Que vaut une vie humaine ? On peut hésiter à mettre une étiquette avec un prix. Si nous avions vraiment à le faire, la plupart d’entre nous parleraient en millions. En accord avec les fondements de notre démocratie et notre croyance maintes fois professée en la dignité de l’être humain, nous pensons aussi que tous les hommes sont nés égaux et jugeons que les différences de sexe, d’ethnicité, de nationalité et de lieu de résidence ne modifient pas la valeur de la vie humaine.
Il n’est pas sans intérêt de se demander si nos actes sont en conformité avec ces deux convictions – que la vie humaine, s’il faut l’évaluer, vaut des millions, et que les facteurs évoqués ci-dessus n’en modifient pas la valeur.
Bill Gates, le fondateur de Microsoft, raconte que cet idéal d’une valeur unique de la vie humaine se vit ébranlé quand il lut un article sur les maladies dans le tiers monde et découvrit qu’un demi-million d’enfants meurent chaque année d’un rotavirus, principale cause de la diarrhée sévère chez les enfants. Il n’avait jamais entendu parler des rotavirus. « Comment se fait-il que je n’aie jamais entendu parler d’une chose qui tue un demi-million d’enfants par an ? » se demanda-t-il. Il apprit que dans le tiers monde des millions d’enfants meurent de maladies qui ont été éliminées ou à peu près complètement éliminées ailleurs. Il en fut choqué. Il aurait imaginé que, puisqu’il existe des vaccins et des traitements propres à sauver des vies, les États feraient tout pour les acheminer vers ceux qui en ont besoin. Comme Gates le dit en 2005 devant l’assemblée de l’OMS à Genève, lui et son épouse Melinda « avaient été obligés d’arriver à la conclusion brutale que, dans le monde actuel, il y a des vies qui valent d’être sauvées et d’autres non ».
Le discours de Gates à l’OMS s’achevait sur une note optimiste, avec l’espoir que d’ici dix ans « les gens finiront par accepter que la mort d’un enfant dans le tiers monde est aussi tragique que celle d’un enfant dans le monde riche ». La croyance dans la valeur égale de toute vie humaine est aussi affichée sur le site Web de la Fondation Bill and Melinda Gates.
Nous sommes bien loin d’agir en conformité avec cette croyance. Dans ce monde où plus d’un milliard de gens vivent à un niveau de confort sans précédent, un milliard d’autres luttent pour survivre avec un pouvoir d’achat équivalent à moins d’un dollar par jour. La plupart des plus pauvres souffrent de malnutrition, n’ont pas accès à de l’eau potable de qualité ni même aux services de soins les plus élémentaires et ne peuvent envoyer leurs enfants à l’école. Selon l’Unicef, plus de dix millions d’enfants meurent chaque année – environ 30 000 par jour – de causes évitables, liées à la pauvreté.
En 2006 Warren Buffett a fait un geste significatif pour réduire cette mortalité en s’engageant à donner 31 milliards de dollars à la Fondation Gates et 6 autres milliards à d’autres fondations. Cet engagement, joint aux quelque 30 milliards de dollars donnés par Bill et Melinda Gates à leur fondation, fait de la première décennie du XXIe siècle « l’âge d’or de la philanthropie ». En dollars corrigés de l’inflation, Buffett s’est engagé à donner plus du double du total de ce qu’ont donné leur vie durant deux des plus grands géants de la philanthropie dans le passé, Andrew Carnegie et John D. Rockefeller. Les dons de Bill et Melinda Gates ne viennent pas loin derrière.
Cette manne servira principalement à réduire la pauvreté et le taux de maladie et de mort prématurée dans le tiers monde. D’après le Forum mondial pour la recherche en santé (1), moins de 10 % des dépenses de recherche mondiale en santé sont consacrées à combattre les conditions responsables de 90 % des décès dus à des maladies. Dans le passé, les maladies qui n’affectent que les pauvres n’ont pas présenté d’intérêt pour les compagnies pharmaceutiques, parce que les pauvres n’ont pas d’argent pour acheter leurs produits. L’Alliance globale pour les vaccins et l’immunisation (GAVI), puissamment soutenue par la Fondation Gates, cherche à changer cela en garantissant d’acheter des millions de doses de futurs vaccins pouvant prévenir des maladies comme le paludisme. GAVI a aussi aidé les pays pauvres à immuniser les gens avec les vaccins existants : 99 millions d’enfants en ont bénéficié. En faisant cela, GAVI assure avoir empêché 1,7 million de décès prévisibles.
