La saga des Allemands de Roumanie

Suisse d’origine roumaine, Catalin Dorian Florescu est déjà l’auteur de quatre romans. Son cinquième (qui est aussi le second à être traduit en français) vient de paraître au Seuil. De l’avis de la critique d’outre-Rhin, il s’agit non seulement du meilleur de ses livres, mais aussi d’un ouvrage qui le « catapulte au premier rang des écrivains de langue allemande », selon Elke Heidenreich du Frankfurter Allgemeine Zeitung. « On a rarement raconté une histoire avec autant de force, de sensualité, de chaleur, et en même temps avec autant de calme et de courage, avec un tel souffle, qui embrasse les siècles », s’enthousiasme la journaliste.

Cette saga familiale s’étend en effet sur trois cents ans. Elle se déroule dans le Banat, région multiethnique des confins de la Roumanie, d’où Florescu est originaire. Son héros et narrateur, le jeune Jacob Obertin, est trahi par son père qui le livre aux Russes à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Des retours en arrière nous font remonter aux origines de la famille et au premier Obertin à s’être installé dans la région, un déserteur venu au XVIIe siècle de Lorraine. À travers le « destin » de Jacob et de son ancêtre, le lecteur découvre celui de la minorité allemande du Banat, qui se cherche désespérément une patrie.

Le vilain petit Afrikaner

Dans Les Rois du paradis, Mark Behr met en regard, « avec subtilité et tendresse », selon Christopher Hope du Guardian, « le prix de l’appartenance à une terre et les périls de l’exil ». Son héros, Michiel Steyn, un Afrikaner gay qui vit depuis quinze ans en Californie, retourne dans la ferme familiale en Afrique du Sud pour l’enterrement de sa mère. « Il est le genre d’homme que les Afrikaners ont appris depuis le berceau à haïr, note Hope : il a brisé tous les tabous de son clan. Il a renié le machisme meurtrier qui rendait l’apartheid si brutal, trahi son église, sa tribu, sa famille, profané la notion de loyauté, subverti ce qui est considéré comme l’amour “normal” entre un homme et une femme. » À la faveur de son retour, le passé resurgit… « Le roman a pu être comparé à certaines œuvres de Tchékhov, remarque David Evans dans The Independent, mais Virginia Woolf me semble une influence plus évidente : Behr s’intéresse moins aux mécanismes conventionnels de la narration qu’aux fonctionnements de la mémoire, à la manière dont des détails insignifiants suscitent des vagues de souvenirs. »

Le progrès technologique marche en crabe

La guerre est, on le sait, un aiguillon du progrès technique, et la Seconde Guerre mondiale n’a pas fait exception. En quelques années, grâce à de coûteux programmes de recherche, on vit surgir l’avion à réaction, le radar, les premières fusées modernes (les V2 allemands), l’ordinateur et la bombe atomique. Et pourtant, comme l’explique dans son livre le Britannique David Edgerton, on aurait tort de surestimer l’impact de ces innovations. « Si les deux millions de dollars dépensés pour mettre au point la bombe atomique avaient servi à la construction d’armes conventionnelles, la guerre aurait sans doute pris fin plus tôt. De même, l’Allemagne aurait pu fabriquer 24 000 avions de combat avec l’argent investi dans les V2 – et leur fabrication coûta deux fois plus de vies allemandes que n’en coûtèrent à l’ennemi les bombardements de Londres », rapporte Edward Terner dans la London Review of Books. Sans compter que la Seconde Guerre mondiale fut loin de se résumer à un déploiement d’engins modernes. En effet, les deux camps recoururent massivement à l’un des plus anciens auxiliaires du combattant : le cheval. « Les troupes d’Hitler, en route pour Moscou, comptaient dans leurs rangs bien plus de chevaux que celles de Napoléon. En 1945, leur effectif était de 1,2 million d’animaux », relève Terner. « Dans la seule campagne d’Italie, ajoute Steven Shapin dans le New Yorker, la 10e division de cavalerie américaine utilisa plus de 10 000 chevaux et mules. »

En s’appuyant sur ce genre d’observations, Edgerton, professeur d’histoire à l’Imperial College de Londres, veut en finir avec l’idée d’un progrès technique linéaire, scandé par de grandes révolutions. Une idée fausse, selon lui, car elle occulte les rapports complexes qui se créent entre les outils et ceux qui les utilisent. Bon nombre de technologies innovantes sombrent dans l’oubli faute d’avoir su trouver leur public. Inversement, d’autres plus anciennes font preuve d’une remarquable longévité et coexistent harmonieusement avec les plus récentes. Le principal moteur du progrès technique est la somme des petites modifications qui permettent de perfectionner et d’adapter à de nouveaux usages des technologies existant de longue date. Ce qui explique, note Terner, la persistance des « moteurs à combustion interne, mis au point dans les années 1870 et 1880 » ou le fait que « les trains américains et européens roulent sur des rails identiques à ceux des années 1890 ».

