De la langue au cerveau : les secrets du goût

Les mondes que nous voyons, entendons, touchons, sentons et goûtons existent de manière indépendante mais nous ne les connaissons que par la fabrique de notre cerveau. Les couleurs que nous voyons n’existent pas en dehors de la perception que nous en avons. Les mots et les phrases que nous pensons entendre sont un magma de sons, de sifflements, de grognements et de silences. À partir d’une variété de signaux externes, notre cerveau crée quelque chose qui n’est pas là objectivement. En faisant cela, il nous aide à comprendre et modifier notre environnement.

Les longueurs d’onde de la lumière et les variations de pression des ondes acoustiques ont des caractéristiques physiques très précises qui peuvent être mesurées. Nous savons que notre rétine est sensible à différentes ondes de la lumière et que la structure spiralée de l’oreille interne réagit à différentes fréquences sonores.

Aussi informatif que stimulant, le nouveau livre de Gordon M. Shepherd explique comment le cerveau crée nos sensations de l’odorat et du goût. Contrairement aux autres expériences sensorielles – la vue, l’ouïe et le toucher –, les récepteurs responsables de la création cérébrale des odeurs et des goûts ne réagissent pas à des formes spécifiques, comme les objets ou les tableaux qui stimulent notre système visuel ou les ondes sonores qui stimulent nos récepteurs auditifs.

Ainsi notre sens du toucher repose sur les impulsions de cellules nerveuses situées dans la peau qui ressentent tout, de la douleur à la température. Quant à la perception des saveurs, c’est un processus multisensoriel et interactif. Comme Shepherd l’explique, « une erreur commune consiste à croire que la nourriture contient les saveurs. La nourriture contient bien les molécules des saveurs mais les saveurs elles-mêmes sont créées par notre cerveau ».

Il compare la saveur d’un mets à la couleur d’un objet : « La couleur naît des différences de longueur d’onde de la lumière réfléchie par l’objet ; notre cerveau transforme ces longueurs d’onde en couleurs pour leur donner un sens pour notre conduite. De même les odeurs qui dominent le sens de la saveur viennent de différences entre les molécules ; le cerveau représente ces différences par des schémas et les combine avec les goûts venus de la bouche et d’autres sens pour créer les odeurs et les saveurs qui donnent du sens à notre perception d’un mets. »

Comment le cerveau parvient-il donc à donner du sens aux molécules contenues dans la nourriture que nous ingérons ou aux différents types de molécules qui errent à la surface du vin dans un verre ? Comment le cerveau invente-t-il le goût et l’odeur d’un bordeaux ou d’un parfum de Chanel ? Comment transforme-t-il des combinaisons de produits chimiques en odeur et en goût ?

Les récepteurs du goût sur la langue réagissent à une large gamme de molécules que l’on peut classer en cinq catégories bien distinctes : le sucré, le salé, l’amer, l’acide et l’umami, mot japonais voulant dire à peu près « savoureux ». L’équilibre entre ces cinq éléments définit le « profil gustatif » d’un mets. Les molécules perçues comme amères par le cerveau sont en réalité fixées aux récepteurs de l’amer sur la langue, les molécules perçues comme salées le sont aux récepteurs du salé, et ainsi de suite, comme des clés fixées dans des serrures.

Les cinq catégories de goûts et les sensations associées sont innées. Quand on touche la langue d’un nouveau-né avec un coton-tige imprégné d’une solution sucrée, l’enfant sourit. Quand le coton-tige est imprégné d’une solution salée, l’enfant se montre indifférent. Quand la solution est acide, l’enfant fait la moue en signe de dégoût. Les récepteurs gustatifs de base sont programmés dès la naissance.

Cependant, comme notre sens du goût est limité à ces cinq catégories, il ne peut pas rendre compte de la richesse sensorielle des vins fins ou des mets élaborés. En fait, quand nous goûtons du vin, nous ne percevons pas simplement son goût, mais une synthèse d’odeurs et de goûts qui ensemble créent sa saveur. En effet, tandis qu’il n’y a que cinq types de récepteurs sensoriels sur la langue, on en dénombre environ un millier dans les conduits du nez, capables de percevoir divers types d’odeurs. Quand nous sentons, le cerveau convertit dans nos neurones les réponses des différents récepteurs olfactifs en un schéma bidimensionnel que Shepherd appelle l’« image olfactive ».

Ce processus est similaire au fonctionnement du système visuel. Les scènes tridimensionnelles que nous voyons en marchant dans un parc ou en nous promenant à vélo dans la rue deviennent des images planes bidimensionnelles sur la rétine. Celle-ci envoie ensuite ces images au cerveau, qui les utilise pour reconnaître et parfois se souvenir des gens et des lieux que nous avons rencontrés.

 

Odorat orthonasal

Normalement, nous ne sommes pas conscients de cette image plane bidimensionnelle. Le système visuel du cerveau en fait immédiatement une image tridimensionnelle que nous pouvons reconnaître pratiquement sous tous les angles. Certaines personnes ont du mal à reconnaître les images tridimensionnelles, par exemple celles des visages, un trouble nommé prosopagnosie. L’artiste Chuck Close ne peut ni reconnaître ni se rappeler les gens. Il compense ce handicap en utilisant une procédure proche de celle permettant au cerveau de créer des images olfactives. Ses portraits peints et ses photographies sont célèbres pour la manière dont il se remémore les visages : « Je ne sais pas qui est qui et je n’ai à peu près aucun souvenir des gens qui évoluent dans l’espace réel. Mais quand je les aplatis sur une photographie, je peux inscrire leur image dans ma mémoire de cette façon. J’ai une mémoire quasi photographique de ce qui est plat. »

Ce qui permet à Close de se souvenir de ces visages très agrandis, c’est le fait qu’ils soient plats. En les modifiant de la sorte, il simplifie la complexité d’une image tridimensionnelle et en rend la reconnaissance possible.

De même, la réponse des récepteurs des odeurs situés dans le nez est cartographiée en une image en deux dimensions. De la même façon que le cerveau compare l’image rétinienne de gens que nous avons rencontrés à l’image en trois dimensions qu’il a créée, il se rappelle et reconnaît les odeurs en comparant les images en deux dimensions créées par les schémas de réaction des récepteurs du nez quand ils sont stimulés par de nouvelles odeurs.

Nous reconnaissons les odeurs de deux manières différentes. Nous percevons les « odeurs » des vins, des fleurs, des parfums et de la fumée en inhalant de l’air directement par les voies nasales. On appelle cela l’odorat orthonasal. Une seconde source provient de l’arrière de la bouche. Quand nous mâchons du pain, de la viande ou d’autres aliments, la mastication libère des molécules sur la surface de la langue, qui passent vers l’arrière des conduits du nez. L’odeur qui en résulte contribue largement à la saveur que nous percevons. C’est ce que l’on appelle l’olfaction rétronasale. Contrairement aux goûts simples, programmés dès la naissance, la réponse à l’olfaction rétronasale est apprise. C’est elle qui forge nos préférences individuelles. Comme absorber ce qui sent mauvais ou a mauvais goût peut tuer l’animal ou l’homme si la chose n’est pas détectée assez vite, les récepteurs du goût et de l’odorat qui nous alertent sur la dangerosité des substances envoient les deux types de réponse au goût et à l’odeur directement aux centres supérieurs du cerveau, sans passer par les centres intermédiaires. Les stimuli visuels, auditifs et tactiles, bien qu’ils soient aussi des systèmes d’alerte importants, empruntent un circuit plus lent. Ils vont d’abord à un relais central, le thalamus, avant de rejoindre les centres supérieurs, comme le cortex frontal.

 

Lassitude gustative

La fusion entre les sens du goût et de l’odorat crée les saveurs des aliments et des boissons. Mais le rôle crucial des odeurs n’est pas souvent reconnu car nous ne sommes pas conscients que c’est la combinaison elle-même qui crée la saveur. Ce n’est ni le goût ni l’odeur qui crée la saveur. En fait, les odeurs les plus importantes dans l’élaboration de la saveur sont rétronasales, car les images olfactives rétronasales interagissent dans le cerveau avec une grande variété de stimuli, comme les sons, le toucher et les mécanismes de mastication. La saveur vient largement de l’odorat ; bien peu de gens sont conscients du fait que la saveur est une invention du cerveau née du goût et de l’odorat, et non seulement du goût.

Prenez un bonbon, mettez-le sur le bout de la langue et bouchez le nez avec les doigts. Si vous parvenez à empêcher tout air d’entrer, vous ne pourrez savoir si le bonbon est savoureux. Si vous relâchez les doigts et laissez l’air entrer dans vos narines, vous percevez soudain la saveur du bonbon. La faculté de sentir la saveur d’un citron, d’une banane, d’une fraise vient de l’odorat.

Les saveurs de la nourriture, en particulier celles qui naissent du salé, du sucré et du gras, sont essentielles pour maintenir l’appétit. On peut rapidement s’habituer à un goût et le désir de continuer à manger, par exemple du gâteau au chocolat ou de la glace à la framboise, peut aussi diminuer rapidement. Les chaînes de restauration rapide sont bien conscientes de la nécessité d’inventer de nouveaux goûts et modifient souvent la saveur de leurs produits. Les centres corticaux responsables de notre appétit sont les mêmes que ceux qui entraînent une envie irrésistible de drogues telles que la cocaïne.

Le cerveau combine le goût et l’odeur pour produire la saveur, exactement de la même manière qu’il conjugue la quantité de lumière présente dans différentes longueurs d’onde pour produire la couleur. Cependant, la nature de la synthèse peut être modifiée en variant les informations sensorielles. Par exemple, le caractère conjugué de ce que nous voyons et entendons a été démontré de façon éclatante dans les années 1970, quand le psychologue cognitif Harry McGurk et son assistant de recherche John MacDonald ont découvert que le son entendu est modifié par la forme des lèvres que l’on observe. Si on regarde une personne en train de dire « ga-ga », et que l’on entend simultanément le son « ba-ba », notre perception sera celle du son « da-da ».

Lors d’une célèbre expérience réalisée en 2001, des dégustateurs de vins ont utilisé des termes très différents pour décrire la saveur d’un vin rouge et celle d’un vin blanc. Les chercheurs ont alors coloré le vin blanc avec une teinture rouge sans goût. Les dégustateurs ont ensuite été invités à décrire le résultat. Il s’agissait de cinquante-quatre élèves de la faculté d’œnologie de Bordeaux, qui tous avaient une solide expérience. Ils ont décrit le vin artificiellement coloré avec les mêmes termes que ceux qu’ils avaient précédemment utilisés pour le vrai vin rouge.

 

Une célèbre madeleine

Au-delà de ce que cette expérience nous apprend sur le rôle que peuvent jouer les stimuli visuels sur notre perception des saveurs, elle a également des implications sur la façon dont nous utilisons le langage pour décrire ou caractériser les saveurs. Comme l’écrivent les chercheurs qui ont mené cette expérience, « le langage décrivant les vins s’articule en fait sur les différents types de vins […]. Face à un vin, un dégustateur ne fait pas une analyse de ses différentes propriétés sensorielles mais une comparaison de toutes les associations cognitives qu’il a de ce vin (couleur, arôme initial, goût) avec les impressions qu’il a déjà éprouvées en dégustant d’autres vins ».

Il existe de nombreux témoignages de gens capables de sentir des couleurs ou de goûter des sons. Les informations recueillies par l’oreille et le système olfactif convergent vers une partie du cerveau activée par les odeurs et les sons, première étape de la synthèse sensorielle. Le cerveau crée des combinaisons encore plus complexes qui sont au cœur des expériences sensorielles conscientes. Il associe les informations issues du goût et de l’odorat avec ce que nous savons du lieu où nous nous trouvons, en s’appuyant sur les sens du toucher, de l’ouïe et de la vue. Et cette synthèse se combine avec nos sentiments et nos émotions, comme lorsqu’un soudain sentiment de mélancolie nous saisit dans un lieu où nous avons connu naguère une déception. En fait, l’amygdale, qui est le centre émotionnel du cerveau, est liée à l’hippocampe, centre de la mémoire qui enregistre aussi notre position dans l’espace. Et ces deux formations, de même que le cortex olfactif, sont liées au striatum, zone qui mesure les réactions de plaisir ou de douleur découlant de nos actions et utilise ces estimations pour contrôler le comportement (comme manger plus, ou moins). Il en résulte la grande synthèse de ce que nous ressentons – mais cette synthèse est une « invention » de notre cerveau.

La mémoire, l’idée d’un passé, d’un présent et d’un futur sont aussi l’œuvre de notre cerveau. À sa façon, Marcel Proust saisit le caractère synthétique de la mémoire quand il décrit la dégustation de sa célèbre madeleine (provoquant une stimulation rétronasale), laquelle déclenche une série de souvenirs d’enfance. De la même façon que la saveur est une création du cerveau qui n’est pas simplement le goût ou l’odeur, mais une synthèse des deux types de stimuli, la description de Proust suggère (comme nombre d’études sur la mémoire) que les souvenirs, les émotions, les goûts et les odeurs sont la conséquence d’une large synthèse des informations sensorielles que le cerveau reçoit des yeux, des oreilles, du toucher et des récepteurs du mouvement.

Comme Shepherd le remarque, Proust affirme que les souvenirs involontaires surgissent soudainement, mais décrit comment ses souvenirs du village de Combray lui sont revenus peu à peu, après un effort prolongé. Proust écrit :

« Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. […] Dix fois il me faut recommencer […]. Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. »

Le processus de remémoration est similaire au traitement de la photographie d’un visage dans une chambre noire. Les premières traces de l’image ne sont peut-être pas reconnaissables, mais, peu à peu, le portrait commence à apparaître. Et puis soudain on reconnaît le visage, bien que le portrait n’apparaisse pas encore dans sa totalité. Les études de neurophysiologie de la mémoire révèlent un processus semblable de « développement » d’un souvenir. Nous n’avons pas besoin de voir l’image complètement finalisée pour reconnaître le visage. Le cerveau peut construire l’image entière à partir d’une information sensorielle incomplète.

Combray est une construction, comme le sont la plupart des souvenirs. Dans le cas de la petite madeleine, écrit Shepherd, « une odeur rétronasale lui rappelle une scène visuelle ».

Comme la mémoire, la conscience intègre l’expérience sensorielle présente et passée. Nous ne sommes conscients ni du passé en tant que tel ni du présent immédiat, mais d’une synthèse du passé et du présent. Comme les couleurs que nous voyons et les saveurs que nous goûtons, il s’agit d’une création du cerveau. C’est ainsi que le cerveau stabilise nos mondes perceptifs et mentaux, les rendant connaissables et dans une certaine mesure prévisibles.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books, le 21 juin 2012. Il a été traduit par Olivier Bras.

Pourquoi elles mettent le voile

En 1956, l’historien Albert Hourani, célèbre pour sa magistrale « Histoire des peuples arabes », écrivit un court article dans le Courrier de l’UNESCO, dans lequel il prédisait que le hijab, le voile porté par les femmes musulmanes, était voué à disparaître dans les pays arabes « avancés » tels que l’Égypte, et ne se maintiendrait que dans des « régions arriérées » telles que le Yémen et l’Arabie saoudite, où perdurait l’« ordre ancien ». Plus d’un demi-siècle plus tard, le voile est fièrement, voire crânement, arboré par des étudiantes de première année d’Harvard. Sans parler de la partie féminine du public venu assister, au Sheldonian Theatre d’Oxford, à un débat entre le professeur Tariq Ramadan et Shaikh Hamza Yusuf Hanson, le célèbre converti américain. Dans le monde de l’après-11 Septembre, comme le souligne Leila Ahmed dans son livre émouvant bien qu’érudit, le voile porté par les femmes vivant dans des pays occidentaux tels que le Royaume-Uni ou les États-Unis a fini par symboliser un large éventail d’attitudes, allant de la résistance contre l’islamophobie ou les préjugés antimusulmans à l’expression de leur soutien aux femmes musulmanes vivant en Irak, en Bosnie, en Somalie ou en Palestine. En témoigne l’existence d’associations s’intitulant, par exemple, « Le voile pour la solidarité ». Comment se fait-il, se demande Leila Ahmed, que cette pièce de tissu, autrefois symbole de l’oppression patriarcale, puisse aujourd’hui signifier un appel à la justice ?

