrement avec le 11 Septembre. Saleh reconnut aussitôt que c’était le début une nouvelle ère, et de relations extrêmement tourmentées avec les États-Unis. Il se rendit à Washington peu après, pour offrir sa collaboration. En public, l’administration Bush traita Saleh comme un partenaire important dans la guerre contre le terrorisme. Mais, en coulisse, son refus d’accentuer la pression sur les radicaux était un sujet d’irritation extrême.

Edmund Hull, le nouvel ambassadeur américain, arriva à Sanaa à la fin 2001, et ses Mémoires (5) illustrent, sur un ton sobre enclin à l’euphémisme, la virulence de ces tensions. Il y eut pendant cette période « des projets d’invasion à moitié sérieux », écrit-il. « Les discussions témoignaient de ce que le débat “allié ou ennemi” était loin d’être tranché. » Hull fit à la même époque les frais de la colère de Saleh contre l’arrogance américaine. L’ambassadeur raconte comment il fut convoqué au palais présidentiel et dut essuyer les hurlements à n’en pas finir du président : une note américaine laissait entendre que les provinces du Yémen pourraient être mieux administrées. (En réalité, c’est à peine si elles l’étaient.)

Pour les Américains, l’un des problèmes tenait à cette longue habitude qu’avait Saleh de gouverner le pays à la manière d’un chef de tribu. Quand les États-Unis lui demandaient d’extrader ou d’emprisonner des terroristes présumés – dont certains individus impliqués dans l’attentat contre le USS Cole –, il se contentait parfois de les placer en résidence surveillée, faisant libérer l’homme que sa famille promettait de tenir sous surveillance. Aux yeux de Saleh, les exigences américaines s’inscrivaient dans un échange de bons procédés, et il entendait être payé de retour ; Washington, pour sa part, avait le sentiment de ne rien demander de plus que le respect du droit, et réagissait sur le mode du mépris outragé.

Mais la personne de Saleh n’était pas le seul problème. La principale agence de renseignement yéménite, l’Organisation pour la sécurité politique (OSP), était noyautée par les partisans du djihad. De mystérieuses évasions de prisonniers appartenant à Al-Qaïda se sont produites à un rythme presque comique. Et quand un nouveau venu dans l’organisation s’était rendu en 1998 au bureau de l’OSP pour livrer des informations sur le groupe, l’officier de service avait immédiatement décroché son téléphone pour prévenir les djihadistes qu’un traître était parmi eux.

 

Une frontière poreuse

De leur coté, les responsables américains firent souvent preuve d’une ignorance et d’une maladresse sidérantes dans leurs négociations avec le Yémen, en particulier dans les années de panique qui suivirent les attentats du 11 Septembre. Le pire fut sans doute l’arrestation et l’emprisonnement de Mohammad al-Muayyad, un religieux yéménite extradé vers les États-Unis sur la base d’accusations de terrorisme pompeuses et sans fondement. Les révélations de Johnsen sur cet épisode laissent un goût amer. Au Yémen, Muayyad était surnommé le « Père des orphelins » en raison de son œuvre caritative. Comme de nombreux compatriotes, il levait des fonds au profit du Hamas. Mais son véritable crime était de compter parmi ses connaissances un certain Mohammed al-Ansi. Cet informateur du FBI résidant à Brooklin, d’une duplicité chronique, avait un besoin impérieux d’argent frais. Il mitonna une histoire où Muayyad endossait le costume d’un chef terroriste, la vendit au FBI, puis attira le religieux vieillissant dans un guet-apens en Allemagne par une promesse de dons. Menotté, envoyé à New York, Muayyad fut présenté comme une belle prise de l’administration Bush ; l’ancien procureur général John Ashcroft l’accusa d’avoir « remis en main propre à Oussama Ben Laden 20 millions de dollars provenant de son réseau de financement terroriste ». Même après la révélation des mensonges de l’informateur, il fallut attendre cinq ans pour qu’une cour d’appel fédérale autorise Muayyad à rentrer au Yémen.

Malgré de telles bavures, la pression des États-Unis sur le Yémen et le renforcement de l’aide militaire ont permis d’obtenir des résultats. Fin 2002, le chef de la branche yéménite d’Al-Qaïda, un vétéran de la guerre d’Afghanistan nommé Abu Ali al-Harithi, fut tué par une frappe de drone alors qu’il traversait le désert à cheval, à 160 kilomètres à l’est de Sanaa. Bon nombre de leaders de l’organisation furent également tués ou arrêtés. Mais les États-Unis, occupés en Irak, commencèrent bientôt à perdre leur intérêt pour le Yémen. Lorsque Saleh effectua un nouveau pèlerinage à Washington fin 2005, il espérait obtenir davantage de matériel militaire et d’aide au développement pour prix de sa coopération. À la place, il eut droit à des sermons sur la corruption de son régime et l’absence de réforme démocratique, et se vit signifier la diminution de l’aide. Dans l’avion du retour, raconte Johnsen, Saleh fut pris d’une de ses terribles colères, tempêta contre ses assistants et limogea en bloc tous ses conseillers économiques (qu’il réembaucha presque tous un peu plus tard.)

Au cours des quelques années qui suivirent, Al-Qaïda au Yémen réarma et devint beaucoup plus redoutable. Fin 2008, un attentat-suicide à la voiture piégée contre l’ambassade américaine de Sanaa fit office de coup de semonce. Il y avait déjà eu quelques signes de la montée en puissance de l’organisation (une évasion de grande ampleur de membres emprisonnés d’Al-Qaïda, un étrange afflux d’étudiants étrangers), mais l’attention de Saleh était accaparée par des défis plus pressants lancés à son autorité, dont une rébellion larvée dans le nord-ouest du pays. Il persistait à voir en Al-Qaïda une obsession américaine.

