Cholestérol : Le Monde n’aime pas les conflits d’intérêt

Le Pr Philippe Even, auteur de La Vérité sur le cholestérol (Le Cherche Midi), a été durement pris a partie dans Le Monde du 21 février par le Pr Philippe Gabriel Steg. D’après ce dernier, la prise de position du premier contre la thèse de la responsabilité du cholestérol dans les maladies cardiovasculaires va entrainer « des conséquences graves pour la santé publique (…). Dans les mois et les années qui viennent, des infarctus, des accidents vasculaires cérébraux et des décès surviendront, qui auraient pu être évités ». Bref, Philippe Even est un tueur. Le Monde a laissé passer cette accusation sans sourciller. Et n’a pas demandé au Pr Steg d’en profiter pour déclarer ses conflits d’intérêt. En revanche, quand, dans sa réponse, le Pr Even a fait observer que le Pr Steg n’était peut-être pas aussi habilité qu’il le prétend à pontifier sur le cholestérol en raison des intérêts qui le lient à l’industrie pharmaceutique, Le Monde a refusé de faire droit à cet argument, invoquant ce motif : « Nous sommes contraints, afin d’éviter toute poursuite éventuelle, d’en ôter les attaques personnelles contre M. Steg, en l’occurrence les allusions à la possibilité d’un conflit d’intérêt. » La tribune publiée du Pr Even a donc été toilettée (Le Monde du 27 février). Il suffisait pourtant de quelques clics sur Internet pour trouver la longue liste des conflits d’intérêt du Pr Steg. La loi impose d’ailleurs désormais qu’ils soient rendus publics à l’occasion d’une publication. Dans une nouvelle tribune signée par le Pr Steg et d’autres cardiologues publiée dans le prochain numéro du Nouvel Observateur, les auteurs prennent soin de mentionner eux-mêmes leurs conflits d’intérêts : « Au cours des cinq dernières années, Eric Bruckert, Nicolas Danchin, Jean Ferrières et Gabriel Steg ont travaillé avec la plupart des industriels du médicament qui fabriquent des statines. »

Ce que nos confrères du Monde ne semblent pas avoir encore compris, c’est que la question des conflits d’intérêt est absolument centrale dans la controverse (bien réelle) sur le cholestérol. Comme le rappelle notre dossier de février (« Faut-il avoir peur du cholestérol ? »), les sociétés de cardiologie du monde entier sont financées par l’industrie pharmaceutique. Les grandes études censées étayer depuis les années 1960 la thèse que le cholestérol bouche les artères sont biaisées ou ont été présentées de façon biaisée. Les principaux articles scientifiques de référence cités par la profession pour valider les essais cliniques sont signés par d’éminents cardiologues mais rédigés par des officines travaillant pour le compte de l’industrie. Comme l’illustre un récent article publié dans le prestigieux Scientific American, l’industrie pharmaceutique pénètre au cœur des institutions publiques de financement de la recherche scientifique et de contrôle des médicaments aux États-Unis. Il en va de même en Europe et bien sûr en France.

Nous publions ci-dessous le texte complet de la tribune que le Pr Even a adressée au Monde.

Olivier Postel-Vinay, directeur de Books, ancien rédacteur en chef de La Recherche et auteur de Le grand gâchis. Splendeur et misère de la science française, Eyrolles 2002.

 

La tribune de Philippe Even :

L’histoire de la médecine est jonchée d’erreurs, y compris l’histoire récente : il fallait coucher les nourrissons sur le ventre et il a fallu des centaines de morts pour les retourner; la pilule a été classée par l’OMS comme cancérigène, on sait aujourd’hui qu’elle réduit de 15 % le nombre des cancers. Voilà 70 ans que le mythe du cholestérol, ennemi public numéro 1 de nos artères, s’est imposé, 30 ans que l’industrie pharmaceutique a exploité ce mythe et créé une nouvelle pseudo-maladie, puis inventé un second mythe, celui du bon et du mauvais cholestérol pour doubler ses recettes avec un médicament pour réduire le mauvais et un autre pour élever le bon, 20 ans que les sociétés dites « savantes » de cardiologie, puis les syndicats et autres collèges corporatistes de cette discipline, qui tous vivent des subsides de l’industrie, se sont ligués pour apeurer les patients et promouvoir les statines.

Sévèrement mise en cause par P. G. Steg pour les risques mortels que mon livre ferait courir aux patients, je souhaite préciser les points suivants :

Ancien doyen d’une des grandes facultés française de médecine françaises, professeur invité récemment à l’université Rockefeller de New York et évidemment libre de tout lien avec l’industrie, je récuse le point de vue M. Steg, parce qu’il ne se présente pas d’emblée pour ce qu’il est. Certes professeur de cardiologie, mais ses publications concernent pour l’essentiel des essais cliniques de médicaments réalisés au service de l’industrie, notamment celle des statines, à laquelle le lient de très nombreux contrats personnels de consultance (Pfizer, Astra-Zeneca, Bristol-Myers Squibb).

J’aurais apprécié que M. Steg ne critique mon livre qu’après l’avoir lu et non sur la seule base d’un dossier de presse. Il y aurait beaucoup appris sur le cholestérol et peut-être sur l’origine de l’athérome, dont il ignore visiblement beaucoup, faute de la formation et de l’expérience de la biochimie qui ont été les miennes. Il aurait constaté que ce livre, fondé sur 800 publications analysées une à une, en particulier sur huit grandes études épidémiologiques, dix méta-analyses et 46 essais cliniques portant sur 230 000 patients, est la plus complète des enquêtes jamais réalisées sur le sujet. À cela s’ajoute l’analyse de 100 publications expérimentales de biologie cellulaire, dont M. Steg doit bien connaître quelques-unes à travers sa participation à la société Aterovax.

Un sujet d’une telle importance pour les patients à risque mérite mieux que la lecture rapide des conclusions de la Cochrane Collaboration, qui se borne à des synthèses numériques, sans analyse critique suffisante. Seuls les gens pressés et les paresseux s’y référent, plutôt que de remonter aux sources originales. Quelques faits :

J’attends l’invitation d’un groupe de travail de la Société française de cardiologie, pour faire le point avec lui dans le calme et la discrétion, sur les risques réels du cholestérol et pour faire le bilan de l’utilité éventuelle des statines 20 ans après leur introduction. Ce serait dans l’intérêt de tous et d’abord des malades et des finances publiques.

Pr. Philippe Even

La Russie n’est pas un allié mais elle peut être un partenaire

François Hollande va effectuer les 27 et 28 février un déplacement officiel à Moscou. Ce sera l’occasion de faire le point sur les relations entre la France et la Russie.

Poutine aurait préféré voir Nicolas Sarkozy être réélu. Si ce dernier avait, au cours de la campagne de 2007, déclaré qu’il ne lui serrerait jamais la main, il avait par la suite développé d’excellentes relations avec Moscou, allant jusqu’à la vente d’équipements militaires, une première à l’égard de la Russie pour un pays de l’OTAN.

D’une façon générale, les dirigeants du Kremlin n’aiment guère le changement et préfèrent traiter avec les gens qu’ils connaissent, plutôt que d’avoir à réorganiser leur logiciel de relations après un changement de pouvoir.

Ne pas opposer diplomatie morale et realpolitik

Hollande, pour sa part, n’a aucun élan particulier pour Poutine. Mais les faits ont la tête dure. Au-delà de leurs sentiments personnels, Poutine et Hollande savent qu’ils sont l’un et l’autre à la tête de leur pays pour les prochaines années et doivent donc travailler ensemble.

La presse française, qui est de façon globale relativement hostile à la Russie, a toujours tendance à présenter la relation franco-russe comme un choix binaire et exclusif entre les intérêts commerciaux ou la promotion des valeurs. Mais opposer de façon manichéenne diplomatie morale et realpolitik correspond rarement à la complexité des relations internationales.

