Leçons afghanes

Après le succès du Dernier Moghol, le brillant historien britannique William Dalrymple impose un superbe « Retour d’un roi », l’histoire de la sanglante et stupide invasion de l’Afghanistan par les troupes de Sa Majesté (en 1839). Cent soixante-dix ans plus tard, l’affaire résonne douloureusement, au moment où les armées occidentales sont contraintes de quitter piteusement ce pays à nouveau ravagé. En deux mots, l’Angleterre, qui s’inquiétait à tort de visées russes sur l’Inde, décide d’occuper militairement ce corridor désolé, qui abritait il est vrai, à Kaboul, le plus grand marché d’Asie centrale. Le roi Dost Mohammed déposé et remplacé par un pantin, son fils Akbar réunit les chefs de tribu et prend la tête d’une rébellion. L’hiver 1842, l’armée britannique est décimée et les civils qui l’accompagnaient massacrés. L’été suivant, les Anglais organisent un raid de représailles, détruisant et brûlant tout sur leur passage. Après quoi le roi déchu est rétabli sur le trône. Il régnera pendant plusieurs décennies. L’histoire a souvent été racontée mais Dalrymple y ajoute son brio et l’exploitation de sources afghanes jusqu’à présent négligées. Le livre fait l’objet d’une quasi-ovation dans la presse britannique. Seul Philip Henscher, qui a écrit un roman sur cet épisode, émet quelques réserves dans The Spectator, faisant observer qu’il manque encore aux historiens l’exploitation des sources russes.

Un journaliste en quête d’harmonie

Alan Rusbridger est un journaliste très occupé. Pourtant, pendant dix-huit mois, le rédacteur en chef du Guardian s’est lancé un défi singulier : apprendre la Ballade n° 1 en sol mineur, op.  23, de Frédéric Chopin, l’une des pièces les plus difficiles du répertoire pour piano. Au petit matin, avant de rejoindre sa rédaction et d’être assailli par l’actualité du jour et les mille tracas d’un journal qui, comme tant d’autres, peine à survivre, il s’assied sur son tabouret pour se livrer au plaisir douloureux de la discipline pianistique. Et il note ensuite dans le détail les progrès et reculs de son aventure artistique. Ces Mémoires sont publiés sous le titre un rien facétieux de Play It Again (« Rejoue-le »), référence amusée à la célèbre réplique faussement prêtée à Humphrey Bogart (il avait seulement dit : « Joue-le »), dans Casablanca. Rusbridger, adulte, « rejoue » au piano, comme dans l’enfance ; et il « rejoue » Chopin, jour après jour, pour le maîtriser.

Le livre est aussi en partie un témoignage professionnel où sont consignés les divers événements survenus pendant cette période dans la vie du Guardian et de son patron. Il en résulte, note Iain Burnside dans l’Observer (un titre du même groupe que le Guardian), « un mélange unique de reportage politique et musical, qui mêle des méditations sur l’art du piano et des réflexions sur la révolution technique subie par l’industrie de la presse ». Ici, Rusbridger se demande quel doigt il devrait utiliser pour mieux jouer telle octave ; un peu plus loin, il raconte les démêlés du journal avec Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks. « Le travail quotidien frénétique de Rusbridger contraste avec la lenteur de sa progression pianistique », ajoute l’Observer.

Aucun triomphalisme dans cette lutte d’un « amateur contre l’impossible » – sous-titre donné au livre –, se réjouit Lucy Kellaway dans le Financial Times. « Cette histoire est celle d’un homme déterminé à réaliser quelque chose de diaboliquement difficile et d’entièrement inutile, ou presque. Et qui a le courage, chaque jour, de défier l’échec. » Pour mieux apprendre, Rusbridger va à la rencontre des plus grands pianistes, Daniel Barenboïm, Alfred Brendel, la Japonaise Noriko Ogawa, et bien d’autres. Presque tous ont appris la fameuse ballade dans leur jeunesse : « C’est un morceau auquel se frottent les futurs artistes dans leur adolescence, ironise l’un d’eux. Plus tard, ils cherchent surtout à l’éviter. » Pour Rusbridger, vient enfin le moment où il joue son morceau, du mieux qu’il peut, dans une salle où se retrouvent les proches. La qualité de l’exécution importe alors beaucoup moins que celle du voyage intérieur accompli pour en arriver là. 

La nouvelle révolution du droit

La dérégulation du capitalisme mondial annonce-t-elle « la fin du droit moderne » ? Selon l’éminent juriste et ancien communiste italien Stefano Rodotà, il s’agit, au contraire, d’une chance fantastique à saisir. Selon lui, explique Marco Berlinguer dans Pubblico, « la lutte pour les droits est le seul authentique grand récit de ce millénaire » puisque, partout dans le monde, les « citoyens globaux » témoignent d’un « irrépressible besoin de se réapproprier des droits confisqués par les États ».

Il est donc temps de « révolutionner la citoyenneté » et de fonder un droit « post-bourgeois, centré sur le principe du bien commun plutôt que sur celui de la propriété ». De récents mouvements sociaux italiens, note Berlinguer, confirment cette thèse. Témoin les luttes contre la privatisation de l’eau, qui avaient pour slogan « l’eau, un bien commun », alors même que les gouvernements italiens, « celui de Monti, comme les précédents, considèrent ces droits comme un luxe en temps de crise ». Dans La Repubblica, le philosophe Roberto Esposito affiche son scepticisme à l’égard de cette illusoire primauté du droit que prône Rodotà. C’est faire un peu trop bon marché de la politique : « L’affirmation de l’universalisme des droits passe par le conflit, et la négociation, avec ceux qui le nient. »

Dieu pour argent comptant

Comment expliquer l’attrait que suscite l’Église de Scientologie ? Pour tenter de répondre à cette question qui l’obsède, Lawrence Wright, journaliste au New Yorker et prix Pulitzer 2007, a interrogé quelque 200 adeptes de l’Église – actuels ou anciens – dont son plus virulent apostat, le cinéaste Paul Haggis, qui en fut membre pendant trente-quatre ans.

