Immédiatement après la catastrophe, les premiers à se rendre sur les lieux sinistrés pour recueillir les cadavres furent les pompiers volontaires.
En plus de leurs occupations professionnelles, ces hommes veillent à protéger leur quartier des sinistres. Ils perçoivent pour cela des indemnités et sont soumis à un entraînement régulier. Les casernes dont ils dépendent sont toutes équipées d’un fourgon d’incendie et fonctionnent de façon autonome. Chaque commune a la sienne. Lorsqu’un sinistre se déclare, les hommes se rendent aussitôt sur le site et s’efforcent de prévenir les dégâts, luttent contre les flammes ou se chargent de fermer les écluses maritimes, à l’entrée du port. Dans les petites villes de la région du To-hoku, prendre part à ces opérations montre que l’on assume ses responsabilités en tant que citoyen. C’est aussi une façon de nouer des relations plus intimes, presque familiales, avec les habitants de son quartier.
À Kamaishi [une petite ville située au nord-est de l’île d’Honshu, NdlR], huit équipes de pompiers volontaires se partageaient la surveillance de la commune en plusieurs secteurs. L’équipe n° 6 avait en charge les localités d’Unosumai et Ryo-ishi. Situés en bord de mer, à l’écart de la ville, ces faubourgs ont été parmi les plus durement touchés par la catastrophe. Littéralement emportés par le tsunami, ils ont, pour ainsi dire, disparu.
Sachio Sasa, sous-chef de l’équipe n° 6, était sur place lors du drame. Il a pu assister à toute la scène, depuis l’assaut de la vague jusqu’à son retrait, laissant derrière elle sa moisson de cadavres. Simple pêcheur, il habitait Murohama, un petit village niché entre deux montagnes, sur la côte. Le 11 mars, au moment du séisme, il était en train d’entretenir son matériel de pêche dans sa cabane à outils, près de la plage.
Situé sur la commune de Kamaishi, à la frontière de celle d’O-tsuchi, plus au nord, Murohama comptait alors à peine plus de deux cents habitants. Dès le mois de juin, et durant toute la saison de la pêche, les bateaux sortaient chaque jour en mer et ramenaient dans leurs filets quantité de sardines et de maquereaux, seule richesse de ce port.
En prévision de la saison à venir, Sasa remettait à neuf son équipement.
À 14 h 46, sa cabane se mit à trembler dans un grondement sourd. Il sortit d’un bond et aperçut deux hommes, l’air déconcerté, qui se tenaient sur la grève.
– C’est sacrément violent, dit l’un d’eux, d’une voix précipitée. À mon avis, on va avoir un tsunami.
À 59 ans, Sasa n’avait encore jamais ressenti une telle secousse.
Il savait qu’il fallait de toute urgence parer au raz-de-marée qui s’annonçait. Sous les ères Meiji et Sho-wa, lors des deux tsunamis qui avaient dévasté la côte de Sanriku à la suite d’un séisme, le village avait subi des dommages considérables. La leçon que ses habitants en avaient tirée, c’était qu’un tremblement de terre n’arrive jamais seul. Ils en avaient d’ailleurs fait un dicton : après une grande secousse, sauve-toi sans attendre les autres.
Quand il arriva à la caserne, quelques membres de son équipe s’y trouvaient déjà. Il les fit monter avec lui dans le fourgon d’incendie et, ensemble, ils allèrent fermer les vantaux des écluses. À 15 h 15, la manœuvre était achevée. Ils remontèrent dans leur véhicule et poursuivirent leur chemin jusqu’au bout d’une route sur les hauteurs, lieu qui servait de refuge en cas de catastrophe. Une dizaine d’habitants s’y étaient rassemblés.
La mer commençait déjà à moutonner, et une lame gigantesque s’approchait de la terre. Elle enfla progressivement, jusqu’à ce que, ayant atteint la digue qui protégeait le port, elle la franchisse sans même ralentir et s’abatte en avalanche sur les premières constructions. Les maisons, les cabanes, serrées les unes contre les autres, furent fauchées d’un seul coup. C’était maintenant un torrent chargé de débris qui avalait tout sur son passage et progressait à travers les ruelles.
– Il faut partir d’ici ! Vite ! La vague va monter !
Alors que Sasa dirigeait les gens vers un terrain plus élevé, les flots vinrent se briser à leurs pieds contre la route. Près de lui, une femme âgée perdit l’équilibre et tomba au sol. Elle fut aussitôt entraînée par la nappe qui avançait. Il tenta de la retenir par le bras, mais fut happé à son tour. Des morceaux de bois tourbillonnaient sous les eaux. Il sentit un choc. Projeté un instant vers la surface, il sombra à nouveau. Il s’était presque résigné à être emporté quand un homme parvint à l’agripper. Sasa tira à lui la femme qu’il n’avait pas lâchée et ils se réfugièrent sur un talus.
