Traduction manquante – Les souvenirs d’un amnésique

Jonathan Cott est un journaliste new-yorkais qui a travaillé pour Rolling Stone, et l’auteur de nombreux livres, dont une biographie de l’écrivain Lafcadio Hearn, des entretiens avec Glenn Gould et Leonard Bernstein, des essais sur la poésie, et sa propre poésie. Mais avec On the Sea of Memory, traduit en japonais, en italien et en hébreu, mais pas en français, il aborde un sujet plus personnel et douloureux. En 1998, à la suite d’une grave dépression, il accepte de subir des traitements par électrochocs durant deux ans. « C’était comme donner des coups de pied dans une radio défectueuse », dit-il. Surtout, il perd la mémoire de quinze années de sa vie. Il ne lui reste presque aucun souvenir de ce qui s’est passé entre 1985 et 2000, tout a été effacé : les rencontres, les voyages, les livres lus… Il entreprend alors de rapiécer son existence, grâce à ses amis qui l’informent des événements politiques, culturels, et des progrès technologiques de l’époque.

Il doit se réadapter à une réalité qu’il n’a jamais quittée. Le début du livre traite de cette reconquête. S’ensuit une série d’interviews, à travers lesquelles Cott essaie de comprendre les mécanismes de la mémoire. Il interroge un conteur africain, des scientifiques, un spécialiste d’Alzheimer, des religieux juifs, bouddhistes ou soufis, tous concernés par la transmission. Et l’auteur transforme son expérience intime en un témoignage bouleversant, universel, un cri de rage contre la médecine moderne, et une exploration minutieuse et documentée du cerveau. À défaut de déterrer ses souvenirs, Cott nous entraîne dans les méandres de la matière grise, avant qu’à notre tour, inexorablement, un jour ou l’autre, nous ne sombrions dans l’oubli.

 

 

Chávez in pace

La dictature se marie parfois très bien avec les élections, même à répétition. Pas avec tous les ingrédients de la démocratie, cependant.

Hugo Chávez a organisé treize scrutins en onze ans. Mais son emprise sur les médias était à peu près totale. Il contrôlait six chaînes de télévision, deux radios nationales, trois mille radios locales, trois entreprises de presse et une partie de l’Internet. Les Vénézuéliens n’avaient aucune chance d’y trouver des informations sur « le nombre d’assassinats qui ont lieu chaque nuit dans les banlieues de Caracas », note Michael Burleigh dans la Literary Review.

Toutes les chaînes de télévision et de radio étaient tenues par la loi de diffuser les discours présidentiels impromptus qui, mis bout à bout, « représenteraient cinquante-quatre jours de parlote ». Toutes se devaient aussi de sacrifier au rite du show dominical « Bonjour Président », un programme de cinq heures en moyenne, consacré au « socialisme du XXIe siècle ». Chávez y invitait des personnalités diverses, comme Diego Maradona ou Fidel Castro et à l’occasion prenait plaisir à humilier les ministres présents dans le public. Le parallèle avec Vladimir Poutine est troublant, remarque Michael Burleigh à propos de ce livre consacré aux dictatures du monde entier. Cela lui fait dire aussi que la télévision reste « le principal instrument de l’autocratie ».

Par ici la sortie

Il aurait largement mérité le prix Nobel d’économie, écrit The Economist après la mort d’Albert Hirschman. L’un de ses livres, publié en 1981, décrit assez bien sa personnalité : Essays in Trespassing. Un mot polysémique, qui signifie, au premier degré, le fait de pénétrer sans autorisation sur la propriété d’autrui et, au second degré, l’art de marcher sur les plates-bandes des autres. Hirschman faisait partie de ces économistes pour qui leur discipline est d’abord un moyen de sonder la nature humaine sous toutes les coutures. Il avait été à rude école. Né à Berlin en 1915, il a fui les nazis en 1933, étudia dans plusieurs villes européennes, dont Paris, s’engagea pendant la guerre d’Espagne, revint à Paris où il s’engagea dans l’armée française, en 1939. Après la défaite, il gagna le sud de la France où il devint le bras droit de Varian Fry, qui aida quantité d’artistes et d’intellectuels à quitter le pays. Finalement repéré, il franchit les Pyrénées puis l’Atlantique. Une bourse de la Fondation Rockefeller lui mit le pied à l’étrier, à l’université de Californie.

Son livre le plus marquant existe en français : Défection et prise de parole (Fayard, 1995, réédité récemment par l’université de Bruxelles). Le titre complet en anglais comporte trois mots : Exit, Voice and Loyalty. C’est une approche très originale, invitant à faire entrer au cœur de l’économie des comportements habituellement non pris en compte par elle. L’idée de base : en cas de difficulté majeure dans un pays, une entreprise, une institution, une association, un couple même, l’individu est tenté par deux conduites opposées : la fuite, la défection (exit) ou la protestation verbale. Bien sûr, l’une peut aller avec l’autre (on voit en ce moment des Français riches quitter leur pays et le clamer haut et fort), mais le fait de rester fidèle tout en protestant a une autre forme d’impact. L’idée s’applique aux situations les plus diverses. Si le système scolaire public est mauvais, les parents peuvent mettre leurs enfants dans le système privé, quand il y en a un. Et l’État peut, paradoxalement, encourager cette forme de défection, car elle entretient la concurrence et invite l’enseignement public à se poser des questions ; mais elle peut aussi, cela s’est vu, le conduire au contraire à s’arc-bouter encore davantage sur ses défauts. Les pays pauvres (premier sujet d’étude de Hirschman) ont beaucoup souffert de l’exode des cerveaux, jusqu’au jour où le retour au pays de talents bien formés a changé la donne. Mais la fuite peut aussi servir de soupape de sécurité aux dictateurs, comme on l’a vu en URSS et plus récemment à Cuba. Le niveau de défection est aussi en cause. Un taux modéré peut provoquer le pire : « L’oppression des faibles par les incompétents et l’exploitation des pauvres par les paresseux », écrit Hirschman. L’entreprise, elle, peut chercher à retenir ses clients en élevant le coût de sortie. Elle n’aime pas les cadres qui, par loyauté, élèvent la voix, et a tendance à promouvoir les plus dociles, donc les moins innovants.

