Les villages ont disparu

Immédiatement après la catastrophe, les premiers à se rendre sur les lieux sinistrés pour recueillir les cadavres furent les pompiers volontaires.

En plus de leurs occupations professionnelles, ces hommes veillent à protéger leur quartier des sinistres. Ils perçoivent pour cela des indemnités et sont soumis à un entraînement régulier. Les casernes dont ils dépendent sont toutes équipées d’un fourgon d’incendie et fonctionnent de façon autonome. Chaque commune a la sienne. Lorsqu’un sinistre se déclare, les hommes se rendent aussitôt sur le site et s’efforcent de prévenir les dégâts, luttent contre les flammes ou se chargent de fermer les écluses maritimes, à l’entrée du port. Dans les petites villes de la région du To-hoku, prendre part à ces opérations montre que l’on assume ses responsabilités en tant que citoyen. C’est aussi une façon de nouer des relations plus intimes, presque familiales, avec les habitants de son quartier.

À Kamaishi [une petite ville située au nord-est de l’île d’Honshu, NdlR], huit équipes de pompiers volontaires se partageaient la surveillance de la commune en plusieurs secteurs. L’équipe n° 6 avait en charge les localités d’Unosumai et Ryo-ishi. Situés en bord de mer, à l’écart de la ville, ces faubourgs ont été parmi les plus durement touchés par la catastrophe. Littéralement emportés par le tsunami, ils ont, pour ainsi dire, disparu.

Sachio Sasa, sous-chef de l’équipe n° 6, était sur place lors du drame. Il a pu assister à toute la scène, depuis l’assaut de la vague jusqu’à son retrait, laissant derrière elle sa moisson de cadavres. Simple pêcheur, il habitait Murohama, un petit village niché entre deux montagnes, sur la côte. Le 11 mars, au moment du séisme, il était en train d’entretenir son matériel de pêche dans sa cabane à outils, près de la plage.

Situé sur la commune de Kamaishi, à la frontière de celle d’O-tsuchi, plus au nord, Murohama comptait alors à peine plus de deux cents habitants. Dès le mois de juin, et durant toute la saison de la pêche, les bateaux sortaient chaque jour en mer et ramenaient dans leurs filets quantité de sardines et de maquereaux, seule richesse de ce port.

En prévision de la saison à venir, Sasa remettait à neuf son équipement.

À 14 h 46, sa cabane se mit à trembler dans un grondement sourd. Il sortit d’un bond et aperçut deux hommes, l’air déconcerté, qui se tenaient sur la grève.

– C’est sacrément violent, dit l’un d’eux, d’une voix précipitée. À mon avis, on va avoir un tsunami.

À 59 ans, Sasa n’avait encore jamais ressenti une telle secousse.

Il savait qu’il fallait de toute urgence parer au raz-de-marée qui s’annonçait. Sous les ères Meiji et Sho-wa, lors des deux tsunamis qui avaient dévasté la côte de Sanriku à la suite d’un séisme, le village avait subi des dommages considérables. La leçon que ses habitants en avaient tirée, c’était qu’un tremblement de terre n’arrive jamais seul. Ils en avaient d’ailleurs fait un dicton : après une grande secousse, sauve-toi sans attendre les autres.

Quand il arriva à la caserne, quelques membres de son équipe s’y trouvaient déjà. Il les fit monter avec lui dans le fourgon d’incendie et, ensemble, ils allèrent fermer les vantaux des écluses. À 15 h 15, la manœuvre était achevée. Ils remontèrent dans leur véhicule et poursuivirent leur chemin jusqu’au bout d’une route sur les hauteurs, lieu qui servait de refuge en cas de catastrophe. Une dizaine d’habitants s’y étaient rassemblés.

La mer commençait déjà à moutonner, et une lame gigantesque s’approchait de la terre. Elle enfla progressivement, jusqu’à ce que, ayant atteint la digue qui protégeait le port, elle la franchisse sans même ralentir et s’abatte en avalanche sur les premières constructions. Les maisons, les cabanes, serrées les unes contre les autres, furent fauchées d’un seul coup. C’était maintenant un torrent chargé de débris qui avalait tout sur son passage et progressait à travers les ruelles.

– Il faut partir d’ici ! Vite ! La vague va monter !

Alors que Sasa dirigeait les gens vers un terrain plus élevé, les flots vinrent se briser à leurs pieds contre la route. Près de lui, une femme âgée perdit l’équilibre et tomba au sol. Elle fut aussitôt entraînée par la nappe qui avançait. Il tenta de la retenir par le bras, mais fut happé à son tour. Des morceaux de bois tourbillonnaient sous les eaux. Il sentit un choc. Projeté un instant vers la surface, il sombra à nouveau. Il s’était presque résigné à être emporté quand un homme parvint à l’agripper. Sasa tira à lui la femme qu’il n’avait pas lâchée et ils se réfugièrent sur un talus.

En se retournant, il vit que la mer avait entièrement recouvert le village. Des épaves de maisons brisées flottaient à la dérive et d’énormes tourbillons s’étaient formés un peu partout. C’est à ce moment qu’il aperçut, un peu plus loin, la voiture d’un de ses proches dont les feux de détresse étaient allumés. Sasa distinguait clairement le vieil homme au volant. Le véhicule avait été rattrapé par la vague, et on voyait qu’il essayait désespérément d’en sortir : la pression exercée par les eaux l’empêchait d’ouvrir la portière ou de baisser la vitre.

« Sauve-toi ! » voulait crier Sasa.

La voiture s’inclina, puis fut arrachée à la route et entraînée vers le large. Elle se mit alors à tournoyer, décrivant toujours plus vite des cercles concentriques de plus en plus rapprochés. Elle allait être aspirée, ce n’était plus qu’une question de secondes. Sasa, tendu de tout son corps vers la scène, était affolé. L’instant d’après, une deuxième vague chargée d’écume blanche avalait la première. Un profond sillon se creusa entre les deux, la voiture bascula et disparut en un clin d’œil. Resté sur son promontoire, Sasa avait tout vu. Il n’avait rien pu faire.