Il est indéniable qu’il y a un durcissement de la Russie sur la question des droits de l’homme depuis le retour de Poutine à la présidence. Il est tout aussi indéniable que malgré cela, une société civile s’enracine et que la contestation se développe. Cette nouvelle classe moyenne frondeuse ne sera pas réduite au silence. C’est un phénomène trop fort, aussi bien en Russie qu’au niveau mondial.

Il faut également prendre en considération que Poutine conserve d’importants appuis parmi les citoyens russes qui lui sont reconnaissants d’avoir restauré le statut international du pays et fait redécoller l’économie après le désastre des années Eltsine lors desquelles la nation russe avait été humiliée et la population appauvrie.

La France ne peut ignorer le poids de la Russie

François Hollande peut choisir de critiquer publiquement Poutine sur la question des droits de l’homme lors de son séjour. Il aura les honneurs de la presse, un courant de sympathie en France, mais cela ne changera pas d’un iota la politique du président russe. Cela sera au contraire l’occasion d’une crispation supplémentaire. L’heure où les dirigeants occidentaux pouvaient faire la leçon aux autres est révolue.

Il serait beaucoup plus judicieux d’attirer son attention lors des entretiens sur les difficultés d’image de la Russie et les entraves que cela peut apporter à la coopération franco-russe.

Si la France veut continuer à jouer un rôle important sur la scène internationale, elle doit partir des réalités stratégiques. Cela ne veut pas dire se contenter du monde existant, cela veut dire que pour améliorer l’ordre des choses, il faut tout d’abord avoir une appréciation exacte des rapports de force.

La France ne peut pas se contenter d’avoir de bonnes relations avec les pays occidentaux. Elle ne peut ignorer le poids de la Russie ni le poids de la Chine quelles que soient les divergences que l’on puisse avoir avec elles. Il n’y a pas plus d’amitié totale que d’inimitié globale. La Russie n’est pas un allié, elle peut être un partenaire. Son statut au Conseil de sécurité, son poids mondial, ses matières premières, l’attractivité de son marché doivent être pris en compte, dans l’intérêt de la France.

Aller au-delà d'une politique de posture

Nous avons avec Moscou de graves divergences sur la Syrie, il faut en parler ouvertement.

Il faut aussi tenir compte du fait qu’après n’avoir pas opposé son veto à l’opération militaire en Libye, elle s’est sentie flouée lorsque nous avons en cours de route changé la mission, passant de la responsabilité de protéger qu’elle avait accepté, au changement de régime qu’elle condamne. Sur le Mali par contre, par deux fois au Conseil de sécurité, elle a approuvé les initiatives françaises et joué un rôle positif.

Nous n’avons pas à être d’accord sur tout avec Moscou, mais il est inutile et contre-productif de prendre des postures qui ne débouchent sur rien. Nous ne sommes pas réduits au silence lorsque nous avons des désaccords avec eux mais ces désaccords ne doivent pas nous empêcher de voir toutes les possibilités de travail commun et de coopérations qui nous sont mutuellement bénéfiques.

Pascal Boniface, directeur de l'IRIS.

Bernard Bégaud : « Il manque une étude de l’effet des statines en France »

Le Pr Bernard Bégaud, directeur de l'unité de recherche Inserm « Pharmaco-épidémiologie et évaluation de l'impact des produits de santé sur les populations » à l'Université de Bordeaux II, a déploré l'absence d'étude de terrain évaluant le rapport bénéfices/risques des statines en France, lors d'un entretien accordé à l'APM. 

À l'occasion de cet entretien, le Pr Bégaud a appelé à la réalisation d'une étude pharmaco-épidémiologique analysant le rapport bénéfices/risques des statines en France.

« S'il est excessif de prétendre que les statines n'ont aucun intérêt, les opposants au livre du Pr Even ont peu d'arguments à lui opposer parce que nous ne disposons pas de données chiffrées françaises. Ils répondent donc avec des arguments subjectifs », estime-t-il. 

Selon lui, la dernière méta-analyse de la revue Cochrane publiée fin janvier, qui conclut « aux bénéfices des statines en prévention primaire », à la différence de la précédente revue de 2011, ne constitue pas un argument scientifique objectif pour justifier leur prescription en France. 

« La Cochrane peut avoir raison, mais il y a une différence entre la théorie et la pratique dans un pays donné », a-t-il expliqué. « Les études incluses dans les méta-analyses sont menées dans des pays, comme le Nord de l'Europe et les États-Unis, où le niveau de risque cardiovasculaire moyen est quatre fois supérieur à celui de la France. En diminuant, par exemple de 20 % le risque d'évènements cardiovasculaires, en France, on en évite quatre fois moins qu'au Nord de l'Europe. » 

En 2006, dans un rapport d'expertise sur la pharmaco-épidémiologie en France, qu'il avait codirigé à la demande du directeur général de la santé (DGS) et du directeur général de l'ex-Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps, devenue Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé – ANSM), le Pr Bégaud déplorait déjà « l'absence de l'analyse du rapport bénéfices/risques des statines ». 

Il soulignait alors le caractére « non crédible » de l'estimation de 120 000 infarctus du myocarde évités chaque année en France, notamment parce qu'il était « à peu près équivalent au nombre total d'infarctus du myocarde survenant en France ». 

Par ailleurs, la France se distingue par une proportion beaucoup plus élevée de femmes utilisatrices que dans les études et une durée de traitements beaucoup plus faible, ajoute l'ancien président de l'Université Bordeaux II. 

Dans le rapport de 2006, le Pr Bégaud dénonçait également l'absence d'évaluation de terrain « depuis plus de 15 ans, malgré un total cumulé de remboursements dépassant les 10 milliards d'euros et le fait que l'attention des pouvoirs publics ait été, à plusieurs reprises, attirée sur ce problème ». 

« Alors que leur remboursement pèse environ 1 milliard par an, il suffirait de 300 000 à 400 000 euros pour mener une étude pharmaco-épidémiologique sur le bénéfice/risque des statines en France, qui permettrait d'évaluer le nombre d'événements cardiovasculaires réellement évités et le rapport bénéfice/risque de cette stratégie », juge le Pr Bégaud.

Source : APM International

Le must du paradis fiscal : la Corée du Nord

Dans les (beaux) quartiers de Paris, impossible ces jours-ci d’échapper aux discussions sur l’exil fiscal. Pour apporter de l’eau à ce fastidieux moulin, voici une information inédite : quel est aujourd’hui le pays où non seulement le taux d’imposition est de 0 % (situation que l’on retrouve dans quelques environnements privilégiés, comme les Émirats du Golfe), mais où l’État pourvoit aussi à presque tout vos besoins ? Réponse : la Corée du Nord. De fait, au royaume de Kim Jong-un, l’éducation est entièrement gratuite, ainsi que la santé, le logement, l’alimentation (en partie) et même les distractions.

Mais il y a un mais. Un gros mais. Les soins, pour commencer par eux, sont vraiment basiques : beaucoup d’opérations se font avec une anesthésie rudimentaire, faute de produits. Les médicaments, y compris ceux fournis par les ONG, sont accaparés par les médecins qui les revendent en douce au prix fort. Pour ceux qui n’ont pas les moyens de graisser les bonnes pattes, ou qui ne font pas partie de la classe privilégiée des authentiques bien-pensants, la « Core Class » (les membres du Parti, de l’armée, de l’administration, de la police secrète, etc.), il faut hélas se contenter de médicaments bricolés sur place, qui sont au mieux inoffensifs. Sauf à recourir à la production numéro un de l’industrie pharmaceutique nord-coréenne : les narcotiques. Dans ces conditions, comment s’étonner que, d’après un sondage effectué auprès de réfugiés nord-coréens à Séoul (1), la médecine nord-coréenne soit jugée inutile dans le meilleur des cas, et dans le pire des cas, le plus fréquent (70 % des sondés !), franchement nocive ?