En d’autres termes, nous sommes bien plus conservateurs dans notre rapport aux techniques que ne le voudraient les chantres du progrès. Une erreur d’appréciation que commettent toutes les utopies futuristes : « Au milieu du XXe siècle, rappelle Steven Shapin, on nous promettait un monde où l’énergie nucléaire fournirait une électricité dont le prix serait “trop bas pour être mesuré”, éliminerait la pollution, empêchant les crises énergétiques et allégeant le poids de la pauvreté. »

La drogue qui fait courir le Tour

Un repenti se met à table : Tyler Hamilton révèle tout – le « comment », mais surtout le « pourquoi » – des dessous malpropres du Tour de France. C’est un véritable cours de biochimie appliquée au dopage : amphétamines, cocaïne, testostérone, dopants « microdosés », DHEA, anabolisants et autres stéroïdes, et surtout EPO et autotransfusions. Mais cette inquiétante pharmacopée n’est pas tout – encore faut-il la rendre indétectable. Comme l’explique Hamilton, en faisant attention, on peut se doper en étant quasiment sûr de ne pas être pris. Les contrôleurs ont leurs médecins, mais les coureurs ont les leurs. Qui sont meilleurs et surtout mieux payés…

Tous ces traficotages chimico-biologiques n’ont qu’un but : repousser le seuil de la douleur physique. « Hamilton s’était rendu célèbre, écrit Ian Austen dans le New York Times, autant pour sa résistance à la douleur que pour ses performances cyclistes. En 2002, il a fait une chute tout au début du Giro d’Italie, et s’est cassé l’épaule. Il a continué pendant trois semaines, en grinçant des dents pour se distraire de sa douleur. Il a fini deuxième, mais a dû se faire faire des couronnes sur onze dents ! » Toutes ces drogues, très dangereuses (l’EPO provoque de graves risques d’embolie), sont bel et bien efficaces : pour les coureurs de haut niveau, l’EPO améliore la performance de 5 % seulement. Mais cela suffit à faire la différence entre la première place et le milieu de peloton. Qu’est-ce qui pousse donc « les professionnels de ce sport intrinsèquement malsain, qui exige une alimentation minimale et une extraordinaire tolérance à la douleur », à sacrifier leur santé ?, se demande David Runciman dans la London Review of Books. Réponse : l’argent. « La drogue permet de faire la différence entre un petit coureur de seconde zone à 50 000 dollars et un coureur de première catégorie qui touche plus de 500 000 dollars par an ! »

Au passage, Hamilton règle son compte à son ex-ami Lance. La personnalité du surperformant Arm­strong est une performance en elle-même. Difficile d’imaginer une telle passion de gagner (« Perdre, c’est mourir »). Ni une telle maîtrise du dopage, qu’il pratiquait mieux que quiconque et de manière particulièrement imaginative (malgré d’incessants contrôles, il ne s’est jamais fait pincer !). Ni un tel cynisme : il dénonçait systématiquement ses concurrents. Mieux encore, raconte Hamilton, Armstrong a été jusqu’à se prévaloir de son cancer des testicules, qui lui a fait perdre des kilos néfastes, et lui a procuré un alibi imparable. « Après la chimio, l’idée d’injecter le moindre produit étranger dans mon corps me répugnait particulièrement », écrivait dans son autobiographie un Arm­strong qui a récemment tout avoué dans l’émission d’Oprah Winfrey.

La grande victime de ce monstrueux déballage, c’est le Tour de France. Ou plutôt le « Tour de Farce », comme l’appelle Geoffrey Wheatcroft dans le New York Times, qui le décrit comme un système mafieux, le règne de la tricherie et de la corruption (mais où seuls les coureurs maladroits sont punis). Désormais, impossible de prétendre ne pas savoir. 

