Le premier chat, il le trouva au petit matin, près d’un tas d’ordures, en plein centre-ville. La rue était déserte, à part une bande de chiens errants qui poursuivaient une femelle en rut. Il marchait, les mains dans les poches de son blouson, le regard fixé sur le sol. Il faisait froid. Soudain, à 5 ou 6 mètres devant lui, il vit une chatte grise juchée sur un sac-poubelle et trois chatons qui plantaient leurs griffes dans le plastique noir en essayant de grimper. Une auto qui passait les éclaira et au fond de leurs pupilles brilla un éclat phosphorescent : quatre paires d’yeux alarmés.
Aussitôt la chienne en rut changea de cap et se dirigea vers la chatte et ses petits. La meute les découvrit et se rua sur eux. La chatte parvint à s’enfuir par les toits en miaulant de douleur. Les chiens s’acharnèrent sur les chatons. L’un d’eux pendait inerte de la gueule d’un chien au poil épais qui disparut promptement avec sa proie. Un autre fut déchiqueté sur place et le troisième s’enfuit. Paniqué et blessé par plusieurs morsures, il grimpa au premier endroit qui lui permit de s’accrocher : le pantalon de l’homme qui marchait au petit matin. Celui-ci se retrouva soudain avec un chaton terrorisé et tremblant agrippé à son épaule, et entouré d’une douzaine de chiens qui lui mordaient les chevilles. Il dut leur crier dessus et leur donner des coups de pied, tout en essayant de se débarrasser du chat et de frotter les plaies que les griffes avaient laissées sur sa peau.
C’était une petite chatte grise, aux yeux très bleus. Les battements de son cœur effrayé faisaient tressaillir ses côtes maigres. Elle avait une pointe d’oreille arrachée et des marques de dents sur son échine luisante de bave et de sang. L’homme l’emporta chez lui – un appartement d’une seule chambre – et l’installa dans la cuisine, dans une boîte à chaussures tapissée d’un vieux tee-shirt et d’un lambeau de ce qui avait été un manteau. Il ne lui donna pas de nom, mais il eut du mal à accepter qu’un autre être partage son espace et sa vie.
La petite chatte était grièvement blessée et s’il l’avait emmenée chez un vétérinaire, elle aurait peut-être survécu. Trois jours après, en rentrant du travail, l’homme la trouva lovée dans sa boîte, comme endormie. Une mouche parcourait la blessure de l’oreille, et lorsqu’il toucha la chatte il découvrit qu’elle était froide et raidie.
Que faire d’un petit chat mort, en pleine ville, dans un appartement minuscule ? Il ferma la boîte avec son couvercle, scella les bords avec une bande adhésive, la ficela et sortit sur le palier ce petit cercueil improvisé. Il le déposa au milieu d’un sac de supermarché rempli d’épluchures de patates, d’une bouteille d’huile vide et de vieux journaux, et referma la porte. Le lendemain matin, le concierge ramassa les ordures de tout l’immeuble et le cadavre de la chatte partit pour la décharge.
Quelque temps après, l’homme décida que sa vie devait changer et alla voir un psychologue. C’était un vieux praticien, aux cheveux blancs et à la moustache fournie, tachée de jaune près des lèvres. À la première séance, le psychologue lui demanda pourquoi il venait le voir.
L’homme hésita un instant.
– Parce que pour moi rien n’a de sens, dit-il. Je suis seul et je vois tout en noir.
Le psychologue décida qu’ils devraient se voir deux fois par semaine et l’homme commença à se rendre à son cabinet le mardi et le jeudi après-midi, en sortant du travail. Au cours d’une séance où il se livrait à une association d’idées, l’homme mentionna la petite chatte morte, qui retint l’attention du psychologue. L’homme se sentait coupable de cette mort. Le psychologue dit que la seule façon de surmonter ce trauma était que l’homme se prouve à lui-même qu’il pouvait s’occuper d’un autre chat, lui prodiguer affection et soins.