Hahn

« Encore un dîner étouffant, chez les X ! Comment diable nommer cette gangrène sèche qui, depuis tant d’année, pétrifie le cœur unique de ce couple ?

– Chez nous, en Corée, me dit mon amie Orie, on appelle ce sentiment  : « hahn ».

– Ah bon ? Les X sont un couple hahn ?

– Oui, et les Z, répond-elle à propos d’un autre vieux couple qui, le même soir, diffusait au contraire un sentiment de connivence immémoriale. Eux, ils forment un couple « jeong ».

À quoi elle ajoute :

– Ah ! Vous autres Français, avec votre manie de tout conceptualiser !

D. P.

Les noms coréens « hahn » et « jeong » forment une sorte de couple. « Hahn » décrit un sentiment de regret du passé qui empêche d’avancer positivement. « Jeong » décrit un attachement sentimental créé par le temps vécu. Il peut conduire à faire durer une relation qui n’a plus de raison d’être.

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant ». On parle d’une production littéraire, romanesque, poétique, philosophique, mais nous n’avons pas d’adjectif qui se rapporte au nom « essai ». Ce mot existe-t-il dans une autre langue ?

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Le mot du mois

« Un livre est un ami qui ne change jamais. »

Ex-libris, de René-Charles Guilbert de Pixerécourt (mort en 1844).

16 faits & idées à glaner dans le numéro 42

Arafat arborait sur sa tunique une croix de Lorraine offerte par de Gaulle.

• En psychiatrie, les données épidémiologiques sont gonflées.

• La maladie d’Alzheimer touche 860 000 Français.

• Le sommeil joue un rôle dans l’élimination des souvenirs superflus.

• Il y a environ cent milliards de neurones dans le cerveau de l’homme.

• Le coût moyen d’un essai clinique jugé concluant est de 500 millions de dollars.

• L’exercice physique peut retarder l’apparition de la maladie d’Alzheimer.

• Quand on se plaint de sa mémoire, ce n’est que le résultat d’un défaut d’attention.

• L’agriculture n’aurait pas pu naître ailleurs que dans le Croissant fertile.

• En 1595, à Londres, il était interdit de battre sa femme après 9 heures du soir.

Sanaa pourrait bien devenir la première capitale au monde privée d’eau.

• À quoi cela ressemble d’être un autre ?

• À la fin du XVIIIe siècle en Europe, les domestiques des deux sexes lisaient des romans.

• Le salaire des Américaines reste de 20 % inférieur en moyenne à celui de leurs homologues masculins.

• Les troupes d’Hitler en route pour Moscou comptaient plus de chevaux que celles de Napoléon.

• Les rabbins du Moyen Âge imaginaient le paradis comme une vaste et paisible bibliothèque.

Comment va votre hippocampe ?

D’après une enquête récente menée aux États-Unis, 63 % des gens sont d’accord pour dire que « la mémoire humaine fonctionne comme une caméra vidéo, enregistrant avec exactitude les événements que nous voyons et entendons, ce qui nous permet de les passer en revue et de les inspecter ultérieurement ». Et 48 % pour dire que, « une fois qu’on vécu un événement et qu’on en a formé un souvenir, ce souvenir ne change pas ». Eh bien non, notre mémoire ne fonctionne pas comme une caméra vidéo, elle n’enregistre pas avec exactitude, et les souvenirs évoluent avec le temps. Curieusement, une enquête similaire menée en 1980 montrait que la grande majorité des psychologues pensaient alors comme le commun des mortels. Les progrès de la psychologie expérimentale et surtout de la neurologie ont balayé ces croyances, qui subsistent cependant dans le grand public.

Il reste beaucoup de points d’ombre, cependant. Si tous les neurologues savent qu’un souvenir est physiquement le produit d’un transcodage sélectif dans le cerveau, où il va se disperser en fonction des différents sens sollicités, ils ne comprennent pas encore comment les choses se passent au plan moléculaire et ne savent pas non plus comment, concrètement, un souvenir se modifie quand il « revient à l’esprit ». Un chercheur canadien, Karim Nader, pense avoir démontré que le seul fait d’évoquer un événement passé peut le modifier. C’est assez vraisemblable, puisque le « retour à l’esprit » dudit souvenir exige une opération très complexe, consistant à mobiliser dans les différentes régions du néocortex cérébral les éléments constitutifs du souvenir, pour ensuite les traiter dans une structure enfouie dans les profondeurs du lobe temporal, l’hippocampe (cible de la maladie d’Alzheimer).

Dans un livre malheureusement non traduit en français, le psychanalyste Donald Spence insistait sur la distinction entre la « vérité historique », celle des événements qui se sont réellement passés, et la « vérité narrative », celle de la personne qui se les remémore (1). Le caractère souvent fantaisiste des témoignages parfaitement sincères fournis lors des procès illustre à quel point cette distinction est fondamentale. La négliger est une source de conflits permanente, dans la vie quotidienne mais aussi au sein des collectivités et jusque dans les relations internationales.

