Passager de la fin du jour

Le médecin avait reçu Rosane, après deux heures d’attente sur un banc. À côté d’elle patientait également une grosse femme d’une soixantaine d’années, l’air gêné, qui étouffait sa toux dans un mouchoir roulé en boule dans sa main. Sous le banc, un chat, allongé sur ses pattes recroquevillées, se léchait avec nonchalance. Blanc, le museau sombre, le chat relevait la tête de temps en temps et ses yeux verts zébrés de noir regardaient Rosane à travers les lattes de bois.

Le soleil tombait en oblique sur le feuillage d’un manguier, quelques mètres plus loin, à côté de voitures garées là et d’une ambulance à laquelle manquait une des roues avant, l’essieu posé sur un tréteau. Un arbre jeune qui portait néanmoins des mangues, petites encore mais déjà bien formées à l’extrémité des pédoncules verts. Rosane sentait, devinait que ces pédoncules étaient gorgés de sève, de résine. À travers cette masse de feuilles, presque comprimées les unes contre les autres, on avait la plus grande peine à apercevoir les branches noires du manguier. Certaines feuilles avaient des taches sombres, qu’on pouvait observer en revanche, du côté extérieur : des feuilles d’une couleur huileuse, qui allait du vert à un ton rouille ou rouge flamboyant.

Rosane voyait comme la lumière du soleil changeait de couleur en se reflétant sur le feuillage et, à force d’observer, elle avait fini par percevoir également, là derrière, au cœur du houppier, l’obscurité close, une noirceur de grotte. Suspendu, loin du sol, isolé en l’air, il se formait à l’intérieur un abri camouflé. Le regard attiré par ce point, Rosane s’était imaginé des insectes, des chauves-souris, elle avait installé là-dedans, tout au fond, un silence, avec des petits yeux brillants comme la braise dans l’obscurité, même lorsque midi brûlait dans le ciel.

Son cas n’avait rien de nouveau pour le médecin, après quinze ans de travail dans ce dispensaire. Un homme qui approchait la soixantaine, l’air fatigué, le visage contracté par des rides rougissantes qui venaient de derrière, de tous les côtés, et se concentraient en éventail autour des yeux et de la bouche. On devinait un paquet de cigarettes dans la poche de sa blouse. Le tissu blanc marqué de fines traces de cendre.

Il avait rapidement examiné le poignet de Rosane, maugréé entre ses dents, les lèvres tordues, et ce n’est qu’après qu’il avait observé ses traits : sur son très jeune visage, il avait vu deux cernes, les coins de la bouche affaissés, les os encore plus saillants sous la peau contractée par les frissons que provoquait la douleur au poignet. Le médecin avait pris la fiche sur la vieille table métallique, avait griffonné deux lignes à la hâte, regardé derrière lui, par-dessus son épaule, vers un coin de la salle à demi plongée dans la pénombre, à la recherche de quelque chose.

– Est-ce qu’on a de quoi plâtrer ici, aujourd’hui ? On va vous faire un plâtre tout de suite. Il avait jeté un œil vers Rosane. Cette bon sang d’usine, hein ? Il n’y a guère qu’en y mettant le feu…

À la fin, il lui avait dit de revenir lorsque le plâtre commencerait à flotter, car le bras devait désenfler sans tarder. Lui ou quelqu’un d’autre lui mettrait alors un nouveau plâtre à la place de celui-ci. Ce n’était pas formidable, mais on n’avait pas le choix. Sans plâtre, ils allaient renvoyer Rosane à ses gobelets et la forcer à rester à travailler, debout, jusqu’à ce que sa main durcie tombe par terre. Il avait ouvert un tiroir, farfouillé dans un tas de médicaments sous blister, choisi une plaquette de six et l’avait donnée à Rosane, elle devait en prendre un par jour jusqu’à la fin. Il lui avait également rédigé un certificat médical d’une écriture illisible, une feuille tamponnée et signée : deux semaines de plâtre. Il avait demandé à Rosane d’aller faire une copie qu’elle devrait conserver. Il avait répété : faire une copie et la conserver.

– Vous savez déjà ce qu’ils feront de vous à la fin, n’est-ce pas ? (Il avait regardé Rosane, plus lentement cette fois. Une espèce de sympathie, presque dénuée de chaleur, avait estompé les rainures jaunes, tremblantes, à l’intérieur de ses yeux.) Au moins, pour votre poignet, ça va s’arranger. Il suffit juste de ne pas arracher le plâtre et de ne pas le mettre sous l’eau, comme le font vos amis qui viennent ici, ces espèces de fous.

Rosane avait été renvoyée peu après les deux semaines du certificat. Ils avaient retenu comme autant d’absences les jours où elle n’avait pas travaillé avant qu’on lui plâtre le poignet. Ils avaient retenu le goûter qu’elle mangeait, les gants qui avaient meurtri ses mains, des toques en tissu qu’elle avait perdues, ils avaient retenu des gobelets qui s’étaient percés sur le tapis roulant, ils avaient retenu les chaussons, de la même couleur que les gobelets, dont les semelles s’étaient percées sur le sol chaud en fer – ils avaient retenu des minutes de retard, à l’embauche et au déjeuner, attrapées avec des pinces mathématiques, centime par centime, au long des quatre ou cinq derniers mois.

Sur le mur du service du personnel où Rosane était venue solder ses comptes, il y avait une grande affiche colorée. Elle évoquait un programme de protection d’un certain type d’oiseau de mer qui vivait sur une île déserte. Le programme était parrainé par l’usine de boissons rafraîchissantes, l’affiche arborait son logo – la silhouette d’une planche de surf traversée par un palmier en demi-cercle. Devant cette affiche, sous les longues ailes blanches de cet oiseau de mer, qui agrandissaient le ciel de la photo et adoucissaient l’horizon, Rosane avait reçu et signé les documents formalisant son licenciement.

Loin de s’en attrister, Rosane avait été soulagée de partir : avec le salaire qu’elle touchait pour ce travail, une fois effectués les prélèvements de rigueur, il ne lui restait guère que de quoi payer le bus et sa nourriture. Elle n’avait pas d’horaires fixes, était obligée de faire des heures supplémentaires à tout moment et sans percevoir la rémunération correspondante, il y avait sans arrêt des changements d’équipe inopinés, ce qui l’avait obligée à renoncer à ses cours : ses journées, à peine commencées, lui étaient dérobées une à une, en échange de trois fois rien. Qui plus est, une odeur de sirop ou d’huile épaississait en permanence l’atmosphère à l’usine, s’accumulait petit à petit au fond de son estomac et lui donnait constamment la nausée. Sans parler du bruit : elle rentrait chez elle avec la tête dans un tel état qu’elle devait rester les yeux fermés pendant quasiment une demi-heure, le visage enfoui dans son traversin. Même regarder la télévision, elle ne supportait pas.