Peu après dix-sept heures, au moment où le soleil allait se coucher, l’eau s’était complètement retirée. Essayant de chasser de ses pensées la disparition à laquelle il venait d’assister, Sasa partit avec ses collègues vers les autres lieux de refuge pour vérifier si des habitants s’y étaient rassemblés.

Ils se rendirent d’abord au parc du Pin solitaire, situé à environ cinq cents mètres de la côte. Des débris de toute sorte et des voitures écrasées étaient éparpillés un peu partout aux abords. Apparemment, la vague était arrivée jusque-là. Quelques personnes, encore tremblantes, étaient réunies. Sasa fut heureux de les voir en vie mais sa joie ne dura pas.

– Il y a une morte, ici, lui annonça un homme.

Le corps détrempé d’une vieille femme était couché sur le sol. Probablement n’avait-elle pas pu courir assez vite.

Les rescapés s’approchèrent de la petite équipe de Sasa pour leur exprimer leurs inquiétudes : « Mon mari a disparu » « On m’a dit que ma mère avait été emportée » « Vous n’avez pas vu mon père ? » Tous souhaitaient partir à la recherche de leurs proches, ou, tout au moins, que les pompiers se chargent de les retrouver. Mais, après concertation avec ses collègues, Sasa décida qu’il valait mieux, dans un premier temps, mettre ces gens en lieu sûr. Les répliques se poursuivaient, si une secousse importante survenait à nouveau, il y avait de fortes chances qu’elle déclenche un second tsunami. On ne pouvait pas prendre ce risque. De plus, une fois le soleil couché, le village serait plongé dans le noir et la température serait glaciale.

– Je comprends, leur dit-il, mais on va d’abord vous évacuer vers un endroit où vous serez en sécurité. On va aller au sanctuaire Kanzeon. On emmène tout le monde. Ceux qui peuvent marcher nous suivent, et pour les anciens, on va se débrouiller.

Situé sur une hauteur, ce sanctuaire shinto- était une des rares constructions capables à la fois d’accueillir un grand nombre de personnes et de les mettre à l’abri d’un tsunami.

Sasa prit la tête du convoi, mais il ne pouvait se résoudre à laisser là le corps de la vieille femme. Il s’inquiétait de le savoir à la merci des chiens errants. Finalement, il revint sur ses pas mais dut se contenter de la recouvrir d’une couverture ramassée parmi les débris. Joignant les mains, il se recueillit un instant, avant de quitter le parc.

À leur arrivée au sanctuaire, la nuit était tombée. S’aidant de lampes torches pour se guider, les pompiers volontaires repartirent aussitôt dans l’espoir de retrouver des survivants. La route qui reliait le village aux autres localités longeait la côte, très découpée en cet endroit. Elle était certainement devenue impraticable. Impossible, dans ces conditions, de prévoir combien de temps mettraient les Forces d’autodéfense et la police à parvenir jusqu’ici (1). En outre, la température avait fortement chuté. Ils devaient commencer à entreprendre les recherches eux-mêmes, et dès cette nuit.

Ils se dirigèrent vers la plage. Avançant à tâtons parmi les débris, ils se mirent à crier à la ronde en quête de réponses, mais un silence total retombait entre leurs appels, comme si toute vie avait disparu.

La mer restait tapie dans l’obscurité, seul le grondement sourd du ressac signalait sa présence. Alors qu’ils continuaient de progresser avec précaution, l’écho d’une voix leur parvint soudain faiblement. Ils se figèrent aussitôt. C’était une femme. Ils entendaient distinctement comme un murmure : « Au secours, au secours. » Ça semblait venir du large. Ils braquèrent leurs lampes dans cette direction, mais ne virent rien d’autre qu’une étendue noire et sans fond.

– Qui êtes-vous ? Vous êtes où ? cria Sasa.

– C’est Naomi Sugita. J’habite à O-tsuchi. Je suis sur un toit, sur l’eau. Sauvez-moi !

À en juger par sa voix, elle ne devait pas être âgée. Une vingtaine d’années, tout au plus. Emportée par la vague, elle avait dû s’agripper au premier objet flottant à sa portée. Elle dérivait à présent vers le large. Elle semblait déjà très loin. Sasa lui cria à pleins poumons.

– Naomi ! Ne restez pas là ! Le courant vous éloigne. Vous pouvez nager jusqu’ici ?

– Je ne sais pas nager… En plus, je ne vois rien. J’ai perdu mes lunettes. Sauvez-moi, s’il vous plaît !

Sasa pointa de nouveau sa torche vers la mer, mais ne vit personne. Cette lampe ne lui servait à rien. Il rageait.

Refusant de rester sans rien faire, un de ses collègues lâcha : « J’y vais ! » Il fit un pas vers la mer mais Sasa le retint par l’épaule. Beaucoup de débris flottaient à la surface, et l’eau était glaciale. On pouvait facilement succomber à un choc hypothermique.

– Si tu y vas, tu ne pourras pas revenir. Tu as eu de la chance de t’en sortir. C’est pas le moment de risquer ta vie inutilement. On ira la sauver dès que le jour sera levé.

L’homme détourna le regard, dépité.

Pour l’heure, tout ce qu’ils pouvaient faire, c’était encourager la naufragée d’où ils étaient. Il faisait si froid, cette nuit-là, qu’il était impossible de rester immobile sans grelotter. Il y avait peu d’espoir qu’avec ses habits détrempés la fille tienne jusqu’au matin. Malgré le sort qui l’attendait pourtant, elle ne semblait pas avoir renoncé.

– Sauvez-moi, sauvez-moi, répétait-elle d’une voix presque éteinte.

Impuissant à venir à son secours, Sasa, désespéré, n’arrêtait pas de lui crier : « Tenez bon ! » Mais le courant l’emportait inexorablement vers le large. Petit à petit, les plaintes se firent plus lointaines, jusqu’à disparaître complètement, avalées par la mer.

Au lever du jour, Murohama révéla son nouveau visage : une vaste ruine, froide et désolée. La veille, de petites maisons se tenaient là, blotties les unes contre les autres, et des enfants se promenaient sur la plage avec leurs grands-parents. Il n’y avait plus personne. Il n’y avait plus rien. Seuls quelques poteaux électriques et des charpentes métalliques démembrées se dressaient encore dans le paysage. Çà et là, un sac plastique égaré s’y était accroché et bruissait dans le vent.

