Bien que le recours à des « clefs des songes » remonte à l’Antiquité, c’est au XIXe siècle que des savants commencent à se pencher sur les rêves en tant qu’objets scientifiques à part entière. Cette mise en science du rêve constitue le fil directeur de Nuits savantes, fascinant voyage au bout des contrées nocturnes que nous offre Jacqueline Carroy, auteure de nombreux travaux classiques sur la création des disciplines « psy » (1). Elle se propose ici de faire du rêve un véritable objet historique, sans tomber dans la fréquente téléologie freudienne.
Dès l’aube du siècle, de nouvelles façons de rendre compte du sommeil et des rêves apparaissent. Tantôt perçues comme relevant essentiellement des médecins spécialistes, tantôt comme l’apanage des philosophes, les productions nocturnes demeurent mystérieuses pour ceux qui tentent d’en faire science. De nouvelles pratiques sont élaborées. Des savants, scrutant leurs nuits, commencent à noter systématiquement, collectionner et raconter leurs songes. Dans leurs récits, ces hommes – car c’est une histoire très masculine – se mettent en scène, s’exposent, se révèlent. Ces exercices de notation onirique participent ainsi d’une nouvelle forme d’écriture de soi, l’auteur dédoublé y jouant à la fois le rôle de protagoniste et d’observateur.
Loin de se confiner à une clinique de l’intime, ces récits sont diffusés et publiés en tant que véritables documents scientifiques. Certains savants rêveurs, s’éloignant de la philosophie « spiritualiste » dominante, inventent de nouveaux modèles pour rendre compte des songes. C’est le cas notamment d’Alfred Maury et d’Hervey de Saint-Denys qui, chacun à sa façon, créent des onirologies qui font date. À l’orée de la IIIe République, le jeune Gabriel Tarde consigne ses nuits dans un long manuscrit que ravive Carroy au fil de recherches et d’analyses minutieuses. De tels exercices de notation et d’analyse fonctionnent pour le savant comme un exutoire, lui permettant non seulement d’échapper à des amours inassouvies mais aussi à l’Année terrible (1870).
Dans les années 1880, des écrivains créent à partir de leurs rêves un genre littéraire à part entière ; en témoignent par exemple les explorations symbolistes de Huysmans ainsi que les récits esthétisés et fortement érotisés de l’extravagant romancier Jacques Le Lorrain. Au-delà des thèmes oniriques, ces textes mettent en scène des personnages qui cherchent à décrypter l’énigme de leurs songes – clin d’œil ironique au discours savant contemporain qui commence à cette époque à recycler la pratique ancienne de l’herméneutique des rêves.
Mais la fin du siècle, c’est aussi l’entrée en scène de Jean-Martin Charcot et de sa saga hypnotique. Impossible, en effet, de faire une histoire de ces nuits savantes sans mentionner les praticiens de l’hypnotisme et de la suggestion autour de 1900. De ces onirologues qui théorisent sur des concepts clés tels que subconscient et inconscient, Carroy offre un portrait détaillé en se penchant tout autant sur les protagonistes « habituels » qu’elle a elle-même contribués à rendre illustres (Joseph Delbœuf, Pierre Janet, Henri Bergson) que sur des figures peu ou moins connues qui gagneraient à l’être mieux (Henri Delacroix, Marcel Foucault, Yves Delage…).
Ce crescendo aboutit bien sûr chez Freud ; Freud dont, nous rappelle l’auteure, « [l]es lectures françaises ou francophones sur les rêves ont été peu étudiées » ; Freud dont l’onirologie de 1900 est désormais si célèbre que s’en trouvent quasiment oblitérées les approches de ses prédécesseurs. Il ne s’agit pas ici de décortiquer les théories de L’Interprétation des rêves sous un angle psychanalytique. Évitant les prises de parti, Carroy nous montre un Freud lecteur attentif des onirologues français. Car finalement, « c’est en immergeant résolument [la Traumdeutung] dans la science des rêves de son temps que l’on peut mieux saisir au bout du compte son originalité. »
L’auteure évoque enfin les représentations oniriques suscitées par la Grande Guerre en se fondant sur les récits inédits de deux savants peu connus : Etienne Tanty, intellectuel parti au front, et Léon Frédéricq, médecin et physiologiste belge qui consigne ses rêves, sous l’occupation, à des fins scientifiques. Mais les analyses de Carroy portent aussi sur d’autres sources originales, dont l’iconographie des cartes postales envoyées en temps de guerre. En ce qu’elles accréditent l’idée que le rêve réalise ou satisfait un souhait, ces documents démontreraient l’attrait à grande échelle exercé à cette époque par les thèses freudiennes.
C’est un ouvrage fort bienvenu que celui de Jacqueline Carroy. Regorgeant de trouvailles d’archives et d’analyses minutieuses, Nuits savantes fait resurgir toute une facette de l’histoire récente qui saura attirer spécialistes et grand public. Il ne fait aucun doute que ce récit fera rêver. Situant Freud dans une lignée d’onirologues peu connus, Carroy offre des pistes nouvelles et originales. Collectionnées, racontées, diffusées, publiées, ces fables de l’inconscient forment à elles seules un vaste corpus dont l’histoire, indubitablement moderne, restait à écrire.