Parle, ô ma mémoire : c’est le titre que Vladimir Nabokov a donné au livre qu’il consacre à son enfance, un titre incantatoire qui résonne de notre très humaine peur d’oublier. « Le berceau se balance sur un abîme et le bon sens nous dit que notre existence n’est qu’un bref jaillissement de lumière entre deux éternités d’obscurité » – c’est la première phrase du livre. Le jaillissement de lumière peut être décrit comme la mémoire elle-même, ce réseau capricieux et non reproductible d’expériences et d’associations à partir duquel nous construisons ce que nous sommes, ce que sont les autres et ce que nous attendons d’eux et de nous-mêmes.
Au sens le plus large, la mémoire est la conscience, parce que se souvenir est ce que fait à tout moment le cerveau pour toutes ses opérations. Bien souvent, il s’agit d’un simple problème de cognition pratique : savoir où j’ai laissé mes clés et, si je les trouve, à quoi elles servent. Mais au sein même de ce genre de remémoration se glissent des vestiges de notre vie émotionnelle et sensorielle, un réseau intime de souvenirs qui n’appartiennent qu’à moi et que mes clés font surgir. Le système neurologique dans lequel se produit cette cascade mémorielle, avec ses embranchements, ses transmetteurs et ses interstices ingénieusement répartis, a un côté improvisé qui semble refléter l’imprévisibilité de la pensée elle-même. C’est un espace éphémère qui change au gré de notre vécu, au point que nous sommes incapables de nous rappeler deux fois le même événement exactement de la même manière.
Dans son livre fascinant sur la perte de mémoire et les efforts des scientifiques pour la comprendre, Sue Halpern rapporte une expérience qui consistait à demander aux membres de la Société de psychologie de Cambridge de reconstituer une réunion, tenue deux semaines plus tôt. Chacun ne fut capable de se souvenir, en moyenne, que de 8 % de l’événement et encore : la moitié de ces souvenirs était inexacte, ponctuée de faits qui ne s’étaient pas produits ou s’étaient produits ailleurs.
Une si piètre performance de la part d’une communauté si cultivée et supposée attentive n’a rien de surprenant. La mémoire « n’est pas une archive », rappelle Halpern. Elle vit dans le cerveau sous forme « de traces chimiques. Les traces peuvent se dissiper… ou se renforcer », selon le vécu de chacun. L’intensité d’une expérience peut en aiguiser le souvenir tout en le rendant moins précis. En situation de stress extrême, par exemple, nos cellules produisent du cortisol en excès, ce qui a pour effet de bloquer la communication relayée par les neurotransmetteurs et d’autres agents chimiques dans le cerveau.
Halpern raconte le cas d’un médecin légiste australien du nom de Donald Thomson qui avait été l’invité d’une émission de télévision consacrée au peu de fiabilité des témoignages oculaires : « Peu après, Thomson fut convoqué par la police, mis dans une file de suspects et identifié par une femme comme étant son violeur. Malgré son alibi imparable – il était à la télévision nationale au moment des faits et avait été vu par des milliers de téléspectateurs –, il fut inculpé en raison du témoignage formel de la femme. Il fallut attendre qu’un enquêteur découvre que la télévision était allumée au moment du viol pour comprendre que la femme bouleversée avait pris le visage de Thomson pour celui de son agresseur.
La quête d’un savoir ésotérique
Si peu fiable qu’elle soit, notre mémoire est le registre le plus complet dont nous disposions sur nous-mêmes. Nous en vivons comme nous vivons de respirer, et pas seulement au sens figuré : au stade le plus avancé de la maladie d’Alzheimer (laquelle frappe d’abord l’hippocampe, où est créée la mémoire à court terme, avant de s’étendre au reste du cerveau), on finit par oublier d’envoyer aux muscles les signaux nécessaires à la respiration.
