Le pouvoir, notamment le pouvoir politique : rares sont ceux qui en savent là-dessus autant que Robert Caro, lui qui n’en a jamais détenu une miette. Caro ne s’est jamais présenté à la moindre élection – et il y aurait de toute façon été battu. C’est quelqu’un de timide, à la voix douce, aux façons et à l’accent new-yorkais vieux jeu (il prononce « Toïme » et pas « Taïme », « Foïne » et pas « Faïne » (1)), si mal à l’aise que parler de lui le gêne à l’en faire un peu loucher. L’idée du pouvoir, et des gens qui le détiennent, le révulse autant qu’elle le fascine. Il a pourtant employé à peu près toute sa carrière à étudier le pouvoir et l’usage qu’on peut en faire – d’abord en se penchant sur le cas de Robert Moses, le grand urbaniste et rénovateur de New York (2), puis sur celui de Lyndon Johnson, dont il a écrit la biographie pendant presque quarante années consécutives. Caro peut vous raconter dans tous les détails comment Moses a impitoyablement taillé dans un quartier de la middle class pour y faire passer le Cross Bronx Expressway, forçant des milliers de familles à se reloger ; ou encore comment Johnson a usurpé son élection de sénateur du Texas, ne l’emportant que de 87 voix plutôt douteuses. Ces histoires font encore vibrer Caro d’indignation, mais d’une sorte d’admiration aussi – les deux émotions qui le motivent dans la poursuite, des jours durant, presque sans aucune vacance, de son labeur solitaire, dickensien.
Caro est le dernier des biographes façon XIXe siècle, ceux qui pensent que la vie d’un grand homme, ou d’un puissant, ne mérite ni un petit ni un gros volume, mais toute une étagère. Tous les jours, il se rend ponctuellement, en veston cravate, à son bureau au 22e étage d’un building anonyme de New York, près de Colombus Circle, où il n’a pour voisins que des avocats ou des conseillers financiers. Lequel bureau ressemble à celui d’un comptable qui reporte encore ses écritures sur un registre en s’aidant d’une machine à calculer à manivelle. Il y a un secrétaire en bois, des armoires de classement en bois, et un vieux canapé de cuir bordeaux sur lequel personne ne s’assoit jamais. C’est là qu’écrit Caro, à l’ancienne : à la main, sur de gros bloc-notes.
Il a commencé « Les années Lyndon Johnson », sa biographie en plusieurs tomes du 36e président, en 1976, peu après avoir terminé « L’éminence grise », sa colossale biographie de Robert Moses qui lui a valu le prix Pulitzer. Il pensait pouvoir raconter la vie de Johnson en trois volumes et qu’il lui faudrait plus ou moins six ans. Mais « La passation de pouvoir », son quatrième tome, n’est paru qu’en mai 2012 – soit dix ans après le volume précédent, « Maître du Sénat », lui-même publié douze ans après « Les moyens de l’ascension », lequel est sorti huit ans après le premier tome, « En route vers le pouvoir ». Et il ne s’agit pas d’opus ordinaires : « Les moyens de l’ascension » – 500 pages environ – fait figure de maigrichon du lot. « En route vers le pouvoir » frise les 900 pages, et « Maître du Sénat » atteint les 1 200, presque autant que les deux précédents réunis. Si l’on essaye de lire ou de relire tout cela d’affilée en une quinzaine de jours, comme j’ai bêtement voulu le faire il y a peu, on se retrouve incapable de s’arrêter tout en craignant d’avoir les yeux qui vous tombent des orbites.
Le dernier tome paru, dont le New Yorker a publié des extraits en avril 2012, fait 736 pages et ne couvre qu’environ six ans. Il commence en 1958, quand Johnson, pourtant connu pour être un homme d’action et de décision, se tâte pour savoir s’il va se présenter à la présidentielle de 1960. Le livre raconte ensuite comment Johnson a perdu contre Kennedy dès le premier tour de la convention démocrate, puis décrit les années douloureuses et remplies d’humiliations de la vice-présidence, avant de consacrer toute la seconde moitié du livre aux 47 jours séparant l’assassinat de Kennedy, en novembre 1963, du discours de Johnson sur l’état de l’Union en janvier 1964 (ce récit, écrit selon le point de vue du nouveau président, est ce qu’on peut lire de plus captivant sur la question). C’est la période pendant laquelle Johnson s’empare des rênes du pouvoir tout en lançant coup sur coup une bonne partie des lois instituant la « Grande Société (3) ».
Ce qui revient à dire que Caro a ralenti son rythme de production au point de prendre plus de temps pour décrire les années Johnson que Johnson n’en a lui-même passé à les vivre ; et donc qu’il n’est pas près d’en avoir fini. Il nous reste encore à lire tout ce qui concerne l’élection présidentielle de 1964, les scandales Bobby Baker (4) et Walter Jenkins (5), la guerre du Vietnam, et la décision de ne pas se représenter pour un second mandat. Et c’est à peine si l’on commence à discerner le Johnson dont la plupart d’entre nous se souviennent (et contre lequel on a manifesté) – le Johnson obstiné, renfrogné, avec ses grosses bajoues, ses oreilles tombantes d’éléphant, et la cicatrice de son opération de la vésicule biliaire (6).