On retrouve ce principe de sélectivité dans toutes les autres faveurs dispensées par le régime. La société nord-coréenne est précisément codifiée par le Songbun, un bottin mondain communiste qui distribue les gens en 51 classes selon le nombre de leurs quartiers de noblesse révolutionnaire et leurs mérites. Le Songbun détermine où on habite : même à la capitale, où ne séjournent que des privilégiés (pour une durée en principe limitée à trois ans), le quartier de Mansundae est l’apanage de la haute ; et dans celui de Potong-gang, sorte d’empyrée socialiste, une « gated community » comme celle de Wandlitz dans le Berlin-est de feu la RDA, on ne croisera que la crème de la crème du Parti. Le Songbun détermine aussi le régime nutritionnel : hypercalorique pour l’élite, 750 grammes de céréales par jour pour les grands privilégiés, 450 grammes pour les moins privilégiés (le minimum vital s’établit selon l’ONU à 473 grammes/jour), et la famine voire le cannibalisme pour le reste (la malnutrition affecte plus de 30 % des citoyens nord-coréens). L’éducation, notamment l’éducation universitaire, est elle aussi strictement régie par le Songbun, et seuls les enfants du gratin ont accès à la prestigieuse KISU (Kim Il-sung university), où l’on dispense le top du top de l’enseignement idéologique.

Mieux encore : l’État inonde de cadeaux les citoyens méritants: vêtements, appareils électroniques, voitures même – des cadeaux évidemment très codifiés, eux aussi. Ainsi, les sportifs membres de l’équipe olympique aux jeux de Londres étaient motivés comme suit : pour une médaille de bronze, un réfrigérateur ; pour une médaille d’or, une voiture (et pour un échec infamant, probablement un petit séjour dans les camps). Quant aux distractions, des interminables spectacles aux fameuses « mass performances », c’est bien sûr encore l’État qui est à la manœuvre. Mais, pour ce qui est de ces dernières, les spectateurs, tout privilégiés qu’ils soient, sont aussi mis largement à contribution : ils doivent, transformés en « pixels humains », agiter en cadence des cartons colorés pour former les gigantesques images animées, les plus grandes au monde dit-on, qui forment l’ornement principal de ces majestueux spectacles. C’est finalement plutôt dissuasif ; on comprend que nos exilés fiscaux préfèrent encore Bruxelles ou Genève.

Jean-Louis de Montesquiou

1. White Paper on Human Rights in the DRPK, KINU, 2012.

Bernard Bégaud : « Il manque une étude de l’effet des statines en France »

Le Pr Bernard Bégaud, directeur de l'unité de recherche Inserm « Pharmaco-épidémiologie et évaluation de l'impact des produits de santé sur les populations » à l'Université de Bordeaux II, a déploré l'absence d'étude de terrain évaluant le rapport bénéfices/risques des statines en France, lors d'un entretien accordé à l'APM. 

À l'occasion de cet entretien, le Pr Bégaud a appelé à la réalisation d'une étude pharmaco-épidémiologique analysant le rapport bénéfices/risques des statines en France.

« S'il est excessif de prétendre que les statines n'ont aucun intérêt, les opposants au livre du Pr Even ont peu d'arguments à lui opposer parce que nous ne disposons pas de données chiffrées françaises. Ils répondent donc avec des arguments subjectifs », estime-t-il. 

Selon lui, la dernière méta-analyse de la revue Cochrane publiée fin janvier, qui conclut « aux bénéfices des statines en prévention primaire », à la différence de la précédente revue de 2011, ne constitue pas un argument scientifique objectif pour justifier leur prescription en France. 

« La Cochrane peut avoir raison, mais il y a une différence entre la théorie et la pratique dans un pays donné », a-t-il expliqué. « Les études incluses dans les méta-analyses sont menées dans des pays, comme le Nord de l'Europe et les États-Unis, où le niveau de risque cardiovasculaire moyen est quatre fois supérieur à celui de la France. En diminuant, par exemple de 20 % le risque d'évènements cardiovasculaires, en France, on en évite quatre fois moins qu'au Nord de l'Europe. » 

En 2006, dans un rapport d'expertise sur la pharmaco-épidémiologie en France, qu'il avait codirigé à la demande du directeur général de la santé (DGS) et du directeur général de l'ex-Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps, devenue Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé – ANSM), le Pr Bégaud déplorait déjà « l'absence de l'analyse du rapport bénéfices/risques des statines ». 

Il soulignait alors le caractére « non crédible » de l'estimation de 120 000 infarctus du myocarde évités chaque année en France, notamment parce qu'il était « à peu près équivalent au nombre total d'infarctus du myocarde survenant en France ». 

Par ailleurs, la France se distingue par une proportion beaucoup plus élevée de femmes utilisatrices que dans les études et une durée de traitements beaucoup plus faible, ajoute l'ancien président de l'Université Bordeaux II. 

Dans le rapport de 2006, le Pr Bégaud dénonçait également l'absence d'évaluation de terrain « depuis plus de 15 ans, malgré un total cumulé de remboursements dépassant les 10 milliards d'euros et le fait que l'attention des pouvoirs publics ait été, à plusieurs reprises, attirée sur ce problème ». 

« Alors que leur remboursement pèse environ 1 milliard par an, il suffirait de 300 000 à 400 000 euros pour mener une étude pharmaco-épidémiologique sur le bénéfice/risque des statines en France, qui permettrait d'évaluer le nombre d'événements cardiovasculaires réellement évités et le rapport bénéfice/risque de cette stratégie », juge le Pr Bégaud.

Source : APM International

Arithmétique territoriale au Moyen-Orient

Trois chiffres peuvent-ils résumer l’essence du conflit entre Israéliens et Palestiniens ? Tentons l’expérience. Un, Deux, puis Un. Le « Un » nous le connaissons, car en 1948 seul un état fut créé : l’État d’Israël. Le « Deux » nous l’imaginons aisément car demain, deux États vivront côte à côte, Israël et la Palestine. Mais quel est ce second « Un » qui clôture la trilogie ? Ce « Un » sera celui d’un État judéo-arabe binational qui, après-demain, remplacera les arrangements temporaires de frontières au centre des négociations actuelles. Si cet « après-demain » est encore très distant – la réalité des deux États n’est pas encore établie – il semble que la solution binationale soit pourtant inéluctable.

« Le destin c’est la démographie », disait l’historien Geoffrey Barraclough. Dans ce domaine, les récentes statistiques pointent déjà vers un équilibre démographique entre Juifs et Arabes. Equilibre qui, dans l’avenir, laissera place à une majorité arabe. Dans une telle configuration, la démarcation des frontières entre Israël et la Palestine n’altèrera que de manière éphémère cette réalité. Un territoire israélien plus petit maintiendra une majorité juive pour quelques années ou décennies supplémentaires, mais ne changera en rien l’évolution démographique naturelle de la région. La paix non plus ne transformera pas cette situation. En effet, comment imaginer dans un Moyen Orient paisible et ouvert qu’Israël puisse se prémunir contre l’augmentation naturelle de la part de sa population arabe qui altérera la nature démographiquement juive de l’État ?

La communauté juive et le Judaïsme doivent-ils s’alarmer de cette perspective ? Un État d’Israël binational, n’aurait-il pas de sens pour le Judaïsme ?

Depuis 1948, dans l’ombre de la Shoah, le monde juif a, avec raison, considéré que l’existence d’un État juif souverain, à très forte majorité juive, était une nécessité. Le sentiment de sécurité que procure une telle réalité, était et demeure essentiel. Mais il convient aujourd’hui de confronter cette situation à une démographie qui rend impossible le maintien, à moyen terme, de cette vision. Avec le temps, le prix éthique de la conservation d’une majorité juive, deviendra incompatible avec l’esprit traditionnel du Judaïsme. In fine, un tel État ne serait qu’un îlot d’extrémisme que le peuple juif pourrait peut-être encore soutenir mais certainement plus aimer.

Le judaïsme d’aujourd’hui a donc l’obligation de trouver un sens nouveau à un État d’Israël où le besoin d’une majorité juive ne se ferait plus ressentir. Pour ce faire, c’est toute la signification de la relation du peuple juif à une terre porteuse d’intuitions éthico-religieuses qui doit être retravaillée.