La philanthropie à une telle échelle pose de nombreuses questions éthiques. Pourquoi ceux qui donnent le font-ils ? Est-ce que cela sert à quelque chose ? Devons-nous les féliciter d’en faire autant ou regretter qu’ils n’en fassent pas plus ? Dans quelle mesure le jugement que nous portons sur leur action reflète-t-il notre propre façon de vivre ?
Un exemple à suivre ?
Commençons par la question des motifs. Certains d’entre nous se plaisent à penser que les riches ont le sommeil troublé par la brutalité avec laquelle ils ont écarté des concurrents, licencié des employés, fermé des usines et en général agi pour acquérir leur richesse. Quand les riches donnent leur argent, on peut toujours dire qu’ils le font pour soulager leur conscience ou soigner leur publicité. David Kirkpatrick, un journaliste chevronné du magazine Fortune, a ainsi suggéré que l’engagement de Bill Gates dans la philanthropie était lié aux problèmes de la législation antitrust que Microsoft affrontait aux États-Unis et en Europe. Gates avait-il pour objectif, conscient ou non, d’essayer d’améliorer son image et celle de sa société ?
Ce genre d’accusation en dit plus sur les attaquants que sur les attaqués. Donner d’énormes sommes d’argent, plutôt que de les consacrer à la publicité ou au développement de nouveaux produits, n’est pas une bonne stratégie d’enrichissement personnel. Voir des gens donner une grosse part de leur fortune ou de leur temps pour aider autrui nous invite à nous interroger sur notre propre conduite. Devrions-nous suivre leur exemple, à notre modeste échelle ? Mais si les riches ne donnent leur argent que pour améliorer leur image, ou pour se racheter de fautes passées (des types de faute très différents de ceux que nous avons pu commettre), alors ce qu’ils font n’a pas de raison d’interpeller notre propre conduite, et cela nous arrange.
On raconte une histoire fameuse sur Thomas Hobbes, le philosophe anglais du XVIIe siècle, pour qui nous agissons toujours dans le sens de nos intérêts. Le voyant donner l’aumône à un mendiant, un religieux lui demanda s’il pouvait l’avoir fait sans avoir en tête le commandement du Christ. Si, répondit Hobbes, car la condition misérable de ce vieil homme lui faisait de la peine, et que lui donner de quoi soulager un peu sa misère diminuait sa peine. Cette réplique réconcilie la charité de Hobbes avec sa théorie égoïste des motivations humaines, mais au prix de vider l’égoïsme d’une bonne partie de sa substance. Si les égoïstes souffrent quand ils voient un étranger dans la détresse, ils sont autant capables de charité qu’un altruiste.
Sens du devoir
Les disciples du philosophe allemand du XVIIIe Emmanuel Kant ne seraient pas d’accord. Ils pensent qu’une action n’a de valeur morale que si elle est faite en vertu d’un sens du devoir. À leurs yeux, faire quelque chose simplement parce que cela vous fait plaisir, ou que cela vous plaît d’en voir les effets, est sans valeur morale. Parce que si vous n’aviez pas éprouvé de plaisir en le faisant, vous ne l’auriez pas fait ; or vous n’êtes pas responsable de ce que vous aimez ou n’aimez pas faire, alors que vous êtes responsable d’obéir ou non aux exigences du devoir.
Certains philanthropes sont peut-être motivés par un sens du devoir. Outre la valeur égale attribuée à toute vie humaine, une autre « valeur simple » inspire le travail de la Fondation Gates. Son site Web dit : « À ceux à qui beaucoup a été donné, il sera beaucoup demandé. » Les très riches ont le devoir d’employer leur richesse à d’autres fins que leur propre intérêt. Mais si ces questions de motivation peuvent nous servir à évaluer le tempérament d’un Gates ou d’un Buffett, elles passent au second plan quand nous considérons les effets de leur action. Les parents dont les enfants risquent de mourir d’un rotavirus se préoccupent plus de l’aide qui va sauver leurs enfants que des motivations de ceux qui la rendent possible.