Une fois le plâtre retiré, elle avait commencé à faire de la kiné dans un hôpital d’un autre quartier. Elle s’y rendait à pied pour économiser le prix du bus. La salle se trouvait dans un sous-sol un peu humide : une quinzaine de patients en même temps – jambe, épaule, genou, colonne vertébrale. Des boiteux, des tordus – ça en devenait comique : parfois, ils riaient les uns et les autres de voir rassemblée cette brochette d’estropiés. Couchée sur une planche froide, le bras retenu à un appareil à ondes courtes, Rosane attendait que les vingt minutes requises se soient écoulées, en observant les cartes que la moisissure dessinait au plafond. Une radio était allumée à l’autre bout du sous-sol et donnait des informations : la circulation routière, la Bourse, un braquage ici ou là, les conditions de vol dans les aéroports et les prévisions météo pour le lendemain dans les villes de tout le pays.

La kinésithérapeute, très jeune, originaire d’un autre État, avec une façon différente de prononcer la lettre s, voix basse et bouche toujours très rouge, avait convaincu Rosane de s’adresser aux avocats d’une certaine association. C’est gratuit, avait-elle dit. Vous avez le droit, avait-elle dit. Pour Rosane, le droit signifiait qu’elle devait reprendre quelque chose à quelqu’un – quelqu’un qui lui avait pris quelque chose.

Mais ça n’avait mené à rien, avait raconté Rosane à Pedro devant la télévision, après avoir changé de chaîne pour ne pas voir la tête de cette femme des spots publicitaires, sa silhouette tout en longueur, rayonnante, allongée sur une pelouse, une boisson rafraîchissante à la main. – Des cas comme le mien soumis à la justice, il y en avait des quantités, au tribunal on payait un employé pour empiler les dossiers de toutes les affaires dans un coin, avait expliqué Rosane. Ils m’ont dit que les piles atteignaient presque le plafond, quelqu’un était entré là-dedans et avait vu – vu les taches de moisissure sur les chemises cartonnées, même vu des araignées sur les dossiers, sur les murs, avait raconté Rosane. Et elle s’était blottie contre Pedro sur le canapé. Les deux bras autour de son cou, la tête enfouie avec force sous son menton, le corps oblique, tout recroquevillé, pour se trouver le plus près possible de lui.

Pedro avait pensé que ce désarroi soudain ne s’expliquait pas tant par les araignées, les toiles sur les dossiers empilés. Même si les araignées devaient tout de même jouer un rôle dans tout cela. En réponse, il avait doucement serré Rosane contre lui, des deux bras. Il avait senti ses os sous la peau chaude, lisse – os articulés dans plusieurs directions, recroquevillés, pliés, presque sur lui. Et à présent, dans le bus, un bras levé pour se tenir à la barre d’aluminium du plafond et l’autre autour de son sac contre sa poitrine, Pedro se demanda pendant une seconde si ces araignées sur les dossiers étaient grandes, petites ou tachetées, si elles portaient sur le corps des écailles ou plutôt un revêtement rappelant le cuir – coriace, comme disait l’auteur du livre qu’il portait dans son sac.

 

Ce texte est extrait du roman Passager de la fin du jour, de Rubens Figueiredo, à paraître chez Books éditions le 23 avril 2013. Il a été traduit par Dominique Nédellec.

Lever le voile sur une dictature

 

Né à Téhéran en 1973, Mana Neyestani a profité de l’émergence des journaux réformistes, en 1999, pour devenir dessinateur de presse. Après avoir été emprisonné pour l’un de ses dessins en 2006, il a fui le pays et vit désormais à Paris. Publiés sur des sites dissidents, ses œuvres en font l’un des porte-parole du mouvement vert apparu à la suite des élections contestées de 2009.  On peut également lire de lui Une métamorphose iranienne (Éditions çà & là, 2010).

 

Dans Tout va bien !, on trouve un dessin intitulé « Le dessinateur », illustration aussi poétique que tragi-comique du métier qui est le vôtre.

Mon but, en tant que dessinateur, est de faire réfléchir les gens, leur apporter un éclairage nouveau sur les choses. Je cherche à démasquer les dictateurs, lever le voile sur leur prétendue splendeur : ils se voient comme des monstres invincibles, mais ce ne sont que des clowns.

 

Les Iraniens vous connaissent surtout pour « La famille engagée », qui met en scène un foyer de la classe moyenne favorable au mouvement vert. Quel est le rôle de l’humour face à l’oppression ?

Je ne prétends surtout pas que ma famille représente l’ensemble de la classe moyenne iranienne, mais j’essaie d’être au plus près de ce que vivent mes compatriotes. Parfois, je reçois des messages de fans sur Facebook, qui me rappellent que le problème n’est pas seulement politique. Les conséquences sociales et économiques de la situation, celles des sanctions internationales, sont tragiques. Alors, les dessins sont comme une cuiller de sucre dans le thé, qui aide à faire passer l’amère réalité.

 

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« S’il te plaît, apprivoise-moi. »

 

Bon nombre de vos œuvres évoquent la privation de liberté et la frustration des Iraniens. Comme dans « Individualisme »…

J’ai fait ce dessin il y a cinq ou six ans, dans une série consacrée aux « -ismes » : racisme, pacifisme, masochisme… et individualisme. Certaines questions sont universelles. Partout, les gens veulent être libres, vivre leur vie comme ils l’entendent, être eux-mêmes. Dans une dictature, le régime nie votre individualité et votre subjectivité. Le système voit et organise la société comme un troupeau.

 

Et persécute les moutons noirs… À quel point est-ce important pour vous de rappeler la détresse des prisonniers politiques ?

J’ai moi-même fait de la prison. Je n’ai été condamné qu’à trois mois de détention, mais ce fut assez pour savoir ce que l’on ressent quand on est incarcéré. Les démocrates iraniens emprisonnés ont donné leur liberté pour leurs idées. C’est un très lourd tribut. Alors régulièrement, j’essaye de parler d’eux, pour rappeler leur existence au public.

 

Propos recueillis par Suzi Vieira

 

Et Rousseau créa l’empathie

Un an avant la publication du Contrat social, Jean-Jacques Rousseau connut un succès retentissant et international avec la parution en 1761 de Julie ou la Nouvelle Héloïse. Si les lecteurs modernes trouvent sans doute le roman épistolaire trop lent, ceux du XVIIIe siècle réagirent avec passion. Le sous-titre était, il est vrai, propre à exciter leur curiosité, car le récit médiéval des amours contrariées d’Héloïse et Abélard était encore bien connu. Philosophe et prêtre catholique du XIIe siècle, Pierre Abélard séduit son élève Héloïse et le paie au prix fort puisqu’il est castré par l’oncle de celle-ci. Séparés pour toujours, les deux amants échangent des lettres qui ont captivé les lecteurs à travers les siècles. L’engouement des contemporains de Rousseau semble à première vue partir dans une tout autre direction. La nouvelle Héloïse, Julie, tombe, elle aussi, amoureuse de son tuteur, mais elle abandonne Saint-Preux, qui est sans fortune, pour obéir à un père autoritaire qui entend la marier à Wolmar, un soldat russe bien plus âgé qui lui avait autrefois sauvé la vie. Elle surmonte sa passion pour Saint-Preux mais semble également avoir appris à l’aimer comme on aime un ami lorsqu’elle meurt en voulant sauver son jeune fils de la noyade. Rousseau entendait-il faire l’apologie de la soumission de son héroïne à l’autorité de son père et de son époux, ou entendait-il présenter le sacrifice tragique de ses désirs ?