En se retournant, il vit que la mer avait entièrement recouvert le village. Des épaves de maisons brisées flottaient à la dérive et d’énormes tourbillons s’étaient formés un peu partout. C’est à ce moment qu’il aperçut, un peu plus loin, la voiture d’un de ses proches dont les feux de détresse étaient allumés. Sasa distinguait clairement le vieil homme au volant. Le véhicule avait été rattrapé par la vague, et on voyait qu’il essayait désespérément d’en sortir : la pression exercée par les eaux l’empêchait d’ouvrir la portière ou de baisser la vitre.
« Sauve-toi ! » voulait crier Sasa.
La voiture s’inclina, puis fut arrachée à la route et entraînée vers le large. Elle se mit alors à tournoyer, décrivant toujours plus vite des cercles concentriques de plus en plus rapprochés. Elle allait être aspirée, ce n’était plus qu’une question de secondes. Sasa, tendu de tout son corps vers la scène, était affolé. L’instant d’après, une deuxième vague chargée d’écume blanche avalait la première. Un profond sillon se creusa entre les deux, la voiture bascula et disparut en un clin d’œil. Resté sur son promontoire, Sasa avait tout vu. Il n’avait rien pu faire.
Peu après dix-sept heures, au moment où le soleil allait se coucher, l’eau s’était complètement retirée. Essayant de chasser de ses pensées la disparition à laquelle il venait d’assister, Sasa partit avec ses collègues vers les autres lieux de refuge pour vérifier si des habitants s’y étaient rassemblés.
Ils se rendirent d’abord au parc du Pin solitaire, situé à environ cinq cents mètres de la côte. Des débris de toute sorte et des voitures écrasées étaient éparpillés un peu partout aux abords. Apparemment, la vague était arrivée jusque-là. Quelques personnes, encore tremblantes, étaient réunies. Sasa fut heureux de les voir en vie mais sa joie ne dura pas.
– Il y a une morte, ici, lui annonça un homme.
Le corps détrempé d’une vieille femme était couché sur le sol. Probablement n’avait-elle pas pu courir assez vite.
Les rescapés s’approchèrent de la petite équipe de Sasa pour leur exprimer leurs inquiétudes : « Mon mari a disparu » « On m’a dit que ma mère avait été emportée » « Vous n’avez pas vu mon père ? » Tous souhaitaient partir à la recherche de leurs proches, ou, tout au moins, que les pompiers se chargent de les retrouver. Mais, après concertation avec ses collègues, Sasa décida qu’il valait mieux, dans un premier temps, mettre ces gens en lieu sûr. Les répliques se poursuivaient, si une secousse importante survenait à nouveau, il y avait de fortes chances qu’elle déclenche un second tsunami. On ne pouvait pas prendre ce risque. De plus, une fois le soleil couché, le village serait plongé dans le noir et la température serait glaciale.
– Je comprends, leur dit-il, mais on va d’abord vous évacuer vers un endroit où vous serez en sécurité. On va aller au sanctuaire Kanzeon. On emmène tout le monde. Ceux qui peuvent marcher nous suivent, et pour les anciens, on va se débrouiller.
Situé sur une hauteur, ce sanctuaire shinto- était une des rares constructions capables à la fois d’accueillir un grand nombre de personnes et de les mettre à l’abri d’un tsunami.
Sasa prit la tête du convoi, mais il ne pouvait se résoudre à laisser là le corps de la vieille femme. Il s’inquiétait de le savoir à la merci des chiens errants. Finalement, il revint sur ses pas mais dut se contenter de la recouvrir d’une couverture ramassée parmi les débris. Joignant les mains, il se recueillit un instant, avant de quitter le parc.
À leur arrivée au sanctuaire, la nuit était tombée. S’aidant de lampes torches pour se guider, les pompiers volontaires repartirent aussitôt dans l’espoir de retrouver des survivants. La route qui reliait le village aux autres localités longeait la côte, très découpée en cet endroit. Elle était certainement devenue impraticable. Impossible, dans ces conditions, de prévoir combien de temps mettraient les Forces d’autodéfense et la police à parvenir jusqu’ici (1). En outre, la température avait fortement chuté. Ils devaient commencer à entreprendre les recherches eux-mêmes, et dès cette nuit.
Ils se dirigèrent vers la plage. Avançant à tâtons parmi les débris, ils se mirent à crier à la ronde en quête de réponses, mais un silence total retombait entre leurs appels, comme si toute vie avait disparu.
La mer restait tapie dans l’obscurité, seul le grondement sourd du ressac signalait sa présence. Alors qu’ils continuaient de progresser avec précaution, l’écho d’une voix leur parvint soudain faiblement. Ils se figèrent aussitôt. C’était une femme. Ils entendaient distinctement comme un murmure : « Au secours, au secours. » Ça semblait venir du large. Ils braquèrent leurs lampes dans cette direction, mais ne virent rien d’autre qu’une étendue noire et sans fond.
– Qui êtes-vous ? Vous êtes où ? cria Sasa.
– C’est Naomi Sugita. J’habite à O-tsuchi. Je suis sur un toit, sur l’eau. Sauvez-moi !