Pour en saisir le sens, référons-nous au commentaire médiéval de Rachi (1), enrichi d’une glose de Lévinas qui le rendra plus parlant aux lecteurs contemporains que nous sommes. Il y a plus de mille ans, Rachi enseignait que si le récit de la Torah s’ouvrait par l’histoire de la création du monde, cela signifiait que « si les peuples du monde venaient à dire à Israël : “Vous êtes des voleurs et c’est par la violence que vous avez conquis la terre”, on pourrait leur répondre : “Toute la terre appartient au Saint Béni Soit-il, c’est Lui qui l’a créée et il la donne à qui bon Lui semble et à qui la mérite” ». Lisant ces quelques phrases, Lévinas fait la remarque suivante : « La réponse ancienne de Rachi nous propose de soutenir qu’il importe à l’homme – pour posséder la terre promise – de savoir que Dieu créa la terre. Car sans ce savoir, il ne possédera que par usurpation. Aucun droit ne peut donc découler du simple fait que la personne a besoin d’espace vital. […] La terre promise ne sera jamais dans la Bible une “propriété”, au sens romain du terme, et le paysan, à l’heure de ses prémices, ne pensera pas aux liens éternels qui le rattachent au terroir, mais à l’enfant d’Aram, son ancêtre qui fût errant. »

« Commandements de la terre »

Quelle force et quelle audace dans cette dernière phrase ! Si le lien à la terre n’est ni de l’ordre de la « possession » ni de l’« éternité », que signifie cette image renvoyant à l’errance ? Ne serait-elle pas le symbole du vecteur éthique d’une relation à la terre marquée de la double empreinte de la fragilité inhérente à toute errance ? D’une part, celle d’une négation des sentiments de certitude et de suprématie qui accompagnent la prétention à la « possession éternelle ». D’autre part, celle modelée par le savoir de la responsabilité qui nous incombe vis-à-vis de la situation fragile et précaire de celui – l’errant du moment – qui n’a pas la chance de vivre sur une terre où il contrôle son destin.

Les « commandements de la terre », que la Torah et les commentaires rabbiniques évoquent pour définir le particularisme de la terre d’Israël, sont un rappel incessant de cette double empreinte de l’errance. Qu’il s’agisse de l’année sabbatique de la jachère, de l’année du Jubilé qui, tous les cinquante ans, annule les titres de possessions foncières, ou bien encore des règles de prélèvement des dîmes sur les cultures en faveur des plus démunis, toutes traduisent le refus catégorique d’une relation fusionnelle entre l’homme et la terre. Des « commandements de la terre » qui, en maintenant une distance irréductible entre le peuple et la terre, rendent désuètes les prétentions éphémères de « majorité démographique » et de « possessions éternelles ».

Ainsi armé d’un contenu éthique fidèle aux enseignements d’une tradition plurimillénaire, le Judaïsme pourrait bien trouver, dans un État d’Israël binational, les modalités d’une souveraineté nécessaire à la mise en pratique d’une relation éthique à la terre véhiculée par le souvenir de l’errance. L’État binational, de par sa nature, ne serait-il pas alors l’une des grandes chances du judaïsme de demain ? Oui, une chance et non pas une crainte ! Car une telle réalité ne diminuerait en rien le lien du peuple juif à sa terre historique et rendrait difficiles les dérives idolâtres et fanatiques si catastrophiques aujourd’hui. Surtout, en confrontant à chaque instant le peuple juif à la réalité de l’autre – chacun étant pour l’autre l’image de « l’errant éternel » – un État d’Israël binational garantirait l’éthique d’une vraie relation à la terre, digne de la sagesse biblique.

Cette vision, très utopique à l’heure de la menace nucléaire iranienne et des fanatismes de tous bords, n’est pas d’actualité concrète pour notre génération ni même pour celle de nos enfants. Trop proche de la Shoah, le judaïsme d’aujourd’hui ne peut pas imaginer une telle transformation d’Israël, du lieu unique de « souveraineté juive » en lieu de « l’éthique juive ». Mais comme l’enseignait déjà un certain rabbi Tarfon il y a deux mille ans : « Ce n’est pas à nous d’achever le travail mais nous ne sommes pas libres de nous y soustraire complètement. »

David Meyer

(1) Aussi connu sous le nom de « Salomon de Troyes », Rachi était un rabbin, exégète, poète et vigneron champenois du XIe siècle.

Cholestérol : une illusion collective

L’affaire est embarrassante. Pour le médecin, qui prescrit de bonne foi un médicament anticholestérol. Pour le patient, respectueux, qui avale scrupuleusement son comprimé de Tahor, Crestor ou autre « statine » et voit avec soulagement baisser son niveau de cholestérol, espérant prévenir l’obstruction de ses artères, voire les déboucher. Ils seraient six millions, en France, à suivre ce traitement. Vingt-quatre millions aux États-Unis.

La thèse, on la connaît. En deux mots : il existe un « bon » et un « mauvais » cholestérol, et ce dernier, surtout si l’on mange trop de graisses d’origine animale, s’accumule dans la paroi des artères, induisant un risque majeur d’accident cardiaque. Si le taux de cholestérol dans le sang dépasse un certain seuil, il est donc recommandé d’adopter un régime pauvre en graisses animales et de prendre quotidiennement un médicament qui abaisse le niveau.

Ce savoir est ancien. Il remonte au début des années 1950, à une époque où l’on ne faisait pas encore la différence entre le « bon » et le « mauvais » cholestérol, et où l’on se contentait d’incriminer les graisses animales et « le » cholestérol. Enseigné dans les facultés de médecine, il est véhiculé depuis des décennies par les autorités de santé et les messages publics et privés. Lorsqu’il semble menacé d’une manière ou d’une autre, les plus puissants cardiologues ont vite fait de ridiculiser les pauvres d’esprit qui n’ont rien compris.

Un texte de ce genre a paru dans la prestigieuse revue Science en 2001, en réponse à une enquête d’un journaliste scientifique sur l’effet réel d’une alimentation riche en graisses animales. Il était signé par l’un des grands noms  de la cardiologie américaine, Scott M. Grundy (1). Une fois de plus, la théorie était exposée point par point : l’action des « acides gras saturés » a été « démontrée par une énorme quantité d’études de grande qualité » ; « la démonstration est faite qu’un taux élevé de LDL [le « mauvais » cholestérol] est une cause majeure de la maladie coronarienne et que baisser son niveau dans le sang en réduit le risque ». Comme d’habitude, il invoquait les « données établies voici plus de trente ans » illustrant la corrélation entre la maladie cardiaque et la consommation de graisses animales dans divers pays.

La « démonstration » ne tient pas la route, estiment un nombre croissant de spécialistes. Témoin une remarquable enquête publiée en 2008 dans Business Week, que nous publions d’entrée de jeu, car elle a résisté à l’épreuve du temps. En interrogeant une série de chercheurs et de médecins de haut niveau, le journaliste de la revue phare du monde des affaires américain détaille les doutes et les soupçons qui travaillent la communauté scientifique. Les trois entretiens que nous publions ensuite sont menés avec des médecins iconoclastes, auteurs chacun d’un ou plusieurs ouvrages sur le sujet. Ils fournissent les principaux arguments qui ébranlent le consensus. Des notes supplémentaires sur dix livres récents complètent le tableau.

Que découvre-t-on ? Que selon de nombreux chercheurs indépendants, les études invoquées par Scott Grundy et ses pairs sont biaisées, falsifiées ou contredites par des études plus convaincantes, mais enterrées ou minorées. Ces scientifiques ont aussi analysé les essais cliniques de référence, ceux qui servent à légitimer l’énorme industrie des médicaments et ils sont formels : la plupart d’entre eux ont été manipulés.

