Bernard Croisile : « Seules certaines formes de mémoire s’altèrent avec l’âge »

Books : Sommes-nous capables de nous rappeler le même événement deux fois de la même manière ?

Bernard Croisile : Nous manquons d’un modèle expérimental qui permettrait de trancher. Mais la réponse est sans doute non, tant la récupération d’un souvenir mobilise d’informations sensorielles et émotionnelles. On voit aussi que, plus on raconte un événement, lié aux vacances par exemple, plus le souvenir devient prototypique. Il y a un noyau dur qui efface des traits secondaires, et si vous racontez le même événement deux ans plus tard, le noyau dur lui-même s’est un peu modifié.

Pensez-vous malgré tout que certains souvenirs restent intacts et ne sont pas reconstruits ?

Un souvenir est toujours reconstruit. Ce n’est pas un film produit par une caméra. Ce n’est pas le souvenir lui-même que l’on stocke, mais ses traces sensorielles, motrices, émotionnelles. C’est un livre dont les pages sont distribuées dans le cerveau. Quand on veut en récupérer toutes les traces, il peut manquer une page du livre sans qu’on s’en aperçoive.

Un souvenir vit sa vie. Certains passages en sont effacés et le reste sera modifié par l’évolution permanente de notre identité, de nos émotions, etc. Un souvenir peut ainsi être modifié par le souci inconscient de se valoriser : deux mois après une élection, beaucoup de gens croient sincèrement, à tort, avoir prédit le vainqueur.

Si je suis devenu incapable de retrouver les paroles d’une chanson que je connaissais dans mon enfance, à quoi cela correspond-il sur le plan neurologique ?

Les chercheurs ne sont pas d’accord entre eux. Pour les uns, un processus d’effacement biologique est possible ; pour d’autres, tout reste là et ce n’est qu’un problème d’accès. Quoi qu’il en soit, la faculté de se remémorer quelque chose d’appris est une fonction directe de l’usage. Un réseau neuronal souvent mobilisé est plus facilement réutilisable qu’un réseau qui n’a pas été sollicité depuis longtemps. Mais on néglige souvent l’importance du contexte. Si je vous demande : « Que faisiez-vous le 31 août 1997 ? », vous ne saurez pas répondre. Mais si je vous dis que c’est le jour de la mort de Lady Di, il y a des chances que ce souvenir revienne.

À partir de quand la perte de mémoire cesse-t-elle d’être le résultat normal du vieillissement pour devenir un phénomène pathologique ?

La question ne reflète qu’une partie de la réalité. Il y a plusieurs formes de mémoire et toutes ne sont pas altérées par le vieillissement. Les études montrent qu’il n’y a pas d’altération du vocabulaire, par exemple. Surtout, la mémoire que nous appelons sémantique, celle des connaissances, du savoir, s’améliore au contraire avec l’âge. C’est la base de l’expérience. Seules certaines formes de mémoire sont altérées par le vieillissement. On apprend moins bien par cœur, on a plus de mal à retrouver rapidement une information. Le processus est engagé dès l’âge de 30 ans.

Il y a pathologie s’il y a une lésion des structures de la mémoire, en raison d’un AVC, d’un hématome, par exemple. Dans la maladie d’Alzheimer le phénomène est progressif. Quatre éléments permettent de l’identifier. D’abord, si l’entourage s’inquiète plus que la personne elle-même, laquelle a tendance à sous-estimer ses difficultés. Ensuite, si l’on constate ce qu’on appelle  l’« oubli à mesure ». Oublier une fois quelque chose deux ou trois minutes après n’est rien. Oublier à répétition est pathologique. Troisièmement, quand la personne se répète (le « radotage »). Enfin, l’oubli d’événements récents (« Tiens, on n’a pas vu les enfants depuis longtemps », alors qu’ils sont venus le week-end dernier).

Que pensez-vous de la thèse selon laquelle, avec l’âge, l’hémisphère gauche prend le relais de l’hémisphère droit et tend à compenser les effets de l’érosion de la mémoire ?

Que c’est une formulation très simpliste.

L’exercice physique est-il un moyen de lutter contre l’érosion naturelle de la mémoire due au vieillissement ?

C’est même utile pour retarder l’apparition de la maladie d’Alzheimer. L’explication classique est que cela stimule la vascularisation cérébrale. On trouvera peut-être qu’il y a aussi un effet sur la chimie du cerveau. Attention ! Les effets ne sont pas perceptibles par l’intéressé. Seuls des tests psychométriques permettent de le vérifier. Mais il n’y a pas que l’exercice physique. On peut stimuler sa mémoire par des exercices cognitifs (j’ai un conflit d’intérêts à ce sujet car j’ai créé un site de coaching, HAPPYneuron). Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’un exercice de mémoire entraînera le secteur stimulé (la mémoire des chiffres, par exemple) mais pas les autres. Pour un effet global, il faut exercer différents secteurs. Il ne faut pas jouer au bridge toute la journée. Le meilleur entraînement c’est une vie remplie et variée.

Quelles sont aujourd’hui les perspectives concernant la recherche d’un médicament contre l’Alzheimer ?

Je ne suis pas optimiste pour le proche avenir. Les voies suivies jusqu’ici n’ont pas donné grand-chose. Il est possible que l’on ait cherché à traiter la maladie quand il est déjà trop tard, un peu comme si l’on voulait attendre le stade de l’insuffisance rénale pour soigner le diabète. Un essai intéressant a lieu en ce moment pour les cas très rares de patients n’ayant encore développé aucun symptôme mais qui ont une mutation dont on sait qu’elle va créer la maladie.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Neurologue et neuropsychologue aux Hospices civils de Lyon, Bernard Croisile a publié Tout sur la mémoire (Odile Jacob, 2009) et La Maladie d’Alzheimer (Larousse, 2010).

Allen Frances : « La psychiatrie est en dérapage incontrôlé »

 

Allen Frances est un psychiatre américain. Il a dirigé l’équipe qui a réalisé le DSM-IV, le manuel de psychiatrie encore en vigueur dans le monde développé. Il est professeur émérite à Duke University.

 

Pourquoi partez-vous en guerre contre le nouveau manuel de la psychiatrie (1) ?

Je ne m’étais plus guère occupé de la question des critères diagnostiques depuis l’époque où je dirigeais l’équipe qui a rédigé le manuel encore en vigueur à ce jour, le DSM-IV, paru en 1994. J’avais même pris ma retraite de psychiatre. Je vivais au bord de la mer, après m’être longtemps occupé de ma femme, malade. Invité à un cocktail à l’occasion d’une réunion de l’American Psychiatric Association (APA) à San Francisco, j’y ai retrouvé beaucoup d’amis. Ils étaient très excités par la préparation du DSM-5, agitaient des idées nouvelles. L’un parlait d’une nouvelle possibilité de diagnostic, celle du risque de psychose (schizophrénie). Il serait désormais envisageable de prévoir qu’un jeune deviendra psychotique. J’ai tenté de lui expliquer le danger d’une telle idée : nous n’avons en réalité aucun moyen de prédire vraiment qui deviendra psychotique et il y a fort à parier que huit jeunes sujets ainsi labellisés sur dix ne le deviendront jamais. Le résultat serait une inflation aberrante du diagnostic et des traitements donnés à tort à des sujets jeunes, avec des effets secondaires graves (2).

 

Risque de psychose, et quoi encore ?

Un autre psychiatre se passionnait pour le diagnostic d’hyperphagie, ces moments où l’on se jette sur la nourriture en dehors d’un repas. Je me dis : j’ai peut-être bien ça moi-même. Un autre se concentrait sur le « trouble cognitif mineur » (on oublie les dates, etc.). Je me dis : j’ai peut-être ça aussi… Un autre encore parlait du « dérèglement sévère de l’humeur » chez l’enfant qui pique des colères. Bref, je constatai une forte propension à vouloir médicaliser tous les problèmes de la vie quotidienne. Or, l’expérience du DSM-IV me l’avait appris : la moindre modification, extension ou abaissement, du seuil d’un diagnostic est une aubaine pour les compagnies pharmaceutiques. J’ai compris qu’il serait irresponsable de ma part de rester à l’écart du débat. D’autant que ma qualité d’ancien responsable du DSM-IV me donne du poids et me permet de me faire entendre.

 

Qu’aviez-vous plus précisément retenu de votre expérience du DSM-IV ?

Il faut d’abord dire un mot de son prédécesseur, le DSM-III, publié en 1980. Celui-ci avait marqué un tournant positif, car il établissait pour la première fois une liste de critères diagnostiques sur lesquels les psychiatres pouvaient se mettre d’accord. Jusqu’alors, le diagnostic était resté pour l’essentiel une affaire subjective. Une conversation typique entre psychiatres portait sur les rêves de la nuit précédente et leur interprétation psychanalytique. Avec le DSM-III, les discussions se sont portées sur le diagnostic. Le manuel a eu également d’énormes conséquences, tout à fait inattendues. Il a servi de base pour le remboursement des soins et des médicaments, pour la prise en charge de services à la personne, pour la reconnaissance d’une invalidité, et même pour l’obtention d’un permis de conduire, d’un permis de piloter, la reconnaissance du droit d’adopter un enfant, etc. Menée par le fougueux Robert Spitzer, cette révolution a été suivie d’une nouvelle révision du manuel, le DSM-IIIR, qui introduisit encore de nouveaux diagnostics et en transforma d’autres. L’ambition du DSM-IV était au contraire de calmer le jeu.

 

Le DSM-IV a-t-il vraiment stoppé l’inflation diagnostique ?

Oui. Nous avons analysé 93 suggestions de changement et n’en avons retenu que trois. Cependant, ces modifications que nous pensions mineures ont eu des conséquences inattendues. Ainsi le trouble bipolaire de type 2, que nous avons introduit, a permis aux entreprises pharmaceutiques, grâce à la publicité télévisée en particulier (les États-Unis sont le seul pays au monde à autoriser les laboratoires à faire de la publicité directe), de doubler le nombre de patients traités pour troubles bipolaires. De même, nous avons un peu élargi le diagnostic du trouble d’hyperactivité avec déficit de l’attention pour permettre de repérer davantage de filles. Et nous avons eu la surprise de voir les laboratoires s’engouffrer dans la brèche. Le marché des médicaments contre les troubles de l’attention est passé de 15 millions de dollars avant la publication du DSM-IV à 7 milliards aujourd’hui… Dernier point : l’autisme. Constatant que de nombreux enfants ne présentaient qu’une partie des symptômes, nous avons introduit le syndrome d’Asperger. Nous pensions que cela triplerait ou quadruplerait le nombre de cas recensés. En fait, ça l’a multiplié par vingt. Cette inflation est due à un autre phénomène : la possibilité pour les parents de bénéficier de services spécifiques à l’école et ailleurs.

 

À propos de l’autisme, les auteurs du DSM-5 entendent justement supprimer le syndrome d’Asperger. Ils iraient donc dans la bonne voie ?

Mais ils se trompent. En rangeant toutes les formes d’autisme dans une seule catégorie, appelée « spectre de l’autisme », ils pensent rationaliser l’approche diagnostique et jugent que cela n’aura guère d’effet sur le nombre d’enfants diagnostiqués. En réalité, des études indépendantes indiquent que le nombre d’enfants éligibles à un diagnostic d’autisme va beaucoup baisser. Ce serait une bonne chose si c’était pour de bonnes raisons. Malheureusement, les nouveaux critères, définis par une poignée de psychiatres, sont contestables, et l’on doit s’attendre à ce que beaucoup de jeunes malades qui ont besoin d’être pris en charge ne le soient pas ou ne le soient plus.

 

Comment expliquez-vous que les auteurs du DSM-5 aient à nouveau voulu multiplier les innovations ?

Je vois plusieurs raisons. D’abord, une ambition excessive. Ils voulaient créer un changement de paradigme. Ils sont fascinés par les apports possibles de la biologie, alors que la psychiatrie, contrairement aux autres branches de la médecine, ne dispose pas de tests biologiques. Ils sont fascinés par la médecine préventive, au moment même où celle-ci fait marche arrière dans certains domaines, en raison des coûts et des risques associés aux systèmes de détection précoce (du cancer du sein, par exemple). Ensuite, chaque psychiatre a tendance à pousser sa spécialité ou son sujet de prédilection et à vouloir élargir le filet des patients potentiellement concernés. Enfin, ils ne réfléchissent pas du tout aux conséquences d’une inflation des diagnostics pour la société et les patients eux-mêmes.

 

Ils ne réfléchissent pas, ou ils sont influencés par l’industrie ?

Non, leurs liens avec l’industrie sont minimes. Je les connais, la plupart d’entre eux sont des gens bien. Mais ils sont naïfs. Et s’ils n’ont pas de conflits d’intérêts au sens habituel du terme, ils développent souvent un conflit d’intérêts intellectuel. Chacun veut faire davantage valoir ses compétences, ses recherches, ses lubies aussi, chacun veut s’assurer que le système ne laissera pas de malades de côté. La plupart du temps, cela se traduit par une pression pour élargir le champ des diagnostics dans son secteur. Quand je leur dis qu’ils ne réfléchissent pas aux conséquences, ils répondent que ce n’est pas de leur ressort, que ce n’est pas leur responsabilité, que leur responsabilité s’arrête à la science. Mais ce n’est pas vrai.

 

Peut-on vraiment parler de science ?

Non, à dire vrai. J’ai passé une grande partie de ma vie à évaluer des articles de recherche soumis aux grandes revues de psychiatrie. On ne peut pas dire que l’esprit scientifique saute aux yeux. Les études sont incomplètes, difficiles à interpréter et à généraliser.

 

Vous les accusez aussi d’avoir hâté les procédures de validation. De quoi s’agit-il ?

En principe, chaque innovation doit être validée par des essais de terrain. Or les essais de terrain ont été très mal conduits et finalement bâclés. Il y a normalement deux étapes, la seconde étant destinée à repenser les critères diagnostiques qui n’ont pas passé la barre de la première étape et à refaire l’étude. Dans la préparation du DSM-5, la première étape a duré deux fois plus longtemps que prévu. Du coup, la seconde a été purement et simplement annulée, alors même que les essais avaient dans l’ensemble été conduits de manière critiquable. Pourquoi ? Parce que le DSM est aussi un énorme business. L’une des surprises créée par le DSM-III fut de le voir se vendre à un million d’exemplaires. Le succès du DSM-IV a été nettement plus grand, il s’en est encore vendu une centaine de milliers d’exemplaires par an jusqu’à aujourd’hui. L’American Psychiatric Association, qui a dépensé 25 millions de dollars pour les essais de terrain du DSM-5, a besoin de cet argent pour combler son déficit (3).

 

Quelles sont les conséquences prévisibles du DSM-5 ?

Les conséquences sont de plusieurs types. D’abord, il faut faire très attention quand on pose un diagnostic, surtout sur un sujet jeune. Parce que, même s’il est faux ou abusif, ce jugement risque de rester attaché à la personne toute sa vie. Le diagnostic va changer à la fois la manière dont l’individu se voit et la manière dont les autres le voient. Or, même si les experts du DSM-5 peuvent avoir parfois raison dans leur façon de modifier telle ou telle catégorie diagnostique, et si chacun d’eux peut avoir la compétence nécessaire pour l’appliquer de manière pertinente à ses patients, il n’en va pas de même des médecins généralistes qui, aux États-Unis comme en France, prescrivent 80 % des psychotropes. Ils ne sont pas formés à la psychiatrie et sont particulièrement sensibles au marketing des laboratoires. Et pour ces derniers, comme je l’ai dit, toute modification de diagnostic est une aubaine, parce qu’elle permet de proposer de nouveaux médicaments ou de nouveaux usages pour des médicaments anciens. Ce qui accroît le coût pour la collectivité et les risques d’effets secondaires. [Lire « À qui profitent les psychotropes ? », Books, n° 29, février 2012.]

 

Vous dénoncez l’inflation des diagnostics, mais que valent les études statistiques sur la prévalence des maladies mentales ?

Les données épidémiologiques sont structurellement gonflées. Sur le terrain, les enquêteurs ne sont pas en mesure d’évaluer si un symptôme est complètement présent ou non. Si bien que les chiffres intègrent beaucoup de cas non significatifs. Par ailleurs, c’est l’intérêt des grandes institutions publiques de recherche, comme les NIH (National Institutes of Health) aux États-Unis, de se référer à des données surévaluées. Cela leur permet de décrocher davantage de crédits. Les compagnies pharmaceutiques, elles, tirent argument des taux élevés pour dire que beaucoup de malades ne sont pas identifiés et qu’il faut élargir le marché.

 

Le DSM a moins d’impact en France qu’aux États-Unis, puisque chez nous le remboursement des frais médicaux n’est pas directement lié au diagnostic. Quel est le meilleur système ?

Le système américain est très contraignant, car le psychiatre ou le généraliste est obligé, si le patient veut faire jouer l’assurance, de poser un diagnostic dès la première visite. Une visite qui, chez le généraliste, est de sept minutes en moyenne (4) ! C’est une source d’erreurs, et d’inflation des diagnostics et des dépenses de santé. En France, il n’y a pas d’obligation de faire un diagnostic mais, du coup, de nombreux traitements sont engagés sans examen sérieux, et cela n’empêche pas l’explosion des dépenses de santé.

 

Quelles solutions avez-vous en tête ?

