L’Inde qui change

Hari est gay. Il hésite à faire son « coming out ». Informaticien, il se décrit comme un « shopaholic », un accro du shopping, qui dépense sans compter – le plus souvent à crédit. Hari vit à Chennai (l’ancienne Madras), une mégapole de 8 millions d’habitants située sur la côte sud-est de l’Inde. Comme tous les protagonistes de ce livre, il est emblématique d’« un changement colossal dans la société indienne, où la capacité à faire ses propres choix a longtemps été entravée par le système des castes et le colonialisme », constate la revue américaine The New Republic. Hari, mais aussi Veena (une professionnelle du marketing qui se verrait bien devenir écrivain) ou Das (un intouchable qui a fait fortune dans l’immobilier) sont autant de visages de cette « Inde nouvelle » que le journaliste Akash Kapur a découverte en 2003, après plus d’une décennie passée aux États-Unis. Il en dresse, selon le quotidien indien The Hindu, un portrait « tout en nuances et en complexités », montrant ce que les bouleversements récents peuvent avoir d’exaltant, mais aussi de douloureux. Comme par exemple pour ce fermier issu d’une caste de propriétaires terriens, qu’a suivi Kapur durant plusieurs années, et dont les revenus et la surface sociale ne cessent de diminuer sous l’effet de l’effondrement des prix agricoles. Ou encore pour les 300 millions d’Indiens qui, ainsi que le souligne un critique, vivent toujours avec moins de un dollar par jour, malgré la croissance. 

Les mauvais calculs de Riyad

S’il est une situation, une seule, dans laquelle être une femme en Arabie saoudite peut se révéler un atout, c’est celle de grand reporter. Témoin l’Américaine Karen Eliott House, lauréate du Pulitzer, qui se rend dans la péninsule depuis plus de trente ans. « En Arabie saoudite, les femmes occidentales sont considérées comme des “hommes honoraires”, écrit Michael J. Totten dans le New York Times. Aussi House a-t-elle pu s’entretenir avec qui bon lui chantait – les hommes et leurs épouses, les femmes et leur mari –, ce qui serait inacceptable pour un étranger ou pour un Saoudien de n’importe quel sexe. » Elle a interrogé dignitaires religieux, laïcs, professeurs, princes, femmes au foyer, et mêmes terroristes repentis. À travers eux se dessine une société qui vacille dangereusement sur ses fondements, le wahhabisme, la dynastie al-Saoud et le pétrole.

À lire House, le royaume ne fait rien pour diversifier son économie. « Habitués qu’ils sont à se reposer sur les largesses de la puissance publique, formés dans un système où le temps consacré à l’instruction religieuse est démesuré, les Saoudiens – en particulier les hommes – paraissent insuffisamment qualifiés pour assumer des responsabilités de haut niveau dans les entreprises », rapporte Rachel Newcomb dans le Washington Post. Pour autant, ajoute-t-elle, ces hommes « rechignent à travailler dans le secteur des services, qu’ils considèrent indigne de leur statut ». D’où ces chiffres étonnants : en Arabie saoudite, 90 % des emplois du secteur privé sont occupés par des étrangers ; et le taux de chômage, officiellement à 10 %, serait « plus proche de 40 % » selon les économistes qu’a interrogés House.

Quant au système politique… Comme le rappelle Totten, journaliste américain et spécialiste du Moyen-Orient, la règle de succession veut que le pouvoir se transmette de frère en frère. Si bien que « les fils du fondateur de l’actuelle Arabie saoudite – lequel a engendré quarante-quatre garçons – dirigent le pays depuis 1953 ». Le roi Abdallah va avoir 90 ans cette année, tandis que le prince héritier Salman en affiche plus de 76. Et même si le pouvoir finira par passer à la génération suivante (« le plus jeune des frères d’Abdallah a la soixantaine », précise Totten), la pléthore de prétendants au trône laisse augurer d’une succession compliquée.

En attendant, le fossé se creuse entre cette gérontocratie et une population jeune (60 % des Saoudiens ont 20 ans ou moins), que le rigorisme wahhabite maintient sous une chape de plomb. House, cependant, ne croit pas à l’éventualité d’un « printemps arabe » dans le royaume, mais plutôt à un scénario à la soviétique, avec un effondrement du système… auquel ne se substituerait pas nécessairement la démocratie : « Malgré leurs frustrations, la plupart des Saoudiens ne désirent pas ardemment la démocratie. […] Ce qui les unit est leur soif non pas de liberté, mais de justice ; le souhait d’un véritable État de droit pour remplacer l’arbitraire royal », écrit-elle.

