Un « miracle » opportun

Dimanche 11 décembre 1949, c’est jour de messe à Cihošt, un village situé à 100 kilomètres à l’est de Prague. Le père Josef Toufar est en plein sermon lorsque, sur l’autel, un crucifix commence à bouger, une fois, deux fois, puis trois, avant de s’immobiliser, étrangement incliné. Très vite, la nouvelle du « miracle » se répand ; le village est assailli de curieux. Désireux de détourner le peuple de la religion, les communistes s’énervent. Fin janvier, Josef Toufar est jeté en prison et on l’oblige sous la torture à avouer qu’il est l’auteur de la supercherie. À moitié mort, il est conduit sur les lieux pour participer à une reconstitution filmée destinée à la propagande officielle. Il meurt des suites de ses blessures à 47 ans, le 25 février 1950, deux ans exactement après la prise de pouvoir des communistes en Tchécoslovaquie.

L’histoire de ce martyr est connue dans le pays. Le célèbre écrivain Josef Škvorecký en avait fait le thème de son roman « Miracle en Bohême », où ce sont les communistes qui ont orchestré le « miracle » afin de se débarrasser de ce curé trop populaire. Dans « Nous aurions dû mourir aujourd’hui », Miloš Doležal, lui, s’en tient aux faits et ne défend aucune hypothèse, tout en excluant que le prêtre ou le pouvoir aient trafiqué la croix.

Originaire d’un village voisin – ses grands-parents étaient même des amis de Toufar –, l’écrivain a grandi avec cette histoire. Pendant vingt ans, il a récolté les documents et témoignages, notamment des proches du prêtre et de ses bourreaux. Ils sont rassemblés dans ce livre. « Je voulais avant tout décrire cet homme, sa carrière, sa spiritualité, son rapport aux gens », explique l’auteur au quotidien Dnes. Sa conclusion : Toufar était un prêtre sans reproche, qui aidait les pauvres, jouait au foot avec les enfants et faisait réviser les étudiants. Sans jamais défier le pouvoir. Pour celui-ci, peu importe : le prétexte était trop beau pour dénoncer les prétendus mensonges de l’Église et lancer ses purges.

« En lisant ce livre, note l’évêque Jan Vokál dans le magazine des étudiants en sciences sociales de l’université Charles, nul ne peut douter de la nature criminelle du régime d’alors et du courage des prêtres emprisonnés. » Cela explique-t-il le succès du livre dans un pays encore très marqué par la période communiste mais où l’athéisme atteint des records ? « C’est comme si la société tchèque, qui rejette le pathos sous toutes ses formes, avait parfois besoin d’un sursaut d’émotion, avant de replonger dans sa léthargie ironique », analyse le quotidien Lidové Noviny. « Ce livre ne présente pas Toufar comme un héros au sens pathétique du terme, réplique Respekt. C’était un homme d’une volonté admirable, avec des valeurs, qu’il respectait. Voilà pourquoi son histoire nous inspire encore. »

SAS : pas que des galipettes

SAS, héros national, devrait bientôt voir publier sa dernière aventure en date, la 197e. On sait ce qu’on y cherche : aventures exotiques ébouriffantes et copulations acrobatiques, au prix de messages publicitaires cachés et d’une délicieuse invraisemblance.

Invraisemblance ? En fait, l’aristocratique espion autrichien Malko Linge, surnuméraire de la CIA, ne sillonne pas la planète qu’à des fins de stimulation commerciale ou sexuelle : il lutte aussi contre les puissances du mal, dont sont à chaque fois données des descriptions tellement précises, voire prescientes, que chaque nouveau SAS (un par trimestre, depuis cinquante ans) est aussitôt décortiqué « par les agents de renseignements et les diplomates de trois continents », écrit Robert Worth dans le New York Times.

Par exemple, dans Le Chemin de Damas (2012), Villiers « dépeint un attentat contre un des centres de commandement de l’armée, un mois avant que celui-ci n’ait eu lieu réellement. Stupéfiant ! ». Plus stupéfiant encore, selon Robert Worth : dans La Liste Hariri, il dévoile tous les tenants et aboutissants du complot syro-libanais contre le premier ministre Rafiq Hariri, tué dans un attentat en 2005. « Sur ce complot, un des grands mystères du Moyen-Orient, j’ai trouvé des infos que personne ne connaissait à l’époque, y compris la liste complète des assassins et la description de l’élimination systématique des témoins potentiels par le Hezbollah et ses alliés syriens ». L’information est en fait si précise qu’au Tribunal spécial pour le Liban, mis en place par la communauté internationale pour instruire cette affaire, on a cru qu’il y avait eu une fuite (fuite il y a bien eu, mais elle venait des services libanais).

Le secret de Gérard de Villiers (83 ans mais toujours sur le front), c’est qu’il anime un épais réseau international de barbouzes, diplomates, journalistes (souvent français) et politiciens aux idées larges qui se servent de lui pour passer des messages codés, voire pour faire des révélations. Au point, raconte Roberth Worth, qu’Hubert Védrine, lorsqu’il était à la tête du Quai d’Orsay, ne s’envolait jamais vers une zone chaude sans emporter avec lui le SAS s’y rapportant – celui-ci lui permettait de connaître, mieux et plus agréablement qu’en lisant une note, ce que savaient et pensaient les «  services ». Désormais, grâce au New York Times, dans toutes les chancelleries ou les agences de renseignements, le fonctionnaire qui se fera surprendre en train de lire, le feu aux joues, le dernier SAS, pourra invoquer cette excuse : il effectue une recherche. 