Des délais raisonnables
Johnson, qui avait toujours prédit qu’il mourrait tôt, est mort à 64 ans. Caro, lui, en a déjà 77 et il est en pleine forme malgré un délicat problème de pancréatite en 2004. Si « La passation de pouvoir » lui a demandé autant de temps, dit-il, c’est parce qu’il faisait en parallèle ses recherches sur la suite de l’histoire johnsonienne ; il devrait maintenant pouvoir conclure l’ensemble dans des délais raisonnables, en publiant un unique volume supplémentaire. Mais c’est ce qu’il disait déjà la fois d’avant, après avoir terminé « Maître du Sénat ». (Il avait aussi cru pouvoir écrire « L’éminence grise » en à peu près neuf mois ; ça lui a pris sept ans, pendant lesquels sa femme Ina et lui ont été mis en faillite (7).) Robert Gottlieb, qui avait pris Caro sous contrat pour faire « Les années Johnson » quand il était directeur éditorial chez Knopf, a, même après son départ, continué à réviser tous les textes de Caro (c’est aussi lui qui a publié les extraits du tome 2 dans le New Yorker, quand il en était le rédacteur en chef). Il y a peu, raconte-t-il, il a dit à Caro : « Considérons les choses d’un point de vue statistique : j’ai 80 ans, tu en as 75. D’après les tables actuarielles, quel que soit le nombre d’années dont tu as encore besoin, je ne serai plus de ce monde. » « À vrai dire, a précisé Gottlieb, Bob n’a pas vraiment besoin de moi, mais il pense que si. »
Au fil de toutes ces années passées à travailler sur Johnson, Robert Caro en est venu à mieux le connaître, ou mieux le comprendre, que Johnson ne se connaissait ou ne se comprenait lui-même. Il sait tout des bons et des mauvais côtés de son héros : comment Johnson est devenu le plus jeune chef de la majorité au Sénat de l’histoire, et comment, susurrant tantôt un message aux oreilles des sénateurs du Sud, tantôt un autre à celles des sénateurs du Nord, il a réussi à faire passer les Lois civiques de 1957 au profit des Noirs auprès d’un Congrès qui avait rejeté tous les projets législatifs de ce genre depuis 1875 ; comment il a bricolé son passé militaire et s’est octroyé une médaille en n’ayant effectué qu’un seul et unique vol en avion ; comment, vice-président pendant la crise des missiles de Cuba de 1962, son côté va-t-en-guerre avait provoqué la panique chez le président Kennedy et son frère Robert. Caro sait tout des fureurs de Johnson, de son intransigeance, de ses mensonges, des pots-de-vin qu’il a versés, de son instabilité, de ses gémissements, de sa servilité, de sa vantardise, de son côté lèche-bottes, de son charme, de sa gentillesse, de sa tendance à la compassion, de ses amis, de ses ennemis, de ses petites amies, de ses larbins et de ses entremetteurs, de ses manières de table, de son alcoolisme – tout, jusqu’au surnom de son pénis : pas Johnson mais Jumbo.
Un tel degré de connaissance ne s’acquiert pas facilement. Caro a passé tellement de temps sur Johnson que son agente, Lynn Nesbit, ne se souvient même plus du nombre de fois qu’elle a dû renégocier son contrat. Quant à la maison d’édition, elle en est déjà à son deuxième directeur, et plus personne ne s’y soucie encore de délais – les livres sont là quand ils sont là. « Ils ne le font pas par charité » m’a rétorqué Caro le mois dernier, quand je lui faisais remarquer combien Knopf l’avait soutenu au fil des années. Il est vrai que les volumes sur Johnson ont été acclamés par la critique (« En route vers le pouvoir » et « Les moyens de l’ascension » ont tous les deux gagné le Prix national des critiques, et « Maître du Sénat » a obtenu à la fois le Pulitzer et le National Book Award) ; et chaque tome fut un bestseller. Mais il est vrai aussi, vu les intervalles entre chaque parution, que Caro ne jouit pas d’une immense notoriété. « Est-ce que ses livres sont rentables ? » s’interrogeait voici quelques mois l’actuelle patronne de Knopf, Sonny Mehta, qui a repris – avec enthousiasme – le projet Johnson après le départ de Gottlieb en 1987. Et de répondre, après quelques instants de réflexion : « Ils le deviendront, parce qu’il n’y a rien d’équivalent sur le marché. »
Gottlieb est plus philosophe : « Et quand bien même, si au bout de quarante-cinq ans on s’aperçoit, par une méthode comptable quelconque, qu’on a perdu de l’argent ? Il faut penser à tout ce que Caro nous a apporté, au prestige qu’il nous a valu. ça se mesure comment, ça ? »
Une idée venue de nulle part
Les deux Bob, Gottlieb et Caro, ont une drôle de relation éditoriale, faite presque autant d’affrontements que d’admiration mutuelle. Ils en sont par exemple toujours à s’étriper – ou à faire semblant de s’étriper – quant au nombre de mots que Gottlieb a coupés dans « L’éminence grise ». Apparemment 350 000, soit l’équivalent de deux ou trois bouquins de bon calibre. Et Caro déplore encore la suppression de chaque mot. « On a coupé dans “L’éminence grise” des choses qui n’auraient jamais dû l’être », m’a-t-il tristement dit un jour, en me montrant son exemplaire personnel du livre, pages cornées, reliure brisée, partout des lignes soulignées, avec des corrections entre elles. Caro est un peu comme Balzac, qui continuait à s’agiter autour de ses livres même après leur parution.