Jacobins en soutane

Le jour de l’an 1803, le vicaire du village de Vranov, en Moravie, monta en chaire et proclama l’abolition des privilèges et des droits seigneuriaux. L’Autriche très légitimiste de François II était alors guerre contre Napoléon, dont les armées avaient pénétré en profondeur dans les pays tchèques. La révolution au village alarma jusqu’au ministre de la Police de Vienne. Arrêté, Lang moisit en prison pendant huit longues années avant de mourir le jour de son transfert dans un couvent. Sa correspondance permit aux juges de construire un groupe de huit autres prêtres « jacobins », tous anciens étudiants kantiens du séminaire général de la ville d’Olomouc. Mais l’interprétation officielle se heurta au diagnostic de médecins faisant valoir la probable maladie mentale du malheureux Lang. Ce débat entre clinique psychique naissante et raison d’État n’est pas le moindre intérêt du livre, écrit d’une plume alerte et avertie. Historienne à l’université Charles de Prague, Daniela Tinková se saisit de cet incident pour éclairer d’un jour nouveau l’histoire des pays gouvernés par les Habsbourg après le règne de Joseph II (1780-1790), qui avait voulu transformer la monarchie dans l’esprit des Lumières, abolissant la censure et favorisant les compétences au détriment de la noblesse de naissance. Elle décrit les étapes de la sécularisation de la religion et de la modernisation de l’État, mais aussi le désenchantement d’un petit clergé éclairé, francophile et francophone confronté à la répression et à la censure. Tinková apporte une contrepartie tchèque à ce que l’on savait déjà de la répression des « jacobins » à Vienne et en Hongrie. Une contribution majeure au renouvellement d’une histoire croisée de l’Europe intégrant une Europe centrale trop souvent considérée comme passivement réceptrice de transferts Ouest-Est.

 

Islam : la paix et l’épée

L’islamologue israélien Yohanan Friedmann mène une véritable recherche archéologique pour restituer l’islam des origines dans la continuité de ce qui le précède (la fameuse jahiliyya arabe), mais aussi dans les relations complexes qu’il entretient avec le judaïsme, le christianisme et le zoroastrisme, auxquels il emprunte une partie de son vocabulaire, sa culture politique, ses matrices juridiques et ses pratiques (lire « L’énigme du Coran », Books, novembre 2009). On voit ainsi émerger, entre le pacte de Médine que signe Mahomet avec les habitants non musulmans, notamment juifs (622), et sa victoire finale marquée huit ans après par la conquête de La Mecque, une nouvelle perception des anciens monothéismes, désormais accusés de falsification (tahrif) du message divin originel pur. Dans la continuité, on assiste au changement du statut des « infidèles » juifs et chrétiens, devenus des dhimmî, autrement dit de simples protégés, en contrepartie de leur soumission à ce qui s’est érigé en pouvoir islamique. La question de l’héritage du passé ne se pose pas moins doublement : que faire des dispositifs des deux « anciens » Testaments, qui ne sont pas annulés explicitement par le Coran ? Et comment gérer la contradiction entre les versets originels de ce dernier et ceux remplacés par de nouveaux versets qualifiés d’« abrogeants » ?

L’ouvrage montre combien de la « certitude » coranique émanent toujours le doute et la controverse sur des sujets à l’enjeu capital, de l’acceptation relative au refus total de la période antéislamique, de la légitimité des alliances avec des forces « infidèles » à l’intégration de la lex talionis (qisas) dans le droit musulman, de l’applicabilité de la peine capitale à l’encontre des apostats ou des calomniateurs du Prophète à la question du partage des butins. Coercition ou tolérance ? Dans les faits, deux écoles, aux frontières passablement brouillées, qui se légitiment l’une et l’autre par le Coran, mais prônent soit les « versets de la paix » interdisant le recours à la violence (« il n’y a pas de contrainte de la religion »), soit ceux dits « de l’épée », rendant obligatoire la guerre totale (« combattez-les jusqu’à ce qu’ils payent directement le tribut, après s’être humiliés »). o

 

 

Après les disquaires, les libraires ?

Exit, peut-être, Virgin Megastore – victime de l’ineptie de son investisseur, de la prédation des grandes surfaces, et bien sûr d’Amazon et d’Internet Pour la musique (l’essentiel du business de Virgin), la culpabilité du Web est chose entendue : celui-ci a eu raison des vinyles, des cassettes, des CD, et, hélas, des disquaires. Pour le livre et les libraires, le verdict est en suspens – en France notamment, où la loi Lang leur procure un rempart qui tient encore le coup. Et l’on souhaite évidemment profiter encore longtemps de leurs boutiques où il fait si bon flâner, et de leurs conseils – les libraires ne sont-ils pas, comme dit John Updike, « le sel du monde des lettres » ? Pourtant les temps se durcissent, et beaucoup d’entre eux sont à la peine.