Le propos de Halpern est de comprendre comment se produit la perte de mémoire, quand celle-ci cesse d’être un sous-produit normal du vieillissement pour devenir une maladie, et d’explorer les chances de trouver un médicament capable de la conjurer. Joueuse, elle conçoit son enquête comme la quête d’un savoir ésotérique : sceptique, ouverte d’esprit, curieuse de tout, elle se rend là où nous ne pouvons pas aller, pénétrant le sanctuaire des laboratoires de recherche pour rapporter ce qui s’y passe. Elle se fait injecter à deux reprises une substance radioactive pour voir des images de son cerveau en temps réel. Elle se soumet à des heures de tests neuropsychologiques, papier et crayon en main, pour évaluer sa mémoire et son raisonnement spatial. Elle passe une épreuve de stress cognitif, dans laquelle l’appareil à résonance magnétique prend « des images qui montrent quelles parties du cerveau sont activées et quelles parties sont plus sollicitées que la normale ». Elle participe à des séminaires destinés à doper la mémoire. Et pratique chez elle divers exercices mentaux censés aiguiser ses facultés cognitives. À San Francisco, elle prend un cours collectif de « fitness cérébral ». À Manhattan, elle assiste dans le bureau d’un psychologue à une séance où « un homme d’une quarantaine d’années désireux de “rester brillant” se soumet à des exercices mentaux adaptés d’un régime de rééducation conçu à l’origine pour les victimes d’attaque cérébrale et les personnes souffrant de dommages au cerveau. Il n’avait pas de problème particulier, dit-il, sauf qu’il était maintenant célibataire, après des années de mariage, et espérait qu’une mémoire bien affûtée favoriserait ses conquêtes féminines ».
Au Centre de cartographie cérébrale de l’université de Californie à Los Angeles, Halpern se fait « déplier » l’hippocampe, grâce à l’imagerie par résonance magnétique et aux techniques mathématiques qui l’accompagnent, afin de mesurer l’épaisseur de chacune des six couches de cette formation cérébrale. Plus une couche est épaisse, mieux c’est. Alzheimer commence par un amincissement d’une formation jouxtant l’hippocampe et aussi impliquée dans la mémoire, le cortex entorhinal (1). Cet amincissement est dû à la mort de neurones. Quand les neurones du cortex entorhinal ne se projettent plus dans le voisinage, les neurones de cette région meurent aussi. L’analyse récente du cerveau de patients épileptiques montre que des souvenirs précis imprimés récemment sont stockés dans des neurones spécifiques de l’hippocampe et du cortex entorhinal. Quand ils ne fonctionnent plus, la faculté de se rappeler à volonté ces souvenirs diminue, jusqu’à disparaître complètement. La perte est séquentielle. « C’est un processus long qui ne cesse de s’étendre, peut-être sur cinquante ans », confie à Halpern Susan Bookheimer du Centre de cartographie.
Le cerveau de l’auteur se sort bien de tous les tests, mais cela n’apaise pas ses inquiétudes sur l’avenir. Elle sait que les débuts d’Alzheimer sont difficiles à détecter. Comme avec plusieurs types de cancer, quand le diagnostic est fait, il est trop tard. De plus, une détection précoce est dangereuse psychologiquement, parce qu’il n’existe pas de traitement capable d’empêcher la progression vers les stades ultérieurs de la démence. La plupart des gens préfèrent raisonnablement rester dans l’ignorance.
Les premières manifestations d’Alzheimer, écrit Halpern, « se produisent quand la personne dit d’une autre que ce n’est pas elle. Le malade va jusqu’à le dire de lui-même. Comment est-ce possible ? Comment peut-on être autre chose que soi-même ? Qu’est-ce que ce moi qui ne peut se reconnaître ? Si ce moi ne devient que le souvenir qu’en ont les autres ? »
Ces questions sont au cœur de notre angoisse de la perte de mémoire. Selon une enquête menée par la fondation MetLife en 2006, les Américains de plus de 55 ans craignent davantage Alzheimer que toute autre maladie. Au début de son livre, Halpern parle de son père, atteint de syndrome pré-Alzheimer ou « troubles cognitifs légers » (TCL). Il a dans les 75 ans et perçoit son trouble quand il « prend le téléphone pour appeler un ami qu’il a enterré il y a deux ans ». L’année qui précéda sa mort, il « restait assis à la table de la cuisine depuis le petit déjeuner jusqu’au déjeuner à regarder la même page du New York Times ». Sa femme lui avait acheté un magnétophone porte-clés avec son nom et son adresse pour le cas où il se perdrait, mais il est mort avant d’avoir à l’utiliser. Le docteur assura à Halpern qu’il n’avait pas Alzheimer, mais il n’y a pas eu d’autopsie, qui seule aurait pu montrer le fatras gommeux des plaques bêta-amyloïdes qui signent la maladie cérébrale.