 

 

Les pièges de la mémoire – Sacré monument

Sans nous en rendre compte, nous adossons notre quotidien au monument de notre mémoire. Ce monument est fait de l’ensemble de ce que nous avons appris, dans tous les sens du terme (parler, faire du vélo, nous conduire avec civilité, etc.), et de l’ensemble des souvenirs que nous avons emmagasinés et qui se sont consolidés depuis l’enfance, de ceux aussi que nous n’avons pas sollicités depuis longtemps ou que nous avons oubliés. Sans ce monument, notre vie s’écroulerait. C’est ce qui nous fait peur quand nous nous plaignons de notre mémoire, c’est en gros ce qui se passe dans la maladie d’Alzheimer, qui touche 860 000 Français. Nous tenons beaucoup à certains de nos souvenirs, petits ou grands, qui ont marqué notre histoire, surtout quand ils sont racontables et susceptibles d’intéresser un proche ou d’amuser la galerie. Mais sont-ils aussi véridiques que nous le pensons ? Le psychiatre Oliver Sacks raconte sa stupéfaction quand il apprit qu’un souvenir très précis d’un bombardement à Londres, raconté dans son autobiographie, venait en réalité d’une lettre d’un de ses frères, imprimée dans son cerveau comme s’il avait lui-même vécu l’événement. De même, les témoignages les plus formels et les plus sincères enregistrés devant les tribunaux se révèlent parfois fallacieux. Notre mémoire est manipulable et manipulée, par les autres et par soi-même. On le comprend quand on entre dans le dédale de ce que les neurologues ont découvert depuis cinquante ans : nos souvenirs sont construits et reconstruits.

 

Dans ce dossier :

La limace qui a tout changé

Dans les années 1950 et au début des années 1960, les neurosciences n’étaient pas encore une discipline cohérente et n’étaient pas enseignées à l’université. La psychologie était encore sous l’influence dominante du behaviorisme et les sciences cognitives émergeaient tout juste. La question de savoir comment le cerveau organise des processus aussi fondamentaux que l’apprentissage et la mémoire suscitait un intérêt considérable, mais la fusion entre psychologie et biologie qui allait donner naissance aux neurosciences n’avait pas encore eu lieu. On savait déjà beaucoup de choses sur la physiologie des cellules nerveuses et des synapses, mais l’étude des fonctions complexes associées à la mémoire restait embryonnaire.

C’est alors que les choses commencèrent de changer. En 1957, Brenda Milner, neuropsychologue à l’université McGill, décrivit les effets sélectifs sur la mémoire d’une atteinte au lobe médio-temporal, chez un patient connu sous le nom de H. M. Ces observations montrèrent que l’acquisition de nouveaux souvenirs est une fonction cérébrale distincte, séparée de nos facultés perceptives et cognitives. Grâce à la mise au point d’un modèle animal fondé sur l’analyse du problème de H. M., on identifia les structures du lobe médio-temporal qui jouent un rôle clé dans la mémoire, notamment l’hippocampe. Depuis 1957, nous avons appris une foule de choses sur la physiologie, l’anatomie et la biologie cellulaire de ces structures.

Aujourd’hui, la recherche sur le sujet va des gènes à la cognition, des molécules à l’esprit. Nous savons que la mémoire n’est pas une faculté unique mais est composée de multiples systèmes, dotés de leur propre neuro-anatomie et de leurs propres principes opératoires. Nous savons que les formes simples de l’apprentissage se traduisent par des changements fonctionnels et structurels dans les synapses qui relient les neurones impliqués dans le comportement ainsi modifié. La mémoire à court terme exige des modifications de protéines et le renforcement transitoire de connexions synaptiques préexistantes. La mémoire à long terme entraîne une modification de l’expression de gènes, de la synthèse de protéines et le développement de connexions synaptiques nouvelles et plus puissantes au sein des circuits existants. Des voies de signalisation intracellulaire convertissent des stimuli de courte durée en changements durables dans la force des synapses.

Nul n’a fait davantage pour amener l’étude de la mémoire au niveau de la cellule et de la synapse qu’Eric Kandel. Son livre autobiographique raconte comment la recherche sur le sujet, qui relevait à l’origine essentiellement de la psychologie, est devenue peu à peu un vaste champ disciplinaire permettant de comprendre que les cellules du système nerveux sont reliées par des synapses modifiables et régies par des principes biologiques universels.

La carrière de Kandel a pris un tournant décisif quand il a fait le choix aussi hardi que délibéré d’étudier un organisme négligé par la science, une grande limace de mer, l’aplysie. En 1965, après un séjour postdoctoral à Paris, où Ladislav Tauc l’initia au système nerveux de l’animal, Kandel commence ses propres recherches à l’université de New York (1). L’aplysie présente plusieurs avantages. Elle possède un système nerveux simple (environ 20 000 neurones, contre environ cent milliards chez l’homme), et les neurones sont grands, facilement identifiables et localisables (certains font près d’un millimètre de diamètre). En outre, elle se prête à des formes d’apprentissage élémentaires comme l’habituation et le conditionnement classique (2). L’idée de Kandel était de décortiquer le dispositif neuronal associé à un comportement donné puis de chercher à savoir en quoi le circuit change quand le comportement est modifié par un apprentissage.