Faut-il pour autant vilipender le numérique ? Pour bien des assidus de la lecture, la vie à l’heure des liseuses et du Net est tout de même plus facile. Le progrès, ce n’est pas seulement une « idéologie pour les Belges » (dixit Baudelaire), et l’on peut très bien, sans être un « ravi de la technologie » (Michel Serres), se réjouir d’avoir accès à quelque 10 millions de livres (1) – des livres que l’on peut choisir, acheter, télécharger en à peine deux minutes montre en main, et stocker par dizaines dans un petit objet. Des livres à moindre coût, parfois gratuits (2). En plus, on peut sur son appareil faire toutes sortes de recherches (combien de fois le mot « sexe » dans la Bible ? 137 !), scruter le texte, aller droit au but si l’on est en quête d’une info urgente, et aligner des kilomètres de citations aisément consultables. Enfin, pour les vieillissants lecteurs de notre vieillissant pays, quelle commodité que de pouvoir ajuster la taille des caractères à l’état de ses yeux.

Il n’y a pas lieu non plus d’opposer les « anciens », adorateurs du livre objet, aux « modernes », sectateurs de l’e-book. Aux États-Unis, non seulement ces derniers (20 % des Américains) lisent de plus en plus, ils achètent aussi davantage de bons vieux livres (3). Les deux mondes peuvent donc cohabiter, et pourraient même à terme s’interpénétrer. Avec le « Print on demand » (POD), qui permettrait d’être sûr de trouver en boutique un livre souhaité, car celui-ci serait imprimé dans l’instant depuis un fichier numérique, les libraires disposeraient – rêvons un peu – d’une bouée de sauvetage (et les auteurs aussi, qui pourraient plus facilement s’autopublier et s’autodiffuser). Et, dans le sens inverse, rien n’empêche dès aujourd’hui de relier son Kindle à l’ancienne, comme je l’ai fait, avec une élégante couvrure de bougran.

 

Livre manquant – La saga du cholestérol

Si la responsabilité du cholestérol dans la maladie cardiovasculaire est vraiment un mythe, comme il y a maintenant de bonnes raisons de le penser (voir notre dossier de février 2013), il y a un passionnant livre d’histoire à écrire sur les origines et les avatars dudit mythe. Quatre-vingts ans d’invraisemblables péripéties, mettant en scène la meilleure et la pire des sciences, la crédulité des médecins, des médias et de la haute fonction publique, le choc des egos, la vénalité d’universitaires et de décideurs de grande réputation, la corruption des plus grandes revues scientifiques médicales, les effets  puissamment prédateurs de la publicité et du marketing et la transformation progressive  d’une bonne partie de la recherche médicale  publique en une annexe des laboratoires pharmaceutiques.

Un autre sujet à explorer serait la quasi soumission dont l’Europe a fait preuve à l’égard des Etats-Unis. Le mythe  du cholestérol est né aux Etats-Unis, il a été orchestré par les autorités sanitaires et les médias aux Etats-Unis avant d’être exploité par les industriels du médicament sur l’énorme marché américain, dopé par la publicité télévisée. L’Europe s’est contentée de suivre le mouvement, les yeux bandés.

O. P.-V.

Traduction manquante – Une guerre souterraine

Rodolfo Fogwill, disparu en 2010, est considéré comme l’un des meilleurs écrivains argentins de sa génération avec César Aira et Ricardo Piglia. Sociologue, publicitaire, éditeur et poète, auteur d’une vingtaine de livres, il devient célèbre avec un premier roman, Los Pichiciegos, écrit selon lui en trois jours sans dormir et en consommant 21 grammes de cocaïne, durant la guerre des Malouines au mois de juin 1982. Fogwill raconte l’histoire d’un groupe d’une trentaine de soldats conscrits qui désertent pour se terrer dans un refuge souterrain. Ils ne sortent que la nuit pour récupérer nourriture, cigarettes, de quoi affronter le froid et l’obscurité, ainsi qu’un produit chimique leur permettant d’assécher les excréments qui s’accumulent. Les « Pichis » constituent une communauté hiérarchisée avec des règles propres, commandée par des chefs appelés « Rois mages ». Chaque nuit, ils informent alternativement les troupes britanniques et argentines de leurs positions respectives en échange de provisions. Les inactifs qui somnolent toute la journée sont régulièrement expulsés de la « Pichicera » et livrés à une mort certaine. Le livre décrit le désespoir de jeunes de 19 ans jetés dans une guerre absurde. En lançant le mot d’ordre « les Malouines sont argentines », la junte pensait mobiliser les Argentins autour d’une cause nationale, et récupérer le prestige perdu lors des sept années de terreur infligées à la population. Cette population qui en grande partie a dû se « terrer » pour survivre, comme les « Pichis », en attendant la fin du régime militaire. Considéré comme un classique de la littérature argentine (sept éditions), ce roman n’a été traduit qu’en anglais.