Il se trompait : les djihadistes, après l’avoir un temps considéré comme un quasi-allié, voulaient maintenant se débarrasser de lui, comme de la famille royale saoudienne voisine. Bon nombre des nouvelles recrues d’Al-Qaïda étaient des réfugiés venus d’Arabie, où le réseau faisait l’objet d’une répression brutale. Le Yémen était un lieu beaucoup plus sûr pour eux, et la longue frontière désertique entre les deux pays était poreuse. Les branches saoudienne et yéménite de l’organisation fusionnèrent, donnant naissance à Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) début 2009.

C’est à cette époque que le groupe revigoré diffusa une vidéo où il annonçait son intention d’attaquer directement les États-Unis. Deux des hommes figurant dans le film avaient été détenus à Guantánamo, ce qui constituait un mobile évident. Les autres motivations sont moins claires ; certains ont attribué cette nouvelle orientation à l’imam Anouar al-Aulaqi, un citoyen américain d’origine yéménite. Certaines des nouvelles recrues avaient combattu l’armée américaine en Irak, ce qui a pu constituer un autre mobile. Quoi qu’il en soit, les hommes qui ont reconstruit Al-Qaïda étaient d’un genre bien différent de ceux de la génération précédente. Endurcis par l’expérience de combats récents, ils étaient moins enclins à se laisser récupérer par Saleh, avec ses offres d’argent et de réconciliation, comme l’avaient été de nombreux vétérans d’Afghanistan. Ils avaient aussi tiré de précieuses leçons du désastre irakien, au cours duquel les massacres aveugles perpétrés par Al-Qaïda lui avaient aliéné la population.

 

Une bombe dans le rectum

Les nouvelles recrues de la branche yéménite de l’organisation travaillèrent dur pour s’attirer la sympathie des communautés locales. Ils leur fournirent les maîtres d’école dont elles avaient tant besoin, aidèrent à la résolution des conflits et devinrent membres des tribus en se mariant. Johnsen propose de fascinantes mini-biographies de certains de ces hommes, tirées principalement de la presse yéménite et d’entretiens avec des personnes les ayant côtoyés. Parmi les plus importants, il faut citer Ibrahim et Abdullah al-Asiri, deux frères saoudiens inséparables depuis leur naissance. Ibrahim, expert en explosifs, mit au point chacune des trois bombes placées par Al-Qaïda sur des vols à destination des États-Unis. Il figure aujourd’hui probablement tout en haut de la liste des hommes recherchés par les États-Unis. Les frères se radicalisèrent en Arabie saoudite après qu’Ibrahim eut été arrêté pour avoir voulu combattre en Irak, et ils se réfugièrent ensemble au Yémen.

À l’été 2009, les deux frères imaginèrent un plan macabre et ingénieux qui faillit porter un coup terrible à leurs adversaires. Le cadet, Abdullah, se rendit à la frontière et se présenta comme un repenti pour rencontrer le prince Mohammed ben Nayef, patron de l’agence antiterroriste saoudienne. Abdullah avait passé les contrôles de sécurité en dissimulant une bombe miniature – fabriquée par son frère – dans son rectum. Le prince le fit entrer dans son bureau et l’embrassa. Quelques instants plus tard, le téléphone portable d’Abdullah sonna, activant le détonateur. « Le corps d’Abdullah, écrit Johnsen, absorba l’essentiel de la déflagration ; l’onde de choc arracha sa tête, qui traversa le plafond en y laissant un trou sanguinolent. Ben Nayef, qui se tenait à moins d’un mètre, survécut on ne sait comment à l’explosion. »

Mais c’est la personnalité d’Aulaqi qui fascinait le plus les Occidentaux. Contrairement à la plupart des djihadistes, c’était un intellectuel à la culture cosmopolite, un homme qui avait un jour demandé à son père de lui apporter des exemplaires de Moby Dick et de L’Adieu aux armes en prison. Il a passé l’essentiel de sa vie adulte aux États-Unis, d’abord comme étudiant, puis comme entrepreneur sans succès, et enfin comme religieux. Malgré l’anti-américanisme qu’il manifesta par la suite, il affectionnait les blondes et exigea que sa dernière femme – que lui avait présentée un agent du renseignement danois se faisant passer pour djihadiste – fût une Européenne aux cheveux clairs. On ne sait toujours pas exactement comment il abandonna l’islam orthodoxe pour se faire le propagandiste sanguinaire d’attaques terroristes en solitaire. Il rencontra et conseilla deux hommes qui participèrent aux détournements d’avions du 11 Septembre, et certains pensent qu’il avait connaissance de l’attaque en préparation. Un parcours aussi varié est chose rare parmi les djihadistes, si l’on excepte bien sûr les figures de premier plan telles que Ben Laden ou Ayman al-Zawahiri. Par définition, les terroristes sont presque inaccessibles et ont tendance à n’être connus que par leur propagande.

Johnsen consacre peu de pages à Al-Aulaqi, sans doute parce qu’il estime (comme il l’a écrit ailleurs) qu’on a exagéré son importance au sein du groupe. Il a rejoint Al-Qaïda sur le tard et n’a probablement eu qu’une faible influence sur le choix de ses cibles ; l’expert en explosifs, Ibrahim al-Asiri, est assurément un personnage plus important. Mais le gouvernement des États-Unis pensait à l’évidence autrement quand il a décidé d’en faire la cible d’un drone, en octobre 2011. La décision d’abattre un citoyen américain sur lequel ne pesait aucune charge criminelle, profondément choquante, semble avoir été fondée, au moins en partie, sur l’immense charisme de l’imam comme avocat de la violence djihadiste, et sur sa capacité d’inciter des individus à frapper les États-Unis.