D’abord, je crois qu’il faudrait envisager de réformer en profondeur la pratique médicale. Un psychiatre ou un médecin devrait pouvoir attendre plusieurs séances avant de faire un diagnostic. La moitié des gens qui viennent pour un problème relevant de la psychiatrie se rétablissent d’eux-mêmes. Si le problème persiste, il faut recommander une psychothérapie avant de prescrire un médicament. Par ailleurs, il faudrait conduire des études sérieuses pour mieux identifier les secteurs où il y a surprescription et les malades graves qui au contraire échappent au système de soins (c’est notamment le cas de bien des grands déprimés). Autrement dit, il y a un immense travail à faire pour lutter contre la mauvaise allocation des ressources. Enfin, je crois que la procédure utilisée pour fixer les critères diagnostiques a fait son temps. Il faut se rendre à l’évidence : l’APA n’est pas qualifiée pour évaluer tout le faisceau de conséquences médicales, économiques et sociales de la redéfinition d’un diagnostic. Il faudrait quelque chose comme une FDA (Food and Drug Administration) internationale. Mais la FDA n’est pas non plus à l’abri des critiques. Il est plus facile de blâmer que de construire.

 

 

Propos recueillis par Bernard Granger et Olivier Postel-Vinay.

Heureux comme Dieu en Chine

Ce livre est une étude magistrale qui s’achève sur l’un des phénomènes les plus saisissants du moment : l’explosion des croyances religieuses dans un pays qui a pourtant voulu les éradiquer voici moins d’une génération.

La période couverte par La Question religieuse en Chine commence à la fin de dynastie Qing avec la réforme des Cent Jours de 1898, vaste offensive contre les pratiques religieuses traditionnelles, accusées d’avoir affaibli la Chine face aux ingérences des puissances étrangères (1). Elle s’achève avec les Jeux olympiques de 2008, qui ont confirmé de manière spectaculaire que la République populaire « s’est levée », selon les mots de Mao Zedong en 1949, et avait surmonté la folie des dernières années du Grand Timonier pour devenir une grande puissance. La libéralisation engagée par Deng Xiaoping au cours des années 1980 a permis à la religion de s’épanouir, au point que le Parti communiste, loin d’anticiper sa disparition, a été obligé de composer avec elle, avec plus ou moins de succès.

L’histoire de la pratique religieuse en Chine au cours du siècle dernier est inextricablement mêlée aux tentatives faites successivement par la dynastie Qing finissante, la jeune République, les nationalistes sous Tchang Kaï-chek et enfin les communistes sous Mao, pour moderniser un pays humilié par les puissances occidentales et le Japon lors des guerres de l’Opium, l’établissement des concessions portuaires, la perte de Taiwan, l’occupation de Pékin et l’invasion de la Mandchourie (2). Ce n’était pas, à l’origine, un projet d’inspiration athée ; la religion, du moins celle qui prévalait en Occident après la Réforme, était perçue comme une force politique unificatrice compatible avec les sciences. Et Sun Yat-sen, le fondateur de la République, comme son successeur Tchang s’étaient convertis au christianisme.

Le feu des réformateurs était plutôt dirigé vers ce qu’ils définissaient comme de la superstition, leur intention pouvant se résumer au slogan « Détruire des temples pour construire des écoles ». Les bouddhistes et les taoïstes ont été les plus touchés, même si certaines pratiques confucéennes comme la géomancie (feng shui), la divination et l’écriture inspirée ont également été concernées. La nouvelle république a aboli la dimension religieuse de l’ancien empire, en mettant fin aux sacrifices d’État et en introduisant des cérémonies inspirées de l’Occident avec drapeau et hymne national.

En revanche, le christianisme, l’islam, le bouddhisme et le taoïsme ont été officiellement reconnus par l’État, qui a créé une association nationale pour chaque religion. Un modèle corporatiste qui serait également adopté par les communistes après 1949. Malgré sa relative faiblesse numérique, le christianisme a joué un rôle majeur dans cette transformation. Il est vrai qu’il avait été associé à la modernité à deux moments déjà de l’histoire chinoise. D’abord lorsque les jésuites ont introduit, à la fin du XVIe siècle, l’enseignement des mathématiques, de l’astronomie et de la géographie, réformé le calendrier et construit à Pékin un observatoire qui s’y trouve toujours. Ensuite lorsque, au XIXe, l’afflux de missionnaires, principalement des protestants évangéliques, a ouvert l’enseignement secondaire et supérieur aux femmes.

Aux yeux de dirigeants comme Sun et Tchang, écrivent Goossaert et Palmer, « le déclin de la Chine était dû à l’idolâtrie, alors que l’Amérique tenait sa force, sa prospérité et sa haute civilisation de la religion chrétienne. Le christianisme, pour eux, pouvait apporter la dignité et l’égalité en Chine ». Soixante des 274 membres élus au premier parlement national entre décembre 1912 et janvier 1913 étaient chrétiens. Les croyants ont joué un rôle important dans l’enseignement secondaire et supérieur et dans le mouvement contre les pieds bandés ; ils ont aussi incarné l’idée de citoyenneté religieuse dans un État moderne. Ils ont cependant perdu de leur influence en raison de l’assimilation croissante du christianisme et de l’impérialisme après que le traité de Versailles a cédé au Japon la concession allemande du Shandong. Malgré la conversion de Tchang en 1929, la hiérarchie militaire, détentrice du véritable pouvoir, a plutôt gardé ses distances avec l’Église.

Cela n’a pas empêché le christianisme de se développer pendant la période républicaine. On estime qu’entre 1906 et 1949 le nombre de protestants est passé de 180 000 à près de 1 million et celui des catholiques de 500 000 à 3 millions.

 

Eliminer ces « pratiques féodales »

Sous le régime nationaliste, la volonté de mettre la religion au service des intérêts de l’État n’a que partiellement réussi ; avec l’invasion japonaise et la menace que représentait Mao, le pouvoir chinois avait, il est vrai, bien d’autres soucis. Pendant la période communiste plus autoritaire de l’après-1949, cet objectif a été poursuivi avec une constante rigueur et exacerbé pendant la Révolution culturelle : il s’agissait désormais d’extirper purement et simplement la religion de la société.

Le maoïsme a progressé pas à pas vers cette apothéose. L’engagement du Parti communiste dans l’organisation de la paysannerie à partir de 1927 lui a fait prendre conscience de la profondeur des convictions religieuses dans les campagnes et de la nécessité de ne pas s’aliéner les villageois en attaquant leurs dieux. La même déférence a été témoignée, pendant la Longue Marche, envers les bouddhistes tibétains, les musulmans et les minorités ethniques des régions frontalières que traversait l’Armée rouge.

Une fois au pouvoir, les communistes ont entrepris d’éliminer ce qu’ils considéraient comme des pratiques féodales, respectées par la grande majorité des Chinois : le confucianisme, les cultes des temples et les sociétés dites rédemptrices, qui combinaient croyances locales et importées. Les principales religions – bouddhisme, taoïsme, islam et christianisme, ce dernier divisé entre catholiques et protestants – ont été corsetées dans des associations placées sous l’autorité de l’État. En vertu du principe des « Trois Autonomies » (de gestion, de financement, de diffusion), les missionnaires étrangers ont été expulsés (3). La pression s’est encore accrue avec le mouvement antidroitier de 1958 et le désastre du Grand Bond en avant (1958-1962), qui visait à égaler l’économie américaine en l’espace d’une génération et s’est achevé par une famine de masse. Dans son livre « La grande famine de Mao », Frank Dikötter estime le nombre de victimes à 45 millions de personnes (4).

L’accord signé avec le Tibet en 1951, qui avait reconnu la souveraineté de la Chine tout en laissant intactes les structures politiques et religieuses du territoire, a été abrogé en 1959, obligeant le dalaï-lama à se réfugier en Inde. Les clergés protestant et catholique romain ont été purgés. La religion a été définie en termes de lutte de classes. Plus d’un million de cadres ont été envoyés dans les villages pour éradiquer les pratiques capitalistiques, la religion, la superstition et les cérémonies fastueuses accompagnant traditionnellement les naissances, les mariages et les enterrements. Puis ce fut la campagne « À bas les Quatre Vieilleries » (les anciennes idées, l’ancienne culture, les anciennes coutumes et les anciennes habitudes culturelles), lancée au début de la Révolution culturelle. Empruntant à l’imaginaire de la démonologie chinoise, le Parti a combattu les ennemis de classe, étiquetés comme « démons-bœufs et esprits de serpent ». Les rares lieux de culte encore autorisés ont été fermés. Dans « La religion en Chine communiste », Richard C. Bush décrivait en 1970 « un pays qui abrite un quart de la population mondiale… et où on ne trouve pratiquement pas la moindre trace de religion ». La flamme de la vie spirituelle, dans le pays le plus peuplé du monde, semblait avoir été soufflée.

 

Une force explosive

Cependant, comme le relèvent Goossaert et Palmer, ce serait une grossière erreur que de voir dans la Révolution culturelle un mouvement de sécularisation. Il s’est bien plutôt agi de « l’apothéose d’une tendance parallèle de sacralisation politique qui prenait ses racines dans la culture politique et religieuse de la Chine impériale, ainsi que dans les dimensions utopiques et apocalyptiques d’une révolution moderne ». Au cœur du processus se trouvait le culte de Mao, encouragé à partir de 1959 par l’Armée populaire de libération (APL) sous Lin Biao, symbolisé notamment par l’image du Président traversant à la nage le Yangtsé à l’âge de 73 ans et par le Petit livre rouge, recueil de ses citations.

Si le portrait de Mao en Grand Timonier surhumain a comblé le fossé créé par l’éradication de la religion, sa mort en 1976 a laissé un vide moral et spirituel qui allait faire le lit du renouveau religieux. Le protestantisme, fort de sa structure décentralisée reposant sur les églises de maison, créées au domicile des particuliers pour échapper à la persécution, était plus à même de tirer profit des libertés octroyées par Deng Xiaoping qu’un catholicisme à la hiérarchie plus pesante. Aujourd’hui, selon l’estimation moyenne, la Chine compte soixante millions de protestants pour dix-sept millions de catholiques. Cette croissance phénoménale a été décrite comme la plus grande renaissance qu’ait jamais connue le christianisme. Dans son livre « Sauvés par le feu », consacré au protestantisme dans la Chine moderne, Lian Xi évoque un mouvement très influencé par le pentecôtisme et marqué par « un puissant mélange de ferveur évangélique, de littéralisme biblique, d’extases charismatiques et une eschatologie flamboyante souvent teintée d’exubérance nationaliste (5) ». Tout cela en fait une force explosive, que le Parti communiste cherche tantôt à opprimer, tantôt à coopter au sein de la « société harmonieuse » qu’il entend créer.

En conformité avec son principe des Trois Autonomies, le Parti se méfie des liens entre les chrétiens de Chine et leurs coreligionnaires à l’étranger. Les églises de maison protestantes bénéficient d’un fort soutien aux États-Unis, où certains évangéliques attendent avec impatience le jour où le christianisme sera devenu la première religion de Chine, faisant ainsi du pays un allié de l’Amérique dans sa lutte contre l’islam radical. L’extrême diversité du protestantisme chinois rend très difficile le contrôle de ces contacts. Des milliers de missionnaires étrangers sont présents en Chine, et se font passer pour étudiants, professeurs de langue ou hommes d’affaires. Ils viennent d’Amérique du Nord, de Taiwan, de Corée du Sud et de Scandinavie.

Avec le catholicisme, la tension est nourrie par la reconnaissance diplomatique de Taiwan par le Vatican et la revendication par le pape de son droit à nommer les évêques. Dans une lettre envoyée à ses ouailles chinoises, le pape Benoît XVI a appelé en 2007 les Églises officielle et clandestine à s’unir, afin que tous les catholiques de Chine puissent entrer en communion avec Rome. Rappelant aux fidèles leur vocation missionnaire, il écrivait : « Depuis deux mille ans, ceux et celles qui ont suivi le Christ remplissent cette mission. Maintenant, à l’aube du troisième millénaire, cela vous revient à vous. Il vous revient de partir par le monde prêcher le message des Dix Commandements et des Béatitudes. » Cela n’a pas dû plaire davantage au pouvoir communiste que l’image d’une Chine alliée de l’Amérique contre les islamistes.

 

Un gigantesque laboratoire religieux

Mais les défis les plus sérieux à l’hégémonie du Parti sont venus d’ailleurs. Plus de soixante ans après l’invasion du Tibet par l’armée chinoise, les manifestations contre la colonisation Han (chinoise) se poursuivent. Elles ont récemment pris la forme d’immolations par le feu. L’oppression des musulmans ouïghours dans la province occidentale du Xinjiang résonne elle aussi bien au-delà des frontières chinoises. Et ces deux causes ont été brandies par des manifestants sur le parcours de la flamme olympique en 2008.

C’est néanmoins l’affrontement avec un mouvement local, le Falun gong, avatar du qi gong, méditation fondée sur la maîtrise de la respiration, qui a le plus inquiété le Parti. Quand les adeptes, sous la houlette de Li Hongzhi, sont passés de la discipline du corps à la dénonciation de la corruption dans la société postmaoïste. Leur coup de théâtre fut d’amener 10 000 adhérents à encercler le siège du Parti à Pékin en 1999, dans la plus importante manifestation de protestation populaire jamais organisée depuis le mouvement démocratique de la place Tiananmen, dix ans auparavant. Falun gong a été interdit et violemment réprimé, et la plupart des autres groupes de qi gong démantelés.

Comme le christianisme, les formes de religion les plus populaires en Chine (bouddhisme et taoïsme) ont connu une extraordinaire résurgence, bien que le phénomène soit plus difficile à mesurer que le catholicisme ou l’islam, soulignent les auteurs. Il serait cependant faux de voir dans cette renaissance des cultes dans la Chine postmaoïste un moyen nostalgique d’échapper au stress du développement économique frénétique. Une étude de terrain menée à Shenzhen, la zone économique spéciale créée par Deng à la frontière avec Hong Kong, montre que la population perçoit dans les pratiques traditionnelles (qi gong, autel à domicile, groupes de prière) une façon de donner sens aux coups apparemment hasardeux du destin dans un monde en plein bouleversement. Une fois de plus dans l’histoire de la Chine, la religion va de pair avec la modernité.

Notant qu’aucune croyance n’a jamais revendiqué l’adhésion explicite et exclusive de la majorité des Chinois, Goossaert et Palmer observent aujourd’hui un « univers religieux privé de centre, qui explose dans toutes les directions ». La Chine, écrivent-ils, est « un gigantesque laboratoire religieux, dans lequel toutes sortes de spiritualité et de religiosité […] sont devenues possibles dans une énorme marmite, une zone grise en expansion qui tombe en grande partie hors du contrôle juridique et institutionnel direct de l’État ».

Et ils envisagent pour l’avenir trois scénarios possibles. Le premier verrait la Chine suivre la voie de Hong Kong et de Taiwan en adoptant le modèle occidental d’un État laïc avec une attitude de laisser-faire à l’égard de la religion. Le deuxième serait un retour à la pratique Qing, où l’État agit comme l’arbitre ultime de l’orthodoxie religieuse. Et le troisième verrait le pouvoir, tout en restant résolument athée, instrumentaliser certains aspects de la religion pour doper le patriotisme et projeter son soft power à l’étranger (6). En fait, les trois tendances sont déjà perceptibles.

L’inévitable essor de la pratique religieuse en Chine menace-t-il la survie du Parti communiste ? Probablement pas, au moins dans un proche avenir. La variété des acteurs – religion communautaire, temples bouddhistes et taoïstes, Églises officielles et clandestines – qu’on les imagine difficilement s’unir pour constituer un défi sérieux à l’autorité séculière. En outre, rien n’indique à ce jour qu’elles y aspirent. Le bouddhisme possède certes le plus grand nombre de fidèles, mais il n’a jamais bravé le pouvoir, en dehors du Tibet, à la manière dont l’ont fait par exemple les moines birmans face à la junte. Les liens que le christianisme entretient avec l’étranger peuvent certes le rendre suspect, mais le nombre de fidèles ne représente qu’un faible pourcentage de la population (1,3 milliard), même si, en termes absolus, ses 80 millions de croyants peuvent impressionner. Et les Églises locales ont globalement évité tout engagement politique.

Enfin, le Parti communiste est résolu à écraser toute dissidence susceptible de représenter la moindre menace existentielle, aussi infime soit-elle. Il suffit pour s’en convaincre de regarder le sort réservé à Falun gong ou à Gao Zhisheng, cet avocat chrétien défenseur des droits de l’Homme, arrêté, torturé, et que l’on n’a plus revu depuis le printemps 2010. Tout en reconnaissant que la religion peut être un élément de stabilité, l’État est très attentif à son potentiel subversif : il n’oublie pas le rôle joué par le christianisme dans la chute du communisme en Pologne ou dans la transition démocratique en Corée du Sud.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 6 avril 2012. Il a été traduit par Olivier Bras.

 

Les vraies causes de la richesse des nations

La clôture qui divise la ville de Nogales participe d’une véritable expérience in vivo sur l’organisation des sociétés humaines. Au nord, la bourgade américaine de Nogales, Arizona ; au sud, la bourgade mexicaine de Nogales, Sonora. Côté américain, le revenu moyen et l’espérance de vie sont plus élevés, la criminalité et la corruption plus faibles, la santé et les routes meilleures, les élections plus démocratiques. L’environnement et la population sont pourtant semblables de part et d’autre du mur.

Cet exemple, sur lequel s’ouvre le livre de Daron Acemoglu et James Robinson, Why Nations Fail, est la parfaite illustration en miniature de leur sujet. La Norvège, le pays le plus prospère de la planète, est 496 fois plus riche que le Burundi, nation la plus pauvre (leur revenu par habitant est respectivement de 84 290 et 170 dollars, selon la Banque mondiale). Pourquoi ? C’est la grande question de la science économique.