L’homme y réfléchit longuement et comme cela lui parut une solution logique, il se mit en quête d’un chat. Il remarqua, collée sur un lampadaire, la photocopie d’une annonce de quelqu’un qui proposait des chatons. Il nota le numéro de téléphone et appela le soir même. C’était dans un quartier éloigné, on lui donna des indications pour s’y rendre. Il y alla un samedi matin. Il descendit à l’arrêt de bus et longea trois pâtés de maisons comme on le lui avait dit. Il trouva alors une maison basse, avec un jardin couvert de lierre et un grand palmier au centre. Les murs de clôture, les fenêtres et le toit étaient occupés par d’innombrables chats aux pelages très variés. Il régnait une odeur âcre d’urine. L’homme frappa à la porte. Quelqu’un l’entrouvrit à peine, juste ce que permettait la chaîne de sûreté, et une voix de vieille femme demanda ce qu’il voulait.
– Je viens pour l’annonce, expliqua l’homme, je voudrais un petit chat.
– Vous avez quel âge ? demanda la femme.
– Trente-six ans, répondit l’homme.
– Vous avez des enfants ?
– Non, je vis seul.
La porte se referma et l’homme resta planté devant, sans savoir si cela signifiait que la femme refusait sa demande ou allait la satisfaire. Il était sur le point de partir lorsqu’une fenêtre s’ouvrit et que deux mains blanches et ridées tendirent une boîte rectangulaire au couvercle ajouré.
– Tenez, dit la voix de la vieille.
L’homme prit la boîte et sentit quelque chose remuer à l’intérieur. La vieille femme referma aussitôt la fenêtre et l’homme partit sans avoir vu son visage une seule fois. À peine se fut-il éloigné de la maison et de l’odeur d’urine, le petit chat commença à miauler et à griffer les parois de la boîte. L’homme regagna l’arrêt de bus et attendit. Deux jeunes garçons qui buvaient du vin au bord du trottoir le regardèrent avec insistance. L’homme pensa qu’ils allaient le dévaliser, ou le frapper, juste pour faire taire le chat. Mais il ne se passa rien.
En arrivant chez lui, il ouvrit la boîte d’où jaillit une boule blanche et noire, furieuse, qui disparut aussitôt. Pendant trois jours, l’homme ne revit pas le chat. La nuit, il l’entendait déambuler, faire tomber un cendrier, gratter la terre d’un pot de fleurs. L’assiette avec de la viande hachée qu’il déposait près du frigo était vide le lendemain matin, et les graviers blancs dont il avait rempli le fond d’un Tupperware en plastique absorbaient l’urine et les petites crottes noires et dures de l’animal. Mais quand l’homme était présent, le chat restait caché.
– Personne ne m’aime. Il me fuit. Ma vie n’a pas de sens, dit l’homme à son psychologue.
Le psychologue ne répondit pas. Ils restèrent en silence jusqu’à la fin de l’heure de la séance. Le psychologue se leva et lui tendit la main.
– On se revoit la semaine prochaine, dit-il.
Un jour, avant de partir au travail, l’homme se lavait les dents lorsqu’il entendit un bruit étrange près des canalisations. Il se pencha. Le lavabo reposait sur une colonne de faïence blanche dressée contre le mur. Elle était creuse et percée à l’arrière d’un trou étroit à cinq centimètres à peine du carrelage. Il en sortait la pointe d’une queue. L’homme était en retard, il partit. En rentrant du travail, il regarda de nouveau. La queue était encore là. Il la saisit fortement et tira vers le haut. Le chat miaula de douleur et apparut, tenu par la queue et se tordant dans tous les sens. Il parvint à planter ses dents dans le pouce de l’homme, à lui griffer l’avant-bras et il disparut sous le lit. L’homme boucha le trou de la colonne avec une boule de papier journal.
Le chat disparut encore pendant deux jours. L’homme le retrouva au fond de la cuisine, dans le four dont, grâce à Dieu, il ne se servait jamais. Après, l’animal se cacha sous un fauteuil, puis entre le meuble du téléviseur et le mur.