L’intraduisible M. Flaubert

Vingt-sept ! C’est le nombre de traductions allemandes de Madame Bovary. Contre seulement vingt en anglais… (Lire « La dérision de Flaubert », Books, février 2011, p. 16) La première traduction allemande remonte à 1858, soit un an à peine après la publication française et le procès pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs » qui s’ensuivit. La dernière vient de paraître. « Madame Bovary est considéré par beaucoup comme intraduisible », écrit Edi Zollinger dans le quotidien suisse Neue Zürcher Zeitung. Flaubert pouvait passer des journées entières à peaufiner une phrase et ce roman, son premier, lui demanda cinq ans d’un labeur acharné. « Ce qui mit l’auteur au désespoir présente forcément des problèmes presque insolubles à ses traducteurs », poursuit Zollinger. Comment réussir à restituer cette prose où chaque mot a été choisi avec un soin maniaque ? « En faisant preuve de la même radicalité que Flaubert lui-même », répond Andreas Isenschmid dans l’hebdomadaire allemand Die Zeit, pour qui la dernière traduction est « de loin la plus précise et la plus belle ».

L’exploit est signé Elisabeth Edl, à qui l’on doit déjà des traductions remarquées de Stendhal et Modiano. Seul défaut, à en croire les critiques : le manque de modestie de l’auteure. Dans une postface, elle fustige tous les traducteurs qui l’ont précédée. Une polémique s’est ensuivie. Thomas Steinfeld, du Süddeutsche Zeitung, a consacré un long article pour démontrer que la traduction d’Edl n’est pas si exceptionnelle. Il s’est attiré une cinglante réplique d’Andreas Isenschmid, qui a accusé son confrère de mal maîtriser le français. Bref, on a vu les pages culturelles des plus prestigieux journaux d’outre-Rhin s’engager dans l’exégèse de la prose flaubertienne, se demandant par exemple comment rendre au mieux toutes les nuances du mot « chagrin »…

Le mystère Claude Simon

Claude Simon a beau avoir remporté le prix Nobel de littérature en 1985 – ils sont une douzaine d’écrivains français à l’avoir obtenu –, son nom n’est pas vraiment familier en France, et il est pratiquement inconnu à l’étranger. S’il n’a pas réussi à faire plus forte impression dans son propre pays ou ailleurs, c’est en grande partie à cause de la difficulté de sa prose. Il a été bien servi par ses traducteurs anglophones, mais, avec la meilleure volonté du monde, même leur doyen, Richard Howard, ne peut pas faire grand-chose des premières lignes de La Route des Flandres :

« Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi, derrière lui je pouvais voir aller et venir passer les taches rouges acajou des chevaux qu’on menait à l’abreuvoir, la boue était si profonde qu’on enfonçait dedans jusqu’aux chevilles mais je me rappelle que pendant la nuit il avait brusquement gelé et Wack entra dans la chambre en portant le café disant Les chiens ont mangé la boue, je n’avais jamais entendu l’expression… »

Le passage continue dans la même veine pendant les quatre pages suivantes, jusqu’à ce que le long paragraphe d’ouverture se termine et qu’un autre commence ; le deuxième ressemble fort au premier, et l’on pardonnera donc volontiers au lecteur qui a déjà renoncé.

Mort en 2005, Simon était tout le contraire du flamboyant Alain Robbe-Grillet, également publié aux Éditions de Minuit, et qui déclarait en toute fausse modestie : « Je ne suis pas un best-seller, je suis un long-seller. » Contrairement à son confrère « nouveau romancier », Simon ne brillait pas dans les salons littéraires. Il fut invité à prononcer des conférences dans les universités de plusieurs pays, mais c’était un orateur médiocre, qui avait tendance à lire d’une voix monotone, pratiquement sans décoller les yeux de son texte. Quand, à la fin, il murmurait le rituel « Merci de votre attention », les spectateurs avaient peine à réprimer un soupir de soulagement, y compris ceux qui maîtrisaient bien le français. Quatre de ces conférences sont désormais publiées (1). Et elles ne sont pas non plus faciles à lire. Il est bon qu’elles aient été réunies, mais Simon était bien plus doué pour la prose imaginative que pour les documents pédagogiques. Cela dit, il ne prétendit jamais être un professeur-né : contrairement à beaucoup d’écrivains français, il ne fut jamais obligé de gagner sa vie dans le système éducatif.

En fait, de sa vie, il n’accomplit jamais une seule « vraie » journée de travail. Il eut la chance de naître dans la classe des rentiers : il hérita de vignobles à Salses, près de Perpignan, entretenus par un gérant, et qui produisaient un vin de dessert revendu à Cinzano. Et même s’il ne fut jamais riche, il n’avait pas à se soucier pour payer ses factures. Ce qui le sauva du mode de vie auquel ses rentes auraient pu le condamner, ce fut son art. Il étudia la peinture auprès d’André Lhote, et abandonna tout espoir de faire carrière lorsqu’il comprit qu’il n’avait pas le talent nécessaire pour égaler les artistes qu’il idolâtrait, Jean Dubuffet et Joan Miró. Mais ce qui fit de lui un écrivain n’avait rien à voir avec les beaux-arts : il fut mobilisé en 1939 et faillit mourir pendant la bataille de la Meuse, en mai 1940. C’est cette expérience traumatique qui changea sa vie. La « vraie » route des Flandres est la D962, dans l’extrême nord-est de la France. Elle part de Solre-le-Château, vers l’ouest. Dans le village de Sars-Poteries (petit centre industriel abritant, comme son nom l’indique, des fabriques de céramique), Claude Simon s’était replié avec d’autres soldats de cavalerie, et ils furent pris en embuscade. Simon eut de la chance de s’en tirer vivant. Il fut capturé et envoyé au stalag IV-B, près de Dresde. Un autre prisonnier le dénonça comme Juif. À l’officier allemand qui l’interrogeait sur son statut racial, il répondit : « Vous voulez que je baisse ma culotte ? » L’officier, c’est tout à son honneur, lui dit de ne pas se donner cette peine et le laissa en paix. Puis, parce qu’il était né à Madagascar (où son père, militaire, était cantonné) et que le soleil de mai lui avait valu un bronzage marqué, il put se faire passer pour un soldat malgache. Les Allemands n’étaient que trop contents de renvoyer ces hommes en France, et Simon s’évada sans trop de mal du camp, voisin de Bordeaux, où il avait échoué.