Ni Gates ni Buffett ne semblent motivés par la possibilité de se voir récompenser au paradis pour leurs bienfaits sur terre. Gates a dit à un journaliste de Time : « Le dimanche matin, je peux faire beaucoup plus » que d’aller à l’église. Si l’on ajoute Andrew Carnegie, célèbre libre-penseur, l’agnosticisme ou l’athéisme est donc le fait de trois des quatre plus grands philanthropes de l’histoire des États-Unis. John D. Rockefeller est l’exception. Dans un pays où 96 % de la population dit croire en un être suprême, c’est frappant. Cela veut dire qu’en un sens Gates et Buffett témoignent dans leur action philanthropique d’un moindre intérêt pour eux-mêmes qu’une Mère Teresa, une catholique pieuse qui croyait à la récompense et au châtiment dans l’au-delà.
Plus importante que la question de la motivation est celle de savoir s’il y a une obligation pour les riches de donner et, si oui, combien. Voici quelques années, un chauffeur de taxi noir de Washington qui me conduisait à la Banque interaméricaine du développement me demanda si je travaillais pour la banque. Je lui répondis non, que j’intervenais dans un colloque sur le développement et l’aide. Il supposa que j’étais un économiste. Quand je lui dis non, que j’étais philosophe de formation, il me demanda si je pensais que les États-Unis devaient donner de l’aide au tiers monde. Je lui répondis oui, à quoi il objecta que l’État n’avait pas à prendre l’argent des citoyens pour le donner à d’autres. C’était du vol, à ses yeux. Quand je lui demandai s’il pensait que les riches devaient volontairement donner aux pauvres une partie de ce qu’ils ont gagné, il répondit que si quelqu’un a gagné de l’argent par son travail, on n’a pas à lui dicter quoi en faire.
Nous étions arrivés. Si la course avait continué, j’aurais pu essayer de le convaincre qu’on ne peut gagner beaucoup d’argent que si l’environnement social est favorable. J’aurais pu citer Warren Buffett admettant que la société est la cause d’une bonne partie de sa fortune. « Si vous me plantez au milieu du Bangladesh ou du Pérou, a-t-il dit, vous verrez ce que mon talent est capable de produire sur un terreau défavorable. » Le prix Nobel Herbert Simon, économiste et sociologue, estimait que le « capital social » est responsable d’au moins 90 % de ce que les gens gagnent dans des sociétés riches comme les États-Unis ou l’Europe du Nord-Ouest. Par « capital social », Herbert Simon entendait non seulement les ressources naturelles mais, plus important, la technologie et les savoir-faire organisationnels de la communauté, ainsi que la présence d’une bonne gouvernance. Telles sont les fondations sur lesquelles les gens peuvent s’enrichir. « D’un point de vue moral, ajoutait Simon, on pourrait plaider pour un impôt de 90 % sur tous les revenus. » Bien sûr Simon ne proposait pas réellement un impôt aussi lourd. C’était une façon de démolir l’argument selon lequel les riches ont droit à conserver leur richesse parce qu’elle résulte de leur travail. Si Simon a raison, le travail n’est que pour 10 % dans la production de la richesse.
De toute façon, même si nous admettions que chaque dollar gagné est mérité, cela ne répondrait pas à la question de savoir ce que les très riches doivent faire de leur argent. On pourrait dire qu’ils ont le droit de le dépenser en fêtes luxueuses, en jets privés et en yachts, et pourquoi pas de le jeter dans les toilettes. Mais cela n’empêcherait pas de penser qu’il est mal de se livrer à ces activités pendant que d’autres meurent de faim. Dans un article que j’ai rédigé voici plus de trois décennies, à l’occasion d’une urgence humanitaire dans l’actuel Bangladesh, j’ai utilisé l’exemple de quelqu’un qui marche le long d’un étang peu profond, dans lequel un enfant est tombé et menace de se noyer. Même si nous ne sommes pour rien dans le fait que l’enfant est tombé dans l’étang, presque tout le monde s’accorde à penser que si nous pouvons sauver l’enfant sans inconvénient grave pour nous, nous devons le faire. Toute autre conduite serait qualifiée d’insensible, indécente, en un mot, fautive. Le fait qu’en sauvant l’enfant je risque par exemple de bousiller une nouvelle paire de chaussures n’est pas une bonne raison de le laisser se noyer. De même, si pour le coût d’une paire de chaussures nous pouvons contribuer à un programme sanitaire dans un pays pauvre qui offre de bonnes chances de sauver la vie d’un enfant, nous devons le faire.