Peu à peu, le chat commença à se sentir en confiance et à se promener dans l’appartement, en plein jour et à découvert. L’homme lui aménagea une autre boîte à chaussures avec des chiffons et lui acheta dans une boutique vétérinaire une balle en caoutchouc avec un grelot. Mais le chat ne dormit jamais dans la boîte, ni ne joua avec la balle. L’homme ne savait pas où il s’était caché. Le chat grandit mais ne se laissa jamais caresser par l’homme. Ni même approcher.
Dans l’immeuble où habitait l’homme, il y avait quatre appartements par étage. L’un était occupé par une veuve qui ne sortait que le dimanche pour aller à la messe et n’ouvrait la porte à personne. Dans un autre s’était installé un cabinet comptable, ouvert de huit heures à dix-huit heures, du lundi au vendredi. Le dernier appartement de l’étage appartenait à un homme âgé, toujours vêtu d’un costume cravate. Bientôt, d’étranges rumeurs commencèrent à courir sur son compte. Une voisine se plaignit qu’il lui volait du fil électrique. Une autre affirma l’avoir rencontré nu sur la terrasse. Certains matins, on entendait des cris.
Parfois, il y avait des bruits sur le palier et l’homme aux chats regardait par le judas. Deux dimanches de suite, il vit son voisin en train d’essayer de crocheter la porte du cabinet comptable. De plus, une femme rendait visite à ce mystérieux voisin. Elle venait le soir. Dans son appartement solitaire, l’homme aux chats entendait des coups et des sanglots. La femme ressortait toujours avec des lunettes noires et les bras couverts.
Un samedi, l’homme aux chats découvrit une tache de sang sur le palier, devant l’ascenseur. La tache s’étendait sur le carrelage terni jusqu’à l’appartement du voisin mystérieux. La porte était entrouverte. Tout était silencieux. L’homme aux chats frappa mais personne ne répondit. Il téléphona à la police et se posta derrière son judas. Deux agents arrivèrent, puis les pompiers. Ils sortirent le voisin mystérieux à moitié évanoui et ensanglanté. Il tenait des propos incohérents et proférait des insultes. Il avait une coupure profonde à un poignet. Quatre hommes le portaient. Puis les policiers fermèrent la porte de l’appartement, y apposèrent des scellés et partirent. Le soir, la femme aux lunettes noires revint. L’homme aux chats l’épia. Accroupie sur le palier, la femme pleurait. Il ouvrit la porte. La femme ôta ses lunettes et le regarda.
– Il s’est tué ? On l’a trouvé mort ? demanda-t-elle.
L’homme dit que non.
– Il me semble qu’on a pu le sauver. La police et les pompiers l’ont emmené.
La femme poussa un soupir de soulagement. L’homme eut pitié d’elle et l’invita à entrer chez lui, la femme accepta.
– C’est la drogue, dit-elle. Des comprimés très puissants qu’on lui envoie des États-Unis par la poste, expliqua-t-elle.
L’homme l’écouta en silence.
– Avant, c’était un autre homme, poursuivit-elle. Un brillant médecin. Mais un jour, il a cessé de croire en tout et il s’est mis à prendre ces comprimés. Il est tombé très bas, très bas, mais je ne peux pas m’empêcher de l’aimer.
L’homme lui offrit une tasse de café.
– Vous voulez une aspirine ? demanda-t-il.
Elle fit non de la tête. Elle but en silence, immobile. L’homme non plus ne parlait pas. Alors, brusquement, apparut le chat blanc et noir qui se mit à ronronner. Il fit le tour des jambes de la femme, se frotta à ses chevilles et, d’un bond, grimpa sur sa jupe.
– Quel joli chat ! Elle avait retrouvé le sourire.
L’homme n’en croyait pas ses yeux. La femme termina son café avec le chat endormi sur ses jambes.
Avant que la femme parte, l’homme lui offrit le chat.
– Moi, il ne m’aime pas, vous, si. Il vaudrait mieux que vous le preniez, dit-il.
La femme accepta. Ils trouvèrent une grande boîte, mirent le chat dedans et la fermèrent avec une ficelle. Il ne miaula pas. La femme chercha dans son sac à main et donna à l’homme une carte de visite avec son nom et son téléphone.