Ses réponses, comme on peut s’y attendre de la part de l’une des plus grandes spécialistes des questions relatives au genre dans le monde islamique, sont complexes et nuancées, et ce n’est pas rendre justice à sa grande expertise que de les réduire à des formules simplistes. Après avoir revisité son Égypte natale, pays qui, avant la révolution, avait connu en moins de trente ans le « passage d’une société majoritairement non islamique et non voilée à une société majoritairement islamique et voilée », elle passe en revue les opinions des chercheurs qui se sont penchés sur le phénomène. Leurs conclusions font apparaître un clivage entre ceux qui considèrent le voile comme une tendance principalement initiée par les femmes et servant leurs propres objectifs (par exemple, ne pas être victime d’agression sexuelle dans les transports en commun du Caire, notoirement bondés) et ceux pour qui ce sont les hommes à la tête des mouvements islamistes qui ont fait de ce vêtement un puissant symbole critique devant aider à la propagation de leur idéologie.

Le voile, la condition féminine et les islamistes

Considérées avec les facilités du recul historique, explique Ahmed, ces deux perspectives peuvent être conciliées. Ainsi, deux chercheurs basés aux États-Unis, Fadwa el Guindi et John Alden Williams, auteurs d’une enquête de terrain réalisée en égypte dans les années 1970, reconnaissaient qu’à l’origine c’est sous l’impulsion des femmes que se généralisa le port du voile. Ce vêtement islamique, « dont la modernité saute aux yeux », atténuait les différences de classe entre les femmes du fait de la standardisation des tissus et des couleurs. Mieux, il « favorisa et fit progresser la condition féminine ». El Guindi découvrit que, parmi les femmes qui adoptèrent ce vêtement, la cohorte la plus nombreuse était composée d’étudiantes en sciences appliquées (médecine, ingénierie) et qu’elles étaient moins nombreuses en sciences humaines. « Les femmes qui furent les plus nombreuses à l’adopter, écrivait-elle, étaient celles qui avaient l’intention de travailler plutôt que d’être des mères au foyer. » Dans les années 1980 et 1990, toutefois, le mouvement passa sous la domination des islamistes mâles, encouragés et parfois financés par les pays des régions que Hourani appelait « arriérées », comme l’Arabie saoudite et le Golfe, où prévalaient des conceptions bien plus conservatrices du rôle de la femme. Sayyid Qutb, l’intellectuel islamiste le plus influent – et qui, chose inhabituelle, n’était pas marié –, adopta une position résolument restrictive quant aux droits des femmes. Le fait de prendre soin de la famille et des enfants définissait à la fois « l’identité, l’importance et la dignité » des femmes. Des islamistes radicaux formulèrent des opinions plus extrêmes, comme Salah Siriyyah, qui fut exécuté pour avoir participé à une tentative d’assassinat visant le président Sadate en 1974 ; selon lui, « ceux qui s’opposent au vêtement islamique des femmes et font l’apologie des tenues indécentes méritent la mort ».

Leila Ahmed apporte un éclairage à la fois intéressant et émouvant sur la carrière de Zanaib al-Ghazali, la « mère oubliée » des Frères musulmans, dirigeante d’un mouvement qui prétendait rassembler trois millions de femmes dans toute l’Égypte en 1964, année où il fut dissous par le gouvernement. Les « six années terribles » d’emprisonnement et de tortures auxquelles la condamna le régime de Nasser ne firent que durcir ses positions. Lors d’une interview accordée en 1985 au Christian Science Monitor, elle signifia poliment à la journaliste, vêtue d’une robe rose à manches courtes, qu’elle irait « en enfer » si elle ne se couvrait pas, comme al-Ghazali elle-même, d’un ample vêtement « ne laissant apparaître que le visage, les mains et les pieds, chaussés de sandales ».

 

Stéréotypes antimusulmans

Le détournement du voile par les islamistes mâles est-il irréversible ? Et prive-t-il nécessairement les femmes de toute autonomie ? Replacés dans le contexte plus large des guerres culturelles qui ont entouré la question du genre, les islamistes ne sont pas les seuls, souligne Leila Ahmed, à avoir pratiqué un tel détournement. Depuis l’époque coloniale, les droits des femmes ont ainsi servi à justifier l’ingérence occidentale dans le monde arabe. Pour Evelyn Baring, futur comte de Cromer, consul général de la Grande-Bretagne et gouverneur de facto de l’Égypte de 1883 à 1907, la « dégradation » des femmes signifiée par le port du voile et par leur cantonnement à la sphère domestique prouvait l’infériorité de l’islam par rapport au christianisme et fournissait aux chrétiens, en particulier les Britanniques, une justification pour gouverner les « races sujettes ». Baring n’était pourtant guère favorable aux droits des femmes, lui qui fut un temps président de la National League for Opposing Woman Suffrage (« Ligue nationale d’opposition au vote des femmes »).

Le temps passe et rien ne change. Peu après le 11 Septembre, la Première dame américaine, Laura Bush, a défini le « combat contre le terrorisme » comme un « combat pour les droits et la dignité des femmes ». Aujourd’hui, des femmes en lutte contre l’islamisme, comme l’ancienne députée néerlandaise Ayaan Hirsi Ali, auteure de Ma vie rebelle (Pocket, 2008) et de Insoumise (Pocket, 2006), l’activiste canadienne Irshad Manji, auteure de Musulmane mais libre (Grasset, 2004), ou Azar Nafisi, auteure de Lire Lolita à Téhéran (10/18, 2005) – tous livres à grand succès –, sont portées aux nues par les néoconservateurs pour des raisons douteuses. Ahmed, faisant écho à l’intellectuelle irano-américaine Hamid Dabashi écrit : « Tandis que le thème de l’“oppression des femmes dans le monde islamique” se focalise en apparence sur la condition des femmes musulmanes, son message implicite tend à renforcer les stéréotypes antimusulmans, et ces livres entretiennent donc une propagande censée justifier les attaques dirigées contre les pays à majorité musulmane. »

Les étudiantes de première année d’Harvard qui mettent un point d’honneur à porter le voile ont ainsi sans doute le mérite de compliquer le débat en envoyant un signal contraire.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en septembre 2011.

L’obsession d’un biographe

Le pouvoir, notamment le pouvoir politique : rares sont ceux qui en savent là-dessus autant que Robert Caro, lui qui n’en a jamais détenu une miette. Caro ne s’est jamais présenté à la moindre élection – et il y aurait de toute façon été battu. C’est quelqu’un de timide, à la voix douce, aux façons et à l’accent new-yorkais vieux jeu (il prononce « Toïme » et pas « Taïme », « Foïne » et pas « Faïne » (1)), si mal à l’aise que parler de lui le gêne à l’en faire un peu loucher. L’idée du pouvoir, et des gens qui le détiennent, le révulse autant qu’elle le fascine. Il a pourtant employé à peu près toute sa carrière à étudier le pouvoir et l’usage qu’on peut en faire – d’abord en se penchant sur le cas de Robert Moses, le grand urbaniste et rénovateur de New York (2), puis sur celui de Lyndon Johnson, dont il a écrit la biographie pendant presque quarante années consécutives. Caro peut vous raconter dans tous les détails comment Moses a impitoyablement taillé dans un quartier de la middle class pour y faire passer le Cross Bronx Expressway, forçant des milliers de familles à se reloger ; ou encore comment Johnson a usurpé son élection de sénateur du Texas, ne l’emportant que de 87 voix plutôt douteuses. Ces histoires font encore vibrer Caro d’indignation, mais d’une sorte d’admiration aussi – les deux émotions qui le motivent dans la poursuite, des jours durant, presque sans aucune vacance, de son labeur solitaire, dickensien.

Caro est le dernier des biographes façon XIXe siècle, ceux qui pensent que la vie d’un grand homme, ou d’un puissant, ne mérite ni un petit ni un gros volume, mais toute une étagère. Tous les jours, il se rend ponctuellement, en veston cravate, à son bureau au 22e étage d’un building anonyme de New York, près de Colombus Circle, où il n’a pour voisins que des avocats ou des conseillers financiers. Lequel bureau ressemble à celui d’un comptable qui reporte encore ses écritures sur un registre en s’aidant d’une machine à calculer à manivelle. Il y a un secrétaire en bois, des armoires de classement en bois, et un vieux canapé de cuir bordeaux sur lequel personne ne s’assoit jamais. C’est là qu’écrit Caro, à l’ancienne : à la main, sur de gros bloc-notes.

Il a commencé « Les années Lyndon Johnson », sa biographie en plusieurs tomes du 36e président, en 1976, peu après avoir terminé « L’éminence grise », sa colossale biographie de Robert Moses qui lui a valu le prix Pulitzer. Il pensait pouvoir raconter la vie de Johnson en trois volumes et qu’il lui faudrait plus ou moins six ans. Mais « La passation de pouvoir », son quatrième tome, n’est paru qu’en mai 2012 – soit dix ans après le volume précédent, « Maître du Sénat », lui-même publié douze ans après « Les moyens de l’ascension », lequel est sorti huit ans après le premier tome, « En route vers le pouvoir ». Et il ne s’agit pas d’opus ordinaires : « Les moyens de l’ascension » – 500 pages environ – fait figure de maigrichon du lot. « En route vers le pouvoir » frise les 900 pages, et « Maître du Sénat » atteint les 1 200, presque autant que les deux précédents réunis. Si l’on essaye de lire ou de relire tout cela d’affilée en une quinzaine de jours, comme j’ai bêtement voulu le faire il y a peu, on se retrouve incapable de s’arrêter tout en craignant d’avoir les yeux qui vous tombent des orbites.

Le dernier tome paru, dont le New Yorker a publié des extraits en avril 2012, fait 736 pages et ne couvre qu’environ six ans. Il commence en 1958, quand Johnson, pourtant connu pour être un homme d’action et de décision, se tâte pour savoir s’il va se présenter à la présidentielle de 1960. Le livre raconte ensuite comment Johnson a perdu contre Kennedy dès le premier tour de la convention démocrate, puis décrit les années douloureuses et remplies d’humiliations de la vice-présidence, avant de consacrer toute la seconde moitié du livre aux 47 jours séparant l’assassinat de Kennedy, en novembre 1963, du discours de Johnson sur l’état de l’Union en janvier 1964 (ce récit, écrit selon le point de vue du nouveau président, est ce qu’on peut lire de plus captivant sur la question). C’est la période pendant laquelle Johnson s’empare des rênes du pouvoir tout en lançant coup sur coup une bonne partie des lois instituant la « Grande Société (3) ».

Ce qui revient à dire que Caro a ralenti son rythme de production au point de prendre plus de temps pour décrire les années Johnson que Johnson n’en a lui-même passé à les vivre ; et donc qu’il n’est pas près d’en avoir fini. Il nous reste encore à lire tout ce qui concerne l’élection présidentielle de 1964, les scandales Bobby Baker (4) et Walter Jenkins (5), la guerre du Vietnam, et la décision de ne pas se représenter pour un second mandat. Et c’est à peine si l’on commence à discerner le Johnson dont la plupart d’entre nous se souviennent (et contre lequel on a manifesté) – le Johnson obstiné, renfrogné, avec ses grosses bajoues, ses oreilles tombantes d’éléphant, et la cicatrice de son opération de la vésicule biliaire (6).

 

Des délais raisonnables

Johnson, qui avait toujours prédit qu’il mourrait tôt, est mort à 64 ans. Caro, lui, en a déjà 77 et il est en pleine forme malgré un délicat problème de pancréatite en 2004. Si « La passation de pouvoir » lui a demandé autant de temps, dit-il, c’est parce qu’il faisait en parallèle ses recherches sur la suite de l’histoire johnsonienne ; il devrait maintenant pouvoir conclure l’ensemble dans des délais raisonnables, en publiant un unique volume supplémentaire. Mais c’est ce qu’il disait déjà la fois d’avant, après avoir terminé « Maître du Sénat ». (Il avait aussi cru pouvoir écrire « L’éminence grise » en à peu près neuf mois ; ça lui a pris sept ans, pendant lesquels sa femme Ina et lui ont été mis en faillite (7).) Robert Gottlieb, qui avait pris Caro sous contrat pour faire « Les années Johnson » quand il était directeur éditorial chez Knopf, a, même après son départ, continué à réviser tous les textes de Caro (c’est aussi lui qui a publié les extraits du tome 2 dans le New Yorker, quand il en était le rédacteur en chef). Il y a peu, raconte-t-il, il a dit à Caro : « Considérons les choses d’un point de vue statistique : j’ai 80 ans, tu en as 75. D’après les tables actuarielles, quel que soit le nombre d’années dont tu as encore besoin, je ne serai plus de ce monde. » « À vrai dire, a précisé Gottlieb, Bob n’a pas vraiment besoin de moi, mais il pense que si. »

Au fil de toutes ces années passées à travailler sur Johnson, Robert Caro en est venu à mieux le connaître, ou mieux le comprendre, que Johnson ne se connaissait ou ne se comprenait lui-même. Il sait tout des bons et des mauvais côtés de son héros : comment Johnson est devenu le plus jeune chef de la majorité au Sénat de l’histoire, et comment, susurrant tantôt un message aux oreilles des sénateurs du Sud, tantôt un autre à celles des sénateurs du Nord, il a réussi à faire passer les Lois civiques de 1957 au profit des Noirs auprès d’un Congrès qui avait rejeté tous les projets législatifs de ce genre depuis 1875 ; comment il a bricolé son passé militaire et s’est octroyé une médaille en n’ayant effectué qu’un seul et unique vol en avion ; comment, vice-président pendant la crise des missiles de Cuba de 1962, son côté va-t-en-guerre avait provoqué la panique chez le président Kennedy et son frère Robert. Caro sait tout des fureurs de Johnson, de son intransigeance, de ses mensonges, des pots-de-vin qu’il a versés, de son instabilité, de ses gémissements, de sa servilité, de sa vantardise, de son côté lèche-bottes, de son charme, de sa gentillesse, de sa tendance à la compassion, de ses amis, de ses ennemis, de ses petites amies, de ses larbins et de ses entremetteurs, de ses manières de table, de son alcoolisme – tout, jusqu’au surnom de son pénis : pas Johnson mais Jumbo.