Le vol des pauvres
Il se pourrait cependant que notre obligation d’aider les pauvres soit encore plus forte que cet exemple ne le suggère, parce que nous sommes moins innocents que le passant qui voit un enfant se noyer mais n’est pour rien dans le fait qu’il soit tombé dans l’étang. Thomas Pogge, philosophe à l’université Columbia, estime qu’au moins une part de notre richesse est acquise aux dépens des pauvres (2). Il ne se fonde pas seulement sur la critique habituelle des barrières douanières érigées par l’Europe et les États-Unis contre les importations agricoles des pays pauvres, mais aussi sur des aspects moins familiers de notre commerce avec ces pays. Il souligne que les multinationales font des affaires avec n’importe quel gouvernement, quelle que soit la façon dont il a accédé au pouvoir. Cela représente une énorme incitation financière pour ceux qui cherchent à renverser un gouvernement. Les rebelles qui réussissent se voient récompensés en vendant le pétrole, les minerais et le bois de leur pays. En faisant affaire avec les dictateurs corrompus des pays pauvres, soutient Pogge, une multinationale ne se conduit pas mieux moralement qu’une personne achetant des biens volés en le sachant – avec cette différence que l’ordre légal et politique international ne considère pas ce type d’entreprise comme un criminel en possession de biens volés mais comme le propriétaire légal des biens qu’il a achetés. Cette situation bénéficie aux nations industrialisées, car elle nous permet d’obtenir les matières premières dont nous avons besoin pour maintenir notre prospérité ; mais c’est un désastre pour les pays en développement bénéficiant de réserves naturelles, car cela transforme une richesse qui devrait leur bénéficier en une malédiction, les entraînant dans un cercle vicieux de coups d’État, de guerres civiles et de corruption.
Vues sous cet angle, nos obligations à l’égard des pauvres ne consistent pas seulement à venir en aide à des étrangers mais à compenser les dommages que nous leur avons infligés et que nous continuons de leur infliger. On pourrait objecter que nous ne leur devons aucune compensation, parce qu’en réalité notre richesse leur bénéficie. Vivre dans le luxe, entend-on, fournit des emplois, et la richesse se propage vers le bas, servant mieux les pauvres que toute forme d’aide. Mais les riches des pays industrialisés n’achètent quasiment rien de ce qui est fabriqué par les très pauvres. Au cours des vingt dernières années, l’expansion du commerce international a aidé beaucoup de pauvres à sortir de la pauvreté, mais elle n’a pas bénéficié aux 10 % les plus pauvres de la population mondiale. Une fraction des extrêmement pauvres, dont la plupart vivent en Afrique subsaharienne, n’a rien à vendre qui intéresse les riches, tandis que d’autres manquent des infrastructures qui leur permettraient d’acheminer leurs marchandises jusqu’au marché. Même s’ils parviennent à les acheminer jusqu’à un port, les subventions européennes et américaines font que souvent ils ne peuvent pas les vendre, bien que leur coût de production soit inférieur (ainsi des producteurs de coton d’Afrique de l’Ouest, confrontés aux producteurs américains, beaucoup plus riches et puissants).
Aide intéressée
On pourrait raisonnablement soutenir que le remède devrait venir de l’État, pas de la philanthropie. Quand l’aide vient de l’État, tout citoyen imposable contribue pour sa part, les plus riches contribuant le plus. Même si l’on applaudit à l’action d’un Gates ou du Buffett, on peut aussi être troublé par un système qui laisse le sort de millions de gens suspendu aux décisions de deux ou trois personnes privées. Mais le montant de l’aide extérieure américaine est de 22 centimes pour 100 dollars de PNB, soit autant, relativement, que l’aide fournie par le Portugal et la moitié de l’effort britannique. Pire, la majeure partie de cette aide va servir les intérêts stratégiques américains. Ainsi l’Irak est de loin de principal bénéficiaire de l’aide américaine actuelle, et l’Égypte, la Jordanie, le Pakistan et l’Afghanistan figurent dans les dix premiers. Moins du quart de l’aide officielle américaine – à peine cinq centimes pour 100 dollars de PNB – va aux nations les plus pauvres (3).