On ne comprend toujours pas bien le rôle exact que jouait Aulaki au sein d’Al-Qaïda, même s’il semble bien avoir été l’inspirateur de plusieurs attentats violents, et plus que cela dans le cas d’Omar Farouk Abdulmutallab, le jeune Nigérian qui tenta de se faire sauter au-dessus de Detroit. On pense aussi que la branche yéménite d’Al-Qaïda fit appel à Aulaqi pour renforcer sa présence sur le Web, notamment grâce à l’effrayante cyber-revue pro-djihad Inspire. Reconnaissable à ses illustrations colorées et ses invitations maniérées à la violence sordide (« Comment fabriquer une bombe dans la cuisine de votre maman »), il était rédigé par Samir Khan, un autre citoyen américain membre de l’organisation, mort dans la même attaque de drone qu’Aulaqi.

 

La queue de la vache saoudienne 

La branche yéménite d’Al-Qaïda poursuivra-t-elle ses attaques contre les États-Unis, à présent qu’Aulaqi et Samir Khan ne sont plus ? Et quid des groupes djihadistes qui ont émergé plus récemment du chaos qui a suivi les soulèvements arabes de 2011 ? Les motivations profondes n’ont pas changé et, à elles seules, les attaques de drones américains fourniraient un motif de vengeance suffisant. Les pertes civiles dues aux premières frappes aériennes ciblées au Yémen ont sans doute accru la popularité d’Al-Qaïda, ou du moins les sentiments antiaméricains. Mais cette campagne peut tout aussi bien convaincre les terroristes de s’en tenir à des terrains plus faciles.

Les autres organisations terroristes, comme celles qui se développent en Afrique du Nord, ont moins de motivations et de moyens pour planifier des attaques de grande ampleur contre les États-Unis. L’assassinat de l’ambassadeur en Libye J. Christopher Stevens, en septembre 2011, réveilla les craintes d’un djihad antiaméricain, mais il semble que le réseau auquel appartenaient les coupables était essentiellement local, tout comme l’étaient leurs objectifs. Fabriquer une bombe susceptible d’atteindre les États-Unis, et recruter une personne à la fois désireuse et capable de la transporter ne sont pas choses faciles.

Si le Yémen cessait d’être une menace terroriste pour les États-Unis, quelles en seraient les conséquences pour la population ? Avant l’attentat contre le Cole, le pays ne recevait de l’étranger pratiquement aucune aide et aucune attention. Les présidents américains savaient à peine le situer sur une carte et y voyaient généralement un appendice de l’Arabie saoudite. Depuis, les attaques antiaméricaines ont fait pleuvoir sur le pays des centaines de millions de dollars en assistance militaire, à quoi s’ajoutent les milliards de promesses de dons de « Friends of Yemen », une coalition internationale qui se propose de combattre le terrorisme à la racine via des programmes de développement et des projets éducatifs. Le pays est aussi devenu une source de renseignements d’importance cruciale. Comme me l’a dit un responsable yéménite, « le pays était d’ordinaire la queue de la vache saoudienne. Maintenant, il est sa propre vache ». Ces acquis pourraient être perdus si le Yémen ne représentait plus un danger que pour lui-même.

À vrai dire, ce scénario n’est guère plausible. Même si Al-Qaïda renonce à attaquer directement les États-Unis, le Yémen est désormais un champ de menaces, qui continueront sans doute d’attirer l’argent de l’aide pendant des années. L’Iran commence à fourrer son nez dans les affaires du pays, propose son aide à divers groupes d’opposition et livre de petites cargaisons d’armes. Le groupe rebelle houthi, qui contrôle à présent le nord-ouest du pays, est organisé sur le modèle du Hezbollah, la milice chiite libanaise. Cela suffit à terrifier l’Arabie saoudite, juste de l’autre côté de la frontière, qui a déjà mené une guerre brève et quelque peu humiliante [avec d’importantes pertes saoudiennes] contre les Houthis en 2009. Et puis, il y a les dangers naturels. Le Yémen voit rapidement s’épuiser la seule ressource réellement nécessaire à la vie : selon la Banque mondiale, Sanaa pourrait bientôt devenir la première capitale du monde privée d’eau. Le charme autarcique qui attirait autrefois les voyageurs au Yémen n’est hélas pas près de revenir.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books, le 6 décembre 2012. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

La saga du baclofène (5) – Deux livres, un même message d’espoir

Les éditions Le Publieur et l’association Aubes ont présenté en juin 2012 un recueil de témoignages sur le traitement par le baclofène de l’alcoolisme et autres addictions sous le titre Indifférence. Plus récemment, le docteur Renaud de Beaurepaire s’est entretenu avec la journaliste Claude Servent-Schreiber dans un livre que viennent de publier les éditions Albin Michel, Vérités et mensonges sur le baclofène, la guérison de l’alcoolisme.