Durant les quelques années suivantes, il écrivit et publia plusieurs romans qu’il renia par la suite, à juste titre car il s’agissait de travaux d’apprentissage. En 1960, il publia La Route des Flandres, où il développait le thème de l’embuscade près de Sars-Poteries. Le roman évoque le moment où un tireur d’élite allemand abat l’officier menant la troupe, puis il nous entraîne au stalag et revient en arrière, à la vie des protagonistes avant la guerre, en quête d’une insaisissable « vérité » sur ce qui s’est réellement passé sur cette route des Flandres :

« Mais l’ai-je vraiment vu ou cru le voir ou tout simplement imaginé après coup ou encore rêvé… le paysage tout entier inhabité vide sous le ciel immobile, le monde arrêté figé s’effritant se dépiautant s’écroulant peu à peu par morceaux comme une bâtisse abandonnée, inutilisable, livrée à l’incohérent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps. »

Le travail « impersonnel et destructeur » du temps est le sujet du chef-d’œuvre de Simon, Les Géorgiques (1981) (2). Par sa famille, il s’était procuré les archives d’un ancêtre, Jean-Pierre Lacombe Saint-Michel. Ce personnage haut en couleur avait commencé sa carrière comme officier d’artillerie dans l’armée du Roi avant la Révolution. Il participa à la prise de la Bastille, fut élu à la Convention, vota en faveur de l’exécution de Louis XVI et servit sous Napoléon, avant de quitter l’armée quelques années avant Waterloo. Ses archives incluaient des lettres officielles, mais les documents les plus intéressants étaient sa correspondance avec sa sœur adoptive, Batti, qui gérait sa propriété pendant ses absences prolongées liées au service actif dans l’armée. Leurs échanges contenaient des instructions détaillées sur la façon dont il voulait que ses fermes soient dirigées – d’où le titre du roman, hommage au grand poème de Virgile sur l’économie agricole – ainsi que des reproches amers :

« C’est ainsi que par inattention quand j’arrive chez moi, je ne trouve ni jardinage, quoique j’aie payé le jardinier pendant deux ans toute l’année, point de fruits parce que l’on ne se donne pas la peine de les conserver, quoique mon père les conservât fort bien, c’est ainsi que je trouve ni lentilles, ni pois, ni haricots, quoique mes terres soient bonnes pour les porter, mais parce qu’on ne se donne pas la peine d’en faire ; et puis vous me direz que je ne suis content de rien, et encore une fois croyez-vous que j’aie tant d’années à jeter par les fenêtres ? »

Les Géorgiques est un roman monumental, qui reprend des thèmes abordés dans plusieurs romans antérieurs : la guerre civile espagnole, traitée dans Le Sacre du printemps (1954) et Le Palace (1962) ; la défaite de l’armée française en 1940, déjà présente dans La Route des Flandres ; et la saga familiale qui, entamée avec Le Vent (1957), culmine dans Le Tramway, publié en 2001. Simon écrit avec beaucoup d’acuité sur la famille, s’inspirant de l’histoire de son propre clan : son père officier, parmi les premiers à être tués en 1914, était de souche paysanne, descendant de vignerons du Jura, et sa mère appartenait à la famille Lacombe Saint-Michel, de Perpignan, qui comptait Voltaire et Balzac parmi ses ancêtres.

Une des réussites de la biographe de Simon, la romancière et critique Mireille Calle-Gruber, est d’avoir réuni sur la famille de l’écrivain des informations qui confirment l’essentiel de ce qui figure dans les romans, sans que ceux-ci ressemblent à des essais autobiographiques. Elle a été grandement aidée dans ses recherches par Simon lui-même et par sa veuve Rea, qu’elle connaît depuis des années. Revers de la médaille, elle n’ose trop en dire sur les deux premiers mariages de Simon et sur ses nombreuses liaisons extraconjugales. Plus sérieusement, l’absence d’index réduit l’utilité d’un livre consacré à un auteur qui évolua librement dans divers cercles littéraires et artistiques et qui comptait parmi ses amis des personnalités aussi différentes que Picasso, Charles Trénet et Jacques Prévert. Toujours anticonformiste, Simon accomplit l’exploit de garder ses distances avec le parti communiste, les existentialistes et les surréalistes, sans jamais se disputer avec eux. Étant donné la diversité de ses fréquentations, un index digne de ce nom aurait rendu cette biographie plus facile à utiliser comme ouvrage de référence.

Simon était rarement intimidé par les personnages plus célèbres que lui. Dans L’Invitation (1987), il raconte avoir assisté à un de ces assommants congrès internationaux que l’Union soviétique aimait tant organiser. Arthur Miller était également invité. Simon évite de le nommer, et se contente d’évoquer, non sans ironie narquoise, le « second époux de la plus belle femme du monde ». Athée, il exigea des funérailles civiles, et ne chercha jamais à devenir membre d’une secte, d’un groupe ou d’un parti politique. Mais il ne fut jamais neutre : il se rangea dans le camp des républicains en Espagne, entra dans la Résistance après s’être évadé des camps allemands, et compta parmi les 121 signataires du manifeste de 1960 soutenant les appelés qui avaient refusé de prendre les armes en Algérie.

Un autre inconvénient du livre de Calle-Gruber est qu’il est beaucoup trop long. Quantité de pages sont occupées par des passages souvent répétitifs, où l’auteur se regarde écrire, et qui forment un contraste curieux avec la prose dépouillée de Simon, à l’éloquence sombre et complexe. Espérons que d’autres, en s’appuyant sur les précieuses recherches de madame Calle-Gruber, écriront une biographie moins prétentieuse qui permettra au lecteur de mieux comprendre pourquoi Claude Simon est l’un des plus grands romanciers français.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 12 octobre 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

French Theory, French Kiss

Derrida – crinière blanche, yeux bleus perçants, belle élégance, accent frenchie – ensorcelait les étudiantes californiennes qu’il emmenait dîner, infailliblement, au restau Koto, à Irvine. Mais son charme opérait aussi à distance, à travers toute l’Amérique. L’énigmatique concept derridien, la déconstruction, a « balayé les universités américaines dans les années 1970 et 1980, en proposant de revisiter rien de moins que la façon dont professeurs et étudiants pratiquaient leur activité de base : la lecture », écrivit en 1991 Mitchell Stephens dans un célèbre article du Los Angeles Times. Et la déconstruction ne menaçait pas que la lecture : toute la culture occidentale, en fait, ancienne et moderne, à commencer par le structuralisme qui régnait alors en maître.