Scott Grundy n’est qu’un exemple. En l’occurrence, il a présidé en 2004 le comité officiel américain chargé de publier les recommandations fédérales sur le cholestérol. Ledit comité a recommandé de baisser le niveau optimal de cette molécule dans le sang, ouvrant ainsi la voie à un élargissement significatif du marché des compagnies pharmaceutiques. Comme la plupart des leaders d’opinion de la cardiologie mondiale, Grundy a un intérêt concret à défendre et perpétuer la vulgate : il a beau être un éminent universitaire, médaille d’or 2010 de l’American Heart Association (2), on l’a vu contraint, en 2004, sous la pression d’un organisme indépendant, d’admettre avoir été rémunéré par les principaux fabricants de médicaments anticholestérol : Merck, Shering Plough, Pfizer, AstraZeneca, Bristol-Myers Squibb et Bayer. C’est que l’argent joue un rôle moteur dans cette affaire. L’industrie corrompt les chercheurs, les directions des revues scientifiques médicales, les sociétés de cardiologie et les institutions publiques chargées de financer les recherches et de veiller à la sécurité des médicaments.

Mais ne versons pas dans le manichéisme. L’argent n’explique pas tout. Il y a autre chose. Pour le comprendre, il faut remonter en arrière, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, aux États-Unis. Là naît une psychose collective : les hommes tombent foudroyés par la maladie cardiaque. Il faut l’expliquer, trouver le coupable, le traquer. Et voilà que des chercheurs annoncent l’avoir trouvé. Ou, plutôt, les avoir trouvés, car il y a deux coupables, agissant de concert : les graisses animales d’un côté, le cholestérol de l’autre. Les médias sont enthousiastes. Au diable toutes les études qui infirment la croyance. L’important est de croire. De croire ensemble. C’est le consensus. Fragile au début, il s’impose vers le début des années 1980. Les autorités de santé publient leurs recommandations d’abord aux États-Unis, puis en Europe et ailleurs : il faut réduire le cholestérol dans le sang et la consommation de graisses animales. Deux industries extrêmement puissantes vont saisir l’aubaine : l’industrie pharmaceutique d’un côté, qui va créer le marché des médicaments anticholestérol, l’industrie agroalimentaire de l’autre, qui va développer celui des aliments allégés en graisses. Or, selon des études très sérieuses mais passées sous silence, les médicaments anticholestérol ne servent à rien en prévention et, s’ils sont bénéfiques pour certains malades, ce n’est sans doute pas en raison de leurs effets sur le cholestérol. Quant aux aliments low fat, ils ont sans doute fortement contribué à l’épidémie actuelle d’obésité, laquelle augmente l’incidence de la maladie coronarienne.

Au fait, l’épidémie d’infarctus mortels qui a tout déclenché, d’où venait-elle ? On le sait aujourd’hui, il n’y avait pas d’épidémie : c’était une erreur d’interprétation.

Olivier Postel-Vinay

Miguel de Unamuno, l’Espagne et la modernité

L’histoire est tellement connue qu’on hésite à la raconter encore une fois. Mais elle est si emblématique de la personnalité de celui qui en est le héros et un élément à ce point central de sa légende qu’il est difficile de ne pas l’évoquer. Le 12 octobre 1936, à l’occasion de la « Fête de la Race » (aujourd’hui « Fête de l’Hispanité »), organisée chaque année pour commémorer l’anniversaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, une cérémonie eut lieu à l’université de Salamanque, ville qui était durant la guerre d’Espagne un bastion des nationalistes et le lieu de résidence du général Franco. En l’absence de celui-ci, qui avait décliné l’invitation à y participer, cette réunion solennelle était présidée par l’écrivain et philosophe Miguel de Unamuno, en qualité de recteur de l’établissement et parce que Franco lui avait demandé de le représenter.

Quatre orateurs se succédèrent à la tribune devant un public de professeurs, d’officiels locaux et de membres de la Phalange, mouvement d’extrême-droite qui s’était joint à la rébellion militaire nationaliste contre le régime républicain. Tous chantèrent la gloire de l’Empire espagnol, le plus agressif d’entre eux attaquant de surcroît avec violence les Basques et les Catalans, stigmatisés comme un cancer dans le corps de la nation et des ennemis de l’Espagne. Bien qu’au départ résolu à garder le silence, Unamuno, qui avait rédigé des notes, prit à son tour la parole ; pour défendre les Basques et les Catalans, mais également fustiger l’état d’esprit sous-tendant l’idéologie nationaliste qui transpirait des différentes interventions. Interrompu par le général Millán-Astray, le chef de la Légion étrangère, la troupe d’élite de l’armée espagnole, il s’en prit violemment à ce dernier. Ulcéré, le militaire, rapporte-t-on, s’est alors mis à hurler : « Mort aux intellectuels ! Vive la mort ! » (« Viva la muerte ! » était le cri de ralliement des troupes franquistes). Sous les cris hostiles d’une partie du public et dans une grande confusion, Unamuno dut précipitamment quitter la salle, emmené par le bras, dit-on, par Carmen Polo, la femme du général Franco. Dix jours après, Franco le démettait de ses fonctions de recteur. Miguel de Unamuno mourut quelques mois plus tard, après avoir vécu ses derniers jours reclus à son domicile.

En référence à la place qu’occupe la bravoure dans la psychologie et l’univers de valeurs hispaniques, Michel del Castillo, dans un de ses livres, qualifie l’attitude courageuse d’Unamuno à cette occasion de « très espagnole ». Une chose est sûre, l’épisode n’a pas manqué de frapper les esprits. Il figure en bonne place dans toutes les biographies de Miguel de Unamuno et la plupart des livres sur la guerre d’Espagne en font mention. On ne connaîtra toutefois jamais avec certitude les mots exacts prononcés par Unamuno, dont le discours a dû être reconstitué à partir des notes qu’il avait griffonnées et des témoignages pas toujours concordants de personnes présentes. Il en existe par conséquent plusieurs versions différentes. Une des plus fameuses apparaît dans les trois grandes histoires de la guerre civile existant en langue anglaise : sous une forme très longue dans celle d’Hugh Thomas, un peu abrégée dans les livres d’Anthony Beevor et de Paul Preston. Souvent cité (c’est notamment largement sur lui que se basent, en France, Michel del Castillo et Pierre Assouline), ce texte se conclut par les saisissantes phrases suivantes : « Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. »

Invraisemblance

Tout le passage du livre d’Hugh Thomas au sujet de l’épisode de Salamanque s’appuie sur le récit particulièrement coloré des événements fait dans un article publié en anglais sous le titre Unamuno’s Last Lecture par l’écrivain et homme politique Luis Gabriel Portillo, qui s’exila en Grande-Bretagne à l’issue de la guerre d’Espagne (son fils est le journaliste et politicien anglais Michael Portillo). Or il semble bien que cette relation très circonstanciée de l’événement soit entachée d’invention et d’exagération. C’est en tous cas ce qu’avance, de manière assez convaincante, Jon Juaristi dans son récent ouvrage sur Miguel de Unamuno. Les mots mis dans la bouche de l’écrivain, affirme-t-il, sont largement le produit de l’imagination inspirée de Portillo : « Leur invraisemblance saute aux yeux, compte tenu de la situation qui régnait dans l’amphithéâtre de Salamanque le 12 octobre 1936. Unamuno n’a pas eu l’occasion de prononcer un discours aussi long et d’une telle qualité littéraire. » Sous la forme, également sujette à caution, où elle est rapportée dans les trois meilleures biographies d’Unamuno (celles d’Emilio Salcedo, de Luciano González Egido et de Colette et Jean-Claude Rebatté), ainsi que dans le livre d’Andrés Trapiello sur les écrivains et la guerre d’Espagne Les Armes et les Lettres, l’intervention est beaucoup plus courte, et le magnifique paragraphe de conclusion s’y trouve réduit à la simple affirmation « vaincre n’est pas convaincre » au beau milieu du texte. Lorsqu’on regarde attentivement la célèbre photo prise au moment où Unamuno quittait les bâtiments de l’université, fait aussi observer Juaristi, on se dit que la sortie de l’écrivain s’est sans doute déroulée dans des circonstances légèrement moins dramatiques que ne le veut la légende.