Différents spécialistes proposent des thèses différentes sur l’importance relative des facteurs à l’origine de la plus ou moins grande richesse des nations. L’élément le plus discuté étant ce qu’on appelle les « bonnes institutions » – en d’autres termes les lois et les pratiques qui incitent les individus à travailler dur, à devenir productifs, et à enrichir ainsi du même coup leur pays et eux-mêmes. Ces institutions sont au fondement de l’anecdote de Nogales, et au cœur du livre. « La raison pour laquelle Nogales, Arizona, est bien plus riche que Nogales, Sonora, est simple, écrivent les auteurs : l’existence d’institutions très différentes de part et d’autre de la frontière a engendré des incitations très différentes pour les habitants de Nogales, Arizona, et de Nogales, Sonora. »

La protection de la propriété, le respect prévisible des contrats, l’opportunité d’investir et de conserver le contrôle de son argent, la maîtrise de l’inflation et la liberté des changes sont au nombre des bonnes institutions économiques. Les individus sont incités à travailler dur quand ils ont la possibilité d’investir leurs gains avec profit, pas quand cette possibilité est limitée ou quand les revenus et les bénéfices risquent d’être confisqués.

La meilleure preuve à l’appui de cette thèse institutionnelle est fournie par les expériences grandeur nature que permet l’existence de frontières ; quand une limite politique vient séparer un même environnement et une même population, et finit par créer des systèmes économiques et politiques distincts, avec à la clé une différence de richesse. Outre Nogales, on pense au contraste entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, ou entre les anciennes Allemagne de l’Est et de l’Ouest. De nombreux économistes, dont Acemoglu et Robinson, extrapolent à partir de ces cas de pays limitrophes et en déduisent que la qualité des institutions explique aussi les différences de richesse entre des nations à la géographie et à la population dissemblables.

Et cela ne fait aucun doute : la qualité des institutions est un facteur essentiel de la prospérité d’un pays. Mais pourquoi certains se retrouvent-ils avec des systèmes efficaces et d’autres pas ? La profondeur historique de l’organisation gouvernementale est en la matière l’élément clé. Jusqu’à l’avènement des premiers États de la planète, vers 3400 av. J.-C., l’humanité était structurée en bandes, en tribus ou en chefferies, dépourvues d’institutions économiques complexes. Une longue histoire gouvernementale ne garantit certes pas des institutions de qualité, mais elle les permet ; une courte histoire les rend très improbables. On ne peut introduire soudain dans une société une organisation étatique et attendre de la population qu’elle l’adopte, en oubliant son long passé tribal.

Cette réalité cruelle sous-tend la tragédie de pays, telle la Papouasie-Nouvelle-Guinée, dont la société était jusqu’à très récemment fondée sur la tribu. Les compagnies pétrolières et minières qui y opèrent paient les royalties destinées aux propriétaires fonciers par le biais des chefs de village, mais ceux-ci gardent souvent l’argent pour eux car ils ont intériorisé l’usage voulant que les chefs de clan poursuivent leur intérêt personnel et celui de leur clan, plutôt que l’intérêt général.

 

Revers de fortune

L’ancienneté de l’État est liée à l’ancienneté de l’agriculture et à sa productivité, condition préalable à l’émergence d’un système gouvernemental. Ainsi l’Europe a-t-elle commencé de se doter d’une agriculture très productive il y a 9 000 ans, et d’une structure étatique il y a au moins 4 000 ans. L’Afrique subéquatoriale, elle, a développé une agriculture, moins productive, il y a 2 000 ou 1 800 ans seulement et une organisation étatique plus récemment encore. Il s’avère que ces différences historiques ont des effets considérables sur l’actuelle répartition de la richesse. Les travaux de Ola Olsson et Douglas Hibbs montrent que les pays qui connaissent l’agriculture depuis plusieurs millénaires – l’Europe – sont en moyenne plus riches aujourd’hui que les nations ayant une histoire plus courte dans ce domaine – l’Afrique subéquatoriale ; et que ce facteur explique pour une bonne moitié l’actuel écart de richesse entre les deux continents. Valerie Bockstette, Areendam Chanda et Louis Putterman ont pour leur part démontré que, si l’on compare des pays également pauvres il y a cinquante ans (la Corée du Sud et le Ghana, par exemple), ceux qui ont une longue histoire étatique (la Corée du Sud en l’espèce) se sont en moyenne enrichis plus rapidement que les autres (le Ghana).

Un autre facteur sous-tend l’émergence des bonnes institutions dont j’ai parlé. Il s’agit du « revers de fortune », auquel est consacré un chapitre de Why Nations Fail. Parmi les nations non européennes colonisées au cours des 500 dernières années, celles qui étaient à l’origine plus avancées ont tendance, paradoxalement, à être aujourd’hui plus pauvres. Dans les pays autrefois riches et densément peuplés, comme le Pérou, l’Indonésie et l’Inde, les Européens ont en effet mis en place des institutions économiques « extractives » perverses, comme le travail forcé ou la confiscation de la production, pour détourner la richesse et le travail de la population locale. (Par institutions économiques « extractives », Acemoglu et Robinson entendent les usages et les politiques « conçus pour extraire revenus et richesses d’une des composantes de la société – les masses – au profit d’une autre composante – la classe dirigeante ».)

 

Les diamants appauvrissent

Mais dans les pays autrefois pauvres et à la population clairsemée, comme le Costa Rica ou l’Australie, les colons européens ont dû travailler eux-mêmes, et ont imaginé des formes institutionnelles d’encouragement au travail. Au moment des indépendances, les anciennes colonies ont donc hérité, c’est selon, d’institutions « extractives » contraignant les masses à produire de la richesse pour les dictateurs et pour l’élite ou d’institutions organisant le partage du pouvoir et incitant la population à poursuivre ses ambitions. Les institutions extractives ont retardé le développement, les institutions incitatrices l’ont favorisé.

Le dernier facteur influençant l’émergence de bonnes institutions renvoie à un autre paradoxe, que l’on appelle la « malédiction des ressources naturelles ». On pourrait penser, naïvement, que les pays généreusement pourvus en minerais, pétrole et autres bois tropicaux sont plus riches que les autres. À vrai dire, c’est plutôt le contraire : la dépendance envers certains types de ressources naturelles (telles que diamants ou pétrole) a tendance à favoriser les mauvaises institutions – la corruption, les guerres civiles, l’inflation et le mépris de l’instruction.

Le livre évoque à cet égard le boom du diamant en Sierra Leone, qui a contribué à l’appauvrissement du pays. La misère du Nigeria et du Congo, en dépit de la richesse – pétrolière pour l’un, minérale pour l’autre – de ces deux pays, est un autre exemple. Dans les trois cas, des dictateurs ou des élites égoïstes ont découvert qu’ils pouvaient s’enrichir davantage en accaparant l’argent des ressources naturelles, plutôt qu’en les investissant pour le bien de la nation. Cela étant, certains pays, aux dirigeants ou aux citoyens visionnaires, ont échappé à la malédiction en réinvestissant les recettes dans le développement et dans l’éducation. Moyennant quoi la Norvège, productrice de pétrole, est désormais le pays le plus riche du monde, et Trinidad et Tobago, autre État pétrolier, jouit d’un revenu voisin de celui de l’Angleterre, l’ancienne puissance coloniale.

Tels sont les principaux facteurs institutionnels qui favorisent la puissance et la prospérité, ou la pauvreté, des nations. Il existe aussi un ensemble d’éléments, géographiques, qui engendrent des conséquences propres, quelles que soient les institutions. L’un de ces paramètres saute aux yeux à la simple observation de la carte des revenus nationaux publiée dans Why Nations Fail : l’Afrique et l’Amérique y ressemblent à des sandwichs, avec une épaisse couche de nations tropicales et pauvres coincées entre deux fines tranches de nations plus riches, situées dans les zones tempérées du Nord et du Sud.

Dans le Nouveau Monde, les deux pays au climat tempéré du Nord (les États-Unis et le Canada, avec un revenu moyen par habitant de 47 390 dollars et 43 720 dollars respectivement) et les trois nations tempérées du Sud (l’Uruguay, le Chili et l’Argentine, avec un PIB par tête de 10 590, 10 120 et 8 620 dollars) sont plus riches (en moyenne cinq fois plus) que la quasi-totalité des dix-sept pays tropicaux d’Amérique centrale et du Sud (dont le revenu évolue principalement entre 1 110 et 6 970 dollars). De même l’Afrique est-elle un sandwich composé de trente-sept nations tropicales, pour l’essentiel désespérément pauvres, flanquées de deux fines tranches de cinq pays relativement riches (ou moins misérables) situés dans les zones tempérées au nord et au sud.

Si, de toute évidence, les institutions fournissent une partie de l’explication, elles n’épuisent pas le sujet : certains pays tempérés plus riches possèdent des systèmes notoirement défaillants (on pense à l’Algérie, l’Argentine, l’Égypte et la Libye), tandis que certaines nations tropicales (le Costa Rica et la Tanzanie) ont des gouvernements plus honnêtes. De quels préjudices économiques souffrent donc les contrées tropicales ?

 

Les tropiques, notoirement insalubres

Deux éléments essentiels concourent à leur pauvreté relative : les maladies et la productivité agricole. Les tropiques sont notoirement insalubres, et leurs pathologies diffèrent par plusieurs aspects de celles des pays tempérés. Premièrement, on y trouve bien plus de maladies parasitaires (telles que l’éléphantiasis et la bilharziose), car les hivers froids éliminent en zone tempérée les avatars dangereux des parasites, qui peuvent en revanche prospérer toute l’année sous les tropiques. Deuxiè-mement, les vecteurs, moustiques ou tiques, sont bien plus variés dans les zones tropicales. Enfin, les caractéristiques biologiques des microbes eux-mêmes ont davantage favorisé la mise au point de vaccins contre les maladies infectieuses des zones tempérées que contre celles des zones tropicales ; nous sommes encore loin d’un vaccin contre le paludisme, malgré les milliards de dollars investis. Cette situation pèse lourdement sur les économies de ces pays : à tout moment, une grande partie de la population y est malade et incapable de travailler efficacement ; de nombreuses femmes ne peuvent rejoindre la main-d’œuvre car elles sont constamment en train d’allaiter et de s’occuper des bébés, vus comme une assurance contre la mort attendue de certains de leurs enfants plus âgés.

Quant à la productivité agricole, elle est en moyenne plus faible sous les tropiques, encore une fois pour plusieurs raisons. Premièrement, les plantes des régions tempérées stockent plus d’énergie dans leur partie comestible (comme les graines ou les tubercules) que les plantes tropicales. Deuxièmement, les maladies causées par les insectes ou autres nuisibles ont un impact plus important sur les rendements agricoles sous les tropiques, parce que ces nuisibles sont plus nombreux et survivent mieux tout au long de l’année. Troisièmement, les glaciers ont régulièrement avancé et reculé dans les zones tempérées, créant des sols jeunes et riches en substances nutritives. Les plaines des zones tropicales n’ayant pas connu de glaciation, leurs sols sont en général plus anciens et ont été lessivés de leurs substances nutritives par des milliers d’années de pluie (exception faite des sols jeunes et fertiles d’origine volcanique ou alluviale). Un phénomène encore aggravé par l’abondante pluviosité de ces régions. Enfin, en raison de la chaleur, les feuilles mortes et les autres matières organiques tombées à terre subissent une décomposition accélérée, et leurs substances nutritives sont plus rapidement éliminées. Voilà pourquoi la fertilité du sol, dans les pays tempérés, est en moyenne plus élevée, les récoltes perdues plus rares, et la productivité agricole plus forte. Voilà pourquoi l’Argentine, située dans la partie tempérée de l’Amérique du Sud, est l’un des principaux exportateurs agricoles du continent et même du monde, malgré son manque flagrant, pendant l’essentiel de son histoire, de ces institutions de qualité louées par les économistes.

La latitude est ainsi, en soi, l’un des principaux éléments qui affectent la puissance, la prospérité et la pauvreté. L’ouverture au trafic maritime, soit via un accès à la mer, soit via un fleuve navigable, est l’autre facteur géographique important. Il en coûte à peu près sept fois plus de transporter une tonne de marchandises par voie de terre que par voie de mer. Les pays enclavés souffrent donc d’un handicap économique, et cela contribue à expliquer que la Bolivie (sans accès à la mer) et le Paraguay (avec un accès partiel) soient les pays les plus pauvres d’Amérique du Sud. Cela contribue aussi à expliquer que l’Afrique, sans aucun fleuve navigable jusqu’à la mer sur des centaines de kilomètres, à l’exception du Nil, et avec quinze pays enclavés, soit le continent le plus pauvre. Onze de ces quinze pays enclavés ont un revenu par tête de 600 dollars ou moins ; seules deux nations non africaines sont aussi pauvres : l’Afghanistan et le Népal – enclavés eux aussi.

 

De la déforestation à la pauvreté

L’état de l’environnement, enfin, influe lui aussi sur le développement. Toutes les populations humaines dépendent à des degrés divers de ressources naturelles renouvelables – forêts, eau, sol, pêche, principalement –, difficiles à gérer de manière durable. Les pays qui épuisent leurs stocks – volontairement ou par inadvertance – ont tendance à s’appauvrir. Les pays qui ont subi une déforestation notoire – comme Haïti, le Rwanda, le Burundi, Madagascar ou le Népal – sont en général d’une pauvreté et d’une instabilité politique insignes (1).

Voici donc les principaux facteurs que l’on peut invoquer pour expliquer les différences de richesse entre les nations. Des facteurs multiples et variés. Nous savons tous, d’expérience, qu’il n’existe pas de réponse simple et unique à la question de savoir pourquoi chacun de nous s’enrichit ou s’appauvrit : cela dépend de l’héritage, de l’instruction, de l’ambition, du talent, de la santé, des relations, des opportunités et de la chance – pour ne mentionner que quelques éléments. Rien d’étonnant, donc, à ce que la question de savoir pourquoi des sociétés entières s’enrichissent ou s’appauvrissent n’a pas non plus d’explication simple et unique.

Dans ce cadre, Acemoglu et Robinson se concentrent sur les seuls facteurs institutionnels : d’abord sur les systèmes économiques, puis sur les systèmes politiques qui les engendrent. « Tandis que les institutions économiques jouent un rôle décisif dans la plus ou moins grande prospérité d’une nation, écrivent-ils, c’est la vie et les institutions politiques qui décident de l’organisation économique d’un pays. » Les auteurs mettent notamment l’accent sur ce qu’ils appellent les institutions « inclusives » – celles qui « encouragent la masse de la population à participer aux activités économiques qui optimisent son talent et ses capacités, et qui laissent aux individus une pleine liberté de choix ». À la différence des Nord-Coréens, par exemple, les Sud-Coréens peuvent bénéficier d’une bonne instruction, avoir des biens, entreprendre, vendre des produits et des services, accumuler et réinvestir du capital, dépenser leur argent sur un marché libre, souscrire un prêt hypothécaire pour acheter leur maison, et, partant, espérer jouir d’une vie agréable en travaillant plus dur.

Ces institutions économiques inclusives sont à leur tour le fruit d’« institutions politiques qui répartissent largement le pouvoir dans la société et lui assignent des limites… Plutôt que d’être investi dans une seule personne ou un groupe étroit, le pouvoir est détenu par une large coalition ou une pluralité de groupes ». En Corée du Sud (depuis une date récente) et en Angleterre ou aux États-Unis (depuis beaucoup plus longtemps), les citoyens participent largement aux décisions – pas en Corée du Nord. Les institutions « inclusives » incitent les individus à augmenter leur productivité comme ils l’entendent. Elles s’opposent aux systèmes politiques absolutistes qui concentrent étroitement le pouvoir, et aux institutions économiques extractives, qui contraignent la population à travailler dans une large mesure pour le bénéfice des dictateurs. À ce jour, le système inclusif par excellence est celui des démocraties scandinaves, dotées du suffrage universel et d’une société relativement égalitaire. Mais, comparativement aux dictatures contemporaines comme la Corée du Nord et aux monarchies absolues hier si répandues, des sociétés (comme l’Angleterre du XVIIIe siècle) où seule une minorité de citoyens pouvait voter ou participer aux décisions politiques représentaient tout de même une avancée substantielle en termes d’inclusion.

De cette frappante dichotomie, les auteurs tirent des conclusions stimulantes. Si les régimes absolutistes dotés d’institutions économiques extractives engendrent parfois de la croissance, celle-ci est fondée sur la technologie existante, éphémère et vouée à s’effondrer. Des institutions inclusives sont indispensables à un développement durable porté par l’innovation technologique. On pourrait naïvement imaginer que les dictateurs favorisent la croissance à long terme, puisqu’ils augmentent le volume de richesses à « extraire ». Mais leurs efforts sont pervertis, car ce qui est économiquement bon pour les individus ne l’est pas forcément pour l’élite politique ; et puis la croissance est sans doute mieux soutenue par des institutions politiques susceptibles d’ébranler l’hégémonie de l’élite.

 

La malédiction des matières premières

Des études de cas illustrant cette théorie émaillent Why Nations Fail : l’ascension puis le déclin des économies de l’Union soviétique et de l’Empire ottoman ; la réticence de la Russie tsariste et de l’empire des Habsbourg à construire des chemins de fer, de peur qu’ils ne minent le pouvoir de l’aristocratie terrienne et ne déclenchent la révolution ; et la future trajectoire probable de la Chine communiste, dont les perspectives de croissance paraissent illimitées à de nombreux observateurs – mais pas à nos auteurs, qui écrivent que la croissance chinoise « va vraisemblablement s’essouffler ».