L’étonnant déferlement de la « French theory » sur la vie intellectuelle américaine date d’un célèbre colloque à l’université Johns Hopkins, en 1966, où René Girard avait réuni tout le gratin de la pensée française (Lacan, Todorov, Barthes, Hyppolite, etc.), et au cours duquel Derrida suscita l’émoi. Comme l’explique une philosophe-groupie, Avital Ronell, « il est impossible d’imaginer à quel point le monde universitaire était fermé quand Derrida arriva sur la scène américaine. [Avec lui,] de la couleur était soudain donnée à l’université – de la couleur et des femmes impertinentes… Il fit souffler sur les habitants de nos villes et sur nos étudiants une énergie protoféministe (1) ». Benoît Peeters, dont la biographie de Derrida a été traduite en anglais, est plus explicite : « Par-delà toute question académique, la “French theory” aurait d’abord apporté à l’Amérique une hétérogénéité jusqu’alors inconnue, une ouverture aux minorités raciales et politiques, au féminisme et à l’homosexualité, en une forme d’appropriation typiquement américaine » (lire « Derrida Superstar », par Michel André, Books, avril 2011) (2).

Ladite théorie cessa vite d’être l’apanage des étudiants barbus et des étudiantes aux idées larges, pour gagner les dîners en ville. On Grammatology se vendit à 100 000 exemplaires. À New York, le mois d’octobre devint « synonyme de Derrida’s month » (Avital Ronell), et le philosophe inspira même un personnage de bande dessinée (Doctor Deconstructo, un pervers chevelu qui sapait les fondements de l’Europe en déconstruisant la notion de défaite), ainsi qu’un film de Woody Allen, Deconstructing Harry (3) . À vrai dire, il y eut bien quelques îlots de résistance : la New York Review of Books, rebutée par l’hermétisme et le narcissisme du Français, et surtout les départements universitaires de philosophie, qui ne voyaient pas d’un bon œil la déconstruction apporter la littérature sur leur terrain. « On s’était passé le mot que ce fournisseur de baratin français était un charlatan et un nihiliste, quelqu’un qui affirmait que tout pouvait dire n’importe quoi, et qu’il n’existait disait que rien d’autre ne comptait que l’écriture », ironise Terry Eagleton dans le quotidien anglais The Guardian. Rien à voir pourtant avec les inlassables cabales sur le territoire français.

Derrida lui-même était interloqué par son succès américain. « Si j’étais moins souvent associé à cette aventure de la déconstruction, je risquerais en souriant cette hypothèse : l’Amérique, mais c’est la déconstruction. Ce serait, dans cette hypothèse, le nom propre de la déconstruction en cours, son nom de famille, sa toponymie, sa langue et son lieu, sa résidence principale (4). » Intéressante clarification (?), mais qui laisse sur sa faim.

Le roman de Jeffrey Eugenides suggère une autre explication, plus légère : la « French theory » a séduit les campus car elle-même était un efficace instrument de séduction. Madeleine, l’héroïne, est folle d’amour pour un étudiant de sémiotique, la discipline paraphilosophique où, dans l’université Cornell, la « French theory » a fait son nid. Les participants du cours semblent convaincus du potentiel érotique de la déconstruction, et le prof lui-même n’est pas en reste : « Devenir sémioticien, écrit Eugenides, lui permettait de porter un blouson de cuir et de récupérer dans ses cours les filles paumées les plus sexy… Au lieu de s’acheter une voiture de sport, il s’était mis à la déconstruction. »  Mais Madeleine n’a guère de chance : le prof est inquiétant, son bel étudiant complètement névrosé, et la pensée derridienne est fort ingrate : « Dans la mesure où il soutenait que le langage, par sa nature même, faussait toute idée qu’il tentait de faire passer, Madeleine se demandait comment Derrida voulait qu’elle comprenne sa pensée. Peut-être ne le voulait-il pas. Voilà pourquoi il s’exprimait dans des phrases dont on n’identifiait le sujet qu’au bout d’une minute de réflexion. » Dommage pour Madeleine qu’elle ait d’abord croisé le chemin de son sémioticien psychotique et pas celui de Mick Jagger: la déconstruction et l’hermétisme derridien l’auraient immanquablement rapprochée du rocker, qui, selon Mitchell Stephens, avait aussi coutume de gémir : « Quelqu’un sait-il vraiment ce que déconstructiviste veut dire ? »

1| American philo, entretiens avec Anne Dufourmantelle, Stock, 2006.
2| Derrida, a Biography, Polity Press, 2012.
3| « Harry dans tous ses états », 1997. La traduction française du titre montre que la déconstruction était alors bien plus célèbre aux États-Unis qu’en France même.
4| Mémoires pour Paul de Man,  cité par B. Peeters.
 

Une passion à la ferme

Été 1990. La RDA n’existe plus, mais la réunification n’a pas encore eu lieu. Maria a 16 ans. Elle a fui sa mère pour vivre dans la ferme familiale de son petit ami Johannes. Plutôt que d’aller à l’école, elle lit Les Frères Karamazov. Un personnage qui semble tout droit sorti d’un roman de Dostoïevski vit dans les environs : c’est un fermier violent, ivrogne, mais amateur de poésie. Elle s’éprend de lui, lui d’elle. Leur passion n’a rien de romantique, elle est brutale, animale.