Ces observations sont très représentatives de l’esprit dans lequel est rédigé l’ouvrage de Jon Juaristi, et de ce qui constitue son originalité et une de ses grandes qualités. Bien que publié dans une collection baptisée « Españoles Eminentes », en référence transparente au titre du fameux livre de Lytton Strachey Victoriens éminents, le Miguel de Unamuno de Jon Juaristi n’a en effet rien d’une hagiographie. Essai biographique plutôt que biographie au sens strict, c’est un livre de réflexion critique sur la vie et l’action d’un homme compliqué et plein de contradictions, dans le contexte d’une époque de l’histoire de l’Espagne elle-même particulièrement complexe et contradictoire.

De son propre aveu, Juaristi s’est toujours senti plus proche d’autres grandes figures de la vie artistique et intellectuelle espagnole du temps que de Miguel de Unamuno. Il ne manquait cependant pas de raisons de s’intéresser à un écrivain avec lequel il partage plusieurs caractéristiques. Né, comme lui, à Bilbao, où Unamuno a vécu toute son enfance et son adolescence, il s’est comme lui intéressé à l’histoire du nationalisme basque, sur lequel il a publié un ouvrage très critique qui a fait date. Et comme Unamuno, ainsi qu’il le reconnaît volontiers, il a eu une trajectoire idéologique sinueuse : « Nationaliste durant les années 1960 (il militait au sein de l’ETA), gauchiste durant les années 1970 (il fut un temps membre du parti communiste), social-démocrate durant les années 1980 », tardivement converti au judaïsme, en lequel il voit « une éthique plutôt qu’une religion », Juaristi se présente aujourd’hui, selon les circonstances, comme « libéral », « conservateur » ou simplement « sceptique ». Un parcours qui n’est pas sans évoquer celui d’Unamuno qui, en l’espace de cinq ans, durant sa jeunesse, rappelle l’historien Santos Juliá, réussit à se définir successivement comme « krausiste (le “krausisme” est une variété de néo-kantisme qui connut un grand succès en Espagne), positiviste, krausopositiviste, anarchiste, libéral, libertaire, libéral-libertaire, marxiste, socialiste, nationaliste, humaniste et d’autres choses encore ».

La génération de 98

Une bonne partie de la vie d’Unamuno coïncide avec ce que l’on a baptisé « l’âge d’argent » de la culture espagnole, les quatre décennies qui vont de la fin de la guerre entre l’Espagne et les États-Unis, qui se solda par la perte des dernières colonies américaines espagnoles, et le début de la guerre civile. Ce fut une période de particulière effervescence créative en matière littéraire, intellectuelle et même scientifique, dans le prolongement des travaux du prix Nobel de médecine Santiago Ramón y Cajal, l’homme qui a découvert l’existence et la fonction des neurones. Il est de tradition de distribuer les personnalités qui s’y illustrèrent en trois générations. À côté de Miguel de Unamuno, qui en fut le représentant le plus illustre, la « génération de 98 », ainsi nommée parce que très marquée par le désastre colonial et soucieuse de redonner une perspective à l’Espagne, comprenait notamment l’écrivain Pío Baroja (également basque), l’essayiste Azorín, le dramaturge et romancier Ramón María del Valle-Inclán et les frères Antonio et Manuel Machado, tous deux poètes. La « génération de 14 », qui l’a suivie, incluait, en plus d’un certain nombre d’écrivains, des scientifiques et des penseurs : le philosophe José Ortega y Gasset (qui en est la figure la plus célèbre), le médecin lettré Gregorio Marañón, le diplomate et essayiste Salvador de Madariaga, et l’homme politique et écrivain Manuel Azaña. Quant à la « génération de 27 », elle se compose d’une dizaine d’écrivains, dont le poète Federico García Lorca.

Toute cette période de l’histoire de l’Espagne est marquée par de constantes et fortes tensions intellectuelles, sociales et politiques entre les composantes de ce qu’il est convenu d’appeler « les deux Espagne », expression utilisée pour désigner la triple fracture du pays entre catholiques et anticléricaux, conservateurs et progressistes, partisans de l’État central et défenseurs de l’autonomie (voire de l’indépendance) des régions, principalement en Catalogne et dans le Pays basque.

Socialisme sentimental et mystique

Dans ce paysage idéologique tourmenté, Miguel de Unamuno s’est distingué par l’attitude d’opposition systématique à laquelle l’inclinait son tempérament spontanément rebelle et ses fréquents revirements intellectuels et politiques. Son hostilité déclarée à la monarchie du roi Alphonse XIII et à la dictature militaire du général Primo Rivera lui valut tout d’abord la perte (une première fois) de son mandat de recteur de l’université de Salamanque, puis le bannissement aux îles Canaries, d’où il s’enfuit pour se réfugier en France, à Paris puis à Hendaye, à la frontière avec l’Espagne. Avec la proclamation de la Seconde République espagnole, il revint dans son pays. Au départ sympathisant des républicains, il prit ses distances avec eux au vu de certains excès du nouveau régime, pour se rapprocher du mouvement de rébellion militaire de Franco dont il s’éloigna également, choqué par les violences auxquelles les franquistes se livrèrent rapidement. Socialiste durant sa jeunesse, mais d’un socialisme sentimental et mystique très distinct du marxisme, il abandonna la vie militante au moment où les préoccupations philosophiques et religieuses se mirent à dominer son esprit.

De son propre aveu meilleur connaisseur du XIXe siècle que du XXe, Juaristi concentre son attention sur la première partie de la vie d’Unamuno, ses années de formation et de jeunesse. Avec beaucoup de dextérité et de subtilité, il s’applique à démêler le jeu d’influences diverses qui a déterminé son évolution intellectuelle, artistique et spirituelle, et à éclairer les tours et détours de ses idées philosophiques et politiques : l’impact qu’ont eu sur lui les écrivains et penseurs romantiques (Coleridge, Carlyle, Senancour, Leopardi), son antipathie pour le darwinisme mais son grand intérêt pour l’évolutionnisme sociologique d’Herbert Spencer, ses idées sur le catalanisme et le nationalisme basque, qu’un siècle avant Juaristi il a critiqué en dénonçant le caractère fabriqué et mythologique de la tradition dont il se réclame, les formes variées sous laquelle il a défendu l’idée fondamentale que l’Espagne devait s’arracher à l’archaïsme pour aborder la modernité. (Si, contrairement à la plupart des intellectuels espagnols et sud-américains, Unamuno n’a jamais défendu la corrida comme expression exemplaire de la culture hispanique et l’a même attaquée, ce n’est pas en raison de sa cruauté, mais parce qu’à l’instar d’autres membres de la génération de 98, il voyait dans ce spectacle le symbole même de l’arriération du pays et de l’état d’aliénation de son peuple.)

Un Don Quichotte idéal

Miguel de Unamuno a conféré au bout d’un certain temps à son appel en faveur de l’entrée résolue de l’Espagne dans la modernité une forme contre-intuitive et paradoxale, puisqu’il a fini par considérer et proclamer qu’un progrès décisif sur ce plan exigeait de renouer avec la tradition nationale dans ce qu’elle avait de plus profond et de plus puissant. Longtemps sentimentalement attaché au vert et vallonné Pays basque, Unamuno, avec son installation à Salamanque, est tombé amoureux de l’austère Castille, dont il célébra avec ferveur les hauts-plateaux désertiques, secs et désolés, en présentant cette région comme le lieu où résidait l’âme de l’Espagne. Cette thèse est notamment développée dans la série de cinq essais réunis dans le recueil En torno al casticismo (publié en français sous le titre L’Essence de l’Espagne). Critiquant les conceptions simplistes qui identifient le caractère « pur » (castizo) d’un peuple à l’absence de mélanges raciaux, Unamuno s’emploie dans ce livre à dessiner les contours de ce qui fait à ses yeux le cœur de l’hispanité : la tradition épique, la mystique religieuse castillane (sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix), le culte de l’honneur et la littérature moraliste. Tournant le dos à ses convictions internationalistes de jeunesse, il soutient que l’Espagne ne deviendra moderne qu’à condition de retrouver les valeurs qui sont liées à ses racines historiques et de les faire rayonner dans l’Europe entière. Dans le même esprit, dans La Vie de Don Quichotte et de Sancho Pança, réécriture du livre de Cervantès à la lumière de considérations contemporaines, Unamuno identifie, derrière le Don Quichotte romanesque réel, un Don Quichotte idéal, incarnation de l’esprit espagnol et expression de ce que ce dernier peut et doit apporter au monde. « Le Don Quichotte d’Unamuno », dit très bien Juaristi, « est le modèle idéal du révolutionnaire, c’est-à-dire d’Unamuno lui-même, engagé dans la régénération totale de l’Espagne ».