Au terme d’une nuit passée au sanctuaire, Sasa décida ses collègues à descendre avec lui dans la zone sinistrée chercher de quoi nourrir les rescapés. Ils n’avaient rien mangé depuis le drame. Ils déambulèrent au milieu des maisons effondrées, mais leurs seules trouvailles furent des réfrigérateurs éventrés dont le contenu, souillé par la vague, était impropre à la consommation. Plus ils s’aventuraient dans ces décombres, plus ils en venaient à penser qu’il était impossible que des survivants puissent encore s’y trouver.

Alors qu’il parcourait le bord de mer, Sasa aperçut une voiture renversée, couverte de boue et de détritus. Ses vitres étaient cassées et son capot enfoncé. Il sursauta. Un bras d’une maigreur effrayante pendait à l’extérieur. Il vit immédiatement que ce n’était pas celui d’un pêcheur, plutôt celui d’une femme âgée. Il s’accroupit pour regarder dans l’habitacle. Elle gisait, allongée sur le ventre.

Il la reconnut aussitôt. C’était une habitante de Murohama. La vague avait dû la rattraper lorsqu’elle tentait de fuir. Il essaya à nouveau de faire fonctionner son téléphone portable. Peut-être pourrait-il appeler la police. Mais il n’y avait toujours aucun réseau disponible. Il se contenta de noter le numéro d’immatriculation de la voiture et alla rejoindre ses collègues.

Sasa était triste. Il marchait avec au cœur la crainte de retrouver sans vie une autre de ses connaissances. Murohama était un petit port. Pendant la saison de la pêche, les gens qui vivaient là s’entraidaient. En hiver, c’est ensemble que beaucoup d’entre eux partaient travailler ailleurs. Dans ce village qui n’était pas riche, la solidarité était un sentiment fermement ancré en chacun. Elle était nécessaire. Alors, quand un décès survenait, c’était comme si un membre de sa propre famille disparaissait.

Quelques centaines de mètres plus loin, Sasa découvrit un autre corps. Encore quelqu’un qu’il connaissait. L’homme gisait là, le visage enfoncé dans le sable, écrasé sous un toit tombé sur la plage.

– Toi aussi, laissa échapper Sasa dans un bref sanglot.

Ne pouvant le transporter, il le recouvrit d’une couverture.

– Je reviendrai te chercher bientôt, je te le promets.

Il lui demanda pardon de le laisser là et poursuivit son chemin au milieu des ruines.

 

Ce texte est tiré de Mille cercueils. À Kamaishi après le tsunami du 11 mars 2011, à paraître le 7 mars 2013 aux éditions du Seuil. Il a été traduit par le groupe Honyakudan.

L’enfance de Lincoln

Abraham Lincoln a vu le jour sur un matelas de feuilles de maïs, au milieu de peaux d’ours, le matin du dimanche 12 février 1809. Les États-Unis étaient alors une toute jeune nation, à la veille d’une seconde guerre périlleuse contre l’Empire britannique (1). Ce nouvel enfant de la république eut pour berceau une cabane en rondins – une unique pièce, sans fenêtres, au sol en terre battue – située dans le comté de Hardin, près de Hodgenville, dans le Kentucky. Le titre de propriété que possédait son père sur le terrain où elle se trouvait était des plus incertains.

La mère d’Abraham, Nancy Hanks Lincoln, était une femme plutôt grande, osseuse, sèche et facile à vivre, d’environ 25 ans. Elle était fille naturelle et c’était une lutteuse émérite sur une Frontière (2) où la lutte était un sport très répandu, auquel s’adonnaient aussi bien les femmes que les hommes. Comme l’a raconté un témoin : « C’était une femme assez vive, téméraire et casse-cou, toujours à la limite de la bienséance. » Deux ans plus tôt, elle avait donné naissance à une fille prénommée Sarah.

Pendant la plus grande partie de sa vie, qui se déroula dans trois États différents, Lincoln allait entendre dire que ses origines n’avaient rien de respectable. D’après William H. Herndon, le dernier associé d’Abraham Lincoln durant sa carrière d’avocat, il existait même une rumeur selon laquelle Thomas Lincoln avait en réalité assumé la paternité du bébé de Nancy Hanks moyennant finances de la part d’un certain Abraham Inlow, meunier à Elizabethtown, dans le Kentucky ; et même si tout cela ne collait pas avec la date du mariage de Tom et Nancy, en 1806, cette histoire allait plus tard hanter Abraham et jouer un rôle non négligeable dans la manière dont il se construisit.

Thomas, qui était à la naissance de son fils un homme trapu d’une trentaine d’années, exerçait dans une grande pauvreté à la fois l’activité de fermier et de charpentier. Il avait, dans son entourage, la réputation d’être un excellent conteur et l’on pourrait trouver là – s’il en était besoin – de quoi étayer l’idée qu’il était bien le père biologique du garçon car, toute sa vie, Abraham allait se plaire à raconter quantité d’histoires et de paraboles rustiques, à une cadence qui ne manquait pas d’amuser ses collaborateurs. Thomas décida de nommer l’enfant Abraham, du nom de son père, un pionnier de Virginie qu’il avait vu – il n’était alors qu’un petit garçon – se faire tuer, sous ses yeux, par des Indiens alliés aux Anglais.

Sa vie se trouvant véritablement empoisonnée par les problèmes dus au caractère douteux de ses titres de propriété dans le Kentucky, Tom Lincoln déménagea avec sa famille – Abraham était encore bébé – à une dizaine de kilomètres plus loin, pour s’installer dans une ferme de 90 hectares, à Knob Creek. On a raconté beaucoup de choses contradictoires à propos du robuste Tom Lincoln : qu’il était travailleur et qu’il était paresseux ; qu’il n’avait aucune ambition et qu’il avait l’esprit des pionniers ; qu’il était fier des capacités intellectuelles de son fils, enfant de la Frontière, et qu’il châtiait Abraham en raison de celles-ci. Une certitude, néanmoins : Tom était à sa manière l’archétype même du fermier protestant, qui cultivait la terre pour assurer sa subsistance et qui, conformément au rêve de Thomas Jefferson, était censé représenter l’essence même des vertus américaines et du parfait colon de la Frontière. Les hommes comme Tom héritaient du sol américain sans avoir recours à l’influence corruptrice des banques et, même s’ils savaient à peine lire et écrire, leur sagesse innée tout comme leur soif de démocratie étaient directement issues d’une terre qui ennoblissait ses occupants. Si Tom Lincoln n’eut sans doute jamais vraiment conscience d’incarner cet idéal, le jeune Abraham eut, quant à lui, tôt fait de refuser d’y souscrire. Là où Jefferson s’imaginait voir une indépendance absolue, Lincoln ne percevait qu’ignorance et rude labeur. Il fut loin, très loin, de grandir dans l’admiration de son tyran de père.