Dans ce premier roman, Daniela Krien, elle-même originaire d’Allemagne de l’Est, ressuscite « un monde presque archaïque », pour reprendre les termes d’Hannah Lühmann dans le Süddeutsche Zeitung, où « les femmes sont enlevées par les hommes », et où les sentiments se passent presque de mots. (L’histoire est racontée par Maria elle-même, dans une langue enfantine.) Mais derrière cette passion intemporelle, et en fait comme mêlée à elle, émerge peu à peu une dimension politique : « Le tour de force de Krien, estime Hannah Lühmann, est de nous montrer, comme en passant, le cataclysme qu’a représenté pour les Allemands la réunification. »

Les montagnes rebelles d’Asie

Dessinez une carte du monde sur laquelle les couleurs indiquent non pas les pays, mais le relief. En Amérique du Nord, les Appalaches forment une longue péninsule entre la côte Est densément peuplée et les plaines fertiles du Midwest. En Amérique du Sud, les centres de peuplement de l’Ouest dessinent un archipel au-dessus des plaines impaludées ; en Europe du Nord, les plaines et polders du Benelux sont bien difficiles à distinguer de la mer.

En Asie du Sud, enfin, s’étendant des hauts plateaux du Vietnam jusqu’au Tibet et même jusqu’à l’Afghanistan, à l’ouest, émerge un royaume tentaculaire et montagneux, qui abrite plus de 100 millions de personnes. C’est la Zomia. Une région accidentée d’Asie qui, depuis deux millénaires, est demeurée culturellement distante des centres traditionnels du pouvoir, échappant à l’influence des grands empires. Ses habitants, les montagnards d’Asie, se sont acquis une réputation d’égalitarisme, d’insoumission et d’indépendance. Jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, beaucoup de ces sociétés étaient illettrées et vivaient du commerce, de la contrebande et de pratiques de l’âge de fer comme l’agriculture sur brûlis (1).

Bien que cette zone ne se soit jamais considérée elle-même comme un pays à part, elle s’est récemment mise à attirer l’attention. L’historien Willem van Schendel, de l’université d’Amsterdam, a forgé le nom de « Zomia » en 2002, remettant en cause les limites géographiques traditionnelles du continent (2). Et maintenant voici que James Scott, professeur de science politique à Yale, publie un livre au propos plus ambitieux encore : selon lui, la Zomia offre une sorte de contre-histoire de l’évolution de la civilisation.

Dans les petites sociétés de la Zomia, avec leur technologie rudimentaire, leurs penchants anti-autoritaires et leur culture orale, Scott ne voit pas un monde oublié par la civilisation, mais un monde qui a été délibérément édifié pour se prémunir contre l’emprise étatique. L’histoire de la Zomia, explique Scott, est fondée sur le rejet des puissants États des plaines, auxquels on a tendance à réduire l’Asie. Cette « zone refuge » est un asile pour ceux qui veulent échapper aux conditions de vie impitoyables qu’historiquement les civilisations complexes ont réservées aux humbles : le travail forcé et la conscription, les impôts pour financer les guerres et les projets architecturaux pharaoniques, les épidémies dues à l’agriculture et l’élevage intensifs.

Ce que propose la Zomia, affirme Scott dans son livre L’Art de ne pas être gouverné, n’est rien de moins qu’une réfutation du récit traditionnel sur le progrès constant de la civilisation, selon lequel l’existence humaine s’est améliorée à mesure que les sociétés sont devenues plus grandes et plus complexes. En fait, à en croire Scott, la vie civilisée a constitué un fardeau et une menace pour beaucoup. « La raison pour laquelle certains peuples ne sont pas devenus civilisés, ne se sont pas “développés”, ne tient peut-être pas à leur manque de talent, à leur retard, mais pourrait bien s’expliquer historiquement par leur désir d’éviter ce qu’ils considèrent comme les inconvénients de l’État », écrit-il.

Son histoire anarchisante de Zomia est contestable. D’autres universitaires, spécialistes de l’Asie – et de l’Asie du Sud-Est en particulier –, lui ont reproché de se livrer à des généralisations abusives et de voir des motivations politiques dans des décisions et des traditions qui ont en fait leur origine dans les nécessités environnementales, le hasard, voire l’appât du gain.

Mais Scott, et d’autres spécialistes avec lui, font campagne pour un changement dans la façon dont nous abordons le monde politique en général. En dépassant les frontières nationales et en recourant à d’autres types de logique organisationnelle – en d’autres termes, en considérant des espaces du type de la Zomia comme cohérents en eux-mêmes –, ils croient que nous pouvons non seulement obtenir une vision plus pertinente de l’histoire, mais aussi mieux répondre aux troubles et violences susceptibles d’éclater dans ces régions.

« Il y a toutes sortes de manières de découper le monde, explique Scott ; elles dépendent en partie de ce que l’on veut comprendre. »

L’image que nous avons de l’Asie a été façonnée par ses grands empires : les dynasties Han et Tang en Chine, l’empire des Gupta et les Moghols en Asie du Sud, les cités-États thaïes et malaises. Ces civilisations se sont développées sur les côtes ou dans les vallées fertiles, les plus importantes absorbant de vastes territoires et laissant d’innombrables vestiges, que ce soit des tombes et des temples ou des traités et des ustensiles de maison. Leurs cultures continuent à dominer l’identité des pays où habitent leurs descendants.

 

À l’ombre des États

Tout cela, néanmoins, n’est que l’histoire des vallées. La Zomia constitue un monde alternatif, un royaume de cultures instables et hors la loi, qui n’ont presque jamais créé d’empires et ont refusé de rejoindre d’autres empires qui tiraient d’ailleurs leurs origines. Parmi les peuples qui la composent, on compte les Hmong, les Wa, les Karen, les Lahu et les Pao. Ses frontières exactes font l’objet de débats. La définition que Scott donne de la Zomia est plus restreinte que d’autres : il la fait s’étendre du Vietnam jusqu’en Chine, mais sans dépasser, à l’ouest, le nord-est de l’Inde, couvrant ainsi une région connue sous le nom de « massif continental du Sud-Est asiatique ».

