Books en a déjà parlé

Incognito. Les vies secrètes du cerveau, de David Eagleman, traduit de l’anglais par Pierre Reignier, Éditions Robert Laffont, Stock, 352 p., 21 €, voir Books, n° 27, novembre 2011, p. 13.

Un neurologue américain explore l’influence prépondérante de l’inconscient sur nos actes. Fascinant.

Le cœur empoisonné de Rocky Flats

Il faut du temps à certains livres pour émerger des piles qui encombrent les bureaux des critiques. Full Body Burden est de ceux-là. Il n’a atterri entre les mains de Dwight Garner que plusieurs mois après sa parution en juin 2012. À en croire cette plume du New York Times, l’ouvrage de Kristen Iversen est une pépite. Héritière de la meilleure tradition journalistique américaine, l’auteure y mêle deux trames et deux registres qu’a priori tout oppose : un récit très personnel de son enfance et une enquête fouillée portant sur l’usine d’armement nucléaire de Rocky Flats.

L’enfance, tout d’abord, dans les années 1960. Elle fut heureuse – en apparence : un père avocat, une mère au foyer, une maison en zone résidentielle, des week-ends au grand air dans les montagnes du Colorado, des balades à cheval, des baignades dans les lacs… La famille vit un authentique rêve de classe moyenne, le genre d’existence que « des millions d’Américains considéraient comme un juste retour de leurs efforts pour avoir pris part à l’effort de guerre », résume Melanie McGrath dans le Telegraph. En toile de fond de ce tableau idyllique, une usine un peu mystérieuse. On pensait alors (« ou l’on choisissait de penser », précise McGrath) que Rocky Flats fabriquait des nettoyants industriels. Comme l’écrit Iversen, « ses lumières scintillaient sur la noire silhouette du paysage, l’éclairant de façon presque aussi belle que les étoiles. Mais c’était une lumière étrange, singulière. Une lumière incommode. Les lumières d’une ville à un endroit où n’existait aucune véritable ville ».

En réalité, ce ne sont pas des détergents que l’on fabrique à Rocky Flats, mais des détonateurs au plutonium – un corps radioactif dont le moindre « millionième de gramme » peut être mortel, précise encore McGrath. Mais, de cela, il n’est jamais officiellement question dans la ville toute proche d’Arvada. Certes, on relève des phénomènes inquiétants : dans telle ferme, les poussins présentent des malformations telles qu’ils ne parviennent pas à percer leur coquille ; ailleurs ce sont des poulains qui viennent au monde mort-nés, avec des organes atrophiés au point que leur propriétaire les congèle pour en conserver une trace. Mais, en pleine guerre froide, « interroger le programme nucléaire aurait été considéré comme antiaméricain ». On se tait donc. Tout comme on tait, dans la famille de Kristen, l’alcoolisme du père et les tranquillisants dont se gave sa mère. Jusqu’au jour où tout, la famille, l’usine, « se met à chanceler sous le poids du secret et du mensonge ». Le paterfamilias perd son travail. Dans son sillage, c’est la famille qui part à la dérive, tandis qu’à l’extérieur des voix commencent à s’élever contre Rocky Flats (Allen Ginsberg sera arrêté à deux reprises alors qu’il protestait sur les lieux dans les années 1970). Les accidents à l’usine se multiplient ; on apprend qu’« en 1957 un incendie a libéré entre 1,1 et 92 livres de plutonium dans l’air (les estimations ont varié) », raconte McGrath. Qui ajoute plus loin : « La bombe de Nagasaki n’en contenait que 14 livres. » Rapports, archives, entretiens avec des experts et d’anciens employés… Iversen multiplie les sources, citant notamment une étude du département de l’Énergie, dans lequel Rocky Flats était qualifié de « site le plus dangereux des États-Unis ». Dans l’entourage de Kristen, on constate de plus en plus de cas de cancer ; elle-même doit se faire retirer les ganglions lymphatiques. En 1989, le FBI finit par lancer une enquête. « Après pratiquement quarante ans de fonctionnement, l’usine est contrainte à l’arrêt, lit-on sur le site Oregon Live. Mais il faudra près de vingt ans supplémentaires au département de l’Énergie pour accepter ce verdict et procéder aux opérations de décontamination. » Aujourd’hui, le site est destiné à devenir… une réserve naturelle. Iversen déplore qu’il ne soit pas signalé aux visiteurs comme potentiellement dangereux. « Lorsqu’elle était en service, nous n’étions pas censés savoir ce qui se passait dans l’usine de Rocky Flats. Aujourd’hui, nous sommes censés ne pas même savoir qu’elle a existé. »