En grandissant, Abraham développa un corps et une endurance physique parfaitement adaptés à un enfant de la Frontière, mais son caractère n’était pas vraiment en adéquation avec la vie telle qu’elle se déroulait dans ce coin très reculé. Lorsqu’il fut désigné candidat à la présidence et que John L. Scripps, un journaliste de Chicago, insista pour qu’il lui donne des renseignements sur son enfance, destinés à une biographie de campagne, Abraham cita l’Élégie écrite dans un cimetière de campagne de Thomas Gray :

« “Les simples et courtes annales de ces pauvres au cœur pur…” Voilà… C’est ma vie, et c’est tout ce que vous ou quiconque pourrez en tirer… »

À Knob Creek, Abraham commença, à l’âge de six ans, à apprendre ses lettres auprès d’un professeur catholique, propriétaire d’esclaves, dans une école en rondins sur Cumberland Road. Il s’agissait de ce que l’on appelait sur la Frontière une blab school, une école où les enfants ne disposaient ni de livres ni de cahiers et où l’apprentissage consistait à tout répéter après le maître. C’est là qu’en 1815, avec sa grande sœur Sarah, le temps d’une brève saison, puis d’une autre, l’année suivante, Abraham apprit à écrire son nom et à compter.

Ses parents allaient à une église baptise antiesclavagiste. Cette fréquentation, sujette à controverse dans un État qui pratiquait l’esclavage, ainsi que, de nouveau, toute une série de conflits liés à la validité suspecte des titres de propriété de la ferme de Knob Creek amenèrent Thomas à considérer que la situation serait meilleure dans le territoire de l’Indiana, tout récemment créé, où tout paraissait beaucoup mieux organisé. C’est ainsi que la famille Lincoln fit partie des tout premiers « Hoosiers » – tels étaient surnommés les colons venus du Sud – à s’installer dans l’Indiana. Tom Lincoln partit le premier, transportant ses affaires sur une barge à bord de laquelle il descendit la Salt Creek et l’Ohio avant de gagner la rive pour partir en reconnaissance à la recherche d’une ferme. Il trouva un emplacement situé à environ 25 kilomètres de la rivière, près de la petite bourgade de Gentryville. Puis toute la famille fit le voyage à pied, avec un chariot à bœufs pour transporter ses biens. On finit par arriver, assez tard dans l’année, sur la concession d’une soixantaine d’hectares de fourrés touffus acquise par Tom dans la petite communauté de Pigeon Creek. Là, Tom et Nancy fréquentèrent à nouveau une église baptiste antiesclavagiste.

Abraham avait alors huit ans. Lui-même et les siens passèrent les trois premiers mois de leur vie en Indiana dans l’« abri en rondins » à trois côtés que Tom avait construit en hâte pour faire face aux rigueurs de la saison à venir. La partie ouverte de la cabane était orientée vers le sud, à l’abri des vents dominants et de la neige ; un grand feu y était entretenu jour et nuit. C’est là que, tandis qu’à l’intérieur même de la cabane tourbillonnaient la neige ou la fumée du foyer, Abraham et Sarah absorbèrent tous les récits bibliques que put leur raconter Nancy et qui modelèrent leur vision calviniste du monde, mais aussi diverses superstitions paysannes sur le cycle de la lune, les fantômes, et bien d’autres histoires. Le jeune Lincoln témoignait d’une sociabilité précoce, qui lui faisait héler les passants et suscitait l’ire de son père. Il travaillait déjà à la ferme où il faisait l’expérience de la vie difficile – celle qui muscle son homme – d’un garçon de la campagne ; il aidait son père à défricher les champs, à poser des clôtures, à labourer et à battre le blé. Il était le parfait stéréotype du garçon vivant dans un coin perdu, tel que l’illustre cette anecdote : un jour, en voyant une dinde sauvage approcher de la ferme, Abraham saisit un revolver et l’abattit du seuil de la maison. Le fait même d’avoir supprimé une vie animale, de voir le sang jaillir, le dégoûta profondément ; il ne deviendrait jamais l’as de la gâchette, le tireur d’élite de la Frontière typique du mythe américain.

L’oncle et la tante de Nancy, les Sparrow, vinrent s’installer en Indiana sur les talons de la famille Lincoln, amenant avec eux le fils naturel d’une des sœurs de Nancy, un certain Dennis Hanks, qui savait à peine lire et écrire. Entre le petit Lincoln et l’adolescent Dennis, que beaucoup tenaient pour un véritable rustre, se noua une très forte amitié. Il arriva souvent à ceux qui voyaient d’un mauvais œil l’habitude qu’eut plus tard Abraham Lincoln de raconter des histoires assez crues d’attribuer ce penchant à l’influence de Dennis. Ce dernier n’appréciait pas la façon dont Tom Lincoln traitait son fils, et allait amener les premiers biographes de Lincoln à porter un jugement plutôt sévère sur son père.