Indifférence raconte à la première personne la vie de dix-huit hommes et femmes de tous âges et de toutes conditions. Chaque témoignage commence par un portrait photo, souvent à visage découvert. Ce livre émouvant et courageux montre comment l’alcool aurait définitivement brisé la vie de ces rescapés si le baclofène ne les avait pas mis sur la voie du rétablissement. Chaque cas est singulier et beaucoup plus riche en enseignements que toutes les publications scientifiques déjà consacrées à ce médicament. Ces récits, dont on trouve beaucoup d’autres exemples sur Internet, sont des documents qui ne laissent aucun doute sur l’intérêt du baclofène comme traitement de l’alcoolo-dépendance. Au-delà des particularités individuelles, les grandes lignes qui se dégagent de ces histoires sont identiques : grâce au baclofène s’instaure progressivement ou brutalement une indifférence à l’alcool et la fin de l’addiction. Écoutons Alain : « Je suis marié depuis 40 ans, j’ai deux enfants. […] Vers 18-20 ans, je faisais beaucoup de sport. Avec les collègues du football, on buvait peu d’alcool mais avec le recul je me suis rendu compte que dès que je goûtais à l’alcool, ça me plaisait. […] Après l’armée, je suis devenu un consommateur régulier d’alcool. […] C’était un besoin qui a très vite détraqué ma santé parce que mon foie réagissait mal. Un peu de vin à table et surtout des apéritifs, le pastis notamment. […] Je faisais mon travail, je ne rentrais pas ivre, mais je commençais déjà à minimiser les prises d’alcool et à mentir. […] Vers l’âge de 42 ans, j’ai changé d’orientation professionnelle. […] J’ai pris un bar-tabac, dans le département de la Haute-Loire. […] Je me suis remis à l’alcool en me voilant la face. Dans le bar, je voyais beaucoup d’alcooliques. Les alcooliques, c’étaient eux. Mais en fait je buvais de plus en plus, de plus en plus tôt et en cachette. […] On a vendu ce bar-tabac en 2001. Ma femme voyait que je dérapais de plus en plus, elle se minait pour moi. On a repris une presse dans la galerie marchande d’un centre commercial à Orange. À côté, il y avait une brasserie, et j’ai replongé. […] L’abus d’alcool détraque tout, je devenais incohérent, mon cerveau commençait à déraisonner. J’étais agressif, je n’étais bien nulle part. Je m’emportais à la moindre réflexion. […] J’ai fait quatre semaines de cure en avril-mai 2009 avec Aotal et Revia. Tout allait bien. Je suis ressorti en mai et, à peine quelques mois plus tard, en septembre-octobre, j’ai bu à nouveau, cette fois par envie. Je n’en ai pas parlé à ma femme. Je planquais les bouteilles à la cave, je profitais qu’elle soit sortie pour aller les jeter au container. […] Un jour elle est rentrée à l’improviste et m’a trouvé dans la cuisine devant une bouteille de vin. C’est elle qui m’a fait découvrir le livre du professeur Ameisen. J’avais déjà lu le livre d’Hervé Chabalier, Le dernier pour la route. Je cherchais à m’en sortir parce que je me rendais compte que je faisais souffrir tout le monde. […] Je suis allé voir mon médecin traitant et je lui ai parlé du baclofène. Il ne voulait pas me le prescrire et ne voulait pas lire le livre. Je suis retourné voir mon psychologue à Villeneuve pour être hospitalisé. Lui, il connaissait le baclofène et il était prêt à le prescrire. Cette fois j’ai fait une cure du 25 mars au 20 avril 2010. Depuis lors, je suis sous baclofène et je réduis les doses. Je prends actuellement 70 mg. […] Je ne bois plus du tout et je n’ai plus aucune envie. Je suis beaucoup plus calme, j’ai beaucoup plus d’entrain, beaucoup plus d’activités, même un peu trop. J’ai repris le sport. J’ai perdu plus de 30 kg parce que j’ai fait un régime. J’ai bon appétit, je suis gourmand. Il me semble que c’est comme ça que j’aurais dû être. Je me suis aperçu que longtemps dans ma vie je croyais raisonner, mais c’était l’alcool qui raisonnait à ma place. […] Dans le frigo, j’ai des bières. J’ai du pastis et du whisky à la maison, mais je ne bois pas. Pour moi, la vie est belle. Avant, je n’étais bien nulle part. J’avais envie de tout et je n’avais envie de rien. Lorsque j’avais, je ne voulais plus. J’achetais, je jetais. Là, je viens de passer un week-end tout à fait simple à Sète. J’étais simplement heureux. »

Les résultats des études déjà publiées sur les effets du baclofène sont largement supérieurs à ce que l’on observe avec les autres thérapeutiques médicamenteuses de l’alcoolo-dépendance, mais il faut souligner aussi une différence qualitative fondamentale : la guérison procurée par le baclofène est paisible, alors que l’abstinence prônée par les autres approches est le plus souvent un combat et une torture.