 

Carlos Schmerkin est coauteur de La Colombe entravée, récits de prison, Argentine 1975-1979, Tiempo Editions, 2004 ; cofondateur de l’Observatoire de l’Argentine contemporaine.
 

Le terroir, un mythe

Un viticulteur de la Napa Valley en Californie rejette haut et fort la notion de terroir. Scientifique de formation, il considère que la qualité d’un vin est le résultat des processus chimiques de la vinification et donc de la qualité de l’exploitant, rien de plus. Dans une lettre au Times Literary Supplement, le Londonien Malcolm Gluck se réjouit de cette prise de position. « Le “terroir” (les anglophones utilisent le mot français) est comme la métaphysique, indémontrable. C’est largement du pipeau, comme l’ont montré des recherches menées par des universitaires de Reims et de Bruxelles qui ont analysé une centaine de vins du haut Médoc en 1990. » Le climat joue bien sûr un rôle essentiel, mais « deux sauvignons blancs produits l’un près du Cap, l’autre dans la vallée de la Loire peuvent avoir exactement le même goût si le viticulteur le désire ». 

La danse des vers luisants

Les vers luisants des Bermudes copulent chaque mois lunaire en été, exactement cinquante-sept minutes après le coucher du soleil, le troisième soir après la pleine lune. Avec une constance troublante, ils émergent en synchronie de leur trou dans la boue près du rivage, formant une brève explosion de luminescence dans l’eau peu profonde, lit-on dans ce livre consacré au « mystère de la navigation animale ».

Opération délire

Un procès contre l’armée va s’ouvrir bientôt aux États-Unis. Il est le fait d’anciens militaires qui ont subi lors de la guerre froide des expériences de guerre chimique. Ils sont défendus gratuitement par le cabinet Morrison & Foerster, de San Francisco, qui a déboursé des millions de dollars pour le préparer, rapporte Raffi Khatchadourian dans une enquête ébouriffante parue dans le New Yorker. Ce pourrait être le dossier pro bono le plus cher de l’histoire. Près de 5 000 soldats ont servi secrètement de cobayes à Edgewood Arsenal, sur la baie de Chesapeake. Ces « volontaires » étaient pour la plupart en service commandé et signaient un formulaire d’acceptation suffisamment vague pour qu’ils ne puissent comprendre ce qu’on allait leur infliger. On les a exposés à de fortes doses de gaz lacrymogènes mais aussi de LSD et surtout d’agents potentiellement mortels agissant sur le système nerveux central. Le principal témoin est un psychiatre avec rang de colonel, James S. Ketchum. Il a participé puis dirigé les opérations dans les années qui ont précédé et coïncidé avec les débuts de la guerre du Vietnam. Âgé aujourd’hui de 81 ans, il assume pleinement son action passée, qu’il a exposée et défendue dans un livre publié en 2006 à compte d’auteur, « Guerre chimique : Secrets presque oubliés ». C’était à ses yeux une recherche pleinement légitime. Pas seulement parce que les Russes développaient aussi des armes chimiques et les testaient sur des humains, mais pour une raison plus profonde : la guerre chimique, selon lui, serait plus efficace et moins dévastatrice que la guerre menée avec des armes classiques : « Je travaillais pour une cause noble. Le but était de trouver une alternative aux bombes et aux balles. » Il vit avec sa cinquième femme dans une modeste maison de Santa Rosa en Californie, entouré d’une bibliothèque de dossiers classés confidentiel défense. Les expériences qui l’ont le plus intéressé étaient menées avec un produit au nom de code EA 2277, en fait le BZ (benzilate de 3-quinuclidinyle), qui bloque l’action de l’acétylcholine. À partir d’une certaine dose, il fait délirer. Le premier soldat que Ketchum a vu sous BZ était en proie à une manie particulière : il s’efforçait de manière compulsive, sans y parvenir, à faire rentrer un oreiller dans sa taie. Les effets sont divers : visions, maniement parfois sophistiqué d’objets imaginaires, élocution rapide incohérente… Ils subsistent plusieurs jours. Outre le fait que les soldats ne savaient pas à quoi ils pouvaient s’attendre (certains ont dû être hospitalisés), ils ont ensuite été relâchés sans aucun suivi médical. De nombreux cas de troubles psychiques, insomnie, dépression, suicide ont été signalés mais le temps a passé, la majorité sont morts et tous étaient des militaires, soumis à la hiérarchie et souvent fiers, malgré tout, d’avoir servi leur pays. Le programme s’est arrêté peu à peu, en raison de la réticence croissante des « volontaires » et des médecins, mais aussi de l’échec technique : il s’est révélé impossible de maîtriser les aérosols sur le champ de bataille.