Mais, en se focalisant à l’excès sur les institutions inclusives, les auteurs ignorent ou évacuent d’autres facteurs. J’ai déjà mentionné l’impact de l’enclavement ou des destructions environnementales – éléments dont ils ne parlent pas. Même dans le cadre d’une analyse purement institutionnelle, la manière dont ils se concentrent sur les institutions inclusives conduit les auteurs à sous-évaluer l’effet potentiellement tragique des ressources naturelles. Le livre donne bien quelques exemples de cette « malédiction » (la Sierra Leone affligée par les diamants), et de la manière dont elle peut être évitée (comme au Botswana). Mais les auteurs n’expliquent pas quelles matières premières se prêtent particulièrement à la malédiction (les diamants, oui, le fer, non) et pourquoi. Ils ne montrent pas non plus comment certains grands producteurs, comme les États-Unis et l’Australie, échappent au mal (les économies de ces démocraties dépendent de bien d’autres choses que des exportations de matières premières) ; ni quels sont, en dehors de la Sierra Leone et du Botswana, les pays très dépendants à l’égard des ressources naturelles qui ont succombé ou au contraire évité la malédiction. Étonnamment, le chapitre consacré aux « revers de fortune » ne mentionne pas les propres découvertes des auteurs, qui ont montré que l’ampleur dudit revers dépend de la richesse préalable du pays et des menaces sanitaires pesant sur les Européens.

Acemoglu et Robinson mentionnent bien deux facteurs cruciaux, les maladies tropicales et la productivité agricole, mais c’est pour les évacuer en quelques phrases : « Les maladies tropicales causent manifestement bien des souffrances et une mortalité infantile élevée en Afrique, mais elles n’expliquent pas la pauvreté du continent. Elles-mêmes sont dans une large mesure la conséquence de la pauvreté et de l’incapacité des gouvernements à prendre les mesures de santé publique nécessaires à leur éradication… La raison pour laquelle la productivité agricole (le rendement à l’hectare) est si faible dans bien des pays pauvres, notamment en Afrique subsaharienne, a peu à voir avec la qualité des sols. C’est bien plutôt la conséquence de la structure de la propriété foncière et des incitations offertes aux paysans. »

Ces généralisations hâtives balayent purement et simplement deux pans entiers de la science : la médecine tropicale et l’agronomie. Comme je l’ai rappelé brièvement ci-dessus, des phénomènes biologiques, géologiques et climatologiques bien connus infligent aux pays tropicaux des problèmes beaucoup plus sérieux qu’aux autres.

 

Les bonnes institutions ne surgissent pas par hasard

La question des origines historiques des institutions inclusives est une autre faiblesse du livre. Certains pays, comme l’Angleterre et le Japon, disposent de telles institutions ; d’autres non, comme l’Éthiopie et le Congo. En guise d’explication, les auteurs se contentent d’un récit à plat de l’histoire de chaque pays, pour conclure que c’est la trajectoire propre à chacun qui explique que tel ou tel ait pu, ou pas, mettre en place un système efficace. C’est ainsi, nous dit-on, que l’Angleterre a adopté des institutions inclusives grâce à la Glorieuse Révolution de 1688 et aux événements qui l’ont précédée ; qu’à partir de 1868 le Japon a réformé son système de gouvernement ; mais que l’Éthiopie a perpétué la monarchie absolue. Les auteurs ont de l’histoire une vision selon laquelle des événements mineurs survenant à des moments critiques ont des conséquences durables, ce qui rend toute prédiction difficile. Bien qu’ils ne le disent pas explicitement, cette conception incite à penser que les institutions de qualité auraient dû surgir au hasard à travers le monde, en fonction de qui décidait quoi à tel endroit à tel moment.

Mais il est évident que les bonnes institutions, avec leur lot de richesse et de puissance, n’ont pas surgi au hasard. Tous les pays d’Europe de l’Ouest sont plus riches et mieux gouvernés que n’importe quel pays d’Afrique tropicale. D’énormes différences sous-jacentes ont conduit à cette divergence. L’Europe a une histoire agricole vieille de 9 000 ans, fondée sur les cultures les plus productives au monde et l’usage des animaux domestiques – pratiques importées du Croissant fertile, cette région du Proche-Orient qui va du golfe Persique à la Haute-Égypte en passant par le sud-est de la Turquie. En Afrique tropicale, l’agriculture n’est vieille que de 1 800 à 5 000 ans, et repose sur l’acclimatation de cultures moins productives et des animaux importés.

Résultat, l’Europe a pour elle l’expérience de 4 000 ans de gouvernement, d’institutions complexes et de fabrication des identités nationales, contre quelques siècles tout au plus pour l’Afrique subsaharienne. L’Europe bénéficie qui plus est de sols fertiles d’origine glaciaire, d’une pluviométrie estivale sûre, et d’une quasi-absence de maladies tropicales ; les sols, en Afrique, n’ont pas connu de glaciation et sont pour l’essentiel infertiles, la pluviométrie est instable, et de nombreuses maladies sévissent. En Europe même, l’Angleterre a bénéficié d’avantages supplémentaires : le fait d’être une île peu exposée aux risques d’invasion et de border l’océan Atlantique, qui s’est ouvert au commerce international après 1492.

Il n’est pas étonnant que des pays dotés de tels atouts soient devenus riches et bien gouvernés, au contraire des pays dotés de tels handicaps. L’enchaînement de causalités qui mène lentement de l’agriculture productive à l’organisation gouvernementale, à la construction étatique, aux institutions complexes et à la richesse inclut les explosions démographiques provoquées par l’agriculture et l’accumulation de surplus alimentaires ; d’où, dans des sociétés devenues trop peuplées pour pouvoir prendre des décisions par délibération directe entre tous les citoyens, la nécessité d’un processus de décision centralisé ; d’où aussi la possibilité d’utiliser les surplus alimentaires pour entretenir les rois et leur bureaucratie. On retrouve ce processus, à partir de 3400 av. J.-C. environ, dans différentes régions du monde antique ayant une agriculture très productive comme le Croissant fertile, l’Égypte, la Chine, la vallée de l’Indus, la Crète, la vallée de Mexico, les Andes et Hawaii.

Les auteurs ont aussi la faiblesse de procéder à des affirmations non étayées – voire contredites – par les faits. Ainsi de leur tentative d’expliquer l’origine de l’agriculture par leur cher facteur institutionnel. À l’origine, tous les humains étaient des chasseurs-cueilleurs, qui se sont transformés en agriculteurs, au gré de processus indépendants les uns des autres, dans neuf petites zones éparses de la planète. Un siècle de recherches botaniques et archéologiques a montré que ces zones étaient exceptionnelles par la profusion de plantes sauvages (comme les blés sauvages ou le maïs) et d’espèces animales aptes à la domestication qu’on y trouvait.

 

L’alpha et l’oméga de la prospérité

Si le schéma habituel conduisait les chasseurs-cueilleurs nomades à devenir des agriculteurs sédentaires, il y eut des exceptions : certains chasseurs-cueilleurs nomades se sont d’abord transformés en paysans nomades (Mexique et plaines de Nouvelle-Guinée), tandis que d’autres ne sont jamais devenus fermiers (les Aborigènes d’Australie) ; certains chasseurs-cueilleurs sédentaires sont devenus des cultivateurs sédentaires (Croissant fertile), tandis que d’autres ne sont jamais devenus agriculteurs (Indiens du nord-ouest du Pacifique) ; et certains paysans sédentaires sont retournés à l’état de chasseurs-cueilleurs nomades (Suède du Sud, il y a environ 4 000 ans).

Acemoglu et Robinson se fondent sur l’un de ces processus atypiques (celui du Croissant fertile) pour affirmer – sans la moindre preuve – que ces chasseurs-cueilleurs s’étaient sédentarisés car ils avaient conçu, pour des raisons inconnues, des institutions innovantes au terme d’une supposée révolution politique. Ils affirment en outre que l’origine de l’agriculture repose sur leur explication favorite – l’innovation institutionnelle – plutôt que sur la disponibilité locale des espèces sauvages domesticables, prouvée par les botanistes et les archéologues.

Pour réfuter cette interprétation, pourtant largement admise, les deux auteurs redessinent sur une seule carte les deux cartes des archéobotanistes Daniel Zohary et Maria Hopf, Domestication of Plants in the Old World (2), qui montrent la diffusion de l’orge sauvage et de l’un des deux ancêtres hybrides de l’une des trois espèces de blé (auquel Acemoglu et Robinson se réfèrent à tort comme au « blé » en général). Ces cartes montrent à leurs yeux que « les ancêtres de l’orge et du blé étaient présents sur un grand arc » qui s’étendait bien au-delà du Croissant fertile, et donc que le rôle unique de la région dans l’invention de l’agriculture « n’était pas déterminé par la disponibilité des espèces végétales et animales ».

Mais ce que Daniel Zohary et Maria Hopf ont effectivement montré, c’est que l’épeautre sauvage (Triticum dicoccum) est bel et bien confiné au Croissant fertile, tout comme les zones de forte dissémination de l’orge sauvage et de l’engrain sauvage (Triticum monococcum) ; et que les ancêtres sauvages de toutes les cultures originelles du Croissant fertile étaient eux aussi confinés, ou du moins centrés sur cette région ; et, partant, que c’était là seulement que pouvait surgir l’agriculture. Acemoglu et Robinson se font du tort par l’analyse incorrecte qu’ils font de ces découvertes.

Des thèses présentées par les auteurs, je retiens personnellement que les institutions inclusives constituent un facteur important – mais pas, comme ils le prétendent, l’alpha et l’oméga de la prospérité. Elles expliquent peut-être la moitié des différences nationales en la matière. C’est bien suffisant pour leur attribuer un rôle essentiel dans le monde moderne. Pour tout lecteur intéressé, Why Nations Fail est un excellent moyen de les découvrir, et de comprendre leurs effets.

Ce livre devrait constituer une lecture obligée pour les hommes politiques et tous les acteurs du développement économique. La mise en perspective de ce qui peut ou non être fait aujourd’hui pour améliorer la situation des pays pauvres est stimulante et nourrira le débat. Les donateurs et les organisations internationales essaient de « fabriquer de la prospérité » soit par l’aide, soit en pressant ces pays d’adopter de bonnes politiques économiques. Mais les résultats de ces efforts bien intentionnés sont décevants. Acemoglu et Robinson offrent un diagnostic sans appel des raisons de ces maigres résultats : « Essayer de fabriquer de la prospérité sans s’attaquer aux causes premières des problèmes – les institutions extractives et les politiques qui les perpétuent – n’aboutira vraisemblablement jamais à rien. »

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 7 juin 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

L’enfer des voisins

Le mot neighbour (« voisin ») est apparu avant que la campagne ne se couvre de clôtures, à une époque où chaque villageois exploitait une parcelle des terrains communaux entourant la localité. Le neighbour était, littéralement, celui « qui travaille le lopin de terre adjacent ».

De nos jours, on pourrait définir un voisin comme la personne la plus à même de faire de notre vie un enfer. Et l’histoire du voisinage, découvre-t-on dans l’ouvrage informé mais touffu d’Emily Cockayne, est en réalité l’histoire des efforts visant à minimiser les désagréments causés par les gens d’à côté.

Il y eut certes des exceptions. Passé la cinquantaine, Randolph Churchill, le fils de Winston, tomba amoureux de sa voisine ; et le créateur de Biggles (1), W. E. Johns, divorça pour épouser la fille du voisin. Mais globalement, depuis que les habitations en dur ont remplacé les petites maisons à colombages au XIVe siècle, les voisins ont commencé d’être une source d’ennuis. Le bruit a toujours été le principal sujet de plainte – Cockayne, professeure à l’Open University (2) a fait sa thèse sur l’histoire du paysage sonore en Angleterre du XVIe au XVIIIe siècle ; son premier livre s’intitulait Hubbub: Filth, Noise & Stench in England, 1600-1770 (« Tohu-bohu : crasse, bruit et puanteur »). Il arrivait parfois qu’on cherche activement à entendre ce qui se passait chez les autres ; l’expression eavesdropping (« écouter aux portes ») vient de la pratique consistant à espionner son voisin en se tenant sous ses fenêtres, dans l’ombre formée par la saillie du toit. Ces écoutes clandestines étaient alors facilitées par la rareté des vitres !

Mais, la plupart du temps, le bruit rendait les gens furieux. Les premières lois régulant le niveau sonore remontent à l’époque élisabéthaine. En 1595, à Londres, un arrêté municipal interdisait à « tout homme, passé neuf heures du soir, de troubler par des cris le silence nocturne, […] par exemple en battant sa femme, […] et d’être ainsi une nuisance pour ses voisins ». Libre à vous de battre votre femme, à condition de le faire en silence !

La situation se dégrada particulièrement à l’époque victorienne, quand les bruits de la ville vinrent s’ajouter aux odeurs de la campagne. En 1854, on élevait encore des cochons dans les « Potteries », un quartier de Kensington. Les plaintes se multipliaient à mesure que croissait la population. En 1801, la distance moyenne entre deux maisons était d’environ 140 mètres ; cinquante ans plus tard, elle n’était plus que de 98 mètres. À Londres, elle est passée dans le même temps de 20 à 13 mètres.

 

De hauts murs de brique

À Chelsea, en 1839, Thomas et Jane Carlyle (3) étaient particulièrement exaspérés par leurs voisins. Ils leur offrirent de l’argent pour qu’ils assourdissent le son de leur piano et fassent taire leurs coqs et leur perroquet. Ils allèrent jusqu’à construire au sommet de leur maison une pièce supplémentaire, insonorisée par une double cloison. C’était peine perdue : Thomas, qui pouvait toujours entendre les sirènes des bateaux croisant sur la Tamise et le bruit des cloches, développa une « dévotion morbide pour le sifflement des trains ».

Plus la promiscuité grandissait, plus les clôtures s’élevaient. À la fin du XIXe siècle, certains se mirent à édifier de hauts murs de brique en bordure de leur propriété, mais à quelques mètres seulement de l’entrée principale de leurs voisins. Le but était de rendre ces derniers invisibles, mais aussi d’obstruer leur panorama. Plusieurs de ces murs sont encore debout en Grande-Bretagne, comme ceux de Carnforth (Lancashire) ou de Shepton Mallet (Somerset).

Aussi distrayantes que soient ces statistiques et ces anecdotes, Cheek by Jowl se contente bien souvent d’aligner les pépites. Le résultat a davantage l’allure d’un travail descriptif tous azimuts que de l’étude historique bien conduite, subjective et divertissante qu’on pouvait espérer. On y trouve toutefois quelques analyses originales. Cockayne relève avec finesse que les enfants gardent en général un meilleur souvenir de leurs voisins que les adultes. Ils sont moins enclins à remarquer les nuisances et ont davantage tendance à sympathiser avec ceux qui vivent près d’eux. C’est pour cela, suppose Cockayne, que nous avons souvent l’impression que nos voisins étaient plus aimables quand nous étions enfants.

En admettant même que cette hypothèse soit fausse, il semble bien que les gens se montraient plus cordiaux envers leurs voisins il y a un siècle environ. Sans téléphone, ni voiture, ni réseaux sociaux, on comptait davantage sur ceux qui vivaient alentour pour trouver de l’aide ou se faire des amis. À la fin du XIXe siècle, dans les maisons de Preston, disposées dos à dos, les cuisines étaient traitées en pratique comme un espace public, les voisins ouvraient souvent leur porte de derrière, passé onze heures du soir, pour échanger les derniers potins.

Cette solidarité reposait en grande partie sur le fait que les lessives, à l’époque, étaient faites en commun, et qu’on partageait les sanitaires. L’apparition des WC privatifs, dans les années 1880, entraîna la disparition progressive des toilettes communes à plusieurs foyers. Les occasions de bavardages amicaux dans l’arrière-cour se firent beaucoup plus rares – ce qui est sans doute un peu triste, mais qui échangerait ses toilettes contre un bon voisinage ?

 

Cet article est paru dans la Literary Review en avril 2012. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Le serpent crucifié

« Symbologie ophidienne » (l’étude de l’imagerie du serpent) : on croirait la formule tirée du Da Vinci Code. Elle émane pourtant d’une somme signée d’un universitaire, James H. Charlesworth, dont les 250 premières pages traitent de la symbolique reptilienne dans les arts et la littérature du monde entier (en se centrant, tout de même, sur le Moyen-Orient). Où il apparaît que les serpents sont essentiels à la compréhension de bien des mythologies. Mais l’ambition de Charlesworth va au-delà de ce constat.

Le serpent passe en général pour un symbole universel du mal. Et, même si le sens de la causalité n’est pas clairement établi, cette interprétation est liée au dégoût général qu’inspire cet animal. Marqué par une expérience quasi mystique qu’il fit avec un serpent dans l’enfance, Charlesworth a, lui, toujours eu à cœur de corriger cette perception qu’il juge infondée, en montrant que le serpent fut souvent considéré comme beau, bénéfique, et même sacré. Il rend service aux hommes, dans la plupart des cas, en tuant les rongeurs et autres nuisibles. Il n’est d’ailleurs pas rare de le voir représenté au côté des dieux, comme en attestent les fameuses statues minoennes figurant des « déesses aux serpents » (1). Le professeur Charlesworth – un « ophiophile » assumé, selon sa propre formule – n’a que mépris pour ceux de ses semblables que dégoûtent les serpents, et qui laissent cette répugnance influencer leurs analyses de la perception de l’espèce dans l’Antiquité. Lui donne à voir des créatures fascinantes : serpents à face humaine, serpents sur pattes ou encore anguipèdes (des êtres dont les pieds ont la forme de serpents)… Pris comme une tentative de réhabiliter l’animal, ce livre à la bibliographie et à l’iconographie très riches, fruit de recherches approfondies, représente ce qui peut se faire de mieux.