Mais ce n’est pas la réponse à cette question du « processus de la foi », comme l’appelle Wright, qui fait la force de l’ouvrage – « il avait mieux pénétré les logiques de pensée d’Al-Qaïda » dans son précédent livre, note Janet Maslin du New York Times. C’est plutôt la qualité exceptionnelle d’une enquête qui alimente un réquisitoire implacable, même s’il est formulé avec d’infinies prudences de langage pour prévenir les assauts d’un contingent d’avocats mobilisé par une Église que The Economist qualifie de « secrète, ombrageuse et procédurière » (voir l’article publié par Books en mai 2012 et le droit de réponse publié en juillet 2012). À tel point que l’éditeur britannique pressenti a finalement préféré s’abstenir par crainte des tracas. L’auteur raconte en effet les diverses formes de harcèlement mises en œuvre par l’Église contre ceux qui ont osé la quitter : visites d’intimidation, piratage des comptes bancaires, surveillances et filatures.

Son plus célèbre apôtre, l’acteur Tom Cruise, fut lui-même, rappelle le Los Angeles Times, l’objet d’un chantage de la part de l’Église, qui « a pratiquement emprisonné quelques-uns de ses fidèles », comme le souligne Charles McGrath dans le New York Times. Quant aux fidèles jugés déloyaux ou trop tièdes, ils subissent pendant des mois toute une gamme d’humiliations dans un centre de « réhabilitation », précise The Economist. Les membres de l’Église ont pourtant, rappelle The Observer, versé des petites fortunes – jusqu’à 300 000 dollars, selon Wright – pour y entrer et surtout pour progresser ensuite dans sa hiérarchie. « J’aimerais lancer une religion, avait déclaré Hubbard à la fin des années 1940. C’est là que se trouve l’argent. »

Mission accomplie : l’ancien auteur de science-fiction, inventeur d’une « doctrine » où les humains sont les incarnations d’âmes immortelles envoyées en exil sur la Terre par un lointain tyran intergalactique, a réussi à inspirer durablement les disciples obéissants et prosélytes d’une nouvelle religion. Grâce à son charisme, son culot et son bagout. Ce que Wright résume ainsi : « Il était audacieux. Il était fantasque. Il pouvait facilement inventer un univers complexe et plausible. Mais c’est une chose de rendre un univers crédible, une autre d’y croire vraiment. Là est toute la différence entre l’art et la religion. » La fortune de l’Église est aujourd’hui estimée à un milliard de dollars, sans compter son capital immobilier.

Un drôle de « roman »

Nous allons encore prononcer une banalité mais, bon Dieu, l’Européen moyen exerce de moins en moins de charme. Il nous paraissait si profond, si subtil, si libre. Pas comme nous et, surtout, pas comme nos parents… Eh bien, j’ai lu le livre d’Emmanuel Carrère sur Limonov. C’est comme ça qu’il s’appelle : Limonov [lire « Russie : L’État-mafia, Books, novembre 2011].

Oui, Carrère a écrit un livre très alerte et, dans l’ensemble, captivant. Le plus intéressant, c’est la voix de Carrère lui-même, ses observations personnelles, au-delà de Limonov. Pour cela, les trente premières pages sont les plus fortes.

Plus loin, on passe à l’exposé parfois presque mot pour mot des livres de Limonov lui-même (au début en détail, ensuite sur un rythme de plus en plus précipité) ; ce que tout lecteur d’Edouard Benjaminovitch trouvera, évidemment, un peu pesant.

Carrère s’obstine à qualifier son livre de « roman » bien que, par la forme, il s’agisse d’une biographie tout à fait traditionnelle – rien ici qui rappelle la fiction. Mais on comprend pourquoi Carrère le fait. Il se trouve qu’en composant son ouvrage, il n’a fait aucune distinction entre le héros lyrique des livres de l’écrivain Limonov – et l’homme concret, de son vrai nom Edouard Savenko.

Ne doutant de rien, Carrère emplit son récit d’épisodes des romans de Limonov, les faisant d’une façon ou d’une autre passer pour des événements réels. Afin de ne pas porter la responsabilité de tout cela, il fallait appeler le livre « roman » – et le tour est joué. Il agit avec moi exactement de la même façon (l’un des chapitres est presque entièrement consacré à votre humble serviteur) – en exploitant pour disserter sur ma vie mes romans San’kia (Actes Sud, 2009) et Le Péché (Éditions des Syrtes, 2009). Je ne dis pas que cela m’a fortement chagriné ; en revanche, concernant l’image de Limonov dans le livre, de nombreuses questions surgissent.

Carrère avait la possibilité de parler avec des connaissances françaises de Limonov et de décrire au moins la période parisienne de sa vie, en comparant sa prose à la réalité. À Paris, des dizaines sinon des centaines de personnes se souviennent remarquablement et de Limonov, et de Natalia Medvedeva ! Comment laisser passer une telle chance de travailler un peu avec les sources de première main ?

Mais le grief principal n’est pas là. Oui, Carrère a choisi la facilité – en exposant librement les sujets les plus piquants des livres véritablement captivants de Limonov. Mais il faut bien admettre que le succès étourdissant de l’ouvrage est lié précisément au fait qu’il a écrit un livre léger et même – je n’ai pas peur du mot – sans profondeur. Si le texte avait été plus intelligent, Sarkozy l’aurait-il vraiment recommandé à la France entière (parce qu’il l’a recommandé, et même deux fois !) ?

C’est toutefois autre chose qui me désole : la superficialité de bien des représentations de Carrère sur la Russie – pas du tout superficielles, aux yeux des Occidentaux. Tous leurs stéréotypes et préjugés à notre égard – c’est précisément la marque intellectuelle européenne. Et pas question de la briser !

Le pauvre Carrère précise trois cents fois dans son livre, spécialement pour son lecteur européen, que Limonov est un « vil fasciste ». Et trois cents fois encore après cela, avec la plus grande sincérité, il tente d’expliquer que, malgré son « vil fascisme », Limonov est un homme bien – compatissant, honnête, courageux.