Un tel degré de connaissance ne s’acquiert pas facilement. Caro a passé tellement de temps sur Johnson que son agente, Lynn Nesbit, ne se souvient même plus du nombre de fois qu’elle a dû renégocier son contrat. Quant à la maison d’édition, elle en est déjà à son deuxième directeur, et plus personne ne s’y soucie encore de délais – les livres sont là quand ils sont là. « Ils ne le font pas par charité » m’a rétorqué Caro le mois dernier, quand je lui faisais remarquer combien Knopf l’avait soutenu au fil des années. Il est vrai que les volumes sur Johnson ont été acclamés par la critique (« En route vers le pouvoir » et « Les moyens de l’ascension » ont tous les deux gagné le Prix national des critiques, et « Maître du Sénat » a obtenu à la fois le Pulitzer et le National Book Award) ; et chaque tome fut un bestseller. Mais il est vrai aussi, vu les intervalles entre chaque parution, que Caro ne jouit pas d’une immense notoriété. « Est-ce que ses livres sont rentables ? » s’interrogeait voici quelques mois l’actuelle patronne de Knopf, Sonny Mehta, qui a repris – avec enthousiasme – le projet Johnson après le départ de Gottlieb en 1987. Et de répondre, après quelques instants de réflexion : « Ils le deviendront, parce qu’il n’y a rien d’équivalent sur le marché. »

Gottlieb est plus philosophe : « Et quand bien même, si au bout de quarante-cinq ans on s’aperçoit, par une méthode comptable quelconque, qu’on a perdu de l’argent ? Il faut penser à tout ce que Caro nous a apporté, au prestige qu’il nous a valu. ça se mesure comment, ça ? »

 

Une idée venue de nulle part

Les deux Bob, Gottlieb et Caro, ont une drôle de relation éditoriale, faite presque autant d’affrontements que d’admiration mutuelle. Ils en sont par exemple toujours à s’étriper – ou à faire semblant de s’étriper – quant au nombre de mots que Gottlieb a coupés dans « L’éminence grise ». Apparemment 350 000, soit l’équivalent de deux ou trois bouquins de bon calibre. Et Caro déplore encore la suppression de chaque mot. « On a coupé dans “L’éminence grise” des choses qui n’auraient jamais dû l’être », m’a-t-il tristement dit un jour, en me montrant son exemplaire personnel du livre, pages cornées, reliure brisée, partout des lignes soulignées, avec des corrections entre elles. Caro est un peu comme Balzac, qui continuait à s’agiter autour de ses livres même après leur parution.

Les deux hommes ne sont d’ailleurs pas entièrement d’accord sur l’origine même du projet Johnson. Au départ, le contrat de Caro portait sur une biographie de Fiorello La Guardia, l’ancien maire de New York, dans la foulée de celle de Moses. Selon Gottlieb, lorsque Caro est venu le voir en 1974 pour discuter du projet, il lui aurait dit : « C’est une mauvaise idée. Chez moi, dans les années 1930 et 1940, il y avait deux dieux : Roosevelt et La Guardia. Mais La Guardia, c’est une impasse, une anomalie. Il ne vient de nulle part, et n’a pas de prolongement. Je crois que tu devrais plutôt écrire sur Lyndon Johnson. » Et, se tournant vers moi en dodelinant du chef, il a ajouté : « Comprenez-moi bien, je ne savais rien de Lyndon Johnson, dont je me fichais complètement, et l’idée ne m’avait jamais effleuré avant cet instant que c’était cela que Caro devait faire. C’est un de ces grands moments qui ne s’expliquent pas – l’idée venait d’absolument nulle part. » Caro, lui, rétorque qu’il avait déjà décidé de prendre Lyndon Johnson, qui venait juste de mourir, pour nouveau sujet de biographie, en partie parce qu’il n’avait pas envie d’écrire encore sur New York. Mais il a laissé Gottlieb parler. « J’ai toujours pensé qu’en restant là sans m’écrier “Ah, mais c’est exactement ce que je voulais faire !”, j’ai fait significativement grimper mon avance. »

Caro et Gottlieb ne se disputent pas seulement sur la longueur des livres, mais aussi sur leur style, et même sur leur ponctuation. « Vous connaissez cette vieille expression ridicule, “On a les qualités de ses défauts et les défauts de ses qualités”, ou quelque chose d’approchant ? » m’a demandé Gottlieb. « Eh bien, dans le cas de Bob, c’est exactement ça. S’il est un tel génie de la recherche, d’une telle fiabilité, c’est parce que pour lui tout a rigoureusement la même importance. Le plus petit détail compte autant que les grands faits. Un point-virgule, à ses yeux, ça pèse autant que de savoir, disons, si Johnson était gay. Malheureusement le problème, c’est que quand il s’agit de la langue, moi aussi je suis comme ça, et il nous est arrivé de nous déchirer à propos d’un point-virgule. Pour moi, ça compte autant que de savoir qui a voté quelle loi. »

La pire de leurs batailles eut lieu à propos du tome 2, « Les moyens de l’ascension », en grande partie consacré à l’élection sénatoriale frauduleuse de 1948. Gottlieb avait poussé Caro à raconter l’histoire dans tous ses détails, parce qu’il était fasciné par les péripéties de la vie politique locale ; mais il n’était pas vraiment d’accord, et certains critiques non plus, avec la façon dont Caro présentait l’adversaire de Johnson dans cette élection, Coke Stevenson, un ancien gouverneur du Texas, décrit comme un quasi-héros. « Nous nous sommes battus corps à corps, front contre front, nez contre nez, tellement je n’étais pas d’accord avec sa façon d’idéaliser Coke Stevenson, raconte Gottlieb. Nous avons failli nous entretuer. »

Pour la révision du dernier livre en date, les choses se sont bien mieux passées, explique Gottlieb : « Nous avons tous les deux mis de l’eau dans notre vin, et ç’a été vraiment formidable. Pour la première fois peut-être, on y a pris un réel plaisir. Il disait : “Je sais que tu ne vas pas vouloir de tout cela”, et moi je pouvais répondre : “C’est génial que tu l’aies réalisé tout seul !” Je crois qu’on avait tous les deux fait des progrès, si tant est que nous puissions faire des progrès. » Gottlieb a rigolé, avant d’ajouter : « Comment les expliquer, ces choses-là ? On commence par croire qu’on tient une bonne idée, et avant qu’on ait pu s’en rendre compte, on se retrouve cinq cents ans plus tard en train d’écrire les notes du 43e volume. »

 

Un grand silencieux

« Ce n’était pas prévu », m’a dit Caro en expliquant comment il était devenu historien et biographe. « C’est simplement le produit d’une succession d’erreurs. » Il est né en octobre 1935 et a passé son enfance sur Central Park West, à hauteur de la 94e rue. Son père, homme d’affaires, parlait le yiddish et l’anglais, mais n’utilisait que rarement l’une ou l’autre langue. C’était un « grand silencieux », qui l’est devenu encore plus après la mort de sa femme, décédée à la suite d’une longue maladie, quand Caro n’avait que 12 ans. « Ce n’était pas un foyer ordinaire, en ce sens que je ne voulais pas trop y être », dit Caro, avant d’ajouter que, quoique très attaché à son jeune frère Michael, désormais agent immobilier à la retraite, ils n’étaient pas aussi proches que le sont d’ordinaire deux frères. Caro passait le plus de temps possible à la Horace Mann School (où sa mère mourante avait souhaité qu’il s’inscrive), ou bien sur un banc de Central Park, avec un livre. Il écrivait à longueur de journée, et faisait déjà très long. Au lycée, ses dissertations dépassaient toutes les autres en longueur. Et à Princeton, son mémoire de fin d’études – sur l’existentialisme chez Hemingway – était tellement long que le Département de littérature décida de fixer une limite au nombre de pages autorisées.

Avec le recul, Caro estime qu’être allé à Princeton, université qu’il avait choisie pour la réputation de ses fêtes, fut une erreur : il aurait mieux fait d’aller à Harvard. Dans les années 1950, Princeton n’était pas vraiment connue pour sa sympathie envers les Juifs, et bien qu’il affirme n’avoir jamais souffert lui-même d’antisémitisme, il a vu bon nombre d’étudiants en être victimes. « Dans ma façon de voir les choses, je n’étais pas vraiment à Princeton, je travaillais pour son journal et son magazine littéraire. » Il tenait une chronique sportive, « Ivy inklings (8) », au Daily Princetonian, avant d’en devenir le directeur. Caro écrivait aussi des nouvelles, d’ailleurs pas vraiment des nouvelles, vu leur longueur : l’une d’entre elles, sur un garçon qui met sa copine enceinte, occupait un numéro entier du Princeton Tiger, un magazine humoristique et littéraire.

C’est à Princeton aussi que Caro rencontra sa femme, Ina, qui deviendrait l’unique collaboratrice et assistante de recherche digne de sa confiance. À l’époque, elle avait 16 ans, était inscrite au lycée de la ville voisine, Trenton, et avait été invitée par deux chevaliers servants à une soirée Hillel (9). À travers la pièce, elle remarqua Caro – plutôt bien de sa personne, à en juger par les photos d’époque – et elle dit à sa meilleure amie : « Voilà le garçon que je vais épouser. » Ce qu’elle fit trois ans plus tard, abandonnant ses études contre l’avis de ses parents. Elle finit par obtenir son diplôme, plus un autre en histoire médiévale européenne, et écrivit deux livres ; mais elle sacrifia sa carrière à celle de son mari, à un point difficilement concevable aujourd’hui. Aux pires moments de la rédaction de « L’éminence grise », quand Caro n’avait plus un sou et qu’il désespérait de pouvoir un jour finir son livre, elle vendit leur maison dans la banlieue résidentielle de Long Island, déménagea toute la famille dans un appartement du Bronx, et se prit un emploi d’enseignante pour faire bouillir la marmite et permettre à son mari de se consacrer à son travail.

« À l’époque, la situation n’était pas brillante, vraiment pas brillante », se souvient Caro. « Moi, réplique Ina, j’ai toujours considéré que l’essentiel était qu’il puisse écrire… Les maisons, l’argent, tout ça, ça n’a jamais beaucoup compté pour moi. Beaucoup moins que pour notre chien », m’a-t-elle dit un matin dans leur grand appartement de l’Upper West Side. Elle a ajouté : « Mais je n’ai jamais pensé que Robert n’écrirait que sur ça. J’ai toujours voulu le voir publier un roman. » Même maintenant, il lui est difficile d’admettre que la biographie de Johnson constituera probablement la grande réalisation de leur vie commune.

 

Révélation

Pour que le mariage puisse avoir lieu, Caro devait trouver un emploi. Le New York Times lui offrit un poste de grouillot, pour un salaire qui, se souvient-il, devait « avoisiner les 37,50 dollars par semaine ». Le New Brunswick Daily Home News & Sunday Times lui proposa de devenir reporter pour 52 dollars par semaine, et Caro accepta. « Encore une erreur ! » – mais ce nouveau travail lui servit d’apprentissage sur le fonctionnement du pouvoir. Le responsable des pages politiques du journal s’était mis en congé pour aider la section du Parti démocrate du comté du Middlesex lors d’une campagne électorale. Il tomba malade et Caro prit sa place. Il écrivait des discours et s’occupait des relations publiques pour un des patrons du parti. Le jour de l’élection, alors qu’il faisait la tournée des bureaux de vote en sa compagnie, il vit des agents de police en train d’embarquer des Noirs. « Un des flics a dit que quelques observateurs noirs avaient provoqué des troubles, mais que tout était rentré dans l’ordre », se remémore Caro. « J’y pense encore. Ce qui m’a choqué, ce n’est pas tant les façons brutales de la police que la soumission – non, ce n’est pas le bon mot – la résignation de ces gens face à tout ça. Je n’avais qu’une envie, sortir de cette voiture, et c’est ce que j’ai fait au premier arrêt. Le type du parti ne m’a jamais rappelé. Il a dû se rendre compte de ce que j’avais ressenti. »

Caro a connu une autre révélation sur le pouvoir au début des années 1960. Il avait changé de journal pour aller chez Newsday, où il s’était découvert un talent pour le journalisme d’investigation, et où on lui avait demandé de jeter un œil au projet, conçu par Robert Moses, de construction d’un pont au-dessus du Long Island Sound, entre Rye et Oyster Bay. « C’était la pire idée du monde, m’a-t-il dit : la taille prévue des piles du pont était telle qu’elles auraient perturbé les marées. » Caro écrivit toute une série d’articles pour dénoncer l’idiotie du projet, et il semble qu’il ait convaincu à peu près tout le monde, y compris le gouverneur, Nelson Rockefeller. Et puis un beau jour un ami l’appelle d’Albany, capitale de l’État de New York : « Bob, je crois qu’il faut que tu viennes. » « Je suis arrivé juste à temps pour assister au vote de l’Assemblée approuvant, par quelque chose comme 138 voix contre 4, le lancement de travaux préparatoires pour le pont. Ç’a été un des grands chocs de ma vie. Je suis remonté dans ma voiture pour rentrer à Long Island, et je pensais tout le temps : “Tout ce que tu as fait, c’est du pipeau. Tu écrivais dans ton journal en pensant que dans une démocratie le pouvoir découle des urnes. Mais voilà un gars qui n’a jamais été élu à quoi que ce soit, et qui a suffisamment de pouvoir pour retourner l’opinion de tout un État, et tu n’as pas la moindre idée d’où vient ce pouvoir.” »

 

Les deux faces de l’homme

Cette leçon s’est renouvelée en 1965, quand Caro a obtenu une bourse Nieman (10) pour aller à Harvard, où il suivit un cours d’urbanisme et d’aménagement des territoires. « Un jour, on parlait des autoroutes, et où en construire de nouvelles, se rappelle-t-il. On nous abreuvait de formules mathématiques sur la densité du trafic et la densité de la population et ainsi de suite ; et tout d’un coup j’ai pensé : “Tout ça, c’est complètement faux. Ce n’est pas pour ça qu’on construit des autoroutes ; on les construit parce que Robert Moses veut qu’il y ait une autoroute à cet endroit-là. Et si on ne découvre pas par soi-même et qu’on n’explique pas aux gens d’où Robert Moses tient son pouvoir, eh bien, quoi qu’on fasse d’autre, c’est de la malhonnêteté intellectuelle.” »

L’obsession de Caro pour le pouvoir explique bien des choses sur la nature de son travail. À commencer par la taille et le champ couvert par tous ses livres, conçus non pas comme des biographies classiques, mais comme des études sur l’exercice du pouvoir politique et son impact, tant sur ceux qui le détiennent que sur ceux qui ne le détiennent pas. C’est le pouvoir aussi, du moins tel que Caro le comprend, qui sous-tend sa conception de la personnalité et de ce qui la constitue. Dans « L’éminence grise », le pouvoir est une drogue dont l’insatiable Moses a besoin en doses croissantes, jusqu’à devenir, d’idéaliste qu’il était, un monstre complètement démuni de sentiments humains, qui pulvérise des quartiers, taillade le paysage à coups d’autoroutes et fait pleuvoir des ponts à sa guise. Quant à Johnson, les volumes qui lui sont consacrés montrent les deux faces de l’homme, « la sombre et la brillante » : la première, c’est sa soif de pouvoir, à l’état nu, implacable – « le pouvoir, non pour améliorer la vie des gens, mais pour les manipuler et les dominer, les plier à sa propre volonté » ; la seconde, c’est l’usage souvent compassionnel qu’il fait de ce même pouvoir. Le Moses de Caro est un personnage d’opéra – un Faust de la rénovation urbaine – tandis que son Johnson sort tout droit de Shakespeare : Richard III, le roi Lear, Iago et Cassio tout en un. On sent Caro s’étrangler d’indignation quand il évoque le comportement abject du Johnson étudiant, qui ne roulait que pour lui, faisait du chantage auprès de ses condisciples, et léchait les bottes du corps enseignant, ou bien quand il décrit la sale campagne diffamatrice menée contre Coke Stevenson. Et puis, dans le tome suivant, lorsqu’il raconte les efforts de Johnson pour faire passer la législation sur les droits civiques des Noirs, il semble à nouveau séduit par son héros.

