Consuegro, consuegra

« À Jamon, mon consuegro, notre petit-fils commun demanda un jour :
– Sais-tu comment mon parrain appelle ma marraine ? Jamon ne le savait pas.
– Sa “commère” ! s’exclama l’enfant. Et mon parrain, c’est le “compère” de ma marraine !
– Et nous deux, demanda Jamon, Olivier et moi, tes deux grands-pères, comment nous nomme-t-on en espagnol ? Tu le sais, ça ?
Consuegros ! s’écria le gamin aussi fièrement que si nous avions été des pistoleros.
– Bravo !
– Et consuegras mes deux grand-mères !
– Tout juste. »

D. P.

(Merci à Dominique Benmuvhar  de nous avoir indiqué ce mot !)

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant »  Comment diable nommer le sentiment qui anime ces vieux couples confits dans la rancœur de vivre ensemble ? J’en ai tant rencontré… Il doit bien y avoir un mot pour les nommer. Mais dans quelle langue ?

Écrivez à

 

Le mot du mois

« Quand je vois paraître un nouveau livre, j’en lis un ancien. »

Samuel Rogers, poète anglais mort en 1855.

17 faits & idées à glaner dans le numéro 41

• Dans les sociétés tribales, la solitude n’est pas un problème.

• L’Enfance de Jésus, de Benoît XVI, est en tête des bestsellers italiens.

• Le métier de parent n’est pas fait pour les perfectionnistes.

• C’est la panique des investisseurs institutionnels qui a créé la crise de 2008.

• Au-dessus de 1 800 euros net par mois vous faites partie de la moitié la mieux payée des Français.

• Dans l’Enfer de Dante, les sodomites et les usuriers sont punis au même endroit.

• Dieu a créé le travail pour compléter la nature de l’homme.

• Les Médicis comprenaient l’art avant tout comme un instrument de propagande.

• D’un point de vue moral, on pourrait plaider pour un impôt de 90 % sur tous les revenus.

• La psychanalyse a beaucoup à nous apprendre sur le magnétisme des dirigeants charismatiques.

• Dans la Grèce antique, les femmes n’étaient pas autorisées à se rendre devant le tribunal.

• Une erreur commune est de croire que la nourriture contient les saveurs.

• Le son entendu est modifié par la forme des lèvres que l’on observe.

• Faire du journalisme, c’est questionner.

• Dans l’histoire longue de l’humanité, les groupes gagnants seraient ceux ayant le plus cultivé l’altruisme.

• Les frontières nationales ne sont pas le moyen le plus pertinent de découper le monde.

• Le Coran mentionne des anges à trois ailes.

Ce que leur richesse nous rapporte

La question « à quoi servent les riches ? » est moins naïve qu’il y paraît. À lire les articles qui suivent, les très riches servent les intérêts de la société d’au moins quatre façons.

1. Même les économistes de gauche le reconnaissent, une somme d’argent investie par un riche a un effet multiplicateur au profit de la société. Les divergences d’appréciation portent sur l’ampleur, non la réalité de l’effet. Le mécanisme de base est simple : l’investissement finance l’innovation et celle-ci profite à tous. Ainsi l’enrichissement des pionniers des industries de l’information est peu de chose comparé aux avantages que la société retire des innovations de ce secteur.

2. Par l’exemple qu’ils donnent, ceux dont la richesse est due à leur réussite personnelle incitent des jeunes de talent à prendre des risques et à innover afin de réussir à leur tour et de s’enrichir. Autrement dit, la richesse crée l’appétit de richesse, et ceux qui réussissent en font bénéficier la société par le mécanisme décrit plus haut.

3. Que ce soit ou non par l’effet d’une forme de mauvaise conscience, une fraction au moins des très riches fait du mécénat. La Renaissance fut le produit le plus spectaculaire de ce processus, mais cela reste vrai aujourd’hui. C’est un élément essentiel du développement des arts et de la culture en général.

4. De même, une fraction des très riches consacre des ressources parfois considérables à la philanthropie : l’aide médicale, technique ou financière aux déshérités de la terre. Aujourd’hui la philanthropie a atteint un niveau jamais égalé dans l’histoire.

 

Dans ce dossier :

Les Riches ? Rentables, vous dis-je !

Les 1 % les plus riches des États-Unis ont fait beaucoup parler d’eux ces derniers temps. Depuis le début de la crise financière de 2008, on les a entendus, flanqués d’avocats ou de consultants en communication, faire des déclarations lénifiantes et prononcer des plaidoyers pro domo lors d’auditions au Congrès. Ils répètent plus ou moins toujours les mêmes platitudes sur l’investissement, la prise de risque et la création d’emplois, et laissent poindre leur mépris devant l’incapacité de la nation à comprendre leur contribution. On a l’impression qu’ils ont peur de dire ce qu’ils pensent vraiment. Mais que disent-ils, ces super-riches, quand ils sont à l’abri des caméras ?

C’est avec ces idées en tête que j’ai récemment rencontré Edward Conard, au croisement de la 57e rue et de Madison Avenue, à deux pas des bureaux de Bain Capital, le fonds de capital-investissement de Mitt Romney, qu’il a contribué à transformer en une affaire valant aujourd’hui plusieurs milliards de dollars en achetant, redressant, et revendant des entreprises. Conard, qui a pris sa retraite l’an dernier à 51 ans, ne fait pas seulement partie des 1 %. Il est membre du club des 0,1 %. Sa fortune s’élève à des centaines de millions de dollars ; il vit dans un magnifique hôtel particulier de l’Upper East Side non loin de la 5e avenue ; et il fut l’un des principaux donateurs de la campagne de son vieil ami Mitt Romney.

À la différence de ses anciens collègues, Conard veut en parler ouvertement, de la richesse. Il a passé les quatre dernières années à écrire un livre qui, espère-t-il, changera à jamais la façon dont nous considérons le rôle des super-riches dans notre société. Avec véhémence, il y défend l’idée que l’énorme et sans cesse croissante inégalité des revenus aux États-Unis n’indique en rien que l’économie est grippée. Bien au contraire, écrit Conard. Si même l’inégalité était encore un peu plus forte, tout le monde s’en porterait mieux, notamment les 99 %. Ce pourrait être le livre le plus détesté de l’année [lire notre dossier « Y a-t-il un bon niveau d’inégalité sociale ? », Books, novembre 2010].

Conard connaît bien l’idée courante selon laquelle l’économie américaine profite actuellement aux riches au détriment de tous les autres. De son point de vue c’est dû au fait que la plupart des Américains ne savent pas comment l’économie fonctionne vraiment – ils ignorent que les super-riches ne dépensent qu’une petite fraction de leur fortune pour leur confort personnel ; que le gros de leur argent est investi dans des affaires productives qui améliorent la vie de tout le monde. « La plupart des citoyens sont des consommateurs, non des investisseurs », me dit-il lors d’une de nos longues et parfois houleuses conversations. « Ils ne reconnaissent pas les bénéfices que les consommateurs tirent de l’investissement. »

C’est la défense habituelle des 1 %. Sauf que Conard a élaboré une démonstration argumentée pour expliquer à quel point les consommateurs profitent des riches. Prenons le cas des ordinateurs. Un petit nombre d’innovateurs et d’investisseurs ont peut-être gagné des milliards de façon disproportionnée avec l’essor des technologies de l’information, mais ils ont gagné cet argent en rivalisant les uns avec les autres pour améliorer leurs produits et en même temps faire baisser les prix. Leur travail a contribué à l’enrichissement général. Une informatique bon marché et perfectionnée nous aide à travailler plus efficacement et souvent à gagner plus d’argent. D’innombrables autres secteurs (tourisme, télécommunications, loisirs) utilisent ce pouvoir de l’informatique pour baisser les prix et améliorer leurs produits. Cela facilite la vie et favorise la croissance.

L’idée que la société profite d’une saine concurrence entre les investisseurs est assez largement acceptée. Éminent économiste de gauche, Dean Baker le confirme : la plupart de ses collègues en sont convaincus, la société tire souvent bénéfice des investissements des riches (1). Baker estime le ratio à 5 pour 1 : pour chaque dollar que gagne un investisseur, le public reçoit l’équivalent de 5 dollars en valeur. Sergey Brin, le cofondateur de Google, est certes très riche, mais grâce à Google le monde s’est beaucoup plus enrichi que lui. Selon Conard, cependant, Baker sous-estime les bénéfices sociaux de l’investissement. Il prend l’exemple de l’agriculture : depuis les années 1940, grâce à un flux constant d’innovations, le coût de l’alimentation a régulièrement diminué. Si les entreprises qui ont bénéficié de ces innovations – comme les semenciers ou les chaînes de restauration rapide – ont fait la fortune de leurs propriétaires, le consommateur américain moyen en a profité encore plus (2). Conard conclut que, pour chaque dollar entré dans la poche d’un investisseur, le public récolte jusqu’à 20 dollars en valeur. C’est le point crucial de son argumentation : c’est la preuve, dit-il, que nous devrions tous apprécier davantage la grande richesse de certains, parce que nous en profitons à proportion.

Les banques font leur travail

Évidente est la contribution de Google. Qu’en est-il des banques d’affaires, avec leurs produits dérivés complexes et leurs bilans alourdis par la dette ? Il en va de même, soutient Conard. Elles rendent l’économie plus efficace. La crise financière, écrit-il, n’est pas imputable à des banquiers corrompus vendant des produits financiers douteux. Elle a tout simplement résulté de retraits massifs à l’ancienne. Les banques ont fait leur travail. Beaucoup de gens veulent disposer d’un accès immédiat à leur épargne – les gérants des fonds de pension, les compagnies d’assurance, vous et moi avec notre compte bancaire. Comme la croissance économique vient d’investissements à long terme dans le bâtiment, l’industrie ou la recherche, le rôle central des banques, dit Conard, est de transformer les avoirs à court terme d’épargnants nerveux en prêts à long terme risqués favorisant la croissance.

De temps en temps le système déraille. Pour une raison ou une autre, les épargnants paniquent et exigent de récupérer leur argent. Cela pose un énorme problème, car l’argent n’est pas dans la banque ; il est à l’extérieur, dans le vaste monde, sous la forme de prêts à long terme. « Beaucoup de gens ne s’en rendent pas compte : ce qui est arrivé en 2008 est presque identique à ce qui s’est produit en 1929, dit-il. Les déposants se précipitent à la banque pour retirer leur argent – pour découvrir, comme les habitants de Bedford Falls dans le film It’s a Wonderful Life, qu’il n’y a pas d’argent dans la salle des coffres. Tout l’argent a été prêté. »

En 2008, ce sont les grands fonds de pension, les compagnies d’assurance et d’autres énormes investisseurs institutionnels qui ont retiré leur argent dans un mouvement de panique. Avec le recul, Conard juge que ce sont ces retraits qui ont conduit à la crise – et non, comme tant d’autres l’ont avancé, une orgie de prêts irresponsables. Selon la commission d’enquête sur la crise financière, fait-il observer, les banques ont certes perdu 320 milliards de dollars du fait de titres adossés à des créances hypothécaires, mais les retraits ont été cinq fois supérieurs. La position de Conard, qui tend à absoudre les banques, est pour le moins minoritaire. Il n’en a cure. Il me dit : « Les banques ont fait ce que nous voulions qu’elles fassent. Elles ont réinjecté de l’argent à court terme dans l’économie. Ce à quoi elles ne s’attendaient pas, c’est que les déposants retirent leur argent, chose qu’ils n’avaient pas faite en masse depuis 1929. »

Ed Conard, analyste hors pair

Conrad concède que les banques ont commis quelques erreurs, mais l’important aujourd’hui, dit-il, est que les pouvoirs publics leur accordent un soutien encore accru. Il préconise l’adoption par l’État d’un plan d’action leur garantissant d’être renflouées au cas où elles feraient face à de nouveaux retraits massifs. Quant aux produits dérivés exotiques, il n’y voit pas un problème. Il estime que les obligations adossées à des actifs, les couvertures de défaillance, les titres adossés à des créances hypothécaires et autres produits financiers aujourd’hui jugés toxiques étaient fondamentalement sains. Ces nouveaux outils servaient un besoin du marché pour les investisseurs les plus avertis de la planète, qui les ont achetés en quantité. Et ce ne sont pas eux qui provoqué de panique, dit-il ; ce sont les retraits.

Même si ces conclusions à l’emporte-pièce vont à l’encontre de la plupart des analyses, plusieurs économistes voient dans la description de Conard plus qu’une simple apologie de la caste des banquiers (bien que ce soit aussi cela). L’éminent économiste de Harvard Andrei Shleifer me dit qu’à ses yeux Conard est un « analyste financier hors pair ».

L’un de ses objectifs en publiant ce livre était d’appuyer la candidature de Romney. Je me suis demandé s’il n’a pas eu l’effet inverse. Même d’ardents républicains et des membres du Tea Party ont pu être irrités par une vision qui célèbre l’élite de la côte Est et critique la fréquente absence d’ambition des individus les plus talentueux des classes moyennes. Conard a sans doute contribué à gêner la candidature de son ancien patron en montrant une fois de plus à quel point les gens qui possèdent un ascenseur pour voitures et des Cadillac à ne plus savoir qu’en faire sont loin des réalités. Cela dit, en ces temps de débats explosifs entre des adversaires qui s’écoutent rarement les uns les autres, voilà du moins un membre des 1 % tentant ouvertement de défendre son point de vue. Que vaut-il ?

J’ai finalement pris un verre avec Conard dans un café non loin de Madison Avenue. Son livre étant truffé d’abstractions, je lui ai demandé de me montrer comment ses idées s’appliquent au monde réel. Il a saisi une canette de boisson gazeuse et m’a fait remarquer que le côté supérieur était incurvé vers l’intérieur. « J’ai travaillé avec l’entreprise qui fabrique la machine profilant cette canette », me dit-il. Ce petit rétrécissement permet aux fabricants de produire des récipients de la même taille avec un peu moins d’aluminium. « Cela permet d’économiser une fraction d’un penny sur chaque canette, dit-il. Il y a beaucoup de canettes de soda dans le monde. Cela signifie que l’économie peut en produire plus avec la même quantité de ressources. » Cela rend chaque Américain achetant une canette de soda un tout petit peu plus riche, puisque le même salaire lui procure un pouvoir d’achat supérieur. Il paraît difficile de se passionner pour quelques milligrammes d’aluminium, mais Conard dit que les innombrables petits perfectionnements de ce type permettent de vivre plus longtemps, en meilleure santé et plus riches. Les gens qui y contribuent, aime-t-il à faire remarquer, ne sont pas seulement des programmeurs informatiques, des ingénieurs et des scientifiques. Ce sont aussi de riches investisseurs comme lui, risquant leur propre argent pour financer des améliorations dont il n’est pas sûr qu’elles fonctionneront. On a affaire selon lui à une gigantesque mécanique s’employant en permanence à dénicher et soutenir ces nouvelles idées – entrepreneurs, multinationales et, de façon cruciale pour Conard, firmes d’investissement, fonds spéculatifs, et toute une cascade d’acteurs, jusqu’aux traders indépendants. L’une des principales leçons qu’il a apprises chez Bain, me dit-il, est qu’il ne sert à rien de chercher des solutions faciles. Dans un marché concurrentiel, seuls comptent les vrais défis. Lesquels exigent des moyens extraordinaires. Nous entendons souvent parler des grandes réussites – la pénicilline, l’iPhone –, beaucoup plus rarement des innombrables échecs et de ceux, hommes et entreprises, qui les ont financés.