Le jeune Lincoln dut à plusieurs reprises faire la cruelle expérience des voies impénétrables qu’empruntait ce Dieu calviniste, sous le joug duquel se trouvait la plus grande partie de l’Amérique. Il avait déjà perdu un frère, Tom, encore bébé. Et voilà qu’au cours de l’été 1818 la maladie que les colons appelaient la « maladie de lait » vint frapper la région de Little Pigeon Creek. Ceux qui en étaient atteints se retrouvaient la langue couverte d’une sorte de pellicule blanche ; on pensait que le mal se transmettait par le lait des vaches qui avaient mangé une plante toxique, l’eupatoire rugueuse (Ageratina altissima), et mouraient à leur tour. Les Sparrow furent les premiers à attraper la maladie ; ils furent soignés par Nancy, à qui Dennis allait plus tard rendre hommage en affirmant qu’elle était la femme la plus affectueuse qu’il ait jamais rencontrée. Puis Nancy tomba elle-même malade, et mourut au bout de sept jours, sans avoir vu de médecin – il n’y en avait pas – après avoir appelé Sarah et Abraham à son chevet. Tom Lincoln lui fabriqua un cercueil en bois de cerisier d’automne, où elle reposa dans l’unique pièce de la cabane, avant de partir pour son dernier voyage au terme duquel on l’ensevelit sous un tertre, au fond des bois. Elle avait 34 ans, mais était déjà ridée et édentée comme tant de femmes de la Frontière.

 

Ce texte est tiré d’Abraham Lincoln, paru aux éditions Belin. Il a été traduit par Paul Simon Bouffartigue.

L’héritage des tribus

« Que pouvons-nous apprendre des sociétés traditionnelles ? », interroge le sous-titre du dernier essai du biologiste et physiologiste américain Jared Diamond, savant respecté et déjà auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation à succès comme De l’inégalité parmi les sociétés (prix Pulitzer en 1998) et Effondrement (2005). Ce nouveau livre tente de répondre à la question en examinant comment les groupes tribaux résolvaient leurs problèmes de vie quotidienne dans des domaines aussi différents que la nourriture, l’éducation des enfants, la solidarité familiale, le règlement des conflits ou la religion. Et comment nos sociétés modernes peuvent s’en inspirer.

S’appuyant sur son expérience du terrain, notamment en Nouvelle-Guinée où il a longuement enquêté, Jared Diamond développe une approche « profondément respectueuse de la diversité culturelle » et « dénuée de romantisme », souligne le Financial Times. Il nous met en garde contre « notre succès matériel, qui nous rend arrogants et nous empêche de regarder vers nos origines », où nous trouverions pourtant des solutions à nos dilemmes d’aujourd’hui. De fait, observe dans le Guardian Wave Davis, « les sociétés traditionnelles nous rappellent qu’il existe toujours d’autres choix possibles, d’autres manières d’orienter les êtres humains dans l’espace social, spirituel et écologique ». En conséquence, « notre destinée n’est pas écrite une fois pour toutes ».

Il n’est pas question pour autant d’idéaliser les sociétés d’avant l’État. Elles étaient beaucoup plus violentes que les nôtres, livrées à des cycles sans fin de raids et de représailles. Dépourvues d’autorité centrale, elles avaient du mal à mettre un terme aux conflits. « Dans les sociétés modernes, note David Brooks, du New York Times, le nombre des victimes des guerres est [en proportion] dix fois moins élevé que dans les sociétés tribales. » (Lire notre dossier « Le désir de violence », Books, décembre 2012.)

Jared Diamond écrit que, dans ces sociétés, « la solitude n’est pas un problème ». Pas plus que la quête d’identité, ni la confusion morale ou l’ennui. On y parle sans cesse, on partage son savoir et on apprend des autres. Certes, admet Brooks, mais Diamond « ne montre pas en quoi les individus, immergés dans leur groupe, cherchent à améliorer leur vie ». Plus profondément, « ce livre nous rappelle l’importance de la géographie, mais aussi, involontairement, celle de l’histoire et de la culture, et comment certaines conceptions décisives – notre notion de l’individu, notre approche du temps et de l’espace, nos intuitions morales sur le meurtre ou la dignité – ont été façonnées par nos civilisations ». Et Brooks de conclure, perplexe : « Notre société est-elle devenue trop impersonnelle ? Sans aucun doute. Les peuples traditionnels peuvent-ils nous servir de modèles pour changer nos vies ? Difficile de le savoir. »

Le triomphe de la Bible

« Le livre le plus chaud de l’année est plein d’histoires de polygamie, de prostituées et de punitions corporelles. Il ne s’agit pourtant pas de Cinquante nuances de Grey mais de la Bible, sur laquelle les Norvégiens se sont rués », s’étonne le Guardian. Depuis maintenant plus d’un an, une nouvelle édition de l’Ancien Testament figure parmi les toutes meilleures ventes.

Il s’en est déjà écoulé quelque 160 000 exemplaires. Un record dans un pays de tout juste cinq millions d’habitants. Cette divine surprise tient à la force et à la modernité de la nouvelle traduction du Livre saint. Le directeur de ce projet, Dag Smemo, explique au Guardian : « Nous avons travaillé en amont avec des spécialistes du grec et de l’hébreu et, en aval, avec des écrivains norvégiens contemporains, croyants ou non. Nous avons parfois analysé et traduit le texte mot après mot. » Résultat, la « nouvelle » Bible est à la fois plus fidèle que les précédentes au style des versions originales, aux images et métaphores poétiques des textes anciens, et plus proche de la langue norvégienne d’aujourd’hui. Donc plus facilement accessible au grand public, bien au-delà du noyau des chrétiens pratiquants.

Le poids douteux de la notoriété

1 L’infanzia de Jesus (L’enfance de Jésus), de Benoît XVI, Rizzoli

Italiani di domani, 8 porte sul futura (« Italiens de demain, 8 portes sur le futur »), de Beppe Severgnini, Rizzoli

L’ultimo sopravvissuto. Une storia vera (« Le dernier survivant. Une histoire vraie »), de Sam Pivnik, Newton Compton

Potere, banche e affari (« Pouvoir, banques et affaires »), de G. Geronzi et M. Mucchetti, Feltrinelli
 
Eredità (« Héritage »), de Lilli Gruber, Rizzoli

Il diritto di avere diritti (« Le droit d’avoir des droits »), de Stefano Rodotà, Laterza

Open. La mia storia (Open), d’André Agassi, Einaudi

Amore e sesso nell’antica Roma (« Amour et sexe dans la Rome antique »), d’Alberto Angela, Mondadori

Non Mollare mai ! (« N’abandonnez jamais ! »), de M. Mazzoli et D. Mazzoli, Mondadori

10  La democrazia in Europa (« De la démocratie en Europe »), de Mario Monti et Sylvie Goulard, Rizzoli

Corriere della Sera (données fournies par Nielsen Bookscan)

Deux forces motrices semblent animer l’intérêt des lecteurs italiens. L’une soutient l’effort timide, mais persistant, pour comprendre la nature de la crise économique, et sa menace de misère de plus en plus concrète et accablante. L’autre reste prisonnière d’un attachement rudimentaire au passé, aux événements historiques les plus saillants. Le lien qu’établissait Rilke entre la mémoire collective et les forces créatrices d’un pays souligne ici combien l’Italie est engluée dans une forme de stagnation, et rattrapée par un passé qui la paralyse.