Les deux hommes ne sont d’ailleurs pas entièrement d’accord sur l’origine même du projet Johnson. Au départ, le contrat de Caro portait sur une biographie de Fiorello La Guardia, l’ancien maire de New York, dans la foulée de celle de Moses. Selon Gottlieb, lorsque Caro est venu le voir en 1974 pour discuter du projet, il lui aurait dit : « C’est une mauvaise idée. Chez moi, dans les années 1930 et 1940, il y avait deux dieux : Roosevelt et La Guardia. Mais La Guardia, c’est une impasse, une anomalie. Il ne vient de nulle part, et n’a pas de prolongement. Je crois que tu devrais plutôt écrire sur Lyndon Johnson. » Et, se tournant vers moi en dodelinant du chef, il a ajouté : « Comprenez-moi bien, je ne savais rien de Lyndon Johnson, dont je me fichais complètement, et l’idée ne m’avait jamais effleuré avant cet instant que c’était cela que Caro devait faire. C’est un de ces grands moments qui ne s’expliquent pas – l’idée venait d’absolument nulle part. » Caro, lui, rétorque qu’il avait déjà décidé de prendre Lyndon Johnson, qui venait juste de mourir, pour nouveau sujet de biographie, en partie parce qu’il n’avait pas envie d’écrire encore sur New York. Mais il a laissé Gottlieb parler. « J’ai toujours pensé qu’en restant là sans m’écrier “Ah, mais c’est exactement ce que je voulais faire !”, j’ai fait significativement grimper mon avance. »
Caro et Gottlieb ne se disputent pas seulement sur la longueur des livres, mais aussi sur leur style, et même sur leur ponctuation. « Vous connaissez cette vieille expression ridicule, “On a les qualités de ses défauts et les défauts de ses qualités”, ou quelque chose d’approchant ? » m’a demandé Gottlieb. « Eh bien, dans le cas de Bob, c’est exactement ça. S’il est un tel génie de la recherche, d’une telle fiabilité, c’est parce que pour lui tout a rigoureusement la même importance. Le plus petit détail compte autant que les grands faits. Un point-virgule, à ses yeux, ça pèse autant que de savoir, disons, si Johnson était gay. Malheureusement le problème, c’est que quand il s’agit de la langue, moi aussi je suis comme ça, et il nous est arrivé de nous déchirer à propos d’un point-virgule. Pour moi, ça compte autant que de savoir qui a voté quelle loi. »
La pire de leurs batailles eut lieu à propos du tome 2, « Les moyens de l’ascension », en grande partie consacré à l’élection sénatoriale frauduleuse de 1948. Gottlieb avait poussé Caro à raconter l’histoire dans tous ses détails, parce qu’il était fasciné par les péripéties de la vie politique locale ; mais il n’était pas vraiment d’accord, et certains critiques non plus, avec la façon dont Caro présentait l’adversaire de Johnson dans cette élection, Coke Stevenson, un ancien gouverneur du Texas, décrit comme un quasi-héros. « Nous nous sommes battus corps à corps, front contre front, nez contre nez, tellement je n’étais pas d’accord avec sa façon d’idéaliser Coke Stevenson, raconte Gottlieb. Nous avons failli nous entretuer. »
Pour la révision du dernier livre en date, les choses se sont bien mieux passées, explique Gottlieb : « Nous avons tous les deux mis de l’eau dans notre vin, et ç’a été vraiment formidable. Pour la première fois peut-être, on y a pris un réel plaisir. Il disait : “Je sais que tu ne vas pas vouloir de tout cela”, et moi je pouvais répondre : “C’est génial que tu l’aies réalisé tout seul !” Je crois qu’on avait tous les deux fait des progrès, si tant est que nous puissions faire des progrès. » Gottlieb a rigolé, avant d’ajouter : « Comment les expliquer, ces choses-là ? On commence par croire qu’on tient une bonne idée, et avant qu’on ait pu s’en rendre compte, on se retrouve cinq cents ans plus tard en train d’écrire les notes du 43e volume. »
Un grand silencieux
« Ce n’était pas prévu », m’a dit Caro en expliquant comment il était devenu historien et biographe. « C’est simplement le produit d’une succession d’erreurs. » Il est né en octobre 1935 et a passé son enfance sur Central Park West, à hauteur de la 94e rue. Son père, homme d’affaires, parlait le yiddish et l’anglais, mais n’utilisait que rarement l’une ou l’autre langue. C’était un « grand silencieux », qui l’est devenu encore plus après la mort de sa femme, décédée à la suite d’une longue maladie, quand Caro n’avait que 12 ans. « Ce n’était pas un foyer ordinaire, en ce sens que je ne voulais pas trop y être », dit Caro, avant d’ajouter que, quoique très attaché à son jeune frère Michael, désormais agent immobilier à la retraite, ils n’étaient pas aussi proches que le sont d’ordinaire deux frères. Caro passait le plus de temps possible à la Horace Mann School (où sa mère mourante avait souhaité qu’il s’inscrive), ou bien sur un banc de Central Park, avec un livre. Il écrivait à longueur de journée, et faisait déjà très long. Au lycée, ses dissertations dépassaient toutes les autres en longueur. Et à Princeton, son mémoire de fin d’études – sur l’existentialisme chez Hemingway – était tellement long que le Département de littérature décida de fixer une limite au nombre de pages autorisées.