Les riches prennent des risques

Un problème central de l’économie américaine, me dit-il, est de trouver le moyen d’inciter davantage de gens à chercher des solutions malgré les très faibles chances de succès (3). La solution est simple, d’après lui. La société prospère si ceux qui réussissent après avoir pris des risques gagnent beaucoup d’argent. Il en veut pour preuve le marché. À une table voisine, nous voyons trois jeunes gens, cheveux négligés et chemises à carreaux. Pour ce que nous en savons, ils sont peut-être en train d’inventer le prochain Twitter, mais Conard est persuadé qu’ils ne font que se tourner les pouces. « Que font-ils, à être assis là et à boire du café à 2 h 30 de l’après-midi ? » demande-t-il. « Je suis sûr qu’ils ont une formation universitaire. » Jamais avare de vacheries, il les décrit comme des « diplômés en histoire de l’art », formule ironique qui lui sert à désigner tous ceux ayant la chance de naître avec le talent et les opportunités qui leur permettraient de rejoindre la mécanique de la prise de risque et de la chasse à l’innovation, mais préfèrent choisir une vie moins compétitive. Dans l’esprit de Conard, cette catégorie inclut, de manière assez surprenante, des gens comme les avocats, qui ont opté pour une profession stable ne les poussant pas à optimiser leur potentiel de création de richesse. La seule façon selon lui de convaincre ces « diplômés en histoire de l’art » de rejoindre la redoutable mécanique de la vraie compétition économique est de les attirer avec des rétributions hors normes.

« Le niveau des rétributions actuelles n’est pas propre à inciter suffisamment de gens à prendre des risques, dit-il. Il nous en faudrait deux fois plus. Quand je regarde autour de moi, je vois un monde d’opportunités et d’occasions manquées, une abondance de gens talentueux qui seraient capables de prendre les risques nécessaires, mais une pénurie d’individus et d’investisseurs disposés à les prendre. Cela ne signifie pas à mes yeux que ceux qui prennent des risques soient dans l’ensemble surpayés. C’est tout le contraire ! » La richesse concentrée au sommet devrait être deux fois plus grande, dit-il. De cette manière, les diplômés en histoire de l’art se sentiraient obligés de se joindre à eux.

J’ai rencontré pour la première fois Conard à l’automne 2011, à peu près au moment où je passais une bonne partie de mon temps à interviewer des manifestants anti-Wall Street, pour lesquels des gens comme lui détruisent notre démocratie. La plupart des dirigeants de Wall Street ont ignoré le mouvement Occupy ou l’ont évité, et j’étais sûr que Conard compterait parmi les plus silencieux. Il avait récemment été épinglé pour un scandale dû à lui seul : il avait créé une société dont l’unique objet était de faire une donation de un million de dollars à un comité de soutien à Romney. On avait fait de lui l’incarnation de l’influence croissante et secrète exercée par les hyper-riches sur notre système politique. Si quelqu’un devait être sur ses gardes avec un journaliste, imaginais-je, c’était bien lui.

En déjeunant avec des membres de la rédaction du magazine du New York Times, Conard a témoigné du contraire. Avant qu’il se lance, il donne le sentiment d’être un type d’âge moyen plutôt affable. Et puis voilà qu’il vous fixe droit dans les yeux et se met à argumenter avec autant de virulence que de méthode, ponctuant de temps à autre son discours de grossièretés. Il s’est réjoui de discuter du taux des obligations et de la politique de la banque centrale chinoise, entre autres sujets pour initiés. On vit aussi qu’il avait réfléchi de façon exhaustive au rôle des super-riches dans notre économie, et qu’il ne craignait pas de faire part de ses opinions.

La vie de Conard est faite pour illustrer sa philosophie économique. Né en 1956, fils d’une institutrice de maternelle et d’un ingénieur de Ford, il a grandi à Detroit dans une banlieue pour classes moyennes. Enfant, son ambition était de pouvoir un jour s’offrir sa propre maison dans une banlieue de Detroit, mais, aime-t-il à dire, il a pris une série de risques (comme celui de renoncer à la voie plus sûre des études de droit) qui l’ont finalement conduit à la Harvard Business School. Une fois diplômé, en 1982, il a fait ses premières armes dans le secteur alors en pleine expansion du consulting en management. Il est entré à la prestigieuse firme Bain & Company, à Boston, qui avait été fondée neuf ans plus tôt avec une approche radicalement différente de celles des cabinets de consultants traditionnels de New York. Ceux-ci se positionnaient comme de grands esprits et ne se mêlaient pas des conflits d’affaires quotidiens. L’approche de Bain consistait à rejoindre ses clients dans la fosse aux lions, à proposer son analyse et à travailler avec les dirigeants pour vaincre la concurrence.

Dans l’espoir de gagner encore plus d’argent, Conard quitta Bain en 1990 pour rejoindre l’équipe de direction de la banque d’investissement Wasserstein Perella, à New York. Le travail ne lui plut guère, cependant, et quand son ancien collègue Mitt Romney l’invita à déjeuner en 1992, Conard offrit ses services à Bain Capital, division que Romney avait cofondée avec pour objectif d’acquérir des sociétés et de les valoriser. Quand Romney lui dit qu’il n’avait pas les moyens de le rémunérer autant qu’à Wall Street, Conard proposa de travailler pour moins jusqu’à ce qu’il apporte suffisamment à l’entreprise pour mériter un bonus et des stock-options. Sa première année fut assez médiocre, mais il finit par identifier une proie idéale pour une reprise – une société fabriquant des appareils pour laboratoires pharmaceutiques. Bain l’acheta pour moins d’un demi-milliard de dollars. Sa valeur a depuis dépassé les 7 milliards. En 2000, Conard prit la tête du bureau new-yorkais.

Une logique mathématique incessante

Ce qui nous mène à ce qu’il appelle sa dernière grande prise de risque : quitter le monde des affaires pour plaider la cause d’une nouvelle façon de penser l’économie, résolument pro-investisseurs. Il semble sincèrement persuadé que les arguments qu’il présente dans son livre vont convaincre bon nombre d’économistes, d’hommes politiques et de leaders d’opinion. Je lui ai laissé entendre à plusieurs reprises qu’il peut être délicat pour un intellectuel d’exprimer haut et fort des idées telles que les siennes. Lors d’une de nos conversations, il s’est mis en colère à propos des éloges adressés à Warren Buffett quand celui-ci annonça s’engager à donner des dizaines de milliards de dollars de sa fortune personnelle à des œuvres caritatives [lire à ce sujet l’article de Peter Singer]. Ce n’était pas un sacrifice, faisait valoir Conard ; il reste à Buffett assez d’argent pour continuer à mener son mode de vie habituel. En sortant ces milliards du circuit de l’investissement productif, il a privé la classe moyenne de profits potentiels dans un rapport de 1 à 20. Si quelqu’un a été sacrifié, ce sont ces gens-là. « Qu’on arrête de crier au héros, dit-il à propos de Buffett. Cet argent était destiné à la classe moyenne. »

Il y a aussi le fait que Conard applique une logique mathématique incessante à presque tout… même à la recherche de la bonne épouse. Avec le plus grand sérieux, il préconise en effet l’utilisation de données démographiques pour calculer le nombre de partenaires potentielles dans sa zone géographique. Il faut ensuite, dit-il, consacrer un peu de temps au « calibrage » – en sortant avec le plus grand nombre de femmes possible pour avoir une idée de ce à quoi ressemble le marché du mariage dans sa région. On passe enfin à la phase de sélection, cette fois avec l’objectif de choisir une partenaire permanente. La première femme qui se révèle une meilleure partenaire que la meilleure femme que l’on a rencontrée pendant la phase de calibrage est celle avec laquelle on doit se marier. Selon les règles de la probabilité statistique, c’est la meilleure partenaire que l’on puisse trouver (Conard a éprouvé le système à son profit).

Cette façon de tout calculer – même l’incalculable – est à la fois fascinante et absurde. Le monde tracé par Conard paraît souvent sinistre et sans âme. Un monde où l’art, la poésie des sentiments et les plaisirs non rémunérateurs d’une vie simple sont invisibles. Or c’est bien là son monde, ai-je réalisé. « Dieu n’a pas créé l’univers pour que les gens talentueux soient heureux, dit-il. Il n’est pas question de beauté. Il s’agit de travailler dur. Il y a des responsabilités et des délais à respecter, on doit bosser jusqu’à 11 heures du soir même si l’on veut voir son bébé et être avec sa femme. Il n’est pas question de sérénité ou de beauté. »

Au cœur de cette éthique du travail de l’investisseur, il y a un autre élément clé de sa vision du monde. À la différence de Romney, Conard rejette l’idée que les États-Unis auraient le « monopole du travail acharné et de l’esprit d’entreprise ». « C’est le B-A BA de l’économie, dit-il. Si la rétribution de la prise de risque est meilleure, les gens prennent plus de risques. » Le succès de l’économie américaine est pour une bonne part le résultat d’une série d’accidents historiques.

Parmi les plus récents, la coïncidence de l’arrêt Roe vs. Wade [qui a reconnu le droit à l’avortement en 1973, NdlR] et du marasme économique de la fin des années 1970 a permis à Ronald Reagan de rassembler conservateurs sociaux et partisans du libre marché et de placer le pays sur une voie favorable aux investissements pour plusieurs décennies. Les Européens, dit-il, ont pris toutes les mauvaises décisions imaginables. Leur souci de promouvoir l’égalité et de protéger certains secteurs d’activité a débouché sur une réglementation contraignante du marché du travail, une pression fiscale trop élevée et toutes sortes de programmes sociaux qui les laissent plus pauvres que les Américains.

Obama freine l’économie

Nous sommes aujourd’hui à un moment particulièrement crucial, écrit-il. Le primat de la technologie et la concurrence planétaire imposent plus que jamais aux États-Unis de rester la société la plus productive, celle qui prend le plus de risques et récompense le mieux le succès. Or Obama, dit Conard, va « museler les mesures incitatives » Et, pire à ses yeux, en combattant l’inégalité des revenus il « va ralentir l’accumulation du capital ». Ce n’est qu’avec un président favorisant l’investissement, dit-il, que l’économie américaine peut atteindre son plein potentiel.

Fondamentalement, le livre de Conard s’attaque à ce qui est peut-être la question la plus importante en économie, celle à laquelle Adam Smith a tenté de répondre dans La Richesse des nations : pourquoi certains pays deviennent-ils si riches, et d’autres restent-ils si pauvres ? La réponse a autant à voir avec vos conceptions politiques qu’avec votre vision du monde économique (les deux choses souvent se confondent). L’éminent économiste Glenn Hubbard, l’un des principaux conseillers économiques de Romney, prend les idées de Conard très au sérieux (4). « Il n’a pas les œillères d’une vision du monde fondée sur un modèle, ce qui est un avantage et un désavantage », me dit Hubbard. D’autres, comme l’économiste de gauche Dean Baker évoqué plus haut, sont moins tendres. « Je ne peux pas dire y avoir trouvé beaucoup de choses convaincantes », me dit-il. Nouriel Roubini, le célèbre économiste de l’université de New York (5), est en désaccord avec Conard sur de nombreux points, notamment les bienfaits de l’inégalité, mais admet éprouver un « grand respect intellectuel pour l’acuité de son esprit ». Presque tous les économistes avec qui je me suis entretenu estiment que Conard a beaucoup trop confiance en la capacité du marché à récompenser seulement ceux qui créent de la vraie valeur. Il insiste par exemple sur le fait que même les produits financiers les plus douteux doivent avoir été profitables, sans quoi personne ne les aurait achetés. Si un trader de Wall Street ou un directeur d’entreprise est riche à millions, Conard considère que le processus impitoyable de la sélection économique garantit que son action a profité d’une manière ou d’une autre à la société. Même les partisans ultralibéraux de Romney y trouvent à redire. « Ed [Conard] devrait se montrer davantage préoccupé par les aspects incestueux du capitalisme », me dit Hubbard.

Jeu économique faussé

Unintended Consequences ignore certains des plus importants travaux économiques des dernières décennies, qui ont montré combien le pouvoir et la politique influent sur la croissance. En langage technique, ce domaine est l’étude de la « recherche de rente », mécanisme par lequel des individus ou des entreprises s’enrichissent du fait de leur pouvoir, non de leurs idées. C’est l’un des rares domaines de l’économie dans lesquels la gauche et la droite se réclament des mêmes courants de pensée. En pratique, des personnes très riches et des firmes sont en mesure d’influencer hommes politiques et autorités de contrôle pour obtenir des changements dans les réglementations en apparence insignifiants mais dont ils profiteront. En d’autres termes, ils faussent le jeu. Un exemple classique est le secteur bancaire. Les banques consacrent des moyens considérables à exercer sur le législateur et les autorités de contrôle une pression, explicite ou subtile, et obtiennent in fine que la réglementation serve leurs intérêts.

L’explication que donne Conard de la crise financière ignore de nombreux rapports et analyses montrant que certaines des plus grandes banques du pays ont activement manipulé clients et autorités de réglementation, et, parfois, leurs propres actionnaires pour tirer profit d’opérations risquées et dangereuses (6). Et pour maints économistes, le creusement des inégalités peut avoir des conséquences extrêmement fâcheuses pour l’ensemble de la société. Plutôt que de seulement constituer pour chacun une invitation à prendre des risques potentiellement bénéfiques, l’inégalité peut permettre aux riches de freiner les idées nouvelles.

Une élite fermée

Je n’ai pas cessé de soulever ces questions dans mes discussions avec Conard, mais chaque fois il les a balayées d’un revers de main. « Je ne veux pas parler de la “recherche de rente”, me dit-il. Dans certains pays du tiers monde, on voit un dictateur donner en concession le monopole des télécommunications à son beau-frère. C’est quand même assez difficile de faire ça ici. » J’ai rétorqué que de nombreux économistes voient dans la recherche de rente aux États-Unis un processus beaucoup plus subtil mais non moins destructeur. Si certains sont capables de devenir et de rester riches en contournant les règles, alors les « diplômés en histoire de l’art » pourront se dire n’avoir aucune chance de s’introduire dans une élite fermée par le réseau des relations et les protections.