Le tableau s’améliore si l’on ajoute l’aide philanthropique privée, parce que les Américains donnent plus à titre privé que les citoyens de tout autre pays ou presque. Mais même si l’on en tient compte, des pays comme la Norvège, le Danemark, la Suède et les Pays-Bas, eu égard à leur économie, donnent trois ou quatre fois plus d’aide que les États-Unis – et en proportion beaucoup plus aux nations les plus pauvres. En l’état actuel des choses, l’argument que l’État peut se substituer à la philanthropie ne tient pas la route en ce qui concerne les États-Unis. Si d’ailleurs l’aide publique américaine devenait quantitativement et qualitativement comparable à celles des pays d’Europe du Nord, la philanthropie garderait son mot à dire. Les donateurs privés ne sont pas contraints par les considérations diplomatiques ou le désir de modifier des votes à l’ONU, ils peuvent plus facilement éviter de négocier avec des États corrompus ou gaspilleurs, ils ont un accès direct au terrain et peuvent travailler avec les villageois et les associations locales.
L’aide a toujours eu ses critiques
Les philanthropes ne sont pas non plus dépendants des lobbyistes. Des milliards de dollars de l’aide américaine sont liés à l’exportation de marchandises américaines. Le blé destiné à l’Afrique doit être planté aux États-Unis, alors que selon les experts cela contribue à déprimer les marchés africains locaux, diminuant la motivation des fermiers. Des centaines de millions de préservatifs destinés à contrôler l’épidémie de sida en Afrique et ailleurs dans le monde doivent avoir été fabriqués aux États-Unis alors qu’ils coûtent deux fois plus cher que des produits similaires fabriqués en Asie : une décision certainement coûteuse en vies humaines.
Et les philanthropes sont libres de s’engager là où les États hésitent à s’aventurer. Par l’entremise d’une fondation qui porte le nom de son épouse, Susan Thomson Buffett, Warren Buffett a soutenu le planning familial et les organisations soutenant le droit à l’avortement. Dans un autre domaine, il a consacré 50 millions de dollars à aider l’Agence internationale de l’énergie atomique à établir une « banque de combustible » pour alimenter les pays qui honorent leurs engagements de non-prolifération. Discutée des années durant, l’idée est largement considérée comme un moyen efficace de décourager des États de construire leurs propres usines de fabrication de combustible, lesquelles risquent d’être détournées à des fins militaires. Selon Buffett, c’est un « investissement pour un monde plus sûr ». Voilà un domaine où aucun État n’a pris l’initiative.
L’aide a toujours eu ses critiques. Bien conçue, la philanthropie privée peut être la meilleure réponse à l’argument que l’aide ne marche pas. Comme toute entreprise humaine de grande échelle, elle aussi peut se révéler en partie inefficace. Mais si elle n’est pas contre-productive, même une assistance relativement inefficace fera plus pour faire avancer le bien-être des hommes que le luxe dépensé par les riches.
Il faut donc que les riches donnent. Mais combien doivent-ils donner ? Gates a donné près de 30 milliards de dollars, mais il n’en reste pas moins en tête de la liste Forbes des Américains les plus riches, avec 53 milliards [en 2006]. Sa propriété high tech de 6 000 m2 au bord d’un lac près de Seattle vaudrait plus de 100 millions. Il paie un million d’impôts fonciers. Il possède le Codex Leicester, le seul livre écrit à la main par Léonard de Vinci qui ne soit pas propriété publique ; il l’a acheté 30,8 millions de dollars en 1994. Bill Gates a-t-il fait assez ? Plus exactement, on peut se demander : s’il croit vraiment que toute vie est d’égale valeur, pourquoi vit-il dans une maison aussi luxueuse et pourquoi possède-t-il ce Codex ? N’y a-t-il pas d’autres vies qui pourraient être sauvées s’il vivait plus modestement et ajoutait l’argent ainsi épargné à celui qu’il a déjà donné ?
Pourtant, à en juger par la part de sa fortune qu’il a déjà donnée, Gates figure avantageusement sur la liste Forbes des 400 Américains les plus riches. On y trouve son ancien collègue Paul Allen, cofondateur de Microsoft, qui a quitté la compagnie en 1983. Il a donné plus de 800 millions à des causes philanthropiques au cours de sa vie. C’est beaucoup plus qu’aucun d’entre nous ne pourra jamais le faire. Mais Allen est présenté sur la liste comme le cinquième plus riche Américain [20e en 2012], avec une fortune de 16 milliards. Il possède de célèbres équipes de football et de basket-ball, un yacht de plus de 120 mètres qui porte deux hélicoptères et un sous-marin de 18 mètres. Il n’a donné qu’environ 5 % de sa fortune.