Équipe de réserve cognitive
Tous les patients atteints de syndrome pré-Alzheimer ne développent pas la maladie et le diagnostic n’annonce pas toujours une invalidité. Comparant des malades au moment du diagnostic et deux ans après, Susan De Santi, psychologue au Centre de santé du cerveau de l’université de New York, a découvert que certains retrouvaient un état normal. Pour la plupart, ceux-là étaient plus jeunes et plus instruits que la moyenne, indice que divers moyens de stimulation intellectuelle et physique avaient permis à leur cerveau de développer de nouveaux circuits neuronaux qui ont compensé les circuits défaillants. Une forme d’équipe de réserve cognitive. « Les gens croient que les TCL ne concernent que la mémoire, explique Susan De Santi d’une voix “tranquille de conspiratrice”. Mais nous avons compris qu’elle n’est pas seule en cause. Les problèmes de mémoire se combinent avec d’autres problèmes cognitifs, comme la fluidité de l’élocution ou le raisonnement spatial. 71 % de ceux qui avaient à la fois des soucis de mémoire et d’autres troubles cognitifs finissaient par avoir Alzheimer, mais seuls 6 % de ceux qui avaient uniquement des problèmes de mémoire contractaient la maladie. Pour les patients qui revenaient à la normale, le point crucial est qu’ils ne connaissaient pas de déficit d’attention. C’est l’attention, non la mémoire, qui est la clé. »
Mais quel réconfort apporte ce nouveau savoir diagnostique face à une maladie qui touche une fraction croissante de la population âgée, quel que soit le niveau d’instruction (2) ? Dans Élégie pour Iris, John Bayley raconte sa vie avec son épouse la romancière Iris Murdoch, atteinte d’Alzheimer dans ses dernières années (3). Il compare son état mental à celui d’une personne condamnée à puiser de l’eau avec une passoire. Le langage est l’une des premières facultés à être affectées. Bayley et sa femme communiquaient « comme un sonar sous-marin, chacun envoyant des pulsations vers l’autre et guettant un écho ». Même quand venaient des mots, ils n’étaient pas accompagnés par « cette communication non verbale qui dépend de la faculté d’utiliser le langage ».
Une inexplicable confusion
L’un des traits particulièrement diaboliques d’Alzheimer, c’est que la « mémoire émotionnelle » subsiste lorsque tout a été comme effacé. Le malade se retrouve dans une prison de sentiments sans contexte. Un ami m’a parlé de son père, un homme doux, qui, enragé de ne savoir comment mettre la clé dans sa voiture, a cassé la portière avec la hache qui lui servait à fendre le bois. Il se mit à manger du savon, du papier toilette et pire – un comportement extrême, mais pas atypique. Pour tempérer ses délires, on lui administra du halopéridol, un antipsychotique qui bloque la synthèse de la dopamine dans le cerveau, ce qui a accéléré son déclin cognitif.
« Le jour de 36 heures », admirable manuel destiné à ceux qui doivent s’occuper de patients atteints d’Alzheimer ou de démence sénile, met en garde contre le risque de « réaction catastrophe » du malade : colère enfantine, résistance violente, jurons, panique intense face à une tâche simple comme prendre un bain, se déshabiller ou aller se promener (4). À l’autre bout du spectre, on observe une dépendance docile, une détresse quand la personne qui s’occupe du malade s’absente ne serait-ce qu’une minute, et ce que les cliniciens appellent le « visage du lion », un masque impassible qui transmet surtout l’absence du patient. Les auteurs du manuel formulent une série de conseils gentiment lugubres du genre : « Soyez patient… Ne faites pas de suppositions sur ce que la personne comprend… Il arrive qu’un malade insiste pour dire que son conjoint n’est pas son conjoint ou que sa maison n’est pas sa maison… Même si c’est vous le conjoint, rassurez la personne, dites qui vous êtes, mais ne discutez pas. Ne pensez pas qu’elle vous rejette. En fait, elle se souvient de vous, mais son cerveau abîmé fait une inexplicable confusion. »
Un médicament capable de soigner une telle maladie apporterait des bénéfices incalculables. Il serait également éminemment rentable, d’autant que l’atrophie de l’hippocampe s’observe aussi dans la schizophrénie, d’autres troubles psychiatriques et le vieillissement normal. Le marché est donc virtuellement illimité. Halpern fait une description avertie et caustique de la course actuelle pour développer un psychotrope adapté. Chaque fois qu’elle interroge un chercheur qui travaille sur un médicament, elle entend la même réponse : « Il sera sur le marché dans cinq ans », ce qui en langage pharmaceutique signifie : « Peut-être jamais ». Une start-up très secrète, qui se targuait de compter parmi ses principaux chercheurs le prix Nobel de physique 1972 Leon Cooper, s’est vantée d’avoir « en toute honnêteté le médicament miracle, une mine d’or » ; lequel s’est révélé être un dérivé d’une amphétamine.