La caractéristique principale de cette étendue de collines et de montagnes densément boisées est ce que Scott appelle la « friction du terrain ». Il est ardu de s’y déplacer et on ne saurait en déloger ou discipliner les habitants sans difficulté depuis le bas. Dans la Zomia, non seulement l’altitude aggrave la distance, mais elle la remplace, si bien que des gens vivant à des centaines de kilomètres les uns des autres, mais à la même altitude, peuvent avoir des cultures proches – et peu en commun en revanche avec leurs voisins vivant plus haut ou plus bas dans les collines.

Tout cela a fait de la Zomia une zone où le pouvoir étatique ne s’est que peu fait sentir, voire pas du tout. Comme l’écrit Scott, la Zomia représente l’un des plus importants et durables refuges de la planète pour « des populations qui vivent à l’ombre des États, mais qui n’ont pas encore été pleinement incorporées par ces derniers ».

Le XXe siècle, avec son arsenal de technologies dévoreuses de distances – depuis l’avion jusqu’à l’Internet – a aidé les États à aplanir les frictions du relief, et les dernières décennies ont donc vu les États d’Asie lancer une série de campagnes visant à ramener en leur sein ces régions montagneuses, souvent en y installant des populations issues des plaines, plus loyales au gouvernement national. C’est ainsi que, depuis la Seconde Guerre mondiale, la Zomia a perdu beaucoup de l’aspect sauvage qui la caractérisait.

Mais il existe encore des poches de farouche résistance. Dans les montagnes, le long de la frontière sino-birmane par exemple, les Wa se sont taillé pour eux-mêmes un véritable narco-État, financé par la production de pavot et le trafic d’héroïne, et protégé par une armée bien équipée de 20 000 hommes.

Les Hmong constituent le plus connu des peuples de la Zomia, du moins aux États-Unis (3) : beaucoup d’entre eux ont combattu le Vietcong et les communistes laotiens au côté des Américains pendant la guerre du Vietnam. Plus que tout autre peuple des hauts plateaux, les Hmong se définissent par leur opposition à l’ethnie chinoise des Han, contre lesquels ils se sont régulièrement soulevés depuis des millénaires. Les mesures répressives qui ont suivi ces rébellions parfois massives – et, plus récemment, la répression qui a suivi la victoire communiste lors de la guerre du Vietnam – ont repoussé les Hmong toujours plus loin dans les montagnes, et aujourd’hui plusieurs millions vivent sur les contreforts de l’Himalaya, principalement en Chine, et souvent à plus de 3 000 mètres d’altitude.

D’autres peuples, comme les Karen installés à la frontière entre la Thaïlande et la Birmanie, ont une histoire similaire de révoltes contre les gouvernements des vallées – inspirées, à de nombreuses reprises, par des prophètes charismatiques – et suivies de répressions et de retraites dans les hauteurs.

Les cultures qui ont ainsi émergé ont eu tendance à refuser farouchement toute forme de hiérarchie. Les Wa, par exemple, limitent les banquets ostentatoires et interdisent aux riches de conduire les sacrifices, car cela pourrait leur conférer une forme d’autorité apparente. Chez les Kachin, une longue tradition veut que l’on tue un chef considéré comme trop entreprenant. Les Lahu, de la province chinoise du Yunnan, ne connaissent pas d’organisation politique supérieure à celle du hameau. Toutes ces traditions empêchent activement une société plus vaste et plus complexe d’émerger.

L’orientation antiétatique de ces sociétés s’étend, dans la description qu’en fait Scott, jusque dans le type d’agriculture qu’elles pratiquent. L’agriculture sur brûlis – consistant à déboiser des parcelles que l’on abandonne après chaque récolte pour permettre au sol de se régénérer – est généralement considérée comme une technique rudimentaire, précédant historiquement l’agriculture plus intensive pratiquée dans les vallées et la majeure partie du monde développé. Mais le brûlis et d’autres formes d’agriculture itinérante, à en croire Scott (qui s’inspire des travaux de l’anthropologue français Pierre Clastres, du milieu du XXe siècle), ont souvent été adoptées sciemment et préférées à une agriculture sédentaire par des peuples qui savent pratiquer les deux. Cela s’explique, d’après Scott, par le fait que le brûlis procure une liberté que l’agriculture sédentaire ne procure pas. N’étant pas attachés à une parcelle de terre, laborieusement mise en valeur, les paysans peuvent la laisser et migrer s’ils estiment que les contraintes politiques sont trop pesantes pour eux.

Les affirmations les plus hypothétiques et contestables de l’ouvrage portent sur l’absence de langage écrit dans beaucoup de communautés de la Zomia, Scott y voyant une mesure d’adaptation et un choix réfléchi de société. Pour les paysans, l’écriture était avant tout un instrument de contrôle étatique – que l’élite utilisait pour leur soutirer de l’argent, du travail et des obligations militaires. En conséquence, explique Scott, lorsque ces paysans se sont enfuis dans les collines, ils ont rejeté l’écriture dans l’espoir que la hiérarchie coercitive qu’ils avaient connue ne se reformerait pas dans les nouvelles sociétés qu’ils avaient créées. En étudiant les révoltes paysannes, il a constaté qu’une des premières choses que font les insurgés, c’est de s’en prendre aux registres. Ils associent l’écriture à l’oppression.

Le livre de Scott peut espérer toucher un public qui dépasse le monde des spécialistes de l’Asie du Sud-Est. Mais parmi ceux qui ont une connaissance intime de la partie du monde sur laquelle il écrit, il s’est attiré des critiques : on lui a reproché ses simplifications excessives.

La manière anarchisante par exemple dont Scott conçoit la relation de l’État aux populations périphériques a été contestée par des anthropologues qui ont étudié les montagnards du Sud-Est asiatique. D’après plusieurs de ces universitaires, cette relation ne saurait se réduire à une appropriation unilatérale, elle est un mélange plus complexe de suspicion et de dépendance mutuelles. Pour beaucoup d’habitant de la Zomia, l’État des vallées n’est pas juste un oppresseur. Il est aussi une source – souvent capricieuse, certes – de biens, de services et même de protection.