En quatrième position dans le classement, on trouve un long entretien avec le banquier Cesare Geronzi, homme clé dans l’ascension au pouvoir de Berlusconi et les quarante ans de collaboration entre financiers et politiques qui ont permis son succès. L’intervieweur, Masimo Mucchetti, a fait campagne lors des élections du mois dernier aux côtés de Pier Luigi Bersani (parti démocrate).

À l’exception de Sam Pivnik, et de son témoignage de survivant de l’Holocauste en Pologne, toutes les personnalités figurant dans cette liste doivent leur notoriété à des talents autres que littéraires. Pas un seul inconnu, pas de surprises éditoriales. Se côtoient le pape, des personnalités politiques (Mario Monti, Sylvie Goulard, Stefano Rodotà), des journalistes très connus (Beppe Severgnini, Mucchetti), une ancienne gloire du tennis mondial (André Agassi), des vedettes de la télévision et de la radio (Lilli Gruber, Alberto Angela, Marco Mazzoli). Est-il possible que les lecteurs s’intéressent plus à la célébrité des auteurs qu’au contenu des publications ? Que, pour eux, la notoriété représente une meilleure garantie que la pertinence des thèmes abordés et le point de vue choisi par les auteurs ?

« Je suis vite devenu célèbre, mais il m’a fallu beaucoup de temps pour grandir », écrit André Agassi dans son récit (Open, publié en anglais en 2009). La distance qui sépare la notoriété de la réalité, le mythe de la vérité factuelle, c’est un vide que seule la culture peut combler. C’est pour se libérer des pièges de l’irréalité et de la mystification qu’on continue à écrire des essais et à les lire. De la même manière, il faut espérer que la culture permette à l’Italie – saturée de corruption et de mauvaise gouvernance, emprisonnée dans son passé, bondée de vedettes, accablée par la crise et angoissée par la conjoncture politiques – de connaître une maturité nouvelle.

Lisa Ginzburg est une journaliste et écrivaine italienne vivant en France. 

L’art de la narration

Tous les « contes » de Saer se déroulent dans la province argentine de Santa Fé, là où il enseigna avant de s’installer en France en 1968. Un peu à la manière dont Faulkner, qui l’influença, avait situé plusieurs de ses nouvelles policières dans le même comté du Mississippi. L’éventail de ces contes permet d’admirer l’étonnante « diversité [de son] registre littéraire ». Grâce à la « plénitude de son regard », se déploient « toutes les possibilités de l’art de la narration ». L’équipe des critiques littéraires de Babelia, le supplément culturel hebdomadaire d’El País, rend hommage au grand écrivain, mort en 2005, à l’occasion de la publication à Madrid d’un recueil rassemblant la totalité de ses nouvelles, Cuentos Completos.

Le fin limier est fatigué

Le Sherlock Holmes russe s’appelle Ersate Pétrovitch Fandorine. Aussi habile qu’un ninja japonais, aussi raffiné qu’un dandy londonien, ce personnage est sorti de la plume de Boris Akounine, auteur d’une emblématique série de romans historiques. Le quatorzième du cycle se déroule en été 1914, à Bakou, en Azerbaïdjan, « la capitale pétrolière de l’Empire russe, lieu de conflits incessants entre industriels, diplomates et bandits », résume le site Newslab.ru. Fandorine s’y rend pour déjouer un attentat contre le tsar Nicolas II. Mais le fin limier n’est plus ce qu’il était, il commet « une suite d’erreurs impardonnables », note l’hebdomadaire Profil. Pire, le héros frise le ridicule, quand il est privé de sa chevelure et de sa mythique moustache après un plongeon dans un réservoir de pétrole. 

Aimer son enfant « différent »

Que ressent la mère d’un adolescent nain qui cherche désespérément à nouer une relation avec une petite amie ? Que se passe-t-il si vous aimez votre fille mais que vous ne supportez pas qu’elle vous touche parce qu’elle a été conçue au moment où un homme vous violait ? Et si vous êtes le père d’un fils heureux, mais devenu totalement sourd au point d’avoir oublié ce qu’écouter veut dire, comment évoquez-vous avec lui le souvenir de l’époque où vous jouiez de la musique ensemble ?

« Le métier de parent n’est pas fait pour les perfectionnistes », dédramatise avec délicatesse Andrew Solomon à la fin de Far From the Tree, un livre généreux, humain et – de manière complexe et inattendue – plein de compassion sur ce que cela signifie d’être un parent. Maître de conférences en psychiatrie à l’université Cornell de New York et auteur du Démon de midi, une autobiographie récompensée par le National Book Award, où il raconte son expérience de la dépression, Solomon a interviewé pendant dix ans plus de trois cents familles où vivent des enfants « exceptionnels ». Autrement dit, des enfants ayant une « identité horizontale », expression dans laquelle il englobe tous « les gènes récessifs, les mutations aléatoires, les influences prénatales, ou les valeurs et les préférences qu’un enfant ne partage pas avec ses géniteurs ».

Il a entretenu des relations apparemment sincères (impliquant de nombreuses visites, des échanges d’information d’une grande franchise et un suivi attentif) avec les familles d’individus affectés par tout un spectre de « différences » cognitives, physiques et psychologiques : « Ils sont sourds ou nains ; ils sont atteints de trisomie, d’autisme, de schizophrénie ou de handicaps sévères multiples ; ils sont enfants prodiges ; ils ont été conçus au moment d’un viol ; ils commettent des crimes ; ils sont transsexuels. » Ses entretiens ont nourri près de 40 000 pages de notes. Sa conclusion : « Les familles malheureuses qui rejettent un enfant parce qu’il est “différent” se ressemblent beaucoup, tandis que les familles heureuses qui s’efforcent de l’accepter sont heureuses d’une multitude de façons. »

Pour faire un livre à partir de son immense documentation, Solomon a pris appui sur les récits intimes de ses propres expériences : d’abord, en tant que fils de parents qui l’ont aidé avec amour à vaincre sa dyslexie, mais ont combattu (comme lui-même d’ailleurs) l’idée qu’il était homosexuel, sa propre « identité horizontale » ; et finalement, de manière très émouvante, en tant que père à son tour, un père émerveillé et maladroit.