Des candidats à la réussite plus sérieux semblaient être en développement chez Memory Pharmaceuticals, la firme cofondée par Eric Kandel, qui a reçu le prix Nobel de médecine en 2000 pour avoir découvert que la mémoire se fixe dans l’action des synapses qui relient les cellules neuronales et non dans les neurones eux-mêmes, et que la mémoire à long terme est conservée grâce à une molécule particulière, l’AMP cyclique. S’inspirant de la découverte de Kandel qu’inhiber la dégradation de l’AMP cyclique améliore le fonctionnement de l’hippocampe et les performances mnésiques de souris âgées, les chercheurs de Memory Pharmaceuticals ont mis au point un composé chimique qui fait précisément cela. Il a atteint la phase II des essais cliniques (5).
Mais à haute dose, ces molécules ont un effet délétère sur le cortex frontal des singes testés, ce qui, selon Halpern, montre « les limites de l’exercice consistant à compter sur la science réductionniste quand il s’agit de passer de la description à la manipulation de circuits moléculaires ». Bien d’autres produits jugés prometteurs sont tombés à l’eau, notamment la tentative de mettre au point un vaccin contre la multiplication des plaques amyloïdes, claironnée par Elan Pharmaceuticals. En 2008, un autre anti-bêta-amyloïde, le Flurizan, de structure similaire à l’ibuprofène (l’Advil), a dû être abandonné par la société de biotechnologie Myriad Genetics après avoir été le premier médicament de ce type à atteindre la phase III, dernier stade des essais avant la mise sur le marché (6).
Les déceptions de ce genre sont courantes dans la recherche scientifique. Les chances pour un médicament de franchir toutes les étapes des essais cliniques jusqu’à l’autorisation de mise sur le marché par la FDA américaine sont de une sur 5 000 environ, pour un coût moyen de 500 millions de dollars (7). Pour les molécules qui ciblent le cerveau, les chances sont encore plus faibles. Il faut passer la barrière méningée, qui protège les tissus cérébraux des agents pathogènes circulant dans le sang. L’administration systémique d’un produit via la circulation sanguine peut avoir de dangereux effets secondaires. Ainsi la bêta-amyloïde, une protéine (un peptide), est produite dans tout le corps ; en bloquer la synthèse ailleurs que dans l’hippocampe peut affaiblir le système immunitaire. Même si un mode d’administration sûr est trouvé, il reste à savoir diriger la molécule avec précision. Comme l’écrit Halpern, « la mémoire réside dans tout le cerveau, elle est par nature une cible mouvante ».
Ces dernières années, les chercheurs ont fini par comprendre que les plaques amyloïdes sont une conséquence d’Alzheimer et non sa cause. L’origine de la maladie est quelque part en amont. Mais où ? Sur un gène spécifique ? Dans les neurotransmetteurs qui déclenchent l’activité des synapses ?
Comme on pouvait s’y attendre, l’anxiété liée à l’érosion de la mémoire a engendré un marché de plusieurs milliards de dollars de compléments alimentaires et autres « stimulants cognitifs » vendus sans ordonnance. Améliorer sa mémoire est devenu une activité en vogue, comme l’a montré le succès du Procera AVH, qui se présente sous forme de pilules (8), sorti du cerveau fertile de Josh Reynolds, inventeur de l’appareil « Thighmaster » (destiné à aider les femmes à muscler leurs cuisses) et du « mood ring » (une bague censée changer de couleur en fonction de l’état émotionnel de celle qui la porte) (9). Le nombre de livres promettant une « mémoire surpuissante », l’« éternelle jeunesse du cerveau » et, pour l’un d’eux, la délivrance du « mythe de la maladie d’Alzheimer » n’a d’égal que celui des livres de régime. « Nintendo Brain Age » est l’un des nombreux jeux numériques destinés aux adultes en bonne santé mais un peu nerveux (10).