– Comme ça nous resterons en contact, et prévenez-moi s’il arrive quelque chose de bizarre avec mon ami, dit-elle.
Puis elle partit très contente, avec la boîte dans les mains, pour se rendre au commissariat ou à l’hôpital à la recherche du mystérieux voisin. La femme s’appelait Mabel et l’homme aux chats apprit par cœur son numéro de téléphone.
Le psychologue n’approuva pas que l’homme se soit séparé de son chat.
– Il faut lutter, il ne faut pas se rendre, dit-il. Et ce que vous avez fait en lui offrant le chat, c’est baisser les bras.
L’homme haussa les épaules et décida qu’il ne retournerait pas à ce cabinet. Il paya sa séance et referma la porte derrière lui. Un temps, il pensa à se suicider et envisagea diverses possibilités : sauter du balcon, ouvrir le robinet de gaz, se faire sauter la cervelle avec un pistolet. Finalement, il ne prit aucune décision. Il continua d’aller travailler à huit heures du matin et de rentrer chez lui à huit heures du soir. Il ne parlait à personne. Il ne composa jamais le numéro de téléphone de Mabel. Parfois, il sortait marcher à l’aube dans la ville déserte. Il fréquenta des cabarets, des bars et coucha avec deux adolescentes paraguayennes. Il se demandait tout le temps s’il devait se tuer ou non.
Le troisième chat semblait lui être prédestiné. Un matin très tôt, il allait prendre un taxi collectif lorsqu’il le vit en cage, dans la vitrine d’une boutique vétérinaire. Il s’arrêta et toqua à la vitre. C’était un petit chat roux, il s’immobilisa et appuya ses pattes de devant sur les barreaux, près de la vitre. Ils se regardèrent dans les yeux et l’homme pensa qu’ils pourraient bien s’entendre, mais qu’il devait sûrement coûter cher. Le vétérinaire avait observé la scène derrière son comptoir. Il portait une blouse bleue avec son nom brodé sur la poche. Il sortit sur le pas de la porte.
– Je vous l’offre, dit-il.
– Vous ne le vendez pas ? demanda l’homme.
– Vous m’avez l’air sympathique et on dirait que c’est aussi son avis, dit-il en indiquant le chat. Je vous l’offre en échange de votre engagement à me l’amener pour le vacciner et à n’acheter sa nourriture et ses litières que chez moi, tant qu’il vivra. L’homme pensa que c’était une bonne affaire et convint de venir chercher l’animal après son travail.
Ce soir-là, le vétérinaire l’attendait avec le chat dans une cage et un sac avec de la nourriture, des graviers déodorants extrafins, de la poudre antipuce, une lotion contre les parasites, deux petits jouets – un en forme de souris, l’autre avec des grelots – et un collier en cuir d’où pendait une médaille bordée de rouge en forme de cœur.
– Comment vous allez l’appeler ? demanda le vétérinaire qui tenait un marqueur spécial à la main, prêt à écrire à l’encre indélébile le nom de l’animal sur le petit cœur en fer-blanc.
– Je ne sais pas, dit l’homme. Que suggérez-vous ?
Le vétérinaire réfléchit un moment.
– Moi, je l’appellerais Michy, dit-il enfin.
L’homme ne fut pas convaincu.
– Vous ne trouvez pas que ça fait un peu macho ? demanda-t-il.
– Alors, Michino, proposa le vétérinaire.
L’homme accepta et le vétérinaire écrivit Michino sur le cœur en fer-blanc. L’homme attendit que l’encre ait séché, paya tout ce qu’il y avait dans le sac et regagna son appartement avec le nouveau chat sous le bras.
Dès le début, ils s’entendirent à merveille. Ils dormaient ensemble dans le même lit et se partageaient les puces. Le soir, avant de se coucher, ils jouaient avec la souris en peluche ou la balle à grelots. Quand l’homme regardait la télévision, Michino grimpait sur lui et se lovait au creux de son ventre, en ronronnant, disposé à recevoir des caresses. S’il se lassait des câlineries, il le mordait et l’homme retirait sa main.