Mais le véritable sujet de l’ouvrage, c’est la Bible. Comme le précise son sous-titre, il cherche à comprendre comment un symbole universel est devenu partie intégrante de la mythologie chrétienne. Auteur de nombreux livres sur la Bible et ses origines, Charlesworth – qui enseigne à Princeton – est un spécialiste émérite du Nouveau Testament. On lui doit notamment l’édition en deux volumes de textes juifs non canoniques rassemblés sous le titre The Old Testament Pseudepigrapha (« Pseudépigraphes de l’Ancien Testament », non traduit) (2). Cette fois, il veut réexaminer deux passages bien précis du texte sacré, à ses yeux mal compris. Le premier, dans le chapitre 3 de la Genèse, concerne le jardin d’Éden. Selon l’exégèse chrétienne traditionnelle, le « serpent » qui incite Ève à passer outre l’interdiction de mordre dans le fruit défendu est l’incarnation du diable : c’est ainsi, par sa ruse, que le péché est entré dans le monde et s’est transmis de génération en génération à tous les descendants d’Ève. Mais Charlesworth entend bien ne pas exclure ce serpent-ci de son entreprise de réhabilitation. Tout d’abord, ce n’est pas le diable, puisqu’il n’est nulle part désigné ainsi – ni dans la Genèse, ni dans les anciens textes juifs. Deuxièmement, la créature ne « séduit » pas Ève, mais lui pose poliment une question raisonnable : Dieu a-t-il effectivement interdit l’accès à l’« arbre de la connaissance du bien et du mal » ? Et c’est Ève (ou plutôt « la femme », ainsi qu’elle est encore appelée à ce stade du texte) qui, d’elle-même, s’approche de l’arbre et en goûte le fruit. Enfin, ce n’est pas même un serpent – bien qu’il soit bien désigné par le terme hébreu (nahash) en question – dans la mesure où il a des pattes (quel serait, sinon, le sens du jugement divin qui le condamne ensuite à ramper ?) et est identifié comme l’un des « animaux des champs », catégorie qui exclut les reptiles. Tout semble donc indiquer qu’il fut changé en reptile par la volonté de Dieu. Il est difficile d’abonder dans le sens de Charlesworth, selon qui ce chapitre ne donne pas du nahash l’image d’un être malfaisant, mais il a mille fois raison de s’opposer à la plupart des interprétations qu’en firent les chrétiens. En effet, comme il n’a pas échappé à nombre de lecteurs, Dieu prévient Adam et Ève qu’ils mourront « le jour où [ils] manger[ont] » de l’arbre, mais le serpent est fondé à s’interroger, puisque cela ne se produira finalement pas. Certains ont suggéré que Dieu entendait signifier qu’ils « deviendraient mortels » ce jour-là. Mais ce genre d’interprétation n’a d’autre fonction que de sauver la face d’un Tout-Puissant qui, s’il n’a pas menti, a du moins énoncé une contre-vérité… Adam et Ève étaient à l’évidence mortels de toute façon, et n’auraient pu échapper à cette condition qu’en continuant de se servir dans l’arbre de vie – ce dont Dieu les empêche après qu’ils ont acquis la connaissance du bien et du mal (quel que soit d’ailleurs le sens précis de cette expression) (3).

 

Symbole de vie et de santé

La démonstration est fort bien menée, même si j’ai peine à croire qu’il n’y ait là nulle attitude négative envers le « serpent ». Car, si Charlesworth dit vrai, pourquoi l’animal est-il puni ? Reste qu’il a raison de souligner que la signification théologique de la Genèse, et en particulier la doctrine du péché originel – dont il n’est fait aucune mention dans l’Ancien Testament – pèse d’un poids excessif sur le texte.

Autre passage longuement discuté par Charlesworth : les versets 14 à 16 du chapitre 3 de l’Évangile selon saint Jean. Jésus y déclare que « comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme [c’est-à-dire lui-même] ». L’allusion à sa crucifixion prochaine est claire, mais celle-ci est aussi présentée dans l’Évangile de Jean comme un moment de glorification : « élevé » peut tout aussi bien signifier exalté qu’élevé dans les airs. Le passage renvoie à la mort en masse des Israélites relatée dans le livre des Nombres : ceux-ci ayant péché en « parlant contre Yahvé et contre [Moïse] » périssent par la morsure de serpents « brûlants » – un massacre auquel Moïse met un terme en confectionnant un serpent d’airain placé sur un étendard : tous ceux qui le regardent sont guéris (Nombres, 21 : 4-9).

La quasi-totalité des spécialistes du Nouveau Testament s’accordent sur ce point : le texte n’entend pas comparer directement Jésus à un serpent ; le parallèle se limite au salut consécutif à l’« élévation » de quelque chose ou de quelqu’un. Simple supposition, rétorque Charlesworth, qui découle plus du préjugé anti-serpent que de l’analyse scrupuleuse du texte. Il ne fait à ses yeux aucun doute que l’imagerie ophidienne sert ici à décrire Jésus, puisque le Messie apporte la rédemption par la croix, et que le serpent était à l’époque un symbole courant de vie et de santé, et ce bien au-delà d’Israël (y compris dans la civilisation classique du pourtour méditerranéen). Jean n’annonce pas seulement que Jésus va être élevé comme le serpent de Moïse, mais aussi qu’il a lui-même l’apparence d’un serpent. Si les savants chrétiens ont réfuté, ou ignoré, cette interprétation, c’est principalement en raison de leur haine de ces créatures.

 

Jésus le serpent

Il existe assurément des portraits de Jésus sur la croix ayant l’apparence d’un serpent. L’auteur évoque en particulier un tableau d’une église de Salzbourg, et cite plusieurs autres exemples dans la collection de l’Institut Warburg, à Londres. Comme en atteste un sarcophage de plomb retrouvé à Jérusalem, ce genre de représentation n’est pas une idée moderne : on peut voir sur ce vestige datant des premiers temps du christianisme une croix dotée de pieds en forme de serpents – sans doute le fruit d’une réflexion sur le passage mentionné. On peut même lire dans le fameux carré magique Sator une référence à la rédemption amenée par un Christ en forme de serpent (4). « J’ai demandé à mes assistants et confrères ce que leur évoque la formule “Jésus le serpent” », écrit Charlesworth. « Sans paraître y réfléchir, ils ont répondu spontanément “Jésus le diable”. Si l’on avait pu demander aux membres de la communauté johannique [l’Église au sein de laquelle fut rédigé l’Évangile de Jean] ce qu’évoquait à leurs yeux un homme ressemblant à un serpent, ils auraient probablement répondu qu’il s’agissait d’une divinité. »

Soit. Mais, dans l’ensemble, je doute fort que les pairs de Charlesworth se laissent convaincre par sa lecture de l’Évangile de Jean. Lui-même affirme avoir consulté plus de 600 commentaires du texte, dont une poignée seulement vont dans son sens. Une preuve, peut-être, que l’exégèse dominante est la bonne ? Et qu’en effet, si l’Évangile de Jean mentionne le serpent d’airain, c’est uniquement pour pointer une similitude entre Jésus et le serpent – tous deux étant « élevés » –, et non pour donner du Christ l’image d’un serpent. L’ophiophobie ne peut, me semble-t-il, rendre compte à elle seule de cette lecture du texte. Elle résulte aussi, si ce n’est totalement, d’un constat simple : comparer deux objets n’implique pas nécessairement une correspondance absolue entre eux. Reconnaissons cependant avec Charlesworth – dont l’érudition en matière de symbolique reptilienne est à cet égard déterminante – que l’équation « serpent = diable », pourtant si importante pour des générations de chrétiens à venir, semble étrangère à Jean.

Les ophites, une secte antique de nature peut-être gnostique, rendaient un culte à un Christ assimilé au serpent, que l’on connaît uniquement grâce aux écrits de leurs adversaires, les chrétiens « orthodoxes ». Ils auraient sans doute mérité davantage qu’une simple annexe dans le livre de Charlesworth, puisqu’ils semblaient partager l’idée que le Jésus du chapitre 3 de l’Évangile selon saint Jean avait bien l’apparence d’un reptile, voire en était un. L’existence même de la secte confirme ce que l’auteur réussit vraiment à démontrer : dans l’Antiquité, le serpent pouvait tout aussi bien passer pour un symbole du bien que du mal.

Formidablement érudit, The Good and Evil Serpent est un ouvrage singulier et assez bizarre, qui explore des domaines ignorés de la plupart des spécialistes de la Bible. Son amour du serpent semble parfois submerger Charlesworth, le conduisant à surestimer l’aspect positif de la symbolique reptilienne. À la longue, on finit par être lassé de lire, répété comme un mantra, que la plupart de ses confrères détestent les reptiles et sont par conséquent incapables d’interpréter correctement les passages qui les évoquent (même s’il y a là une part de vrai). Cela dit, en interrogeant à juste titre nos présupposés, Charlesworth fournit une quantité inégalée d’informations sur les cultes du serpent et les symboles s’y rattachant de par le monde. Son livre rend davantage justice à l’histoire du jardin d’Éden qu’au chapitre 3 de l’Évangile de Jean ; mais les pages qui leur sont consacrées sont tout aussi divertissantes et instructives. Et l’ouvrage incitera ses lecteurs à reconsidérer des choses qu’ils supposaient acquises, et ce n’est jamais une mauvaise chose.

 

Ce texte est paru le 10 juin 2011, dans le Times Literary Supplement. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Zweig, ce Pepsi de la littérature

Romain Rolland, l’un des nombreux amis illustres de Stefan Zweig (il semble n’en avoir jamais eu d’une autre sorte), s’est étonné un jour que ce dernier puisse être un auteur et ne pas aimer les chats : « Un poète qui n’aime pas les chats (1) ! » Ce n’est qu’une des multiples choses – comme si l’homme n’avait pas d’ombre – qui « clochent » chez ce vulgarisateur populaire qui, à l’instar du Kitschmeister Gustav Klimt, scintille une nouvelle fois au firmament de la mode. Phénomène ridicule, aucun des deux n’étant meilleur qu’à l’origine.

Le polygraphe Zweig (« branche »), surnommé l’« Erwerbszweig » (quelque chose comme « branche productive de l’économie ») dans la vacharde et envieuse Vienne du début du XXe siècle, était cet écrivain à succès angoissé et raté tellement modeste ; l’auteur de langue allemande le plus vendu et le plus traduit de l’entre-deux-guerres, redevenu « livre du mois » par-ci, « redécouverte du siècle » par-là, bénéficiant de critiques complaisantes plus ou moins partout ; ce rejeton extraordinairement lugubre et guindé des magnétiques années 1880 ; cet Autrichien non autrichien et ce Juif non juif (Joseph Roth – qui m’a certainement ôté le goût de Zweig – était les deux, et de tout son être) ; pas un pacifiste, et encore moins un activiste, mais un « passiviste » ; cet adorateur, ce flagorneur, cet héritier et ce collectionneur professionnel, qui possédait le bureau de Beethoven, le stylo de Goethe, des autographes de Léonard de Vinci et de Mozart, des épreuves corrigées de Balzac et des manuscrits de contemporains à ne plus savoir qu’en faire, sans compter quatre mille catalogues de collections de manuscrits, qui tenait le journal de ses appels téléphoniques, de ses lettres et de ses livres, et, qui sait, probablement le journal de ses journaux ; ce solitaire cosmopolite et réfugié de première classe, si « hystériquement discret » qu’il se maria par procuration ; qui, selon les termes de l’écrivain Robert Neumann (2), « passa sa vie à fuir. La Grande Guerre pour la Suisse. Le peloton d’exécution symbolique pour la Grande-Bretagne. Londres sous les bombes pour la sécurité provinciale de Bath. L’hypothétique invasion de l’Angleterre par Hitler pour les États-Unis. L’entrée en guerre imminente de Roosevelt pour le Brésil. Il fuit même Rio pour une villégiature de montagne. La fuite s’arrête là » ; qui laissa avant son suicide une note à l’image de l’essentiel de ses écrits, si lisse, maniérée et, d’une certaine façon, factice – ressemblant davantage au discours de réception d’un oscar qu’à une lettre d’adieu – qu’on sent avec irritation l’ennui monter avant même le milieu du texte, avec le sentiment qu’il ne croit pas ce qu’il dit, son cœur n’y est pas (pas même dans son suicide) ; cette personne dont j’ai brièvement pensé que je lirais volontiers ses livres, avant d’ajouter pour moi-même – tout en entamant le énième d’entre eux en maugréant (c’était La Confusion des sentiments) – cette condition expresse : oui, mais seulement s’ils étaient l’œuvre de quelqu’un d’autre.

Stefan Zweig a tout simplement un goût de frelaté. C’est le Pepsi de la littérature autrichienne. Celui dont les livres sont devenus des films – dix-huit d’entre eux, et je parle des livres, non des films (là, on atteint le nombre stupéfiant de trente-huit). C’est compréhensible : ses ouvrages sont des monuments et monodrames hypothétiques, sans vie et terriblement guindés à l’intention des « adolescents de tous âges », comme l’a dit quelqu’un ; des livres composés pour que la bourgeoisie se donne un vernis de culture, ou un frisson, et qui avaient besoin de Hollywood ou du cinéma allemand pour devenir réels, acquérir une expression, un visage, un corps, un espace et des dialogues ; et pour perdre un peu de leur côté grand-guignolesque. Bien sûr, Zweig a échoué à passer la barre de l’impitoyable pamphlétaire Karl Kraus (3). Qui, au demeurant, l’a passée avec succès ? Kraus reprend quelque obscur béni-oui-oui selon qui l’écrivain avait conquis toutes les langues du monde, mais y ajoute deux mots de son cru : « sauf une ». Le bruit a couru que Zweig faisait vérifier la correction grammaticale de ses manuscrits par un professeur d’allemand, ce qui dit sur lui l’essentiel : l’ineptie, l’obsession de plaire, le respect pour l’autorité et l’art qu’il avait de se servir des autres.

 

« Un talent de sixième zone »

Il n’est pas facile d’imaginer écrivain tenu en aussi piètre estime par ses prétendus pairs, et cela ne peut tenir à la seule jalousie provoquée par l’immense fortune dont il avait hérité, son succès facile, son aisance de séducteur et son immense lectorat. Même les écrivains peuvent avoir de singuliers moments d’honnêteté. Hugo von Hofmannsthal, qui pendant près de trente ans eut le même éditeur que Zweig (Anton Kippenberg, fondateur d’Insel Verlag), prit un jour la plume pour dire du mal de lui ; quand Kippenberg, essayant bêtement de le faire changer d’avis, l’informa que Zweig avait remporté un prix de poésie, Hofmannsthal répondit que le prix n’était pas du tout un prix, mais une bourse, et qu’il devait la partager avec « huit autres talents de sixième zone ». Quand Hofmannsthal et Max Reinhardt fondèrent le Festival de Salzbourg en 1919, ils posèrent comme condition que Zweig – récemment installé dans la ville – en fût rigoureusement exclu. (Celui-ci prit l’habitude de s’absenter chaque été pendant la durée du festival.) Un ami d’Hofmannsthal, Leopold von Andrian, s’infligea la lecture de La Confusion des sentiments évoquée plus haut « à contrecœur, une cuillerée par jour, comme un médicament au goût infect », avant d’écrire, dans une démolition en règle : « Chaque phrase est incroyablement prétentieuse, fausse et creuse – l’ensemble est un vide complet. » Dans ses Mémoires, Jeux de regard, Elias Canetti relate une rencontre avec Zweig, revenu à Vienne pour deux raisons : se faire soigner les dents, et fonder une nouvelle maison d’édition qui publierait ses livres (4). À la phrase suivante, il écrit : « Je crois que presque toutes ses dents ont été arrachées. » Le sous-entendu malicieux, imparable et (chez un maître comme Canetti) parfaitement délibéré est que, bien sûr, ses ouvrages ne valent pas qu’on en parle. L’exeunt omnes de ses dents est un sujet plus digne, et plus intéressant, que tout ce qui a trait de près ou de loin à la publication – ou à l’extraction ? – de ses livres.

Même Joseph Roth, qu’une amitié compliquée liait à Zweig, et qui vécut plus ou moins à ses crochets pendant les dix dernières années de sa vie, cherchait la faille dans le style de chacun des livres qu’il lui envoyait, l’un après l’autre – une façon à la fois de s’acquitter de sa dette et de préserver son indépendance. L’éminent germaniste Hans Mayer garde le souvenir de la visite qu’il rendit à Musil en Suisse en 1940 ; celui-ci ne pouvant entrer aux États-Unis, Mayer lui suggérait, comme un pis-aller, de solliciter un visa colombien, relativement plus facile à obtenir. Musil, écrit-il, « me regarda de travers et dit : “Mais Zweig est en Amérique du Sud !” Ce n’était pas une boutade. Le maître ès ironie n’était pas très spirituel dans la conversation. Il était parfaitement sérieux… Si Zweig vivait quelque part en Amérique du Sud, cela excluait Musil du continent ». Le persiflage n’était pas l’apanage des Autrichiens, qui boivent ce Schmäh au sein de leur mère. Hermann Hesse pensait que ni la poésie de Zweig, ni « ses nombreux autres livres » ne méritaient de passer à la postérité. Quand Kippenberg apprit que son auteur possédait des parts dans une usine, il aurait lancé sur un ton malicieux : « Quoi ? Encore une ?! » Et lorsque Zweig émigra outre-Manche en 1934 (avant d’être naturalisé en 1938), bien des membres du milieu littéraire y virent – en ne plaisantant qu’à moitié – un élément majeur de cette « punition de l’Angleterre » (« Gott strafe England ») dont rêvaient les Allemands depuis 1914.