Avec le recul, Caro estime qu’être allé à Princeton, université qu’il avait choisie pour la réputation de ses fêtes, fut une erreur : il aurait mieux fait d’aller à Harvard. Dans les années 1950, Princeton n’était pas vraiment connue pour sa sympathie envers les Juifs, et bien qu’il affirme n’avoir jamais souffert lui-même d’antisémitisme, il a vu bon nombre d’étudiants en être victimes. « Dans ma façon de voir les choses, je n’étais pas vraiment à Princeton, je travaillais pour son journal et son magazine littéraire. » Il tenait une chronique sportive, « Ivy inklings (8) », au Daily Princetonian, avant d’en devenir le directeur. Caro écrivait aussi des nouvelles, d’ailleurs pas vraiment des nouvelles, vu leur longueur : l’une d’entre elles, sur un garçon qui met sa copine enceinte, occupait un numéro entier du Princeton Tiger, un magazine humoristique et littéraire.
C’est à Princeton aussi que Caro rencontra sa femme, Ina, qui deviendrait l’unique collaboratrice et assistante de recherche digne de sa confiance. À l’époque, elle avait 16 ans, était inscrite au lycée de la ville voisine, Trenton, et avait été invitée par deux chevaliers servants à une soirée Hillel (9). À travers la pièce, elle remarqua Caro – plutôt bien de sa personne, à en juger par les photos d’époque – et elle dit à sa meilleure amie : « Voilà le garçon que je vais épouser. » Ce qu’elle fit trois ans plus tard, abandonnant ses études contre l’avis de ses parents. Elle finit par obtenir son diplôme, plus un autre en histoire médiévale européenne, et écrivit deux livres ; mais elle sacrifia sa carrière à celle de son mari, à un point difficilement concevable aujourd’hui. Aux pires moments de la rédaction de « L’éminence grise », quand Caro n’avait plus un sou et qu’il désespérait de pouvoir un jour finir son livre, elle vendit leur maison dans la banlieue résidentielle de Long Island, déménagea toute la famille dans un appartement du Bronx, et se prit un emploi d’enseignante pour faire bouillir la marmite et permettre à son mari de se consacrer à son travail.
« À l’époque, la situation n’était pas brillante, vraiment pas brillante », se souvient Caro. « Moi, réplique Ina, j’ai toujours considéré que l’essentiel était qu’il puisse écrire… Les maisons, l’argent, tout ça, ça n’a jamais beaucoup compté pour moi. Beaucoup moins que pour notre chien », m’a-t-elle dit un matin dans leur grand appartement de l’Upper West Side. Elle a ajouté : « Mais je n’ai jamais pensé que Robert n’écrirait que sur ça. J’ai toujours voulu le voir publier un roman. » Même maintenant, il lui est difficile d’admettre que la biographie de Johnson constituera probablement la grande réalisation de leur vie commune.