Caro a de ses personnages une vision romantique, idéaliste, et ses livres sont imprégnés d’un sentiment de vertu bafouée, comme chez un amoureux trahi. Le problème avec cette méthode, c’est que sous la plume méticuleuse de Caro n’importe quelle vie, même la vôtre ou la mienne, prend des proportions épiques ou romantiques. À cette différence près que dans notre cas il ferait, dans le même style, le récit épique de ce que c’est que d’être sans pouvoir. Le style de Caro est audacieux, majestueux – à la limite du grandiloquent, d’après ses détracteurs. Un style qui s’inspire des historiens d’autrefois comme Gibbon ou Macaulay, voire Homère ou Milton – avec aussi quelque chose du journalisme de combat. Il affectionne les longues recensions épiques (au début de « L’éminence grise », il donne une interminable liste d’autoroutes, qui ne serait pas déplacée dans l’Iliade, si Grecs et Troyens avaient su conduire) et les longues phrases onduleuses et rythmées, parfois suivies de paragraphes faits d’une seule période ampoulée. Et il ne répugne pas à répéter un thème ou une image pour en accroître l’effet dramatique. Ce n’est pas vraiment le style qui convenait aux paragraphes épurés et concis du New Yorker – en tout cas en 1974, quand « L’éminence grise » y a été publiée en quatre épisodes, déjà fort longs pour l’époque, alors même que le magazine regorgeait de publicité au point qu’il peinait parfois à remplir ses colonnes. J’étais moi-même alors correcteur au New Yorker, et j’avais un bureau juste en face de celui de William Whitworth, le responsable de la publication des extraits. Je le vois encore faisant avec résignation, comme un diplomate balkanique, des allers-retours entre le bureau de William Shawn, le rédacteur en chef, et celui qu’occupait Caro en l’absence de son titulaire, Howard Moss, le responsable de la rubrique poésie, parti en congés d’été. Caro protestait – à juste titre – parce que le magazine avait retouché sa prose. Whitworth avait tenté de condenser le texte, ce qui nécessitait d’éliminer des passages entiers, en raccordant directement le début d’un paragraphe à la fin du suivant, quelques pages plus loin. « Ils ont affadi mon style », regrette Caro. Mais Shawn devait respecter les normes du magazine : le New Yorker tenait à ses propres règles, souvent vétilleuses, de ponctuation ; il ne tolérait pas les textes trop filandreux ou allusifs ; il ne tolérait pas les répétitions ; encore moins les paragraphes d’une seule phrase.

 

« Penser avec ses doigts »

Les négociations entre Caro et Shawn avaient pris un tour tellement délicat qu’entre la parution du deuxième et du troisième épisode, les deux côtés se dévisagèrent sans ciller pendant une semaine, chose impensable à l’époque; et on a cru que les deux parutions suivantes seraient mises au panier. Au New Yorker, tout le monde était effaré. Caro était aussi têtu que Shawn. Voilà un inconnu de 38 ans, qui n’avait publié que dans des journaux, qui de surcroît n’avait plus un sou vaillant et ne pouvait décemment pas refuser d’empocher le plus gros chèque de sa vie – et qui pourtant, seul parmi tous les collaborateurs du New Yorker, osait comme Bartleby (11) faire de son impuissance une position de force. Selon Caro, Shawn aurait accepté de supprimer toutes les corrections qui le perturbaient le plus ; mais la version publiée dans le magazine est néanmoins différente de celle du livre, avec des changements dans la ponctuation et dans l’organisation des paragraphes. Le texte du New Yorker se lit plus facilement que l’original, et ce sans que l’on y perde beaucoup en termes d’information. Il requiert bien moins d’efforts d’attention que le livre, dont la lecture exige qu’on lui consacre beaucoup de temps. Mais, pour le meilleur ou pour le pire, le texte du New Yorker n’a pas la puissance de l’original.

Ce qui prend tant de temps à Caro, ce n’est pas l’écriture elle-même, mais la réécriture. À l’université, il rédigeait si vite, avec une telle facilité, et il tapait à une telle allure, que l’un de ses professeurs, le critique R.P. Blackmur, lui a dit qu’il ne parviendrait à rien tant qu’il ne cesserait pas de « penser avec ses doigts ». Si bien qu’aujourd’hui Caro essaye de ralentir son rythme. Il ne commence à taper son texte – sur sa vieille machine Smith Corona Electra 210, pas sur un ordinateur – qu’une fois qu’il a déjà produit quatre ou cinq brouillons à la main. Et ensuite il retravaille son tapuscrit. Début décembre 2011, lors d’une visite, je l’ai trouvé en train de corriger les épreuves de « La passation de pouvoir » tout comme Proust corrigeait les siennes : raturant, écrivant entre les lignes, collant des ajouts sur des bouts de papier.

En matière de recherche, Caro est tout aussi obsessionnel. Gottlieb aime à faire remarquer un passage situé au début de « L’éminence grise ». Les parents de Moses se trouvent dans leur bungalow au camp Madison, une institution bénévole qu’ils avaient créée pour envoyer au grand air les enfants pauvres des villes. Ils se saisissent du New York Times et y découvrent que leur fils s’est fait condamner à 22 000 dollars d’amende pour une irrégularité dans une expropriation. « Oh, lui qui n’a jamais gagné un dollar de sa vie, il va devoir payer tout ça ! » s’est exclamée Bella Moses. « Comment diable connais-tu cette histoire ? » a demandé Gottlieb à Caro. Caro lui a expliqué qu’il avait cherché à parler à tous les bénévoles qui avaient travaillé au camp Madison, et que ce faisant il était tombé sur celui qui avait livré le journal aux parents Moses. « C’est comme si je lui avais demandé : “Comment sais-tu qu’il pleut dehors ?”, m’a dit Gottlieb, avant d’ajouter : “Mais quand ‘L’éminence grise’ a été publiée, le petit monde des auteurs a été bluffé. Personne n’avait jamais vu quelque chose comme ça. C’était un monument, non pas de savoir-faire, parce que beaucoup de gens ont un savoir-faire, mais de quelque chose d’autre. Je ne sais même pas comment appeler ça.” »

 

Menteur et truqueur

Caro a été jusqu’à passer plusieurs nuits à dormir tout seul dans un sac de couchage dans les collines du Texas central (où Johnson a grandi) pour apprécier la réalité de l’isolement rural dans ce coin-là. Pour la biographie de Johnson, il a fait des milliers d’interviews, pour l’essentiel avec des amis du personnage ou ses contemporains (Lady Bird, l’épouse du président, lui a parlé plusieurs fois et puis a cessé tout d’un coup, sans explication ; Bill Moyers, son attaché de presse, n’a jamais accepté d’être interviewé ; mais les propos de la plupart des copains de Johnson, y compris ceux de George Christian, son dernier attaché de presse, qui a parlé avec Caro pratiquement depuis son lit de mort, ont été repris dans le livre). Caro a passé littéralement plusieurs années à la bibliothèque Johnson d’Austin (12), examinant laborieusement le contenu des grandes boîtes entoilées rouges qui recèlent les archives de Johnson ; et il a été le premier chercheur à ouvrir certains des dossiers les plus féconds en révélations. « Je n’ai pas cessé de tomber sur des choses essentielles dont personne n’avait connaissance, dit-il ; il y a toujours quelque chose d’original à trouver, si on y regarde d’assez près. » Il s’efforçait de garder en tête ce que son patron à Newsday, Alan Hatway, un vieux de la vieille du journalisme, lui avait dit, après lui avoir concédé qu’il était le seul produit des universités chic d’une quelconque valeur : « Examine ces foutues pages une par une. »

Les fichiers de Caro sont bourrés de notes, tapées sur de grandes feuilles jaunes, souvent accompagnées d’instructions urgentes en majuscules qu’il s’adresse à lui-même. Avant de se mettre à écrire, il ordonne les dossiers concernés dans des grands classeurs comme ceux que l’on trouve sur les comptoirs des magasins de pièces détachées. Pas d’ordinateur, pas de Google, pas de Wikipédia.

Une des raisons pour lesquelles les livres de Caro sont si longs, c’est qu’il n’arrête jamais de fouiller dans ses dossiers et de tomber sur des éléments inattendus. Avant de commencer son premier tome, il pensait pouvoir expédier la jeunesse de Johnson en plus ou moins deux chapitres ; mais il a parlé à certains de ses condisciples à l’université et découvert son côté menteur et truqueur, que personne n’avait encore décrit. Ce tome comprend aussi une mini-biographie de Sam Rayburn, le mentor de Johnson au Congrès, et une section évoquant brillamment l’impact de l’électrification sur la vie des gens de Texas Hill Country (cette section est pour l’essentiel basée sur les interviews qu’Ina avait effectuées elle-même, en rendant visite aux femmes du coin avec ses confitures maison et réussissant, dit-elle, à gagner leur sympathie parce qu’elle était elle-même aussi timide et nerveuse qu’elles).

Caro pensait aussi qu’il pourrait traiter l’élection sénatoriale de 1948 en un seul chapitre, dans son tome sur le Sénat. En fait, il lui fallut presque un livre entier, celui qui constitue le tome 2. Les défenseurs de Johnson avaient coutume de dire qu’« on ne saurait jamais » si cette élection avait été frauduleuse ou non. Mais Caro, lui, le sait : après avoir lu dans un article de l’Associated Press que Louis Salas, un des organisateurs de ces élections et l’homme des basses œuvres du Parti démocrate, avait falsifié les registres électoraux, il est allé lui rendre visite, et Salas lui a remis une confession rédigée de sa main. Le tome 3, sur le Sénat, commence avec cent pages d’histoire du Sénat, parce que Caro jugeait que pour comprendre l’institution il fallait l’avoir vue à sa grande époque. Le volume comprend deux mini-biographies, celle de Hubert Humprey et celle de Richard Russell Jr., un sudiste qui avait présidé le Sénat pendant de longues années ; et le volume se clôt sur un compte rendu détaillé, presque vote par vote, de l’adoption des Lois civiques de 1957. Les premières semaines de la présidence Johnson, qui occupent une grande partie du dernier tome paru, n’étaient au départ conçues que comme un chapitre du volume final ; et ce dernier tome parle aussi beaucoup plus des Kennedy que Caro ne l’avait prévu. La bagarre entre Johnson et Robert Kennedy y est examinée dans tous les détails – tels que ces visites de Bobby à Johnson dans sa chambre d’hôtel à Los Angeles, pendant la convention démocrate de 1960, pour essayer de le persuader de ne pas donner suite à sa désignation comme vice-président.

En d’autres termes, le récit n’a cessé d’enfler, se diffractant en intrigues secondaires et histoires dans l’histoire, d’une façon qui réplique le processus d’analyse de Caro lui-même. Celui-ci en est maintenant à considérer le tome 5 et la guerre du Vietnam, laquelle pointe dans son dernier tome derrière l’ardeur guerrière dont Johnson fait preuve pendant la crise des missiles de Cuba. Lors d’une de mes visites, Caro a extirpé un épais dossier de notes qu’il avait prises, comptes rendus de conversations inclus, sur les réunions hebdomadaires du « Cabinet du mardi » réunissant Johnson, Dean Rusk, Robert McNamara, Earle Wheeler et Walt Rostow, et où la question de l’intensification de la guerre revenait souvent sur le tapis. « Regardez-moi tout ça, m’a dit Caro. C’est à peine croyable ! »

 

Petite mort

Aujourd’hui, Caro trouve Johnson toujours plus fascinant, m’a-t-il dit, ajoutant : « La question n’est pas de l’aimer ou pas. J’essaye d’expliquer le fonctionnement du pouvoir politique en Amérique dans la seconde moitié du XXe siècle, et voilà un gars qui comprend le pouvoir et sait s’en servir comme personne. Pour obtenir ce pouvoir, il est impitoyable, à un point qui m’a surpris moi-même, et je pensais pourtant en connaître un rayon sur le sujet. Mais il est sincère, aussi, quand il dit que toute sa vie il a voulu aider les pauvres et les gens de couleur, et on le voit qui met son impitoyable dureté, sa sauvagerie, au service de causes vraiment estimables. A-t-il changé sa nature ? Non. Est-ce que je suis ambivalent à son égard ? J’ai toujours été ambivalent à son égard. »

Caro a affiché le plan des « Années Johnson » sur de grandes feuilles, punaisées sur le tableau de liège recouvrant le mur contre son bureau. Ce n’est pas un plan classique, avec des indentations et des rubriques et des sous-rubriques numérotées, mais plutôt un fouillis de phrases et de paragraphes et de notes pour lui-même. Désormais, il manque une partie de la rangée du haut : ces espaces vides correspondent aux pages résumant le dernier tome publié. Mais il reste encore plusieurs rangées, ainsi que 13 pages supplémentaires impossibles à positionner sur le tableau tant que d’autres n’en auront pas été éliminées. Quelque part sur l’une de ses feuilles se trouve la toute dernière ligne, déjà écrite, de la saga « Les années Johnson », quel que soit le numéro du tome où elle figurera. Bien que je le lui aie demandé plusieurs fois, et avec insistance, Caro n’a jamais voulu me dire ce qu’était cette dernière phrase.

Il n’est pas à court de projets pour la suite, une fois Johnson derrière lui ; et il a déjà identifié un nouveau sujet, quoiqu’il ne veuille pas dire lequel. Il m’a aussi dit qu’il pourrait envisager d’écrire une biographie de Al Smith, le gouverneur de New York candidat à la présidentielle de 1928. Mais il est bien possible que, d’une certaine façon, il n’ait pas vraiment envie d’en avoir fini avec Johnson, et qu’inconsciemment il fasse durer son ouvrage. Car lorsqu’un biographe en termine avec son sujet et l’expédie au cimetière, c’est un peu sa petite mort à lui aussi. Caro est un grand connaisseur de Gibbon, et doit sûrement avoir lu ce que Gibbon écrivait dans sa maison de Lausanne en 1787, après avoir conclu son Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain : « Je ne vais pas nier mes émotions premières, la joie d’avoir recouvré ma liberté ainsi que celle d’avoir, peut-être, établi ma réputation. Mais ma vanité n’a guère duré, et une sobre mélancolie a envahi mon esprit à l’idée que j’avais pris un congé définitif de ce vieil et plaisant compagnon ; et que, quel que soit le sort futur de mon Histoire, la vie de l’historien lui-même est courte et précaire. »

 

Cet article est paru dans le New York Times le 24 avril 2012. Il a été traduit par Philippe Braud et Jean-Louis de Montesquiou.

Une leçon de journalisme

Faire du journalisme, c’est questionner. Au départ, le lecteur ne sait rien, et le journaliste non plus ; lorsque le journaliste raconte, c’est qu’il a questionné, qu’il a su questionner. L’art de questionner, c’est l’essence même de n’importe quel « livre de style » pouvant fournir des outils aux professionnels du journalisme. Parmi ceux-ci, il existe une œuvre majeure, un monument : Récit d’un naufragé. Gabriel García Márquez l’a écrit en 1955, alors qu’il n’était encore qu’un tout jeune journaliste, affublé d’une moustache noire de paysan mexicain, au sein de la rédaction dépeuplée du journal de Bogotá El Espectador.

Juan José Millas, l’un des grands journalistes du monde hispanophone, considérait ce récit du célèbre écrivain colombien comme le meilleur reportage du XXe siècle. Il devint un livre, publié en 1970, parce que quelqu’un avait dit à García Márquez que l’heure était venue pour ce bijou de voyager au lieu de croupir dans les archives. Mais, jusqu’à cette date, ce reportage miraculeux restait enfermé dans l’histoire du journalisme de son pays.

On a lu ce reportage comme un conte lorsqu’il parut, en 1955, en plein état d’exception décrété en Colombie par le gouvernement militaire de Rojas Pinilla. Aujourd’hui aussi, il se lit encore comme un conte, mais surtout comme une leçon de journalisme très difficile à égaler.

Au départ, il y eut surtout une grande curiosité. Un navire militaire, le Caldas, venait de sombrer. L’équipage ne perdit qu’un seul homme. Mais l’histoire d’un des marins, qui survécut jour après jour en pleine mer, en frôlant la mort, alimenta aussitôt les rubriques à sensation des journaux, des stations de radio et des bulletins d’information télévisés. Le marin fit même de la publicité. Sa montre avait résisté à ce voyage au bout de la peur et continua à lui donner l’heure exacte. Plusieurs entreprises s’intéressèrent au modèle porté afin d’en faire un exemple de solidité.