Y a-t-il une ligne de juste moralité qui se situerait quelque part entre les 5 % qu’Allen a donnés et les 35 % que Gates a donnés ? Peu de gens sont en position de dire à Gates qu’il n’a pas donné assez. Mais s’il y en a un, ce serait Zell Kravinsky. Voici quelques années, vers ses 45 ans, il a donné presque toute sa fortune immobilière de 45 millions de dollars à des organismes charitables œuvrant dans le domaine de la santé, ne gardant que sa modeste maison familiale à Jenkintown, près de Philadelphie, et assez pour subvenir aux dépenses ordinaires de sa famille. Ayant appris que des milliers de gens meurent chaque année en attendant une greffe de rein, il a contacté un hôpital de Philadelphie et donné l’un de ses reins à un complet inconnu [voir sa photo p. 42].
Après avoir lu un article sur Kravinsky dans le New Yorker, je l’ai invité à venir parler à mes étudiants à Princeton. Il s’est montré angoissé de constater l’incapacité des autres à comprendre la simple logique qui fonde son altruisme. Il a un esprit mathématique, ce qui l’a aidé dans ses investissements. Il dit que le risque de mourir en donnant un rein est de l’ordre de 1 pour 4 000. Pour lui cela implique que ne pas donner un rein alors que cela peut sauver une vie équivaut à estimer la valeur de sa vie à 4 000 fois celle de l’inconnu. Il considère ce ratio comme « obscène ».
Ce qui distingue Kravinsky du reste d’entre nous est qu’il fait de l’égale valeur de toute existence un guide de vie, pas seulement un joli morceau de rhétorique. Il admet que certains le jugent fou ; même sa femme trouve qu’il va trop loin. Elle dit qu’un de leurs enfants pourrait avoir besoin d’un rein et que Zell pourrait être le seul donneur compatible. Pour autant que je puisse en juger, l’amour de Kravinsky pour ses enfants est aussi fort que celui de tout parent normal. Un tel attachement est partie intégrante de notre nature, sans nul doute le résultat de notre évolution de mammifères qui donnons naissance à des enfants dont le besoin d’assistance pour survivre est particulièrement long. Mais pour Kravinsky cela ne justifie pas d’accorder à nos enfants une valeur plusieurs milliers de fois plus grande que celle accordée aux enfants d’inconnus. Quand on lui demande s’il accepterait de voir son enfant mourir si cela sauvait la vie de mille autres, il répond oui. Il a même dit qu’il l’accepterait si cela ne sauvait que deux vies. Pour apaiser sa femme, il a repris récemment ses affaires dans l’immobilier, gagné de l’argent et acheté une plus grande maison pour sa famille. Mais il reste décidé à donner autant que possible, sans trop compromettre la tranquillité de sa vie privée.
Quelle juste part ?
Buffett dit qu’il doit donner à ses enfants « assez pour qu’ils aient le sentiment de pouvoir faire ce qu’ils veulent, mais pas tant qu’ils pourraient choisir de ne rien faire ». Dans son esprit, cela signifie « quelques centaines de milliers de dollars » chacun. En termes absolus, c’est beaucoup plus que ce que la plupart des Américains peuvent donner à leurs enfants et certainement beaucoup trop au regard des critères d’un Kravinsky. (Selon ce dernier, le plus dur n’est pas de donner les premiers 45 millions mais les derniers 10 000, quand il faut vivre si chichement qu’on ne peut plus fonctionner dans le monde des affaires.) Mais même si Buffett avait laissé un million de dollars à chacun de ses trois enfants, il aurait malgré tout donné plus de 99,99% de sa fortune. Quand quelqu’un en fait autant, spécialement dans une société où la norme est de laisser le gros de ses biens à ses enfants, mieux vaut en faire l’éloge plutôt que de pinailler sur les quelques centaines de milliers de dollars qu’il aurait pu donner en plus.