L’intrigue, malgré ses ambiguïtés, ne peut expliquer à elle seule le torrent d’émotions qui a submergé les lecteurs de Rousseau. C’est leur capacité à s’identifier intensément aux personnages, notamment à Julie, qui les a touchés. Rousseau jouissant déjà d’une renommée internationale, l’annonce de toute nouvelle parution se répandait comme une traînée de poudre, en partie parce qu’il avait l’habitude d’en lire de longs passages à voix haute devant certains de ses amis. Voltaire qualifia cette nouvelle œuvre de « malheureux fatras », mais Jean Le Rond d’Alembert, qui a dirigé la rédaction de l’Encyclopédie avec Diderot, écrivit à l’auteur pour lui dire qu’il avait « dévoré » son roman. Il ajouta que Rousseau devait s’attendre « à trouver des censeurs dans un pays où l’on parle tant de sentiment et de passion et où on les connoît si peu ». Le Journal des sçavans reconnaissait que le roman n’était pas exempt de défauts et que certains passages étaient sans doute trop longs, mais concluait que seuls les cœurs froids pouvaient résister à ces « torrents de pathétique qui portent tant de ravage dans l’âme, qui arrachent si impérieusement, si tyranniquement des larmes si amères… ».

Des courtisans, des membres du clergé, des militaires et toutes sortes de gens ordinaires écrivirent à Rousseau pour lui décrire leurs sentiments, ce « feu qui dévore », les nuits passées « d’émotions en émotions, de bouleversements en bouleversements ». L’un de ces lecteurs raconte ainsi être arrivé à la mort de Julie « ne pleurant plus, mais criant, hurlant comme une bête ». Comme le fait remarquer un critique du XXe siècle à propos de ces lettres adressées à Rousseau, les lecteurs du XVIIIe siècle ne lisaient pas ce roman avec plaisir mais plutôt « avec fureur, délire, spasmes et sanglots ». La traduction anglaise fut publiée environ deux mois à peine après la parution en français ; dix éditions en anglais se succédèrent entre 1761 et 1800. Cent quinze éditions en français furent publiées sur cette même période afin de calmer la voracité d’un lectorat international francophone.

Le roman de Rousseau a ouvert l’esprit des lecteurs à une nouvelle forme d’empathie. Même si Rousseau a donné une certaine crédibilité à l’expression « droits de l’homme », les droits humains sont loin d’être le sujet principal de La Nouvelle Héloïse, davantage centré sur la passion, l’amour et la vertu. Ce roman a néanmoins encouragé le lecteur à s’identifier largement aux personnages et, ce faisant, l’a aussi encouragé à ressentir de l’empathie au-delà des différences de classe, de sexe ou de nationalité. Les lecteurs du XVIIIe siècle, comme d’autres avant eux, éprouvaient de l’empathie pour ceux qui étaient visiblement comme eux : famille immédiate, parents, membres de leur paroisse et, en règle générale, du même groupe social que le leur. Au XVIIIe siècle, les gens ont dû apprendre à éprouver de l’empathie pour les individus qui se situaient à l’intérieur d’un groupe aux frontières plus floues. Alexis de Tocqueville rapporte une histoire racontée par le secrétaire de Voltaire à propos de madame du Châtelet, qui n’hésitait à pas à se déshabiller devant ses domestiques, « ne tenant pas pour bien prouvé que les valets fussent des hommes ». Les droits de l’homme ne pouvaient avoir un sens qu’à partir du moment où les valets étaient effectivement considérés comme des hommes.

Les romans tels que Julie ou la Nouvelle Héloïse poussaient leurs lecteurs à s’identifier à des personnages ordinaires, qu’ils ne pouvaient par définition pas connaître personnellement. Ils éprouvaient de l’empathie pour les protagonistes, notamment pour l’héroïne et le héros, grâce à la spécificité même de la forme narrative. En d’autres termes, à travers l’échange fictionnel de lettres, les romans épistolaires apprenaient à leurs lecteurs rien moins qu’un nouveau comportement psychologique, jetant ainsi les bases d’un nouvel ordre social et politique. Dans les romans, les jeunes filles de la bourgeoisie comme Julie ou les servantes comme Pamela – l’héroïne éponyme du roman de Samuel Richardson (1) – deviennent égales voire supérieures aux hommes riches comme Mr. B, l’employeur et le séducteur de Pamela. Les romans entendaient montrer que tous les individus étaient fondamentalement semblables du fait de leurs sentiments intimes et nombre d’entre eux mettaient tout particulièrement en relief le désir d’autonomie. La lecture de romans créait donc un sentiment d’égalité et d’empathie grâce à l’adhésion passionnée du lecteur à l’histoire.

Est-ce une coïncidence si les trois plus grands romans psychologiques d’identification du XVIIIe siècle – Pamela (1740) et Clarissa (1747-1748) de Samuel Richardson, et La Nouvelle Héloïse (1761) de Rousseau – ont tous été publiés au cours de la période qui a immédiatement précédé l’apparition du concept de « droits de l’homme » ? Il va sans dire que l’empathie n’a pas été inventée au XVIIIe siècle. Ce sentiment est universel car il est ancré dans la biologie du cerveau et dépend de notre capacité physiologique à comprendre la subjectivité des autres et à imaginer que leur expérience personnelle est semblable à la nôtre (2). Les enfants atteints d’autisme, par exemple, ont le plus grand mal à décoder les mimiques et à les interpréter comme l’expression d’un sentiment. Ils ont en outre beaucoup de peine à admettre la subjectivité des autres et sont, pour cette raison, incapables d’éprouver de l’empathie.