Mais, une petite seconde, pourquoi les Européens se font-ils nos avocats, expliquant – à eux-mêmes d’ailleurs – que nous ne sommes pas des fascistes ? Je ne comprends rien. Qui a libéré qui du fascisme ? Nous les avons libérés ou bien ils nous ont libérés ? Nous, tout de même ? Et pourquoi alors doivent-ils nous soigner ? Peut-être est-ce à nous de les soigner ?

Périodiquement, malgré tous ses efforts pour être objectif, Carrère ne s’en sort pas et succombe à l’influence de ses collègues français. Exemple. Il a montré la photographie d’une marche des Natzbols sur l’Asie à un journaliste. Il faut préciser que c’était la période tout à fait héroïque où, au milieu des années 1990, Limonov avec un groupe de nos camarades s’était élancé vers les villages cosaques, plein d’espoirs encore quant à la passionarité de Razine et Pougatchev [chefs cosaques ayant mené des insurrections contre le pouvoir aux XVIIe et XVIIIe siècles]. De cette passionarité-là, naturellement, nulle trace. Mais les Natzbols ont en revanche plus d’une fois rencontré de sérieux problèmes avec les services spéciaux.

Donc voilà, ayant regardé la photographie des Natzbols dénudés jusqu’à la ceinture, dans la chaleur estivale, le camarade français de Carrère a sur-le-champ décidé : « Une bande de pédés, ils sont partis s’enculer loin de Moscou pour que personne ne les voie ! »

En racontant cette histoire dans son livre, Carrère exprime son désaccord avec son interlocuteur, mais pose en même temps cette question, sur le mode rhétorique : « Quoique, qui sait ? » Emmanuel, pouah !

Vous avez passé un temps considérable avec les représentants d’un parti dont cent vingt membres ont fait de la prison, six au minimum sont morts dans les circonstances les plus tragiques, mille ont été arrêtés, des centaines torturés et passés à tabac ; et vous écrivez une telle insanité. Votre ami est soit un malheureux farceur, soit un idiot – à quoi bon le citer ?

En fait, dans ce livre, les Russes apparaissent tantôt comme des centaures, tantôt comme des martiens, tantôt comme les représentants de tribus africaines ayant de façon étonnante appris la littérature. Naturellement, cela n’est dit nulle part directement chez Carrère, mais le sentiment d’une différence catastrophique entre l’Européen et l’homme russe ne quitte pas l’auteur.

La surprise la plus douloureuse m’attendait dans le finale de l’ouvrage, lorsque Carrère explique avec assurance que Poutine et Limonov, c’est presque du pareil au même. Le fondement de cette conclusion est étonnamment simple : Poutine a dit un jour que seul un salopard pouvait ne pas regretter l’effondrement de l’URSS. Et Limonov aussi souffre de la mort de l’URSS ! Vous voyez ? Tout concorde !

Ah oui, Poutine encore, comme Limonov, a une fois posé nu et avec un couteau sur une photographie. Pour le sage Européen, qui méprise toute violence (c’est du moins ce qu’il aime à penser de lui) – c’est un spectacle affreux !

En somme, c’est tout !

Vous comprenez ?

Pour le plus intelligent, le plus subtil, le plus instruit des Européens s’intéressant à la Russie, n’importe laquelle de nos pensées sur le thème de l’effondrement du pays est un diagnostic univoque.

Et encore, un diagnostic effrayant. Peut-être même définitif.

Que Poutine qui ressemble tant à Limonov possède, selon différentes sources, une fortune de plus de 40 milliards de dollars, et Limonov rien du tout – ce ne sont que détails mesquins.

Que Poutine au début des années 1990 ait quitté les services spéciaux, trahissant son serment, pour partir à l’aventure chez le démocrate Sobtchak [alors maire de Saint-Pétersbourg] et que Limonov, au contraire, ait cherché avec acharnement la possibilité d’empêcher l’effondrement du pays tantôt à la Maison Blanche, tantôt en participant à des centaines de meetings, tantôt en Transnistrie [auprès des Russes en rébellion] – des détails également.

Qu’à la fin des fins Limonov soit un homme à la culture humaniste et un grand écrivain et que Poutine, à de multiples égards, soit son exact opposé, de nouveau, n’importe pas.

L’essentiel : tous deux regrettent l’URSS.

… Pourtant, ayant un peu repris haleine, je me suis dit : mais qu’est-ce que je veux, somme toute, de Carrère ?

Est-ce lui qui a décrété que l’effondrement de l’URSS était une grande bénédiction, que l’histoire soviétique était un flot de cruautés et une cochonnerie invétérée, que la tentative de penser les événements en Yougoslavie un peu différemment de la communauté occidentale était un premier pas vers le fascisme et que Poutine était un lieutenant breveté du KGB, le restaurateur de l’Empire et un affreux militariste sur un trône ? Je me demande si c’est lui.

Mais, chez nous, tous nos merveilleux tribuns libéraux – les nôtres, les frères, qui enseignent au peuple depuis des lustres la juste attitude à avoir vis-à-vis de soi et du pays – pensent ainsi.

Cet article est paru sur le site Le Courrier de Russie le 14 décembre 2012. Source : Svobodnaïa Pressa. Il a été traduit par Julia Breen.

Petits chasseurs de nazis

« Sur les centaines de meurtriers de masse nazis qui, après la capitulation de l’Allemagne, ont fui en Amérique du Sud, une poignée seulement ont été traînés devant les tribunaux. Comment tant de criminels, dont la culpabilité n’était pas douteuse, ont-ils pu bénéficier d’une telle impunité ? » s’interroge Felix Bohr dans le Spiegel. Dans son dernier ouvrage, l’historien Daniel Stahl écrit que les nazis ont profité d’une « coalition des mauvaises volontés ». Parmi elles, on est surpris de trouver un certain nombre de policiers français qui, note Bohr, « craignaient que l’on découvre leur passé collaborationniste ».