Des philosophes comme Liam Murphy de l’université de New York (4) ou mon collègue Anthony Appiah à Princeton (5) jugent que nos obligations se limitent à contribuer pour notre juste part à la tâche de soulager la pauvreté mondiale. Ils suggèrent de calculer combien il serait nécessaire de donner pour s’assurer que les plus pauvres aient la possibilité de vivre une vie décente et de répartir le montant entre les personnes aisées. Chacun d’entre nous aurait ainsi une certaine somme à donner, et nous serions quittes. Quel pourrait être ce juste montant ? Une façon de le calculer serait de se référer aux Objectifs du Millénaire pour le développement fixés par l’ONU en 2000. D’après ces « objectifs », en 2015 il faudrait avoir divisé par deux la proportion de gens vivant dans une pauvreté extrême (pouvoir d’achat inférieur à un dollar par jour), de ceux souffrant de la faim et de ceux n’ayant pas accès à une eau de qualité ; assuré à tous les enfants l’accès à un enseignement primaire complet; éliminé la discrimination sexuelle dans l’enseignement ; réduit des deux tiers la mortalité des enfants de moins de cinq ans et des trois quarts le taux de mortalité maternelle ; commencé à réduire l’incidence du sida, du paludisme et des autres grandes maladies. En 2005 un groupe d’experts de l’ONU dirigé par l’économiste Jeffrey Sachs, de l’université Columbia, a évalué le coût annuel des mesures nécessaires pour atteindre ces objectifs à 121 milliards de dollars en 2006 et 189 milliards en 2015. Si l’on prend en compte le montant des engagements d’aide publique au développement, la somme annuelle nécessaire pour atteindre ces objectifs est seulement de 74 milliards en 2015.
Voyons maintenant les revenus des Américains riches et super-riches et demandons-nous combien ils pourraient raisonnablement donner. La tâche est facilitée par un travail réalisé par Thomas Piketty, de l’École normale supérieure à Paris, et Emmanuel Saez, de l’université de Californie à Berkeley. Ils ont analysé les revenus avant impôt des riches Américains en 2004 (hors revenus des valeurs mobilières). Les 0,01 % des plus hauts revenus représentent 14 400 ménages, gagnant chacun en moyenne 12,77 millions de dollars, le total représentant 184 milliards. Le revenu annuel minimum au sein de ce groupe est de plus de 5 millions. Il semble raisonnable de supposer que tous pourraient sans trop en souffrir donner un tiers de leur revenu annuel (soit 4,3 millions en moyenne). Cela les laisserait avec un revenu annuel de 3,3 millions au minimum. Si l’on prend maintenant le reste des 0,1 % des plus hauts revenus, cela forme un groupe de 129 600 ménages, avec un revenu annuel moyen de 2 millions et un revenu minimum de 1,1 million. S’ils donnaient chacun un quart de leur revenu, cela fournirait 65 milliards, les laissant avec un minimum de 846 000 dollars annuels.
Prenons maintenant le reste des 0,5 % : cela représente 575 900 contribuables, avec un revenu moyen de 623 000 dollars et un minimum de 407 000. S’ils donnaient un cinquième de leurs revenus, il leur resterait encore 325 000 dollars chacun et le total donné serait de 72 milliards. Si l’on continue en prenant le reste des 1 %, on obtient 719 900 contribuables avec un revenu moyen de 276 000. Ils pourraient confortablement donner 15 % de leur revenu, ce qui fournirait 35 milliards d’aide et leur laisserait au moins 234 000 dollars pour vivre. Si l’on considère enfin le reste des 10 % des plus hauts revenus, ils gagnent au moins 92 000 dollars par an et 132 000 en moyenne. Ils sont près de 13 millions. S’ils donnaient la dîme traditionnelle, 10 % de leur revenu, soit 13 200 dollars en moyenne chacun, cela fournirait environ 171 milliards et leur laisserait un revenu minimum de 83 000 dollars.
Partage équitable
On pourrait discuter longtemps du point de savoir si le schéma que je suggère serait le plus juste possible. Peut-être faudrait-il concevoir une progressivité plus forte, de façon que les très riches donnent plus et les moins riches donnent moins. On pourrait aussi aller au-delà des 10 % les plus riches, pour faire en sorte que tous les contribuables disposant de plus que du nécessaire donnent quelque chose, ne serait-ce que 1 % de leur revenu. Mais le résultat remarquable de ces calculs est que des dons n’impliquant pas de sacrifices majeurs à quiconque fournissent un total de 404 milliards de dollars, venant de seulement 10 % des foyers américains.
Les riches des autres nations sont aussi concernés. Les États-Unis sont responsables de 36 % du PNB de tous les pays de l’OCDE. Comme ce pays est plus riche que les autres et comme la richesse y est distribuée de manière plus inégale, les riches Américains doivent contribuer pour plus de 36 % , mettons 50 %. Sur cette base, étendre au reste des pays riches le schéma que j’ai proposé fournirait 808 milliards de dollars annuels pour l’aide au développement. C’est plus de six fois ce que le groupe de Sachs jugeait nécessaire pour 2006 et plus de seize fois la différence entre cette somme et les engagements de l’aide officielle.