Celle-ci s’apprend normalement dans la petite enfance. Si les caractéristiques biologiques des individus constituent une prédisposition fondamentale, chaque culture modèle à sa façon l’expression de ce sentiment. L’empathie ne se développe que grâce à l’interaction sociale, c’est pourquoi les formes de cette interaction en déterminent grandement l’expression. Au XVIIIe siècle, les lecteurs de romans ont appris à élargir les limites de leur empathie […] au-delà des limites sociales traditionnelles qui séparaient nobles et roturiers, maîtres et serviteurs, hommes et femmes, et peut-être aussi enfants et adultes. Ils en sont ainsi venus à considérer les autres – c’est-à-dire des individus ne faisant pas partie du cercle de leurs connaissances – comme leurs semblables, susceptibles d’éprouver les mêmes sentiments qu’eux. Sans ce processus d’apprentissage, l’« égalité » ne pouvait avoir de sens véritable et ne pouvait surtout avoir de conséquences politiques. L’égalité des âmes une fois montées au ciel n’a rien à voir avec l’égalité des droits sur la terre. Avant le XVIIIe siècle, les chrétiens étaient tout à fait prêts à accepter la première sans pour autant reconnaître la validité de la seconde.

Cette capacité de s’identifier à l’autre au-delà des frontières sociales a pu s’acquérir de plusieurs façons, et je n’affirme nullement que la lecture de romans soit la seule. Pourtant, celle-ci semble remarquablement pertinente, en partie parce que l’âge d’or d’un genre particulier – celui du roman épistolaire – coïncide avec la naissance des droits humains. Celui-ci connut une grande popularité entre les années 1760 et 1780 pour disparaître sans raison apparente à partir des années 1790. Des romans de toutes sortes avaient été publiés auparavant, mais c’est au XVIIIe siècle que le genre se développa véritablement, notamment après 1740 et la publication de Pamela de Richardson. En France, huit nouveaux romans furent publiés en 1701, cinquante-deux en 1750 et cent douze en 1789. En Grande-Bretagne, le nombre de nouveaux romans fut multiplié par six entre le début du siècle et les années 1760 : trente romans nouveaux parurent chaque année au cours de la décennie 1770, quarante par an au cours de la décennie suivante et soixante-dix par an pendant la dernière décennie du XVIIIe siècle. De plus en plus de personnes apprirent à lire et les romans n’ont pas tardé à raconter la vie de personnages ordinaires confrontés aux souffrances de l’amour, au mariage et aux diverses péripéties de l’existence. L’illettrisme avait reculé au point que les domestiques des grandes villes, hommes ou femmes, lisaient désormais des romans alors que ce genre de lectures ne s’était pas encore répandu dans les classes inférieures. Les paysans français, qui représentaient alors près de 80 pour cent de la population, n’en lisaient guère, lorsqu’ils savaient lire.

Malgré un lectorat limité, les héros et héroïnes ordinaires des romans du XVIIIe siècle, de Robinson Crusoé à Tom Jones [le protagoniste de Tom Jones, enfant trouvé par Henry Fielding], de Clarissa Harlowe à Julie d’Étanges, finirent par devenir des noms familiers, même parfois pour ceux qui ne lisaient pas. D’autres personnages, plus aristocratiques, comme Don Quichotte et la princesse de Clèves, si importants pour le roman du XVIIe siècle, cédèrent donc la place à des domestiques, des marins et des jeunes filles de la bourgeoisie (fille d’un nobliau suisse, Julie, elle-même, pouvait sembler issue de cette classe moyenne

[…]

Un Français anonyme, dont on sait aujourd’hui qu’il était prêtre, fit paraître en 1742 une lettre longue de quarante-deux pages dans laquelle il détaillait l’« avidité » avec laquelle ses compatriotes ont accueilli la parution de la traduction française de Pamela : « On n’entre point dans une maison sans y trouver un Pamela. » S’il affirme que le roman souffre de nombreux défauts, il avoue l’avoir « dévoré », métaphore communément associée aux lectures de ce genre. Il raconte la façon dont Pamela résiste aux avances de Mr. B, son patron, comme s’il s’agissait de véritables personnes et non de personnages de fiction. Il se retrouve happé par l’histoire ; il tremble lorsque Pamela est en danger et s’offusque lorsque les personnages aristocratiques tels que Mr. B agissent de manière indigne. Son choix de mots et la façon dont il s’exprime par répétitions renforcent l’impression de mainmise émotionnelle que suscite la lecture (3).

Le roman par lettres pouvait produire de telles réactions psychologiques parce que sa forme même rendait plus facile le développement des personnages et des caractères. Dans l’une des premières lettres de Pamela, par exemple, notre héroïne raconte à sa mère la façon dont son patron a décidé de la séduire :

« […] il me baisa deux ou trois fois avec une terrible ardeur. À la fin, je m’arrachai d’entre ses bras, et j’allais m’enfuir du cabinet, mais il me retint, et ferma la porte. J’aurais donné ma vie pour être libre. Il dit : Je ne te ferai point de mal, Pamela, n’aie pas peur de moi. Je ne veux point rester ici, répondis-je. Tu ne veux point rester, petite impertinente, reprit-il ? Sais-tu à qui tu parles ? Alors je perdis toute crainte et tout respect : Oui, monsieur, lui dis-je, je le sais ; je puis bien oublier que je suis votre domestique, lorsque vous oubliez ce qui convient à un maître. Je pleurais et sanglotais terriblement. Que tu es sotte, dit-il ! T’ai-je fait aucun mal ? Oui, monsieur, lui dis-je, vous m’avez fait le plus grand mal du monde, car vous m’avez appris à m’oublier moi-même, et ce qui me convient ; et en vous abaissant jusqu’à prendre des libertés avec votre pauvre servante, vous avez diminué la distance que la fortune avait mise entre vous et moi. »

Nous lisons la lettre en même temps que la mère elle-même. Aucun narrateur ni aucun guillemet ne vient s’interposer entre Pamela et nous. Nous ne pouvons nous empêcher de nous identifier à Pamela ni de faire avec elle l’expérience du possible effacement des différences sociales et de la menace qui pèse en même temps sur la maîtrise de ses sentiments.

Si cette scène n’est pas exempte de qualités théâtrales et si la lettre elle-même est bien adressée à la mère de Pamela, nous ne sommes pourtant pas au théâtre, car Pamela a tout le loisir de décrire en détail ses émotions. Plus loin, elle couche d’ailleurs longuement sur le papier ses pensées suicidaires après que ses projets d’évasion ont tourné court. Aucune pièce de théâtre ne pourrait s’attarder ainsi sur l’exploration de sentiments intimes qui s’expriment en général sur scène par les mots ou par l’action. Un roman de plusieurs centaines de pages permet de développer un personnage sur la durée et de le faire, qui plus est, de l’intérieur. Le lecteur ne se contente pas de suivre les actions de Pamela, il assiste également à l’éclosion de sa personnalité à mesure qu’elle écrit. Le lecteur devient Pamela tout en pouvant s’imaginer être l’un de ses amis comme un simple observateur.

 

Ce texte est tiré de L’Invention des droits de l’homme : Histoire, psychologie et politique, à paraître le 19 avril 2013 aux éditions Markus Haller. Il a été traduit par Sylvie Kleiman-Lafon.