« J’ai mené des recherches de terrain auprès de communautés montagnardes qui ont une relation ancienne avec l’État, explique Hjorleifur Jonsson, anthropologue à l’université d’État de l’Arizona. De leur point de vue, le problème n’était pas d’être contrôlés ou non, mais de n’avoir accès que de façon très inéquitable aux richesses. » Là où Scott voit des luttes et de la dissidence, ces anthropologues constatent eux le même genre de motivation que celle qui a attiré les colons dans l’Ouest américain : la perspective de terres disponibles et d’une amélioration de leur situation matérielle. Et c’est cela, plus que la rébellion et l’évasion politique, qui a donc déterminé les espèces de plantes qu’ils ont cultivées et leur manière de les cultiver. « Il est indéniable que l’on trouve des exemples de ce dont il parle, note Charles Keyes, anthropologue et professeur émérite à l’université de Washington. Mais ce sont des exceptions, pas la règle. »

Scott réfute toutes ces critiques. Par exemple, puisqu’une agriculture sédentaire plus productive est possible dans les montagnes, argumente-t-il, il faut bien que d’autres facteurs, plus politiques, poussent tant de gens à lui préférer l’agriculture sur brûlis. Il remarque, par ailleurs, que l’État-providence bienfaisant décrit par Jonsson est une invention relativement récente.

Scott concède volontiers, néanmoins, qu’il a pu faire des généralisations abusives afin de rendre son propos plus cohérent. « C’est mal, je sais ! nous répond-il en souriant lorsque nous lui posons la question lors d’un entretien dans son bureau de Yale. Mais la question est de savoir si sur le fond j’ai raison ou pas. »

Ce que, d’une manière générale, nous démontrent les habitants de la Zomia, dans toute leur diversité, c’est, soutient-il, qu’au sein d’un sanctuaire géographique, les gens peuvent se révéler aussi ardents à rejeter les principes fondamentaux de la civilisation qu’à les embrasser, et que les communautés qui en résultent ne sont pas nécessairement des foyers de sauvagerie et de chaos. « Je serais aux anges si des gens voulaient tirer cela au clair et établir où ma thèse est pertinente et où elle ne l’est pas, déclare-t-il, non seulement en Asie du Sud-Est, mais partout dans le monde. »

En histoire comme en science politique, des recherches récentes se sont intéressées à la mise au jour de nouveaux angles pour aborder la société moderne et ses racines – abordant la politique, par exemple, du point de vue des personnes privées du droit électoral, plutôt que de celui des leaders politiques. Mais ce que fait Scott est encore plus radical. Il soutient qu’il nous faut dépasser notre idée selon laquelle la civilisation représente en elle-même un but désirable, et prendre conscience que, pendant des siècles, des peuples occupant une surface énorme de la planète ont observé ce que la société civilisée avait à offrir et passé leur chemin. « Si j’ai réussi mon coup, dit-il, vous ne verrez plus jamais la civilisation de la même manière. »

Scott ne nous propose pas de laisser tomber la société pour rejoindre les collines. Il est convaincu que beaucoup de ce qu’offre l’État-providence améliore grandement notre existence. Néanmoins, pour la majorité des habitants du globe terrestre, qui ne connaîtront jamais la vie en dehors d’un grand État organisé, il est important de garder à l’esprit que la manière dont l’État moderne a émergé et la forme qu’il a prise n’ont rien d’intrinsèquement naturelles. Et que l’on peut affirmer cela sans être un ingénu hippie ou vivre dans un kibboutz.

Les frontières nationales ne sont pas non plus le moyen le plus pertinent de découper le monde. La Zomia offre une manière nouvelle et, à en croire Scott, plus logique, d’aborder une bonne partie de l’Asie – continent qui, malgré son importance sur la scène mondiale, demeure politiquement et culturellement opaque pour beaucoup d’Occidentaux. L’anarchie apparente le long des frontières d’Asie du Sud-Est, l’agitation qui règne au Tibet et dans d’autres provinces chinoises ne sont pas des troubles isolés, mais s’inscrivent dans une confrontation plus vaste et qui remonte à des siècles, celle qui oppose la Zomia à ses nombreux voisins.

Dans cette histoire alternative, la Zomia a exercé une influence décisive. Peut-on bien comprendre la splendide histoire culturelle chinoise, et ses traditions confucéennes patriarcales, demande Scott, sans tenir compte des « barbares » à ses frontières refusant obstinément les charmes de la civilisation ? Exactement de la même manière que le rejet de l’autorité par les Hmong et les Wa ne prend sens que dans le contexte de leur longue lutte contre le pouvoir des vallées, il est difficile de comprendre les géants asiatiques d’aujourd’hui sans prendre en compte l’esprit mutin de la Zomia tapi dans leurs montagnes.

 

Cet article est paru dans le Boston Globe le 6 décembre 2009. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

 

Le bricoleur de mots

Dès qu’il a en mains ce roman de l’écrivain mozambicain Mia Couto – le dixième traduit en français – le lecteur est prévenu : rien – décor, récit, personnages – n’y sera précis, limpide, avéré, encore moins simpliste ou manichéen. En témoigne son titre même, hommage au Diable guérisseur. Et son épigraphe, empruntée au poète brésilien Mário Quintana : « L’imagination est la mémoire devenue folle. » En témoigne aussi le nom du coin perdu d’Afrique, où l’action se déroule : Vila Cacimba, « le village brumeux », dont le ciel perpétuellement ouaté donne à l’œuvre sa dimension fantastique.

Mia Couto nimbe d’une constante ambiguïté morale ses principaux personnages : Sidonio Rosa, le médecin portugais venu retrouver la mulâtre Deolinda, dont il est amoureux ; les parents de celle-ci, Dona Munda, et Bartolemeu Sozinho, l’ancien soutier d’un navire dont il était le seul membre d’équipage noir, avant l’indépendance (en 1975) ; son rival, l’administrateur Alfredo Suacelencia, le plus complexe de tous, désabusé et rebelle. « Ces personnages, qui ont entre eux des relations incertaines, nous apparaissent, tour à tour, comme arrogants et victimes, innocents et coupables, sincères et hâbleurs », observe l’universitaire brésilienne Ana Luiza Duarte de Brito Drummond, dans la revue littéraire de Sao Paulo Cratilo. Dans ce roman, comme dans les précédents, Mia Couto travaille la « matérialité du langage », où il mêle dictons, proverbes et calembours, et génère ainsi « l’humour, l’émotion et la poésie ».