Peut-être la concentration des richesses inspirera-t-elle une nation d’esprits novateurs capables de résoudre de nombreux problèmes. Mais si l’opinion de beaucoup d’économistes est juste – que la concentration décourage parfois l’innovation –, il y a lieu d’être inquiet. Conard propose des analyses profondes et argumentées sur presque tous les sujets, mais sur celui-ci il nous sert des anecdotes et parle avec ses tripes. Quand il travaillait chez Bain, me dit-il, il a constaté que les entreprises qui réussissent doivent se battre entre elles. Le pouvoir acquis n’est pas un blanc-seing. « Une personne comme moi a-t-elle jamais été écartée d’une opportunité ? – s’exclame-t-il avec une certaine emphase. Si c’est le cas, je ne m’en suis pas rendu compte ! »

J’ai suggéré que les deux vérités ne sont pas exclusives. Les riches peuvent gagner une bonne part de leur richesse grâce au travail acharné, au talent et à la chance. Mais ils peuvent aussi utiliser ensuite leur influence pour devenir encore plus riches. L’un des grands défis politiques et économiques de notre époque est de trouver un équilibre entre la richesse qui profite à la société et celle qui en pervertit le fonctionnement. Bien sûr, il nous faut encourager ceux qui prennent des risques et trouvent des domaines d’innovation productive. Mais il n’est pas dans l’intérêt de la nation de laisser la richesse fausser le processus politique au point d’entraver les idées nouvelles.

Au lendemain d’une de nos dernières conversations, Conard m’a envoyé un courriel résumant son argumentation : fondamentalement, avoir une petite élite immensément riche est bon pour les classes pauvres et moyennes. « De mon point de vue, a-t-il ajouté, ça ne fait pas l’ombre d’un doute. »

Cet article est paru dans le New York Times le 1er mai 2012. Il a été traduit par Philippe Babo. 

La mauvaise conscience mène au mécénat

Selon Ezra Pound, « avec usura, nul homme n’a maison de bonne pierre, chacune taillée puis ajustée, afin que le décor puisse orner la façade ». Par usura, Pound désignait l’usure, le prêt d’argent à intérêt, et pas seulement quand le taux d’intérêt est exorbitant, comme dans l’emploi moderne du mot, mais quel que soit l’intérêt. Il poursuit : « Un tableau n’est plus fait pour durer, pour vivre avec, mais pour se vendre et se vendre vite avec usura, péché contre nature. » Dans les années 1920, Pound en était venu à croire, comme beaucoup le pensent encore, que la banque internationale était une source du mal. Il utilisait le terme italien usura parce que c’est en Italie que tout avait commencé. Aux XIIIe et XIVe siècles, un réseau de crédit fut tissé à travers l’Europe, s’étendant au nord vers Londres, à l’est jusqu’à Constantinople, à l’ouest vers Barcelone et au sud vers Naples et Chypre. Au cœur de cet obscur réseau d’usura se trouvait Florence. Mais à la même époque, et surtout durant le siècle qui suivit, la cité toscane produisit aussi certains exemples de ce que le monde avait fait de mieux en matière de peinture et d’architecture. Jamais on n’avait vu de blocs de pierre mieux taillés puis ajustés, jamais plus superbes paradis n’avaient été peints aux murs des églises. Pound avait tout compris de travers, il faut croire. Usura nous a donné la Renaissance, rien de moins.

L’usure transforme les choses. Avec les taux d’intérêt, l’argent n’est plus un simple métal stable choisi comme moyen d’échange. Projeté à travers le temps, il se multiplie, et ce sans le moindre effort de la part de l’usurier. Tout devient plus fluide. Un homme peut emprunter de l’argent, acheter un métier à tisser, vendre sa laine à un prix élevé, changer de position dans la vie. Un autre peut emprunter de l’argent, acheter la laine du premier, l’envoyer à l’étranger et la vendre à un prix encore plus élevé. Il gravit les échelons de la hiérarchie sociale. Ou bien, s’il n’a pas de chance ou s’il est bête, il est ruiné. Pendant ce temps, l’usurier, le banquier, devient de plus en plus riche. On ne peut même pas savoir à quel point il s’enrichit, parce que l’argent peut être déplacé et caché, et parce que les gains réalisés sur les transactions financières sont difficiles à identifier. Il est vain de compter ses moutons et ses bœufs, ou de mesurer combien de terres il possède. Qui l’obligera à payer la dîme ? Qui l’obligera à payer l’impôt ? Qui le persuadera de prendre soin de son âme alors que sa vie est devenue si intéressante ? Avec l’usure, les choses nous échappent.

Contra naturam ! tonne l’Église. Dans l’Enfer de Dante, les sodomites et les usuriers sont punis au même endroit, dans le troisième fossé du septième cercle, où des cendres incandescentes pleuvent éternellement sur un paysage de sable brûlant. Les sodomites sont forcés d’exister (peut-on parler de vivre ?) dans un mouvement perpétuel. Les usuriers sont condamnés à une immobilité inhumaine, comme lorsqu’ils étudiaient leurs comptes. Seules leurs mains se déplacent de façon rapide et contre nature, comme elles se déplaçaient jadis pour compter les pièces ou écrire des billets qui n’ont aucune valeur dans l’au-delà.

Les autres habitants de ce fossé infernal sont les blasphémateurs ; il est contre nature d’invoquer le nom du Créateur en vain. Aucun de ces trois péchés n’est aujourd’hui considéré comme tel. Si aujourd’hui un homme négocie un emprunt avec un client dans l’après-midi, couche avec son amant dans la soirée, et s’écrie « nom de Dieu ! » quand le réveil le tire du sommeil le lendemain matin, nous n’avons aucun mal à voir en lui un individu tout à fait respectable. En Occident, du moins. Dans un État islamique, ces trois actions sont passibles de châtiment. Car le Coran n’autorise pas plus à prêter de l’argent à intérêt qu’il n’autorise Salman Rushdie à rire de Mahomet, ou deux hommes consentants à coucher ensemble. L’usure fait « copuler » l’argent, disaient les théologiens, citant Aristote. Et cela est contre nature.

Tirage au sort

Si vous avez encore un peu de mal à saisir le concept, vous êtes en bonne compagnie. Alors qu’ils traversent l’Enfer à toute allure, le poète pèlerin de Dante implore Virgile, son guide : « Reviens un peu en arrière, à l’endroit où tu m’as dit que l’usure offense la bonté de Dieu, et dénoue pour moi ce nœud. » Il ne comprend pas bien. Résumant saint Thomas d’Aquin, Virgile explique que « le cours de la Nature est dicté par l’intellect céleste » et que « le travail humain, autant que possible, suit la nature, comme l’élève suit son maître, de sorte qu’il est le petit-fils de Dieu, pour ainsi dire ». Bref, Dieu crée le travail pour compléter la nature de l’homme. En refusant le travail – en s’enrichissant sans remuer le petit doigt –, l’usurier rejette la nature, rejette ce que Dieu a choisi pour lui, insulte le petit-fils de Dieu.

Il est donc essentiel de se représenter un esprit pour qui les codes moraux sont fondés non sur le bien-être du prochain – il n’est ici pas question des pauvres – mais sur la métaphysique. Pour mesurer la distance qui nous sépare de l’homme du XIVe siècle, il suffit peut-être d’envisager la distance entre l’idée que prêter à intérêt, même faible, est toujours un péché parce que c’est contre nature, et celle, moderne, que les taux d’intérêt sont tout à fait normaux – mais iniques s’ils sont élevés au point de précipiter un pays du tiers monde dans la pauvreté. Cela dit, et si l’on admet la bonne foi de Dante et de Thomas d’Aquin, la violence même de l’hostilité de l’Église envers l’usure rend difficile à croire qu’il n’y avait pas là un enjeu très fort, et bien terrestre, pour les prêtres et pour le pape. Après tout, dans le monde médiéval, le « travail » signifiait que le statut social de chacun – meunier, chevalier, boucher, paysan – était largement fixé à la naissance. Refuser son statut, c’était refuser l’ordre fixé de la société, auquel l’Église tenait tant, c’était pousser le monde dans le chaos.

Côme de Médicis est un de ces hommes qui s’élevèrent incontestablement au-dessus de leur statut, et il allait en offrir un encore plus élevé à ses enfants et petits-enfants. Son propre père, Giovanni di Bicci de’ Medici, qui avait fondé en 1397 la banque familiale, l’avait mis en garde contre les risques de la spéculation politique. Au XIIIe siècle, les Florentins avaient chassé l’antique aristocratie et introduit un gouvernement de neuf hommes désignés par tirage au sort parmi les plus riches propriétaires. Et le gouvernement était renouvelé tous les deux mois. Ainsi, tous les gens importants pouvaient goûter au pouvoir, mais brièvement, afin que personne ne le détienne de façon permanente. Ce système était aussi irréalisable qu’idéaliste. Les riches commencèrent à utiliser leur argent pour biaiser le tirage au sort afin de s’assurer que les noms qu’ils souhaitaient accèdent au gouvernement. Des groupes de partisans se formèrent autour d’eux. Des conflits politiques éclatèrent. Et, en 1433, Côme fut arrêté pour trahison. Il avait tenté de s’élever au-dessus de sa position, en achetant l’appui d’habitants de tous les quartiers de la ville, probablement dans l’espoir de prendre en main les destinées de la cité.

Grâce aux possibilités de corruption qu’entraîne une immense fortune, Côme échappa à la potence et s’en tira avec une condamnation à l’exil. Un an après, quand le banquier fut invité à revenir par un gouvernement qui lui était favorable et qui avait grand besoin d’argent, il entreprit de veiller à ce qu’à l’avenir les ministres tirés au sort soient toujours ses amis. Il abolit une ou deux lois qui rendaient difficiles certains types de prêt à intérêt, et il promut des membres des classes inférieures qui lui seraient fidèles contre d’autres membres de l’oligarchie dirigeante de la ville. L’usure éleva non seulement Côme au-dessus de sa position, mais aussi d’autres avec lui. C’était une révolution sociale en puissance.

Le banquier n’ignorait pourtant pas tout sentiment de culpabilité. Ayant « accumulé un certain poids sur sa conscience, comme la plupart des hommes qui gouvernent des États et qui entendent occuper le devant de la scène », nous dit son premier biographe, Vespasiano da Bisticci, Côme consulta un client de sa banque, le pape Eugène IV, pour savoir comment Dieu pourrait « avoir pitié de lui et le laisser continuer à jouir de ses biens temporels ». Consacrez 10 000 florins à la restauration du monastère de San Marco, répondit le pape. Ce fut la première d’une longue et très généreuse série de rénovations, ainsi que d’investissements dans l’art religieux. Fait intéressant, Côme s’assurait toujours que les ecclésiastiques auxquels il donnait étaient les plus purs et les plus pauvres, ceux dont les prières auraient une valeur au ciel. Et il s’assurait que ces humbles ascètes acceptent d’opulentes peintures multicolores parmi lesquelles un Florentin aisé se sentirait à l’aise : les trois mages étaient un sujet favori, avec leurs riches cadeaux et leurs splendides habits, mais le Jugement dernier était exclu. En échange de ses dons généreux, Côme se vit accorder une bulle papale l’absolvant de tous ses péchés, bulle dont il fit graver le texte dans la pierre à San Marco. « Je ne pourrai jamais donner assez à Dieu pour l’inscrire comme débiteur dans mes livres de comptes », remarqua humblement le banquier à propos de ses largesses. C’était pourtant le type de relation qu’il aurait préféré, de toute évidence. De son côté, tout en condamnant l’usure et en en redoutant les conséquences politiques et sociales, l’Église devint riche grâce au besoin qu’avait l’usurier d’acheter pardon et respectabilité.

Contrôler Florence ne suffisait pas à Côme pour qu’il soit sûr de jouir de sa fortune, et investir dans l’art religieux ne suffisait pas à garantir la paix de son esprit. Car l’Italie était dans la tourmente et Florence constamment menacée. « Ici l’on ne trouve point de trace de cet amour, de ce respect qui faisait la force des princes légitimes de l’Occident, écrit le grand historien suisse Jacob Burckhardt ; le souverain italien a, tout au plus, une sorte de popularité qui se borne à sa capitale ; ce qu’il lui faut pour réussir, c’est le talent, la prudence, le calcul (1). » Mais qu’étaient le talent et le calcul sans liquidités ? L’usurier, le banquier, est plus dangereux, plus puissant, quand les structures traditionnelles de la société se sont effondrées. Plus rien ne fait obstacle au progrès de l’argent. Rien n’est désormais plus solide ou plus fiable que le florin d’or de Florence, sur lequel, à l’encontre des hiérarchies anciennes, n’est gravé aucun profil de souverain, mais seulement le nom Florentia d’un côté et le lis, emblème de la cité, de l’autre. Sans roi sur ses pièces, le banquier est plus ou moins obligé d’être lui-même faiseur de rois. Soit il finance tel ou tel camp, soit il est pillé par eux. Soit il contrôle le système fiscal, soit il est mis sur la paille à force d’impôts. Bien entendu, la littérature de l’époque était remplie d’attaques contre la « plèbe de basse extraction qui surgit des profondeurs pour s’élever à un haut degré de prospérité ». Pouvait-on imaginer individus plus vulgaires, malfaisants et orgueilleux ? Un jour qu’il était d’humeur sarcastique, Côme de Médicis formula cette remarque : « Quelques aunes de tissu rouge, et vous avez votre gentilhomme. »

Aller au ciel

Avec de l’argent, vous pouvez changer de position sociale, vous pouvez avoir des femmes et aller au ciel. Cette contradiction irrigue une bonne part de l’activité mentale en Occident. Nous aimons l’argent et ce que nous le croyons capable de faire et d’acheter ; et en même temps, nous sommes hantés par une peur vieille comme Achille : il doit bien exister une valeur qu’on ne peut ni vendre ni acheter, une valeur qui soit au-delà de l’échange. Ah, mais s’il vous plaît, pas une valeur qui nous dise que l’argent est entièrement mauvais, ou que la peste qui m’a enlevé mon enfant est un châtiment divin pour mes transactions financières. Voilà la conscience divisée du banquier des XIVe et XVe siècles, voilà la contradiction qui, avec les années, encouragera à cultiver des valeurs non monétaires moins perturbantes et moins moralement exigeantes, dans la philosophie, l’esthétique et l’amour.

Le véritable scandale de l’argent, et de l’usure en particulier, disions-nous, tient au non-respect des hiérarchies traditionnelles. Un simple artisan peut faire fortune et se pavaner en habit écarlate. L’ordre féodal s’écroule. Mais, on le sait bien, l’argent une fois gagné cherche ce qui, censément, ne peut être acheté. La première génération se contente peut-être d’avoir acquis la richesse matérielle, mais la deuxième aspire à une distinction qui n’est pas fondée sur l’argent, une distinction que seule la naissance pouvait jadis conférer. À la fin, l’individu – même le plus riche – résiste à l’idée que sa valeur doive être quantifiée en termes financiers, surtout si ce n’est pas lui qui a acquis sa fortune. Nous en revenons donc à la conviction d’Achille lorsqu’il refusa d’accepter de l’argent en échange de sa compagne Briséis, à l’idée qu’un être humain unique n’a pas de prix… Et en arrivons à la source même de tout snobisme : je veux me distinguer, mais comment ?