Découvrir Said

« Seigneur, ne m’importune pas avec tes prières et tes commandements », clame le poète iranien Said, exilé à Munich depuis près de cinquante ans, qui a choisi l’allemand pour s’exprimer. Son œuvre poétique est très reconnue outre-Rhin, mais n’avait jamais été traduite en français. C’est désormais chose faite avec le recueil Psaumes, qui paraît ces jours-ci chez Actes Sud et dont Martina Scherf, du Süddeutsche Zeitung, estime que chaque morceau est « d’une beauté presque irritante […], l’expression d’une quête de sens et de rédemption à l’époque qui est la nôtre et qui vient après Auschwitz, Hiroshima, Srebrenica et la victoire du capitalisme débridé ».

Said n’a pas choisi le genre des psaumes par hasard. Ce type de prières se retrouve dans les traditions juive et chrétienne, mais pas islamique. Il s’agit donc d’une tentative d’appropriation, même si, comme le remarque Harald Hartung dans le Frankfurter Algemeine Zeitung, « les psaumes de Said, plutôt que des prières, sont des ébauches de prières. Elles ne revendiquent aucune autorité religieuse. Elles ne sont pas dogmatiques ».

La tragédie de Barcelone

Voici un roman historique qui entre en résonance avec notre époque. Au moment où la Catalogne revendique son indépendance avec une vigueur accrue, l’écrivain Albert Sánchez Piñol raconte, dans Victus, un impressionnant récit à la fois picaresque et rigoureux, l’un des épisodes les plus douloureux qu’ait vécus sa province natale : le siège de Barcelone, ultime bataille de la guerre de Succession d’Espagne. Onze mois de blocus et d’attaques, avant l’assaut final le 11 septembre 1714 et la défaite qui privera la Catalogne de toute autonomie politique. Un jour de deuil commémoré chaque année à Barcelone.

Du côté des assaillants, les troupes franco-castillanes obéissant à Louis XIV et à son petit-fils, Philippe V, roi d’Espagne. En face, la population locale et des soldats anglais retranchés, résidus du corps expéditionnaire qui a pris la ville en 1705, au nom de la Grande Alliance (Saint-Empire, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Prusse). C’est, rappelle El País, l’histoire d’une « tragédie parfaite » : « Un peuple prêt au sacrifice total ; un roi et un empereur, adversaires des petites gens ; des personnages qui défendent les perdants par conviction. » Longtemps après, au fil des décennies, les enfants catalans, porteurs de la mémoire locale, continueront à jouer à la guerre entre « Bourbons » et « Autrichiens ».

Une guerre que Sánchez Piñol relate sans manichéisme, avec poésie, irrévérence et humour. Il révoque les versions officielles de l’événement entretenues par les deux camps. On croise, dans son livre, le héros politique catalan Rafael Casanova qui, jusqu’au bout, refuse la reddition, mais aussi le général Antonio de Villarroel, chef militaire des assiégés, pourtant de culture castillane. Et surtout son adjoint, Marti Zuviria, ingénieur militaire, disciple de Vauban, qui réussira à quitter la ville, en échappant à l’ennemi, avant de trouver refuge à Vienne. L’auteur donne aussi la parole à ceux « d’en bas », civils ou soldats anonymes.

À 47 ans, Albert Sánchez Piñol est sans doute l’auteur catalan le plus lu dans le monde. Le roman qui l’a rendu célèbre, La Peau froide (Actes Sud, 2002), fut publié dans trente-sept pays. Avec ce livre-ci, l’auteur a surpris, et déçu certains de ses fans, en écrivant pour la première fois en espagnol. Il s’en explique dans El País : « J’ai rédigé une centaine de pages en catalan. Mais, j’ignore pourquoi, ça ne fonctionnait pas. Je les ai mises de côté. J’ai repris la première page, et l’ai traduite en castillan. Et alors, cela marchait. J’ai pu ensuite me laisser aller en toute tranquillité. » L’écrivain met ce blocage sur le compte d’un « facteur irrationnel de créativité ». Victus a donc été traduit… en catalan.

Books en a déjà parlé

Le Lecteur de Jules Verne, Almudena Grandes, traduit de l’espagnol par Serge Mestre, JC Lattès, 415 p., 22 €, voir Books, n° 32, p. 13.

Deuxième tome d’une grande fresque sur l’Espagne de l’après-guerre civile, cet ouvrage revient sur les pires années de la répression franquiste, entre 1947 et 1949. La romancière s’attache au destin du guérillero communiste Cencerro, qui entra dans la légende quand, traqué par la Garde civile, il se suicida dans les montagnes du nord de l’Andalousie. Bestseller en Espagne.

Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse, de Sarah Bakewell, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Albin Michel, 488 p., 22 €, voir Books, n° 30, mars 2011, p. 15.