On sut ainsi tout du survivant, et du bateau qui avait sombré. Et quand le marin Alejandro Velasco se rendit à la rédaction d’El Espectador pour rencontrer quelques jeunes journalistes que dirigeait Guillermo Cano (aucun n’avait beaucoup plus de trente ans) et essayer de leur vendre ce qui restait à découvrir de son autobiographie marquée par le naufrage, tout semblait avoir été dit, ou presque.

Cano, qui était un journaliste clairvoyant, astucieux et réservé, raccompagna le marin jusqu’à la porte, lui mit la main sur l’épaule et lui dit : désolé, pour nous l’affaire est finie, mais – raconte García Márquez – il eut un instant de grande lucidité et il se dit que peut-être le fils du télégraphiste d’Aracataca (1) pourrait s’asseoir avec cet homme devant une table de bois et lui extraire un « dernier jus ». En le questionnant.

Cano savait que ce jeune journaliste au regard de chien battu et à la lèvre heureuse, qui semblait avoir voyagé à dos d’âne depuis la côte caraïbe jusqu’à ce pays de blancs-becs, était le plus prometteur de Colombie, et qu’il affûtait ses questions, depuis la première (García Márquez commençait toutes ses conversations par un « Viens par là… ») jusqu’à la dernière, sans que son interlocuteur puisse reprendre sa respiration. C’est ce que fit Gabito (2). Le journaliste s’assit devant le marin et le suffoqua de questions, comme s’il était en train de lui faire un bouche-à-bouche en haute mer.

Comme le disait le titre en gros caractères de son récit, Luis Alejandro avait passé dix jours à la dérive sur un radeau sans boire ni manger. Il avait été proclamé héros de la patrie. Il avait été embrassé par les reines de beauté. La publicité l’avait enrichi. Puis, détesté du gouvernement et bientôt oublié pour toujours. L’ostracisme civil et militaire dont le régime dictatorial colombien l’avait frappé résultait justement de l’enquête de Gabito. Celle-ci avait mis en évidence que le bateau naufragé avait contrevenu aux règles de sécurité qui s’imposaient en matière de transport militaire et que la junte qui dirigeait le pays avait menti à ce sujet.

Le garçon avait donc raconté au journaliste, sans cachotteries ni accommodements, la situation d’irrégularité dans laquelle lui et ses camarades avaient vécu, et il avait fait rougir de colère les militaires colombiens. Ses chefs étaient passés du bonheur de voir leur héros triompher dans la presse à la stupeur de lire tout ce qu’il disait sur leurs supercheries. Telle fut la substance de cette histoire, ce que Gabo parvint à extraire du jeune homme.

 

De la routine à la tragédie

Les questions posées ne sont pas dans le récit (ou dans le conte, comme diraient les Colombiens ou les Cubains), parce que García Márquez, avec sa perspicacité magistrale, avait adopté le point de vue de celui qui raconte. Il ne s’était pas assis pour relater ce que l’homme allait lui dire dans le style indirect cher aux romanciers, mais il s’était approprié ce récit, et s’était identifié lui-même à Luis Alejandro : montant dans le bateau, faisant la bringue avec ses amis et sa fiancée, et devenant l’un des membres de l’équipage habitué à accomplir son travail dans un état de somnolence provoqué par trois journées passées sur le pont.

À la routine avait succédé la tragédie, et le journaliste avait pris tout cela à son compte, comme si les lecteurs allaient (comme si nous allions) vivre, comme lui, pratiquement en temps réel, le naufrage qui allait happer cet interlocuteur dont la respiration transportait le jeune journaliste.

Gabo était devenu un miroir invisible assis à sa table devant le héros du Caldas.

Avec cette précision légendaire qui est la marque de ses reportages, García Márquez raconte qu’il y eut vingt séances d’interview de six heures chaque jour, durant lesquelles il prit des notes et lança des questions trompeuses pour déceler les contradictions du marin. Ainsi, explique le maître, nous avons réussi à reconstruire le récit compact et véridique de ses dix jours en mer. Cette histoire est tellement incroyable : comment les gens la croiraient-ils ? Réponse de García Márquez : le récit du naufragé était si minutieux et si passionnant que mon unique problème littéraire fut justement de le rendre crédible aux yeux du lecteur. Luis Alejandro n’en a pas démenti une seule ligne : le récit (c’est pour cela qu’il nous paraît juste) parut, écrit à la première personne, et fut signé par lui, Luis Alejandro, et pendant plus de vingt ans il fut le héros, l’unique signataire de ce chef-d’œuvre.

García Márquez questionna le naufragé pendant cent vingt heures, 7 200 minutes. Au quatrième jour de travail, le marin affirma que les héros ne s’étaient pas sauvés au milieu d’une tempête effrayante ; c’était un mensonge, il n’y avait pas eu de tempête, le naufrage résultait de la surcharge du navire. Et Luis Alejandro continua de raconter son histoire, ce qui rendit le gouvernement furieux. Celui-ci mit du temps à fermer El Espectador, et une légende était déjà en train de s’écrire à partir de ce récit d’un naufrage, la légende du grand journaliste du XXe siècle.

Pour un journaliste, jeune ou vieux, lire ce Récit d’un naufragé, ce n’est pas seulement rendre hommage à son auteur, c’est écouter une source où coulerait le meilleur du journalisme, un art qui consiste à savoir quelles questions poser pour savoir quelles histoires raconter.

 

Cet article est paru dans El País le 8 décembre 2012. Il a été traduit par Jean-Pierre Langellier.

Bertolt Brecht en tyran inspiré

Avant toute chose, quelques petites indications pour démêler un peu l’écheveau d’une existence fort confuse. En juillet 1917, Brecht, qui a alors 19 ans et, bravache, s’appelle encore « Bert », tombe amoureux de Paula Banholzer qu’il affuble de plusieurs petits noms affectueux : « Bittersüß » (« douce-amère »), « Bie ». Dans le même temps il a deux autres maîtresses. En juillet 1919, leur fils Frank vient au monde, qui tombera en 1943 sur le front russe. À partir de 1920, Brecht vit avec Marianne Zoff, qu’il épouse en 1922. Leur fille Hanne naît en mars 1923 (nous la connaissons sous le nom de Hanne Hiob – elle survivra à la guerre grâce à la protection de la vedette de cinéma Theo Lingen). Peu après sa naissance, Brecht fait la connaissance, par l’intermédiaire de son ami Feuchtwanger, de la jeune écrivaine Marieluise Fleißer, avec qui il entame une liaison.

Le célèbre poème « Souvenir de Marie A. » – Brecht n’aurait écrit que ces seuls vers qu’il aurait déjà toute sa place dans l’Olympe de la littérature allemande ! – n’est pourtant adressé à aucune de ces différentes amantes. C’est à Marie Rose Aman, l’une des femmes qu’il voyait en plus de Bie, qu’il est dédié. Sa mélodie presque macabre évoque celle, plus tardive, de la « Ballade de la fille noyée » – « que Dieu oublia peu à peu ; d’abord son visage, puis ses mains et, à la toute fin, ses cheveux ». On y lit :

« Et même le baiser, je l’eusse depuis longtemps oublié
Si ce nuage n’avait pas été là
Dont je me souviens et me souviendrai toujours,
Qui était très blanc et traversait le ciel.
Le prunier est peut-être en fleur de nouveau
Et cette femme peut-être mère de sept enfants
Mais ce nuage ne fleurit qu’une minute
Et lorsque je levai les yeux, le vent l’emportait déjà. »

La légende veut que Brecht ait composé ce poème dans le train, un express Berlin-Munich, qui le menait auprès d’Helene Weigel.

Au tour d’Helene Weigel d’entrer en scène, donc. Cette comédienne, issue d’une famille viennoise fortunée – elle n’avait pas encore percé qu’elle disposait déjà d’une bonne –, fit la connaissance de Brecht par l’intermédiaire de son ami de jeunesse Arnolt Bronnen à Berlin en septembre 1923, peu avant la parution de sa pièce Tambours dans la nuit. Un ouvrage dédié à « Bie Banholzer »… À Berlin, Brecht loge souvent chez Helene, dans son atelier de la Spicherstraße (qu’elle lui abandonnera à partir de février 1925). En mars 1924 a lieu, à Capri, une explication entre les époux Brecht – Marianne lui reproche ses infidélités, il les nie. Quatre semaines plus tard, Helene Weigel lui rend visite à Florence : elle est enceinte. Leur fils Stefan naît le 3 novembre 1924 (ce spécialiste de Hegel est mort à New York en 2009). Le même mois Brecht fait la rencontre d’Elisabeth Hauptmann, à qui il offre, pour le Noël de l’année 1925, le manuscrit de Homme pour homme. Le 22 novembre 1927, son divorce avec Marianne Zoff est prononcé et, en avril 1929, il épouse Weigel (leur fille Barbara naît le 28 octobre 1930 – c’est elle qui dirige aujourd’hui encore l’empire Brecht). Le dramaturge a trouvé ce dont il a besoin pour ce qu’il nommera plus tard son « théâtre gestuel » : un miroir vivant qui, par ses mimiques, les inflexions de sa voix et son maintien, incarne sa pensée. En 1928 déjà, le critique Alfred Kerr écrit à propos de l’interprétation par Helene Weigel du rôle de Leokadja Begbick dans Homme pour homme : « Madame Weigel, cantinière, fait sa vedette : par de longs cris ; des aboiements sonores ; un ton strident ; le profil de ses cuisses ; des bonds. De l’énergie à revendre. »

À supposer que les étoiles puissent naître, dans ce volume édité avec une précision admirable, c’est toute une constellation qui surgit. La correspondance entre Brecht et Weigel, qui n’avait jusqu’alors jamais été publiée intégralement, ressemble à une rhapsodie : tour à tour emphatique et délicate, tendre et menaçante, à certains moments les ordres y résonnent comme des timbales, à d’autres, on y chuchote, à d’autres encore, c’est l’archet du violon qu’on entend caresser les cordes. Nous faisons l’expérience du miracle que constitue cet amour d’une vie qui sut se passer de mensonges. Comme Brecht lui-même recourait volontiers au vocabulaire biblique, peut-être n’est-il pas inapproprié de parler d’un lien biblique avec cette femme qu’il aimait et trompait ; avec cette comédienne qu’il admirait et dirigeait ; avec cette compagne à laquelle il se fiait comme à personne. Helene Weigel était l’âme sœur de Bertolt Brecht. Ils s’appartenaient mutuellement, étaient pris l’un et l’autre dans une indestructible toile d’araignée faite de tendresse, de haine, de déchéance et de cupidité.

Mais – comme dans toutes les relations de Brecht avec les femmes qu’il exploitait sans vergogne – Weigel lui « appartenait » un peu plus qu’il ne lui appartenait lui. Très tôt, le ton de ses lettres se fait tyrannique : Helene doit mettre de l’ordre avec « brosse et éponge », recopier des lettres (à son collègue Herbert Ihering, par exemple), ne pas oublier non plus d’« appeler Ullstein » (son éditeur)… « Renseigne-toi », « envoie-moi », « note-moi l’adresse exacte du cordonnier », telles sont les gammes de ce chant grégorien de l’amour. Même pour le petit Frank, le fils maladif de Paula Banholzer, désormais âgé de 8 ans, c’est madame Weigel qui est censée trouver un médecin ; et lorsque Brecht la prévient depuis Augsbourg : « Je serai à ta dernière répétition », on lit dans les notes : « Brecht n’est pas présent pour la répétition générale. »

Dans ces lettres, le lecteur suit un zigzag amoureux, plonge dans un chaos existentiel. De fait, même après leur mariage, même après la naissance de leur second enfant, ils n’habitent pas ensemble – et c’est à peine s’ils séjournent quelquefois dans le même lieu. Quand Brecht est à Munich, Weigel reste à Berlin. Quand il est à Berlin (où, à partir de novembre 1928, il possède son propre appartement au 12 Hardenbergstrasse, avec une gouvernante), elle est en voyage en Bavière. Même au début du travail sur L’Opéra de quat’sous, à Saint-Cyr, Helene Weigel n’est que très brièvement présente ; elle part très vite pour le lac Ammer, en Bavière (où Brecht, avec ce qu’on peut nommer une certaine myopie politique, acquerra une maison et un grand terrain, en 1932). Leur correspondance est truffée des ruses si caractéristiques du dramaturge qui, par exemple, assure depuis Le Lavandou à son épouse restée à Berlin qu’Elisabeth Hauptmann loge dans une pension éloignée de chez lui. L’éditeur, avec une froide minutie remarque que Brecht et Hauptmann « habitaient ensemble dans une jolie villa »…

 

Indifférence charnelle

Deux choses frappent douloureusement dans cette correspondance. Certes, Brecht y parle beaucoup, et souvent de manière détaillée, de son travail, de ses projets, des répétitions et de ses négociations avec ses éditeurs – mais il n’y associe pas Weigel (préférant lui demander de penser à son rasoir que de jouer pour lui). Le 31 août 1928 a lieu au Theater am Schiffbauerdamm de Berlin, la première mythique de L’Opéra de quat’sous avec, dans les rôles principaux, Lotte Lenya, Ernst Busch, Erich Ponto, Rosa Valetti et Harald Paulsen. Sa correspondance avec Brecht ne permet pas de savoir si Helene Weigel était seulement présente. Brecht est désormais un homme riche et célèbre. La première lettre qui suit l’événement porte sur… un meuble : « Le fauteuil doit être noir, ou non plutôt : vert, j’insiste là-dessus ! »

Passons au deuxième élément que l’on retrouve continuellement dans ces lettres : lorsque le ton presque froid – et quelquefois inquiet quand il s’enquiert de sa santé ou des enfants – devient plus chaleureux (« Je t’embrasse »), on a plutôt affaire à la tendresse que l’on manifesterait pour une mère, peut-être pour une sœur. Aucune trace de désir, d’un manque, d’une nostalgie de la femme nommée « Helli ». « La Weigel », comme il l’appellera toute sa vie, cette « Weigel » dont plus tard il condamnera en quelques lignes assassines le visage, les mains d’actrice – est réduite au statut de garde pour enfants… C’est une camarade désincarnée.

 

Fuite en ordre dispersé

C’est toujours avec une maîtresse que Brecht partage ce qui lui tient le plus à cœur : son art. Lorsqu’en novembre 1931 il s’éprend de la comédienne amateur Margarete Steffin, elle devient aussitôt – et restera jusque dans les années d’exil au Danemark, en Suède et en Finlande – une proche collaboratrice et ne tarde pas à habiter tout près de chez lui à Berlin. Une séparation se profile, Helene Weigel envisage le divorce. Elle déménage dans le quartier de Zehlendorf, puis à Unterschondorf, en Bavière. Une lettre sans salutations – signée d’un simple « b » – révèle le fossé qui s’est creusé entre eux, et la manière filandreuse avec laquelle Brecht tente de recoller les morceaux :

« Chère Helli, je t’écris plutôt que de te parler, parce que c’est plus facile. J’ai la discussion en horreur : c’est toujours une lutte. C’est toujours la même chose avec nous : à partir de petites contrariétés, qui peuvent avoir bien des causes et sont inexplicables pour la plupart, qui viennent en partie de malentendus, qui sont provoquées en partie par la fatigue ou l’irritation dues au travail, à des facteurs extérieurs donc, naît une grande et impénétrable contrariété. Il en résulte que j’adopte malgré moi un ton sûrement blessant et TOI des mines absentes ou tragiques. J’ai souvent pensé qu’il fallait s’efforcer de ne pas faire dépendre le psychique du corporel car cela donne un accord trop naïf et insouciant. C’est aussi presque toujours un malentendu lorsqu’on prend le corporel (quand quelque chose ne marche pas) pour cause. Je sais bien que je me tiens toujours auprès de toi, par-delà toutes nos contrariétés et même pendant celles-ci. Si tu n’as pas cette impression, n’oublie pas qu’en ce moment (et la plupart du temps) je travaille dur et n’ai donc pas vraiment la possibilité de te parler de vive voix, et que je déteste les conflits, les scènes, etc., que cela m’épuise. »

Ce qui frappe dans ce document, ce ne sont pas seulement les dissensions qui s’y expriment, c’est aussi la date : le 1er janvier 1933. On a une lettre du même acabit datée du jour suivant, puis c’est l’exil.