Le docteur Renaud de Beaurepaire, psychiatre à l’hôpital Paul Guiraud de Villejuif, est le médecin français qui a le premier prescrit du baclofène et qui en a une très large et très précieuse expérience. Son livre remarquable fait le point de façon exhaustive et détaillée sur les avantages et les inconvénients de ce traitement, résume l’ensemble des données scientifiques s’y rapportant et en décrit la mise en œuvre dans la pratique courante. Il dénonce aussi la bassesse morale et la médiocrité intellectuelle de certains opposants au baclofène qui défendent leurs intérêts plutôt que l’intérêt des patients et celui de la collectivité : « Son arrivée a fait l’effet d’un pavé dans la mare. Personne ne l’attendait. Il est venu bousculer des dizaines d’années d’habitudes. Beaucoup d’alcoologues restent dans le déni de ce qui s’est passé avec lui. Ils ne parviennent pas à accepter l’idée que c’est un médicament comme ils n’en ont jamais vu, ni même imaginé. Ils n’apprécient guère d’être interpelés par des médecins inconnus, des associations rentre-dedans, des médias qui ont trouvé là un sujet auquel le public se montre très sensible. Universitaires de renom, convaincus qu’ils n’ont de leçons à recevoir de personne, surtout pas de ceux qu’ils qualifient « d’excités du baclofène », ces spécialistes font, depuis des années, de l’obstruction. Par tous les moyens. » (p. 139). Il ajoute : « La situation des adversaires du baclofène est de plus en plus intenable. Un nombre croissant de médecins considèrent dès que guérir leurs malades est prioritaire : ils décident d’essayer le baclofène et le prescrire à des patients qui ne répondent pas aux traitements habituels. Ils se rendent alors compte, très rapidement, qu’ils disposent d’un médicament extraordinaire. Ils continuent donc de le prescrire et en parlent à leurs collègues. Les collègues prescrivent, ils en parlent à d’autres, et le nombre de prescripteurs augmentent d’une façon exponentielle. Les associations mettent la pression partout où elles le peuvent pour qu’on arrête de diaboliser le traitement, qu’on cesse d’amplifier ses effets indésirables. On en est là. Le mouvement est lancé, rien ne l’arrêtera. » (p. 159-160) Les derniers chiffres de ventes du baclofène en forte hausse (+ 50 % en un an) reflètent cette irrésistible montée en puissance.

Renaud de Beaurepaire regrette aussi l’inertie des pouvoirs publics, qu’il a fallu secouer pour qu’ils sortent de leur torpeur et commencent à avancer dans le bon sens. Il explique en quoi la prescription hors Autorisation de mise sur le marché est légale (20 % des prescriptions en France sont hors AMM sans que la Sécurité sociale ne s’en émeuve beaucoup) et considère même que refuser aujourd’hui de prescrire du baclofène à un patient alcoolo-dépendant qui le demande constitue une perte de chance pour le patient particulièrement répréhensible et opposée à l’éthique médicale.

Ces deux livres se complètent admirablement et sont une réponse à toutes les contrevérités, à tous les dénigrements, à toute la désinformation, à tout l’aveuglement, à toute l’ignorance et à toute l’hostilité intéressée des opposants à cet immense progrès thérapeutique.

Bernard Granger

Le livre de témoignages Indifférence peut être commandé auprès de l’association Aubes au prix de 19 € (prix dégressif selon le nombre d’exemplaires), ou directement sur le site lepublieur.com.

Retrouvez tous les articles de cette série consacrée au baclofène

1. La saga du baclofène (1).

2. La saga du baclofène (2).

3. Le vent tourne.

4. La servilité du Quotidien du médecin.

5. Deux livres, un même message d’espoir.

6. Le legs d’Olivier Ameisein

7. L’efficacité du médicament confirmée.

 

« Bon » et « mauvais » cholestérol

J’ai apprécié que Books (n° 40, « Faut-il avoir peur du cholestérol ? ») donne accès à l’article de John Carey. Cela a permis de porter un regard neuf sur des données, élevées au rang de bases incontournables et indiscutables.

En lisant aujourd’hui un article scientifique sur les bases moléculaires de l’action des HDL [transporteurs du cholestérol dans le sang], je constatais à quel point le fossé est immense avec les histoires que certains leaders d’opinion racontent à la télé, à la radio ou dans les colonnes des journaux. L’idée du « bon » et du « mauvais » cholestérol est tellement enfantine !

Le LDL [l’autre transporteur du cholestérol] n’est pas du cholestérol mais un assemblage moléculaire complexe. C’est simple mais faux de dire qu’il est « mauvais ». De même, les dernières données sur le HDL nous ont montré qu’il n’est pas toujours « bon », surtout chez les personnes atteintes de maladies coronariennes ou diabétiques.

Le public doit aussi savoir qu’un lien statistique (une corrélation) n’est pas un lien de causalité. La culpabilité du cholestérol est loin d’être établie, malgré les affirmations péremptoires de certains cardiologues, qui oublient si souvent d’indiquer leurs conflits d’intérêts alors que la loi les y oblige.

Rappeler les ruses de la publicité, montrer la honteuse publicité de Pfizer avec l’appui d’une société savante (page 32 de l’article), c’était mettre le doigt sur l’intolérable proximité de certaines associations dépendantes des dons de l’industrie.

Récemment, un encart  publicitaire dans les journaux a permis de voir à quel point l’industrie est efficace pour rameuter les troupes, ses partenaires. Ce communiqué du 19 février, flou et imprécis, illustrait malgré lui le lien entre des sociétés savantes et l’industrie. Il attaquait le livre du Pr Even, deux jours avant sa parution…

La discussion doit porter sur les données récentes en prenant en compte le risque cardio-vasculaire très bas de la population française. Il faut sortir du dogme.

Sylvain Duval, biologiste et membre du Formindep.
 

Cholestérol : une occasion inespérée

Quelle bonne idée a eue Books pour son numéro de février 2013 de nous offrir des articles tout à fait remarquables sur un fait de société : le cholestérol et la peur panique qu’il suscite !

Philippe Even a, il est vrai, le don de mettre les pieds dans le plat. Et quel plat : la plus grosse niche économique du monde de la santé tout autant qu’un enchevêtrement de controverses scientifiques, entre bidonnages et arrangements divers, avec des résultats parfois merveilleux. Mais lorsqu’aux résultats merveilleux succèdent divers scandales, cela les rend inévitablement douteux. Les médecins et les industriels du médicament ont, en quelques années de dérives, perdu leur crédibilité scientifique. À nous, à eux, d'en tirer les enseignements.