Une biographie qui a suscité un grand enthousiasme outre-Manche où Michael Bywater de The Independent a pu écrire qu’elle ne permettait « pas seulement de connaître Montaigne, mais de l’aimer ». Et où l’on en est venu à se demander si l’auteur des Essais n’était pas au fond plus anglais que français…

Les Jours de l’arc-en-ciel, d’Antonio Skarmeta, traduit de l’espagnol par Alice Seelow, Grasset, 280 p., 18 €, voir Books n° 25, septembre 2011, p. 11.

Une évocation des mois qui ont précédé le référendum convoqué en 1988 par Pinochet après quinze ans de dictature. Plutôt qu’un récit politique des événements, l’auteur (dont une pièce a été adaptée au cinéma pour donner naissance à No, actuellement sur les écrans) a voulu écrire « une ode au pouvoir de l’imagination et au rôle qu’on joué la musique et les arts dans la conquête de la liberté ». Bestseller au Chili.

Le Livre des merveilles de Kells

« Somptueux. » Il n’y a, selon le romancier John Banville, « pas d’autre mot » pour qualifier le volume que consacre Bernard Meehan au Livre de Kells. Outre une analyse pointue de cet évangéliaire parmi les plus beaux trésors d’Irlande, Meehan (conservateur du manuscrit au Trinity College de Dublin) offre ici plus de quatre-vingts pages d’enluminures « grandeur nature, avec toutes leurs couleurs enchanteresses », salue Banville dans le Financial Times ; «  bien qu’il s’agisse de reproductions, on y retrouve les exceptionnelles tonalités de bleu, de jaune, de rouille, de rouge, de vert et de violet » caractéristiques du codex, renchérit dans The Observer un autre romancier irlandais, Colm Tóibín.

La fascination pour le Livre de Kells tient, certes, à ses qualités esthétiques remarquables, mais aussi à son histoire tourmentée, digne d’un roman. On suppose que l’ouvrage fut composé entre la fin du VIIIe et le début du IXe siècle sur l’île d’Iona, au large de l’Écosse, dans un monastère fondé par le missionnaire irlandais saint Colomba. La menace formée par les raids répétés des Vikings sur l’île explique sans doute le transfert du manuscrit en Irlande, dans l’abbaye de Kells qui lui donna son nom. Mais l’épopée ne s’arrête pas là : « Dérobé au début du XIe siècle, le précieux livre fut retrouvé dans un champ, départi de ses pierreries et reliures en or », raconte Peter Murray dans The Irish Examiner. « Au XVIe siècle, il se trouva en la possession d’un certain Gerald Plunkett, probablement un parent du dernier abbé de Kells. Après la dissolution des monastères d’Irlande [sous le règne de Henri VIII d’Angleterre, NdlR], la famille Plunkett a conservé le volume. Mais Gerald, tout admiratif qu’il fût de ses qualités artistiques, ne put s’empêcher d’y inscrire ses propres annotations, et ce sur plusieurs pages. » En 1849, environ deux siècles après le dépôt du codex au Trinity College, la reine Victoria ne résista pas davantage à l’envie de laisser sa marque sur ce chef-d’œuvre de l’art médiéval : lors d’une visite à Dublin, elle et le prince Albert apposèrent leurs signatures sur la page de garde… Que le volume nous soit parvenu dans un si bon état de conservation malgré toutes ces péripéties relève selon Murray d’« une sorte de miracle ».

L’autre source d’émerveillement devant ces parchemins – pour lesquels il fallut, dit-on, dépecer 185 veaux – tient au labeur des illustres inconnus qui s’efforcèrent d’y consigner les Évangiles (en latin), avec parfois quelques ratés. À en croire Meehan, le Livre de Kells est truffé d’erreurs d’inattention, qui n’en rendent ses auteurs que plus attachants. Ainsi Banville imagine-t-il, « à travers la brume des siècles », un moine fatigué, penché depuis des heures sur le vélin ; « remarquant soudain une erreur dans sa transcription, il se frappe le front et lâche l’équivalent monastique d’un “Oh, merde !” »… Faillibles, les moines n’en étaient pas moins malicieux et inventifs. Meehan relève que l’un d’eux choisit d’adjoindre à un passage consacré à saint Pierre une enluminure représentant un lièvre – un animal « connu pour son caractère craintif ». Il faut voir là, selon l’expert, un relent de la querelle qui avait opposé l’Église d’Irlande à celle de Rome (fondée par saint Pierre) sur la date des fêtes pascales. Ainsi que le rapporte Banville, « les adeptes de saint Colomba avaient fini par se ranger, au début des années 700, à la méthode de calcul romaine, mais une pointe de ressentiment persistait parmi les copistes et les artistes d’Iona, ce dont témoigne le Livre de Kells ».