Le silence de ma mère

Voici la bouche que je dois avoir contemplée à l’infini au berceau. Voici la bouche dont la gymnastique de caresses, de berceuses, de chuchotis m’a hissé à la surface si glissante des mots. Voici la bouche qui effeuille à présent sa langue, déshabille les mots voyelle après voyelle par petits souffles d’air, grincements de dents, lapements. Parfois elle marmotte de pleines bouchées dégoulinantes de bouillie, et je suis celui qui écoute, qui essuie avec un mouchoir la purée de mots sur son menton.

****

Ça commence… mais quand commence une telle chose, quels signes sont les premiers ? Ça commence par le mot livre, le mot qui ne lui revient pas, un après-midi où elle se tient devant ma bibliothèque et me demande quand je ferai encore un, euh, tu sais bien, un… comment dit-on, si j’en referais bientôt un – et elle pose l’une contre l’autre ses mains aux doigts tendus et les ouvre et les ferme. Si j’allais encore faire, allons, bon, écrire… un de ces comment-dit-on ? Elle donne un coup de coude à mon père : Dis-le, toi, tu le sais.

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Je pense : je dois aller m’asseoir juste en face d’elle, là où s’assied toujours mon père, elle verra alors qu’il y a quelqu’un. Il faut que j’approche mon visage du sien, je pense, pour que se dissipe ce brouillard opiniâtre dans ses yeux.

Je dis, je le dis si souvent ces derniers temps : Tu me reconnais, tu sais bien qui je suis, hein ?

Et elle hoche la tête et elle rit, et je demande : Marc est venu te voir ? Et elle hoche à nouveau la tête, oui dit-elle – le premier mot en un mois et demi. Et qu’est-il venu faire, Marc, vendredi ?

Elle hausse les épaules. Sais pas sais pas, dit-elle, et son visage se rembrunit et elle pleure.

Je prends sa main dans la mienne. Je demande : Allons, pourquoi pleures-tu ? Tu ne dois pas être triste, nous sommes ici, non ? À ce moment mon père entre dans la pièce. Elle le suit des yeux, de l’armoire à la table, elle ne le perd pas de vue un seul instant.

Je pense qu’elle sait beaucoup de choses, dit-il.

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Je constate que j’écris rien que pour entendre danser des phrases sans bafouillage dans ma tête. Pour faire chanter du rythme, de l’accélération, du ralentissement, des temps d’arrêt. Que je laisse tomber ces mots rien que pour pouvoir m’accrocher un bref instant en apesanteur au faîte d’une phrase et me balancer à des tirets, ces trapèzes de la syntaxe. Quel luxe que de bondir de liane en liane, comme un singe savant, dans des forêts tropicales de langage.

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À moins que ça n’ait commencé le jour où elle renonça à la chorale ? Elle qui ne ratait pas un seul jeudi ! Elle se disait enrouée, prétendait manquer de voix. Peut-être ne se sentait-elle plus capable de lire les notes, la dernière langue qu’elle avait apprise. Était-elle déjà malade quand elle s’irritait de nous voir débarquer à l’improviste, nous, mes frères, mes sœurs et leur progéniture ? Sa panique muette devant le buffet de la cuisine, parce qu’elle n’arrivait pas à dresser la table. Ses soudaines crises de larmes, généralement après avoir houspillé mon père. Ces pleurs qui, je le constate maintenant, devaient combler le manque croissant de mots. Mais nous ne prenions rien de tout cela bien au sérieux. Bah, ça passera, disions-nous. Vivement qu’elle soit finie, cette ménopause !

Que doit-on éprouver quand on voit le monde autour de soi perdre ses contours, tout ce réseau de langue, de mémoire du langage, tendu si imperceptiblement sur les choses qu’on ne le remarque que lorsqu’il se troue ? Est-ce qu’alors tout devient flou, ou au contraire de plus en plus net à mesure que se renforce l’indicible ?

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Il est devenu sa mémoire. De plus en plus souvent elle entre chez nous d’un pas hésitant, en se serrant toujours un peu plus contre lui. Ses phrases commencent à trébucher. Si elle s’empêtre dans ses cafouillages, elle lui fait les gros yeux. Si la réponse tarde à venir, les reproches pleuvent. Tu oublies vraiment tout ! peste-t-elle. Et s’adressant à moi : Il ne sait plus rien. C’est grave.

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Ce qui me frappe le plus chez elle, ce qui me cause le plus de tristesse, c’est son double silence. La langue a fait ses valises et a sauté par-dessus le bastingage du navire en perdition, mais un autre silence s’est installé en elle ou autour d’elle. Je n’entends plus la musique de son âme, l’aura existentielle qui l’enveloppait, cette tapisserie vibrante de récits et de symboles par laquelle elle s’est elle-même tissée dans le monde – ou inversement, a tissé le monde en elle.

Je suis très sensible à ce système global, cette toile, ce réseau qui constitue notre être et qu’à défaut de mieux je persiste à appeler notre âme. C’est la poésie subtile (le tragique, la beauté, la cruauté microscopique) que chaque vie concrète porte en elle et qu’elle arrive aussi, d’une manière ou d’une autre, à irradier sans mot dire. Les gens ont leur propre écho, j’ai du mal à l’expliquer. Je peux parfois entendre le bruissement de leur existence, des lambeaux de musique – qui sonnent bien ou pas – et en moi aussi retentit toute la fanfare humaine, tantôt harmonieuse et tantôt stridente.

Mais chez elle c’est à peine si j’entends encore quelque chose, parfois cette espèce de sifflement qui me frappa pour la première fois dans ma prime enfance la nuit où le château fut dévoré par un incendie. Je me rappelle avoir regardé la mer de flammes et m’être étonné, à mesure que nous approchions, de ne pas la voir se répandre en silence. C’était l’enfer que j’entendais mugir là en sourdine. Dans ces cavernes de feu et d’épaisse fumée, il y avait du verre qui se brisait, des poutres en feu qui crépitaient, des pierres qui éclataient et que sais-je encore. C’est un son similaire que j’entends à présent en elle : une douce lamentation de déclin généralisé, presque inaudible.

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Il lui fait des œufs brouillés. D’un cœur léger, il pose la poêle sur la table. Agacée, elle le regarde dans le blanc des yeux et secoue la tête en ronchonnant.

Tu sais bien que je n’aime pas les œufs brouillés, dit-elle. Je ne mange que des œufs miroir.

Les œufs miroir lui donnaient autrefois la nausée. Elle n’aimait que les omelettes.

Il repousse la poêle, fait deux œufs miroir et mange lui-même l’omelette.

Elle change, dit-il.

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Elle devient de plus en plus silencieuse. Les larmes remplacent de jour en jour les mots qui la fuient. Parfois ses lèvres remuent, les commissures de sa bouche tremblent, elle pousse de brefs soupirs. Il semble donc encore y avoir des pensées, mais sur d’autres longueurs d’onde, hors de la portée de mon tympan. Je l’imagine alors comme une de ces vieilles radios à galène qu’on trouvait autrefois chez les grands-parents. Je pense aux grésillements et aux sifflements et aux lambeaux de voix quand le bouton cherchait la bonne fréquence. Parfois elle semble désemparée, son cerveau semble tourner à vide – balbutiements, bredouillements, beaucoup de silences.