Nous avons affaire là à un phénomène plus vaste, et je ne crains pas de le dire : déconcertant. Dans cette correspondance, où abondent les petites histoires sur les comédiens, les commérages sur les collègues et le petit monde berlinois, la politique ne joue pas le moindre rôle. Ce qu’un pacifiste comme Tuchosky, ou un bourgeois comme Heinrich Mann (« Qui vote pour Hindenburg vote pour Hitler, qui vote pour Hitler vote pour la guerre ») ont depuis longtemps vu venir, le marxiste Bertolt Brecht ne le voit pas. Et continue un certain temps à ne pas le voir. Sa famille ne fuit que le lendemain de l’incendie du Reichstag – là encore par des chemins différents, via Prague, Vienne et Zurich ; et elle reste longtemps séparée. Le courrier va tantôt de Lugano à Vienne, tantôt de Paris à Carona. En septembre 1933, Brecht travaille avec Margarete Steffin sur L’Opéra de quat’sous à Sanary-sur-Mer, tandis qu’Helene Weigel part faire un enregistrement pour la radio à Moscou. La première lettre de Brecht depuis son exil parisien concerne le prix de la viande, du beurre, du sucre, du café.

Pour le lecteur de cette correspondance, c’est toujours le même bon vieux carrousel, avec, sur les chevaux, les mêmes personnages, seule la musique grince un peu. « Je t’embrasse, ma chère, ma vieille Helli, c’est bien dommage que je ne sois pas là », écrit Brecht depuis Paris, avant d’ajouter : « Mon roman est presque terminé » – ce roman qu’il écrit avec Margarete Steffin à ses côtés. Même lorsque la courageuse et entreprenante Weigel fonde avec l’aide de la romancière danoise Karin Michaelis son célèbre asile scandinave pour réfugiés allemands, les tromperies continuent. Il est à Dunkerque, apprend-il à son épouse à la mi-décembre 1933 : « Je n’arriverai donc que le 18. » Ce qu’il ne dit pas c’est qu’il est à Dunkerque avec Margarete Steffin et que c’est avec elle encore qu’il s’embarque pour le Danemark.

Lorsque l’Europe s’effondre sous les coups de bottes des nazis, la fuite se poursuit. En mai 1941, après un long voyage à travers l’Union soviétique, toute la famille Brecht parvient, depuis Vladivostok, aux États-Unis, avec ses visas bien en règle. De l’éclatement de la guerre et, avant cela, de la guerre civile espagnole, pas un mot, pas plus que des grands procès staliniens et de l’invasion allemande de l’URSS. On a l’impression que Brecht écrivait sur une autre planète.

 

Brecht & Co

Une seule fois, lorsque, pendant leur séjour à Prague, Helene Weigel envisage de nouveau de se séparer de lui, ses mots sont un peu moins secs : il loue son talent unique d’actrice. Elle n’est qu’un instrument, pas une femme. Pour le reste, si l’on considère la forme épistolaire comme une autre forme de la discussion, ce ne sont pas là des lettres au sens strict. Ce sont des notifications. Même pendant l’exil américain – Brecht est très souvent à New York, Helene Weigel reste à Santa Monica – ce qui s’exprime, ce sont avant tout les désirs du grand manitou : il a besoin de photos, de copies de ses manuscrits, de textes de chansons, parfois aussi d’un manteau ou d’une cravate. Une chose est claire : l’érotisme de Bertolt Brecht, ou plus exactement son énergie érotique, est absorbé par son travail. D’où la beauté envoûtante de tant de ses poèmes. Il se détourne du monde. Il est son propre cosmos. Début 1943, tandis que la bataille de Stalingrad, tournant de la guerre, fait rage, il raconte une charmante soirée à New York, au cours de laquelle, après un discours en son honneur prononcé par l’écrivain Wieland Herzfeld, l’actrice Elisabeth Bergner et l’acteur Peter Lorre notamment ont récité ses textes. Il ne s’est pas « détourné du monde », cependant, au point d’oublier de poursuivre ses liaisons – érotisme et sexualité font deux. Ainsi Ruth Berlau, l’une de ses maîtresses, accouche-t-elle en septembre 1944 d’un enfant qui meurt peu après. Il tente aussi un rapprochement charnel avec Weigel, qui lui écrit ces lignes troublantes :

« Cher Bert, là c’est moi qui dois t’écrire une lettre car cela me semble fou que ce soit moi qui dise non, quand tu veux coucher avec moi. Le renouveau soudain de ton intérêt m’étonne. Je n’arrive pas à mettre mes idées au clair. Dans le passé, tu es bien souvent revenu à ce principe : tu ne peux et ne veux pas avoir de mariage en bonne et due forme. Il ne l’a jamais été et je n’ai jamais exigé qu’il le soit […] mais c’est un coup de pied particulièrement violent. Je ne suis pas un être insensible, si tu veux modifier ainsi ta vie, moi je ne le peux pas. »

La guerre est finie. La dernière phrase de l’ultime lettre de Brecht écrite depuis New York sonne comme le gong final avant le départ pour l’Europe : « Sois gentille, je t’aime bien. » Ou bien donne-t-elle le la pour les années à venir ? Ces années de fabuleux succès en commun, marquées par les brillantes mises en scènes du Berliner Ensemble, dont la voix était celle de la Weigel ? De cette « mère courage » admirée dans l’Europe entière, et qui ne traînait pas seulement sa légendaire carriole sur la scène, mais portait sur ses épaules tout le théâtre, dont elle était l’intendante. Celui qui a eu la chance de voir ces mises en scène en reste habité pour toute sa vie de spectateur. Celui qui a lu ces lettres peut se faire une idée de ce qui se cachait derrière : la firme Brecht & Co ; dans laquelle Helene Weigel était le « & Co ». De fait, cette partie de la correspondance traite presque exclusivement d’affaires et, de façon étonnante, c’est Helene Weigel qui l’anime, s’adressant à lui comme à son « cher Brecht », parfois même comme à « Monsieur Brecht », tandis que lui se contente souvent de signer d’un lapidaire « b ». Le volume s’achève par un document bouleversant, rédigé avec la sévère sobriété d’indications scéniques, trois ans avant la mort du dramaturge qui ne veut rien laisser au hasard, pas même sa propre fin :

« Je te demande, Helli, de veiller à ceci :
1) que ma mort soit bien constatée,
2) que mon cercueil soit en acier ou en fer,
3) qu’il ne soit pas exposé ouvert,
4) que, lorsqu’il sera exposé, ce soit dans la salle de répétition,
5) qu’on ne parle ni devant le cercueil ni devant la tombe, qu’on se contente de lire à haute voix le poème “À ceux qui viendront après nous”,
6) que les comédiens soient les seuls à prendre part à la veillée mortuaire, si l’on souhaite en faire une,
7) qu’on ne joue aucune musique,
8) qu’on m’enterre dans mon jardin de Buckow ou dans le cimetière à côté de mon appartement de la Chausseestraße et que ma pierre tombale ne porte que le nom de Brecht.
Merci Helli !
brecht
Novembre 1953
Berlin. »

Il ne serait pas juste de déprécier le vaste travail de Jan Knopf pour quelques détails. C’est un grand livre. Un modèle. Critique, mais jamais accusatoire, précis et jamais inepte. Knopf jongle presque voluptueusement avec les différentes citations de Brecht. Pour un affamé de savoir comme moi une seule question reste sans réponse : de quoi vivait la famille Brecht – cette « grande famille » si l’on y inclut toutes les maîtresses – pendant l’exil, notamment aux États-Unis ?

Knopf écrit que Brecht n’avait pas de fortune lorsque les nazis le déchurent de sa citoyenneté en 1935. Dans une lettre à Helene Weigel il est pourtant question d’un compte commun à Zurich et ailleurs de transferts d’argent et d’envois de chèques. La traversée de Vladivostok à Los Angeles – en y incluant sa maîtresse Ruth Berlau, la tribu Brecht comprenait tout de même alors cinq personnes – se fit en première classe : on se « réjouissait du luxe du navire, qui proposait même une piscine », note Knopf. Mais qui payait pour ça ? Et pour la maison de Santa Monica ? Et les nombreux voyages et séjours à New York ? (Brecht ne descendait pas au Waldorf-Astoria, mais tout de même…) Malgré ces question sans réponse, cet ouvrage brille par une érudition qui étaye de manière très impressionnante de merveilleuses interprétations. Si vous n’aimez pas Brecht, lisez ce livre !

 

Cet article est paru dans le Zeit le 8 novembre 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

Le paradoxe du clochard

Pourquoi tant de gens font-ils l’aumône ? Par empathie, pitié, sentiments auxquels se mêlent parfois le souci de se donner bonne conscience ou de se faire bien voir du bon Dieu. Jusque-là rien de surprenant. On peut aussi inverser la question. Pourquoi tant de gens ne font-ils pas l’aumône, ou rarement ? Par manque d’empathie ou de pitié ; par égoïsme ou avarice ; par cynisme, parce qu’on ne voit pas ce que ce geste nous rapporte ; par lucidité, si l’on perçoit le racketteur sous le mendiant ; par mépris, si l’on pense que le geste de mendier est dégradant ; par conviction, si l’on croit que donner incite le clochard à demeurer dans son état au lieu de chercher à s’en sortir. Nous avons donc d’excellentes raisons de donner ou de ne pas donner. Là où les choses deviennent surprenantes, c’est quand on replace la première question, « pourquoi tant de gens font-ils l’aumône ? », dans le contexte plus général de l’évolution de l’homme. Nous sommes des animaux culturels, mais des animaux quand même, et la théorie darwinienne s’accommode mal des gestes désintéressés. Dans le monde animal non humain, l’altruisme existe mais est réservé aux relations entre individus ayant un lien de parenté, même éloigné. Il faut que d’une manière ou d’une autre le geste profite à certains au moins des gènes propres à notre famille, présents chez l’individu aidé. Rien de tel dans la relation au mendiant. La théorie de l’évolution, censée tout expliquer, est-elle impuissante à rendre compte de l’altruisme désintéressé ? Ce problème obsède depuis longtemps bon nombre de biologistes, de psychologues, de philosophes et même de mathématiciens, et a fait l’objet d’une abondante littérature, que Books a déjà évoquée à plusieurs reprises (« Les gènes du bien et du mal », mai-juin 2010, et « L’altruisme est-il dans nos gènes ? », octobre 2011). Notre dossier de ce mois illustre le sujet sous un autre angle : comment expliquer qu’un homme ayant amassé une énorme fortune en donne plus de 99 % à des œuvres caritatives ? Et plus frappant peut-être : qu’un homme très riche, dans la force de l’âge, marié avec des enfants, puisse non seulement donner quasiment toute sa fortune mais l’un de ses reins à un inconnu ? (Lire p. 40, photo p. 42.) La théorie de l’évolution peut-elle expliquer ce genre de choses ou doit-elle déclarer forfait ? Sommes-nous typiquement devant un comportement montrant, voire démontrant, que l’homme est un animal qui, à certains égards, échappe à la nature, celle que l’on peut expliquer par des lois scientifiques ? La question est explorée de manière approfondie par deux économistes comportementalistes, Daniel Bowles et Herbert Gintis. En deux mots, leur thèse est que l’altruisme désintéressé, représentant un coût net pour l’individu, profite au groupe auquel l’individu appartient, à condition qu’il se répande au sein du groupe et soit donc le fait d’une fraction significative de la population. Dans l’histoire longue de l’humanité, les groupes gagnants seraient ceux ayant le plus cultivé l’altruisme (souvent au prix du recours à la violence contre d’autres groupes). Autrement dit, l’altruisme désintéressé trouve quand même une explication entrant dans le cadre de la théorie de l’évolution : ce sont les groupes au sein desquels cette pratique est le plus développée qui sont retenus par la sélection naturelle.

Mais que penser de cette thèse ? Elle n’est pas aisée à tester. Comme le fait remarquer W. G. Runciman dans la London Review of Books, les auteurs nous laissent sur notre faim, car « ils n’ont pas grand-chose à dire sur ce qui s’est passé pendant les quelque dix millénaires qui se sont écoulés » depuis que nos ancêtres ont abandonné leur statut de chasseurs-cueilleurs pour celui d’agriculteurs. La thèse trouve aussi une limite dans l’extension récente de l’altruisme collectif, passée du service du groupe à celui d’autres groupes, comme on le voit avec les différentes formes d’aide publique et privée aux pays pauvres. Enfin, les auteurs, attachés à récuser toute explication cynique de l’altruisme désintéressé, soulignent l’authenticité et la force des émotions de culpabilité et de honte qui souvent le sous-tendent. Mais n’est-ce pas encore satisfaire son intérêt que de chercher à apaiser ces sentiments ? Il est plus probable que l’explication de ces gestes souvent simples mais parfois extraordinaires est à rechercher dans la dynamique de notre système d’émotions morales. Cette dynamique varie beaucoup d’un individu à l’autre, mais n’en est pas moins le produit de l’évolution, celle d’une espèce qui a largement réussi grâce à ses facultés de coopération et dont l’histoire récente traduit plutôt, dans l’ensemble, une accentuation de ces facultés. Le mot « désintéressé » laisse entendre que nous n’aurions pas intérêt à nous montrer altruistes à l’égard de ceux qui ne nous sont pas apparentés. C’est absurde. L’homme est un animal moral. L’hypothèse la plus simple est d’admettre que l’altruisme est toujours fondé sur la recherche d’un intérêt. Nous n’échappons pas à notre nature.

 

L’Espagne au cœur

À  66 ans, Cristóbal Hara est l’un des photographes les plus singuliers de sa génération. Par son itinéraire et sa formation. Né à Madrid de mère allemande, il a passé ses premières années aux Philippines et aux États-Unis, avant de revenir en Espagne. Il deviendra ensuite un étudiant désargenté en Allemagne. Fuyant la conscription franquiste, la découverte admirative de l’œuvre de Cartier-Bresson le persuade de devenir photographe.

Il réalise sa première exposition dès 1974 au Victoria et Albert Museum de Londres. Singulier aussi par son évolution artistique. Jusqu’à l’approche de la trentaine, il travaille exclusivement en noir et blanc – où ses images, à la Bresson, importent plus par leur forme que par leur contenu – avant de se convertir totalement à la couleur. Singulier encore par son approche, solitaire et vagabonde, du seul objet qui l’accapare et le fascine : l’Espagne profonde. Il se met au volant de sa vieille Volvo et s’immerge, pendant des mois, dans les villages, notamment lors des fêtes traditionnelles, religieuses ou païennes. Processions, christs en croix, faux enterrements et vrais cercueils. Apprentis toréadors, aficionados et taureaux sanguinolents. Enfants, vieillards, rues désertes sous les soleils d’été. Tout un monde lumineux, burlesque, aux tons vivement contrastés, dont l’ambiance et les décors rappellent Cervantès, Goya et Buñuel. Singulier, Cristobal Hara l’est enfin par son exigence. De retour dans son village castillan, il expédie ses films à Madrid, récupère ses épreuves, effectue un choix rigoureux puis se rend à Paris, une ou deux fois par an, où il confie son travail à un professionnel, seul capable, selon lui, d’en faire des tirages à son goût. Passionné de musique et de littérature, en quête perpétuelle, dit-il, de son propre langage, il n’aime pas expliquer son travail : « Mes photos doivent parler d’elles-mêmes. » Elles y parviennent avec force lorsqu’il réussit à capter ce qu’il appelle « le moment d’émotion ».