Si nous sommes obligés de ne pas contribuer pour plus que notre juste part à la réduction de la pauvreté globale, ce ne sera pas lourd à supporter. Mais est-il certain que nous ne devrions pas faire plus ? Puisque nous sommes tous d’avis que l’équité est une bonne chose, et qu’aucun d’entre nous n’a envie d’en faire plus si les autres ne font pas de même, l’idée du partage équitable est séduisante. Et pourtant, je pense qu’en fin de compte nous la rejetterions. Revenons à l’enfant qui se noie dans l’étang. Imaginons que ce n’est pas un seul enfant qui est tombé, mais cinquante. Nous sommes environ cinquante adultes, sans lien de parenté avec les enfants, en train de pique-niquer autour de l’étang. Il nous est facile d’aller sauver les enfants ; le fait que nous trouvions désagréable de patauger dans l’eau froide et boueuse n’est pas un argument. Les théoriciens du partage équitable diront que si nous sauvons chacun un enfant, tous les enfants seront sauvés, si bien qu’aucun de nous n’a l’obligation d’en sauver plus d’un. Mais qu’en est-il si la moitié des pique-niqueurs préfèrent rester propres et secs et ne sauver aucun enfant ? Serait-il acceptable que le reste d’entre nous s’arrêtent après avoir sauvé un enfant, sachant que nous avons fait notre juste part, mais que la moitié des enfants va se noyer ? Nous aurions de bonnes raisons d’être furieux à l’égard de ceux qui n’ont pas fait leur part, mais notre colère ne peut être une raison de laisser les enfants mourir. Il est de bonnes raisons de condamner ceux qui n’ont rien fait, dans les termes les plus durs ; il est possible de ne pas condamner ceux qui se sont arrêtés après n’avoir sauvé qu’un enfant ; mais ceux-là aussi ont laissé des enfants se noyer alors qu’ils auraient pu les sauver, et c’est mal.
Entorse à la morale
De même, dans le monde réel, il faut considérer comme une sérieuse entorse à la morale le fait d’être riche et de ne pas contribuer pour sa juste part à la réduction de la pauvreté. Mais il est plus compliqué de trouver la bonne attitude à l’égard de ceux qui limitent leur contribution à leur juste part alors qu’ils pourraient aisément en faire plus et, sachant que d’autres ne donnent pas leur juste part, pourraient aider des pauvres en grande nécessité. Dans notre for intérieur, nous devrions croire qu’il est mal de ne pas faire plus. Mais savoir si nous devrions effectivement critiquer ceux qui donnent leur juste part, mais pas plus, dépend de l’impact psychologique que la critique aura sur eux et sur d’autres. Ce qui est fonction des pratiques sociales. Si la majorité fait peu ou rien, mettre la barre plus haut que le niveau de la juste part peut sembler trop exigeant et décourager les gens désireux d’apporter une contribution équitable de le faire. Il vaut peut-être donc mieux se retenir de critiquer ceux qui donnent leur juste part. Pour faire avancer les exigences morales de la société, mieux vaut peut-être progresser pas à pas.
Voici plus de trente ans que je lis, écris et enseigne sur le problème éthique posé par la coexistence de la grande abondance et de la grande pauvreté, qui menace la vie. Mais il m’a fallu attendre, pour préparer cet article, de calculer combien gagnent les 10 % des Américains qui ont les plus hauts revenus, pour comprendre pleinement combien ce serait facile pour les riches d’éliminer, ou à peu près, la pauvreté globale. C’est même devenu beaucoup plus facile depuis trente ans, car les riches se sont sensiblement enrichis. Je trouve le résultat stupéfiant. J’ai revérifié les chiffres et demandé à un assistant de recherche de les vérifier à nouveau. Ils sont exacts. Comparés à nos capacités réelles, les Objectifs du Millénaire pour le développement paraissent scandaleusement modestes. Si nous ne les atteignons pas, ce qui semble se dessiner, nous n’aurons aucune excuse. Le but que nous devons nous donner n’est pas de diviser par deux la proportion de gens vivant dans la grande pauvreté et n’ayant pas assez à manger, mais de s’assurer que personne, à peu près personne, n’ait à vivre dans des conditions aussi dégradantes. Voilà un objectif qui en vaut la peine. Il est à notre portée.
Cet article est paru dans le New York Times, 17 décembre 2006. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.