« Somptueux. » Il n’y a, selon le romancier John Banville, « pas d’autre mot » pour qualifier le volume que consacre Bernard Meehan au Livre de Kells. Outre une analyse pointue de cet évangéliaire parmi les plus beaux trésors d’Irlande, Meehan (conservateur du manuscrit au Trinity College de Dublin) offre ici plus de quatre-vingts pages d’enluminures « grandeur nature, avec toutes leurs couleurs enchanteresses », salue Banville dans le Financial Times ; « bien qu’il s’agisse de reproductions, on y retrouve les exceptionnelles tonalités de bleu, de jaune, de rouille, de rouge, de vert et de violet » caractéristiques du codex, renchérit dans The Observer un autre romancier irlandais, Colm Tóibín.
La fascination pour le Livre de Kells tient, certes, à ses qualités esthétiques remarquables, mais aussi à son histoire tourmentée, digne d’un roman. On suppose que l’ouvrage fut composé entre la fin du VIIIe et le début du IXe siècle sur l’île d’Iona, au large de l’Écosse, dans un monastère fondé par le missionnaire irlandais saint Colomba. La menace formée par les raids répétés des Vikings sur l’île explique sans doute le transfert du manuscrit en Irlande, dans l’abbaye de Kells qui lui donna son nom. Mais l’épopée ne s’arrête pas là : « Dérobé au début du XIe siècle, le précieux livre fut retrouvé dans un champ, départi de ses pierreries et reliures en or », raconte Peter Murray dans The Irish Examiner. « Au XVIe siècle, il se trouva en la possession d’un certain Gerald Plunkett, probablement un parent du dernier abbé de Kells. Après la dissolution des monastères d’Irlande [sous le règne de Henri VIII d’Angleterre, NdlR], la famille Plunkett a conservé le volume. Mais Gerald, tout admiratif qu’il fût de ses qualités artistiques, ne put s’empêcher d’y inscrire ses propres annotations, et ce sur plusieurs pages. » En 1849, environ deux siècles après le dépôt du codex au Trinity College, la reine Victoria ne résista pas davantage à l’envie de laisser sa marque sur ce chef-d’œuvre de l’art médiéval : lors d’une visite à Dublin, elle et le prince Albert apposèrent leurs signatures sur la page de garde… Que le volume nous soit parvenu dans un si bon état de conservation malgré toutes ces péripéties relève selon Murray d’« une sorte de miracle ».
L’autre source d’émerveillement devant ces parchemins – pour lesquels il fallut, dit-on, dépecer 185 veaux – tient au labeur des illustres inconnus qui s’efforcèrent d’y consigner les Évangiles (en latin), avec parfois quelques ratés. À en croire Meehan, le Livre de Kells est truffé d’erreurs d’inattention, qui n’en rendent ses auteurs que plus attachants. Ainsi Banville imagine-t-il, « à travers la brume des siècles », un moine fatigué, penché depuis des heures sur le vélin ; « remarquant soudain une erreur dans sa transcription, il se frappe le front et lâche l’équivalent monastique d’un “Oh, merde !” »… Faillibles, les moines n’en étaient pas moins malicieux et inventifs. Meehan relève que l’un d’eux choisit d’adjoindre à un passage consacré à saint Pierre une enluminure représentant un lièvre – un animal « connu pour son caractère craintif ». Il faut voir là, selon l’expert, un relent de la querelle qui avait opposé l’Église d’Irlande à celle de Rome (fondée par saint Pierre) sur la date des fêtes pascales. Ainsi que le rapporte Banville, « les adeptes de saint Colomba avaient fini par se ranger, au début des années 700, à la méthode de calcul romaine, mais une pointe de ressentiment persistait parmi les copistes et les artistes d’Iona, ce dont témoigne le Livre de Kells ».
Enfin, si l’ouvrage continue d’attirer tant de visiteurs (500 000 personnes viennent chaque année l’admirer), c’est qu’il renvoie à un âge d’or de l’histoire irlandaise, lorsque les missionnaires de l’île partaient évangéliser les régions septentrionales de Grande-Bretagne. Accompagnant ce rayonnement culturel, « un nouveau style artistique se développa, qui mêlait pour le meilleur les influences “celtiques”, anglo-saxonnes et méditerranéennes, et dont le Livre de Kells est généralement considéré comme l’expression la plus brillante », lit-on dans The Irish Times. James Joyce ne s’y était d’ailleurs pas trompé, qui qualifiait l’ouvrage de « chose la plus purement irlandaise qui soit ».