Une bonne éducation est un point de départ. L’argent l’achète, et elle fait naître une valeur qui va au-delà de l’argent. L’art produit la même alchimie. Quand on lui fit visiter les trésors artistiques du Palazzo Medici, Galeazzo Sforza fit ce commentaire étonné : « L’argent seul ne pourrait rivaliser avec ce qui a été accompli ici (2). »Pourtant, tout avait été acheté avec de l’argent. Par une ironie du sort, la culpabilité qui avait inspiré le geste de pénitence consistant à commander des œuvres d’art sacré finit par ouvrir la voie à une nouvelle forme de distinction sociale, fondée sur le style et le goût plutôt que sur l’argent. Alors seulement la culpabilité pouvait être oubliée.

Quelle était la bonne éducation pour un riche banquier ? Giovanni di Bicci n’avait fait que suivre la mode lorsque, à la fin du XIVe siècle, il avait donné à Côme des précepteurs humanistes. Nourri de Cicéron, le jeune homme fut séduit par l’idéal du noble souverain. Il voulut devenir un tel homme. Avec son système de tirage au sort, la constitution florentine interdisait ces ambitions, mais elle était si faible qu’elle invitait discrètement les riches à dépenser leur argent pour accéder à une forme de pouvoir ambiguë et dissimulée.

Ersatz d’aristocratie

Florence avait dépouillé ses nobles féodaux de leurs privilèges et ne souhaitait pas un retour au passé. D’un autre côté, l’éducation coûteuse que Côme donnait à ses enfants alimentait les ambitions aristocratiques. Leur vie commençait à ressembler à celle des nobles. Était-il possible, durent-ils commencer à se demander, d’inventer une aristocratie, une version nouvelle et plus sophistiquée du brutal droit de naissance ; non pas s’emparer du pouvoir par la force, mais créer, en deux ou trois générations riches et instruites, un nouveau privilège héréditaire ?

L’avenir de l’Europe pour les siècles à venir allait dépendre de la réponse à cette question. Et, bien entendu, la réponse est non. L’argent et la culture n’équivalent pas au droit divin de transmettre le pouvoir politique à ses héritiers. Et cependant… suffisamment éclairé, avec l’appui d’une propagande efficace, par le biais d’innombrables unions avec des personnes animées de prétentions similaires, ou reconnues comme royales, le monde se laisserait peut-être convaincre par une parodie coûteuse, par un ersatz d’aristocratie, surtout si, en fin de compte et malgré toutes les preuves du contraire, les gens jouissant des privilèges étaient toujours prêts à se déclarer citoyens ordinaires.

À la fin du XVe siècle, Laurent le Magnifique, petit-fils de Côme, offre un exemple d’un élément clé du processus par lequel l’usurier du XIVe siècle se transforma en ersatz d’aristocrate : l’essor du platonisme. Sous la protection de Côme – qui lui fournit une maison et un salaire – Marsile Ficin traduisit en latin l’intégralité des œuvres de Platon, dans les années 1460. Pour la première fois, ces textes paraissaient dans une forme que l’Occident chrétien pouvait lire. Avant de devenir prêtre, Ficin ajouta son propre apport crucial au platonisme chrétien : il décida que l’âme humaine était le « centre de la nature », le lien situé entre les deux extrémités de la hiérarchie platonicienne de la réalité qui plaçait la matière inanimée en bas et un monde de formes idéales au sommet. Par l’amour et l’intelligence, l’âme humaine tend naturellement vers le haut et s’éloigne de ce qui est terrestre et bas, à travers la hiérarchie jusqu’à Dieu, lumière pure de l’éternité parfaite.

L’art est du bon côté

Discutées par les meilleurs esprits de Florence qui célébraient l’anniversaire de Platon tous les 7 novembre à la Villa Médicis de Careggi, ces idées venaient exactement au bon moment pour le processus de transformation sociale dans lequel les Médicis étaient impliqués. Elles donnaient un sens nouveau à la poésie d’amour courtois (l’esprit passant de l’amour profane à l’amour divin), et permettaient désormais de percevoir toute instruction, tout raffinement, tout accomplissement intellectuel comme essentiellement moral, à l’intérieur d’un processus d’effort vers le Divin. Certaines activités laïques pouvaient être conçues comme participant du sacré, ou du moins comme tournées vers le sacré. Rien de bon (et cela sous-entend dangereusement que nous savons d’instinct ce qui est bon) ne se trouvait hors du cadre chrétien ; l’art et la poésie n’ont donc plus besoin d’aborder exclusivement des sujets chrétiens, parce que la beauté même est proche de la divinité et que l’âme humaine tend naturellement vers elle. Dans cette version nouvelle et optimiste du platonisme, la créativité, qui vient de Dieu, n’est pas refusée à l’homme, mais rares sont ceux qui y parviennent. Quand ils l’atteignent, elle est fondamentalement bonne. Aujourd’hui encore, beaucoup estiment que l’art est nécessairement du bon côté et ne demandent pas quelle banque le soutient. Financé par les Médicis, Botticelli peut à présent employer le même séduisant modèle pour une Madone ou pour une Vénus. Il peut laisser à la dame ses habits, il peut la dévêtir. Quoi qu’il en soit, il y aura élévation spirituelle de l’esprit. Le geste de repentir implicite dans presque tout le mécénat de Côme peut être oublié allégrement et sans risque. L’art est toujours sacré. Le riche banquier a trouvé un moyen de revendiquer une distinction qui n’est pas simplement financière, et sans confesser un péché humiliant. Le repentir s’est métamorphosé en bon goût.

Si l’on creuse un peu plus dans ce qui n’était pas explicitement formulé, ni peut-être même consciemment énoncé, voilà ce qui perce malgré tout : le processus par lequel on s’élevait, par lequel on devenait un aristocrate raffiné, instruit et artiste, n’était plus un méfait consistant à vouloir quitter son statut au sein de l’ordre médiéval. Au contraire, c’était le signe de votre aspiration au Divin. Il y avait là quelque chose d’attirant et d’apaisant. C’est ce qui poussa Laurent à financer toute une gamme d’extravagants projets artistiques publics, surtout laïques, qui étaient à la fois beaux et politiquement judicieux, puisqu’ils amélioraient l’image de la ville et la sienne. Un souverain qui soutient les arts et qui, en tant que poète, crée lui-même de la beauté ne peut être un mauvais souverain. Un souverain qui emploie un peintre comme Botticelli pour créer des étendards festifs et des chars de carnaval ne sera pas mal vu de la postérité. Et le bon citoyen, le bon chrétien, doit être platonicien parce que seul le platonicien apprécie cette recherche du beau et du bien, participe à cette esthétisation de la vie publique. S’il n’était pas platonicien, notre citoyen philistin pourrait simplement se mettre à compter les florins et formuler des remarques narquoises sur l’opportunisme politique.

Tension morale

Cela nous amène au principal inconvénient de ces idées enthousiasmantes : elles n’avaient pas grand-chose à dire au sujet de l’argent gagné et du prix des choses. La contradiction sous-jacente est ici bien différente du dilemme de Côme : comment conduire mon âme au ciel tout en amassant une fortune par des pratiques bancaires censément pécheresses ? Le problème est que si la richesse est en fait plus importante que jamais – sans elle, comment obtenir que les meilleurs artistes peignent pour vous, comment trouver les meilleurs précepteurs pour vos enfants, une traduction correcte de Platon ou de quoi organiser une grande fête pour l’anniversaire d’un philosophe mort ? –, le processus d’acquisition de la fortune est passé sous silence comme une chose vile, située au niveau le plus bas de la hiérarchie platonicienne, et dont l’âme noble préférerait se dépouiller dans sa lutte pour se libérer de la matière.

De ce point de vue, les complications de la comptabilité, les subtilités techniques par lesquelles le péché d’usure peut être évité ne sont plus des questions qu’on peut aborder avec plaisir, comme Côme les abordait assurément (Côme disait qu’il aurait été banquier même si l’on avait pu gagner de l’argent d’un coup de baguette magique). Non, l’homme cultivé, petit-fils du banquier, veut désormais manier toutes les baguettes dont il dispose et se débarrasser dès que possible du problème des revenus : en prêtant de l’argent au duc de Milan avec le taux d’intérêt le plus élevé possible, par exemple ; en obtenant la concession pour collecter les droits de douane dans les principaux ports importateurs ; ou, plus spectaculaire, dans le cas de la banque Médicis, en tentant d’établir un monopole sur l’exploitation et le commerce de l’alun, minéral essentiel au commerce lainier et donc l’une des matières premières les plus précieuses à l’époque.

Tous ces ambitieux projets furent autant d’échecs. L’immense fortune bâtie par Côme dans la première moitié du XVe siècle fut gaspillée durant la seconde moitié, au point que Laurent dut souvent détourner les fonds publics pour maintenir l’entreprise à flot. Plutôt qu’un banquier conquérant le pouvoir politique, c’était désormais un homme politique qui plongeait les mains dans les coffres publics. Mais les autres banques florentines connurent également le déclin. Cette nouvelle génération d’hommes ne s’intéressait plus à l’argent, sauf pour le dépenser. Et puisque dépenser, contrairement à l’usure ou au désir de s’élever au-dessus de sa position, n’était pas un péché, c’en était fini de toute la tension morale qui avait animé Côme et rendu ses commandes d’art religieux si fascinantes et ambiguës dans leur dévotion authentique et leur volonté simultanée de légitimer la fortune et de l’étaler. La haute Renaissance arriva exactement au moment où l’usure était le plus perçue comme pécheresse, mais aussi où elle était pratiquée avec le plus de vigueur et d’angoisse. Après quoi Michel-Ange fit advenir le maniérisme et la magnificence monumentale caractéristique des dynasties postérieures des orgueilleux Médicis, qui se déclaraient ducs – et même grands-ducs – plutôt que banquiers ; ces hommes comprenaient l’art avant tout comme un instrument de propagande et s’efforçaient par tous les moyens de faire oublier que leur pouvoir était né dans l’esprit de deux ou trois ancêtres malins qui avaient su faire copuler l’argent malgré la prohibition de l’Église.

Cet article est paru dans la revue Lapham’s Quarterly au printemps 2008. Il est tiré de Medici Money: Banking, Metaphysics and Art in Fifteenth-Century Florence, de Tim Parks, Norton, 2006, et a été traduit par Laurent Bury. 

Ils pourraient sauver le monde

Que vaut une vie humaine ? On peut hésiter à mettre une étiquette avec un prix. Si nous avions vraiment à le faire, la plupart d’entre nous parleraient en millions. En accord avec les fondements de notre démocratie et notre croyance maintes fois professée en la dignité de l’être humain, nous pensons aussi que tous les hommes sont nés égaux et jugeons que les différences de sexe, d’ethnicité, de nationalité et de lieu de résidence ne modifient pas la valeur de la vie humaine.

Il n’est pas sans intérêt de se demander si nos actes sont en conformité avec ces deux convictions – que la vie humaine, s’il faut l’évaluer, vaut des millions, et que les facteurs évoqués ci-dessus n’en modifient pas la valeur.

Bill Gates, le fondateur de Microsoft, raconte que cet idéal d’une valeur unique de la vie humaine se vit ébranlé quand il lut un article sur les maladies dans le tiers monde et découvrit qu’un demi-million d’enfants meurent chaque année d’un rotavirus, principale cause de la diarrhée sévère chez les enfants. Il n’avait jamais entendu parler des rotavirus. « Comment se fait-il que je n’aie jamais entendu parler d’une chose qui tue un demi-million d’enfants par an ? » se demanda-t-il. Il apprit que dans le tiers monde des millions d’enfants meurent de maladies qui ont été éliminées ou à peu près complètement éliminées ailleurs. Il en fut choqué. Il aurait imaginé que, puisqu’il existe des vaccins et des traitements propres à sauver des vies, les États feraient tout pour les acheminer vers ceux qui en ont besoin. Comme Gates le dit en 2005 devant l’assemblée de l’OMS à Genève, lui et son épouse Melinda « avaient été obligés d’arriver à la conclusion brutale que, dans le monde actuel, il y a des vies qui valent d’être sauvées et d’autres non ».

Le discours de Gates à l’OMS s’achevait sur une note optimiste, avec l’espoir que d’ici dix ans « les gens finiront par accepter que la mort d’un enfant dans le tiers monde est aussi tragique que celle d’un enfant dans le monde riche ». La croyance dans la valeur égale de toute vie humaine est aussi affichée sur le site Web de la Fondation Bill and Melinda Gates.

Nous sommes bien loin d’agir en conformité avec cette croyance. Dans ce monde où plus d’un milliard de gens vivent à un niveau de confort sans précédent, un milliard d’autres luttent pour survivre avec un pouvoir d’achat équivalent à moins d’un dollar par jour. La plupart des plus pauvres souffrent de malnutrition, n’ont pas accès à de l’eau potable de qualité ni même aux services de soins les plus élémentaires et ne peuvent envoyer leurs enfants à l’école. Selon l’Unicef, plus de dix millions d’enfants meurent chaque année – environ 30 000 par jour – de causes évitables, liées à la pauvreté.

En 2006 Warren Buffett a fait un geste significatif pour réduire cette mortalité en s’engageant à donner 31 milliards de dollars à la Fondation Gates et 6 autres milliards à d’autres fondations. Cet engagement, joint aux quelque 30 milliards de dollars donnés par Bill et Melinda Gates à leur fondation, fait de la première décennie du XXIe siècle « l’âge d’or de la philanthropie ». En dollars corrigés de l’inflation, Buffett s’est engagé à donner plus du double du total de ce qu’ont donné leur vie durant deux des plus grands géants de la philanthropie dans le passé, Andrew Carnegie et John D. Rockefeller. Les dons de Bill et Melinda Gates ne viennent pas loin derrière.

Cette manne servira principalement à réduire la pauvreté et le taux de maladie et de mort prématurée dans le tiers monde. D’après le Forum mondial pour la recherche en santé (1), moins de 10 % des dépenses de recherche mondiale en santé sont consacrées à combattre les conditions responsables de 90 % des décès dus à des maladies. Dans le passé, les maladies qui n’affectent que les pauvres n’ont pas présenté d’intérêt pour les compagnies pharmaceutiques, parce que les pauvres n’ont pas d’argent pour acheter leurs produits. L’Alliance globale pour les vaccins et l’immunisation (GAVI), puissamment soutenue par la Fondation Gates, cherche à changer cela en garantissant d’acheter des millions de doses de futurs vaccins pouvant prévenir des maladies comme le paludisme. GAVI a aussi aidé les pays pauvres à immuniser les gens avec les vaccins existants : 99 millions d’enfants en ont bénéficié. En faisant cela, GAVI assure avoir empêché 1,7 million de décès prévisibles.

La philanthropie à une telle échelle pose de nombreuses questions éthiques. Pourquoi ceux qui donnent le font-ils ? Est-ce que cela sert à quelque chose ? Devons-nous les féliciter d’en faire autant ou regretter qu’ils n’en fassent pas plus ? Dans quelle mesure le jugement que nous portons sur leur action reflète-t-il notre propre façon de vivre ?

