S’il est une situation, une seule, dans laquelle être une femme en Arabie saoudite peut se révéler un atout, c’est celle de grand reporter. Témoin l’Américaine Karen Eliott House, lauréate du Pulitzer, qui se rend dans la péninsule depuis plus de trente ans. « En Arabie saoudite, les femmes occidentales sont considérées comme des “hommes honoraires”, écrit Michael J. Totten dans le New York Times. Aussi House a-t-elle pu s’entretenir avec qui bon lui chantait – les hommes et leurs épouses, les femmes et leur mari –, ce qui serait inacceptable pour un étranger ou pour un Saoudien de n’importe quel sexe. » Elle a interrogé dignitaires religieux, laïcs, professeurs, princes, femmes au foyer, et mêmes terroristes repentis. À travers eux se dessine une société qui vacille dangereusement sur ses fondements, le wahhabisme, la dynastie al-Saoud et le pétrole.
À lire House, le royaume ne fait rien pour diversifier son économie. « Habitués qu’ils sont à se reposer sur les largesses de la puissance publique, formés dans un système où le temps consacré à l’instruction religieuse est démesuré, les Saoudiens – en particulier les hommes – paraissent insuffisamment qualifiés pour assumer des responsabilités de haut niveau dans les entreprises », rapporte Rachel Newcomb dans le Washington Post. Pour autant, ajoute-t-elle, ces hommes « rechignent à travailler dans le secteur des services, qu’ils considèrent indigne de leur statut ». D’où ces chiffres étonnants : en Arabie saoudite, 90 % des emplois du secteur privé sont occupés par des étrangers ; et le taux de chômage, officiellement à 10 %, serait « plus proche de 40 % » selon les économistes qu’a interrogés House.
Quant au système politique… Comme le rappelle Totten, journaliste américain et spécialiste du Moyen-Orient, la règle de succession veut que le pouvoir se transmette de frère en frère. Si bien que « les fils du fondateur de l’actuelle Arabie saoudite – lequel a engendré quarante-quatre garçons – dirigent le pays depuis 1953 ». Le roi Abdallah va avoir 90 ans cette année, tandis que le prince héritier Salman en affiche plus de 76. Et même si le pouvoir finira par passer à la génération suivante (« le plus jeune des frères d’Abdallah a la soixantaine », précise Totten), la pléthore de prétendants au trône laisse augurer d’une succession compliquée.
En attendant, le fossé se creuse entre cette gérontocratie et une population jeune (60 % des Saoudiens ont 20 ans ou moins), que le rigorisme wahhabite maintient sous une chape de plomb. House, cependant, ne croit pas à l’éventualité d’un « printemps arabe » dans le royaume, mais plutôt à un scénario à la soviétique, avec un effondrement du système… auquel ne se substituerait pas nécessairement la démocratie : « Malgré leurs frustrations, la plupart des Saoudiens ne désirent pas ardemment la démocratie. […] Ce qui les unit est leur soif non pas de liberté, mais de justice ; le souhait d’un véritable État de droit pour remplacer l’arbitraire royal », écrit-elle.