Le livre de Halpern a un héros, le neurologue Scott Small, auquel elle rend visite régulièrement dans son bureau de l’Institut de neurologie de l’université Columbia. Small étudie le déclin normal de la mémoire. Dans le portrait qu’en dresse Halpern, il est pourvu d’une intelligence très originale, d’un solide bon sens et d’une résistance à toute épreuve face au rythme laborieux du progrès, qui fait de la neuroscience une entreprise comparable à celle qui consiste à consacrer la moitié de sa vie à l’écriture d’un roman. Small a découvert que le déclin normal de la mémoire résulte d’une atteinte non pas au cortex entorhinal, comme dans la maladie d’Alzheimer, mais à une formation faisant partie de l’hippocampe, le gyrus denté (11).
Une percée majeure
L’un de ses objectifs est de faire du dysfonctionnement du cortex entorhinal le diagnostic standard de la maladie d’Alzheimer, à la place des plaques amyloïdes. Il pense que la clé de la mémoire est à rechercher dans une molécule unique. Il pourrait avoir raison. Small a déjà découvert qu’une molécule du gyrus denté a une responsabilité dans le vieillissement cognitif : « Elle régule la façon dont une cellule produit de nouvelles protéines. Quand la molécule dysfonctionne, on constate des problèmes de mémoire. »
Séparément, en analysant le cortex entorhinal cellule par cellule, Small est tombé sur le gène sorLA, découvert récemment par le généticien Richard Mayeux. Ce gène semble être un facteur de risque dans le déclenchement tardif de la maladie d’Alzheimer. Il fait partie d’une sorte de système de transport dont le mauvais fonctionnement dans le cortex entorhinal entraîne ce que Small décrit comme un « excès de cargaison », dont le résultat est un trop-plein de bêta-amyloïde dans le cerveau. Cette découverte a constitué une percée majeure, permettant d’assembler divers morceaux du puzzle Alzheimer. Elle pourrait conduire au développement d’un traitement efficace contre la maladie, mais pas dans un avenir proche : les effets secondaires d’une manipulation du niveau d’activité de sorLA dans le corps restent inconnus (12).
Les « bonnes nouvelles » annoncées dans le sous-titre du livre de Halpern ne sont pas un accès de faux optimisme. Pendant les années consacrées à l’écriture de l’ouvrage, un moyen infaillible de stimuler la mémoire est apparu en pleine lumière : l’aérobic. Les mécanismes en cause ne sauraient être plus simples : l’exercice favorise la croissance cellulaire dans le cerveau âgé et la croissance des neurones améliore la mémoire. « L’exercice accroît la quantité de BDNF (facteur neurotrophique) circulant dans le cerveau, ce qui stimule la naissance de nouveaux neurones », explique Halpern [lire cependant le point de vue de Bruno Dubois]. Le BDNF renforce aussi la plasticité neurale. Dans des maladies comme Alzheimer, la dépression, Parkinson et plus généralement les démences, le niveau de BDNF est affaibli.
Il y a aussi des nouvelles réconfortantes pour ceux qu’inquiètent leurs trous de mémoire. Un livre blanc de l’université Johns Hopkins nous apprend que « les personnes d’un certain âge qui ont de piètres résultats aux tests en temps limité font aussi bien, voire mieux, que les jeunes étudiants quand on leur permet de progresser à leur rythme ». La raison ? En vieillissant, nous faisons davantage appel à la partie gauche du cortex préfrontal, tandis que les jeunes mobilisent davantage la partie droite. Ce phénomène a été observé de manière répétée en imagerie cérébrale. Le neuropsychologue Elkhonon Goldberg, de l’université de New York, estime que ce « bilatéralisme » dû à l’âge est une « manifestation physique de la sagesse ». Halpern résume ainsi son point de vue : « L’hémisphère droit est celui par lequel nous appréhendons les situations nouvelles – c’est là que nous nous efforçons de comprendre ; c’est l’hémisphère de la jeunesse et de l’inexpérience. Une fois que l’on a compris, que la lumière s’est allumée, l’hémisphère gauche prend le relais. C’est là que les schémas de l’expérience s’enregistrent. Attribut de l’hémisphère gauche, la reconnaissance de ces schémas d’expérience nous permet d’aborder le monde avec une forme d’omniscience, car ce qu’on rencontre est déjà en nous (13). » Une illustration, peut-être, de ce à quoi Yeats se référait quand, ayant atteint l’âge de 50 ans, il regrettait la disparition des mystérieux « léopards sombres de la lune » et l’ascension du « soleil timide ».
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 4 décembre 2008. Il a été traduit par Laurent Saintonge.