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Son moi disparaît. Ce quelque chose qui rend une personne si reconnaissable. Tout le répertoire d’habitudes, de façons de parler, de dormir, de marcher, de se tenir, tout change. Une sorte de créature hybride émerge d’un ensemble de traits et de comportements que j’associe à elle dans mon souvenir, et d’une série d’autres, qui sont inconnus et déconcertants, comme si une conscience parasitaire se chrysalidait dans sa chair.

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Puis il y a les après-midi que nous passons à table en faisant de notre mieux pour ne pas perdre patience tandis qu’elle s’empêtre pour la énième fois dans une phrase. Je peux presque voir trébucher les phrases sur ses lèvres. Des ruines verbales, des décombres grammaticaux jonchent la nappe, éparpillés autour de ses mains.

Oui, c’est ça, dit-elle chaque fois que nous terminons la phrase pour elle – comme on achève un cheval boiteux.

Mon père me regarde avec un froncement significatif des sourcils.

Ce n’est qu’un début, dis-je tandis qu’elle est à la salle de bains. Je me suis promis de ne jamais lui donner de faux espoirs, mais j’ai l’impression de m’entailler la chair au couteau et d’enfoncer ce même couteau en lui, dans sa mélancolique chair paternelle.

Des après-midi emplis de banquises de silence, d’icebergs de silence, tandis que je pense : si je pouvais, ne serait-ce qu’une fois encore, l’entendre dire des banalités quotidiennes.

Tu veux du café ?

Tu as faim ?

Tu restes bien manger avec nous ce soir, n’est-ce pas ?

 

Ce récit est tiré de Psaumes balbutiés. Livre d’heures de ma mère, à paraître le 10 avril aux éditions Fayard. Il a été traduit par Marie Hooghe.

Hitler, sacré farceur !

Le journaliste Timur Vermes n’est pas le premier à imaginer qu’Hitler a survécu à la Seconde Guerre mondiale. Mais il est le premier à vouloir faire rire sur le sujet. Par une chaude journée d’août 2011, on ne saura jamais pourquoi ni comment, le Führer se réveille sur un terrain vague du centre de Berlin. Il s’étonne d’entendre le chant des oiseaux au lieu des bombardements. Et part à la recherche de son fidèle lieutenant, Martin Bormann, qui doit bien avoir une explication. Ce faisant, il tombe sur trois jeunes qui jouent au ballon. « Jeune hitlérien Ronaldo, demande-t-il à l’un d’eux, dont l’uniforme n’a rien de réglementaire, où est la rue la plus proche ? »

La nouvelle de cette incroyable réapparition ne tarde pas à se répandre. On pourrait croire que l’heure du jugement, auquel Hitler a échappé en se suicidant, a enfin sonné. Pas du tout : il devient une sorte d’acteur comique, une star de la télé. Son émission, dans laquelle il s’exprime on ne peut plus librement, bat des records d’audience.

« Hitler se retrouve dans une société qui a fait des plaisanteries à son propos un signe de discernement – et sans doute aussi un moyen d’évacuer un passé pesant », écrit Cornelia Fiedler dans le Süddeutsche Zeitung. Le problème, c’est qu’à force de rire d’Hitler, on finit par rire avec lui… Car le personnage n’est pas antipathique. Quand il se fait passer à tabac par des néonazis, sa popularité atteint même des sommets. Cette ambiguïté est au cœur du roman, raconté à la première personne et qui plonge le lecteur dans la conscience du « héros ». À ceux qui pourraient l’accuser de « banaliser le mal », Vermes répond que le fait de considérer Hitler uniquement comme un monstre est réducteur, et revient à ne pas assumer sa propre responsabilité : « On ne devient pas criminel de masse tout seul, explique-t-il dans un entretien au Süddeutsche Zeitung. Des millions de personnes ont suivi ce leader parce qu’ils le trouvaient formidable. Les gens n’élisent pas des fous, mais des individus qui leur plaisent et qu’ils admirent. Les médias ne nous montrent que le monstre en Hitler et ses électeurs de l’époque passent pour des idiots. Cela nous rassure : convaincus d’être aujourd’hui plus malins, nous pensons que jamais nous n’élirions un tel individu. Ce que j’ai voulu montrer c’est que Hitler pourrait réussir de nos jours – mais qu’il s’y prendrait différemment. »

Vermes a su toucher la corde sensible d’un pays que son histoire obsède, et le livre connaît un succès retentissant outre-Rhin. Sorti à l’automne, il est en tête des ventes depuis des semaines. Fin février, il en était à sa dixième réimpression. Avec près de 500 000 exemplaires vendus, auxquels il faut ajouter 140 000 livres audio.

La magie des rêves

Où passent les frontières entre la réalité et le rêve, le vécu et l’imaginé, le connu et l’ignoré ? Ces énigmes vertigineuses passionnent l’un des meilleurs écrivains espagnols, Cristina Fernandez Cubas, nouvelliste et romancière attirée depuis toujours par l’univers fantastique cher aux grands conteurs, Grimm, Andersen, Lewis Carroll ou Edgar Poe. Dans son dernier livre, publié sous un nouveau nom de plume, Fernanda Kubbs, elle met en scène une jeune journaliste, Isa, chargée d’écrire sur une magicienne. Réduite par sortilège à une taille minuscule, l’héroïne se retrouve pendant quelques jours à l’intérieur d’une boule de cristal.

C’est pour elle, écrit El País, « le début d’un voyage et d’une expérience initiatique » qui conduisent le lecteur de ce roman à double fond vers cinq personnages extravagants – deux jumelles, un antiquaire, un marchand, un gitan – et autant d’histoires fabuleuses, qui rendent hommage au passage à Shéhérazade, Don Quichotte ou Sherlock Holmes. Une manière pour l’auteur de nous rappeler le pouvoir magique des mots, jeteurs de sorts. 

Meilleures ventes en Slovaquie – Foule sentimentale

1 Najedzte sa do štíhlosti (« Mincissez en mangeant »), d’Antónia Macingová, OTA

Gorila (« L’affaire Gorille »), de Tom Nicholson, Vydavatel’stvo Dixit

Žiadne prudké pohyby (« Pas de mouvement brusque »), de Maxim E. Matkin, Slovart

Uzol (« Le nœud » ), de Dominik Dán, Slovart

Cinquante nuances de Grey, de E. L. James, XYZ

Tá druhá (« L’autre »), de Tána Keleová-Vasilková, Ikar

Kožené srdce (« Cœur de cuir »), de Dominik Dán, Slovart

L’Héritage, de Christopher Paolini, Vydavatel’stvo Fragment

Sushi v dushi (« Des sushis dans l’âme »), de Denisa Ogino et Eva Urbaníková, Evitapress

10  Le Bonhomme de neige, de Jo Nesbo, Ikar 

Source : librairie en ligne Martinus.