Au départ, cette approche fut accueillie avec beaucoup de scepticisme. Que pouvait-on apprendre d’un organisme marin primitif sur des phénomènes aussi riches que ceux de la mémoire humaine ? Il y avait aussi un problème concret : les modifications qu’on avait jusque-là obtenues dans le comportement de l’aplysie étaient de très courte durée (moins de dix minutes). Mais Kandel était acquis à l’idée aujourd’hui bien admise que l’évolution est conservatrice : même les humains doivent avoir conservé une partie des mécanismes cellulaires de la mémoire que l’on trouve chez des animaux simples. Dans une étude capitale, lui et ses collègues se sont fondés sur le principe établi que l’apprentissage séquentiel (avec des séances séparées par des périodes de repos) est plus efficace chez l’homme que l’apprentissage intensif, pour montrer que l’aplysie était capable d’une mémoire à long terme, stabilisée pendant plusieurs semaines.

Bientôt, les circuits contrôlant les comportements simples furent identifiés, les voies de signalisation décrites et les sites de plasticité synaptique localisés au sein de circuits. Ce travail révolutionna le domaine. Il devenait possible de penser que les vieux débats sur la mémoire pourraient être tranchés par l’accès direct à ses mécanismes. L’apprentissage requiert-il de nouveaux circuits neuronaux ou des modifications des circuits existants ? Réponse : des modifications. L’oubli est-il un problème d’interférences, ou bien la perte d’une partie de ce qui a été appris ? Réponse : quelque chose est perdu. D’autres travaux sur la mouche drosophile ont permis d’identifier certains mécanismes identiques à ceux trouvés chez l’aplysie, renforçant l’idée que plusieurs espèces animales, y compris les humains, emploient les mêmes mécanismes cellulaires pour enregistrer les effets de l’expérience.

Ayant rejoint l’université Columbia en 1974, Kandel découvrit la puissance de la génétique. À 50 ans passés, on le vit apprendre à maîtriser les outils de la biologie moléculaire. Il mit au point avec son équipe des systèmes de cultures cellulaires de neurones sensoriels et moteurs de l’aplysie et identifia les étapes moléculaires par lesquelles un événement synaptique envoie au noyau de la cellule neuronale l’ordre d’activer tel ou tel gène, lequel envoie en retour l’ARN messager et des protéines en direction des terminaisons synaptiques. Bien que ces éléments parviennent à toutes les synapses fabriquées par la cellule, seules celles qui ont été activées récemment se voient renforcées et deviennent le lieu d’un changement de longue durée.

À l’approche de la soixantaine, Kandel a de nouveau élargi son horizon pour exploiter les nouvelles techniques de génétique moléculaire applicables à la souris. Il étudia des formes de mémoire plus complexes, notamment la mémoire spatiale, et son laboratoire fut l’un des premiers à étudier le sujet chez des souris génétiquement modifiées.

La recherche de la mémoire est la success story d’un jeune homme créatif, ambitieux et énergique qui devint l’un des savants les plus accomplis de son temps, consacré par le prix Nobel de physiologie ou médecine en 2000. Comme c’est souvent le cas chez les grands scientifiques, ses débuts dans la vie ne laissaient guère présager sa trajectoire future. Le récit de ses premières années, avant qu’il ne vienne à Paris à l’âge de 33 ans et jette son dévolu sur l’aplysie, est particulièrement passionnant. Né à Vienne de parents de la classe moyenne qui tenaient un magasin de jouets, il raconte ses souvenirs terribles de la Nuit de cristal, alors qu’il avait 9 ans. Sa famille fut chassée de son logement, dépossédée de ses biens, humiliée et terrifiée pendant des mois. Arrivé à New York en 1939, il entra à l’école publique et, poussé par un enseignant qui croyait en lui, se présenta à Harvard. Là, il développa un intérêt intense pour l’histoire de l’Autriche et de l’Allemagne et serait probablement devenu historien si son professeur et mentor n’était soudain mort d’un cancer.

À ce moment, Kandel est aussi entré en contact avec deux éminents psychanalystes issus du cercle de Freud et, comme beaucoup d’intellectuels des années 1950, développa une véritable fascination pour la psychanalyse. Cela le conduisit à entreprendre des études de médecine, à faire son internat de psychiatrie et envisager de pratiquer la psychanalyse. Mais tout cela changea quand il se dit, sans idée précise en tête, qu’il devrait apprendre quelque chose de la biologie de l’esprit et choisit de faire un stage dans le laboratoire du neurophysiologiste Harry Grundfest. Quand Kandel lui expliqua qu’il voulait trouver le siège du moi, du surmoi et du ça, Grundfest lui rétorqua qu’il lui faudrait étudier le cerveau cellule par cellule pour comprendre l’esprit. Converti, Kandel ne se départit plus de cette démarche réductionniste. En 1957, il décrocha un poste au National Institute of Health. Dix ans plus tard, l’idée d’étudier l’aplysie était l’approche la plus réductionniste jamais exploitée pour l’analyse du problème de l’apprentissage et de la mémoire.

