Nous allons encore prononcer une banalité mais, bon Dieu, l’Européen moyen exerce de moins en moins de charme. Il nous paraissait si profond, si subtil, si libre. Pas comme nous et, surtout, pas comme nos parents… Eh bien, j’ai lu le livre d’Emmanuel Carrère sur Limonov. C’est comme ça qu’il s’appelle : Limonov [lire « Russie : L’État-mafia, Books, novembre 2011].
Oui, Carrère a écrit un livre très alerte et, dans l’ensemble, captivant. Le plus intéressant, c’est la voix de Carrère lui-même, ses observations personnelles, au-delà de Limonov. Pour cela, les trente premières pages sont les plus fortes.
Plus loin, on passe à l’exposé parfois presque mot pour mot des livres de Limonov lui-même (au début en détail, ensuite sur un rythme de plus en plus précipité) ; ce que tout lecteur d’Edouard Benjaminovitch trouvera, évidemment, un peu pesant.
Carrère s’obstine à qualifier son livre de « roman » bien que, par la forme, il s’agisse d’une biographie tout à fait traditionnelle – rien ici qui rappelle la fiction. Mais on comprend pourquoi Carrère le fait. Il se trouve qu’en composant son ouvrage, il n’a fait aucune distinction entre le héros lyrique des livres de l’écrivain Limonov – et l’homme concret, de son vrai nom Edouard Savenko.
Ne doutant de rien, Carrère emplit son récit d’épisodes des romans de Limonov, les faisant d’une façon ou d’une autre passer pour des événements réels. Afin de ne pas porter la responsabilité de tout cela, il fallait appeler le livre « roman » – et le tour est joué. Il agit avec moi exactement de la même façon (l’un des chapitres est presque entièrement consacré à votre humble serviteur) – en exploitant pour disserter sur ma vie mes romans San’kia (Actes Sud, 2009) et Le Péché (Éditions des Syrtes, 2009). Je ne dis pas que cela m’a fortement chagriné ; en revanche, concernant l’image de Limonov dans le livre, de nombreuses questions surgissent.
Carrère avait la possibilité de parler avec des connaissances françaises de Limonov et de décrire au moins la période parisienne de sa vie, en comparant sa prose à la réalité. À Paris, des dizaines sinon des centaines de personnes se souviennent remarquablement et de Limonov, et de Natalia Medvedeva ! Comment laisser passer une telle chance de travailler un peu avec les sources de première main ?
Mais le grief principal n’est pas là. Oui, Carrère a choisi la facilité – en exposant librement les sujets les plus piquants des livres véritablement captivants de Limonov. Mais il faut bien admettre que le succès étourdissant de l’ouvrage est lié précisément au fait qu’il a écrit un livre léger et même – je n’ai pas peur du mot – sans profondeur. Si le texte avait été plus intelligent, Sarkozy l’aurait-il vraiment recommandé à la France entière (parce qu’il l’a recommandé, et même deux fois !) ?
C’est toutefois autre chose qui me désole : la superficialité de bien des représentations de Carrère sur la Russie – pas du tout superficielles, aux yeux des Occidentaux. Tous leurs stéréotypes et préjugés à notre égard – c’est précisément la marque intellectuelle européenne. Et pas question de la briser !
Le pauvre Carrère précise trois cents fois dans son livre, spécialement pour son lecteur européen, que Limonov est un « vil fasciste ». Et trois cents fois encore après cela, avec la plus grande sincérité, il tente d’expliquer que, malgré son « vil fascisme », Limonov est un homme bien – compatissant, honnête, courageux.
Mais, une petite seconde, pourquoi les Européens se font-ils nos avocats, expliquant – à eux-mêmes d’ailleurs – que nous ne sommes pas des fascistes ? Je ne comprends rien. Qui a libéré qui du fascisme ? Nous les avons libérés ou bien ils nous ont libérés ? Nous, tout de même ? Et pourquoi alors doivent-ils nous soigner ? Peut-être est-ce à nous de les soigner ?
Périodiquement, malgré tous ses efforts pour être objectif, Carrère ne s’en sort pas et succombe à l’influence de ses collègues français. Exemple. Il a montré la photographie d’une marche des Natzbols sur l’Asie à un journaliste. Il faut préciser que c’était la période tout à fait héroïque où, au milieu des années 1990, Limonov avec un groupe de nos camarades s’était élancé vers les villages cosaques, plein d’espoirs encore quant à la passionarité de Razine et Pougatchev [chefs cosaques ayant mené des insurrections contre le pouvoir aux XVIIe et XVIIIe siècles]. De cette passionarité-là, naturellement, nulle trace. Mais les Natzbols ont en revanche plus d’une fois rencontré de sérieux problèmes avec les services spéciaux.