 

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Arcos de la Frontera, 1997.

 

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Amil, 2000.

 

Petit problème au milieu du visage

Si l’on veut utiliser le terme le plus gentil possible pour définir le visage de Li Yanfen, on dira : ordinaire. Sinon, on dira : terne, peu expansif, morose. Quand elle était petite, il est vrai, on disait dans sa famille qu’elle était adorable ; une fois grande, cependant, personne n’avait plus rien dit de la sorte de son aspect physique. Mais le plus ennuyeux, c’est qu’elle n’avait rien d’autre qui pût susciter la louange ; terne, peu expansif et morose, pour dur que ce soit, étaient bien les seuls qualificatifs parfaitement appropriés dans son cas.

Lors des repas entre collègues, on ne remarquait qu’à la fin qu’elle était à un bout de la table, dans un total mutisme, et elle partait en payant son dû sans broncher ; si on lui demandait son avis sur un problème, ce n’est qu’une fois l’affaire discutée à fond qu’elle réussissait tout juste à bredouiller d’une voix éplorée, en traînant sur les mots : « ahh… ouiii, c’est çààà… », sans rien ajouter de plus. Au fil du temps, les gens avaient peu à peu perdu toute envie de la fréquenter ; s’il lui arrivait de recevoir un coup de téléphone de quelqu’un de son entourage, au bout de deux ou trois mots, l’autre s’impatientait, et la voix mourante de Li Yanfen lui donnait envie de couper la communication tout de suite.

Li Yanfen n’avait donc pratiquement pas d’amis. Mais elle avait eu une foule de ce qu’elle appelait des « petits amis », bien que tous ces « petits amis » n’aient fait que coucher une nuit avec elle, et aient disparu illico le lendemain matin après avoir brièvement fait l’amour avec elle. Ce n’était pas à cause de son visage ou même de son caractère que tous ces gens repartaient au bout d’une nuit. Li Yanfen était tout à fait consciente que c’était en fait parce qu’ils étaient exactement comme elle, tout aussi mornes et fuyant les contacts, et que la seule raison qui les incitait à la rencontrer était probablement qu’ils étaient trop seuls.

De manière générale, elle ne couchait qu’avec ce même genre d’individus, solitaires et pitoyables. Récemment, pourtant, elle avait eu une grande joie : elle avait connu un « petit ami » qui, bien que semblable à tous les autres, était parti par un petit matin radieux, non point sans dire un mot, mais en lui disant des paroles particulièrement encourageantes : « Yanfen, vraiment, tu as un nez dont on ne se lasse pas. »

Li Yanfen en avait été très émue et avait ensuite occupé ses loisirs à examiner son nez sous toutes ses coutures ; or, plus elle l’examinait, plus elle était conquise, et plus elle était conquise, plus elle l’examinait en détail ; finalement, elle poussa un long soupir, et se rendit à l’évidence : il ne s’était pas trompé, ce petit ami, vraiment, on ne pouvait pas se lasser de contempler ce nez. À côté d’une telle perfection, les autres traits de son visage lui parurent de moins en moins acceptables.

Elle réalisa qu’ils n’étaient pas à la hauteur de ce nez, qu’ils n’étaient en aucune manière qualifiés pour l’entourer ; ce nez dégageait un tel éclat, que le reste du visage en paraissait à côté insupportablement ordinaire.

 

II

Alors Li Yanfen décida de se faire faire une opération de chirurgie esthétique afin que le reste de son visage ne vînt pas déparer un nez aussi parfait. En cherchant sur Internet, elle vit que le meilleur endroit pour la chirurgie esthétique se trouvait en Corée : il y avait là une rue qui était bordée de cliniques spécialisées de toutes tailles, chacune avec sa spécialité ; c’était vraiment là qu’il y avait le plus de choix et le meilleur accueil ; on arrivait tel un produit défectueux, et on ressortait refaite à neuf, une création humaine de toute beauté. Mais les prix étaient à l’avenant ; si elle ajoutait le coût du voyage à celui de l’opération, elle aurait eu beau vendre tous ses organes et ceux de toute sa famille, cela n’aurait pas suffi. Il lui fallait donc se rabattre sur les cliniques chinoises, pour ce qu’elles valaient.

Un jour, finalement, elle s’arma de courage et arriva de bon matin devant une clinique ; après avoir fait les cent pas, toute la matinée, devant la porte en observant le flot des gens qui entraient, elle serra les dents et franchit le seuil.

Elle fut accueillie par une infirmière toute souriante qui lui dit : « Bonjour, puis-je faire quelque chose pour vous ?

– Je voudrais me faire faire une opération de chirurgie esthétique…

– Et pour faire quoi exactement ?

– Euh… à part le nez, je voudrais me faire refaire tout le visage, en entier… »

L’infirmière comprit sans rien dire ; c’était encore une de ses femmes qui voulaient changer de tête.

« Veuillez patienter un instant ici, dit-elle, un docteur va s’occuper de vous. »

Pleine d’attention, elle tendit un verre d’eau à Li Yanfen, tourna les talons et sortit. Li Yanfen se mit à feuilleter les catalogues à côté d’elle, et, regardant toutes ces photos de stars en gros plan, se sentit soudain submergée de l’ardent désir de devenir aussi belle qu’elles. L’infirmière la fit entrer dans une salle et lui dit en montrant l’homme assis derrière un ordinateur :

« Mademoiselle Li, voici le docteur Wang. Si vous avez besoin de conseils, vous pouvez lui en demander. »

Quand Li Yanfen se fut assise derrière le docteur, celui-ci se retourna et la regarda. Ce seul regard suffit pour qu’elle fût subjuguée à en perdre la raison, et elle se mit à trembler de tout son corps. Il faut dire que ce médecin était très beau. Son visage, finement ciselé, semblait l’œuvre d’un grand maître. En face de lui, Li Yanfen se sentit encore plus imparfaite, mais ce visage exprimait une grande froideur, à l’inverse de l’infirmière qui arborait en permanence un sourire bon marché. Les lunettes aux montures en or blanc dissimulaient en partie des yeux sévères qui troublaient encore plus Li Yanfen.

« Que voulez-vous faire ? » demanda le médecin d’une voix grave, un rien sensuelle, mais en articulant très clairement. Les genoux tremblants, Li Yanfen répondit : « Euh… c’est que… je… »

Le docteur fronça les sourcils – « Ah, songea Li Yanfen, même quand il fronce les sourcils, qu’est-ce qu’il est beau ! »

« Je ne suis pas très contente de mon visage…

– De quelle partie précisément ?

– Euh… eh bien, à part le nez, tout le reste. »

S’étant retourné, le docteur avança sa chaise, s’assit bien droit en face d’elle, lui prit le visage de la main droite, et l’observa attentivement en fronçant à nouveau les sourcils. Sous son regard, Li Yanfen sentit son cœur bondir, et fut sur le point de défaillir.

« Commençons par les yeux ; qu’est-ce que vous n’aimez pas dans vos yeux ? Vous les souhaitez comment ? »

Li Yanfen se troubla ; elle n’avait aucune idée de ce à quoi elle voulait que ressemblent ses yeux.

« Euh… je ne sais pas trop, c’est… »

Le docteur restait impassible, il avait l’habitude de ce genre de situation ; la plupart des femmes qui franchissaient le seuil de la clinique ne savaient pas dire précisément ce qu’elles voulaient ou ce qu’elles attendaient de lui ; elles avaient juste le besoin pressant de changer de visage. Le docteur se retourna prestement, alla frapper quelques touches sur son ordinateur et la pièce s’éclaira derrière Li Yanfen. Sur le mur derrière elle était suspendu un écran, qui, après quelques manipulations sur l’ordinateur, se couvrit d’yeux.

Sous chaque paire d’yeux était clairement indiqué un code.

« Voilà, ce sont des modèles. Choisissez. »

Devant ces escadrons d’yeux en ordre de bataille, Li Yanfen eut un sursaut de frayeur et se leva comme mue par un automatisme. Le projecteur illuminait son corps, et, face à ces paires d’yeux de tous côtés, elle se sentait perdue. D’un doigt hésitant, elle montra la quatrième paire d’yeux de la deuxième rangée : « Ces yeux-là sont très beaux. »

Dans son dos, le docteur lui dit : « Ce sont les yeux de Vivian Hsu (1), en ce moment ils font fureur, je viens d’en faire trois paires en un mois. »

Alors Li Yanfen montra les premiers yeux de la dernière ligne. « Ceux-là sont aussi très jolis.

– Ce sont les yeux de Lin Chi-ling, mais je ne vous les recommande pas, j’en ai trop fait, on en voit partout, et en plus cela ne conviendrait pas à la forme de votre visage. En revanche, je pense que vous auriez besoin de vous faire enlever les petits bourrelets de graisse que vous avez sur la figure. »

Éberluée, Li Yanfen ne put que hocher énergiquement la tête pour indiquer finalement quel était son choix quant au modèle à retenir pour les yeux. La même méthode fut ensuite appliquée aux lèvres, aux arcades sourcilières, aux pommettes et à l’ensemble du visage.

« Bien », dit le docteur qui, après avoir tout enregistré sur son ordinateur, se retourna vers Li Yanfen :

« D’après ce que vous avez choisi, nous nous trouvons maintenant avec deux menus. D’abord un menu A, de type doux et suave, pour lequel vous avez choisi les yeux de Vivian Hsu, le menton de Karena Lam, la bouche de Dong Jie et les sourcils de Maria Ozawa. Puis il y a un menu B, pour un visage plutôt sensuel, pour lequel vous avez choisi la forme de visage de Gwei Lun-mei, les yeux de Maggie Cheung, les lèvres de Song Hye Kyo, le menton de Zhou Xun et les pommettes de Michelle Reis. Maintenant il vous reste à choisir lequel des deux menus vous voulez. Li Yanfen fixa ébahie l’écran sur le mur : le docteur venait d’y projeter les visages correspondant aux deux menus, l’un à gauche, l’autre à droite. Chacun d’eux était aussi grand qu’elle, et elle était au milieu, désemparée.

« Docteur, vous ne pourriez pas me faire une suggestion ?…

– Non, ça, je ne peux pas », répliqua le docteur en rejetant sèchement la requête de Li Yanfen. « Ce n’est pas comme si c’était une question de vie et de mort, il s’agit juste d’embellir un peu l’ordinaire. C’est à vous de choisir, je ne peux pas m’en mêler, je ne sais pas l’air que vous voulez vous donner. »

Dans chacun des cas, l’opération coûtait très cher. Pour le menu A, elle coûtait 48 000 yuans, mais, sur le menton de Zhou Xuan, dans le menu B, la clinique, ces temps-ci, faisait un rabais de 15 % ; du coup, l’opération coûtait 3 000 yuans de moins.

Après avoir hésité un long moment, bien qu’intimidée, Li Yanfen se hasarda à demander :

« Docteur, vous ne me feriez pas une remise supplémentaire ?

– Vous avez une carte d’étudiante ?

– Hein ?….

– Maintenant, pendant les vacances d’été, nous faisons des conditions spéciales aux étudiants, sur présentation de leur carte nous leur faisons 10 % de réduction supplémentaire. »

Li Yanfen  n’avait pas de carte d’étudiante, mais elle n’aurait jamais cru qu’une carte d’étudiant pût donner droit à des réductions dans cet endroit.

« Et quand l’opération peut-elle avoir lieu ?

– Est-ce que vous avez pris un bain ce matin, avant de sortir ? » Li Yanfen opina.

« Alors je peux la faire tout de suite ; il faut juste que vous vous décidiez pour le menu A ou pour le B. »

Li Yanfen réfléchit ; le menu A lui donnerait un visage doux, elle pourrait attirer des tas de jeunes très gentils ; le problème, c’est qu’elle n’était plus si jeune, alors elle ferait peut-être mieux de choisir la ligne sexy de l’autre ; avec ça, elle attirerait une kyrielle d’hommes d’âge mûr, et riches, et en plus, dans ce menu, occasion à ne pas rater, le menton de Zhou Xuan bénéficiait d’une remise de 15 %.

« Je prends le B. »

Li Yanfen ayant enfin fait son choix, le chirurgien prit un crayon gras de couleur rouge et se mit à lui faire des marques sur tout le visage ; elle ne pouvait pas voir ce que cela donnait, mais sentit qu’il lui dessinait des traits gras au niveau des paupières, des sourcils et de la bouche ; elle eut un mouvement d’impatience et se raidit.

Le chirurgien se pencha vers elle et lui demanda : « Vous avez choisi le menu B, c’est bien ça, non ? »

Li Yanfen opina de la tête. « Alors nous allons commencer à vous endormir. Quand on vous aura posé le masque, vous allez compter jusqu’à sept. »

Le masque posé, elle se mit à compter dans sa tête :

« Un, deux, trois, quatre… »

Elle en était à peine là que, par le plus étrange des hasards, lui apparut le visage de son premier amour.

Elle s’était efforcée de lui paraître quelqu’un de gai ; toujours rieuse, pour suppléer à son maigre sens de l’humour, elle allait jusqu’à lui chercher des plaisanteries sur Internet. Mais ce garçon l’avait finalement terriblement blessée ; il était parti avec une autre fille qui était, il faut le dire, nettement plus drôle qu’elle et qui, en outre, avait les yeux de Vivian Hsu, avec de longs cils qui s’envolaient à chaque battement : elle-même en avait le cœur transi. Elle avait entendu dire qu’ils allaient se marier dans un mois et qu’il avait cherché son adresse partout pour pouvoir l’inviter au mariage, et effacer d’un coup les ressentiments passés.

Avant même d’en être arrivée à sept, Li Yanfen se releva brusquement et s’écria : « Docteur, j’ai changé d’avis, je veux le menu A. » À voir la tête qu’il faisait, l’anesthésiste ravalait des injures ; quant au docteur, qui était en train de dessiner ses traits sur le visage de Li Yanfen, il se pencha vers elle pour lui demander : « Vous êtes bien sûre, maintenant ?

– Oui, dit-elle, c’est décidé, je ne changerai plus. Menu A. »

L’infirmière s’approcha, prit une serviette et se mit en devoir d’effacer les traits rouges tracés sur le visage de Li Yanfen en le tenant ferme et en frottant vigoureusement. Le médecin avait le visage à moitié couvert par son masque, qui ne laissait apparaître que deux yeux furibonds. Reprenant son travail sur le visage de Li Yanfen, il la prévint : « Cette fois, plus possible de changer. Recommencez à compter.

– Un, deux, trois, quatre, cinq… »

Le cerveau de Li Yanfen recommença cependant illico à battre la campagne : était-ce vraiment souhaitable d’aller à ce mariage avec un visage tout mignon ? Il savait bien comment était l’original, alors non seulement il allait peut-être n’avoir aucun regret, mais en plus pourrait bien se moquer des corrections apportées. Tout cela était arrivé il y a bien longtemps, la peine s’était dissipée, il fallait repartir de zéro, avec un visage neuf, pour une existence nouvelle, avec un homme différent, un homme riche, plein d’attentions pour elle, en adoration devant la perfection de ses traits, ne serait-ce pas la meilleure revanche, la plus réaliste ? Il lui fallait pour cela devenir plus attirante, mais avoir aussi plus de maturité, plus de caractère,  pour pouvoir trouver l’homme idéal, comme ce chirurgien, par exemple.