Il y a deux récits dans ce livre : celui de la recherche sur la mémoire depuis 1950, y compris les perspectives de plus en plus précises d’applications cliniques, avec le rôle de l’industrie pharmaceutique, et puis celui de sa vie et de sa carrière. C’est une histoire de coups de chance, de décisions hardies et de relations avec des collègues révérés. Elle illustre combien la connaissance approfondie d’un domaine et de son histoire est indispensable pour trouver les bonnes idées d’expérience et les bonnes intuitions pour en comprendre les résultats. Kandel évoque aussi l’importance des « influences de hasard » et de « la générosité d’esprit qui encourage des jeunes à se réaliser ». Il écrit : « Les jeunes doivent s’efforcer de garder l’esprit ouvert et rechercher des endroits où ils seront entourés d’intelligences de premier plan. »

Cet article est paru dans American Scientist, en novembre-décembre 2006. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

La course contre Alzheimer

Parle, ô ma mémoire : c’est le titre que Vladimir Nabokov a donné au livre qu’il consacre à son enfance, un titre incantatoire qui résonne de notre très humaine peur d’oublier. « Le berceau se balance sur un abîme et le bon sens nous dit que notre existence n’est qu’un bref jaillissement de lumière entre deux éternités d’obscurité » – c’est la première phrase du livre. Le jaillissement de lumière peut être décrit comme la mémoire elle-même, ce réseau capricieux et non reproductible d’expériences et d’associations à partir duquel nous construisons ce que nous sommes, ce que sont les autres et ce que nous attendons d’eux et de nous-mêmes.

Au sens le plus large, la mémoire est la conscience, parce que se souvenir est ce que fait à tout moment le cerveau pour toutes ses opérations. Bien souvent, il s’agit d’un simple problème de cognition pratique : savoir où j’ai laissé mes clés et, si je les trouve, à quoi elles servent. Mais au sein même de ce genre de remémoration se glissent des vestiges de notre vie émotionnelle et sensorielle, un réseau intime de souvenirs qui n’appartiennent qu’à moi et que mes clés font surgir. Le système neurologique dans lequel se produit cette cascade mémorielle, avec ses embranchements, ses transmetteurs et ses interstices ingénieusement répartis, a un côté improvisé qui semble refléter l’imprévisibilité de la pensée elle-même. C’est un espace éphémère qui change au gré de notre vécu, au point que nous sommes incapables de nous rappeler deux fois le même événement exactement de la même manière.

Dans son livre fascinant sur la perte de mémoire et les efforts des scientifiques pour la comprendre, Sue Halpern rapporte une expérience qui consistait à demander aux membres de la Société de psychologie de Cambridge de reconstituer une réunion, tenue deux semaines plus tôt. Chacun ne fut capable de se souvenir, en moyenne, que de 8 % de l’événement et encore : la moitié de ces souvenirs était inexacte, ponctuée de faits qui ne s’étaient pas produits ou s’étaient produits ailleurs.

Une si piètre performance de la part d’une communauté si cultivée et supposée attentive n’a rien de surprenant. La mémoire « n’est pas une archive », rappelle Halpern. Elle vit dans le cerveau sous forme « de traces chimiques. Les traces peuvent se dissiper… ou se renforcer », selon le vécu de chacun. L’intensité d’une expérience peut en aiguiser le souvenir tout en le rendant moins précis. En situation de stress extrême, par exemple, nos cellules produisent du cortisol en excès, ce qui a pour effet de bloquer la communication relayée par les neurotransmetteurs et d’autres agents chimiques dans le cerveau.

Halpern raconte le cas d’un médecin légiste australien du nom de Donald Thomson qui avait été l’invité d’une émission de télévision consacrée au peu de fiabilité des témoignages oculaires : « Peu après, Thomson fut convoqué par la police, mis dans une file de suspects et identifié par une femme comme étant son violeur. Malgré son alibi imparable – il était à la télévision nationale au moment des faits et avait été vu par des milliers de téléspectateurs –, il fut inculpé en raison du témoignage formel de la femme. Il fallut attendre qu’un enquêteur découvre que la télévision était allumée au moment du viol pour comprendre que la femme bouleversée avait pris le visage de Thomson pour celui de son agresseur.

La quête d’un savoir ésotérique

Si peu fiable qu’elle soit, notre mémoire est le registre le plus complet dont nous disposions sur nous-mêmes. Nous en vivons comme nous vivons de respirer, et pas seulement au sens figuré : au stade le plus avancé de la maladie d’Alzheimer (laquelle frappe d’abord l’hippocampe, où est créée la mémoire à court terme, avant de s’étendre au reste du cerveau), on finit par oublier d’envoyer aux muscles les signaux nécessaires à la respiration.

Le propos de Halpern est de comprendre comment se produit la perte de mémoire, quand celle-ci cesse d’être un sous-produit normal du vieillissement pour devenir une maladie, et d’explorer les chances de trouver un médicament capable de la conjurer. Joueuse, elle conçoit son enquête comme la quête d’un savoir ésotérique : sceptique, ouverte d’esprit, curieuse de tout, elle se rend là où nous ne pouvons pas aller, pénétrant le sanctuaire des laboratoires de recherche pour rapporter ce qui s’y passe. Elle se fait injecter à deux reprises une substance radioactive pour voir des images de son cerveau en temps réel. Elle se soumet à des heures de tests neuropsychologiques, papier et crayon en main, pour évaluer sa mémoire et son raisonnement spatial. Elle passe une épreuve de stress cognitif, dans laquelle l’appareil à résonance magnétique prend « des images qui montrent quelles parties du cerveau sont activées et quelles parties sont plus sollicitées que la normale ». Elle participe à des séminaires destinés à doper la mémoire. Et pratique chez elle divers exercices mentaux censés aiguiser ses facultés cognitives. À San Francisco, elle prend un cours collectif de « fitness cérébral ». À Manhattan, elle assiste dans le bureau d’un psychologue à une séance où « un homme d’une quarantaine d’années désireux de “rester brillant” se soumet à des exercices mentaux adaptés d’un régime de rééducation conçu à l’origine pour les victimes d’attaque cérébrale et les personnes souffrant de dommages au cerveau. Il n’avait pas de problème particulier, dit-il, sauf qu’il était maintenant célibataire, après des années de mariage, et espérait qu’une mémoire bien affûtée favoriserait ses conquêtes féminines ».