Il a suffi de quelques années pour inverser la tendance en Slovaquie. Dans les années 1990 et au début des années 2000, les traductions d’auteurs étrangers, enfin autorisées, envahissaient les librairies, ne laissant aucune chance aux écrivains du cru, qui se consacraient encore entièrement aux thèmes du communisme et de l’histoire. Puis la production slovaque s’est diversifiée. Des auteurs à succès sont apparus, au point de rafler l’an dernier huit des dix meilleures places sur la liste des ventes de la librairie Martinus.

Parmi eux, de nombreuses représentantes du roman dit « pour femmes », un genre à part entière qui fait florès. Tána Keleová-Vasilková est à l’origine de cette vogue. Auteure de vingt-quatre livres, elle a vendu plus d’un million d’exemplaires. Son dernier roman en date, « L’autre », traite de l’infidélité. Et du quotidien, de la famille, de ces femmes qui peinent à affronter leur destin, de ces hommes en quête d’un bonheur nouveau… Vingt-quatre livres et toujours les mêmes thèmes qui continuent d’inspirer des dizaines d’émules, comme Eva Urbaníková. Avec « Des sushis dans l’âme », elle a coécrit la biographie de Denisa Ogino, une Slovaque dont le mariage avec un Japonais s’est heurté à l’écueil de l’incompréhension culturelle. « Les femmes dévorent ce genre d’ouvrages pour se sentir moins seules, constater que tout le monde a des problèmes, et que, souvent, tout finit par s’arranger », explique Urbaníková au quotidien Sme.

Maxim E. Matkin s’inscrit dans cette lignée. « Pas de mouvement brusque » est léger, distrayant, rempli d’intrigues sentimentales, d’émotions (celles de deux jumeaux fiers-à-bras et finalement pas si forts que cela)… Sans oublier un soupçon d’érotisme.

La concurrence est donc rude pour Cinquante nuances de Grey, pourtant l’un des rares livres étrangers à tirer son épingle du jeu dans ce paysage éditorial où les auteurs locaux triomphent.

C’est ainsi qu’un journaliste slovaque (certes également canadien), Tom Nicholson, domine le domaine des essais (en troisième place sur la liste), avec « L’affaire Gorille », un scandale politique qui bouleversa Bratislava l’an dernier. Côté polar, Jo Nesbo est largement devancé par Dominik Dán et ses enquêteurs, lancés sur les traces du tueur d’un militaire dans les années 1980 (« Le nœud »), et de celui d’un haut fonctionnaire durant la Seconde Guerre mondiale (« Cœur de cuir »). Symbole s’il en est de la normalisation éditoriale slovaque, la première place revient à « Mincissez en mangeant » de la pulpeuse Antónia Macˇingová, qui vous explique comment ressembler aux héroïnes de vos romans pour femmes préférés.

Caroline Vigent est journaliste. Elle a étudié pendant deux ans les littératures allemande et tchèque à l’université Charles de Prague.

L’art de faire parler les cadavres

Qui, mieux qu’un ancien médecin légiste, peut nous raconter ce qui se passe chez les morts ? L’oreille tendue vers l’au-delà, l’auteur rapporte ce qu’il « entend » des cadavres qu’il manipule quotidiennement. Dans ce thriller, Qin Ming nous convie en effet, à travers une vingtaine d’enquêtes criminelles effectuées durant ses sept dernières années d’exercice, à ses autopsies. « J’ai rassemblé dans chaque histoire des éléments tirés de plusieurs crimes différents, mais tout est vrai », confie l’auteur au China Daily. Un scalpel en guise de plume, « l’âme peuplée de fantômes », il « nous fait ainsi entendre le bruit des cadavres froids et explore les limites de la conscience humaine, à en faire frémir d’horreur ses lecteurs », résume le quotidien Shenghuo Ribao.

Merci la vie !

Tous les deux ans à peu près, le philosophe britannique John Gray publie un ouvrage qui attire des légions d’admirateurs et de détracteurs. C’est encore le cas avec ce livre où figurent les thèmes chers à l’auteur : la vie n’a aucun sens, dans les deux acceptions du mot, ni signification, ni direction ; le progrès n’existe pas ; le malheur de l’homme tient à ce qu’il cherche à nier son animalité. Gray combat l’illusion de la « téléologie », cette doctrine qui postule que l’humanité tend vers une finalité accessible par des voies laïques ou religieuses. À la quête de cette illusion, « qui a coûté la vie à soixante millions d’êtres humains, dans la seule Union soviétique », Gray oppose « un mysticisme sans Dieu » exhortant à une «  gratitude contemplative » envers la vie. 

Les petits marchands de prose de Bombay

Au moment où les feux passent au rouge, au carrefour d’Haji Ali à Bombay, le garçon affalé contre le garde-fou se redresse prestement. Yacoub Sheikh n’a que 12 ans, mais il sait qu’il a quarante-cinq secondes seulement pour gagner un peu d’argent. Brandissant sa marchandise, il se précipite sur une BMW noire et sa voix éraillée de préado s’adresse à la femme à l’intérieur : « Cinquante nuances de Grey ? »

Bombay s’est longtemps enorgueillie de sa tradition littéraire – les bibliothèques, les revues et autres sociétés de poésie prospéraient ; les livres étrangers, aussi difficiles à trouver et hors de prix fussent-ils, faisaient fureur. C’est dans ce paysage économique défini par la rareté que les pirates de livres ont fait leur entrée, aux alentours des années 1970.

À l’origine, ces entrepreneurs littéraires ne produisaient guère que des exemplaires chichement reliés, dont les pages se détachaient quand elles ne manquaient pas. Les romans populaires se vendaient bien, tout comme les livres de recettes américains et les ouvrages de couture asiatiques. Il fallut attendre les années 1990 pour voir pirater les bestsellers ; aujourd’hui, ce sont eux qui dominent le marché noir, où ils sont vendus moins de la moitié du prix officiel. (Ne le dites pas à E. L. James, mais la femme à la BMW a acheté la trilogie complète des « Cinquante nuances » pour moins de 8 euros.) Les livres attendus avec impatience comme la série des Harry Potter sont souvent disponibles le matin même de leur sortie mondiale. Résultat, les livres que l’on trouve le plus facilement ces temps-ci à Bombay ne sont pas achetés dans les librairies mais à l’extérieur, où des gamins vendent à la criée des formats de poche mal brochés.