Un exemple à suivre ?

Commençons par la question des motifs. Certains d’entre nous se plaisent à penser que les riches ont le sommeil troublé par la brutalité avec laquelle ils ont écarté des concurrents, licencié des employés, fermé des usines et en général agi pour acquérir leur richesse. Quand les riches donnent leur argent, on peut toujours dire qu’ils le font pour soulager leur conscience ou soigner leur publicité. David Kirkpatrick, un journaliste chevronné du magazine Fortune, a ainsi suggéré que l’engagement de Bill Gates dans la philanthropie était lié aux problèmes de la législation antitrust que Microsoft affrontait aux États-Unis et en Europe. Gates avait-il pour objectif, conscient ou non, d’essayer d’améliorer son image et celle de sa société ?

Ce genre d’accusation en dit plus sur les attaquants que sur les attaqués. Donner d’énormes sommes d’argent, plutôt que de les consacrer à la publicité ou au développement de nouveaux produits, n’est pas une bonne stratégie d’enrichissement personnel. Voir des gens donner une grosse part de leur fortune ou de leur temps pour aider autrui nous invite à nous interroger sur notre propre conduite. Devrions-nous suivre leur exemple, à notre modeste échelle ? Mais si les riches ne donnent leur argent que pour améliorer leur image, ou pour se racheter de fautes passées (des types de faute très différents de ceux que nous avons pu commettre), alors ce qu’ils font n’a pas de raison d’interpeller notre propre conduite, et cela nous arrange.

On raconte une histoire fameuse sur Thomas Hobbes, le philosophe anglais du XVIIe siècle, pour qui nous agissons toujours dans le sens de nos intérêts. Le voyant donner l’aumône à un mendiant, un religieux lui demanda s’il pouvait l’avoir fait sans avoir en tête le commandement du Christ. Si, répondit Hobbes, car la condition misérable de ce vieil homme lui faisait de la peine, et que lui donner de quoi soulager un peu sa misère diminuait sa peine. Cette réplique réconcilie la charité de Hobbes avec sa théorie égoïste des motivations humaines, mais au prix de vider l’égoïsme d’une bonne partie de sa substance. Si les égoïstes souffrent quand ils voient un étranger dans la détresse, ils sont autant capables de charité qu’un altruiste.

Sens du devoir

Les disciples du philosophe allemand du XVIIIe Emmanuel Kant ne seraient pas d’accord. Ils pensent qu’une action n’a de valeur morale que si elle est faite en vertu d’un sens du devoir. À leurs yeux, faire quelque chose simplement parce que cela vous fait plaisir, ou que cela vous plaît d’en voir les effets, est sans valeur morale. Parce que si vous n’aviez pas éprouvé de plaisir en le faisant, vous ne l’auriez pas fait ; or vous n’êtes pas responsable de ce que vous aimez ou n’aimez pas faire, alors que vous êtes responsable d’obéir ou non aux exigences du devoir.

Certains philanthropes sont peut-être motivés par un sens du devoir. Outre la valeur égale attribuée à toute vie humaine, une autre « valeur simple » inspire le travail de la Fondation Gates. Son site Web dit : « À ceux à qui beaucoup a été donné, il sera beaucoup demandé. » Les très riches ont le devoir d’employer leur richesse à d’autres fins que leur propre intérêt. Mais si ces questions de motivation peuvent nous servir à évaluer le tempérament d’un Gates ou d’un Buffett, elles passent au second plan quand nous considérons les effets de leur action. Les parents dont les enfants risquent de mourir d’un rotavirus se préoccupent plus de l’aide qui va sauver leurs enfants que des motivations de ceux qui la rendent possible.

Ni Gates ni Buffett ne semblent motivés par la possibilité de se voir récompenser au paradis pour leurs bienfaits sur terre. Gates a dit à un journaliste de Time : « Le dimanche matin, je peux faire beaucoup plus » que d’aller à l’église. Si l’on ajoute Andrew Carnegie, célèbre libre-penseur, l’agnosticisme ou l’athéisme est donc le fait de trois des quatre plus grands philanthropes de l’histoire des États-Unis. John D. Rockefeller est l’exception. Dans un pays où 96 % de la population dit croire en un être suprême, c’est frappant. Cela veut dire qu’en un sens Gates et Buffett témoignent dans leur action philanthropique d’un moindre intérêt pour eux-mêmes qu’une Mère Teresa, une catholique pieuse qui croyait à la récompense et au châtiment dans l’au-delà.

Plus importante que la question de la motivation est celle de savoir s’il y a une obligation pour les riches de donner et, si oui, combien. Voici quelques années, un chauffeur de taxi noir de Washington qui me conduisait à la Banque inter­américaine du développement me demanda si je travaillais pour la banque. Je lui répondis non, que j’intervenais dans un colloque sur le développement et l’aide. Il supposa que j’étais un économiste. Quand je lui dis non, que j’étais philosophe de formation, il me demanda si je pensais que les États-Unis devaient donner de l’aide au tiers monde. Je lui répondis oui, à quoi il objecta que l’État n’avait pas à prendre l’argent des citoyens pour le donner à d’autres. C’était du vol, à ses yeux. Quand je lui demandai s’il pensait que les riches devaient volontairement donner aux pauvres une partie de ce qu’ils ont gagné, il répondit que si quelqu’un a gagné de l’argent par son travail, on n’a pas à lui dicter quoi en faire.

Nous étions arrivés. Si la course avait continué, j’aurais pu essayer de le convaincre qu’on ne peut gagner beaucoup d’argent que si l’environnement social est favorable. J’aurais pu citer Warren Buffett admettant que la société est la cause d’une bonne partie de sa fortune. « Si vous me plantez au milieu du Bangladesh ou du Pérou, a-t-il dit, vous verrez ce que mon talent est capable de produire sur un terreau défavorable. » Le prix Nobel Herbert Simon, économiste et sociologue, estimait que le « capital social » est responsable d’au moins 90 % de ce que les gens gagnent dans des sociétés riches comme les États-Unis ou l’Europe du Nord-Ouest. Par « capital social », Herbert Simon entendait non seulement les ressources naturelles mais, plus important, la technologie et les savoir-faire organisationnels de la communauté, ainsi que la présence d’une bonne gouvernance. Telles sont les fondations sur lesquelles les gens peuvent s’enrichir. « D’un point de vue moral, ajoutait Simon, on pourrait plaider pour un impôt de 90 % sur tous les revenus. » Bien sûr Simon ne proposait pas réellement un impôt aussi lourd. C’était une façon de démolir l’argument selon lequel les riches ont droit à conserver leur richesse parce qu’elle résulte de leur travail. Si Simon a raison, le travail n’est que pour 10 % dans la production de la richesse.

De toute façon, même si nous admettions que chaque dollar gagné est mérité, cela ne répondrait pas à la question de savoir ce que les très riches doivent faire de leur argent. On pourrait dire qu’ils ont le droit de le dépenser en fêtes luxueuses, en jets privés et en yachts, et pourquoi pas de le jeter dans les toilettes. Mais cela n’empêcherait pas de penser qu’il est mal de se livrer à ces activités pendant que d’autres meurent de faim. Dans un article que j’ai rédigé voici plus de trois décennies, à l’occasion d’une urgence humanitaire dans l’actuel Bangladesh, j’ai utilisé l’exemple de quelqu’un qui marche le long d’un étang peu profond, dans lequel un enfant est tombé et menace de se noyer. Même si nous ne sommes pour rien dans le fait que l’enfant est tombé dans l’étang, presque tout le monde s’accorde à penser que si nous pouvons sauver l’enfant sans inconvénient grave pour nous, nous devons le faire. Toute autre conduite serait qualifiée d’insensible, indécente, en un mot, fautive. Le fait qu’en sauvant l’enfant je risque par exemple de bousiller une nouvelle paire de chaussures n’est pas une bonne raison de le laisser se noyer. De même, si pour le coût d’une paire de chaussures nous pouvons contribuer à un programme sanitaire dans un pays pauvre qui offre de bonnes chances de sauver la vie d’un enfant, nous devons le faire.

Le vol des pauvres

Il se pourrait cependant que notre obligation d’aider les pauvres soit encore plus forte que cet exemple ne le suggère, parce que nous sommes moins innocents que le passant qui voit un enfant se noyer mais n’est pour rien dans le fait qu’il soit tombé dans l’étang. Thomas Pogge, philosophe à l’université Columbia, estime qu’au moins une part de notre richesse est acquise aux dépens des pauvres (2). Il ne se fonde pas seulement sur la critique habituelle des barrières douanières érigées par l’Europe et les États-Unis contre les importations agricoles des pays pauvres, mais aussi sur des aspects moins familiers de notre commerce avec ces pays. Il souligne que les multinationales font des affaires avec n’importe quel gouvernement, quelle que soit la façon dont il a accédé au pouvoir. Cela représente une énorme incitation financière pour ceux qui cherchent à renverser un gouvernement. Les rebelles qui réussissent se voient récompensés en vendant le pétrole, les minerais et le bois de leur pays. En faisant affaire avec les dictateurs corrompus des pays pauvres, soutient Pogge, une multinationale ne se conduit pas mieux moralement qu’une personne achetant des biens volés en le sachant – avec cette différence que l’ordre légal et politique international ne considère pas ce type d’entreprise comme un criminel en possession de biens volés mais comme le propriétaire légal des biens qu’il a achetés. Cette situation bénéficie aux nations industrialisées, car elle nous permet d’obtenir les matières premières dont nous avons besoin pour maintenir notre prospérité ; mais c’est un désastre pour les pays en développement bénéficiant de réserves naturelles, car cela transforme une richesse qui devrait leur bénéficier en une malédiction, les entraînant dans un cercle vicieux de coups d’État, de guerres civiles et de corruption.

Vues sous cet angle, nos obligations à l’égard des pauvres ne consistent pas seulement à venir en aide à des étrangers mais à compenser les dommages que nous leur avons infligés et que nous continuons de leur infliger. On pourrait objecter que nous ne leur devons aucune compensation, parce qu’en réalité notre richesse leur bénéficie. Vivre dans le luxe, entend-on, fournit des emplois, et la richesse se propage vers le bas, servant mieux les pauvres que toute forme d’aide. Mais les riches des pays industrialisés n’achètent quasiment rien de ce qui est fabriqué par les très pauvres. Au cours des vingt dernières années, l’expansion du commerce international a aidé beaucoup de pauvres à sortir de la pauvreté, mais elle n’a pas bénéficié aux 10 % les plus pauvres de la population mondiale. Une fraction des extrêmement pauvres, dont la plupart vivent en Afrique subsaharienne, n’a rien à vendre qui intéresse les riches, tandis que d’autres manquent des infrastructures qui leur permettraient d’acheminer leurs marchandises jusqu’au marché. Même s’ils parviennent à les acheminer jusqu’à un port, les subventions européennes et américaines font que souvent ils ne peuvent pas les vendre, bien que leur coût de production soit inférieur (ainsi des producteurs de coton d’Afrique de l’Ouest, confrontés aux producteurs américains, beaucoup plus riches et puissants).

Aide intéressée

On pourrait raisonnablement soutenir que le remède devrait venir de l’État, pas de la philanthropie. Quand l’aide vient de l’État, tout citoyen imposable contribue pour sa part, les plus riches contribuant le plus. Même si l’on applaudit à l’action d’un Gates ou du Buffett, on peut aussi être troublé par un système qui laisse le sort de millions de gens suspendu aux décisions de deux ou trois personnes privées. Mais le montant de l’aide extérieure américaine est de 22 centimes pour 100 dollars de PNB, soit autant, relativement, que l’aide fournie par le Portugal et la moitié de l’effort britannique. Pire, la majeure partie de cette aide va servir les intérêts stratégiques américains. Ainsi l’Irak est de loin de principal bénéficiaire de l’aide américaine actuelle, et l’Égypte, la Jordanie, le Pakistan et l’Afghanistan figurent dans les dix premiers. Moins du quart de l’aide officielle américaine – à peine cinq centimes pour 100 dollars de PNB – va aux nations les plus pauvres (3).

Le tableau s’améliore si l’on ajoute l’aide philanthropique privée, parce que les Américains donnent plus à titre privé que les citoyens de tout autre pays ou presque. Mais même si l’on en tient compte, des pays comme la Norvège, le Danemark, la Suède et les Pays-Bas, eu égard à leur économie, donnent trois ou quatre fois plus d’aide que les États-Unis – et en proportion beaucoup plus aux nations les plus pauvres. En l’état actuel des choses, l’argument que l’État peut se substituer à la philanthropie ne tient pas la route en ce qui concerne les États-Unis. Si d’ailleurs l’aide publique américaine devenait quantitativement et qualitativement comparable à celles des pays d’Europe du Nord, la philanthropie garderait son mot à dire. Les donateurs privés ne sont pas contraints par les considérations diplomatiques ou le désir de modifier des votes à l’ONU, ils peuvent plus facilement éviter de négocier avec des États corrompus ou gaspilleurs, ils ont un accès direct au terrain et peuvent travailler avec les villageois et les associations locales.

L’aide a toujours eu ses critiques

Les philanthropes ne sont pas non plus dépendants des lobbyistes. Des milliards de dollars de l’aide américaine sont liés à l’exportation de marchandises américaines. Le blé destiné à l’Afrique doit être planté aux États-Unis, alors que selon les experts cela contribue à déprimer les marchés africains locaux, diminuant la motivation des fermiers. Des centaines de millions de préservatifs destinés à contrôler l’épidémie de sida en Afrique et ailleurs dans le monde doivent avoir été fabriqués aux États-Unis alors qu’ils coûtent deux fois plus cher que des produits similaires fabriqués en Asie : une décision certainement coûteuse en vies humaines.

Et les philanthropes sont libres de s’engager là où les États hésitent à s’aventurer. Par l’entremise d’une fondation qui porte le nom de son épouse, Susan Thomson Buffett, Warren Buffett a soutenu le planning familial et les organisations soutenant le droit à l’avortement. Dans un autre domaine, il a consacré 50 millions de dollars à aider l’Agence internationale de l’énergie atomique à établir une « banque de combustible » pour alimenter les pays qui honorent leurs engagements de non-prolifération. Discutée des années durant, l’idée est largement considérée comme un moyen efficace de décourager des États de construire leurs propres usines de fabrication de combustible, lesquelles risquent d’être détournées à des fins militaires. Selon Buffett, c’est un « investissement pour un monde plus sûr ». Voilà un domaine où aucun État n’a pris l’initiative.

L’aide a toujours eu ses critiques. Bien conçue, la philanthropie privée peut être la meilleure réponse à l’argument que l’aide ne marche pas. Comme toute entreprise humaine de grande échelle, elle aussi peut se révéler en partie inefficace. Mais si elle n’est pas contre-productive, même une assistance relativement inefficace fera plus pour faire avancer le bien-être des hommes que le luxe dépensé par les riches.