Au Centre de cartographie cérébrale de l’université de Californie à Los Angeles, Halpern se fait « déplier » l’hippocampe, grâce à l’imagerie par résonance magnétique et aux techniques mathématiques qui l’accompagnent, afin de mesurer l’épaisseur de chacune des six couches de cette formation cérébrale. Plus une couche est épaisse, mieux c’est. Alzheimer commence par un amincissement d’une formation jouxtant l’hippocampe et aussi impliquée dans la mémoire, le cortex entorhinal (1). Cet amincissement est dû à la mort de neurones. Quand les neurones du cortex entorhinal ne se projettent plus dans le voisinage, les neurones de cette région meurent aussi. L’analyse récente du cerveau de patients épileptiques montre que des souvenirs précis imprimés récemment sont stockés dans des neurones spécifiques de l’hippocampe et du cortex entorhinal. Quand ils ne fonctionnent plus, la faculté de se rappeler à volonté ces souvenirs diminue, jusqu’à disparaître complètement. La perte est séquentielle. « C’est un processus long qui ne cesse de s’étendre, peut-être sur cinquante ans », confie à Halpern Susan Bookheimer du Centre de cartographie.

Le cerveau de l’auteur se sort bien de tous les tests, mais cela n’apaise pas ses inquiétudes sur l’avenir. Elle sait que les débuts d’Alzheimer sont difficiles à détecter. Comme avec plusieurs types de cancer, quand le diagnostic est fait, il est trop tard. De plus, une détection précoce est dangereuse psychologiquement, parce qu’il n’existe pas de traitement capable d’empêcher la progression vers les stades ultérieurs de la démence. La plupart des gens préfèrent raisonnablement rester dans l’ignorance.

Les premières manifestations d’Alzheimer, écrit Halpern, « se produisent quand la personne dit d’une autre que ce n’est pas elle. Le malade va jusqu’à le dire de lui-même. Comment est-ce possible ? Comment peut-on être autre chose que soi-même ? Qu’est-ce que ce moi qui ne peut se reconnaître ? Si ce moi ne devient que le souvenir qu’en ont les autres ? »

Ces questions sont au cœur de notre angoisse de la perte de mémoire. Selon une enquête menée par la fondation MetLife en 2006, les Américains de plus de 55 ans craignent davantage Alzheimer que toute autre maladie. Au début de son livre, Halpern parle de son père, atteint de syndrome pré-Alzheimer ou « troubles cognitifs légers » (TCL). Il a dans les 75 ans et perçoit son trouble quand il « prend le téléphone pour appeler un ami qu’il a enterré il y a deux ans ». L’année qui précéda sa mort, il « restait assis à la table de la cuisine depuis le petit déjeuner jusqu’au déjeuner à regarder la même page du New York Times ». Sa femme lui avait acheté un magnétophone porte-clés avec son nom et son adresse pour le cas où il se perdrait, mais il est mort avant d’avoir à l’utiliser. Le docteur assura à Halpern qu’il n’avait pas Alzheimer, mais il n’y a pas eu d’autopsie, qui seule aurait pu montrer le fatras gommeux des plaques bêta-amyloïdes qui signent la maladie cérébrale.

Équipe de réserve cognitive

Tous les patients atteints de syndrome pré-Alzheimer ne développent pas la maladie et le diagnostic n’annonce pas toujours une invalidité. Comparant des malades au moment du diagnostic et deux ans après, Susan De Santi, psychologue au Centre de santé du cerveau de l’université de New York, a découvert que certains retrouvaient un état normal. Pour la plupart, ceux-là étaient plus jeunes et plus instruits que la moyenne, indice que divers moyens de stimulation intellectuelle et physique avaient permis à leur cerveau de développer de nouveaux circuits neuronaux qui ont compensé les circuits défaillants. Une forme d’équipe de réserve cognitive. « Les gens croient que les TCL ne concernent que la mémoire, explique Susan De Santi d’une voix “tranquille de conspiratrice”. Mais nous avons compris qu’elle n’est pas seule en cause. Les problèmes de mémoire se combinent avec d’autres problèmes cognitifs, comme la fluidité de l’élocution ou le raisonnement spatial. 71 % de ceux qui avaient à la fois des soucis de mémoire et d’autres troubles cognitifs finissaient par avoir Alzheimer, mais seuls 6 % de ceux qui avaient uniquement des problèmes de mémoire contractaient la maladie. Pour les patients qui revenaient à la normale, le point crucial est qu’ils ne connaissaient pas de déficit d’attention. C’est l’attention, non la mémoire, qui est la clé. »

Mais quel réconfort apporte ce nouveau savoir diagnostique face à une maladie qui touche une fraction croissante de la population âgée, quel que soit le niveau d’instruction (2) ? Dans Élégie pour Iris, John Bayley raconte sa vie avec son épouse la romancière Iris Murdoch, atteinte d’Alzheimer dans ses dernières années (3). Il compare son état mental à celui d’une personne condamnée à puiser de l’eau avec une passoire. Le langage est l’une des premières facultés à être affectées. Bayley et sa femme communiquaient « comme un sonar sous-marin, chacun envoyant des pulsations vers l’autre et guettant un écho ». Même quand venaient des mots, ils n’étaient pas accompagnés par « cette communication non verbale qui dépend de la faculté d’utiliser le langage ».