Depuis qu’il se trouve des gosses pour vivre dans les rues de Bombay, il se trouve des gosses pour y travailler, comme vendeurs de babioles ou de talismans. La ville compte des milliers d’enfants des rues, mais seuls quelques élus parviennent à vendre des livres. Ce sont des mômes comme Yacoub, qui habite avec sa famille au sein de ce qu’il peut appeler un foyer, même si la maison a été bricolée à même le trottoir avec des tiges de bambou et des bâches de récupération. Ces enfants-là sont des vendeurs très appréciés, car on les juge plus fiables que les membres des gangs qui vivent loin de toute autorité parentale. Un seul livre valant plusieurs poignées de colifichets, les fournisseurs, qu’on appelle les « seths » (« patrons »), chérissent plus que tout la loyauté. Et recrutent uniquement des garçons. « Ils se faufilent rapidement au milieu de la circulation, et ils peuvent porter bien plus de livres », m’explique Ganesh, un seth que j’ai rencontré au carrefour d’Haji Ali. Ganesh, connu par son seul prénom, n’a que 19 ans mais déjà quinze garçons sous ses ordres.

Les patrons comme lui préfèrent les enfants camelots aux adultes car ils se satisfont de modestes gains, et font exactement ce qu’on leur demande. Vendre au milieu du trafic est également considéré comme un travail de débutant. Après avoir esquivé les bus qui roulent à toute allure pendant quelques années, et subi les blessures qui vont avec, les enfants colporteurs accèdent classiquement à un boulot plus sûr comme marchands de fruits ou de fleurs pour les temples. Les plus ambitieux deviennent seths, et font à leur tour travailler un groupe de gosses comme on les a fait travailler eux-mêmes.

L’Inde possède des lois contre le travail des enfants et contre la violation du copyright, mais elles sont de toute évidence superbement ignorées. À vrai dire, la plupart des ventes de livres piratés ont lieu aux carrefours ou sur les quais de gares, au vu et au su de la police. Les agents disent que leur mission ne consiste pas à rafler les enfants qui travaillent ou à faire la chasse aux « patrons ». Ganesh reconnaît, comme plusieurs autres seths, les payer. « Je sais que j’enfreins la loi, me confie-t-il. C’est à ça que servent les pots-de-vin. »

Le travail des enfants et la copie de livres ont autre chose en commun : ce sont, en Inde du moins, des activités socialement admises. Les mineurs ne travaillent pas seulement dans la rue, pour des fournisseurs louches ; ils font aussi la cuisine et le ménage dans les familles de la classe moyenne. Et si certains lecteurs indiens répugnent à l’idée même de roman piraté, ce n’est pas le cas de la majorité. Il est coutumier de regarder des DVD illicites de films hollywoodiens ou de télécharger de la musique américaine sur des sites de partage de fichiers. Et d’en parler aussi ouvertement que si c’était légal. Les étudiants achètent même aux marchands ambulants de coûteux manuels de médecine ou de technologie. Si l’achat de livres piratés était autrefois justifié par la rareté, il l’est aujourd’hui par l’abondance : il est bien plus facile, à Bombay, de trouver un étal d’ouvrages clandestins qu’une librairie ou une bibliothèque.

Certains auteurs indiens ont une vision également originale du piratage de leurs œuvres, où ils voient le sceau de la popularité. En privé, ils confient volontiers que rien n’est plus excitant que de dénicher ses propres romans auprès des vendeurs ambulants.

Le vrai problème, cependant, n’est ni la corruption, ni ce consentement de la société, mais la pauvreté. Une fois qu’un enfant des rues connaît l’ivresse que l’on éprouve à dépenser son propre argent, il est difficile de le convaincre de l’intérêt qu’il aurait, sur le long terme, à troquer le travail rémunéré contre le travail scolaire. Les vendeurs paient à leurs seths la somme de 100 roupies (environ 1,50 euro) par livre ; tout ce qu’ils gagnent au-delà, c’est du bénéfice. Yacoub vend au moins trois ouvrages par jour, engrangeant au bas mot 300 roupies pour lui-même. C’est plus que l’argent rapporté à la maison par son père plombier. Kishor Bhamre, directeur adjoint de l’ONG éducative Pratham l’explique : « Pour inciter les enfants des rues à fréquenter l’école, il est indispensable de leur montrer que l’argent n’est pas forcément synonyme de vie agréable. Et que, de toute façon, ils ne peuvent jamais garder les sommes qu’ils gagnent. Les enfants plus âgés les brutalisent pour le leur prendre, les parents le leur arrachent, il est volé. »

Triste ironie de l’histoire, les meilleurs vendeurs de ce commerce clandestin ne comprendront jamais pleinement la valeur de leur marchandise. Ils peuvent débiter à toute allure le titre des livres et le nom des auteurs à succès. Mais, faute d’aller à l’école, ils ne savent pas lire et ne voient pas la différence entre les livres et tout ce qu’ils ont pu vendre – boîtes de kleenex ou sachets d’oranges. Le plaisir, la magie même de la littérature, qui façonne tant de lecteurs avides dans l’enfance, qui définit ce que nous sommes et ce que nous faisons de notre vie, est hors de leur portée. Yacoub en est atrocement conscient : « J’ai grandi avec les romans, mais je n’en ai jamais lu un seul. »

Il lui reste à comprendre que les enfants comme lui sont la partie émergée d’une activité illicite qui, pour le reste, avance masquée. On en sait si peu sur l’étendue du phénomène que les derniers chiffres officiels sur le coût du piratage pour l’édition indienne datent de 1999 – on estimait que 20 à 25 % des livres vendus dans le pays étaient piratés. De fait, le jeune homme qui apporte les livres est le seul autre adulte de son réseau que Ganesh ait jamais rencontré en chair et en os. « Lorsque mon seth a pris sa retraite, il m’a donné trois numéros de téléphone mobile, explique-t-il. Quand j’ai besoin de passer une commande, j’appelle l’un de ces numéros, et un garçon de course vient chez moi avec cinquante livres. Je n’ai pas mon mot à dire sur ce que nous vendons. On me dit :  “Ces romans font un tabac cette semaine, écoule-les rapidement”, et c’est ce que je dis à mes gars. »

Ganesh ne se soucie pas davantage de morale. À ses yeux, vendre des ouvrages piratés n’est ni une question de commerce ni une question de livres. C’est une question de survie. « Mon estomac ne connaît pas la différence entre un original et une copie », dit-il. Ce n’est pas Yacoub, qui est avec tant d’autres enfants des rues la clé de voûte du secteur, qui le contredirait. Son père n’est pas toujours dans les parages, et sa mère, dit-il, est folle : « Si on la prend au mauvais moment, elle hurle des jurons qui vous couvrent de honte. Je lui donne la moitié de ce que je gagne pour acheter du thé et du tabac à mâcher, ce qui lui fait oublier de jurer comme un charretier. Je ne lui demande qu’une chose, ne pas toucher à mes livres. Mais je ne prends pas de risque. La nuit, je dors avec. Je m’en sers comme oreiller. »

 

Cet article est paru dans le New York Times du 4 janvier 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.