Le compte jusqu’à sept étant terminé, celui-ci s’apprêtait à commencer l’opération quand retentit soudain la voix de Li Yanfen : « Docteur, attendez… »

Il y eut une réaction d’impatience générale autour de la table d’opération. Le chirurgien fit signe à l’infirmière et à l’anesthésiste de sortir, et resta seul avec Li Yanfen allongée sur la table ; levant les yeux, éblouie par le spot lumineux dirigé sur elle et discernant le docteur dans l’obscurité, elle sentit son cœur qui battait la chamade à la pensée qu’elle était en cet instant-là comme sur une scène de théâtre, seule dans l’univers face à lui.

« Qu’est-ce qu’il y a encore ? » demanda le docteur, impassible.

Rassemblant tout son courage, Li Yanfen lui demanda : « Docteur, qu’est-ce que vous préféreriez, une femme menu A ou une femme menu B ? »

Le docteur abaissa son masque, et la lampe lui nimba le visage d’une lumineuse auréole dorée. Il se mit à rire. Li Yanfen le regarda les yeux écarquillés : son rire, lui dessinant des rides au coin des yeux et lui soulevant le bord des lèvres, le rendait encore plus beau.

Après un instant de réflexion, le docteur lui répondit : « Pour être franc, ni l’une ni l’autre. »

Li Yanfen sentit son cœur faire un bond en entendant ces paroles : « Pour être franc… »

Le docteur commença à frotter les traits au crayon rouge sur le visage de Li Yanfen ; il frottait avec soin, et beaucoup plus de douceur que l’infirmière. En voyant le visage du chirurgien si près du sien, Li Yanfen avait le cœur qui défaillait.

Tout en frottant, cependant, le docteur lui dit : « Je ne suis pas médecin, vous n’êtes pas une malade, je vais vous dire très franchement ce que je pense. Réfléchissez, comment voulez-vous que cinq organes des sens pris séparément et mis ensemble sur un même visage puissent donner quelque chose de beau ? C’est comme aller chez Ikea acheter des meubles en kit, ou dans un McDo manger des hamburgers cuits à la va-vite, le résultat n’est pas génial. Vous, c’est pareil, vous voulez des yeux fabriqués à la chaîne pour aller avec un menton fait de la même manière. Je vais vous dire, après leur opération, il y a une foule de gens qui reviennent et me disent : « Docteur, maintenant mes pommettes ne vont pas, il faut me faire celles d’un tel… mais je n’aime pas non plus mes yeux et mes sourcils, il faut tout changer, je vais peut-être me ruiner, mais tant pis. »

Li Yanfen regardait, désorientée, le chirurgien lancé dans sa péroraison, mais finit par l’interrompre :

« Docteur, comment faire, maintenant ? En fin de compte… le problème est de choisir entre le menu A et le menu B… »

Le docteur dit alors en regardant sérieusement Li Yanfen : « Vous voulez que je vous dise ce qu’est la perfection, dans un visage ? »

Li Yanfen eut envie de se jeter à genoux pour l’implorer : « Oui, dites-moi. »

« Un visage parfait est un visage harmonieux, où tous les traits sont en symbiose, où la courbe des lèvres répond à celle des sourcils, où la ligne du nez met en valeur la forme du visage. Chacun peut en mesurer la beauté au premier regard, ce n’est pas quelque chose qui se fabrique en série.

– Faites-moi un visage comme ça, docteur, s’il vous plaît », lui dit Li Yanfen en lui saisissant la main.

Le docteur se mit à rire : « D’accord, mais alors il faut me faire confiance.

– Je vous fais confiance.

– Vous ne regretterez pas ?

– Non, jamais. »

Le docteur prit le masque, l’appliqua sur le visage de Li Yanfen et lui dit : « Allez-y, comptez. »

Cette fois, Li Yanfen s’endormit pour de bon ; juste avant de sombrer dans l’inconscience, elle entendit la porte se rouvrir, le bruit étouffé des pas de l’infirmière, et le son glacial du bistouri heurtant la coupelle. Pendant l’opération, elle fit un beau rêve : elle se promenait dans la rue, avec un visage frisant la perfection, et rencontrait le docteur qui, tout sourire, s’arrêtait pour l’interpeller ; leur beauté attirait les regards d’une foule de passants qui les trouvaient parfaitement assortis. Elle pensait en elle-même que, quand elle rouvrirait les yeux, ce jour serait proche.

 

III

Une semaine plus tard, découvrant son visage une fois les points de suture enlevés, Li Yanfen brisa en mille morceaux tous ses miroirs et courut à la clinique demander des comptes au docteur. Elle fut accueillie par la même infirmière qui lui dit, avec son sempiternel sourire mielleux, que le docteur avait quitté l’établissement. Li Yanfen apprit, sans arriver à y croire, qu’elle avait été sa dernière patiente. Elle n’avait pas imaginé que, par son irrésolution même, elle avait incité le médecin à lui faire le visage que lui-même pensait être la perfection. Il ne lui avait pas fait la bouche de Song Hye Kyo ou de Dong Jie, ne lui avait pas fait non plus des yeux, des arcades sourcilières, un menton et une forme de visage sensuels, rien de tout cela. Tout ce qu’il avait fait, c’était lui changer son nez : il lui avait fait un nez ordinaire, aplati, aux ailes légèrement évasées, un nez d’un commun à en pleurer. Au premier regard, il s’était dit qu’un nez d’une telle perfection était trop incongru dans un visage aussi banal. Il avait sa propre conception de la perfection : il fallait que rien ne vienne rompre l’harmonie générale ; or le nez de Li Yanfen, justement, était l’élément perturbateur dans son visage. Alors, plutôt que de se compliquer la vie à refaire tous les autres traits du visage, il lui avait paru bien plus efficace de s’attaquer directement à la racine du mal : ce nez ostentatoire. Ce jour-là, avant de quitter la salle d’opération, il avait jeté un dernier regard sur le nouveau nez qu’il venait de faire à Li Yanfen, encore endormie sur la table d’opération. On pouvait voir d’un seul coup d’œil que tous les traits de son visage étaient maintenant en totale harmonie. C’était la perfection.

Le docteur eut un long soupir.

Vraiment parfait !

 

Cette nouvelle est parue en 2010 sur le blog de Bao Jingling. Elle a été traduite du chinois par Brigitte Duzan.

Sayonara Gangsters (6)

6.

Au fil des ans, j’ai écrit beaucoup de poèmes.

Cependant, mes poèmes ont toujours eu très peu de lecteurs. Si peu que c’en était pathétique.

Jusqu’à mes vingt ans, mes poèmes n’ont eu que trois lecteurs.

Le premier lecteur, c’était moi.

Je lisais très attentivement les poèmes écrits par moi, puis j’adressais une lettre d’admirateur à leur auteur.

Continuez de bien travailler et ne vous laissez pas décourager. Je suis convaincu que quelque chose de satisfaisant se présentera sur votre chemin. Vous avez ma parole d’honneur.

Isidore Ducasse n’a eu qu’un lecteur jusqu’à sa mort, et pourtant il est resté aussi courageux et déterminé que Tom Sawyer.

Au cours de l’histoire, soixante pour cent des poètes n’ont eu qu’un lecteur et on ne compte pas les poètes si dégoûtés de leurs œuvres qu’ils n’avaient aucune envie de les lire, même pas en rêve. S’il vous plaît, ne vous laissez pas abattre par le nombre limité de vos lecteurs. Au fait, quelque chose m’a troublé dans votre dernier opus. Dites-moi ce que cette « capote » représente exactement ? Si c’est une métaphore du « sexe aliéné », n’est-ce pas un brin facile ?

J’espère que tout va bien pour vous.

Cordialement,
Un lecteur

Le deuxième lecteur était ma mère.

Chaque fois que j’écrivais un poème, je le lui postais, et en retour elle m’envoyait en recommandé une enveloppe avec des espèces.

Ma mère interprétait mes poèmes comme des demandes d’argent.

Le troisième lecteur était un homme qui se proclamait poète. Il affirmait que les poètes ne devraient jamais lire ce qu’ils ont écrit.

Nous lisions réciproquement nos poèmes, l’homme et moi.

Je consacrais beaucoup de temps à la lecture des « poèmes » de l’homme, je les lisais aussi consciencieusement que possible. Mais j’avais beau les lire et les relire, je ne savais jamais ni par où ou ni comment commencer.

« Tu dois faire des études approfondies si tu veux comprendre mes poèmes », disait l’homme.

Je doutais de jamais comprendre ses « poèmes » même si j’approfondissais mes études.

Les « poèmes » de l’homme ressemblaient plus à un code secret utilisé par une colonie de fourmis rendues stériles par un niveau fatal de radiations qu’aucun des poèmes qui me sont passés entre les mains.

« Hé, ça c’est l’envers. »

C’est toujours ce qu’il disait quand je m’attaquais à la lecture d’un de ses « poèmes ».

Sur le papier qu’il me tendait, il avait écrit cinq O et cinq X, et rien de plus ; je regardais leur disposition hasardeuse comme si les O et les X faisaient un match de foot, en me demandant quelle serait l’équipe gagnante.

« Hé, ça c’est aussi l’envers », disait l’homme avec une profonde tristesse dans la voix.

Je venais de retourner le « poème » et j’avais repris la lecture à zéro. Sur l’envers de la feuille de papier, il y avait une chenille verte collée avec une bande de cellophane. La chenille agitait follement ses pattes et braillait d’une voix étranglée par les larmes qu’elle préférerait être piétinée et écrasée plutôt que transformée en « poème ».

Chaque fois que l’homme me regardait lire l’un de ses travaux d’une traite de haut en bas, ou la retourner brusquement et le lire à l’envers, ou faire un trou au milieu de la feuille avec mon doigt, ou la plier pour fabriquer un avion en papier et le lancer en l’air, je voyais la déception et le désespoir envahir son visage.

Dans la mesure où l’homme n’était pas seulement l’auteur de ses « poèmes », mais aussi l’un des précieux lecteurs des miens, je faisais toujours de mon mieux pour lire ses productions littéraires de manière à le rendre heureux.

L’homme refusait catégoriquement de répondre à aucune question.

Une fois, je lui demandai bêtement : « Quel est le thème de ce poème ? »

Sur la feuille de papier qu’il me tendait, il avait écrit ce qui suit :

Hitler, très excité par Autant en emporte le vent,
déballa les culottes maternelles qu’il collectionnait
secrètement, il les étala sur le lit et s’endormit
dans leurs plis en chantant « Mon beau sapin ».

En découvrant que son « poème » était écrit avec des mots que je pouvais comprendre, je m’étais quelque peu laissé gagner par l’excitation

Je n’aurais évidemment pas dû poser cette question.

L’homme m’arracha des mains la feuille de papier, en fit une boule et l’avala. Puis il me tourna le dos et me faussa compagnie à grandes enjambées.

« Hé ! Hé, attendez ! »

Mais l’homme s’éloignait. Il s’arrêta devant un Kentucky Fried Chicken et prit la pose à côté de la statue, mains tendues, exactement comme le colonel Sanders.

Le colonel Sanders et l’homme prêchaient l’Évangile du Poulet Frit aux messieurs-dames qui arpentaient la rue.

J’ai crié :

– Allons ! Je vous dis que je suis désolé !

– Fiston, notre thème c’est vingt-sept types d’épices différentes !

Le colonel Sanders me répondait gentiment à la place de l’homme, plongé dans un silence outré.

 

7.

Pendant deux ou trois secondes, l’air absent, l’homme a regardé les poèmes que j’écrivais avant de les renifler, de les lécher, de les lever vers le soleil et de me demander :

– La partie écrite, c’est tout le poème ?

– Oui.

– Plutôt simplet, non ?

Mes poèmes étaient plutôt simplets.

Mes poèmes sont et continueront d’être simplets.

Mes poèmes sont plutôt simplets, comme leur auteur.

 

8.

Il s’est passé toutes sortes de choses entre cette époque et la période de l’École de Poésie où j’ai rencontré Livre de Chansons.

Il s’est passé des tas et des tas de toutes sortes de choses.

Les trois premières années, j’ai travaillé dans une célèbre usine d’automobiles.

L’usine d’automobiles m’a fait cadeau d’une énorme brûlure au coude droit que je conserverai toujours.

J’étais en train de penser à ce que Rimbaud avait dû ressentir dans le wagon qui quittait en bringuebalant la gare de l’Est à Paris le 23 août 1891, quand j’ai accidentellement pressé mon coude sur un moule de moteur à quatre cent quarante degrés.

Les trois années suivantes, j’ai travaillé dans une célèbre aciérie.

Cette fois, les choses se sont déroulées dans l’autre sens : j’ai fait cadeau à l’usine du petit orteil de mon pied droit.

Je travaillais sur une presse de vingt tonnes qui s’abattait toutes les treize secondes et aplatissait des pièces de fonte brute, et je murmurais un poème.

« Mange ton ananas    Savoure ton faisan
Stupide Staline          Ta fin est proche. »

J’étais en train de me demander si Maïakovski avait écrit ces lignes ou si leur auteur n’était pas Staline en personne, quand je commis l’erreur d’avancer un pied au moment où la presse s’abattait sur la pièce de fonte suivante.

Les trois dernières années, j’ai été un distingué ouvrier du bâtiment. Au cours de ces trois années, j’ai résolu de ne jamais penser à la poésie pendant le travail.

Même ainsi, j’ai réussi à tomber d’un échafaudage de six mètres.

Je me suis sorti de tout cela avec une grosse et vilaine cicatrice au coude droit, la disparition du petit orteil de mon pied droit et une claudication, mais j’étais encore un poète.

 

Ce texte est extrait de Sayonara gangsters, il a été traduit par Jean-François Chaix. Le roman paraît le 20 mars chez Books éditions.

Le regard tendre et féroce de Quino

L’humoriste Joaquin Salvador Lavado, alias Quino, 80 ans, est l’auteur argentin le plus lu dans le monde. Cet humoriste, au trait élégant et efficace, doit sa gloire à Mafalda, la fillette philosophe dont il conta les aventures entre 1964 et 1973 dans plusieurs journaux de Buenos Aires. Quino et Mafalda, un couple à jamais uni dans le souvenir de millions d’adorateurs inconsolés. Chaussures noires, socquettes blanches, robe assortie au nœud qui coiffe son épaisse chevelure brune, l’enfant la plus célèbre d’Amérique latine est « une héroïne des temps modernes qui refuse le monde tel qu’il est » (Umberto Eco). Dans ses dialogues, ou ses pensées, tour à tour idéalistes, moqueurs, rebelles ou consternés, elle exprime les espoirs, les inquiétudes et les colères de l’Argentin d’alors. Elle aborde subtilement des thèmes universels, d’une éternelle actualité : la paix, la guerre, la finance, la société de consommation, l’embourgeoisement, l’aliénation, la vieillesse, l’amitié, les relations parents-enfants. Elle défend les valeurs chères à son créateur : l’égalité, la dignité, la justice, le droit au bonheur. Depuis qu’il a dit adieu à Mafalda, pour échapper à la routine et renouveler sa création, Quino a publié une vingtaine d’albums dont le plus récent, Quién anda Ahi ? (« Qui va là ? »), est paru à la fin de 2012. Mafalda, quant à elle, est maintenant figée en statue, assise sur un banc, dans le quartier de San Telmo, à Buenos Aires. Les touristes font la queue pour se faire photographier auprès de l’illustre brunette qui continue de poser son regard malicieux sur ce monde terrible et déroutant qui l’intrigue, la bouleverse ou l’indigne.