Deux aspects de la personnalité littéraire d’Unamuno ressortent avec force des analyses de Juaristi. Le premier est l’étendue et la profondeur de son intérêt pour les langues, la philologie et l’étymologie, et l’influence que ses vastes connaissances dans ce domaine ont eue sur son œuvre et sa vision du monde. En plus du castillan, Unamuno maîtrisait très bien le basque, le français, l’allemand, l’anglais, le latin et le grec classique, et passablement l’hébreu, l’italien, de portugais, le catalan, le suédois et le danois, dont on rappelle souvent qu’il l’a appris pour pouvoir lire le philosophe Kierkegaard dans le texte. Il était polyglotte un peu à la manière de Borges, un auteur avec lequel Juaristi le compare régulièrement en soulignant l’impact qu’ont eu ses livres sur l’écrivain argentin, pas toujours reconnu par l’intéressé, devenu moins enclin à acquitter sa dette à son égard du jour où il cessa de l’admirer : « Comme Borges, Unamuno apprenait les langues pour d’autres raisons que les habituelles motivations utilitaires, uniquement pour accéder sans passer par l’intermédiaire de la traduction à la pensée ou à l’œuvre de différents auteurs. » La passion philologique d’Unamuno le conduira à se livrer à d’innombrables exercices d’analyse comparée des langues et d’ethno-étymologie plus ou moins fantaisiste, dont certains font penser, avec quelques dizaines d’années d’avance, aux méditations philosophiques et anthropologiques sur le langage d’Heidegger et de Derrida.

Le second aspect, précisément, est l’étonnante modernité d’Unamuno, moins la modernité de ses idées que de sa manière d’écrire. Elle se manifeste sur plusieurs plans. Le premier est celui de la langue. Spontanée, imagée, inventive, la sienne tranche avec l’expression un peu raide et pesante qui était souvent de mise à son époque. Unamuno écrivait comme il respirait et comme il parlait. De sa plume, les pages coulaient avec une déconcertante facilité, dans un style aisé et de conversation terriblement familier, qui fait souvent merveille comme dans ses enchanteurs récits de voyage, mais peut aussi agacer du fait de sa tendance à consteller ses textes d’interjections, d’exclamations et d’appels au lecteur.

Le premier intellectuel espagnol moderne

On a aussi souvent souligné le caractère très novateur de sa prose de fiction. Rompant délibérément avec les procédés du roman réaliste de Benito Pérez Galdós (dont on comprend cependant que beaucoup de lecteurs préféreront toujours les solides récits de facture classique), les romans d’Unamuno (Niebla, Comment on fait un roman, La tía Tula, Abel Sanchez) avaient à son époque un caractère révolutionnaire. Comportant peu de personnages et quasiment aucune description, souvent construits autour de longs dialogues d’allure théâtrale, lorgnant par endroit vers l’essai autobiographique, ils anticipent ce mélange des genres qui caractérise, comme on sait, une bonne partie du roman contemporain.

Enfin, Unamuno est moderne parce qu’avec lui, ainsi que le montre Stephen G. H. Roberts dans un livre loué par Juaristi comme « le plus passionnant essai sur Unamuno de la décennie écoulée », apparaît le premier intellectuel espagnol moderne. Assurément, il n’était pas le seul écrivain à s’exprimer dans les journaux (tous ses contemporains le faisaient à un certain degré) ou à cultiver la forme de l’essai (pratiquée également, par exemple, par Clarín et Azorín). Mais sa présence ubiquitaire dans le débat public et dans la presse, le nombre, la variété et le caractère toujours très personnel de ses essais, la vigueur de ses prises de position et son sens de la formule éclatante en font un précurseur de ce point de vue.

Parce qu’il n’est pas une véritable biographie, le livre de Jon Juaristi ne fait à première vue qu’une place limitée à la description de la psychologie d’Unamuno et l’analyse de sa personnalité. On y trouve toutefois de nombreux éléments d’information à ce sujet. Traitant avec circonspection et réserve le matériau contenu dans les romans autobiographiques d’Unamuno (« les plus explicitement autobiographiques » est-on tenté de dire, tant l’écrivain est présent dans la moindre des pages qu’il a écrites), Juaristi s’appuie en revanche avec confiance sur le récit de son enfance que le philosophe nous a laissé. La description frappante qu’il livre de l’environnement matériel et psychologique qu’offrait la Bilbao industrieuse, libérale et commerçante de l’époque, ainsi que de sa famille très religieuse, aide à appréhender l’atmosphère mentale et émotionnelle dans laquelle il a grandi. Andrés Trapiello a reproché à Juaristi le peu de place qu’il ménage dans son livre à Concha Lizarraga, qu’Unamuno a connue et aimée platoniquement alors qu’ils étaient encore adolescents et qui allait devenir son épouse et la mère de ses neuf enfants. Et il s’étonne de le voir perdre du temps à discuter l’authenticité d’une hypothétique aventure de jeunesse au temps où l’écrivain était étudiant à Madrid. On peut effectivement le regretter. Les quelques lignes figurant dans le livre au sujet du couple formé par Unamuno et sa femme sont cependant éloquentes, et elles en disent long sur la perception qu’a Juaristi du rôle qu’a joué ce mariage dans leur vie à tous deux : « L’amour qui les unissait fut un des plus solides et des plus émouvants de leur génération, fondé sur l’affection domestique quotidienne et le sentiment du devoir […]. Ce ne fut pas une aventure, ou si cela en fut une, ce fut la grande aventure héroïque des deux, intime, pudique et douloureuse. »

Crise d’anxiété

Juaristi tend à interpréter en termes prosaïquement cliniques l’événement survenu durant la nuit du 21 au 22 mars 1897 que les experts en « unamunologie » aiment présenter comme un moment clé de la grande crise spirituelle dont est sortie toute l’œuvre ultérieure de l’écrivain, une expérience extrême comparable, est-on tenté de dire, à celle du chemin de Damas pour saint Paul, à la nuit d’extase mystique de Pascal ou à la fameuse « nuit de Gênes » chez Paul Valéry. À l’opinion de Juaristi, il s’agissait d’une simple attaque de panique, une crise d’anxiété qu’on voyait poindre depuis longtemps, occasionnée par le stress intense qui accablait Unamuno depuis un certain temps, du fait de la précarité de la situation matérielle de sa famille, d’incertitudes au sujet de l’avenir et, surtout, du sentiment de culpabilité qu’engendrait son impuissance face à la détresse d’un de ses enfants, atteint d’une méningite durant les premiers mois de sa vie et qui souffrait d’hydrocéphalie (il mourra à l’âge de six ans). Un épisode spectaculaire mais de nature assez banale, commente Juaristi, « auquel Unamuno s’est employé à donner un sens transcendantal qui le transformera […] en la crise d’anxiété la plus fameuse de l’histoire de l’Espagne ».