Le compositeur Hanns Eisler se souvient quant à lui d’une rencontre entre Brecht et Zweig à Londres. Brecht, qui « bien sûr n’avait jamais lu une ligne de Zweig » (on admirera l’économie de moyens), voit seulement en lui une source de financement possible pour son théâtre ; Zweig, à n’en pas douter, est intéressé par la seule perspective d’ajouter un grand homme à son tableau de chasse. Brecht demande à Eisler une composition, malencontreusement destinée à mettre en musique son « Chant sur l’effet stimulant de l’argent », ce qui n’échappe pas à Zweig (5). Plus tard, malgré tout ce qui les oppose, les deux écrivains vont déjeuner ensemble, et quand Brecht revient, Eisler – extraordinaire, cette façon directe d’en venir au fait qu’ont ces deux marxistes pur jus ! – lui demande combien Zweig a déboursé. « Deux livres et six pence » ; le repas avait été pris dans un pub quelconque (et, à l’époque, le multimillionnaire Zweig résidait dans le quartier chic de Portland Place !). Sur ce, ils se remettent à parler révolution.

 

L’auteur le plus lu au monde

Plus à l’ouest, à Princeton, ou plus à l’ouest encore, à Pacific Palisades, Thomas Mann et sa famille passaient des soirées divertissantes – en 1939 – à se demander qui, de Zweig, Ludwig, Feuchtwanger et Remarque, était le plus mauvais écrivain. Emil Ludwig lui-même, dans une notice nécrologique, écrivit qu’aucun texte de Zweig ne l’avait touché comme sa mort. C’est un résumé bien intentionné, mais accablant, et, en définitive, inéluctable. J’ai vu la photographie parue dans la presse brésilienne de Zweig et de Lotte, sa seconde épouse, allongés sur deux lits en fer accolés l’un à l’autre, morts de leur surdose de Véronal, lui sur le dos, la bouche légèrement entrouverte, vêtu d’une chemise trempée de sueur, cravate nouée, elle, la tête reposant sur l’épaule de l’écrivain, portant une veste à fleurs, bien coiffée, et l’on peut pratiquement entendre le bruit du ventilateur au plafond. Voilà qui fait paraître les images de Weegee très insipides.

Bien sûr, il arrive qu’on sous-estime quelqu’un. Les contemporains d’un homme ont toutes les raisons de se tromper sur lui, comme ils ont toutes les raisons de le connaître mieux, mais le fait demeure qu’on a affaire ici à un consensus inhabituel – Mann, Musil, Brecht, Hesse, Canetti, Hofmannsthal, Kraus – sur le fait que Stefan Zweig produisait de la Trivialliteratur et qu’il s’agissait, sauf sur le plan commercial, d’un personnage tout à fait négligeable. Vu de loin, d’Angleterre ou des États-Unis (6), on imaginerait aujourd’hui, à tort, plutôt le contraire : que cet homme, auréolé de l’estime de ses pairs, représente ce que son pays, sa langue et son temps avaient de mieux à offrir. Cela tient en partie à la distinction – observée de façon beaucoup plus rigide en Allemagne que dans le monde anglophone – entre littérature sérieuse et littérature populaire (e et u dans le langage courant des Allemands, Ernst et Unterhaltung), mais il n’y a pas que cela.

Quelque chose cloche, de façon touchante, chez Zweig. Il a corseté sa vie et prêché la liberté ; il s’est dédié à de grandes causes et avait peu à dire ; il était obtus, hypersensible et vouait un véritable culte à l’amitié. Il ressemble à un homme qui veut monter un escalator descendant, les yeux fixés avec angoisse sur le Parnasse des lettres – tous ces gens et amis dont il collectionnait les manuscrits –, progressant à grand-peine sans jamais s’en approcher. Lui, d’ailleurs, le savait : il se dépréciait, et il était sincère ; il dressait la liste des auteurs plus importants que lui, et il était sincère ; Frederike, sa première femme, lui écrivit un jour : « Tes écrits ne sont que le tiers de toi-même », sans grand risque de le voir la contredire ; il est l’homme modeste de l’histoire, avec bien des raisons de l’être – il revient donc à ses apologistes de parler. En 1981, la dernière fois qu’un retour en grâce de Zweig a été orchestré au Royaume-Uni, l’entreprise a fait long feu ; aujourd’hui, avec le beau papier, le joli format et les nouvelles traductions de l’excellente Anthea Bell (7), cela semble réussir – John Fowles (auteur très représentatif de la catégorie des écrivains anglo-saxons mi-e, mi-u) a pu écrire : « Stefan Zweig a subi, depuis sa mort en 1942, une éclipse plus totale que n’importe quel autre écrivain célèbre de ce siècle. Même l’expression “écrivain célèbre” ne donne qu’une faible idée de la prodigieuse réputation dont il jouissait dans les dix ou douze dernières années de sa vie, quand il était incontestablement l’auteur sérieux le plus lu et le plus traduit au monde. » Des traductions en cinquante langues, des ventes se chiffrant en millions d’exemplaires, oui, mais « auteur sérieux », ça non. J’ai entendu parler de Zweig en allemand comme d’un « sous-réaliste exemplaire » et du « célèbre auteur de bestsellers », ce qui est déjà plus près de la vérité. La regrettée critique viennoise Hilde Spiel considérait sa fiction comme « la plus proche en esprit de celle de Schnitzler – sans rien à lui envier ». Cela me paraît assez juste.

Dans la belle nouvelle de Thomas Mann « Tristan », le bourgeois Klöterjahn a du mal ne serait-ce qu’à lire l’écriture manuscrite de l’écrivain Spinell ; la conclusion admirablement ironique de Mann est que les auteurs sont typiquement des gens qui écrivent rarement, et à grand-peine. Zweig, pour sa part, prenait plaisir à l’écriture, qui lui venait facilement, dans tous les genres imaginables : de ses poèmes d’adolescent, immédiatement publiés par les augustes éditeurs de Dehmel et Liliencron (en 1901, alors qu’il avait tout juste 20 ans), à son premier essai dans le domaine de la nouvelle, accepté par le journal auquel ses parents étaient abonnés, la Neue Freie Presse, pendant que Zweig faisait le pied de grue dans le bureau du rédacteur en chef (8) ; ses traductions du poète belge Émile Verhaeren (en 1905 et 1910) et d’autres auteurs ; ses dizaines d’essais et de biographies grand public de Verlaine, Dostoïevski, Balzac, Érasme, Nietzsche, Dickens, etc., que le critique Paul Bailey, admirateur au moins de certaines fictions de Zweig, juge « légèrement embarrassantes » ; ses conférences, déclarations, appels ; les pièces de théâtre qu’il écrivait par intermittence et son livret d’opéra (pour Richard Strauss) ; sans oublier toutes ses nouvelles et ses romans courts, reposant pour la plupart sur le procédé du récit enchâssé, mettant en scène des rencontres avec des étrangers et des fous, toujours racontés par la même voix raisonnable et guindée.

Zweig lui-même, dans son autobiographie Le Monde d’hier, parle sur un ton quelque peu suffisant de « cette préférence qui est la (s)ienne pour les personnages intenses, excessifs dans (s)es romans et récits ». « La nouvelle type de Zweig », remarque le critique William Deresiewicz, abordant dans une postface son sujet avec détachement, « est le récit d’une passion monomaniaque lâchée au milieu de la civilité hypocrite et corsetée de la bourgeoise autrichienne, classe dans laquelle Zweig était né ». La seule forme à lui résister fut le roman ; il n’en a achevé qu’un, La Pitié dangereuse, publié en 1939 (L’Ivresse de la métamorphose est un assemblage de deux fonds de tiroir, paru à titre posthume). La forme romanesque encourageait sa prolixité, et il n’avait aucune idée de la façon dont la plupart des gens marchaient, parlaient, vivaient en ce monde : comme l’a dit John Fowles, « la cuillère en argent qui l’attendait quand il est venu au monde allait devenir une sorte de crucifix ». Il aimait tous les aspects de l’écriture et de l’édition, de la conservation fétichiste des œuvres des génies à ses propres éditions de bibliophilie chez Insel Verlag, dont il se félicitait qu’elles aient paru sans une seule faute typographique dont il eût connaissance. Il a écrit entre vingt et trente mille lettres. Il avait adoré les jours passés à faire des recherches sur Magellan ou sur Marie Stuart à la British Library. Quand il est allé en Inde, il eût été impensable qu’il n’en revînt pas avec son poème sur le Taj Mahal. Hofmannsthal a eu sa crise expérimentale concernant le langage, ce qui apparaît dans sa nouvelle révolutionnaire Une lettre de Lord Chandos ; Zweig, à l’inverse, a produit une logorrhée abondante, aisée et sans entraves tout au long de sa vie.

À un certain moment, curieusement, ses techniques d’écriture sont passées d’un extrême à l’autre. Je trouve inquiétantes les descriptions qu’il fait de l’une comme de l’autre méthode – et la réalité qu’elles recouvrent. En 1899, alors qu’il était un tout jeune homme, il écrivit ceci au rédacteur en chef d’un journal : « Je me rends compte […] que ce récit, comme pour toutes mes œuvres, est bâclé et beaucoup trop hâtif, mais […] je m’aperçois que lorsque le dernier mot est écrit, je ne peux plus faire de corrections, en fait, je ne vérifie pas même l’orthographe et la ponctuation. C’est une manière idiote et obstinée d’accomplir les choses, et il est parfaitement évident pour moi que cela m’empêchera à tout jamais de réaliser quoi que ce soit de grand. Je ne connais pas l’art d’être consciencieux et diligent. »

 

Un style abominable

Étrange spectacle que ce conflit entre une assurance de jeunesse et une certaine modestie innée, qui se traduit par une posture (typique de Zweig) mêlant passivité, impuissance, et dérobade (« probablement »). On comparera cela à l’aperçu qu’il donne de ses procédés d’écriture dans Le Monde d’hier, sa dernière œuvre : « Si donc on loue parfois dans mes livres le mouvement entraînant, cette qualité ne résulte nullement d’une chaleur naturelle ou d’une agitation intérieure, mais uniquement de cette méthode systématique qui consiste à supprimer sans cesse toutes les pauses superflues et tous les bruits parasites, et si j’ai conscience de quelque forme d’art, c’est de l’art du renoncement, car je ne me plains pas si, de mille pages écrites, huit cents prennent le chemin de la corbeille à papier, tandis que seules deux cents subsistent, qui en sont l’essence filtrée (9). »

Là, la modestie va de pair avec l’application méthodique de cette « conscience » et de cette « diligence » dont il se reprochait – ou se targuait ? – de manquer. Et pourtant, bizarrement, on n’y croit pas, à cette profession de foi – qui a tout l’air d’un oxymore – contre tout ce qui pourrait paraître « superflu » ou « parasite », mais qui fourmille elle-même de redondances et de questions laissées en suspens.

Prenons quelques exemples : voici la veuve anglaise Mrs C. dans Vingt-quatre heures de la vie d’une femme : « Au fond, depuis ce moment-là, je considérai ma vie comme sans but et complètement inutile. L’homme avec qui j’avais partagé pendant vingt-trois ans chaque heure et chaque pensée, était mort ; mes enfants n’avaient pas besoin de moi ; je craignais de troubler leur jeunesse par mon humeur sombre et ma mélancolie ; quant à moi-même, je ne voulais et ne désirais plus rien (10). » Pas de quoi river son clou au lecteur ; et pourtant, tout cela est sérieusement riveté. Voici maintenant une description de la servante Crescenz dans la nouvelle Leporella (Zweig semble particulièrement mauvais dans ces changements soudains par lesquels, en tant qu’écrivain, il est si immanquablement attiré) : « Ce qu’il y avait en elle de lourd et d’emprunté se volatilisa soudain, ses membres ankylosés se délièrent, on eût dit que cette nouvelle électrisante les avait rendus légers, tant sa démarche était rapide et vive (11). » Et voici une autre vieille femme, la mère dans Ivresse de la métamorphose : « Alors un flot de paroles saccadées, balbutiantes, à moitié étouffées, des lambeaux de phrases s’échappent tumultueusement de la bouche frémissante, édentée, submergées à tout moment par un rire convulsif et triomphant ; tandis qu’au lieu de se faire comprendre, elle gesticule de plus en plus fort, voilà que de grosses larmes coulent jusque dans la bouche fanée, tremblante (12). » Enfin, voici – à moins de supposer que seuls les personnages féminins d’un certain âge échappent peu ou prou au « style à la fois méticuleux et condensé » de Zweig (dixit Anthea Bell dans une postface) – le narrateur de Zweig dans le roman court Amok : « Je venais de parcourir un monde nouveau, et j’avais gardé dans l’esprit une foule d’images qui, l’une l’autre, se pressaient d’une hâte furieuse. À présent, je voulais y réfléchir, clarifier, ordonner et donner une forme au tumultueux univers qui s’était précipité devant mes yeux ; mais ici sur [le pont de ce bateau] envahi par la multitude, il n’y avait pas une minute de repos et de tranquillité (13). » On appréciera l’aisance, la fluidité, et, peut-être par-dessus tout, l’audace de l’écriture, mais je ne parviens pas à voir le moindre panache, la moindre économie de style ou précision (sans même parler de beauté) dans ce déploiement assommant, implacable et inconsidéré de fragments d’un discours qui se prend pour un style, et qui est partout le même. Zweig est un écrivain à la fois absolument naturel et absolument abominable ; les deux qualités, bien sûr, n’étant pas incompatibles.

 

Niaiserie sentimentale

Il acheva Le Monde d’hier en 1941, peu avant sa mort en février 1942, mais ni la nouveauté de la forme, ni l’ancienneté du sujet, ni son séjour dans le Nouveau Monde, ni la fin probable du reste de la planète, ni le fait qu’il ait atteint la soixantaine (tel une sorte de Peter Pan, il aurait aimé que cela ne lui arrive jamais), ni la sorte d’étincelle thanatophile qui brillait dans son regard ne lui permirent de transcender ses capacités ordinaires. Fowles voit dans l’ouvrage « sa biographie la moins personnelle ». Il inspira à Hermann Kesten, un temps ami et compagnon d’exil de Joseph Roth, et plus tard son éditeur, cette méditation judicieuse : « Un lecteur de l’autobiographie de Zweig pourrait être pardonné de penser que l’écrivain était un individu terne. En fait, c’était un personnage étrange et compliqué ; tatillon et fascinant, imprévisible et rusé ; troublant, calculateur et sentimental ; serviable et distant ; amusant et plein de contradictions ; d’un commerce agréable, mais parfois blessant ; cabotin et bourreau de travail ; toujours stimulant intellectuellement ; banal et retors ; facilement enthousiasmé et rapidement lassé. »

Le Monde d’hier est un ouvrage propre sur lui, souvent fade, tantôt honnête, tantôt sournois, par endroits involontairement drôle, de temps en temps complètement stupide. Fowles est fâché avec un biographe de Zweig qui a eu le tort de remarquer, « avec une maladresse frisant le sublime, que “personne n’a jamais accusé Zweig d’avoir le sens de l’humour” », mais je ne comprends vraiment pas pourquoi ; c’est si manifestement vrai. Autre chose : toute sa vie, Zweig s’est enorgueilli de son manque de sens politique. Il se trouve en Belgique en juillet 1914, et il est si sûr que les Allemands n’attaqueront pas qu’il propose de se pendre à une lanterne s’ils le font. Quelques heures plus tard (14), ils le font ; pas lui. Un livre qui dit – de Maxime Gorki ! – « que rien n’était frappant dans ses traits (15) »ne risque guère de passer pour un modèle de perspicacité et d’audace. En conséquence, les portraits ne comptent pas parmi les meilleurs moments du livre : les pages sur Paris, Vienne, et surtout Berlin sont de loin préférables aux passages, quasi dégoulinants de dévotion, consacrés à Hofmannsthal, Verhaeren, Rilke, Rathenau, Rolland et Strauss, pleins de cette sorte de fumisterie flagorneuse qui était le véritable élément de Zweig. Cependant, dire que le choix de son éditeur – le futur nazi Kippenberg, qui lui fit subir une longue, pénible et coûteuse séparation – « n’aurait pu se révéler plus judicieux » relève d’un autre type de détournement de vérité : une sorte de niaiserie sentimentale, relevant pour moitié de l’auto-intoxication et pour moitié de la manœuvre diplomatique.