Révélation
Pour que le mariage puisse avoir lieu, Caro devait trouver un emploi. Le New York Times lui offrit un poste de grouillot, pour un salaire qui, se souvient-il, devait « avoisiner les 37,50 dollars par semaine ». Le New Brunswick Daily Home News & Sunday Times lui proposa de devenir reporter pour 52 dollars par semaine, et Caro accepta. « Encore une erreur ! » – mais ce nouveau travail lui servit d’apprentissage sur le fonctionnement du pouvoir. Le responsable des pages politiques du journal s’était mis en congé pour aider la section du Parti démocrate du comté du Middlesex lors d’une campagne électorale. Il tomba malade et Caro prit sa place. Il écrivait des discours et s’occupait des relations publiques pour un des patrons du parti. Le jour de l’élection, alors qu’il faisait la tournée des bureaux de vote en sa compagnie, il vit des agents de police en train d’embarquer des Noirs. « Un des flics a dit que quelques observateurs noirs avaient provoqué des troubles, mais que tout était rentré dans l’ordre », se remémore Caro. « J’y pense encore. Ce qui m’a choqué, ce n’est pas tant les façons brutales de la police que la soumission – non, ce n’est pas le bon mot – la résignation de ces gens face à tout ça. Je n’avais qu’une envie, sortir de cette voiture, et c’est ce que j’ai fait au premier arrêt. Le type du parti ne m’a jamais rappelé. Il a dû se rendre compte de ce que j’avais ressenti. »
Caro a connu une autre révélation sur le pouvoir au début des années 1960. Il avait changé de journal pour aller chez Newsday, où il s’était découvert un talent pour le journalisme d’investigation, et où on lui avait demandé de jeter un œil au projet, conçu par Robert Moses, de construction d’un pont au-dessus du Long Island Sound, entre Rye et Oyster Bay. « C’était la pire idée du monde, m’a-t-il dit : la taille prévue des piles du pont était telle qu’elles auraient perturbé les marées. » Caro écrivit toute une série d’articles pour dénoncer l’idiotie du projet, et il semble qu’il ait convaincu à peu près tout le monde, y compris le gouverneur, Nelson Rockefeller. Et puis un beau jour un ami l’appelle d’Albany, capitale de l’État de New York : « Bob, je crois qu’il faut que tu viennes. » « Je suis arrivé juste à temps pour assister au vote de l’Assemblée approuvant, par quelque chose comme 138 voix contre 4, le lancement de travaux préparatoires pour le pont. Ç’a été un des grands chocs de ma vie. Je suis remonté dans ma voiture pour rentrer à Long Island, et je pensais tout le temps : “Tout ce que tu as fait, c’est du pipeau. Tu écrivais dans ton journal en pensant que dans une démocratie le pouvoir découle des urnes. Mais voilà un gars qui n’a jamais été élu à quoi que ce soit, et qui a suffisamment de pouvoir pour retourner l’opinion de tout un État, et tu n’as pas la moindre idée d’où vient ce pouvoir.” »
Les deux faces de l’homme
Cette leçon s’est renouvelée en 1965, quand Caro a obtenu une bourse Nieman (10) pour aller à Harvard, où il suivit un cours d’urbanisme et d’aménagement des territoires. « Un jour, on parlait des autoroutes, et où en construire de nouvelles, se rappelle-t-il. On nous abreuvait de formules mathématiques sur la densité du trafic et la densité de la population et ainsi de suite ; et tout d’un coup j’ai pensé : “Tout ça, c’est complètement faux. Ce n’est pas pour ça qu’on construit des autoroutes ; on les construit parce que Robert Moses veut qu’il y ait une autoroute à cet endroit-là. Et si on ne découvre pas par soi-même et qu’on n’explique pas aux gens d’où Robert Moses tient son pouvoir, eh bien, quoi qu’on fasse d’autre, c’est de la malhonnêteté intellectuelle.” »
L’obsession de Caro pour le pouvoir explique bien des choses sur la nature de son travail. À commencer par la taille et le champ couvert par tous ses livres, conçus non pas comme des biographies classiques, mais comme des études sur l’exercice du pouvoir politique et son impact, tant sur ceux qui le détiennent que sur ceux qui ne le détiennent pas. C’est le pouvoir aussi, du moins tel que Caro le comprend, qui sous-tend sa conception de la personnalité et de ce qui la constitue. Dans « L’éminence grise », le pouvoir est une drogue dont l’insatiable Moses a besoin en doses croissantes, jusqu’à devenir, d’idéaliste qu’il était, un monstre complètement démuni de sentiments humains, qui pulvérise des quartiers, taillade le paysage à coups d’autoroutes et fait pleuvoir des ponts à sa guise. Quant à Johnson, les volumes qui lui sont consacrés montrent les deux faces de l’homme, « la sombre et la brillante » : la première, c’est sa soif de pouvoir, à l’état nu, implacable – « le pouvoir, non pour améliorer la vie des gens, mais pour les manipuler et les dominer, les plier à sa propre volonté » ; la seconde, c’est l’usage souvent compassionnel qu’il fait de ce même pouvoir. Le Moses de Caro est un personnage d’opéra – un Faust de la rénovation urbaine – tandis que son Johnson sort tout droit de Shakespeare : Richard III, le roi Lear, Iago et Cassio tout en un. On sent Caro s’étrangler d’indignation quand il évoque le comportement abject du Johnson étudiant, qui ne roulait que pour lui, faisait du chantage auprès de ses condisciples, et léchait les bottes du corps enseignant, ou bien quand il décrit la sale campagne diffamatrice menée contre Coke Stevenson. Et puis, dans le tome suivant, lorsqu’il raconte les efforts de Johnson pour faire passer la législation sur les droits civiques des Noirs, il semble à nouveau séduit par son héros.