Sous leur influence, Interpol, basé en France, se montra particulièrement récalcitrant. Stahl est tombé sur un document accablant : le compte rendu d’une réunion de son comité exécutif en mai 1962. Comme le rapporte Bohr, « peu auparavant, le Congrès juif mondial avait invité Interpol à participer à la traque des criminels de guerre nazis. Le compte rendu montre que le secrétaire général de l’organisation, Marcel Sicot, réagit avec humeur : « Pourquoi les criminels de guerre devaient-ils être poursuivis en justice, puisque de toute façon c’était toujours le vainqueur qui imposait sa loi ? Aucune instance internationale ne définissait le concept de “criminel de guerre”. Sicot ne voyait là qu’une “justice des vainqueurs”. » Le résultat d’une telle attitude ? Lorsque des bruits coururent que le docteur Mengele se cachait au Brésil ou au Chili, le ministère de la Justice allemand préféra se passer des services d’Interpol. Mengele ne fut jamais retrouvé.

Le Général en prestidigitateur

De Gaulle a dépensé une bonne partie de son énergie à batailler contre ce qu’il appelait l’« hégémonie anglo-saxonne », pendant comme après la guerre. Cela n’empêche qu’aujourd’hui les historiens d’outre-Manche et d’outre-Atlantique lui rendent volontiers hommage : après Jonathan Fenby qui a relaté, dans les six cents pages de sa magistrale biographie, les tours et détours de la relation entre le Général et les Français, l’historien d’Oxford Sudhir Hazareesingh explore pour sa part les secrets de la performance gaullienne. Car celle-ci mérite un brin d’explication : « De Gaulle était-il un homme d’État ou un gigantesque mystificateur ? » s’interrogeait déjà Fenby. À la lecture d’Hazareesingh, la réponse ne fait aucun doute pour Thomas Meaney qui écrit dans The Nation : « La saga gaullienne est un conte de fées auquel les Français ont décidé de croire. »

Pourquoi et comment ce peuple de sceptiques avérés s’est-il laissé hypnotiser par le Général ? C’est l’effet du génie gaullien, mélange de pragmatisme tirant sur le cynisme et de maestria communicante. À mettre au compte du premier, les contradictions et contorsions du Général, notamment son attitude envers les vichystes (dénonciations véhémentes, plus quelques condamnations spectaculaires, mais une épuration de la haute administration bien mollassonne), son revirement algérien (« Je vous ai compris »), les évolutions de sa politique coloniale (de la défense acharnée de l’Empire français à « l’indépendance dans l’interdépendance »), son nationalisme à géométrie variable (il a bel et bien suscité la construction européenne – même s’il s’agit d’une Europe à sa main). « Non seulement de Gaulle est la seule grande figure nationale mythique pourvue d’un réel sens de l’histoire, mais il allait lui-même dans le sens de l’histoire », explique Sudhir Hazareesingh.

Quoi qu’il en soit, de Gaulle a surtout réussi l’exploit d’« édifier son propre mythe, pour mieux asseoir son pouvoir et maîtriser son image », comme l’écrit Jeremy Harding dans la London Review of Books. Exploit d’autant plus remarquable que « ce mythe doit héberger de multiples contradictions », renchérit Thomas Meaney, qui attribue le succès de l’opération aux « talents de prestidigitateur politique du Général », ainsi qu’à « son incroyable connaissance intuitive de la psyché nationale ». Au nombre des plus spectaculaires « coups de com’ » gaulliens : le 18 Juin (que presque personne n’a écouté) ; la prise de Saint-Pierre et Miquelon à la barbe des Américains ; la libération de Paris par Leclerc plutôt que par les Alliés ; le retrait de l’Otan, et toutes les gesticulations anti-américaines (compensées par une allégeance sans faille lors de l’affaire des missiles de Cuba) ; la réconciliation franco-allemande (une alliance en trompe l’œil : Adenauer n’a pas cédé d’un pouce sur la primauté de la relation américaine) ; enfin la « pseudo-disparition » de mai 1968. La communication gaullienne reposait sur l’utilisation opiniâtre de quelques outils : un rapport complexe à la vérité (« Il ne mentait jamais effrontément, mais excellait dans la demi-vérité et le maquignonnage », écrit Jonathan Fenby) ; le recours immodéré au ductile concept de « grandeur » (la sienne et celle de la France, les deux se superposant) ; et surtout une grande dextérité dans la retouche historique, via ses Mémoires notamment.

Les mythes sont tout sauf futiles : c’est autour d’eux qu’une société peut se structurer, comme l’ont bien compris des leaders comme Kadhafi et Chávez, qui reconnaissaient volontiers leur dette envers de Gaulle. Ou même Kissinger, qui déclarait en 1990 : « Tôt ou tard, l’Amérique devra se forger une idée opérationnelle de son intérêt national. Et alors, que ça nous plaise ou non, il nous faudra étudier de Gaulle. » Celui qui pourtant revendiquait le plus haut son héritage gaullien, c’était Arafat : il arborait la croix de Lorraine offerte par le Général sur sa tunique, lors des sommets internationaux.

Bruno Dubois : « Un souvenir est une reconstruction »

Books : Sommes-nous capables de nous rappeler le même événement deux fois de la même manière ?

Bruno Dubois : Mon ancien patron, François Lhermitte, avait demandé à des patients amnésiques de lui fournir un maximum d’informations sur leur mariage, un épisode ancien dans leur vie. Les revoyant le lendemain, les patients ne le reconnaissaient pas et ne se rappelaient pas lui avoir fourni des renseignements sur leur mariage. Il leur posa la même question et constata que le nombre d’informations fournies avait augmenté. Il recommença le jour suivant : à nouveau, le nombre d’informations fournies avait augmenté. Un système inconscient de remémoration s’était déclenché. Cela illustre le fait que, plus on cherche à se rappeler, plus on a tendance à enrichir son souvenir. Il est donc improbable que l’on puisse se remémorer le même événement deux fois exactement de la même manière.

Pensez-vous malgré tout que certains souvenirs restent intacts et ne sont pas reconstruits ?