Pour le médecin de terrain que je suis, la médiatisation de cette controverse est une occasion presqu’inespérée d’en parler quotidiennement avec mes patients. Mes patients : des gens généralement sans problème de santé ou du moins sans autre problème qu’un cholestérol élevé sur leur prise de sang. Prise de sang prescrite et réalisée de manière rituelle, régulièrement, comme un talisman, histoire de penser se mettre à l’abri d’un grand méchant risque. Des malades parfois, victimes par exemple d’un accident coronarien, et qui d’un seul coup s’interrogent sur la pertinence de la prescription de leur statine. D’autres encore, victimes de douleurs musculaires mal tolérées. D’un seul coup le dialogue que je tentais d’instaurer depuis plusieurs années est devenu plus simple. Magie médiatique… J’en rajoute à peine.

Cette médiatisation a également fait galoper une peur panique : plus importante que le risque du cholestérol, celle d’une crise financière et commerciale. Preuve s’il en est, que le grisbi était en danger, les leaders d’opinions traditionnels, dont certains nous avaient vendu du Mediator, ont vite donné du clairon, n’informant qu’à grand-peine – pour ne pas dire au forceps – sur leurs conflits d’intérêt. Pourtant le Formindep, par la plume de François Pesty, vient une nouvelle fois de montrer comment les diverses recommandations françaises ou internationales sont biaisées par les scientifiques et l’industrie*. Une évidence, la transparence ne suffira pas, l’indépendance est incontournable.

Mieux, il faut aller au-delà de la médiatisation du problème. Il existe selon moi deux débats. Le premier est public et concerne la survente de médicaments à une large population qui n’en a pas besoin et, pire, peut en subir des effets délétères, comme en témoignent les messages d’alerte récents des autorités américaines et européennes. Le deuxième doit impliquer de manière conséquente la communauté médicale. Il s’agit de la prescription à des patients à très haut risque vasculaire. Ceux pour lesquels des données scientifiques nous ont dit, essentiellement, dans une ère d’avant l’affaire du Vioxx, qu’il y avait un bénéfice. 

S’il ne doit pas y avoir de précipitation à reconsidérer éventuellement les traitements chez ces patients, l’heure a sonné d’un réel débat scientifique, données brutes en mains, par des experts indépendants. Ils existent. Témoin ceux qui ont écrit la nouvelle recommandation de la Haute Autorité de Santé sur le diabète de type 2, qui est radicalement différente de la précédente – abrogée pour cause de conflits d’intérêts.

Docteur Philippe Nicot, médecin généraliste à Panazol (87), membre du Formindep.

* Le Formindep est une association dont le but est de « favoriser une formation et une information médicales indépendantes ». 

Joli morceau de bœuf

En 1917, le musicien français Darius Milhaud débarque à Rio de Janeiro, à l’invitation de son ami, le poète et diplomate Paul Claudel, dont il devient le secrétaire. Il s’enthousiasme pour les musiques sud-américaines et noue des liens étroits avec les compositeurs brésiliens, notamment Heitor Villa-Lobos. Il est stupéfait de découvrir la connaissance approfondie que ses nouveaux amis ont de la tradition musicale française et européenne, de Brahms à Debussy. Mais il déplore aussi que leur génie national ne s’exprime pas d’une manière plus vive et originale dans leurs œuvres. Il décide alors de montrer l’exemple et de mettre en valeur les sources musicales brésiliennes en composant à partir d’elles Le Bœuf sur le toit, qui deviendra célèbre en se transformant en ballet sur la suggestion de Jean Cocteau. C’est l’histoire de cette création franco-brésilienne que raconte le livre du même nom, O boi no Telhado. L’auteur, le musicologue Manoel Aranha Corrêa do Lago, rappelle que ce nom est à l’origine celui d’un « tango brésilien » à succès. Son ouvrage contient des textes de Claudel et Cocteau, des études d’experts et des témoignages d’artistes. L’œuvre de Milhaud, souligne le quotidien Folha de São Paulo, est « un pot-pourri qui emprunte à plusieurs partitions brésiliennes de la Belle Époque, aussi bien érudites que populaires ». Ainsi, en dix-huit minutes d’exécution, le refrain d’une vieille chanson revient quatorze fois. Un siècle après cette jolie greffe culturelle, la Folha se réjouit qu’un compositeur français de passage ait aidé le Brésil à « définir son identité musicale ».

Les chiffres de la vie

Daniel Tammet est autiste. Ce Britannique détient un record (d’Europe) étonnant : le 14 mars 2004, il a récité publiquement de mémoire 225 514 décimales du nombre pi. Cela lui a pris 5 heures et 9 minutes. Tammet est aussi un auteur talentueux. Son nouvel ouvrage est un recueil de vingt-cinq essais qui partagent tous le même postulat, explique Christopher Silvester dans le Daily Express : « Que nous en soyons conscients ou non, chaque aspect de notre existence est régi par les nombres. » Tammet s’intéresse particulièrement aux relations entre les mathématiques et le verbe. Il note, par exemple, que Shakespeare fut sans doute l’un des tout premiers écoliers anglais à entendre parler du zéro, et montre comment cette connaissance a influencé son œuvre ; il souligne aussi le lien entre le théorème de Pythagore et la justification rhétorique faite par Lincoln de l’indivisibilité des États-Unis. Parmi les nombreuses idées dont fourmille son livre, on relèvera aussi une hypothèse étonnante. À l’en croire, la nature aurait été bien inspirée de nous donner douze doigts, nous aurions alors probablement été plus doués en maths : douze se divise bien plus facilement que dix…

Le déclin des mâles ? Vraiment ?