À en juger par sa voix, elle ne devait pas être âgée. Une vingtaine d’années, tout au plus. Emportée par la vague, elle avait dû s’agripper au premier objet flottant à sa portée. Elle dérivait à présent vers le large. Elle semblait déjà très loin. Sasa lui cria à pleins poumons.
– Naomi ! Ne restez pas là ! Le courant vous éloigne. Vous pouvez nager jusqu’ici ?
– Je ne sais pas nager… En plus, je ne vois rien. J’ai perdu mes lunettes. Sauvez-moi, s’il vous plaît !
Sasa pointa de nouveau sa torche vers la mer, mais ne vit personne. Cette lampe ne lui servait à rien. Il rageait.
Refusant de rester sans rien faire, un de ses collègues lâcha : « J’y vais ! » Il fit un pas vers la mer mais Sasa le retint par l’épaule. Beaucoup de débris flottaient à la surface, et l’eau était glaciale. On pouvait facilement succomber à un choc hypothermique.
– Si tu y vas, tu ne pourras pas revenir. Tu as eu de la chance de t’en sortir. C’est pas le moment de risquer ta vie inutilement. On ira la sauver dès que le jour sera levé.
L’homme détourna le regard, dépité.
Pour l’heure, tout ce qu’ils pouvaient faire, c’était encourager la naufragée d’où ils étaient. Il faisait si froid, cette nuit-là, qu’il était impossible de rester immobile sans grelotter. Il y avait peu d’espoir qu’avec ses habits détrempés la fille tienne jusqu’au matin. Malgré le sort qui l’attendait pourtant, elle ne semblait pas avoir renoncé.
– Sauvez-moi, sauvez-moi, répétait-elle d’une voix presque éteinte.
Impuissant à venir à son secours, Sasa, désespéré, n’arrêtait pas de lui crier : « Tenez bon ! » Mais le courant l’emportait inexorablement vers le large. Petit à petit, les plaintes se firent plus lointaines, jusqu’à disparaître complètement, avalées par la mer.
Au lever du jour, Murohama révéla son nouveau visage : une vaste ruine, froide et désolée. La veille, de petites maisons se tenaient là, blotties les unes contre les autres, et des enfants se promenaient sur la plage avec leurs grands-parents. Il n’y avait plus personne. Il n’y avait plus rien. Seuls quelques poteaux électriques et des charpentes métalliques démembrées se dressaient encore dans le paysage. Çà et là, un sac plastique égaré s’y était accroché et bruissait dans le vent.
Au terme d’une nuit passée au sanctuaire, Sasa décida ses collègues à descendre avec lui dans la zone sinistrée chercher de quoi nourrir les rescapés. Ils n’avaient rien mangé depuis le drame. Ils déambulèrent au milieu des maisons effondrées, mais leurs seules trouvailles furent des réfrigérateurs éventrés dont le contenu, souillé par la vague, était impropre à la consommation. Plus ils s’aventuraient dans ces décombres, plus ils en venaient à penser qu’il était impossible que des survivants puissent encore s’y trouver.
Alors qu’il parcourait le bord de mer, Sasa aperçut une voiture renversée, couverte de boue et de détritus. Ses vitres étaient cassées et son capot enfoncé. Il sursauta. Un bras d’une maigreur effrayante pendait à l’extérieur. Il vit immédiatement que ce n’était pas celui d’un pêcheur, plutôt celui d’une femme âgée. Il s’accroupit pour regarder dans l’habitacle. Elle gisait, allongée sur le ventre.
Il la reconnut aussitôt. C’était une habitante de Murohama. La vague avait dû la rattraper lorsqu’elle tentait de fuir. Il essaya à nouveau de faire fonctionner son téléphone portable. Peut-être pourrait-il appeler la police. Mais il n’y avait toujours aucun réseau disponible. Il se contenta de noter le numéro d’immatriculation de la voiture et alla rejoindre ses collègues.
Sasa était triste. Il marchait avec au cœur la crainte de retrouver sans vie une autre de ses connaissances. Murohama était un petit port. Pendant la saison de la pêche, les gens qui vivaient là s’entraidaient. En hiver, c’est ensemble que beaucoup d’entre eux partaient travailler ailleurs. Dans ce village qui n’était pas riche, la solidarité était un sentiment fermement ancré en chacun. Elle était nécessaire. Alors, quand un décès survenait, c’était comme si un membre de sa propre famille disparaissait.
Quelques centaines de mètres plus loin, Sasa découvrit un autre corps. Encore quelqu’un qu’il connaissait. L’homme gisait là, le visage enfoncé dans le sable, écrasé sous un toit tombé sur la plage.
– Toi aussi, laissa échapper Sasa dans un bref sanglot.
Ne pouvant le transporter, il le recouvrit d’une couverture.
– Je reviendrai te chercher bientôt, je te le promets.
Il lui demanda pardon de le laisser là et poursuivit son chemin au milieu des ruines.
Ce texte est tiré de Mille cercueils. À Kamaishi après le tsunami du 11 mars 2011, à paraître le 7 mars 2013 aux éditions du Seuil. Il a été traduit par le groupe Honyakudan.