La notion même de souvenir « intact » est douteuse. Elle méconnaît la réalité du processus de mémorisation. L’information reçue, qui sert à former le souvenir, est apportée au cerveau par notre système perceptif : la vision, l’audition, l’odorat, etc. Mais le matériau que nous utilisons pour sanctuariser cette information, ce sont les neurones et leurs connexions. Il faut que la réalité perçue soit transformée dans un code neural. Cette seule raison suffirait à faire du souvenir une complète reconstruction de la réalité : ce n’est pas une copie conforme de ce qui a été perçu. Et il y a une deuxième raison : notre système sensoriel ne fonctionne pas comme un appareil photo, qui donne la même importance à chaque élément pris dans le champ de l’objectif ; nous allons nous souvenir de ce à quoi nous avons prêté attention. Les neurones vont donc reconstruire une réalité déjà reconstruite. Après quoi l’évocation d’un souvenir met en route un processus de consolidation. Plus il est revisité, verbalisé, plus le souvenir se voit consolidé, mais avec ses déformations.

Connaît-on à peu près le mécanisme moléculaire par lequel un souvenir se fixe dans la durée ?

Pas même « à peu près », à dire vrai. Nous avons des éléments de réponse. On connaît depuis longtemps le phénomène de potentialisation à long terme au niveau de certains neurones. Avec des neurones en culture, on met en évidence des synthèses de protéines. Des circuits synaptiques sont stabilisés par le renforcement de la trace. Mais tout cela est parcellaire. Nous n’avons pas de modèle cohérent du transcodage neural et de sa stabilisation.

Un souvenir peut-il être stocké simultanément dans plusieurs régions du cerveau ?

C’est même obligatoire, en tout cas pour les souvenirs un tant soit peu complexes. L’information qu’on va mémoriser est éclatée, distribuée entre les différentes régions du néocortex correspondant aux différents sens. Les neurones qui stockent l’information sont proches des régions qui traitent l’information reçue. Or les neurones des aires visuelle, auditive, etc.ne sont pas les mêmes. Un neurone visuel n’est pas un neurone auditif. La madeleine de Proust est un bon exemple. Le goût de la madeleine trempée dans une cuillerée de thé fait « tressaillir » Proust et peu à peu il parvient à mobiliser les différentes régions de son néocortex où son souvenir est enfoui. Chacun de nous a fait la même expérience avec une odeur, qui peut tout à coup faire resurgir un souvenir précis datant d’il y a vingt ans ou davantage.

Sait-on par quels circuits passe cette reconstitution d’un souvenir complexe ?

Cela passe par l’hippocampe, cette structure des profondeurs du lobe temporal qui est aussi le lieu de la formation des souvenirs. Dans l’évocation d’un souvenir ancien, l’hippocampe remet en place les éléments d’information dans leur contexte spatio-temporel.

Est-il vérifié que la formation d’un souvenir peut impliquer la synthèse de nouveaux neurones dans l’hippocampe ?

Non. On observe bien la possibilité d’une neurogenèse dans l’hippocampe dans un contexte de stimulation, mais c’est un phénomène marginal et rien n’indique qu’il soit lié à la formation d’un souvenir. Il y a bien sûr l’exemple classique des chauffeurs de taxi londoniens, qui doivent avoir en tête la carte très compliquée de leur ville. Leur hippocampe a grossi. Mais on ne sait pas à quoi est due cette augmentation de volume.

Quand l’hippocampe est lésé, d’autres régions du cerveau peuvent-elles prendre le relais pour évoquer un souvenir ?

C’est en effet démontré. Mais la mobilisation est alors intentionnelle, elle a perdu le caractère automatique qui se produit lorsqu’une odeur d’un coup vous rappelle un événement ancien. On observe des phénomènes de compensation, y compris chez les patients atteints d’Alzheimer. Ces mécanismes s’installent avec le temps. C’est ce qui fait que la maladie ne se déclenche qu’au terme de nombreuses années, quand les mécanismes de compensation mis en place cessent d’être efficaces. L’altération de la structure met du temps avant d’altérer la fonction.

Si je suis devenu incapable de retrouver les paroles d’une chanson que je connaissais dans mon enfance, à quoi cela correspond-il sur le plan neurologique ?

Si l’on perd le souvenir d’une chanson, c’est simplement que le souvenir n’a pas été consolidé par la répétition. Cela n’a rien de pathologique. Les personnes atteintes d’Alzheimer se rappellent très bien les souvenirs qui ont été sanctuarisés par un apprentissage dans leur enfance. C’est la formation de souvenirs récents qui est altérée.

À partir de quand la perte de mémoire cesse-t-elle d’être le résultat normal du vieillissement pour devenir un phénomène pathologique ?

Quand la mémoire cesse de stocker des informations recueillies dans un passé récent qui sont importantes pour l’individu. Il est normal d’oublier des choses sans intérêt ou auxquelles on n’a pas prêté attention. Quand on se plaint de sa mémoire, ce dont on se plaint n’est en réalité que le résultat d’un défaut d’attention. Mais si la personne se demande pourquoi un ami cher ne lui a pas fait signe alors qu’elle en a fait le deuil, c’est qu’il y a une atteinte pathologique.

Que pensez-vous de la thèse selon laquelle, avec l’âge, l’hémisphère gauche prend le relais de l’hémisphère droit et tend à compenser les effets de l’érosion de la mémoire ?

Qu’il y ait des phénomènes de compensation au cours du vieillissement, c’est certain. Le cerveau est plastique et modulable. Mais que cette adaptation se fasse aux dépens de l’hémisphère droit reste à démontrer formellement…

L’exercice physique est-il un moyen de lutter contre l’érosion naturelle de la mémoire due au vieillissement ?

L’exercice physique est bénéfique parce qu’il faut au cerveau des plages de repos où l’esprit vagabonde. Or la société actuelle a tendance à nous sur-stimuler. On a découvert récemment l’existence de réseaux neuronaux qui sont activés quand on n’a rien à faire. On les appelle les « default networks ». Ces réseaux jouent peut-être un rôle de sas, ils ont une fonction d’évasion. Or ils sont attaqués par l’accumulation de bêta-amyloïde, caractéristique de la maladie d’Alzheimer.

Quelles sont aujourd’hui les perspectives concernant la recherche d’un médicament contre l’Alzheimer ?