Le péché originel de l’euro

« Making the European Monetary Union est un livre pour les bûcheurs », prévient le Wall Street Journal. Mais, pour peu qu’ils soient « déjà bien versés en économie », les lecteurs motivés y trouveront une mine d’informations sur la construction de l’union monétaire européenne. Son auteur, Harold James, professeur à Princeton, est selon le Financial Times « l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire financière de l’Europe moderne ». Mandaté par la Banque centrale européenne (BCE) et la Banque des règlements internationaux – une sorte de club des banques centrales dont le siège se trouve à Bâle –, il a pu parcourir des montagnes de documents normalement inaccessibles aux chercheurs. À partir des comptes rendus de milliers d’heures de réunions et de délibérations, complétés par les entretiens qu’il a lui-même menés avec les acteurs de l’époque, James retrace avec une minutie impressionnante les processus technocratiques et politiques qui aboutirent à l’introduction de l’euro en 1999. Il montre comment et pourquoi l’idée d’une monnaie unique européenne, présente dès les années 1970, s’est affinée, notamment au sein du Comité des gouverneurs de banques centrales de la Communauté économique européenne (et l’on voit à cet égard que l’instabilité des taux de change qui découla de la fin du système de Bretton Woods a bien davantage pesé que les considérations relatives à la paix entre les nations européennes) ; comment chaque mot des statuts de la BCE a été pensé, soupesé, débattu pour parvenir à un consensus ; et en quoi la crise actuelle était en germe dès les origines : « Le versant monétaire de l’Union a été bien mieux préparé que le pendant fiscal censé en étayer la stabilité, souligne James. Quant à la supervision et à la régulation des banques, aucune disposition adéquate n’a été prise en ce sens au niveau européen, et elles ont été laissées, comme la politique budgétaire, au soin des différentes instances nationales. »

Un siècle de design brésilien

Le Brésil est un Éden pour les amateurs de design, où explose l’énergie créatrice des maîtres du meuble. On sait moins que cette aventure commença il y a près d’un siècle, et ce qu’elle doit à certains grands noms de l’architecture et de l’urbanisme tels Oscar Niemeyer, Lucio Costa ou Paulo Mendes da Rocha. Comme le montre ce beau livre recensé dans les pages du quotidien Valor Econômico, leur influence ne s’arrêta pas aux façades de Rio et de Brasilia ; sous leur impulsion, les décors domestiques se dotèrent de formes contemporaines et de matériaux locaux. Adieu brocarts, velours et fauteuils Louis XV hérités de l’ère coloniale ! Durant la période 1920-1960 (celle qui intéresse l’ouvrage), la mode passa au cuir, à la paille et au très solide et très précieux « jacarandá de Bahia », le bois dont sont faits les meubles des plus belles griffes. Les commandes massives passées par l’État lors de la construction de Brasilia, devenue la capitale en 1960, encouragèrent cette révolution, qui se poursuit aujourd’hui dans les créations d’un Sergio Rodrigues (considéré comme le père du design brésilien) ou celles des frères Campana, qui ont donné leurs lettres de noblesse aux matériaux recyclés. 

Liberté à l’italienne

Le martyre de la Pologne

« Premier pays occupé par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, et l’un des derniers libérés, la Pologne a connu l’un des pires destins de tous les belligérants », rappelle Richard J. Evans dans le Guardian. Halik Kochanski, une historienne britannique d’origine polonaise, détaille cette tragédie dans un ouvrage que l’hebdomadaire The Economist estime être « le plus complet paru sur le sujet en langue anglaise ». Elle y raconte comment, à peine formée, la jeune République indépendante de Pologne se trouva, selon sa formule, « prise en étau » entre deux régimes totalitaires « qui ne s’accordaient que sur une chose : la suppression du pays ».

La suite ne fit que confirmer cette intention : réduits en esclavage par les nazis dans la partie occidentale, les Polonais furent soumis à l’Est à la terreur stalinienne. « Là, écrit Evans, ils étaient traités comme des bourgeois et des aristocrates, à qui la révolution devait être imposée par la force des armes. […] L’économie s’effondra, si bien que les dizaines de milliers de Juifs qui avaient fui l’invasion allemande à l’Ouest suppliaient maintenant de pouvoir y retourner. » Et Kochanski de souligner le sort tragique de la population juive de Pologne, dont à peine 10 % survécut à la guerre… De ce tableau désolant, l’historienne relève certains aspects souvent ignorés des manuels d’histoire occidentaux : les 200 000 enfants polonais d’allure « germanique » qui furent enlevés pour être donnés à des familles allemandes (moins de un sur cinq rentrerait au pays après guerre) ; les dizaines de milliers de soldats faits prisonniers par les Soviétiques qui furent envoyés directement, après un accord entre Churchill et Staline en 1942, des camps russes au front libyen, où ils se sont battus avec acharnement contre l’Afrikakorps ; ou encore l’humiliation que constitua pour les Polonais la parade de la victoire organisée à Londres en 1946, là même où avait siégé leur gouvernement en exil : « Les organisateurs avaient invité les Fidjiens et les Mexicains à défiler, mais pas les Polonais », relève The Economist.