Une inexplicable confusion

L’un des traits particulièrement diaboliques d’Alzheimer, c’est que la « mémoire émotionnelle » subsiste lorsque tout a été comme effacé. Le malade se retrouve dans une prison de sentiments sans contexte. Un ami m’a parlé de son père, un homme doux, qui, enragé de ne savoir comment mettre la clé dans sa voiture, a cassé la portière avec la hache qui lui servait à fendre le bois. Il se mit à manger du savon, du papier toilette et pire – un comportement extrême, mais pas atypique. Pour tempérer ses délires, on lui administra du halopéridol, un antipsychotique qui bloque la synthèse de la dopamine dans le cerveau, ce qui a accéléré son déclin cognitif.

« Le jour de 36 heures », admirable manuel destiné à ceux qui doivent s’occuper de patients atteints d’Alzheimer ou de démence sénile, met en garde contre le risque de « réaction catastrophe » du malade : colère enfantine, résistance violente, jurons, panique intense face à une tâche simple comme prendre un bain, se déshabiller ou aller se promener (4). À l’autre bout du spectre, on observe une dépendance docile, une détresse quand la personne qui s’occupe du malade s’absente ne serait-ce qu’une minute, et ce que les cliniciens appellent le « visage du lion », un masque impassible qui transmet surtout l’absence du patient. Les auteurs du manuel formulent une série de conseils gentiment lugubres du genre : « Soyez patient… Ne faites pas de suppositions sur ce que la personne comprend… Il arrive qu’un malade insiste pour dire que son conjoint n’est pas son conjoint ou que sa maison n’est pas sa maison… Même si c’est vous le conjoint, rassurez la personne, dites qui vous êtes, mais ne discutez pas. Ne pensez pas qu’elle vous rejette. En fait, elle se souvient de vous, mais son cerveau abîmé fait une inexplicable confusion. »

Un médicament capable de soigner une telle maladie apporterait des bénéfices incalculables. Il serait également éminemment rentable, d’autant que l’atrophie de l’hippocampe s’observe aussi dans la schizophrénie, d’autres troubles psychiatriques et le vieillissement normal. Le marché est donc virtuellement illimité. Halpern fait une description avertie et caustique de la course actuelle pour développer un psychotrope adapté. Chaque fois qu’elle interroge un chercheur qui travaille sur un médicament, elle entend la même réponse : « Il sera sur le marché dans cinq ans », ce qui en langage pharmaceutique signifie : « Peut-être jamais ». Une start-up très secrète, qui se targuait de compter parmi ses principaux chercheurs le prix Nobel de physique 1972 Leon Cooper, s’est vantée d’avoir « en toute honnêteté le médicament miracle, une mine d’or » ; lequel s’est révélé être un dérivé d’une amphétamine.

Des candidats à la réussite plus sérieux semblaient être en développement chez Memory Pharmaceuticals, la firme cofondée par Eric Kandel, qui a reçu le prix Nobel de médecine en 2000 pour avoir découvert que la mémoire se fixe dans l’action des synapses qui relient les cellules neuronales et non dans les neurones eux-mêmes, et que la mémoire à long terme est conservée grâce à une molécule particulière, l’AMP cyclique. S’inspirant de la découverte de Kandel qu’inhiber la dégradation de l’AMP cyclique améliore le fonctionnement de l’hippocampe et les performances mnésiques de souris âgées, les chercheurs de Memory Pharmaceuticals ont mis au point un composé chimique qui fait précisément cela. Il a atteint la phase II des essais cliniques (5).

Mais à haute dose, ces molécules ont un effet délétère sur le cortex frontal des singes testés, ce qui, selon Halpern, montre « les limites de l’exercice consistant à compter sur la science réductionniste quand il s’agit de passer de la description à la manipulation de circuits moléculaires ». Bien d’autres produits jugés prometteurs sont tombés à l’eau, notamment la tentative de mettre au point un vaccin contre la multiplication des plaques amyloïdes, claironnée par Elan Pharmaceuticals. En 2008, un autre anti-bêta-amyloïde, le Flurizan, de structure similaire à l’ibuprofène (l’Advil), a dû être abandonné par la société de biotechnologie Myriad Genetics après avoir été le premier médicament de ce type à atteindre la phase III, dernier stade des essais avant la mise sur le marché (6).

Les déceptions de ce genre sont courantes dans la recherche scientifique. Les chances pour un médicament de franchir toutes les étapes des essais cliniques jusqu’à l’autorisation de mise sur le marché par la FDA américaine sont de une sur 5 000 environ, pour un coût moyen de 500 millions de dollars (7). Pour les molécules qui ciblent le cerveau, les chances sont encore plus faibles. Il faut passer la barrière méningée, qui protège les tissus cérébraux des agents pathogènes circulant dans le sang. L’administration systémique d’un produit via la circulation sanguine peut avoir de dangereux effets secondaires. Ainsi la bêta-amyloïde, une protéine (un peptide), est produite dans tout le corps ; en bloquer la synthèse ailleurs que dans l’hippocampe peut affaiblir le système immunitaire. Même si un mode d’administration sûr est trouvé, il reste à savoir diriger la molécule avec précision. Comme l’écrit Halpern, « la mémoire réside dans tout le cerveau, elle est par nature une cible mouvante ».

Ces dernières années, les chercheurs ont fini par comprendre que les plaques amyloïdes sont une conséquence d’Alzheimer et non sa cause. L’origine de la maladie est quelque part en amont. Mais où ? Sur un gène spécifique ? Dans les neurotransmetteurs qui déclenchent l’activité des synapses ?