Bientôt, l’homme commença à se sentir mieux. Il repensa à son psychologue : il avait raison, maintenant qu’il avait surmonté son trauma, il pourrait aller de l’avant. Peu à peu, il développa un minimum de vie sociale. Il alla au cinéma. Prit un café assis dans un bar de la place. Devint ami d’un cireur de chaussures qu’il venait voir presque tous les jours pour lui parler du temps ou de la circulation automobile. Une fois par semaine, il se rendait chez le vétérinaire pour lui donner des nouvelles de Michino et acheter ce qui manquait. Il était de bonne humeur, mais la vie ne le comblait pas encore. Il lui fallait quelque chose de plus, se disait-il de temps en temps. Le bonheur ne peut pas se réduire à cela, pensait-il. Alors arriva autre chose.
Un soir, il entendit des coups frappés à la porte de son mystérieux voisin. Il regarda par le judas : il vit un coursier avec un paquet à la main. Il ouvrit la porte. Le coursier se tourna vers lui.
– Vous le connaissez ? demanda-t-il en indiquant l’appartement du voisin. J’ai ce paquet pour lui et ça ne passe pas sous la porte. Je travaille pour une entreprise privée.
Il y avait peu de temps que le voisin était rentré de l’hôpital et il avait l’air serein et raisonnable. L’homme aux chats réfléchit un instant. Lui rendre service ne lui coûterait rien, tout le monde mérite une deuxième chance. Il expliqua au coursier qu’il n’était pas un ami proche du voisin mais qu’il acceptait de recevoir ce paquet en son nom.
– Je le lui donnerai dès que je le verrai, dit-il. Et signa le récépissé.
Il posa le paquet sur la table et n’eut pas besoin de regarder le nom de l’expéditeur. Il savait déjà que le colis provenait des États-Unis.
Pendant deux jours, l’homme se demanda ce qu’il devait faire. Une fois, il croisa son voisin, mais resta silencieux. Si je lui donne le paquet, il va replonger, se dit-il. Il aurait pu le jeter à la poubelle, mais il était dévoré par la curiosité. Enfin du nouveau, une émotion forte. Un soir enfin, il se décida à ouvrir le paquet. Enveloppé dans une infinité de couches de film transparent, il y avait un sachet en plastique fermé par une bande adhésive. À l’intérieur, une multitude de petits comprimés blancs de la taille d’un cachet d’aspirine. Il les sentit. Ils n’avaient aucune odeur particulière.
– Bon, j’essaie, dit l’homme. Et s’il m’arrive quelque chose, j’appelle Mabel et elle viendra à mon secours.
Il remplit un verre d’eau et avala un comprimé. Il s’assit dans un fauteuil, devant la fenêtre et observa la ville grise et humide.
Il reprit connaissance trois jours plus tard. Michino lui mordillait les doigts de pied. Rien n’avait changé dans l’appartement et l’homme ne conservait que la perception fugace du soleil qui se levait et se couchait, se levait et se couchait, se levait et se couchait. Mais il avait vu des choses incroyables, là, immobile dans son fauteuil. Il avait plus vécu pendant ces trois jours que pendant sa vie entière.
Il se leva, remplit de nourriture l’assiette de Michino et d’eau sa petite tasse. Il se prépara un thé, avala un autre comprimé et se rassit dans le fauteuil. Il ne retourna plus au travail. Ne répondit plus au téléphone, ne sortit plus de chez lui. Comme le chat s’ennuyait et le dérangeait, il l’enferma dans une cage pour canaris qu’il trouva sur la terrasse. Avant de prendre chaque comprimé, il lui donnait nourriture et eau.
Michino grandit ainsi dans sa cage jusqu’à devenir un chat énorme et gras. Il ne bougeait pas, sa peau et ses muscles s’incrustèrent dans les parois en fil de fer. Son pelage épais débordait entre les barreaux, de sorte que la cage et le chat paraissaient un cube velu et plaintif. L’homme aussi se mit à grossir. Il cessa de se raser et de se couper les cheveux. Il ne quittait plus son fauteuil un seul instant et ne mangeait que des pizzas qu’il commandait par téléphone. Il buvait de l’eau du robinet.