Il faut donc que les riches donnent. Mais combien doivent-ils donner ? Gates a donné près de 30 milliards de dollars, mais il n’en reste pas moins en tête de la liste Forbes des Américains les plus riches, avec 53 milliards [en 2006]. Sa propriété high tech de 6 000 m2 au bord d’un lac près de Seattle vaudrait plus de 100 millions. Il paie un million d’impôts fonciers. Il possède le Codex Leicester, le seul livre écrit à la main par Léonard de Vinci qui ne soit pas propriété publique ; il l’a acheté 30,8 millions de dollars en 1994. Bill Gates a-t-il fait assez ? Plus exactement, on peut se demander : s’il croit vraiment que toute vie est d’égale valeur, pourquoi vit-il dans une maison aussi luxueuse et pourquoi possède-t-il ce Codex ? N’y a-t-il pas d’autres vies qui pourraient être sauvées s’il vivait plus modestement et ajoutait l’argent ainsi épargné à celui qu’il a déjà donné ?

Pourtant, à en juger par la part de sa fortune qu’il a déjà donnée, Gates figure avantageusement sur la liste Forbes des 400 Américains les plus riches. On y trouve son ancien collègue Paul Allen, cofondateur de Microsoft, qui a quitté la compagnie en 1983. Il a donné plus de 800 millions à des causes philanthropiques au cours de sa vie. C’est beaucoup plus qu’aucun d’entre nous ne pourra jamais le faire. Mais Allen est présenté sur la liste comme le cinquième plus riche Américain [20e en 2012], avec une fortune de 16 milliards. Il possède de célèbres équipes de football et de basket-ball, un yacht de plus de 120 mètres qui porte deux hélicoptères et un sous-marin de 18 mètres. Il n’a donné qu’environ 5 % de sa fortune.

Y a-t-il une ligne de juste moralité qui se situerait quelque part entre les 5 % qu’Allen a donnés et les 35 % que Gates a donnés ? Peu de gens sont en position de dire à Gates qu’il n’a pas donné assez. Mais s’il y en a un, ce serait Zell Kravinsky. Voici quelques années, vers ses 45 ans, il a donné presque toute sa fortune immobilière de 45 millions de dollars à des organismes charitables œuvrant dans le domaine de la santé, ne gardant que sa modeste maison familiale à Jenkintown, près de Philadelphie, et assez pour subvenir aux dépenses ordinaires de sa famille. Ayant appris que des milliers de gens meurent chaque année en attendant une greffe de rein, il a contacté un hôpital de Philadelphie et donné l’un de ses reins à un complet inconnu [voir sa photo p. 42].

Après avoir lu un article sur Kravinsky dans le New Yorker, je l’ai invité à venir parler à mes étudiants à Princeton. Il s’est montré angoissé de constater l’incapacité des autres à comprendre la simple logique qui fonde son altruisme. Il a un esprit mathématique, ce qui l’a aidé dans ses investissements. Il dit que le risque de mourir en donnant un rein est de l’ordre de 1 pour 4 000. Pour lui cela implique que ne pas donner un rein alors que cela peut sauver une vie équivaut à estimer la valeur de sa vie à 4 000 fois celle de l’inconnu. Il considère ce ratio comme « obscène ».

Ce qui distingue Kravinsky du reste d’entre nous est qu’il fait de l’égale valeur de toute existence un guide de vie, pas seulement un joli morceau de rhétorique. Il admet que certains le jugent fou ; même sa femme trouve qu’il va trop loin. Elle dit qu’un de leurs enfants pourrait avoir besoin d’un rein et que Zell pourrait être le seul donneur compatible. Pour autant que je puisse en juger, l’amour de Kravinsky pour ses enfants est aussi fort que celui de tout parent normal. Un tel attachement est partie intégrante de notre nature, sans nul doute le résultat de notre évolution de mammifères qui donnons naissance à des enfants dont le besoin d’assistance pour survivre est particulièrement long. Mais pour Kravinsky cela ne justifie pas d’accorder à nos enfants une valeur plusieurs milliers de fois plus grande que celle accordée aux enfants d’inconnus. Quand on lui demande s’il accepterait de voir son enfant mourir si cela sauvait la vie de mille autres, il répond oui. Il a même dit qu’il l’accepterait si cela ne sauvait que deux vies. Pour apaiser sa femme, il a repris récemment ses affaires dans l’immobilier, gagné de l’argent et acheté une plus grande maison pour sa famille. Mais il reste décidé à donner autant que possible, sans trop compromettre la tranquillité de sa vie privée.

Quelle juste part ?

Buffett dit qu’il doit donner à ses enfants « assez pour qu’ils aient le sentiment de pouvoir faire ce qu’ils veulent, mais pas tant qu’ils pourraient choisir de ne rien faire ». Dans son esprit, cela signifie « quelques centaines de milliers de dollars » chacun. En termes absolus, c’est beaucoup plus que ce que la plupart des Américains peuvent donner à leurs enfants et certainement beaucoup trop au regard des critères d’un Kravinsky. (Selon ce dernier, le plus dur n’est pas de donner les premiers 45 millions mais les derniers 10 000, quand il faut vivre si chichement qu’on ne peut plus fonctionner dans le monde des affaires.) Mais même si Buffett avait laissé un million de dollars à chacun de ses trois enfants, il aurait malgré tout donné plus de 99,99% de sa fortune. Quand quelqu’un en fait autant, spécialement dans une société où la norme est de laisser le gros de ses biens à ses enfants, mieux vaut en faire l’éloge plutôt que de pinailler sur les quelques centaines de milliers de dollars qu’il aurait pu donner en plus.

Des philosophes comme Liam Murphy de l’université de New York (4) ou mon collègue Anthony Appiah à Princeton (5) jugent que nos obligations se limitent à contribuer pour notre juste part à la tâche de soulager la pauvreté mondiale. Ils suggèrent de calculer combien il serait nécessaire de donner pour s’assurer que les plus pauvres aient la possibilité de vivre une vie décente et de répartir le montant entre les personnes aisées. Chacun d’entre nous aurait ainsi une certaine somme à donner, et nous serions quittes. Quel pourrait être ce juste montant ? Une façon de le calculer serait de se référer aux Objectifs du Millénaire pour le développement fixés par l’ONU en 2000. D’après ces « objectifs », en 2015 il faudrait avoir divisé par deux la proportion de gens vivant dans une pauvreté extrême (pouvoir d’achat inférieur à un dollar par jour), de ceux souffrant de la faim et de ceux n’ayant pas accès à une eau de qualité ; assuré à tous les enfants l’accès à un enseignement primaire complet; éliminé la discrimination sexuelle dans l’enseignement ; réduit des deux tiers la mortalité des enfants de moins de cinq ans et des trois quarts le taux de mortalité maternelle ; commencé à réduire l’incidence du sida, du paludisme et des autres grandes maladies. En 2005 un groupe d’experts de l’ONU dirigé par l’économiste Jeffrey Sachs, de l’université Columbia, a évalué le coût annuel des mesures nécessaires pour atteindre ces objectifs à 121 milliards de dollars en 2006 et 189 milliards en 2015. Si l’on prend en compte le montant des engagements d’aide publique au développement, la somme annuelle nécessaire pour atteindre ces objectifs est seulement de 74 milliards en 2015.

Voyons maintenant les revenus des Américains riches et super-riches et demandons-nous combien ils pourraient raisonnablement donner. La tâche est facilitée par un travail réalisé par Thomas Piketty, de l’École normale supérieure à Paris, et Emmanuel Saez, de l’université de Californie à Berkeley. Ils ont analysé les revenus avant impôt des riches Américains en 2004 (hors revenus des valeurs mobilières). Les 0,01 % des plus hauts revenus représentent 14 400 ménages, gagnant chacun en moyenne 12,77 millions de dollars, le total représentant 184 milliards. Le revenu annuel minimum au sein de ce groupe est de plus de 5 millions. Il semble raisonnable de supposer que tous pourraient sans trop en souffrir donner un tiers de leur revenu annuel (soit 4,3 millions en moyenne). Cela les laisserait avec un revenu annuel de 3,3 millions au minimum. Si l’on prend maintenant le reste des 0,1 % des plus hauts revenus, cela forme un groupe de 129 600 ménages, avec un revenu annuel moyen de 2 millions et un revenu minimum de 1,1 million. S’ils donnaient chacun un quart de leur revenu, cela fournirait 65 milliards, les laissant avec un minimum de 846 000 dollars annuels.

Prenons maintenant le reste des 0,5 % : cela représente 575 900 contribuables, avec un revenu moyen de 623 000 dollars et un minimum de 407 000. S’ils donnaient un cinquième de leurs revenus, il leur resterait encore 325 000 dollars chacun et le total donné serait de 72 milliards. Si l’on continue en prenant le reste des 1 %, on obtient 719 900 contribuables avec un revenu moyen de 276 000. Ils pourraient confortablement donner 15 % de leur revenu, ce qui fournirait 35 milliards d’aide et leur laisserait au moins 234 000 dollars pour vivre. Si l’on considère enfin le reste des 10 % des plus hauts revenus, ils gagnent au moins 92 000 dollars par an et 132 000 en moyenne. Ils sont près de 13 millions. S’ils donnaient la dîme traditionnelle, 10 % de leur revenu, soit 13 200 dollars en moyenne chacun, cela fournirait environ 171 milliards et leur laisserait un revenu minimum de 83 000 dollars.

Partage équitable

On pourrait discuter longtemps du point de savoir si le schéma que je suggère serait le plus juste possible. Peut-être faudrait-il concevoir une progressivité plus forte, de façon que les très riches donnent plus et les moins riches donnent moins. On pourrait aussi aller au-delà des 10 % les plus riches, pour faire en sorte que tous les contribuables disposant de plus que du nécessaire donnent quelque chose, ne serait-ce que 1 % de leur revenu. Mais le résultat remarquable de ces calculs est que des dons n’impliquant pas de sacrifices majeurs à quiconque fournissent un total de 404 milliards de dollars, venant de seulement 10 % des foyers américains.

Les riches des autres nations sont aussi concernés. Les États-Unis sont responsables de 36 % du PNB de tous les pays de l’OCDE. Comme ce pays est plus riche que les autres et comme la richesse y est distribuée de manière plus inégale, les riches Américains doivent contribuer pour plus de 36 % , mettons 50 %. Sur cette base, étendre au reste des pays riches le schéma que j’ai proposé fournirait 808 milliards de dollars annuels pour l’aide au développement. C’est plus de six fois ce que le groupe de Sachs jugeait nécessaire pour 2006 et plus de seize fois la différence entre cette somme et les engagements de l’aide officielle.

Si nous sommes obligés de ne pas contribuer pour plus que notre juste part à la réduction de la pauvreté globale, ce ne sera pas lourd à supporter. Mais est-il certain que nous ne devrions pas faire plus ? Puisque nous sommes tous d’avis que l’équité est une bonne chose, et qu’aucun d’entre nous n’a envie d’en faire plus si les autres ne font pas de même, l’idée du partage équitable est séduisante. Et pourtant, je pense qu’en fin de compte nous la rejetterions. Revenons à l’enfant qui se noie dans l’étang. Imaginons que ce n’est pas un seul enfant qui est tombé, mais cinquante. Nous sommes environ cinquante adultes, sans lien de parenté avec les enfants, en train de pique-niquer autour de l’étang. Il nous est facile d’aller sauver les enfants ; le fait que nous trouvions désagréable de patauger dans l’eau froide et boueuse n’est pas un argument. Les théoriciens du partage équitable diront que si nous sauvons chacun un enfant, tous les enfants seront sauvés, si bien qu’aucun de nous n’a l’obligation d’en sauver plus d’un. Mais qu’en est-il si la moitié des pique-niqueurs préfèrent rester propres et secs et ne sauver aucun enfant ? Serait-il acceptable que le reste d’entre nous s’arrêtent après avoir sauvé un enfant, sachant que nous avons fait notre juste part, mais que la moitié des enfants va se noyer ? Nous aurions de bonnes raisons d’être furieux à l’égard de ceux qui n’ont pas fait leur part, mais notre colère ne peut être une raison de laisser les enfants mourir. Il est de bonnes raisons de condamner ceux qui n’ont rien fait, dans les termes les plus durs ; il est possible de ne pas condamner ceux qui se sont arrêtés après n’avoir sauvé qu’un enfant ; mais ceux-là aussi ont laissé des enfants se noyer alors qu’ils auraient pu les sauver, et c’est mal.

Entorse à la morale

De même, dans le monde réel, il faut considérer comme une sérieuse entorse à la morale le fait d’être riche et de ne pas contribuer pour sa juste part à la réduction de la pauvreté. Mais il est plus compliqué de trouver la bonne attitude à l’égard de ceux qui limitent leur contribution à leur juste part alors qu’ils pourraient aisément en faire plus et, sachant que d’autres ne donnent pas leur juste part, pourraient aider des pauvres en grande nécessité. Dans notre for intérieur, nous devrions croire qu’il est mal de ne pas faire plus. Mais savoir si nous devrions effectivement critiquer ceux qui donnent leur juste part, mais pas plus, dépend de l’impact psychologique que la critique aura sur eux et sur d’autres. Ce qui est fonction des pratiques sociales. Si la majorité fait peu ou rien, mettre la barre plus haut que le niveau de la juste part peut sembler trop exigeant et décourager les gens désireux d’apporter une contribution équitable de le faire. Il vaut peut-être donc mieux se retenir de critiquer ceux qui donnent leur juste part. Pour faire avancer les exigences morales de la société, mieux vaut peut-être progresser pas à pas.

Voici plus de trente ans que je lis, écris et enseigne sur le problème éthique posé par la coexistence de la grande abondance et de la grande pauvreté, qui menace la vie. Mais il m’a fallu attendre, pour préparer cet article, de calculer combien gagnent les 10 % des Américains qui ont les plus hauts revenus, pour comprendre pleinement combien ce serait facile pour les riches d’éliminer, ou à peu près, la pauvreté globale. C’est même devenu beaucoup plus facile depuis trente ans, car les riches se sont sensiblement enrichis. Je trouve le résultat stupéfiant. J’ai revérifié les chiffres et demandé à un assistant de recherche de les vérifier à nouveau. Ils sont exacts. Comparés à nos capacités réelles, les Objectifs du Millénaire pour le développement paraissent scandaleusement modestes. Si nous ne les atteignons pas, ce qui semble se dessiner, nous n’aurons aucune excuse. Le but que nous devons nous donner n’est pas de diviser par deux la proportion de gens vivant dans la grande pauvreté et n’ayant pas assez à manger, mais de s’assurer que personne, à peu près personne, n’ait à vivre dans des conditions aussi dégradantes. Voilà un objectif qui en vaut la peine. Il est à notre portée.

Cet article est paru dans le New York Times, 17 décembre 2006. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Horst Bredekamp : « Le jardin à la française, victime des Anglais »

 

L’historien de l’art Horst Bredekamp enseigne notamment à l’université Humboldt de Berlin. Beaucoup de ses ouvrages ont été traduits en français, parmi lesquels La Nostalgie de l’antique : statues, machines et cabinets de curiosités (Diderot, 1996) et Une histoire du calcio. La naissance du football (Diderot, 1998).