Dans un premier temps, on a utilisé des médicaments dits symptomatiques, qui visaient à stimuler la production d’acétylcholine, laquelle avait la réputation d’être le neuromédiateur de la mémoire. De fait, les réseaux cholinergiques sont massivement détruits dans cette maladie. Les résultats ont été quasi négatifs.

On a cherché ensuite le moyen d’agir plus en amont, en ralentissant la mort des neurones. L’idée est de bloquer la cascade qui entraîne l’altération des neurones qui produisent les neuromédiateurs. On ne connaît pas la cause de la maladie d’Alzheimer mais on connaît la cascade d’événements biologiques qui se produisent une fois que la maladie est enclenchée. On a développé des modèles de la maladie d’Alzheimer chez la souris et ces produits ont une efficacité sur les lésions. Le problème, c’est qu’il ne suffit pas de traiter des lésions, il faut traiter des patients. Or on n’a pas encore démontré que ces médicaments agissent sur les symptômes. Il est possible qu’on utilise ces médicaments trop tard, à un stade trop avancé de la maladie. De nouvelles stratégies thérapeutiques permettent d’envisager que l’on s’attaque à la maladie à un stade plus précoce. 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

 

Professeur de neurologie et chercheur à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Bruno Dubois préside le comité scientifique de l’Association France Alzheimer et de l’IFRAD (International Fund Raising for Alzheimer Disease).

Le plaisir des listes

Il y a une certaine jubilation à dresser une liste : liste de choses à faire ; liste d’ingrédients ; liste des merveilles du monde ; liste des Dix Commandements, des sept nains de Blanche-Neige, des quatre vertus cardinales ;  liste d’invités ; liste des chiens que j’ai eus ; etc. La liste mélange l’utile à l’inattendu. Les premiers caractères d’écriture ont peut-être servi à établir des répertoires. La forme élémentaire de la poésie est sans doute une énumération. Les dessins préhistoriques des hommes dans les cavernes ? Sûrement des inventaires des richesses de la création ou des prises à la chasse.

Aujourd’hui, la liste reste le premier outil d’organisation, que ce soit de la ménagère ou du capitaine d’industrie. Il arrive que le contenu d’une liste devienne une structure repérable à travers l’histoire. Par exemple, la liste des péchés capitaux, au départ humble exercice spirituel (repérer les freins à une vie monastique heureuse, comme l’ennui, la gloutonnerie, l’envie, évidents obstacles à la contemplation de Dieu et à l’harmonie de la vie en communauté) a été reprise siècle après siècle pour dresser le répertoire des vices, des turpitudes et des maux d’une époque. De sorte que suivre l’évolution des figures et des contenus des péchés capitaux, c’est contribuer modestement à l’histoire des idées, des opinions et des mœurs. Même aujourd’hui, où presque plus personne ne fréquente régulièrement une église,  on retrouve le motif des sept péchés capitaux au cinéma, dans des séries télévisées, comme outil de créativité dans des séminaires animés par des sociétés de conseil, à la une des journaux (les sept péchés capitaux de la banque), et j’en passe.

Tout le monde reconnaît la paresse et la gloutonnerie, turpitudes privées au Moyen Âge, dans la dépression et l’obésité, maux publics à l’ère contemporaine.

On s’étonne en revanche que la liste des péchés capitaux ne varie pas : à aucune époque, le mensonge, ou la cruauté n’y figurent. Ce sont toujours les mêmes trois passions tristes : envie, paresse, avarice ; ou les quatre formes de jouissance destructrice : orgueil, colère, luxure, gloutonnerie.

Ce qui est aussi très amusant, c’est de voir toutes les façons différentes par lesquelles un concept ou une figure peut évoluer, en se boursouflant, se sclérosant ou se métamorphosant, par quantité de procédés comme l’inversion, le retournement, le détournement, le changement de registre, la dilatation ou au contraire la réduction ou le raccourci.

L’acedia, au départ dégoût des exercices spirituels, a immigré dans la figure du démon de midi puis celui de l’ennui ; il s’est dédoublé plus tard en paresse (devenue mère de tous les vices, dont celui de lâcheté) et en mélancolie, et s’est métamorphosé à notre époque en dépression nerveuse. La luxure ? Elle s’illustre dans deux uniques formes de déviance sexuelle reconnues aujourd’hui : la pédophilie (réduction-concentration) et l’abstinence (inversion). La gloutonnerie est devenue d'une part l'obésité (dilatation) et la cupidité (changement de registre). 

Retour aux listes, et à Sei Shônagon, leur reine incontestée, perle de la littérature japonaise du XIe siècle récoltée par Georges Perec. Dans son livre Penser / Classer, il recopie sa liste de choses désagréables (je change juste la mise en page) : choses désolantes, choses détestables, choses contrariantes, choses gênantes, choses pénibles, choses qui remplissent d’angoisse, choses qui paraissent affligeantes,

Un chien qui aboie pendant le jour, une chambre d’accouchement où le bébé est mort, un brasier sans feu, un conducteur qui déteste son bœuf, font partie des choses désolantes ; dans les choses détestables, on trouve : un bébé qui crie juste au moment où l’on voudrait écouter quelque chose, des corbeaux qui s’assemblent et croassent en se croisant dans leur vol, et des chiens qui hurlent longtemps, longtemps, à l’unisson, sur un ton montant ; dans les choses qui paraissent affligeantes : la nourrice d’un bébé qui pleure la nuit ; dans les choses qui paraissent désagréables à voir : la voiture d’un haut dignitaire, dont les rideaux intérieurs paraissent sales.

Thérèse Sepulchre

Georges Perec,   Penser / Classer, Hachette, Paris, 1985

Sei Shônagon, Notes de chevet, Gallimard, 1966.