Ce maniement de la langue retient particulièrement l’attention de l’écrivain Viegas Fernandes da Costa, dans la revue en ligne brésilienne Cronopios. Il salue le « bricolage littéraire inventif » de Mia Couto, la manière dont il entrelace « les mots et les expressions portugais, ceux issus des langues locales, et les néologismes propres à la culture orale » et ses emprunts « au folklore, aux légendes et aux mythes africains ». À travers ces alliages de vocabulaires, ajoute Cronopios, le romancier réfléchit sur « la construction de l’identité nationale au Mozambique », dont la langue est un élément primordial. « Ma langue est blanche, à force de parler portugais », confie avec ironie le vieux Bartolomeu au médecin qui examine l’intérieur de sa bouche.

Dans ce roman à la fois drôle, fantasque et décapant, Mia Couto aborde bien d’autres thèmes contemporains : le choc entre modernité et tradition, la persistance des préjugés ethniques, les ravages du sida et de la corruption, les désenchantements de l’indépendance. Son œuvre incarne, résume Cronopios, « la deuxième génération de la littérature postcoloniale, celle qui délégitime le projet nationaliste de la bourgeoisie » d’Afrique.

Le grand roman de la guerre d’Irak

À chaque guerre son grand roman, et voici, semble-t-il, celui de la guerre d’Irak. Pourquoi un roman, alors que sur ce sujet, les ouvrages de « non-fiction », comme on dit, foisonnent : « Après le 11 Septembre, on en publiait en anglais un toutes les six heures », note sarcastiquement Ron Charles dans le Washington Post. Mais ces ouvrages théoriques ne rendent pas justice à ce que l’auteur de Yellow Birds, dans une interview à Time, appelle la « vérité émotionnelle » de cette guerre, absurde entre toutes les guerres, et qui fait dire à Brian Castner dans Foreign Policy que « si on n’en faisait pas de la fiction, personne n’y croirait ».

Sur le terrain du roman militaire, Kevin Powers paraît avoir atteint son objectif du premier coup. De grandes voix littéraires, celle de Tom Wolfe entre autres, ont d’emblée mis le livre dans la catégorie des À l’ouest rien de nouveau. « Voilà un premier roman extrêmement puissant et très éprouvant », confirme le quotidien britannique Financial Times, « brillamment observé et profondément émouvant », renchérit Michiko Kakutani dans le New York Times, « puissant et explosif comme une caisse de munitions ».

Vétéran de la guerre d’Irak, Kevin Powers a choisi de promener le regard d’un tout jeune soldat, du chaud de la bataille aux péripéties du retour au foyer. Son ami, qu’il s’était engagé à ramener sain et sauf au pays, est mort au combat dans des circonstances troubles dont l’élucidation fournit l’arc narratif du roman. Ce rapatriement douloureux permet à l’auteur de donner une forte description de ce que Jacob Silverman, sur le webzine Slate, appelle la « désintégration post-conflit » du vétéran, confronté à l’incompréhension de ses concitoyens et à l’inanité de leurs commentaires bien intentionnés. « Le retour dans ce que l’on nomme le “chez soi” semble en effet aussi traumatique que la guerre elle-même », explique Valerie Ryan dans le quotidien Seattle Times.

Mis devant le fait accompli du succès de ce livre, les commentateurs anglo-saxons n’ont pu, comme le reconnaît Stuart Evers dans le quotidien anglais The Independent, qu’ajouter leurs propres voix « au torrent de louanges » suscitées par un roman « arrivé sur le marché muni de son propre gilet pare-balles anticritique » ! En effet, explique Ron Charles, « comment nuancer son enthousiasme sans paraître, sinon antipatriotique, du moins pisse-vinaigre et étroit d’esprit ? » On comprend bien l’embarras des critiques littéraires : à moins qu’ils n’aient eux-mêmes fait le coup de feu dans les dunes irakiennes, ils n’ont aucune légitimité pour se prononcer sur le fond de l’ouvrage. Ils en sont donc réduits à gloser sur sa forme, c’est-à-dire essentiellement le style du récit. Style au demeurant déconcertant, puisqu’il associe au langage le plus réaliste de très jeunes garçons sous la mitraille des envolées lyriques, notamment des évocations « pastoralistes » et « élégiaques » des vertes collines de Virginie, qui forment un contrepoint à l’atrocité du désert irakien. Seul moyen de s’extirper de ce paradoxe : faire comme Doug Stanton sur le site d’information The Daily Beast, qui se contente d’écrire : « On ne sait pas très bien quoi penser de ce récit de guerre – on l’éprouve. »

La solitude du kibboutz

Dès Les Terres du chacal, son premier ouvrage publié (en 1965), Amos Oz mettait en scène le kibboutz, milieu dont il avait une connaissance intime (il y aura vécu plus de trente ans en tout). Son dernier livre y revient : les huit nouvelles qui composent Entre amis se déroulent dans le kibboutz Yikha. On y suit David Degan, marxiste convaincu, Yotam, que son riche oncle aimerait bien voir aller étudier à l’étranger, mais qui ne sait pas s’il en a le courage, Martin Vandenberg, le cordonnier survivant de l’Holocauste, qui parle l’espéranto, Nina Sirota, qui ne supporte plus son mari… De l’aveu même de l’auteur, ces histoires ont peu à voir avec celles des Terres du chacal : « Elles ne portent pas sur des passions violentes, mais sur les rêves et le renoncement », explique-t-il dans un entretien à Haaretz, avant de préciser que, dans Entre amis, il a voulu scruter « la solitude dans une société d’où la solitude est censée être absente ».