Le retour de Junot Díaz

Ce recueil de nouvelles était annoncé comme un événement de la rentrée littéraire américaine ; ce que n’ont pas démenti les nombreuses critiques parues depuis. L’auteur en 2008 d’un roman au succès phénoménal (La Brève et Merveilleuse Vie d’Oscar Wao, traduit chez Plon), ce quadragénaire d’origine dominicaine est connu pour avoir donné ses lettres de noblesse au spanglish, un mélange d’anglais et d’espagnol. On retrouve ici la même « énergie verbale » et la même exubérance que dans le livre précédent, écrit Michiko Kakutani dans le New York Times. Mais le style entraînant de Díaz ne saurait masquer la profondeur du thème sous-jacent à toute son œuvre. À savoir : « Ce que signifie d’appartenir à une diaspora et de vivre pleinement les avantages et les ambiguïtés propres à celui qui se trouve à la fois dans et en dehors du système », souligne une critique du même journal.

 

 

Les guerres de demain

À quoi ressembleront les guerres du futur ? Un historien et un biologiste allemands ont élaboré onze scénarios de conflits susceptibles de survenir entre 2040 et 2080. La surpopulation, la raréfaction des ressources et le réchauffement climatique y jouent un grand rôle. La Chine et ses aspirations impérialistes aussi. D’autant que l’Amérique risque de ne bientôt plus être en mesure de contrebalancer sa puissance. Les auteurs évoquent en effet le risque d’une implosion du Mexique sous l’effet d’une sécession de la Californie et de plusieurs États du Sud. En cause : le désir de la majorité hispanique de reconstituer un grand Mexique…

Autre facteur possible de conflit, tout aussi inattendu : la transparence imposée par les nouveaux médias numériques. L’ouvrage émet l’hypothèse d’une pandémie à l’origine de millions de morts, dont le vaccin serait découvert dans un laboratoire israélien. La production à grande échelle de ce vaccin pourrait prendre des mois. Se poserait alors la question : qui en profitera en premier ? « Les populations arabes, déjà enclines aux théories du complot, se sentiront lésées et fondront sur l’État hébreu », rapporte un critique du quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, soulignant que « la diffusion des bienfaits du progrès, qui, jusqu’ici, s’étendait sur de longues périodes de temps (et dont profitaient d’abord les pays où avaient lieu et étaient financées les découvertes), se transforme en une course contre la montre – et cette course est une conséquence de notre système de communication mondialisé. De fait, ce qui auparavant passait pour une “simple” injustice, devient un casus belli ».

Pluie d’anges

Le philosophe italien du XVe siècle Marsile Ficin affirmait que les anges étaient au total 399 920 004 (il les avait, semble-t-il, comptés) ; le pape Pie XII affirmait en avoir vu toute une foule sur la place Saint-Pierre ; quant au Coran, il mentionne des anges à trois ailes… Ces choses lues dans From Gabriel to Lucifer sont rapportées sous la plume de Tom Holland, dans le Guardian. Le critique a apprécié l’érudition de Valery Rees (« une éminente spécialiste de la Renaissance »), et sa facilité à passer d’une époque et d’une aire géographique à l’autre. « De l’antique Sumer aux romans de Philip Pullman, de la scolastique médiévale à la théorie jungienne, l’étendue de ses connaissances est impressionnante et son récit se lit tantôt comme le compte rendu d’un anthropologue de terrain, tantôt comme une biographie fouillée des archanges », salue-t-il.

Noir de Chine

Ah Ding n’est pas le premier écrivain à renvoyer une image très sombre de la société chinoise actuelle. Mais son roman a ceci de particulier qu’il s’extrait d’une forme de fatalisme commune à la plupart de ses contemporains, et laisse affleurer sa révolte face aux injustices. Le personnage principal d’« Un chien sans queue », un paysan pauvre du Hubei, évolue dans un « monde gangrené par les trahisons, le mensonge, les tromperies, la haine, la jalousie, les répressions, la vengeance et la délation », lit-on dans le quotidien Beifang Bao. À travers lui, Ah Ding entend dénoncer les méfaits de l’individualisme en Chine. Il explique ainsi le titre de son livre : « Un chien sans queue est comme un homme privé des outils nécessaires à sa survie : le langage, les repères sociaux, la capacité à se mouvoir. Sans eux, il est complètement déboussolé. » Ancien anesthésiste devenu journaliste, puis écrivain, l’auteur a essuyé de nombreux refus avant de finalement voir publié ce premier roman dont « chaque mot semble transpercer la page », selon le site Hualong.