Le mythe du matriarcat est l’une des plus vieilles inventions du patriarcat. Ces histoires d’antiques reines guerrières, de plantureuses déesses mères et de tribus d’Amazones ne prouvent en rien que les femmes ont jadis dirigé le monde. Comme une majorité d’anthropologues l’a compris depuis des décennies, ce sont là des récits édifiants inventés par les hommes pour justifier leur propre domination. L’argument essentiel de la plupart de ces mythes est de montrer que les femmes, quand elles ont le pouvoir, ne font que semer la pagaille ou imposer des régimes d’une telle violence (qui aimerait être gouverné par les Amazones, je vous le demande ?) qu’il n’y a d’autre choix que de les renverser. Et c’est pourquoi, suivant la logique de ces récits, le patriarcat règne désormais.

La plupart des œuvres littéraires, antiques et modernes, imaginant un gouvernement des femmes, parviennent à la même conclusion. Dans la comédie d’Aristophane L’Assemblée des femmes, qui date du Ve siècle av. J.-C., elles prennent toute une série de mesures pseudo-égalitaristes insensées – exigeant notamment que les hommes couchent avec les vieilles et les laides en priorité. Cela devait suffire à réconcilier l’Athénien moyen avec n’importe quel type de gouvernement masculin, aussi incompétent fût-il.

Avec son ouvrage The End of Men, Hanna Rosin nous propose une nouvelle version de cette vieille histoire, mais avec une nuance : elle prétend que nous vivons actuellement sous un régime matriarcal, ou du moins que cela ne devrait pas tarder. Une telle affirmation surprendra, j’imagine, une bonne partie des femmes de cette planète. Mais le livre de Rosin fourmille d’exemples illustrant le déclin de l’homme moderne et l’ascension de la femme en termes de rémunération, d’éducation, d’emploi et de responsabilités. Les Américains ont été les principales victimes de la récession, faute de pouvoir s’adapter à la crise de l’industrie et relever le défi de la postmodernité. Un nombre considérable d’ouvriers, ces fiers soutiens de famille, se sont mués selon elle en inemployables ectoplasmes, tout juste bons à passer la journée devant la télé. Leurs épouses, à l’inverse, ont saisi les chances offertes par les changements économiques des dernières années ; elles ont suivi des formations, repris leurs études, bref, sont allées de l’avant.

En 2009, souligne Rosin, pour la première fois de l’histoire, les Américaines étaient plus nombreuses à travailler que les Américains. Elles obtiennent désormais plus souvent qu’eux un diplôme d’études supérieures (dans une proportion de trois pour deux), et commencent même à les dépasser dans les cursus scientifiques et d’ingénieurs. Un nombre croissant de soutiens de famille sont des femmes (64 % à Washington). Et, sur les quinze secteurs d’activité en forte croissance, douze sont désormais dominés par elles : « L’économie américaine se féminise » de fait, écrit Rosin. Or l’Amérique du Nord n’est pas seule concernée. Des exemples pris dans le monde entier – la première chef de gouvernement ouvertement lesbienne en Islande, les 80 % de Brésiliennes diplômées de l’université qui aspirent aux responsabilités, un Parlement rwandais en majorité féminin – font apparaître ce nouveau matriarcat comme un fait plus ou moins accompli.

Je ne sais pas trop quoi penser de tous ces exemples et de tous ces chiffres, mais je les soupçonne d’avoir été soigneusement sélectionnés et présentés de façon biaisée. Rosin elle-même admet que, s’il y a tant de femmes soutiens de famille à Washington, « c’est en raison, pour l’essentiel, du nombre considérable de mères célibataires déshéritées qui habitent la ville ». En outre, la majorité des métiers en expansion dont parle l’auteure, qui sous-tendent la « féminité » supposée de l’économie américaine, appartiennent au secteur social (et sont donc mal payés) ; en somme, comme Rosin l’explique, celles qui « prennent un emploi hors du foyer délèguent à d’autres femmes les tâches ménagères ». Par ailleurs, l’auteur ne dit presque rien sur un fait essentiel, signalé par la plupart des études sur la population active des États-Unis : le salaire des Américaines reste en moyenne inférieur de 20 % à celui de leurs homologues masculins. Si c’est là un matriarcat en herbe, il est étrangement peu rémunérateur.

Le titre The End of Men (« La fin des hommes ») est bien sûr accrocheur (et, à en croire, la publicité pour le livre, il a déjà fait son entrée dans le langage courant, à l’instar du Deuxième Sexe de Beauvoir ou de La Femme mystifiée de Betty Friedan). Mais, après une lecture attentive, on se demande à quel point Rosin y croit elle-même, ou du moins à quel point elle imagine les femmes en bénéficiaires incontestables des changements de pouvoir qu’elle détecte. L’auteure raconte à un moment sa visite dans un community collège (1) de Kansas City : elle s’est retrouvée dans un ascenseur avec une jeune femme qui, « entre le premier et le quatrième étage, dormait debout, épuisée de jongler entre ses études, son travail et ses enfants ». C’est là, depuis un siècle, l’habituel revers de la médaille pour les femmes qui veulent faire carrière : il faut y investir une énergie et une endurance surhumaines.