Caro a de ses personnages une vision romantique, idéaliste, et ses livres sont imprégnés d’un sentiment de vertu bafouée, comme chez un amoureux trahi. Le problème avec cette méthode, c’est que sous la plume méticuleuse de Caro n’importe quelle vie, même la vôtre ou la mienne, prend des proportions épiques ou romantiques. À cette différence près que dans notre cas il ferait, dans le même style, le récit épique de ce que c’est que d’être sans pouvoir. Le style de Caro est audacieux, majestueux – à la limite du grandiloquent, d’après ses détracteurs. Un style qui s’inspire des historiens d’autrefois comme Gibbon ou Macaulay, voire Homère ou Milton – avec aussi quelque chose du journalisme de combat. Il affectionne les longues recensions épiques (au début de « L’éminence grise », il donne une interminable liste d’autoroutes, qui ne serait pas déplacée dans l’Iliade, si Grecs et Troyens avaient su conduire) et les longues phrases onduleuses et rythmées, parfois suivies de paragraphes faits d’une seule période ampoulée. Et il ne répugne pas à répéter un thème ou une image pour en accroître l’effet dramatique. Ce n’est pas vraiment le style qui convenait aux paragraphes épurés et concis du New Yorker – en tout cas en 1974, quand « L’éminence grise » y a été publiée en quatre épisodes, déjà fort longs pour l’époque, alors même que le magazine regorgeait de publicité au point qu’il peinait parfois à remplir ses colonnes. J’étais moi-même alors correcteur au New Yorker, et j’avais un bureau juste en face de celui de William Whitworth, le responsable de la publication des extraits. Je le vois encore faisant avec résignation, comme un diplomate balkanique, des allers-retours entre le bureau de William Shawn, le rédacteur en chef, et celui qu’occupait Caro en l’absence de son titulaire, Howard Moss, le responsable de la rubrique poésie, parti en congés d’été. Caro protestait – à juste titre – parce que le magazine avait retouché sa prose. Whitworth avait tenté de condenser le texte, ce qui nécessitait d’éliminer des passages entiers, en raccordant directement le début d’un paragraphe à la fin du suivant, quelques pages plus loin. « Ils ont affadi mon style », regrette Caro. Mais Shawn devait respecter les normes du magazine : le New Yorker tenait à ses propres règles, souvent vétilleuses, de ponctuation ; il ne tolérait pas les textes trop filandreux ou allusifs ; il ne tolérait pas les répétitions ; encore moins les paragraphes d’une seule phrase.
« Penser avec ses doigts »
Les négociations entre Caro et Shawn avaient pris un tour tellement délicat qu’entre la parution du deuxième et du troisième épisode, les deux côtés se dévisagèrent sans ciller pendant une semaine, chose impensable à l’époque; et on a cru que les deux parutions suivantes seraient mises au panier. Au New Yorker, tout le monde était effaré. Caro était aussi têtu que Shawn. Voilà un inconnu de 38 ans, qui n’avait publié que dans des journaux, qui de surcroît n’avait plus un sou vaillant et ne pouvait décemment pas refuser d’empocher le plus gros chèque de sa vie – et qui pourtant, seul parmi tous les collaborateurs du New Yorker, osait comme Bartleby (11) faire de son impuissance une position de force. Selon Caro, Shawn aurait accepté de supprimer toutes les corrections qui le perturbaient le plus ; mais la version publiée dans le magazine est néanmoins différente de celle du livre, avec des changements dans la ponctuation et dans l’organisation des paragraphes. Le texte du New Yorker se lit plus facilement que l’original, et ce sans que l’on y perde beaucoup en termes d’information. Il requiert bien moins d’efforts d’attention que le livre, dont la lecture exige qu’on lui consacre beaucoup de temps. Mais, pour le meilleur ou pour le pire, le texte du New Yorker n’a pas la puissance de l’original.
Ce qui prend tant de temps à Caro, ce n’est pas l’écriture elle-même, mais la réécriture. À l’université, il rédigeait si vite, avec une telle facilité, et il tapait à une telle allure, que l’un de ses professeurs, le critique R.P. Blackmur, lui a dit qu’il ne parviendrait à rien tant qu’il ne cesserait pas de « penser avec ses doigts ». Si bien qu’aujourd’hui Caro essaye de ralentir son rythme. Il ne commence à taper son texte – sur sa vieille machine Smith Corona Electra 210, pas sur un ordinateur – qu’une fois qu’il a déjà produit quatre ou cinq brouillons à la main. Et ensuite il retravaille son tapuscrit. Début décembre 2011, lors d’une visite, je l’ai trouvé en train de corriger les épreuves de « La passation de pouvoir » tout comme Proust corrigeait les siennes : raturant, écrivant entre les lignes, collant des ajouts sur des bouts de papier.