Mais la pire entreprise de blanchiment est celle que Zweig réserve à ses sentiments lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Dans une paraphrase trompeuse, et un chapitre intitulé, sans trop de scrupules, « La lutte pour la fraternité spirituelle », il fait état d’un essai qu’il avait publié en septembre 1914 dans un journal de Berlin appelé À mes amis de l’étranger : « Je m’[y] engageais […] à rester fidèle à mes amis de l’étranger, bien que toute relation fût alors impossible, afin que nous puissions à la première occasion travailler de nouveau en commun à la reconstruction d’une culture européenne. » Et patati, et patata, le but étant surtout d’insister sur le courage et l’isolement de Zweig. Mais, à la page suivante, on a la surprise de lire : « Quinze jours après, alors que j’avais déjà presque oublié cet article » (c’est ce qu’on appelle des convictions !), il reçoit une lettre de son ami pacifiste Romain Rolland : « Il devait avoir lu l’article, car il m’écrivait : “Non, je ne quitterai jamais mes amis.” » Telle qu’elle est rapportée, cette histoire n’a aucun sens. Voici Zweig, d’une part, prenant des risques, allant au-devant du danger, voire d’ennuis avec la censure, et voilà, d’autre part, une protestation de fidélité de son ami. Pourquoi ? Pourquoi est-il si évident que Rolland a lu l’article ? Pourquoi cet étrange ton de reproche dans la phrase de Rolland ? Le courage n’est-il pas également partagé ?

Eh bien, non. Pas quand on lit les mots que Zweig a réellement adressés à ses amis étrangers, cités dans la biographie de Donald Prater parue en 1972 (16) : « Cette haine contre vous – bien que je ne l’éprouve pas moi-même – je n’essaierai pas de la modérer, car elle est porteuse de victoires et de force héroïque […]. N’attendez pas de moi que je me fasse votre avocat, quand bien même j’estimerais que ce soit mon devoir ! Respectez mon silence, comme je respecte le vôtre ! » Pour autant que cet effroyable passage gélatineux veuille dire quelque chose, il suspend les « amitiés étrangères » de Zweig pour toute la durée de la guerre : pas étonnant que la censure allemande n’ait pas trouvé grand-chose à couper ! Le poète allemand envoie promener le poète français ! Imaginez alors l’humiliation de Zweig quand il a reçu la lettre de Rolland ! Cette phrase qui tinte, tranchant comme un couperet dans la duplicité et les tergiversations de ver de terre de Zweig : « Non, je ne quitterai jamais mes amis. » Il faut montrer ça aux Français ! Et puis imaginez devoir vivre avec ça pendant vingt-cinq ans, puis l’écrire dans votre autobiographie : non ce qui s’est passé, ou ce que vous auriez souhaité qu’il se soit passé, mais l’ensemble de l’affaire, d’une façon si confuse que cela n’a aucun sens, et le soulagement que vous éprouvez une fois le forfait accompli ! Et vous appelez ça « La lutte pour la fraternité spirituelle ». Vous parlez de votre « immunité face à cette soudaine ivresse patriotique » et vous vous demandez, en rabâchant un peu, mais bon, c’est votre nature, si vous n’êtes pas « peut-être […] la seule personne à être terriblement lucide au milieu de leur ivresse » et vous vous jurez « – serment que j’ai tenu en 1940 également – de ne jamais écrire un mot qui parût approuver la guerre ou rabaisser une autre nation », ce qui était peut-être une moins bonne idée en 1940 qu’en 1914, mais passons, et il s’avère ensuite, comme on le découvre à la page suivante de la biographie de Prater, que vous avez écrit à Kippenberg pour lui dire : « Ma grande ambition, cependant, est d’être un officier là-bas avec vous dans cette armée, pour vaincre en France – en France surtout, la France que l’on doit châtier parce qu’on l’aime », et alors vous comprendrez peut-être qu’Hesse avait tort de dire qu’il n’aimait pas vos livres, mais admirait vos convictions, parce que les distinguos de cette sorte ne fonctionnent pas vraiment, et que la pourriture de votre écriture ne se limite pas à votre style, parce que la pourriture n’est pas comme cela, et le style n’est pas comme cela non plus (quelqu’un n’a-t-il pas dit « le style c’est l’homme (17) » ?) –, et vous reconnaîtrez tôt ou tard que vous êtes tout bonnement pourri jusqu’à la moelle.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 8 novembre 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Dans la tête du cochon

« Le porc a un rapport au présent que les humains n’ont guère, écrit Marcela Iacub dans Belle et Bête. Il ne cesse de se réjouir de la chance inouïe qu’il a d’être vivant, de manger, de courir, de blesser, de ressentir. Cela explique que le cochon souffre tant du sort qui lui est réservé dans les abattoirs. »

Ce livre fantasmatique joue sur une morale de l’ambiguïté, consistant à multiplier les allers et retours entre le vrai cochon, promis à l’abattoir, et le cochon humain : « C’est ma compassion pour ces animaux si dénigrés qui a éveillé mon intérêt pour toi. » Et ceci : « Les porcs ont le droit d’être des porcs. Une société qui met ces créatures en prison aux seuls motifs qu’ils ont des goûts propres à leur espèce n’est pas une société libre et juste. » Iacub a paradoxalement une conception restrictive du porc humain, puisque d’après elle « les cochons ne commettent pas de crimes sexuels ». Ce qui reste à démontrer.

Sa « compassion » pour le vrai porc est née de la manière la plus banale : « C’est en lisant des comptes rendus de la mise à mort des cochons dans les abattoirs que j’ai décidé de ne plus manger aucune viande. » Le vrai porc l’intéresse autant que son alter ego humain, et elle s’aligne à cet égard, sans originalité apparente, sur la position des militants de la cause animale. Comme nous le rappelions dans notre dossier de mai 2011 (« Faut-il manger les animaux ? »), le critère est la souffrance. C’est le nœud du problème, très bien exposé dans le livre classique du philosophe Peter Singer, La Libération animale (1975). Il y pose la question de savoir si nous pouvons manger des huîtres. La réponse est non, selon lui, parce que même si leur système nerveux est très sommaire, nous ne savons pas si elles souffrent. Dans l’ignorance, abstenons-nous.

La difficulté, c’est que cette approche néglige un problème non résolu : nous ne savons pas comment les animaux non humains se représentent la souffrance. Professeur d’éthologie à Oxford, Marian Stamp Dawkins explore le sujet depuis plus de trente ans. Son dernier livre est un pavé dans une mare déjà très agitée. Elle s’élève contre la tendance des défenseurs de la cause animale à prêter un peu vite à nos cousins des sentiments qui sont les nôtres. À ses yeux, nous n’avons toujours pas la preuve que le cochon véritable dispose d’une « conscience ». Or qu’est-ce que la souffrance sans conscience ? Nul ne le sait. C’est un monde mental que nous ignorons. Si nous voulons vraiment le bien-être du cochon, il faut étudier ses désirs réels, pas les désirs et les craintes que l’homme projette sur lui. Que désire une truie enceinte dans les jours qui précèdent la mise bas ? En lui apprenant à appuyer sur un bouton, on découvre qu’elle s’intéresse moins à la nourriture qu’à la possibilité d’obtenir un maximum de paille pour sa litière. Il faut multiplier ce type d’expérience pour essayer de comprendre ce que les bêtes ont vraiment en tête. « Le bien-être animal doit être fondé sur des données scientifiques sérieuses, pas sur les vœux pieux ou l’anthropomorphisme. »

On peut s’insurger contre ce point de vue, comme le fait Jean Kazez, une philosophe américaine qui a publié un ouvrage sur nos rapports aux animaux (1). La question ne se pose pas de savoir si un animal comme le cochon est conscient, car il l’est aussi sûrement que la personne qui partage votre lit, écrit-elle dans le Times Literary Supplement. Sa capacité de souffrir est attestée par l’anatomie. Les circuits neuraux de la douleur sont les mêmes que chez l’homme. On ne peut pas se contenter d’étudier ce que le porc désire, il faut se préoccuper de ce qu’il « ressent ».

Facile à dire. Arrivé à l’abattoir, a-t-il la moindre représentation de ce qui l’attend ? Qu’il faille éviter de le faire souffrir physiquement est de bon sens. Mais où est la souffrance mentale ? Qu’il ait une « conscience », sans doute, mais a-t-il une conscience de soi ? On voit mal quel type de dispositif expérimental permettrait de trancher, mais cela ne doit pas aller bien loin. Imaginons que les troupeaux que nous menons à l’abattoir soient composés de chimpanzés. Le problème du « bien-être » animal se poserait de manière plus aiguë, parce que leur cerveau est plus proche du nôtre et que leurs facultés de représentation sont plus développées.

Pour revenir au cochon humain, on devine qu’une part de la fascination qu’il a exercée sur Marcela Iacub tient à la possibilité par elle entrevue de mettre en place un dispositif expérimental lui permettant d’explorer in vivo la fameuse question du philosophe Thomas Nagel : « À quoi cela ressemble d’être une chauve-souris ? » À quoi cela ressemble d’être un cochon ? Et à quoi cela ressemble d’être un cochon humain ? À quoi cela ressemble d’être un autre ? « Certes, tu n’étais pas un porc tout le temps, tu étais aussi un homme », écrit-elle. L’homme lui est aussi étranger et aussi proche que le porc. De quoi vous faire tourner la tête.

 

L’homme aux chats

Le premier chat, il le trouva au petit matin, près d’un tas d’ordures, en plein centre-ville. La rue était déserte, à part une bande de chiens errants qui poursuivaient une femelle en rut. Il marchait, les mains dans les poches de son blouson, le regard fixé sur le sol. Il faisait froid. Soudain, à 5 ou 6 mètres devant lui, il vit une chatte grise juchée sur un sac-poubelle et trois chatons qui plantaient leurs griffes dans le plastique noir en essayant de grimper. Une auto qui passait les éclaira et au fond de leurs pupilles brilla un éclat phosphorescent : quatre paires d’yeux alarmés.

Aussitôt la chienne en rut changea de cap et se dirigea vers la chatte et ses petits. La meute les découvrit et se rua sur eux. La chatte parvint à s’enfuir par les toits en miaulant de douleur. Les chiens s’acharnèrent sur les chatons. L’un d’eux pendait inerte de la gueule d’un chien au poil épais qui disparut promptement avec sa proie. Un autre fut déchiqueté sur place et le troisième s’enfuit. Paniqué et blessé par plusieurs morsures, il grimpa au premier endroit qui lui permit de s’accrocher : le pantalon de l’homme qui marchait au petit matin. Celui-ci se retrouva soudain avec un chaton terrorisé et tremblant agrippé à son épaule, et entouré d’une douzaine de chiens qui lui mordaient les chevilles. Il dut leur crier dessus et leur donner des coups de pied, tout en essayant de se débarrasser du chat et de frotter les plaies que les griffes avaient laissées sur sa peau.

C’était une petite chatte grise, aux yeux très bleus. Les battements de son cœur effrayé faisaient tressaillir ses côtes maigres. Elle avait une pointe d’oreille arrachée et des marques de dents sur son échine luisante de bave et de sang. L’homme l’emporta chez lui – un appartement d’une seule chambre – et l’installa dans la cuisine, dans une boîte à chaussures tapissée d’un vieux tee-shirt et d’un lambeau de ce qui avait été un manteau. Il ne lui donna pas de nom, mais il eut du mal à accepter qu’un autre être partage son espace et sa vie.

La petite chatte était grièvement blessée et s’il l’avait emmenée chez un vétérinaire, elle aurait peut-être survécu. Trois jours après, en rentrant du travail, l’homme la trouva lovée dans sa boîte, comme endormie. Une mouche parcourait la blessure de l’oreille, et lorsqu’il toucha la chatte il découvrit qu’elle était froide et raidie.

Que faire d’un petit chat mort, en pleine ville, dans un appartement minuscule ? Il ferma la boîte avec son couvercle, scella les bords avec une bande adhésive, la ficela et sortit sur le palier ce petit cercueil improvisé. Il le déposa au milieu d’un sac de supermarché rempli d’épluchures de patates, d’une bouteille d’huile vide et de vieux journaux, et referma la porte. Le lendemain matin, le concierge ramassa les ordures de tout l’immeuble et le cadavre de la chatte partit pour la décharge.

Quelque temps après, l’homme décida que sa vie devait changer et alla voir un psychologue. C’était un vieux praticien, aux cheveux blancs et à la moustache fournie, tachée de jaune près des lèvres. À la première séance, le psychologue lui demanda pourquoi il venait le voir.

L’homme hésita un instant.

– Parce que pour moi rien n’a de sens, dit-il. Je suis seul et je vois tout en noir.

Le psychologue décida qu’ils devraient se voir deux fois par semaine et l’homme commença à se rendre à son cabinet le mardi et le jeudi après-midi, en sortant du travail. Au cours d’une séance où il se livrait à une association d’idées, l’homme mentionna la petite chatte morte, qui retint l’attention du psychologue. L’homme se sentait coupable de cette mort. Le psychologue dit que la seule façon de surmonter ce trauma était que l’homme se prouve à lui-même qu’il pouvait s’occuper d’un autre chat, lui prodiguer affection et soins.

L’homme y réfléchit longuement et comme cela lui parut une solution logique, il se mit en quête d’un chat. Il remarqua, collée sur un lampadaire, la photocopie d’une annonce de quelqu’un qui proposait des chatons. Il nota le numéro de téléphone et appela le soir même. C’était dans un quartier éloigné, on lui donna des indications pour s’y rendre. Il y alla un samedi matin. Il descendit à l’arrêt de bus et longea trois pâtés de maisons comme on le lui avait dit. Il trouva alors une maison basse, avec un jardin couvert de lierre et un grand palmier au centre. Les murs de clôture, les fenêtres et le toit étaient occupés par d’innombrables chats aux pelages très variés. Il régnait une odeur âcre d’urine. L’homme frappa à la porte. Quelqu’un l’entrouvrit à peine, juste ce que permettait la chaîne de sûreté, et une voix de vieille femme demanda ce qu’il voulait.

– Je viens pour l’annonce, expliqua l’homme, je voudrais un petit chat.

– Vous avez quel âge ? demanda la femme.

– Trente-six ans, répondit l’homme.

– Vous avez des enfants ?

– Non, je vis seul.

La porte se referma et l’homme resta planté devant, sans savoir si cela signifiait que la femme refusait sa demande ou allait la satisfaire. Il était sur le point de partir lorsqu’une fenêtre s’ouvrit et que deux mains blanches et ridées tendirent une boîte rectangulaire au couvercle ajouré.

– Tenez, dit la voix de la vieille.

L’homme prit la boîte et sentit quelque chose remuer à l’intérieur. La vieille femme referma aussitôt la fenêtre et l’homme partit sans avoir vu son visage une seule fois. À peine se fut-il éloigné de la maison et de l’odeur d’urine, le petit chat commença à miauler et à griffer les parois de la boîte. L’homme regagna l’arrêt de bus et attendit. Deux jeunes garçons qui buvaient du vin au bord du trottoir le regardèrent avec insistance. L’homme pensa qu’ils allaient le dévaliser, ou le frapper, juste pour faire taire le chat. Mais il ne se passa rien.

En arrivant chez lui, il ouvrit la boîte d’où jaillit une boule blanche et noire, furieuse, qui disparut aussitôt. Pendant trois jours, l’homme ne revit pas le chat. La nuit, il l’entendait déambuler, faire tomber un cendrier, gratter la terre d’un pot de fleurs. L’assiette avec de la viande hachée qu’il déposait près du frigo était vide le lendemain matin, et les graviers blancs dont il avait rempli le fond d’un Tupperware en plastique absorbaient l’urine et les petites crottes noires et dures de l’animal. Mais quand l’homme était présent, le chat restait caché.

– Personne ne m’aime. Il me fuit. Ma vie n’a pas de sens, dit l’homme à son psychologue.

Le psychologue ne répondit pas. Ils restèrent en silence jusqu’à la fin de l’heure de la séance. Le psychologue se leva et lui tendit la main.

– On se revoit la semaine prochaine, dit-il.

Un jour, avant de partir au travail, l’homme se lavait les dents lorsqu’il entendit un bruit étrange près des canalisations. Il se pencha. Le lavabo reposait sur une colonne de faïence blanche dressée contre le mur. Elle était creuse et percée à l’arrière d’un trou étroit à cinq centimètres à peine du carrelage. Il en sortait la pointe d’une queue. L’homme était en retard, il partit. En rentrant du travail, il regarda de nouveau. La queue était encore là. Il la saisit fortement et tira vers le haut. Le chat miaula de douleur et apparut, tenu par la queue et se tordant dans tous les sens. Il parvint à planter ses dents dans le pouce de l’homme, à lui griffer l’avant-bras et il disparut sous le lit. L’homme boucha le trou de la colonne avec une boule de papier journal.

Le chat disparut encore pendant deux jours. L’homme le retrouva au fond de la cuisine, dans le four dont, grâce à Dieu, il ne se servait jamais. Après, l’animal se cacha sous un fauteuil, puis entre le meuble du téléviseur et le mur.

Peu à peu, le chat commença à se sentir en confiance et à se promener dans l’appartement, en plein jour et à découvert. L’homme lui aménagea une autre boîte à chaussures avec des chiffons et lui acheta dans une boutique vétérinaire une balle en caoutchouc avec un grelot. Mais le chat ne dormit jamais dans la boîte, ni ne joua avec la balle. L’homme ne savait pas où il s’était caché. Le chat grandit mais ne se laissa jamais caresser par l’homme. Ni même approcher.

Dans l’immeuble où habitait l’homme, il y avait quatre appartements par étage. L’un était occupé par une veuve qui ne sortait que le dimanche pour aller à la messe et n’ouvrait la porte à personne. Dans un autre s’était installé un cabinet comptable, ouvert de huit heures à dix-huit heures, du lundi au vendredi. Le dernier appartement de l’étage appartenait à un homme âgé, toujours vêtu d’un costume cravate. Bientôt, d’étranges rumeurs commencèrent à courir sur son compte. Une voisine se plaignit qu’il lui volait du fil électrique. Une autre affirma l’avoir rencontré nu sur la terrasse. Certains matins, on entendait des cris.

