Il faut du temps à certains livres pour émerger des piles qui encombrent les bureaux des critiques. Full Body Burden est de ceux-là. Il n’a atterri entre les mains de Dwight Garner que plusieurs mois après sa parution en juin 2012. À en croire cette plume du New York Times, l’ouvrage de Kristen Iversen est une pépite. Héritière de la meilleure tradition journalistique américaine, l’auteure y mêle deux trames et deux registres qu’a priori tout oppose : un récit très personnel de son enfance et une enquête fouillée portant sur l’usine d’armement nucléaire de Rocky Flats.
L’enfance, tout d’abord, dans les années 1960. Elle fut heureuse – en apparence : un père avocat, une mère au foyer, une maison en zone résidentielle, des week-ends au grand air dans les montagnes du Colorado, des balades à cheval, des baignades dans les lacs… La famille vit un authentique rêve de classe moyenne, le genre d’existence que « des millions d’Américains considéraient comme un juste retour de leurs efforts pour avoir pris part à l’effort de guerre », résume Melanie McGrath dans le Telegraph. En toile de fond de ce tableau idyllique, une usine un peu mystérieuse. On pensait alors (« ou l’on choisissait de penser », précise McGrath) que Rocky Flats fabriquait des nettoyants industriels. Comme l’écrit Iversen, « ses lumières scintillaient sur la noire silhouette du paysage, l’éclairant de façon presque aussi belle que les étoiles. Mais c’était une lumière étrange, singulière. Une lumière incommode. Les lumières d’une ville à un endroit où n’existait aucune véritable ville ».
En réalité, ce ne sont pas des détergents que l’on fabrique à Rocky Flats, mais des détonateurs au plutonium – un corps radioactif dont le moindre « millionième de gramme » peut être mortel, précise encore McGrath. Mais, de cela, il n’est jamais officiellement question dans la ville toute proche d’Arvada. Certes, on relève des phénomènes inquiétants : dans telle ferme, les poussins présentent des malformations telles qu’ils ne parviennent pas à percer leur coquille ; ailleurs ce sont des poulains qui viennent au monde mort-nés, avec des organes atrophiés au point que leur propriétaire les congèle pour en conserver une trace. Mais, en pleine guerre froide, « interroger le programme nucléaire aurait été considéré comme antiaméricain ». On se tait donc. Tout comme on tait, dans la famille de Kristen, l’alcoolisme du père et les tranquillisants dont se gave sa mère. Jusqu’au jour où tout, la famille, l’usine, « se met à chanceler sous le poids du secret et du mensonge ». Le paterfamilias perd son travail. Dans son sillage, c’est la famille qui part à la dérive, tandis qu’à l’extérieur des voix commencent à s’élever contre Rocky Flats (Allen Ginsberg sera arrêté à deux reprises alors qu’il protestait sur les lieux dans les années 1970). Les accidents à l’usine se multiplient ; on apprend qu’« en 1957 un incendie a libéré entre 1,1 et 92 livres de plutonium dans l’air (les estimations ont varié) », raconte McGrath. Qui ajoute plus loin : « La bombe de Nagasaki n’en contenait que 14 livres. » Rapports, archives, entretiens avec des experts et d’anciens employés… Iversen multiplie les sources, citant notamment une étude du département de l’Énergie, dans lequel Rocky Flats était qualifié de « site le plus dangereux des États-Unis ». Dans l’entourage de Kristen, on constate de plus en plus de cas de cancer ; elle-même doit se faire retirer les ganglions lymphatiques. En 1989, le FBI finit par lancer une enquête. « Après pratiquement quarante ans de fonctionnement, l’usine est contrainte à l’arrêt, lit-on sur le site Oregon Live. Mais il faudra près de vingt ans supplémentaires au département de l’Énergie pour accepter ce verdict et procéder aux opérations de décontamination. » Aujourd’hui, le site est destiné à devenir… une réserve naturelle. Iversen déplore qu’il ne soit pas signalé aux visiteurs comme potentiellement dangereux. « Lorsqu’elle était en service, nous n’étions pas censés savoir ce qui se passait dans l’usine de Rocky Flats. Aujourd’hui, nous sommes censés ne pas même savoir qu’elle a existé. »