En matière de recherche, Caro est tout aussi obsessionnel. Gottlieb aime à faire remarquer un passage situé au début de « L’éminence grise ». Les parents de Moses se trouvent dans leur bungalow au camp Madison, une institution bénévole qu’ils avaient créée pour envoyer au grand air les enfants pauvres des villes. Ils se saisissent du New York Times et y découvrent que leur fils s’est fait condamner à 22 000 dollars d’amende pour une irrégularité dans une expropriation. « Oh, lui qui n’a jamais gagné un dollar de sa vie, il va devoir payer tout ça ! » s’est exclamée Bella Moses. « Comment diable connais-tu cette histoire ? » a demandé Gottlieb à Caro. Caro lui a expliqué qu’il avait cherché à parler à tous les bénévoles qui avaient travaillé au camp Madison, et que ce faisant il était tombé sur celui qui avait livré le journal aux parents Moses. « C’est comme si je lui avais demandé : “Comment sais-tu qu’il pleut dehors ?”, m’a dit Gottlieb, avant d’ajouter : “Mais quand ‘L’éminence grise’ a été publiée, le petit monde des auteurs a été bluffé. Personne n’avait jamais vu quelque chose comme ça. C’était un monument, non pas de savoir-faire, parce que beaucoup de gens ont un savoir-faire, mais de quelque chose d’autre. Je ne sais même pas comment appeler ça.” »
Menteur et truqueur
Caro a été jusqu’à passer plusieurs nuits à dormir tout seul dans un sac de couchage dans les collines du Texas central (où Johnson a grandi) pour apprécier la réalité de l’isolement rural dans ce coin-là. Pour la biographie de Johnson, il a fait des milliers d’interviews, pour l’essentiel avec des amis du personnage ou ses contemporains (Lady Bird, l’épouse du président, lui a parlé plusieurs fois et puis a cessé tout d’un coup, sans explication ; Bill Moyers, son attaché de presse, n’a jamais accepté d’être interviewé ; mais les propos de la plupart des copains de Johnson, y compris ceux de George Christian, son dernier attaché de presse, qui a parlé avec Caro pratiquement depuis son lit de mort, ont été repris dans le livre). Caro a passé littéralement plusieurs années à la bibliothèque Johnson d’Austin (12), examinant laborieusement le contenu des grandes boîtes entoilées rouges qui recèlent les archives de Johnson ; et il a été le premier chercheur à ouvrir certains des dossiers les plus féconds en révélations. « Je n’ai pas cessé de tomber sur des choses essentielles dont personne n’avait connaissance, dit-il ; il y a toujours quelque chose d’original à trouver, si on y regarde d’assez près. » Il s’efforçait de garder en tête ce que son patron à Newsday, Alan Hatway, un vieux de la vieille du journalisme, lui avait dit, après lui avoir concédé qu’il était le seul produit des universités chic d’une quelconque valeur : « Examine ces foutues pages une par une. »
Les fichiers de Caro sont bourrés de notes, tapées sur de grandes feuilles jaunes, souvent accompagnées d’instructions urgentes en majuscules qu’il s’adresse à lui-même. Avant de se mettre à écrire, il ordonne les dossiers concernés dans des grands classeurs comme ceux que l’on trouve sur les comptoirs des magasins de pièces détachées. Pas d’ordinateur, pas de Google, pas de Wikipédia.
Une des raisons pour lesquelles les livres de Caro sont si longs, c’est qu’il n’arrête jamais de fouiller dans ses dossiers et de tomber sur des éléments inattendus. Avant de commencer son premier tome, il pensait pouvoir expédier la jeunesse de Johnson en plus ou moins deux chapitres ; mais il a parlé à certains de ses condisciples à l’université et découvert son côté menteur et truqueur, que personne n’avait encore décrit. Ce tome comprend aussi une mini-biographie de Sam Rayburn, le mentor de Johnson au Congrès, et une section évoquant brillamment l’impact de l’électrification sur la vie des gens de Texas Hill Country (cette section est pour l’essentiel basée sur les interviews qu’Ina avait effectuées elle-même, en rendant visite aux femmes du coin avec ses confitures maison et réussissant, dit-elle, à gagner leur sympathie parce qu’elle était elle-même aussi timide et nerveuse qu’elles).