C’est un travail passionné et émouvant qui secouera vos préjugés et vous rendra meilleur. C’est un livre que tout le monde devrait lire et, même si tout le monde ne le lira pas (avec ses 700 pages de texte et plus de 100 pages de notes, c’est le contraire d’un petit guide de poche), tous ceux qui l’auront lu deviendront des parents – ou des êtres humains – plus imaginatifs et compréhensifs.

C’est une étude psychosociologique importante et sans égale ; personne n’a jamais rassemblé auparavant une telle somme de témoignages. Et même si ce livre aurait pu, pour le meilleur, être resserré ici ou là, il reste d’une lecture à couper le souffle – un récit saisissant et captivant autour de deux thèmes : qui sommes-nous en ce moment ? Qu’arrive-t-il précisément lorsque nous essayons de nous améliorer ?

« La reproduction, cela n’existe pas », souligne Solomon dès la première page de son livre, « seule la production existe ». Et malgré le fait que nous ne sachions jamais à l’avance ce que – ou qui – nous produirons, c’est l’une des vérités les moins amères de l’existence humaine : quelles que soient la douleur et l’angoisse qu’ils nous font subir, nous ne regrettons jamais d’avoir eu des enfants. « Ce n’est pas la souffrance qui est précieuse », note-t-il en se remémorant les profondeurs de sa dépression, « mais ce dont nous l’enrobons peu à peu, à la manière d’une perle ».

Plus que tout, Far From the Tree est justement un livre sur cet endiguement de la souffrance. D’un bout à l’autre, Solomon se révèle être un guide calme et aimable – ouvert, curieux, non moralisateur, pas trop politiquement correct et qui fait preuve, en plus, d’un sens de l’humour et d’une honnêteté, qui, on le conçoit, lui ont fait aimer tous ses sujets d’étude. S’il lui arrive de nourrir des attentes et des préjugés – « J’ai fait l’hypothèse que la surdité était un déficit, et rien de plus » –, il n’est que trop heureux de les voir s’effondrer. Après tout, comme il l’explique avec une franchise tonique, lui aussi en sait long sur les humiliations qu’implique la quête d’identité (sexuelle, dans son cas). Il sait ce que c’est que de se sentir « anormal ».

Mais ce sont les autres voix – dans ces missives souvent bouleversantes envoyées depuis la ligne de front de l’existence humaine – qui élèvent ce documentaire clinique et font de ce livre quelque chose de plus étrange et si fort émotionnellement. La mère qui réalise que son fils adolescent a été sexuellement abusé par son jeune cousin ; le nain qui dit avec tristesse : « Au cinéma, nous ne nous penchons jamais pour caresser de la main la poitrine de notre voisine… nos bras sont trop courts » ; un autre nain explique que, parce qu’il regarde les gens toute la journée en dessous de la ceinture, « c’est seulement quand j’ai l’occasion, rare, d’observer le visage d’une personne, que j’ai un sentiment d’intimité » ; le père désespéré qui, apportant un gâteau d’anniversaire à son fils âgé de dix ans et gravement autiste, laisse échapper : « Je ne sais pas pour qui nous faisons cela » ; la mère rwandaise d’un enfant conçu lors d’un viol, qui implore Solomon : « Pouvez-vous me dire comment je dois faire pour aimer ma fille davantage ? »

Il y a là des mystères, et du désespoir. L’enfant autiste qui n’a parlé que quatre fois dans sa vie (chacune de ses phrases contenait des mots « appropriés à la situation ») fait craindre à sa mère que « son âme soit piégée ». Solomon souligne aussitôt : « Avoir un enfant incapable de parler est une situation anxiogène mais sans ambiguïté ; avoir un enfant qui a parlé quatre fois vous plonge dans une terrifiante obscurité. »

Dans cette obscurité, il peut y avoir aussi des rires, de l’ironie et de la tendresse. Le jeune schizophrène adoré de ses neveux et nièces qui le considèrent comme un « être très singulier ». La mère perplexe d’un enfant prodige, qui avoue son trouble à Solomon. « C’est simple. Il comprend tout », dit-elle de son fils qui commença à s’intéresser à la théorie de la relativité dès l’âge de trois ans et devint étudiant à l’âge de neuf ans.

On est aussi infiniment touché par les histoires de mariages qui survivent – ou se désintègrent – sous le poids d’une telle charge. « J’étais beaucoup plus frivole avant d’être entraînée dans le monde de la maladie mentale, avec ses cris et ses coups de pied », soupire la mère d’un enfant schizophrène.

Solomon est capable d’apprécier à leur juste valeur les dons singuliers qui accompagnent de nombreuses « identités horizontales » – « l’extrême douceur des enfants atteints de trisomie », par exemple, ou la richesse et la fierté des sourds. Il n’y a que la schizophrénie qu’il décrit comme un « traumatisme » totalement « ingrat ». Les souffrances des schizophrènes et de leurs familles, écrit-il, « semblent sans fin, et particulièrement vaines ».