Et c’est assurément le message qui se dégage de plusieurs études de cas dans lesquelles Rosin explore un nouveau type de partenariat domestique qui va de pair avec l’ascension des femmes. Ce sont les « couples culbuto » : elle et lui se répartissent les responsabilités de manière différente selon la période de leur relation – tantôt c’est l’homme, tantôt c’est la femme qui s’occupe davantage des tâches domestiques, même chose pour l’argent qu’il faut ramener à la maison. Sur le papier, tout semble parfait, mais, là encore, cela s’avère la même vieille histoire des deux emplois au lieu d’un (soutien de famille et déesse domestique) pour les femmes, même celles qui occupent des postes relativement importants.

Prenez la malheureuse Sarah, avocate talentueuse mariée à un « médiocre homme au foyer » (ce sont les propres termes de l’intéressé) nommé Steve, qui reste à la maison pour prendre soin de leur bébé. Chaque jour, Sarah prépare le petit déjeuner pour toute la famille avant de partir travailler et elle nettoie les couches quand elle est de retour le soir. Steve définit ses tâches domestiques comme de l’« endiguement des saletés », ce qui signifie concrètement qu’il met les couches sales dans le lavabo, mais ne les lave pas. Inutile de le dire, Sarah est à elle-même sa pire ennemie en refusant d’utiliser des couches jetables. Voilà pour le matriarcat.

Il faut reconnaître à Rosin (et à son honnêteté) qu’un lecteur ignorant le titre du livre pourrait très bien imaginer que des pans entiers ont été écrits pour défendre la thèse opposée. Un chapitre, intitulé « Le plafond de verre », analyse le fait que les femmes n’ont toujours pas réussi à atteindre les plus hautes fonctions. Elle pointe quelques exceptions : aux États-Unis, « le poste de secrétaire d’État est pratiquement toujours réservé à une femme », affirme-t-elle (même si je ne suis pas sûre que trois postes attribués sur les huit derniers suffisent à établir une domination féminine (2)). On lit aussi : « Le nombre de femmes chefs d’État, même s’il est encore minime, a été multiplié par deux au cours des dernières années » (est-on passé de quatre à huit, ou de cinq à dix ?) (3).

Mais la plupart du temps, elle essaie de comprendre, comme beaucoup d’autres avant elle, l’absence des femmes dans les conseils d’administration et leur apparente réticence à demander des augmentations comme le font leurs homologues masculins. Elles « emportent leur bagage psychologique sur leur lieu de travail, explique-t-elle : cette ambivalence chronique à l’égard de leur propre ambition, cette gêne qu’elles éprouvent à se mettre en valeur, cette responsabilité envers leur famille qu’elles ne peuvent ou ne veulent déléguer à leur mari, etc. ».

Comment tout cela peut-il aller dans le sens d’un nouveau matriarcat ? Rosin ne peut que proposer la bonne vieille réponse gradualiste. « Le monde ne change pas du jour au lendemain. Les hommes sont au pouvoir depuis près de quarante mille ans ; les femmes ont commencé à se faire entendre il y a cinquante ans à peine. Il est évident qu’il leur reste bien du chemin à parcourir. »

Il apparaît donc que nous n’avons pas, en réalité, instauré un nouveau matriarcat. Cette version est aussi mythique que toute autre – et Rosin, rendons-lui cette justice, le sait probablement.

 

Cet article est paru dans le Guardian le 3 octobre 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

Maudite frontière

Dans un ouvrage intitulé Amexica, néologisme de son invention, le journaliste britannique Ed Vulliamy entreprend un voyage le long d’une frontière qu’il connaît bien, l’une des plus fréquentées et des plus dangereuses du monde : celle qui sépare les États-Unis du Mexique. De Tijuana à la côte atlantique, il explore les lieux les plus marquants de cette zone de tous les trafics. La violence des cartels est omniprésente. L’exploitation de la main-d’œuvre mexicaine par les multinationales aussi. « Selon Vulliamy, la narco-violence est un effet du capitalisme mondialisé, du bouleversement qu’il provoque dans les mœurs, les relations hommes-femmes, les habitudes de consommation », relève dans le New York Times Tamar Jacoby, que le diagnostic laisse sceptique : « Si le capitalisme est le méchant de l’histoire, pourquoi le cancer de la narco-violence et de la corruption n’a-t-il pas gagné aussi les États-Unis ? » s’interroge-t-il. Ah oui ?, semble lui répondre Angus Macqueen dans le Guardian, qui rappelle notamment, en citant le livre de Vulliamy, que Houston est devenu l’une  des principales plaques tournantes du blanchiment.

Une Russe émule d’Edgar Poe

C’est l’histoire d’un petit garçon si gros et repoussant que sa sœur refuse de partager une chambre avec lui. Un jour, leur mère, qui a elle aussi du mal à le regarder sans dégoût, découvre le journal intime de l’enfant : il révèle qu’une Reine des fourmis réside dans son esprit. Elle a entrepris de prendre possession de son corps, puis de conquérir l’humanité entière. Ainsi débute l’une des nouvelles de la jeune auteure russe Anna Starobinets, que publient les éditions Mirobole. « Elle explore les profondeurs de l’irrationalité, révélant la désintégration progressive d’une personnalité », estime Alexandra Guzeva dans Russia Now, un supplément du Telegraph britannique conçu par la Rossiyskaya Gazeta. Cet univers sombre et terrifiant a déjà séduit près d’une dizaine de pays. En Grande-Bretagne, on l’a même comparée à Poe et Orwell, tandis que les critiques russes préfèrent évoquer Stephen King ou Philip K. Dick…