Caro pensait aussi qu’il pourrait traiter l’élection sénatoriale de 1948 en un seul chapitre, dans son tome sur le Sénat. En fait, il lui fallut presque un livre entier, celui qui constitue le tome 2. Les défenseurs de Johnson avaient coutume de dire qu’« on ne saurait jamais » si cette élection avait été frauduleuse ou non. Mais Caro, lui, le sait : après avoir lu dans un article de l’Associated Press que Louis Salas, un des organisateurs de ces élections et l’homme des basses œuvres du Parti démocrate, avait falsifié les registres électoraux, il est allé lui rendre visite, et Salas lui a remis une confession rédigée de sa main. Le tome 3, sur le Sénat, commence avec cent pages d’histoire du Sénat, parce que Caro jugeait que pour comprendre l’institution il fallait l’avoir vue à sa grande époque. Le volume comprend deux mini-biographies, celle de Hubert Humprey et celle de Richard Russell Jr., un sudiste qui avait présidé le Sénat pendant de longues années ; et le volume se clôt sur un compte rendu détaillé, presque vote par vote, de l’adoption des Lois civiques de 1957. Les premières semaines de la présidence Johnson, qui occupent une grande partie du dernier tome paru, n’étaient au départ conçues que comme un chapitre du volume final ; et ce dernier tome parle aussi beaucoup plus des Kennedy que Caro ne l’avait prévu. La bagarre entre Johnson et Robert Kennedy y est examinée dans tous les détails – tels que ces visites de Bobby à Johnson dans sa chambre d’hôtel à Los Angeles, pendant la convention démocrate de 1960, pour essayer de le persuader de ne pas donner suite à sa désignation comme vice-président.
En d’autres termes, le récit n’a cessé d’enfler, se diffractant en intrigues secondaires et histoires dans l’histoire, d’une façon qui réplique le processus d’analyse de Caro lui-même. Celui-ci en est maintenant à considérer le tome 5 et la guerre du Vietnam, laquelle pointe dans son dernier tome derrière l’ardeur guerrière dont Johnson fait preuve pendant la crise des missiles de Cuba. Lors d’une de mes visites, Caro a extirpé un épais dossier de notes qu’il avait prises, comptes rendus de conversations inclus, sur les réunions hebdomadaires du « Cabinet du mardi » réunissant Johnson, Dean Rusk, Robert McNamara, Earle Wheeler et Walt Rostow, et où la question de l’intensification de la guerre revenait souvent sur le tapis. « Regardez-moi tout ça, m’a dit Caro. C’est à peine croyable ! »
Petite mort
Aujourd’hui, Caro trouve Johnson toujours plus fascinant, m’a-t-il dit, ajoutant : « La question n’est pas de l’aimer ou pas. J’essaye d’expliquer le fonctionnement du pouvoir politique en Amérique dans la seconde moitié du XXe siècle, et voilà un gars qui comprend le pouvoir et sait s’en servir comme personne. Pour obtenir ce pouvoir, il est impitoyable, à un point qui m’a surpris moi-même, et je pensais pourtant en connaître un rayon sur le sujet. Mais il est sincère, aussi, quand il dit que toute sa vie il a voulu aider les pauvres et les gens de couleur, et on le voit qui met son impitoyable dureté, sa sauvagerie, au service de causes vraiment estimables. A-t-il changé sa nature ? Non. Est-ce que je suis ambivalent à son égard ? J’ai toujours été ambivalent à son égard. »
Caro a affiché le plan des « Années Johnson » sur de grandes feuilles, punaisées sur le tableau de liège recouvrant le mur contre son bureau. Ce n’est pas un plan classique, avec des indentations et des rubriques et des sous-rubriques numérotées, mais plutôt un fouillis de phrases et de paragraphes et de notes pour lui-même. Désormais, il manque une partie de la rangée du haut : ces espaces vides correspondent aux pages résumant le dernier tome publié. Mais il reste encore plusieurs rangées, ainsi que 13 pages supplémentaires impossibles à positionner sur le tableau tant que d’autres n’en auront pas été éliminées. Quelque part sur l’une de ses feuilles se trouve la toute dernière ligne, déjà écrite, de la saga « Les années Johnson », quel que soit le numéro du tome où elle figurera. Bien que je le lui aie demandé plusieurs fois, et avec insistance, Caro n’a jamais voulu me dire ce qu’était cette dernière phrase.
Il n’est pas à court de projets pour la suite, une fois Johnson derrière lui ; et il a déjà identifié un nouveau sujet, quoiqu’il ne veuille pas dire lequel. Il m’a aussi dit qu’il pourrait envisager d’écrire une biographie de Al Smith, le gouverneur de New York candidat à la présidentielle de 1928. Mais il est bien possible que, d’une certaine façon, il n’ait pas vraiment envie d’en avoir fini avec Johnson, et qu’inconsciemment il fasse durer son ouvrage. Car lorsqu’un biographe en termine avec son sujet et l’expédie au cimetière, c’est un peu sa petite mort à lui aussi. Caro est un grand connaisseur de Gibbon, et doit sûrement avoir lu ce que Gibbon écrivait dans sa maison de Lausanne en 1787, après avoir conclu son Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain : « Je ne vais pas nier mes émotions premières, la joie d’avoir recouvré ma liberté ainsi que celle d’avoir, peut-être, établi ma réputation. Mais ma vanité n’a guère duré, et une sobre mélancolie a envahi mon esprit à l’idée que j’avais pris un congé définitif de ce vieil et plaisant compagnon ; et que, quel que soit le sort futur de mon Histoire, la vie de l’historien lui-même est courte et précaire. »
Cet article est paru dans le New York Times le 24 avril 2012. Il a été traduit par Philippe Braud et Jean-Louis de Montesquiou.