Ici réside l’énigme qui se loge au cœur du livre : la plupart des familles qu’il décrit sont profondément reconnaissantes d’avoir vécu ces expériences qu’elles auraient pourtant voulu tout faire pour éviter. Nous ne pouvons pas nous empêcher d’aimer nos enfants pour ce qu’ils sont, et non pas pour ce qu’ils auraient pu être. Ainsi, une mère, dont le second fils est aussi lourdement handicapé que le premier, admet que si elle avait pu le savoir à l’avance, elle « n’aurait pas pris ce risque ». Mais elle se contredit elle-même aussitôt en disant que si elle avait eu l’occasion de « balayer cette expérience », elle ne l’aurait sans doute pas fait. Commentaire de Solomon : « La différence nous unit. » Mais à partir de quand la différence devient-elle trop grande ? C’est une question à laquelle ni l’auteur ni son travail ne parviennent à répondre. On le sent, quelque part dans cette incertitude même se trouve la définition, saisissante d’exactitude, de l’amour parental. À propos de cette femme rwandaise violée qui le suppliait de l’aider à mieux aimer sa fille, Solomon observe : « Elle ne mesurait pas à quel point sa question même était remplie d’amour. »

Le dernier chapitre du livre raconte l’expérience vécue par Solomon lui-même à travers son mariage avec son compagnon, John, et, par eux deux, en tant que parents. Il révèle une réelle surprise, et, sans doute est-ce en témoignage de la chaleur et de la gentillesse avec lesquelles il a exploré les histoires de tant d’autres personnes, que l’on se surprend soi-même en train de retenir son souffle et d’avoir soudain peur pour lui, au moment où sa vie semble sur le point d’être fichue. En révéler plus serait dommageable, mais il suffit de dire qu’on achève ce voyage à travers la différence et la diversité avec la conviction encore plus forte que la vie est sans cesse, et de manière pétrifiante, fragile et inexplicable.

Et pourtant. Passer du temps avec les parents d’un enfant tellement handicapé qu’il faut le soulever de son lit avec une poulie, note Solomon, être dans une chambre avec eux et avec leur fils, « c’est être témoin d’une humanité chatoyante ». C’est une phrase qui devrait être inscrite dans le ciel, comme une traînée de fumée, ou – ce serait la moindre des choses – collée sur la porte du réfrigérateur de chaque famille. C’est aussi une description très exacte de ce que Solomon a accompli dans ce livre sage et beau.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 21 novembre 2012. Il a été traduit par Jean-Pierre Langellier.

Chronique d’un désastre annoncé

« Dans ce livre, Ezzedine Choukri Fisher ouvre la porte de l’enfer. Pourvu que l’Égypte prenne un autre chemin que celui qu’il trace ! » s’exclame le journaliste Salah Fadhel dans le quotidien cairote Al-Masry al-youm. L’ouvrage de ce professeur de sciences politiques, ancien diplomate, est d’abord un tour de force littéraire, un feuilleton quotidien écrit pendant soixante-huit jours pour le journal Tahrir au printemps 2012, et republié à l’automne. C’est, selon Fisher, la chronique d’une Égypte post-Moubarak rédigée « dans l’urgence et la crainte que la réalité finisse par confisquer la fiction ». Un texte où l’auteur réveille tous les démons qu’il soupçonnait endormis sur les bords du Nil.

« Aujourd’hui, 20 octobre 2020. Lorsque, dans deux jours, cette lettre te parviendra, je serai soit un cadavre, soit en prison. Ils te diront que ton père est mort en détention ; ou tu apprendras, au contraire, ma haute trahison. » Ainsi commence la missive qu’Ali envoie à son fils alors qu’il vogue à bord d’un navire chargé d’ogives nucléaires destiné au général Al-Qatan, nouveau maître de l’Égypte en guerre avec Israël. Une Égypte que lui, l’ancien traducteur de Moubarak et serviteur docile de tous les pouvoirs, a décidé de trahir. Il s’en justifie dans un long texte cathartique, où il raconte sa vie, abîmée au fil de dix années d’histoire – chute de Moubarak, révolution, crise politique, désagrégation de l’État – jusqu’à ce maudit 21 mars 2013, où tout bascule.

Ce jour-là, une simple opération de police contre des constructions illégales plongera le pays dans un chaos sans fin. Divers dirigeants, libéraux, islamistes ou militaires, impuissants ou cupides, se succéderont à la barre d’un pays à la dérive, livré à des milices en tous genres et à des forces de sécurité douteuses. « On est saisi par la précision des détails et la logique implacable avec laquelle les événements s’enchaînent », commente Yousri Fouda, dans l’émission télévisée Akhir Kalima diffusée sur la chaîne ONtv. Comme si, loin d’imaginer une fiction, Fisher projetait le lecteur dans l’Égypte de demain. « J’ai voulu montrer ce qui pourrait arriver si chacune des factions politiques actuelles essayait d’imposer son pouvoir aux autres, qu’il s’agisse des islamistes, de la gauche ou même des révolutionnaires les plus authentiques. À mon sens, de tels scénarios ne peuvent aboutir qu’à un désastre », explique l’auteur dans un entretien accordé au journal Al-Ahram.

« Je laisse au lecteur le soin de mesurer la distance qui sépare trahison et patriotisme », conclut-il, espiègle, sur le plateau d’Akhir Kalima à propos du personnage d’Ali, son héros dont il parle avec tendresse. À son fils, premier de ses lecteurs, Ali écrit : « Lis bien cette lettre, car toi seul peux désormais nous sauver d’une catastrophe. » 

Sur les pas de Marighella

Peu de personnages brésiliens ont sombré à ce point dans l’oubli, après avoir beaucoup fait parler d’eux. Dirigeant communiste devenu révolutionnaire professionnel, théoricien, voleur de banques, et poète à ses heures, Carlos Marighella, mort en 1969, s’est effacé de la mémoire nationale. Il a fallu neuf années d’une enquête patiente et minutieuse au journaliste brésilien Mario Magalhaes pour retracer en plus de 700 pages le destin tourmenté de ce mulâtre bahianais, fils d’un ouvrier italien, ami de Castro, reçu en Chine par Mao, et inventeur de la « guérilla urbaine », dont il donne les recettes dans un « manuel » qui servira de vade-mecum à plusieurs groupes armés européens, dans les années 1970, notamment l’IRA irlandaise et les Brigades rouges italiennes. Une vie de militant marxiste longtemps partagée, à l’âge adulte, entre la prison et la clandestinité. Parmi les révélations du livre, le quotidien brésilien Valor Econômico retient cet aveu lâché par les policiers qui avaient tendu à Marighella leur embuscade mortelle : le guérillero était sans armes lorsqu’il fut abattu. Cette biographie, largement étayée d’archives et de témoignages de première main, est aussi, souligne Valor Econômico, « une plongée dans un demi-siècle de l’histoire politique du Brésil ».