Enfin, si l’ouvrage continue d’attirer tant de visiteurs (500 000 personnes viennent chaque année l’admirer), c’est qu’il renvoie à un âge d’or de l’histoire irlandaise, lorsque les missionnaires de l’île partaient évangéliser les régions septentrionales de Grande-Bretagne. Accompagnant ce rayonnement culturel, « un nouveau style artistique se développa, qui mêlait pour le meilleur les influences “celtiques”, anglo-saxonnes et méditerranéennes, et dont le Livre de Kells est généralement considéré comme l’expression la plus brillante », lit-on dans The Irish Times. James Joyce ne s’y était d’ailleurs pas trompé, qui qualifiait l’ouvrage de « chose la plus purement irlandaise qui soit ».

Ce que la pizza doit aux Allemands

« Ronde et colorée comme une tarte. On s’attend à quelque chose de sucré. Mais on mord dans du poivre ! En y regardant de plus près, ce ne sont pas des cerises et des raisins qui la garnissent, mais des piments et des olives. » L’écrivain Anna Seghers décrivait ainsi sa première expérience avec une pizza. C’était en 1944. « Dix ans plus tard, le plat ferait partie du quotidien de la prospère République fédérale d’Allemagne », note Christian Staas dans le Zeit. Une situation tout à fait étonnante puisque, « au milieu des années 1950, l’Italie ne comptait qu’une dizaine de pizzérias en dehors de Naples », rappelle Staas en s’appuyant sur l’ouvrage de la jeune historienne Maren Möhring. Importée outre-Rhin par les travailleurs immigrés du sud de la Péninsule, la fameuse tarte salée ne se propagea pas au reste de la botte avant les années 1960… sous l’influence de touristes allemands désireux de retrouver ce qu’ils prenaient pour un plat typiquement italien ! 
La pizza n’est pas le seul mets dit « ethnique » à avoir séduit les Allemands de l’Ouest : au nombre de 20 000 en 1975, les restaurants de cuisine étrangère (un établissement sur quatre dans les grandes villes en 1980) étaient deux fois plus nombreux une décennie plus tard. Les tables italiennes furent majoritaires jusqu’au début des années 1980. Puis, avec l’élargissement de la Communauté économique européenne et l’assouplissement des règles d’immigration, le Grec fit son apparition, bientôt supplanté par le Turc, pour lequel se produisit un nouveau phénomène d’hybridation : « Le kebab à la broche tournante est turc, explique Staas. Mais ce sont les Allemands qui eurent l’idée de placer la viande dans un petit pain et de l’accompagner de sauce piquante – une variante devenue à son tour très populaire en Turquie. »

Les vrais Frankenstein

Vers la fin du XVIIIe siècle, un physicien italien, Luigi Galvani (lequel donnerait son nom au verbe « galvaniser »), mena une expérience étonnante : « Un jour d’orage, il suspendit des grenouilles mortes à son balcon », raconte Deborah Blum dans le New York Times. « Les animaux étaient empalés sur des crochets de métal destinés à capter la charge électrique de l’orage. En réaction à un éclair ou à un coup de tonnerre, leurs pattes se contractaient, donnant l’impression d’être prêtes à sauter du balcon pour rejoindre la rue. » Ce genre d’expériences eut un retentissement considérable dans le monde des sciences, mais aussi dans la littérature, comme le montre Roseanne Montillo dans The Lady and Her Monsters – une enquête enlevée sur l’influence exercée par les découvertes scientifiques de l’époque sur l’écriture du Frankenstein de Mary Shelley, paru en 1818. La perspective de ressusciter les morts grâce à l’électricité ne manqua pas, en effet, de frapper l’imagination des écrivains. Et Mary Shelley reconnut plus tard l’influence de Galvani (entre autres) sur son célèbre roman. Cet intérêt pour l’« électrophysique » était partagé par tout un cercle de lettrés de l’époque, parmi lesquels l’époux de Mary, le poète Percy Shelley. Pendant ses études à Oxford, celui-ci avait rempli sa chambre de machines à produire de l’électricité, à l’aide desquelles il menait toutes sortes d’expériences bizarres ; « d’après des amis, il poussa un jour le courant si fort que “ses cheveux bouclés se dressèrent sur sa tête” », rapporte un Blum sous le charme de l’ouvrage.