Cela dura presque un an.
Bien que minutieusement rationnés, il n’y eut bientôt plus de comprimés et l’homme ne savait plus quoi faire. Il se réveilla dans son appartement sale et trouva son chat changé en une horrible boule tuméfiée. Comment l’extraire de cette cage ? Impossible de le faire sortir par la porte où il était entré.
L’homme se leva, se déshabilla et se regarda dans le miroir. Il ne se reconnaissait pas. Il regarda la cage avec son chat. Michino ne miaulait pas. Sa respiration était un souffle rauque. L’homme chercha le téléphone pour appeler Mabel. Le numéro était encore présent dans sa mémoire, mais une voix enregistrée lui répondit qu’il n’était plus attribué. Mabel avait dû déménager. L’homme sortit sur le palier, frappa à la porte du voisin mystérieux, la porte s’ouvrit sur une fillette en pyjama qui le regarda effrayée et appela son papa, un homme jeune, aux lunettes rondes. Le voisin mystérieux avait lui aussi déménagé. L’homme aux lunettes rondes lui demanda de s’habiller sinon il allait appeler la police. Oui, oui, murmura l’homme aux chats, et il retourna dans son appartement. Au numéro du Centre d’assistance au suicide, une fille à la voix douce et mielleuse lui répondit. Il lui expliqua qu’il était sur le point de sauter par la fenêtre, la fille lui demanda son adresse et le supplia de ne pas le faire, de ne pas se tuer. L’homme attendit, nu sur le balcon. L’air froid lui hérissait la peau et agitait légèrement les poils parsemés et gris de sa poitrine. Un ciel orange se découpait entre les immeubles : l’homme ne savait pas si le jour commençait ou finissait. La ville paraissait tranquille, comme un dimanche. Au loin, on entendit un moteur de voiture accélérer.
Quand on frappa à la porte, il ouvrit sans demander qui c’était.
– Je ne me décide pas, leur dit-il. Je ne me décide pas à sauter.
Deux infirmiers le prirent par les bras et lui passèrent un peignoir en tissu éponge. Ils lui firent boire quelque chose, un liquide douceâtre et épais.
– Regardez, regardez ce que j’ai fait, dit l’homme. Qui pourra sauver mon petit chat, maintenant ? C’était le seul être au monde qui avait de l’affection pour moi.
Les deux infirmiers regardèrent la cage velue et tardèrent à comprendre de quoi il s’agissait. Ils échangèrent un regard. Le plus grand se précipita à la salle de bains et vomit.
– Ne vous inquiétez pas lui murmura l’autre en lui tapotant l’épaule. Tout va bien, tout va bien.
L’homme se laissa guider. Il tenait à peine debout.
– On va vous emmener dans un endroit sûr, dit l’infirmier. Mon collègue va s’occuper de votre chat.
– Michino va venir avec moi ? demanda l’homme.
– Non, pas maintenant, répondit l’infirmier. Maintenant il a besoin de soins. Plus tard, il y aura tout le temps pour ça. Vous voulez qu’on appelle quelqu’un en qui vous avez confiance ? Vous voulez qu’on prévienne quelqu’un ?
L’homme fit non de la tête.
– Je suis tout seul. Je n’ai personne d’autre que le chat.
Ils descendirent par l’ascenseur et l’infirmier le guida jusqu’à l’ambulance.
L’autre infirmier resté en haut chercha dans sa trousse une seringue qu’il remplit d’une dose létale de somnifère. Il l’injecta à Michino à travers les barreaux. Son visage était baigné de larmes. Lorsque le chat s’endormit, il prit la cage par la poignée, la sortit sur le palier et la déposa à côté des sacs-poubelle.
L’ambulance attendait, garée le long du trottoir, devant l’immeuble. L’infirmier monta et ferma la porte à double battant.
– C’est fait, dit-il à celui qui conduisait, et ils s’éloignèrent dans la ville, sirène hurlante.
Cette nouvelle est parue dans la revue argentine Pagina 12. Elle a été traduite de l’espagnol par François Gaudry.