 

Peut-on dire que votre livre entend réhabiliter le jardin « à la française » ?

C’est du moins une tentative de réhabilitation. Le jardin à la française, que l’on appelle aussi en Allemagne « jardin baroque », et qui a connu son heure de gloire en Europe au XVIIe siècle, n’a pas très bonne réputation. Il est associé à l’Ancien Régime, on le considère généralement comme formel, et même comme une violence faite à la nature. Ce que j’essaie au contraire de démontrer dans mon livre, c’est qu’on ne saurait identifier le jardin géométrique avec un quelconque régime politique et qu’il n’est absolument pas dirigé contre la nature.

 

Comment expliquez-vous ce mauvais procès qui lui est fait ?

Le jardin baroque a été victime d’une idéologie qui l’a identifié avec la France et l’absolutisme. C’est certes en France qu’il a connu ses expressions les plus célèbres, à Versailles notamment, en effet à cette époque l’épicentre de l’absolutisme. Mais on trouve aussi des jardins à la française aux Pays-Bas, qui étaient alors une république. Simplement, les Pays-Bas étaient très provinciaux. Ils n’avaient pas le prestige, le rayonnement de la France. Qui ne connaît les jardins de Versailles ? Qui a entendu parler des jardins hollandais ?

 

Où naît cette conception réductrice ?

En Angleterre. C’est une façon pour ce pays de promouvoir, face au grand rival continental, non seulement son propre modèle de jardin, dit « à l’anglaise », mais aussi son propre modèle politique… Les Anglais ont pris argument des lignes courbes qui, dans la nature, sont les plus voyantes, pour affirmer que leurs jardins, fondés sur le refus des allées rectilignes et sur l’absence apparente de toute barrière, étaient plus conformes à la nature. À partir de là, il n’y avait plus qu’un petit pas à franchir pour en conclure que le modèle politique libéral dont ce type de jardin se voulait le reflet était la forme de gouvernement la plus naturelle…

 

Or, si l’on vous suit, le jardin à l’anglaise n’est pas plus républicain que le jardin à la française, c’est bien cela ?

Absolument. Cette idée, qui s’est imposée au cours du XVIIIe siècle, selon laquelle la liberté a nécessairement partie liée avec l’irrégularité et une construction géométrique avec le despotisme, est fausse. La liberté, l’individualité, la surprise même sont inhérentes au jardin baroque.

 

Vous prenez l’exemple d’un jardin allemand peu connu des Français, celui de Herrenhausen.

C’est un magnifique jardin baroque « à la française », situé non loin de Hanovre. L’un des plus beaux et des plus grands qui soient. Or il appartenait à la maison de Hanovre, famille qui a régné de manière très libérale sur la Grande-Bretagne de 1714 à 1901… C’est donc une illustration de l’inconséquence qu’il y a à vouloir faire du jardin à la française l’apanage de l’absolutisme.

 

Mais c’était aussi le jardin de Leibniz ?

Avant cela, en effet, ses allées avaient été arpentées par le philosophe Leibniz. C’est là, à la fin du XVIIe siècle, qu’il a développé sa théorie des indiscernables, en comparant des feuilles entre elles. Leibniz a rapporté l’anecdote dans ses Nouveaux essais et dans sa correspondance : un jour, lors d’une promenade dans les jardins de Herrenhausen, la princesse Sophie, femme de l’archiduc Ernest Auguste de Hanovre, prétend qu’il n’existe pas deux feuilles qui soient parfaitement identiques et met au défi un gentilhomme de la démentir. Celui-ci se met aussitôt à la recherche de deux feuilles semblables, mais doit vite s’avouer vaincu : on trouve toujours des différences, aussi infimes soient-elles, d’une feuille à l’autre. C’est donc dans ce jardin rectiligne qu’a été mis au jour le principe de l’individualité, principe qui allait pourtant être par la suite associé exclusivement au jardin à l’anglaise.

 

Quel rapport avec le jardin à la française ? L’expérience aurait pu être faite n’importe où, même en forêt.

Certes, mais ce principe de l’individualité s’applique particulièrement bien au jardin baroque, dont il rompt la prétendue monotonie. La symétrie déployée dans ce type de jardin n’est qu’apparente. Dans le détail, il offre une variété infinie. Pas seulement parce qu’aucune de ses feuilles n’est identique à une autre, mais parce que le spectateur attentif voit bien que ses parterres n’obéissent pas tous au même schéma. De part et d’autre d’une allée centrale, l’un va par exemple être constitué de losanges, alors que son vis-à-vis privilégiera le motif du cercle ; à un grand bassin répondra quatre petits bassins, à tel labyrinthe, un autre labyrinthe aux détours différents, etc. En fait, la symétrie de l’ensemble ne fait que souligner ces écarts, ces variations, et mieux affirmer par là les principes d’individualité et de liberté.

 

Mais, tout de même, cette liberté, cette individualité sont – symboliquement du moins – placées sous la surveillance du monarque. Depuis son palais – c’est frappant à Versailles – il peut tout voir d’en haut.

Là encore, ce discours est celui de l’idéologie dominante. C’est un discours unilatéral qui prétend que le jardin géométrique est synonyme d’absolutisme, de hiérarchie, de soumission. Cela ne tient pas. Le jardin baroque est effectivement constitué de lignes droites qui convergent vers le maître, lequel a une vision d’ensemble. Mais le regard ne va pas seulement du haut vers le bas, c’est-à-dire du souverain vers ses sujets ; il est réciproque. Le souverain est lui aussi soumis au regard de ses sujets. Il est sous leur surveillance et peut être contrôlé et critiqué. Ce qui se manifeste dans le jardin formel c’est un idéal de transparence. Comme l’a confirmé une thèse récente sur Versailles, il est erroné de voir dans la géométrie du jardin à la française une prétention à un pouvoir absolu qui aurait vocation à s’étendre à l’infini. Les vues de Versailles de la seconde moitié du XVIIe siècle que nous ont laissées des artistes comme Pierre Patel montrent l’axe central du jardin presque toujours limité, par le relief notamment. La signification est claire : le pouvoir royal n’est absolu que dans un espace restreint.

 

Vous restituez au jardin baroque certains traits dont le jardin à l’anglaise revendiquerait indûment l’exclusivité : la liberté, l’individualité, mais aussi la surprise.

Il est vrai que ce principe de surprise peut sembler assez inapproprié pour le jardin à la française. Depuis le pied du château, on a, comme je viens de le dire, une vision d’ensemble où peu de choses restent cachées. Mais n’oublions pas qu’il y a d’autres points de vue, depuis les chemins secondaires notamment, d’où la surprise reste tout à fait possible. D’ailleurs, cette possibilité de s’écarter du chemin principal pour emprunter des chemins secondaires n’est envisageable que dans le jardin géométrique. C’est impossible dans le jardin à l’anglaise, qui est beaucoup plus balisé. Les lignes courbes se révèlent pour le promeneur beaucoup plus contraignantes. Goethe a très joliment dit qu’il est beaucoup plus facile dans un jardin à la française d’éviter ceux que l’on ne veut pas croiser. Dans le jardin à l’anglaise on fait toujours de mauvaises rencontres. En ce sens, il y a plus de liberté dans le jardin baroque.

 

Qu’en est-il de la liberté d’accès au jardin ?

Là encore, la forme du jardin géométrique n’est pas du tout la marque d’une fermeture, d’un repli sur soi ; elle est la condition de son ouverture, et notamment de son ouverture au public. À ce titre aussi Versailles est un modèle. Dès le début du XVIIIe siècle, le jardin est accessible à tout le monde, nobles comme roturiers. Un guide de voyage de 1718 rapporte que le parc est ouvert de jour comme de nuit et que n’importe qui peut s’y promener et s’y divertir, les pauvres comme les riches, les jeunes comme les vieux.

 

La liberté du jardin à l’anglaise ne serait donc qu’un leurre ?

Disons que le discours qui l’a promu a fait bon marché de certaines réalités : ce type de jardin, bien qu’irrégulier, se déploie d’après un plan préconçu et, comme son rival baroque, il est lui aussi le produit d’une transformation intensive de la nature. Simplement il dissimule ce travail. Il fait comme si le paysage n’avait pas été touché. Il se présente comme la nature même. C’est une tromperie. Le jardin à la française n’est pas trompeur, lui. Il se présente pour ce qu’il est : une transformation par l’homme de la nature. Dans cette perspective, on peut dire que le jardin baroque a un rapport plus clair à la nature. Il met en scène sa propre artificialité.

 

Y a-t-il un lien entre le jardin à la française et l’idée que la nature elle-même est géométrique ?

La question a été abondamment discutée tout au long du XVIIIe siècle. L’idée s’était répandue que la ligne droite est la ligne la plus naturelle. Le point de vue selon lequel le jardin géométrique, en dépit des apparences, est le plus conforme à la nature, puisqu’il en dévoile les lois profondes, a donc eu ses défenseurs. L’auteur anonyme d’Annalen der Gärtnerey (« Annales du jardinage »), paru en 1795, explique ainsi qu’un corps qu’on laisse se mouvoir librement, que ce soit un homme, un animal ou une boule, aura tendance à privilégier la ligne droite et ne s’écartera de cette trajectoire rectiligne que si on lui oppose un obstacle. De la même manière, poursuit-il, le son et la lumière parviennent à nos yeux et à nos oreilles en suivant des lignes droites, dès lors qu’aucune barrière, susceptible de les stopper ou de leur faire faire un détour, ne se trouve sur leur chemin. Il rappelle que, avant les Français, les Grecs et les Romains, pour autant que l’on puisse en juger d’après les rares descriptions de leurs jardins qui nous sont parvenues, ont privilégié la ligne droite.

 

L’opposition entre les tenants de la ligne courbe et ceux de la ligne droite est-elle irréductible ?

Il y a une troisième position possible, qui d’ailleurs est peut-être celle qui rend le mieux compte de l’esprit du jardin baroque, celle que l’on peut déduire de la philosophie de Lucrèce. Dans son De rerum natura, le grand poète épicurien développe la théorie du clinamen. Selon lui, les atomes tombent de manière linéaire, mais le hasard fait que parfois l’un d’eux dévie. C’est cette déviation qui explique la création du monde et de toute chose. On a donc à la fois la linéarité de la nature et l’« inclination » comme Leibniz nommait ce phénomène, un mouvement courbe donc.

 

À vous lire, le jardin à l’anglaise se place sous la dépendance d’un autre art, la peinture. Autre façon de montrer qu’il s’éloigne de la nature ?

Le jardin pittoresque à l’anglaise ne reproduit pas la nature, mais une nature idéale. Or celle-ci a été développée avant tout par la peinture, et en particulier, paradoxalement, par des peintres français. Les Anglais admiraient les tableaux d’un Poussin ou d’un Claude Lorrain. On a donc affaire à une circulation des représentations pour le moins étonnante. La nature arrive sur la toile comme forme idéale et cette forme idéale est réutilisée pour façonner le paysage.…

C’est aussi ce qui fait que les jardins à l’anglaise puissent être si beaux… Car j’aimerais préciser, pour dissiper tout malentendu, que j’aime aussi les jardins à l’anglaise ! Ce sont des jardins merveilleux ! L’objet de mon livre n’est absolument pas d’instaurer une hiérarchie, juste de dire qu’il y a deux voies possibles vers la modernité et que le jardin dit « à la française » est l’une d’elles.

 

Propos recueillis par Baptiste Touverey.

Des nazis sur le divan

Le 10 mai 1941, au cours de l’un des épisodes les plus étranges de la Seconde Guerre mondiale, Rudolf Hess s’extirpa d’un appareil de la Luftwaffe pour atterrir en parachute sur une ferme écossaise. Il avait probablement l’intention de négocier un accord de paix entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne nazie. Mais nul ne sait avec certitude si Hess agissait de son propre chef, ou s’il avait au préalable noué des contacts au Royaume-Uni. De même, on ignore quel bénéfice précis il espérait tirer de l’opération. Peut-être imaginait-il qu’il serait reçu dans les plus hautes sphères de la diplomatie britannique, voire qu’on l’y accueillerait en héros ; et que ses compatriotes l’acclameraient pour avoir précipité la fin de cette guerre insensée contre l’Angleterre, lui abandonnant la maîtrise des mers en échange de la liberté de se concentrer sur l’Union soviétique, le véritable ennemi racial et idéologique. Quoi qu’il en soit, il y a une chose à laquelle le dauphin d’Hitler ne s’attendait certainement pas : tomber aux mains des psychanalystes.

Tout laisse à penser que le prisonnier Hess a livré des informations utiles au renseignement militaire. Mais les quatre années qu’il passa sur le sol britannique ont en définitive davantage intéressé les experts en psychologie que les stratèges (1). Une fois remis des blessures subies lors de son saut en parachute, Hess devint l’objet de toutes les attentions en tant que représentant de l’énigmatique esprit nazi. Médecins et psychologues se mirent à chercher en lui des clés pour comprendre l’ennemi : ils espéraient, en sondant la psyché de l’un des plus proches partisans du Führer, percer le secret du pouvoir d’attraction exercé par Hitler.

Comme l’ont montré les examens conduits sous la direction du docteur Henry Dicks, de la clinique Tavistock, à Londres, Hess présentait son lot d’anomalies et de névroses. Dicks trouva en lui un patient irascible. Coopératif un jour, il pouvait le lendemain se montrer hostile et paranoïaque. Il traverserait plus tard de longues phases d’une amnésie réelle ou plus probablement simulée. Hess était hypocondriaque : avant de prendre les commandes de son Messerschmitt, il avait pris soin d’emporter avec lui une quantité impressionnante de remèdes spécifiques. Et il se montrait difficile sur le plan de la nourriture, ce qui n’était pas sans lien avec sa crainte d’être empoisonné. Ajouté aux questions entourant sa sexualité et au fait qu’il niait sa responsabilité dans les crimes nazis, tout cela fournissait de bonnes raisons d’approfondir l’analyse.

Certains notaient un décalage entre la virilité exacerbée du comportement de Hess et ses manières obséquieuses envers Hitler – signe pour eux de la dimension homosexuelle de leur relation. Les premières observations n’ont fait, semble-t-il, qu’épaissir le mystère : la carrière de Hess comme numéro deux du parti national-socialiste avait été placée sous le sceau d’une loyauté et d’un dévouement sans bornes au Führer. Dans Le Triomphe de la volonté, film de propagande réalisé par Leni Riefenstahl, on le voit dans toute sa servilité, présentant Hitler au congrès du parti à Nuremberg, puis le couvant d’un regard plein d’admiration pendant son discours. Il ne fait pourtant à peu près aucun doute que Hess mena son aventure britannique sans l’assentiment d’Hitler et sans même l’en informer. On raconte que celui-ci entra dans une colère noire lorsqu’il apprit la nouvelle le lendemain.