Chasse au racisme littéraire au Brésil

« Il n’y a pas d’autre moyen », se dit Tante Nastacia. « Alors, oubliant ses nombreux rhumatismes, elle grimpa, tel un macaque, jusqu’en haut du mât de São Pedro, avec tant d’agilité qu’elle semblait n’avoir jamais fait autre chose dans la vie que monter en haut des mâts. » Dans Caçadas de Pedrinho, de Monteiro Lobato, livre pour enfants publié en 1933, une vieille servante noire échappait ainsi à un dangereux félin. Seulement, voilà ! Depuis, le Brésil a changé. La frontière diffuse entre la réalité et la fiction, en l’espèce entre un préjugé racial bien enraciné et le champ de la littérature, a pris un caractère politique. Et l’écrivain pour la jeunesse le plus populaire du pays s’est retrouvé à titre posthume devant la Cour suprême.

Jugé pour le racisme supposé de son livre, Lobato pourrait être condamné à voir sa publication désormais assortie d’un mea culpa, d’une sorte de mise au point historique. Dans la pire hypothèse, son œuvre pourrait être retirée du Programme national de la Bibliothèque des écoles (PNBE), l’organisme qui distribue des milliers de livres aux écoles publiques. Au-delà de la discussion purement littéraire, surgit une question bien plus profonde : comment un pays est-il prêt à combattre son propre racisme ? Pas seulement celui qui se manifeste dans l’abîme socioéconomique qui sépare les Noirs des Blancs, mais aussi celui, plus subtil, plus symbolique, qui irrigue la littérature et les produits culturels antérieurs aux progrès des droits humains et qui jette à nouveau son ombre sur un pays qui se gargarise volontiers de sa prétendue démocratie raciale.

Il y a deux ans, Monteiro Lobato est en effet devenu l’objet d’une querelle inédite, qui a pris une dimension idéologique assez rare dans la société brésilienne. Le livre Caçadas de Pedrinho, utilisé à deux reprises par le PNBE, a vu sa diffusion menacée par un avis du Conseil national de l’éducation (CNE). Après avoir entendu les arguments du Secrétariat pour les politiques de promotion de l’égalité raciale (SEPPIR), le CNE recommanda qu’aucun livre au contenu raciste ne soit sélectionné, à moins d’être assorti d’une mise en garde. Le gouvernement a accepté d’exiger une note qui mentionnerait la « présence de stéréotypes raciaux » et replacerait l’œuvre dans son contexte historique. Mais l’Institut de la Plaidoirie raciale (IARA) et Antonio da Costa Neto, spécialiste des questions d’éducation, ont jugé cette exigence insuffisante et réclamé une formation spécifique pour les enseignants du secteur public. L’affaire a été portée devant la Cour suprême fédérale. Convoquées par un juge, les parties se sont réunies, sans trouver d’accord.

Lobato a écrit ses livres pour enfants cinquante ans après l’abolition de l’esclavage. Les anciens asservis étaient alors marginalisés par une ségrégation informelle, qui n’a que lentement disparu. Elle reste aujourd’hui visible dans les favelas de Rio ou dans la banlieue de Salvador de Bahia ; elle se manifeste, plus généralement, dans les queues que forment les chômeurs, la manière dont les Noirs sont dépeints dans les telenovelas ou traités par les systèmes policier et judiciaire. La moitié environ des Brésiliens se sont déclarés noirs ou mulâtres lors du recensement de 2010, mais ils demeurent très défavorisés. Selon une enquête officielle sur la situation sociale des Noirs et des Blancs au Brésil, entre 1995 et 2005, l’abîme racial est bien réel : un Noir gagne en moyenne la moitié du salaire d’un Blanc, à niveau d’instruction égal ; le taux d’analphabétisme des Noirs de plus de 15 ans est jusqu’à trois fois supérieur à celui des Blancs. D’autres données dessinent une réalité tout aussi rude : les Noirs représentent 65 % des prisonniers ; un adolescent noir court quatre fois plus le risque d’être assassiné qu’un jeune Blanc et a trois fois moins de chances d’accéder à l’enseignement supérieur. L’écart, certes, se resserre Mais si les taux actuels persistent, les Noirs n’atteindront le niveau social moyen des Blancs que vers 2050.

 

Un sentiment de honte

Les Noirs ont aussi moins de chances de se faire entendre. Seule une dénonciation pour racisme sur dix-sept débouche sur une action en justice, comme l’a noté le chercheur Ivair Augusto dos Santos, dans sa thèse de doctorat, devenue un livre intitulé « Les droits humains et les pratiques racistes ». Pour Santos, le phénomène est institutionnalisé. « Le Noir souffre de racisme dans l’accès aux soins, dans ses relations avec la police ou sur le marché du travail. » Dans son enfance, lorsque Santos était élève dans une école publique de la zone est de São Paulo, son institutrice lui avait donné à lire le livre de Lobato. Il fut choqué par la comparaison du personnage de Tante Nastacia avec un « macaque » et de l’indifférence de sa maîtresse à ce sujet. « On éprouve un sentiment de honte, dit-il. Mes enfants ne liront pas ce livre. »

Mais le fait de retirer ce texte de la liste des ouvrages pédagogiques établie par le ministère de l’Éducation et de la Culture ne reviendrait-il pas simplement à refouler le racisme plutôt que de l’affronter ? À se contenter de combattre ce préjugé sur le terrain symbolique tout en se moquant des inégalités concrètes ? Le débat oppose les défenseurs inflexibles de l’œuvre littéraire, laquelle ne peut pas, disent-ils, porter le fardeau du contexte historique, à ceux qui se préoccupent avant tout de la manière dont les Noirs sont représentés. « Ces derniers veulent lire le passé avec les yeux du présent, et propager un analphabétisme historique, antilittéraire par excellence », souligne João Ceccantini, spécialiste de Lobato et professeur à l’université d’État de São Paulo. Il voit là une dictature du politiquement correct qui, selon lui, menace l’enseignement de la littérature à l’école. Ce qui fait de Lobato un auteur unique, ajoute-t-il, ce sont les rêveries et l’imagination de ses personnages. « Vouloir interdire le livre dans l’enseignement public, c’est croire que le lecteur et l’éducateur n’ont aucun sens critique. Pis : c’est priver les enfants d’un récit sophistiqué et imaginatif, qui dessine le portrait des petites gens au Brésil, comme Tom Sawyer incarnait les Américains de son époque. »