Parfois, il y avait des bruits sur le palier et l’homme aux chats regardait par le judas. Deux dimanches de suite, il vit son voisin en train d’essayer de crocheter la porte du cabinet comptable. De plus, une femme rendait visite à ce mystérieux voisin. Elle venait le soir. Dans son appartement solitaire, l’homme aux chats entendait des coups et des sanglots. La femme ressortait toujours avec des lunettes noires et les bras couverts.

Un samedi, l’homme aux chats découvrit une tache de sang sur le palier, devant l’ascenseur. La tache s’étendait sur le carrelage terni jusqu’à l’appartement du voisin mystérieux. La porte était entrouverte. Tout était silencieux. L’homme aux chats frappa mais personne ne répondit. Il téléphona à la police et se posta derrière son judas. Deux agents arrivèrent, puis les pompiers. Ils sortirent le voisin mystérieux à moitié évanoui et ensanglanté. Il tenait des propos incohérents et proférait des insultes. Il avait une coupure profonde à un poignet. Quatre hommes le portaient. Puis les policiers fermèrent la porte de l’appartement, y apposèrent des scellés et partirent. Le soir, la femme aux lunettes noires revint. L’homme aux chats l’épia. Accroupie sur le palier, la femme pleurait. Il ouvrit la porte. La femme ôta ses lunettes et le regarda.

– Il s’est tué ? On l’a trouvé mort ? demanda-t-elle.

L’homme dit que non.

– Il me semble qu’on a pu le sauver. La police et les pompiers l’ont emmené.

La femme poussa un soupir de soulagement. L’homme eut pitié d’elle et l’invita à entrer chez lui, la femme accepta.

– C’est la drogue, dit-elle. Des comprimés très puissants qu’on lui envoie des États-Unis par la poste, expliqua-t-elle.

L’homme l’écouta en silence.

– Avant, c’était un autre homme, poursuivit-elle. Un brillant médecin. Mais un jour, il a cessé de croire en tout et il s’est mis à prendre ces comprimés. Il est tombé très bas, très bas, mais je ne peux pas m’empêcher de l’aimer.

L’homme lui offrit une tasse de café.

– Vous voulez une aspirine ? demanda-t-il.

Elle fit non de la tête. Elle but en silence, immobile. L’homme non plus ne parlait pas. Alors, brusquement, apparut le chat blanc et noir qui se mit à ronronner. Il fit le tour des jambes de la femme, se frotta à ses chevilles et, d’un bond, grimpa sur sa jupe.

– Quel joli chat ! Elle avait retrouvé le sourire.

L’homme n’en croyait pas ses yeux. La femme termina son café avec le chat endormi sur ses jambes.

Avant que la femme parte, l’homme lui offrit le chat.

– Moi, il ne m’aime pas, vous, si. Il vaudrait mieux que vous le preniez, dit-il.

La femme accepta. Ils trouvèrent une grande boîte, mirent le chat dedans et la fermèrent avec une ficelle. Il ne miaula pas. La femme chercha dans son sac à main et donna à l’homme une carte de visite avec son nom et son téléphone.

– Comme ça nous resterons en contact, et prévenez-moi s’il arrive quelque chose de bizarre avec mon ami, dit-elle.

Puis elle partit très contente, avec la boîte dans les mains, pour se rendre au commissariat ou à l’hôpital à la recherche du mystérieux voisin. La femme s’appelait Mabel et l’homme aux chats apprit par cœur son numéro de téléphone.

Le psychologue n’approuva pas que l’homme se soit séparé de son chat.

– Il faut lutter, il ne faut pas se rendre, dit-il. Et ce que vous avez fait en lui offrant le chat, c’est baisser les bras.

L’homme haussa les épaules et décida qu’il ne retournerait pas à ce cabinet. Il paya sa séance et referma la porte derrière lui. Un temps, il pensa à se suicider et envisagea diverses possibilités : sauter du balcon, ouvrir le robinet de gaz, se faire sauter la cervelle avec un pistolet. Finalement, il ne prit aucune décision. Il continua d’aller travailler à huit heures du matin et de rentrer chez lui à huit heures du soir. Il ne parlait à personne. Il ne composa jamais le numéro de téléphone de Mabel. Parfois, il sortait marcher à l’aube dans la ville déserte. Il fréquenta des cabarets, des bars et coucha avec deux adolescentes paraguayennes. Il se demandait tout le temps s’il devait se tuer ou non.

Le troisième chat semblait lui être prédestiné. Un matin très tôt, il allait prendre un taxi collectif lorsqu’il le vit en cage, dans la vitrine d’une boutique vétérinaire. Il s’arrêta et toqua à la vitre. C’était un petit chat roux, il s’immobilisa et appuya ses pattes de devant sur les barreaux, près de la vitre. Ils se regardèrent dans les yeux et l’homme pensa qu’ils pourraient bien s’entendre, mais qu’il devait sûrement coûter cher. Le vétérinaire avait observé la scène derrière son comptoir. Il portait une blouse bleue avec son nom brodé sur la poche. Il sortit sur le pas de la porte.

– Je vous l’offre, dit-il.

– Vous ne le vendez pas ? demanda l’homme.

– Vous m’avez l’air sympathique et on dirait que c’est aussi son avis, dit-il en indiquant le chat. Je vous l’offre en échange de votre engagement à me l’amener pour le vacciner et à n’acheter sa nourriture et ses litières que chez moi, tant qu’il vivra. L’homme pensa que c’était une bonne affaire et convint de venir chercher l’animal après son travail.

Ce soir-là, le vétérinaire l’attendait avec le chat dans une cage et un sac avec de la nourriture, des graviers déodorants extrafins, de la poudre antipuce, une lotion contre les parasites, deux petits jouets – un en forme de souris, l’autre avec des grelots – et un collier en cuir d’où pendait une médaille bordée de rouge en forme de cœur.

– Comment vous allez l’appeler ? demanda le vétérinaire qui tenait un marqueur spécial à la main, prêt à écrire à l’encre indélébile le nom de l’animal sur le petit cœur en fer-blanc.

– Je ne sais pas, dit l’homme. Que suggérez-vous ?

Le vétérinaire réfléchit un moment.

– Moi, je l’appellerais Michy, dit-il enfin.

L’homme ne fut pas convaincu.

– Vous ne trouvez pas que ça fait un peu macho ? demanda-t-il.

– Alors, Michino, proposa le vétérinaire.

L’homme accepta et le vétérinaire écrivit Michino sur le cœur en fer-blanc. L’homme attendit que l’encre ait séché, paya tout ce qu’il y avait dans le sac et regagna son appartement avec le nouveau chat sous le bras.

Dès le début, ils s’entendirent à merveille. Ils dormaient ensemble dans le même lit et se partageaient les puces. Le soir, avant de se coucher, ils jouaient avec la souris en peluche ou la balle à grelots. Quand l’homme regardait la télévision, Michino grimpait sur lui et se lovait au creux de son ventre, en ronronnant, disposé à recevoir des caresses. S’il se lassait des câlineries, il le mordait et l’homme retirait sa main.

Bientôt, l’homme commença à se sentir mieux. Il repensa à son psychologue : il avait raison, maintenant qu’il avait surmonté son trauma, il pourrait aller de l’avant. Peu à peu, il développa un minimum de vie sociale. Il alla au cinéma. Prit un café assis dans un bar de la place. Devint ami d’un cireur de chaussures qu’il venait voir presque tous les jours pour lui parler du temps ou de la circulation automobile. Une fois par semaine, il se rendait chez le vétérinaire pour lui donner des nouvelles de Michino et acheter ce qui manquait. Il était de bonne humeur, mais la vie ne le comblait pas encore. Il lui fallait quelque chose de plus, se disait-il de temps en temps. Le bonheur ne peut pas se réduire à cela, pensait-il. Alors arriva autre chose.

Un soir, il entendit des coups frappés à la porte de son mystérieux voisin. Il regarda par le judas : il vit un coursier avec un paquet à la main. Il ouvrit la porte. Le coursier se tourna vers lui.

– Vous le connaissez ? demanda-t-il en indiquant l’appartement du voisin. J’ai ce paquet pour lui et ça ne passe pas sous la porte. Je travaille pour une entreprise privée.

Il y avait peu de temps que le voisin était rentré de l’hôpital et il avait l’air serein et raisonnable. L’homme aux chats réfléchit un instant. Lui rendre service ne lui coûterait rien, tout le monde mérite une deuxième chance. Il expliqua au coursier qu’il n’était pas un ami proche du voisin mais qu’il acceptait de recevoir ce paquet en son nom.

– Je le lui donnerai dès que je le verrai, dit-il. Et signa le récépissé.

Il posa le paquet sur la table et n’eut pas besoin de regarder le nom de l’expéditeur. Il savait déjà que le colis provenait des États-Unis.

Pendant deux jours, l’homme se demanda ce qu’il devait faire. Une fois, il croisa son voisin, mais resta silencieux. Si je lui donne le paquet, il va replonger, se dit-il. Il aurait pu le jeter à la poubelle, mais il était dévoré par la curiosité. Enfin du nouveau, une émotion forte. Un soir enfin, il se décida à ouvrir le paquet. Enveloppé dans une infinité de couches de film transparent, il y avait un sachet en plastique fermé par une bande adhésive. À l’intérieur, une multitude de petits comprimés blancs de la taille d’un cachet d’aspirine. Il les sentit. Ils n’avaient aucune odeur particulière.

– Bon, j’essaie, dit l’homme. Et s’il m’arrive quelque chose, j’appelle Mabel et elle viendra à mon secours.

Il remplit un verre d’eau et avala un comprimé. Il s’assit dans un fauteuil, devant la fenêtre et observa la ville grise et humide.

Il reprit connaissance trois jours plus tard. Michino lui mordillait les doigts de pied. Rien n’avait changé dans l’appartement et l’homme ne conservait que la perception fugace du soleil qui se levait et se couchait, se levait et se couchait, se levait et se couchait. Mais il avait vu des choses incroyables, là, immobile dans son fauteuil. Il avait plus vécu pendant ces trois jours que pendant sa vie entière.

Il se leva, remplit de nourriture l’assiette de Michino et d’eau sa petite tasse. Il se prépara un thé, avala un autre comprimé et se rassit dans le fauteuil. Il ne retourna plus au travail. Ne répondit plus au téléphone, ne sortit plus de chez lui. Comme le chat s’ennuyait et le dérangeait, il l’enferma dans une cage pour canaris qu’il trouva sur la terrasse. Avant de prendre chaque comprimé, il lui donnait nourriture et eau.

Michino grandit ainsi dans sa cage jusqu’à devenir un chat énorme et gras. Il ne bougeait pas, sa peau et ses muscles s’incrustèrent dans les parois en fil de fer. Son pelage épais débordait entre les barreaux, de sorte que la cage et le chat paraissaient un cube velu et plaintif. L’homme aussi se mit à grossir. Il cessa de se raser et de se couper les cheveux. Il ne quittait plus son fauteuil un seul instant et ne mangeait que des pizzas qu’il commandait par téléphone. Il buvait de l’eau du robinet.

Cela dura presque un an.

Bien que minutieusement rationnés, il n’y eut bientôt plus de comprimés et l’homme ne savait plus quoi faire. Il se réveilla dans son appartement sale et trouva son chat changé en une horrible boule tuméfiée. Comment l’extraire de cette cage ? Impossible de le faire sortir par la porte où il était entré.

L’homme se leva, se déshabilla et se regarda dans le miroir. Il ne se reconnaissait pas. Il regarda la cage avec son chat. Michino ne miaulait pas. Sa respiration était un souffle rauque. L’homme chercha le téléphone pour appeler Mabel. Le numéro était encore présent dans sa mémoire, mais une voix enregistrée lui répondit qu’il n’était plus attribué. Mabel avait dû déménager. L’homme sortit sur le palier, frappa à la porte du voisin mystérieux, la porte s’ouvrit sur une fillette en pyjama qui le regarda effrayée et appela son papa, un homme jeune, aux lunettes rondes. Le voisin mystérieux avait lui aussi déménagé. L’homme aux lunettes rondes lui demanda de s’habiller sinon il allait appeler la police. Oui, oui, murmura l’homme aux chats, et il retourna dans son appartement. Au numéro du Centre d’assistance au suicide, une fille à la voix douce et mielleuse lui répondit. Il lui expliqua qu’il était sur le point de sauter par la fenêtre, la fille lui demanda son adresse et le supplia de ne pas le faire, de ne pas se tuer. L’homme attendit, nu sur le balcon. L’air froid lui hérissait la peau et agitait légèrement les poils parsemés et gris de sa poitrine. Un ciel orange se découpait entre les immeubles : l’homme ne savait pas si le jour commençait ou finissait. La ville paraissait tranquille, comme un dimanche. Au loin, on entendit un moteur de voiture accélérer.

Quand on frappa à la porte, il ouvrit sans demander qui c’était.

– Je ne me décide pas, leur dit-il. Je ne me décide pas à sauter.

Deux infirmiers le prirent par les bras et lui passèrent un peignoir en tissu éponge. Ils lui firent boire quelque chose, un liquide douceâtre et épais.

– Regardez, regardez ce que j’ai fait, dit l’homme. Qui pourra sauver mon petit chat, maintenant ? C’était le seul être au monde qui avait de l’affection pour moi.

Les deux infirmiers regardèrent la cage velue et tardèrent à comprendre de quoi il s’agissait. Ils échangèrent un regard. Le plus grand se précipita à la salle de bains et vomit.

– Ne vous inquiétez pas lui murmura l’autre en lui tapotant l’épaule. Tout va bien, tout va bien.

L’homme se laissa guider. Il tenait à peine debout.

– On va vous emmener dans un endroit sûr, dit l’infirmier. Mon collègue va s’occuper de votre chat.

– Michino va venir avec moi ? demanda l’homme.

– Non, pas maintenant, répondit l’infirmier. Maintenant il a besoin de soins. Plus tard, il y aura tout le temps pour ça. Vous voulez qu’on appelle quelqu’un en qui vous avez confiance ? Vous voulez qu’on prévienne quelqu’un ?

L’homme fit non de la tête.

– Je suis tout seul. Je n’ai personne d’autre que le chat.

Ils descendirent par l’ascenseur et l’infirmier le guida jusqu’à l’ambulance.

L’autre infirmier resté en haut chercha dans sa trousse une seringue qu’il remplit d’une dose létale de somnifère. Il l’injecta à Michino à travers les barreaux. Son visage était baigné de larmes. Lorsque le chat s’endormit, il prit la cage par la poignée, la sortit sur le palier et la déposa à côté des sacs-poubelle.

L’ambulance attendait, garée le long du trottoir, devant l’immeuble. L’infirmier monta et ferma la porte à double battant.

– C’est fait, dit-il à celui qui conduisait, et ils s’éloignèrent dans la ville, sirène hurlante.

 

Cette nouvelle est parue dans la revue argentine Pagina 12. Elle a été traduite de l’espagnol par François Gaudry.

Le temps s’est arrêté à Cuba

Le photographe américain Andrew Moore a effectué onze voyages à Cuba, entre 1998 et 2012. La première fois, ce passionné d’architecture, amoureux des théâtres, débarque à La Havane pour y traquer la splendeur des bâtisses coloniales ou des immeubles Art déco aux façades décaties. Art déco, comme « l’art de la déconstruction », plaisante son ami, le blogueur cubain Orlando Luis Pardo Lazo, devant les poignantes et irréparables « empreintes du temps » dont témoignent les photos de Moore, qui joue, au lieu de les éviter, avec les clichés occidentaux sur l’île. Mais, très vite, l’artiste élargit son horizon, enrichit sa palette, intègre le vert des campagnes intactes, l’azur des tropiques, les pastels des maisons vieillies, le rouge tapageur d’une « belle américaine » fatiguée. Il capte la lumière des places, l’ombre des ruelles, le clair-obscur des intérieurs familiaux et des échoppes. Dans cet album sur Cuba, qui reprend en partie un premier livre paru en 2002 sur La Havane, Moore mêle des paysages d’arbres et de pierres, des intimités domestiques, des photos de groupe, des visages et des silhouettes. Avec l’ambition d’esquisser le « portrait » d’une île qu’il voit, avec son œil d’étranger, à la fois exotique et familière, encombrée de vieux objets des années 1950 – voitures, ascenseurs, appareils domestiques – pieusement conservés faute d’être remplacés, blocus américain oblige. Un pays à la culture unique, vibrante, au cœur des influences croisées venues d’Europe, des États-Unis et d’Amérique latine. Où Andrew Moore a le sentiment de photographier, comme il le confie au New York Times, « les derniers jours, pour le meilleur et pour le pire, de ce système monolithique et ossifié. Ce livre est un portrait de la fin des temps pour ce monde très autarcique qu’est devenu Cuba au cours des cinquante dernières années ». Le photographe nous offre ainsi une incursion émouvante dans un pays saisi à l’heure où l’histoire hésite encore, et attend dans une semi-immobilité parfaitement restituée l’issue de l’interminable transition castriste. Depuis le 14 janvier, les Cubains n’ont plus besoin de visa de sortie pour quitter le territoire. « Je sais aujourd’hui que le jour du réveil est imminent », écrit encore Orlando Luis Pardo Lazo.

Books

 

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Victor et Yusviel, plage de Santa Fe, La Havane, 2001.