En outre, bien que Hess réfutât fermement toute implication personnelle dans la persécution des Juifs, il les estimait responsables de leur propre malheur, reprenant à son compte nombre de fantasmes sur leur omnipotence, leur rouerie et leurs séductions. Qu’un représentant d’Hitler finît sur un divan, soumis à cette « science juive » dont les nazis fustigeaient comme chacun sait l’obsession « dégénérée » pour la sexualité – et qu’ils avaient, officiellement du moins, bannie des universités et du paysage médical du IIIe Reich –, voilà qui ne manquait pas d’ironie. Les psychanalystes d’Europe centrale avaient massivement fui la montée du nazisme en Allemagne et dans l’Autriche annexée, si bien que le centre de gravité de la discipline s’était déplacé de Vienne, Berlin et Budapest vers Londres, Boston et New York. Ce flot de réfugiés arrivait auréolé du prestige de la science médicale allemande. Grâce à eux, lorsque Hess quitta le sol allemand, la psychanalyse était en train de gagner en influence et en visibilité en Angleterre comme aux États-Unis, et pas uniquement chez les psychiatres : elle imprégnait aussi la culture et la politique de ces pays.

La rencontre entre Hess, le nazi inconditionnel, et Dicks, l’Anglais introduit dans les cercles freudiens, est au cœur du superbe livre de Daniel Pick. Mais ce n’est pas le seul épisode dont il traite au cours duquel des psychologues et des psychanalystes ont entrepris de se pencher sur le cas d’Hitler et de ses ouailles. L’auteur replace dans leur contexte historique les perspectives psychanalytiques – l’adjectif étant ici entendu au sens large – sur le fascisme ; et montre ce faisant que des psychanalystes, des psychologues et des sociologues freudiens étaient, à l’époque, en mesure de faire valoir un point de vue sur le nazisme, et que ce point de vue était entendu et pris en compte des deux côtés de l’Atlantique. On ne pouvait rêver meilleur auteur que Pick pour un tel livre : cet historien distingué, à l’érudition admirable, est lui-même psychanalyste. Il maîtrise aussi bien les subtilités théoriques de la discipline que son contexte historique. S’il s’attache à défendre la pertinence de la psychanalyse en tant qu’outil d’analyse des phénomènes sociaux, Pick a l’intelligence de ne pas tomber dans l’écueil de la psycho­histoire ou de la psychobiographie. Il n’a pas pour ambition de sonder lui-même l’esprit nazi ; il fait le récit historique de cette quête menée dans les années 1940 et au-delà.

 

Le Führer, un masochiste pervers

Au moment où Dicks plongeait dans les méandres du psychisme de Hess, ses confrères américains cherchaient eux aussi, de leur côté, à cerner la mentalité nazie. L’OSS (l’Office of Strategic Services, un rouage du dispositif de renseignement américain durant la guerre) menait en effet ses propres investigations sur le sujet. Le service était dirigé par le dénommé « Wild Bill » Donovan. Connu pour son ouverture d’esprit et son éclectisme, Donovan avait fait de l’OSS une sorte de laboratoire où l’on explorait toutes les pistes possibles et imaginables afin de comprendre et de contrer la menace allemande. C’est sous sa houlette que le psychanalyste freudien Walter Langer intégra l’OSS, avec pour mission d’étudier l’esprit d’Hitler. Ses recherches s’inscrivaient dans un ensemble de travaux – qui pour certains se recoupaient – portant sur la propagande nazie et les moyens de dénazifier et démocratiser la future Allemagne. Le fait de ne pas pouvoir rencontrer son sujet constituait bien entendu un obstacle. Pour analyser le développement psychique d’Hitler et son emprise quasi hypnotique sur la population, Langer devait s’en remettre aux informations collectées par l’Office. Ses conclusions furent rendues en 1943, et publiées trois décennies plus tard sous le titre The Mind of Adolf Hitler (2). Le Führer y est décrit comme un détraqué fétichiste et obsessionnel, un masochiste pervers dont les délires concernant les Juifs et l’ascendant qu’il exerçait sur son peuple avaient partie liée à une enfance troublée et à la haine de soi qui en avait découlé.

À l’appui de ses affirmations, Langer avançait des éléments tels que la proximité d’Hitler avec sa mère ; sa crainte du père, présenté comme un homme violent et effrayant ; la relation compliquée et prétendument sexuelle qu’il avait entretenue avec sa nièce Geli Raubal, et le désintérêt pour la gent féminine qui aurait suivi le suicide de celle-ci (3). Si ce tableau a pu apparaître quelque peu curieux à l’époque, il semble aujourd’hui ridiculement daté. Néanmoins, comme le souligne très justement Pick dans le portrait sympathique et bienveillant qu’il dresse de Langer, son rapport fit mouche. Il avait mis au jour les pulsions autodestructrices d’Hitler et compris dès 1943 que la guerre ne pourrait s’achever qu’avec la destruction totale de l’Allemagne nazie et la mort de son chef. En outre, historiens et spécialistes du fascisme accréditent encore aujourd’hui l’idée d’une dimension érotique dans la relation d’Hitler à son peuple. Quant à la thèse, avancée dès les années 1930, selon laquelle une forme de pathologie sexuelle était à l’œuvre chez les nazis, elle a toujours cours. Les mouvements étudiants allemands des années 1960 l’ont réactivée lorsqu’ils se mirent à dénoncer la pudibonderie supposée des nazis. On la retrouve également dans certaines histoires graveleuses (et fantaisistes) au sujet des programmes de la SS destinés à perpétuer la race aryenne (4) ; dans l’interprétation qui est parfois donnée de la culture nazie comme l’expression d’une camaraderie ultravirile entre homosexuels refoulés (et, dans certains cas, pas si refoulés que cela) ; et même dans la figure de la gardienne de camp sadique dont le cinéma et la littérature d’après guerre ont forgé une représentation érotisée. Bref, l’image qui ressort de nos tentatives désespérées de comprendre les nazis est invariablement celle d’un groupe d’hommes ayant un problème avec leur sexualité – qu’il s’agisse d’un refoulement, d’une exacerbation ou d’une déviance.

Viennent ensuite des passages consacrés aux Études sur la personnalité autoritaire d’Adorno, aux procès de Nuremberg et à la dénazification. Là encore, Pick s’intéresse au rôle de la psychologie et de la psychanalyse dans l’appréhension des responsables nazis et de leurs partisans. Pris dans son ensemble, le livre forme un rappel salutaire de l’influence de ces théories sur la perception de la menace nazie et sur les stratégies mises en œuvre pendant la guerre pour contrer l’influence d’Hitler sur les Allemands. Mais aussi de la façon dont, après la fin du conflit, des représentants de la psychanalyse et des disciplines associées prirent part aux discussions sur la culpabilité des criminels nazis et des Allemands « ordinaires », et sur les moyens pour les Alliés de transformer une population soumise au joug fasciste en un ensemble de citoyens démocrates. Bien écrit et parfaitement documenté, The Pursuit of the Nazi Mind a le grand mérite de redonner toute leur place à la psychologie et à la psychanalyse dans les débats apparus au milieu du siècle dernier autour du totalitarisme et de la force d’attraction du fascisme. Il nest pas étonnant que les acteurs de ces débats aient eu à ce point recours à des explications d’ordre psychologique pour éclairer la « folie » d’Hitler, voire même de la nation allemande tout entière. En revanche, la démonstration par Pick de la place centrale de la psychanalyse dans ces discussions est fascinante. Il s’agit d’un apport important à l’historiographie. Que percer les secrets de la sexualité d’Hitler ait pu être considéré comme déterminant pour la compréhension, la défaite, puis la traduction en justice de l’ennemi nazi est très éclairant pour l’historien.

 

Vibrant plaidoyer

Malheureusement, le livre ne donne pas toujours une idée claire de l’influence de ses protagonistes. Après avoir consacré pratiquement tout un chapitre au rapport de Langer, Pick note que ce document, remisé sur une étagère de l’OSS, eut sans doute un impact limité. De même, les juges de Nuremberg ne manifestèrent que peu d’intérêt pour les explications psychanalytiques. On referme donc l’ouvrage sans avoir totalement saisi l’importance du rôle joué dans la lutte contre l’Allemagne nazie par Dicks, Langer et tant d’autres personnages si bien décrits au fil des pages. De plus, il arrive parfois que son sujet échappe quelque peu à l’auteur, le propos dépassant la plupart du temps le cadre strict de la psychanalyse freudienne pour s’intéresser à tout un éventail d’approches issues ou influencées par elle à des degrés divers.

Cela dit, ces insuffisances sont peu de chose au regard des apports considérables de ce volume à l’histoire de la psychanalyse et des sciences humaines, mais aussi à l’étude du nazisme. Car même si l’approche est ici d’abord historique, Pick formule en conclusion un vibrant plaidoyer pour la psychanalyse et la psychologie comme moyens d’appréhender l’histoire – ou tout au moins de saisir des phénomènes aussi complexes et troublants que le fascisme. La boîte à outils matérialiste de l’historien ne suffit en effet à comprendre ni les crimes monstrueux de cette période, ni les personnalités quelconques, voire même insignifiantes, qui les ont conçus. La psychanalyse, dont l’histoire est elle-même si remarquablement liée à celle du fascisme, a beaucoup à nous apprendre sur le magnétisme des dirigeants charismatiques et sur ce qui motive leurs disciples. Elle se révèle indispensable pour analyser la façon dont des événements traumatiques s’inscrivent dans des formes d’expression culturelle. Et elle pourrait même nous aider à comprendre pourquoi nous continuons de nourrir un intérêt parfois lubrique pour la sexualité des nazis.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 5 septembre 2012. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Crime et châtiment à l’antique

Au IVe siècle av. J.-C., une jeune femme acquit à Athènes une richesse colossale grâce à sa beauté. Elle exerçait la profession d’escort girl, envoûtait les dirigeants politiques et servait de modèle aux meilleurs sculpteurs de la ville. On raconte que personne ne pouvait résister à ses charmes. Mais Phryné (« crapaud »), comme on l’avait surnommée, par jalousie, mais aussi à cause de la couleur olivâtre de sa peau, dépassa les bornes. Elle prétendit un jour qu’elle était aussi belle qu’Aphrodite. C’était un blasphème. Ses ennemis la traînèrent devant l’Aréopage, rocher de 115 mètres de haut sur lequel siégeait le tribunal d’Athènes. Elle risquait la peine de mort, mais sut présenter un argument convaincant : elle se dévêtit ; et fut acquittée.

L’existence de Phryné est attestée, mais le procès qui lui fut intenté serait une légende, à en croire le philologue Cornelius Hartz. « Dans la Grèce antique, les femmes n’étaient pas autorisées à se rendre devant le tribunal, même quand elles étaient les accusées », explique-t-il dans son livre. Dix-neuf affaires criminelles de l’Antiquité – et leur degré de véracité – sont examinées dans cet ouvrage. Parmi elles, le honteux forfait de Néron : il souhaitait éliminer sa mère en simulant un naufrage. Quand son plan échoua, il la fit poignarder. L’auteur s’intéresse aussi à la « conspiration du harem ». Ce nom désigne une tentative de coup d’État à la toute fin du règne de Ramsès III, à l’issue de laquelle une douzaine de conjurés furent exécutés. D’autres eurent le nez et les oreilles coupés.

Dans l’Antiquité, il n’y avait pas de police « chargée de combattre et d’élucider les crimes ». Pas de Kojak, ni de Derrick. Autre particularité : les types de châtiment, qui peuvent étonner aujourd’hui. À Athènes, les citoyens condamnés à mort devaient se charger eux-mêmes de leur voyage vers l’au-delà – en avalant du poison. Socrate, déclaré coupable de corrompre la jeunesse, par 361 voix sur 501, but la coupe sans un murmure. Elle était remplie d’un jus de ciguë. Remontant à partir des jambes, la paralysie gagna peu à peu le philosophe, qui resta pleinement conscient jusqu’à ce qu’il s’étouffe.

Les adultères s’en sortaient un peu mieux : on leur introduisait un gros radis dans le rectum et on leur brûlait les poils pubiens. Les Romains, quant à eux, punissaient les meurtriers d’un parent avec le supplice du « sac » : ils étaient enfermés dans un sac rempli de serpents, de chiens et autres sympathiques bestioles et jetés à l’eau.

Mais les supplices les plus humiliants ont été inventés par les Perses. Ils plongeaient le rebelle dans un tonneau étanche et le nourrissaient pendant des semaines. À la fin le malheureux nageait dans son urine et ses excréments et fermentait vivant.

On en arrivait rarement jusque-là néanmoins. La plupart du temps des condamnations n’étaient prononcées que lorsque les malfrats étaient pris en flagrant délit.

Le crime prospérait donc. À un moment donné, Rome était devenue un tel repaire de tueurs à gages que le Sénat vota une loi spécialement contre eux. Sur la centaine d’empereurs que connut la Ville éternelle, une poignée à peine mourut dans son lit. Commode (rendu fameux par le film de Ridley Scott Gladiator) succomba ainsi à l’âge de 31 ans. Après être monté tout jeune sur le trône, il s’était révélé très vite un fou furieux. Un jour, pour s’amuser, il fit projeter une centaine d’ours par une catapulte depuis la tribune d’un amphithéâtre. On finit par verser du poison dans son vin. Mais il réussit à se faire vomir et chancela dans les couloirs de son palais, jusqu’à ce qu’un gladiateur l’étrangle. Les conjurés ne furent jamais punis.

Même lorsque les infractions étaient évidentes, les condamnations restaient rares. Et pour cause : l’argent et les cadeaux ne détournaient que trop facilement la justice du chemin de la vérité. Selon Cornelius Hartz, « la corruption des tribunaux de la Rome antique est légendaire ».

En l’an 530 av. J.-C., le roi perse Cambyse avait pris des mesures brutales et exemplaires. Le juge Sisamnès ayant été convaincu de prévarication, il le condamna à être écorché, puis fit tendre sa peau sur son siège de juge – un avertissement pour ses successeurs. La corruption n’en continua pas moins. Plus tard, à Rome, les juges aimaient bien qu’on leur livre des jeunes filles et des jeunes garçons pour leurs débauches. Expliquer ce genre d’infraction à la décence et à la loi par la grossièreté des mœurs païennes serait simpliste. Les partisans de la Croix ne se comportèrent guère mieux, comme le prouva, en 415, la mort d’Hypatie, la « dernière philosophe » de l’Antiquité.

Cette femme, modèle d’érudition néoplatonicienne, enseignait les mathématiques, l’ontologie et l’éthique, et savait se servir d’instruments astronomiques. Mais les chrétiens, dont la religion était alors en pleine expansion, la voyaient d’un mauvais œil. L’Église lui reprocha sa « perfidie satanique » et la populace finit par l’assaillir. Certaines sources rapportent qu’Hypatie aurait été lapidée, d’autres qu’elle aurait été dépecée à coups de tessons. Aussi effroyable que semble cette dernière version, elle est tout à fait plausible. D’après Hartz, c’était un châtiment courant dans l’Antiquité. Il était réservé aux magiciennes et aux « sorcières ».

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 1er octobre 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.