Comme on pouvait s’y attendre, l’anxiété liée à l’érosion de la mémoire a engendré un marché de plusieurs milliards de dollars de compléments alimentaires et autres « stimulants cognitifs » vendus sans ordonnance. Améliorer sa mémoire est devenu une activité en vogue, comme l’a montré le succès du Procera AVH, qui se présente sous forme de pilules (8), sorti du cerveau fertile de Josh Reynolds, inventeur de l’appareil « Thighmaster » (destiné à aider les femmes à muscler leurs cuisses) et du « mood ring » (une bague censée changer de couleur en fonction de l’état émotionnel de celle qui la porte) (9). Le nombre de livres promettant une « mémoire surpuissante », l’« éternelle jeunesse du cerveau » et, pour l’un d’eux, la délivrance du « mythe de la maladie d’Alzheimer » n’a d’égal que celui des livres de régime. « Nintendo Brain Age » est l’un des nombreux jeux numériques destinés aux adultes en bonne santé mais un peu nerveux (10).

Le livre de Halpern a un héros, le neurologue Scott Small, auquel elle rend visite régulièrement dans son bureau de l’Institut de neurologie de l’université Columbia. Small étudie le déclin normal de la mémoire. Dans le portrait qu’en dresse Halpern, il est pourvu d’une intelligence très originale, d’un solide bon sens et d’une résistance à toute épreuve face au rythme laborieux du progrès, qui fait de la neuroscience une entreprise comparable à celle qui consiste à consacrer la moitié de sa vie à l’écriture d’un roman. Small a découvert que le déclin normal de la mémoire résulte d’une atteinte non pas au cortex entorhinal, comme dans la maladie d’Alzheimer, mais à une formation faisant partie de l’hippocampe, le gyrus denté (11).

Une percée majeure

L’un de ses objectifs est de faire du dysfonctionnement du cortex entorhinal le diagnostic standard de la maladie d’Alzheimer, à la place des plaques amyloïdes. Il pense que la clé de la mémoire est à rechercher dans une molécule unique. Il pourrait avoir raison. Small a déjà découvert qu’une molécule du gyrus denté a une responsabilité dans le vieillissement cognitif : « Elle régule la façon dont une cellule produit de nouvelles protéines. Quand la molécule dysfonctionne, on constate des problèmes de mémoire. »

Séparément, en analysant le cortex entorhinal cellule par cellule, Small est tombé sur le gène sorLA, découvert récemment par le généticien Richard Mayeux. Ce gène semble être un facteur de risque dans le déclenchement tardif de la maladie d’Alzheimer. Il fait partie d’une sorte de système de transport dont le mauvais fonctionnement dans le cortex entorhinal entraîne ce que Small décrit comme un « excès de cargaison », dont le résultat est un trop-plein de bêta-amyloïde dans le cerveau. Cette découverte a constitué une percée majeure, permettant d’assembler divers morceaux du puzzle Alzheimer. Elle pourrait conduire au développement d’un traitement efficace contre la maladie, mais pas dans un avenir proche : les effets secondaires d’une manipulation du niveau d’activité de sorLA dans le corps restent inconnus (12).

Les « bonnes nouvelles » annoncées dans le sous-titre du livre de Halpern ne sont pas un accès de faux optimisme. Pendant les années consacrées à l’écriture de l’ouvrage, un moyen infaillible de stimuler la mémoire est apparu en pleine lumière : l’aérobic. Les mécanismes en cause ne sauraient être plus simples : l’exercice favorise la croissance cellulaire dans le cerveau âgé et la croissance des neurones améliore la mémoire.  « L’exercice accroît la quantité de BDNF (facteur neurotrophique) circulant dans le cerveau, ce qui stimule la naissance de nouveaux neurones », explique Halpern [lire cependant le point de vue de Bruno Dubois]. Le BDNF renforce aussi la plasticité neurale. Dans des maladies comme Alzheimer, la dépression, Parkinson et plus généralement les démences, le niveau de BDNF est affaibli.

Il y a aussi des nouvelles réconfortantes pour ceux qu’inquiètent leurs trous de mémoire. Un livre blanc de l’université Johns Hopkins nous apprend que « les personnes d’un certain âge qui ont de piètres résultats aux tests en temps limité font aussi bien, voire mieux, que les jeunes étudiants quand on leur permet de progresser à leur rythme ». La raison ? En vieillissant, nous faisons davantage appel à la partie gauche du cortex préfrontal, tandis que les jeunes mobilisent davantage la partie droite. Ce phénomène a été observé de manière répétée en imagerie cérébrale. Le neuropsychologue Elkhonon Goldberg, de l’université de New York, estime que ce « bilatéralisme » dû à l’âge est une « manifestation physique de la sagesse ». Halpern résume ainsi son point de vue : « L’hémisphère droit est celui par lequel nous appréhendons les situations nouvelles – c’est là que nous nous efforçons de comprendre ; c’est l’hémisphère de la jeunesse et de l’inexpérience. Une fois que l’on a compris, que la lumière s’est allumée, l’hémisphère gauche prend le relais. C’est là que les schémas de l’expérience s’enregistrent. Attribut de l’hémisphère gauche, la reconnaissance de ces schémas d’expérience nous permet d’aborder le monde avec une forme d’omniscience, car ce qu’on rencontre est déjà en nous (13). » Une illustration, peut-être, de ce à quoi Yeats se référait quand, ayant atteint l’âge de 50 ans, il regrettait la disparition des mystérieux « léopards sombres de la lune » et l’ascension du « soleil timide ».

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 4 décembre 2008. Il a été traduit par Laurent Saintonge.