Donc voilà, ayant regardé la photographie des Natzbols dénudés jusqu’à la ceinture, dans la chaleur estivale, le camarade français de Carrère a sur-le-champ décidé : « Une bande de pédés, ils sont partis s’enculer loin de Moscou pour que personne ne les voie ! »
En racontant cette histoire dans son livre, Carrère exprime son désaccord avec son interlocuteur, mais pose en même temps cette question, sur le mode rhétorique : « Quoique, qui sait ? » Emmanuel, pouah !
Vous avez passé un temps considérable avec les représentants d’un parti dont cent vingt membres ont fait de la prison, six au minimum sont morts dans les circonstances les plus tragiques, mille ont été arrêtés, des centaines torturés et passés à tabac ; et vous écrivez une telle insanité. Votre ami est soit un malheureux farceur, soit un idiot – à quoi bon le citer ?
En fait, dans ce livre, les Russes apparaissent tantôt comme des centaures, tantôt comme des martiens, tantôt comme les représentants de tribus africaines ayant de façon étonnante appris la littérature. Naturellement, cela n’est dit nulle part directement chez Carrère, mais le sentiment d’une différence catastrophique entre l’Européen et l’homme russe ne quitte pas l’auteur.
La surprise la plus douloureuse m’attendait dans le finale de l’ouvrage, lorsque Carrère explique avec assurance que Poutine et Limonov, c’est presque du pareil au même. Le fondement de cette conclusion est étonnamment simple : Poutine a dit un jour que seul un salopard pouvait ne pas regretter l’effondrement de l’URSS. Et Limonov aussi souffre de la mort de l’URSS ! Vous voyez ? Tout concorde !
Ah oui, Poutine encore, comme Limonov, a une fois posé nu et avec un couteau sur une photographie. Pour le sage Européen, qui méprise toute violence (c’est du moins ce qu’il aime à penser de lui) – c’est un spectacle affreux !
En somme, c’est tout !
Vous comprenez ?
Pour le plus intelligent, le plus subtil, le plus instruit des Européens s’intéressant à la Russie, n’importe laquelle de nos pensées sur le thème de l’effondrement du pays est un diagnostic univoque.
Et encore, un diagnostic effrayant. Peut-être même définitif.
Que Poutine qui ressemble tant à Limonov possède, selon différentes sources, une fortune de plus de 40 milliards de dollars, et Limonov rien du tout – ce ne sont que détails mesquins.
Que Poutine au début des années 1990 ait quitté les services spéciaux, trahissant son serment, pour partir à l’aventure chez le démocrate Sobtchak [alors maire de Saint-Pétersbourg] et que Limonov, au contraire, ait cherché avec acharnement la possibilité d’empêcher l’effondrement du pays tantôt à la Maison Blanche, tantôt en participant à des centaines de meetings, tantôt en Transnistrie [auprès des Russes en rébellion] – des détails également.
Qu’à la fin des fins Limonov soit un homme à la culture humaniste et un grand écrivain et que Poutine, à de multiples égards, soit son exact opposé, de nouveau, n’importe pas.
L’essentiel : tous deux regrettent l’URSS.
… Pourtant, ayant un peu repris haleine, je me suis dit : mais qu’est-ce que je veux, somme toute, de Carrère ?
Est-ce lui qui a décrété que l’effondrement de l’URSS était une grande bénédiction, que l’histoire soviétique était un flot de cruautés et une cochonnerie invétérée, que la tentative de penser les événements en Yougoslavie un peu différemment de la communauté occidentale était un premier pas vers le fascisme et que Poutine était un lieutenant breveté du KGB, le restaurateur de l’Empire et un affreux militariste sur un trône ? Je me demande si c’est lui.
Mais, chez nous, tous nos merveilleux tribuns libéraux – les nôtres, les frères, qui enseignent au peuple depuis des lustres la juste attitude à avoir vis-à-vis de soi et du pays – pensent ainsi.
Cet article est paru sur le site Le Courrier de Russie le 14 décembre 2012. Source : Svobodnaïa Pressa. Il a été traduit par Julia Breen.