Les dénonciations actuelles du racisme de Lobato, disent les littéraires, seraient une bonne occasion d’enquêter sur la lecture au Brésil. « Les enfants et les jeunes qui lisent Caçadas de Pedrinho ou d’autres livres de Lobato pensent-ils que cet ouvrage nourrit des attitudes racistes ? Les lecteurs “d’origine africaine” se sentent-ils offensés lorsqu’ils lisent les histoires du Sitio (1) ? » demande Marisa Lajolo, professeure à l’université de São Paulo. « Quel type de citoyen contribue à éduquer la dernière phrase de Caçadas de Pedrinho, dans laquelle Tante Nastacia, proclame : “Maintenant, mon tour est venu. Le Noir est aussi une personne…” La propre voix de Tante Nastacia dans le livre n’est-elle pas plus convaincante que des notes en bas de page et des mises en garde ? » s’interroge Marisa Lajolo. Ces notes en bas de page, dit-elle, « témoignent d’une volonté déguisée de diriger la lecture, d’imposer aux lecteurs certaines significations. En matière d’interprétation de l’art, je ne crois pas aux vérités absolues. De telles questions ne se résolvent pas avec des lois, mais dans le dialogue et grâce à la qualité de l’éducation ».

Le cas de Lobato est loin d’être unique. En 2011, Huckleberry Finn, de Mark Twain, a été réédité aux États-Unis. On y a réintroduit, pour désigner les Noirs, le terme péjoratif nigger (« nègre »). Il apparaît plus de deux cents fois dans le livre, tel qu’il fut initialement publié en 1884. Après avoir été boycotté par des écoles et des programmes, une nouvelle édition avait été publiée, où nigger était remplacé par slave (« esclave »). Ce qui mit en fureur les spécialistes de la littérature. « Les livres de Twain ne sont pas des documents exclusivement littéraires, mais aussi historiques, constate la professeure de littérature Sarah Churchwell. Et ce mot nigger est totémique, parce qu’il codifiait toute la violence de l’esclavage. L’objectif de la littérature est d’exposer aux gens des idées différentes, des époques différentes. Et elles ne sont pas toujours sympathiques. »

 

Discrimination positive

Les activistes noirs et une bonne partie des intellectuels rejettent ce type de raisonnement. « Ce que les gens doivent comprendre, souligne le politologue João Feres, professeur à l’université de l’État de Rio de Janeiro, c’est qu’il s’agit d’une décision de politique publique concernant des millions de livres destinés aux enfants. » On a distribué environ 6,7 millions d’ouvrages littéraires à plus de 50 000 écoles primaires. João Feres est surpris qu’on reproche à ce débat d’être « politiquement correct ». Dans l’une des éditions du livre, rappelle-t-il, une note met en perspective la mort du félin, afin de ne pas inciter aujourd’hui à tuer cet animal en voie d’extinction : « Cette grande aventure du groupe du Sitio do Picapau Amarelo, explique la note, se déroulait en un temps où les animaux des forêts n’étaient pas encore protégés par l’Ibama, l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles. Ce félin n’était pas alors une espèce en voie d’extinction, comme c’est le cas aujourd’hui. » « On fait des notes pour un animal, mais pas à propos d’un homme noir, proteste João Feres. C’est un comble ! »

Mais, malgré le frisson qui a saisi les médias, il n’est pas question de censurer le livre. Ce qui est en jeu, dans un premier temps, c’est l’acceptation ou non de l’ouvrage de Lobato sur la liste des livres du PNBE, et sa distribution à des millions d’enfants. Dans un second temps, il s’agira de savoir comment combattre le racisme. « Le Brésil est un pays raciste. Il a besoin de faire face à cette réalité, soutient João Feres. Personne ne parle de censure. Ce qu’il faut, c’est combattre le racisme autant sur un terrain symbolique que dans le cadre des politiques publiques. »

L’État agit pour donner une voix et une chance aux Noirs de manière concrète, à travers la « discrimination positive ». Depuis son adoption, en 2004, le programme « Université pour tous » a bénéficié à plus d’un million d’étudiants boursiers, dont presque un tiers sont noirs. Un autre système de bourses, le Fonds de financement de l’étudiant de niveau supérieur, comporte une formule de calcul des notes qui les favorise. L’enseignement de l’histoire africaine et de la diaspora est devenu obligatoire. Et les quotas, déjà en vigueur dans de nombreuses universités, vont devenir la règle. La moitié des places dans toutes les universités d’État seront allouées à des élèves venus des écoles publiques (avec une prise en charge particulière des Noirs et des Indiens).

Avec son Programme national de discrimination positive, le SEPPIR veut arracher au gouvernement un budget substantiel pour offrir des bourses aux Noirs bénéficiaires des quotas. Aujourd’hui, quatre États leur ont réservé des postes dans les concours publics. Avec pour idée de généraliser cette avancée. « Mais on ne peut pas oublier le terrain symbolique, où l’on rechigne toujours à reconnaître le racisme, souligne Luiza Helena de Barros, ministre de l’Égalité raciale. Nous devons montrer le Noir comme quelqu’un qui produit de la connaissance et pas comme un être animalisé. » C’est ici que l’on retrouve Monteiro Lobato. Le gouvernement souhaite que se dégage un consensus. Mais la ministre, qui est noire, réserve son opinion. « Nous avons toujours estimé que les ressources publiques ne peuvent être utilisées pour acheter des ouvrages jugés racistes. »

Le racisme de Monteiro Lobato semble apparaître nettement à travers les métaphores animales utilisées pour décrire le personnage de Tante Nastacia. On le trouve aussi dans ses romans pour adultes, comme O Presidente Negro (« Le président noir », 1926), qui contient toute une discussion sur l’eugénisme comme solution aux tensions raciales, et dans les lettres de Lobato à certains amis, où il admet envier les Américains pour avoir créé le Ku Klux Klan. Mais priver une majorité de Brésiliens d’un passé honteux ne serait-il pas antihistorique ?

 

Cet article est paru dans le magazine Carta Capital le 25 septembre 2012. Il a été traduit par Jean-Pierre Langellier.