Dispersés dans le livre, on trouve des aperçus d’autres traits de caractère d’Unamuno que son profond amour pour sa famille, qu’attestent les multiples photos que nous avons de lui en compagnie de ses petits-enfants : son rigorisme et son puritanisme, son aversion pour les grandes villes, à commencer par Madrid, dont l’agitation permanente le perturbait et qu’il trouvait toujours un peu dépravées, son malaise au milieu de cette « société de cafés » qu’affectionnent tellement les Espagnols, malaise qu’il surmontera progressivement pour devenir un protagoniste fréquent et apprécié de nombreuses « tertulias » (rencontres entre intellectuels). Dans un chapitre de son recueil d’essais Lecturas compulsivas consacré à Unamuno, que Juaristi décrit comme son texte favori au sujet de l’écrivain, Felix de Azúa raconte une série d’anecdotes révélatrices sur l’homme et son apparence, et l’impression qu’il faisait sur son entourage. Plusieurs d’entre elles sont rapportées par l’écrivain catalan Josep Pla, en compagnie duquel Unamuno se trouvait à Paris.

 « Pour un homme sensuel comme Pla », relève de Azúa, « la sobriété et l’ascétisme d’Unamuno étaient aussi choquants que ceux d’un fakir de Bombay, et il en notait les manifestations avec une perplexité amusée. [Unamuno] ne buvait que de l’eau, ne fumait pas et ne regardait jamais les femmes. » Pla s’étonnait aussi que dans une ville comme Madrid où les gens s’embrassent avec facilité, il n’ait jamais vu Unamuno embrasser quelqu’un. De la même manière qu’il mangeait invariablement la même chose tous les jours, l’écrivain était constamment vêtu de façon identique : costume et pantalons noirs, chaussettes blanches et chemise sans cravate, à une époque où il était obligatoire pour les bourgeois d’en porter une pour se distinguer ostensiblement des ouvriers et des paysans. « Comment êtes-vous habillé, Don Miguel ? » lui demanda un jour un autre compagnon d’exil. « Comme un penseur ? Un pasteur protestant ? Une célébrité ? Un vilain oiseau ? ». « Je suis habillé conformément à ce que je suis », répondit Unamuno, « comme un individualiste ».

Porte-parole du tragique chrétien

Jon Juaristi ne s’appesantit pas beaucoup sur le Miguel de Unamuno le plus connu en dehors de l’Espagne, le philosophe. Souvent défini comme un précurseur de l’existentialisme chrétien, Unamuno, dans son célèbre ouvrage Le Sentiment tragique de la vie, met en scène en termes très personnels l’angoisse de l’homme moderne déchiré entre sa volonté de vivre éternellement et sa certitude de mourir : « Je veux vivre toujours, toujours ; et vivre moi, ce pauvre moi que je suis et que je me sens être aujourd’hui et ici, et c’est pour cela que me torture le problème de la durée de mon âme, de la mienne propre. » Ce sentiment douloureux, on sait notamment par ses journaux intimes qu’il l’éprouvait vraiment avec toute l’intensité qu’il exprime ici. Porte-parole du tragique chrétien, convaincu que la vérité de l’existence se situe au-delà de la raison et doit s’affirmer contre elle, comme philosophe, Unamuno se situe dans la droite ligne de penseurs-écrivains comme Pascal, Nietzsche et Kierkegaard, ou d’écrivains-penseurs comme Tolstoï et Dostoïevski, qu’il a lus avec passion et dont il partageait les angoisses spirituelles. C’est à ce titre qu’il a été reçu dans d’autres pays d’Europe et commenté avec admiration par deux des plus fameux philosophes espagnols de la seconde moitié du siècle dernier, María Zambrano et Julián Marías (père de l’écrivain Javier Marías).

Pour ces derniers, l’exercice n’avait cependant rien d’aisé ou de naturel. Tous deux étaient en effet élèves et disciples de José Ortega y Gasset, assurément le plus grand philosophe espagnol du XXe siècle, mais un penseur à des années-lumière d’Unamuno. Il est difficile d’imaginer deux personnalités plus différentes que ces deux géants de la vie de l’esprit en Espagne au siècle dernier. En quelques phases, Salvador de Madariaga a très bien caractérisé tout ce qui séparait les deux hommes : « [Ortega] était le Tourgueniev espagnol face à Unamuno qui était notre Dostoïevksi. Car Ortega voulait européiser l’Espagne, alors qu’Unamuno voulait hispaniser l’Europe. […] Pour Ortega, il fallait de l’ordre, de la science, du social, du progrès vers l’avant. Pour Unamuno il fallait du caractère, de l’expérience, de l’individuel, de l’élévation vers les sommets. Ortega voulait de la morale ; Unamuno voulait de la foi. » Libéral, rationaliste, héritier des Lumières, esprit cosmopolite et internationaliste, Ortega voyait en Unamuno un « mystique énergumène ».

Opposés par les idées, Ortega et Unamuno l’étaient également par le caractère et le style. Comme le dit joliment Felix de Azúa, « l’incompatibilité était totale entre le penseur de la bourgeoisie madrilène et le polygraphe basque tourmenté, entre le viveur sensuel et sociable de la capitale et le yogi de province ». Les deux hommes n’arrivèrent donc jamais à véritablement s’entendre et lorsque Unamuno mourut, Ortega y Gasset, avec une malignité qu’il est difficile d’expliquer autrement que comme le produit de la jalousie, parvint à se fendre d’une nécrologie d’une rare mesquinerie. « Je n’ai jamais connu un ego plus compact et solide que celui d’Unamuno », y affirmait-il (non complètement sans raison, il est vrai) – « Il n’y avait pas de dialogue avec lui ». Ortega poussait même la petitesse jusqu’à contester ses mérites littéraires : « Il fut un grand écrivain. Mais il faut reconnaître qu’il était basque et que son castillan était une langue apprise ». Une accusation à la fois totalement injustifiée et très mal venue de la part d’un homme qui s’exprimait certes brillamment, mais dans un style souvent ampoulé, beaucoup plus solennel et moins naturel que celui d’Unamuno.

Comme Victor Hugo

Miguel de Unamuno était un écrivain universel également capable de rédiger des poèmes mystiques comme Le Christ de Velasquez, un conte de science-fiction à la manière d’H. G. Wells (Mecanópolis, qui décrit une ville exclusivement peuplée de machines), ou un comique et pseudo-savant « Traité de cocotologie » (l’art de fabriquer des oiseaux en papier, qu’il pratiqua avec beaucoup de plaisir durant son enfance). Essayiste, romancier, poète, journaliste, dramaturge, philosophe, épistolier torrentiel, penseur, commentateur politique, théoricien de l’éducation, analyste et historien de la langue et de la culture, dépeint, avec un peu d’exagération il est vrai, par le critique Arthur A. Cohen, comme « le plus grand styliste de la langue espagnole depuis Cervantès », auteur d’une œuvre d’un volume impressionnant (ses Œuvres complètes – en réalité incomplètes – font 12 000 pages), Unamuno occupe dans la littérature et la vie intellectuelle hispanique du XXème siècle une place bien trop considérable pour qu’on puisse simplement rêver l’ignorer. Un peu, mutatis mutandis, comme Victor Hugo en France pour le siècle précédent, il écrase par sa stature le paysage qui l’entoure. C’est un monument imposant de visite obligatoire, et peu d’écrivains ou de penseurs de langue espagnole ont réussi à éviter de se situer par rapport à lui.

Comme l’auteur des Misérables, Unamuno suscite toutefois à la fois autant d’exaspération que d’admiration, souvent d’ailleurs chez les mêmes personnes. Dans le chapitre de son ouvrage La aventura de pensar qui lui est consacré, le philosophe Fernando Savater, par exemple, tout en saluant la grandeur de l’homme, la puissance de son œuvre et la modernité de son style, ne peut s’empêcher de persifler le « narcissisme transcendantal » qui s’exprime dans sa philosophie et de déplorer les excès et les carences dont, à son opinion, souffraient les idées et les prises de position politiques d’un homme qui, au bout du compte, n’était un authentique spécialiste de rien : « contradictions, divagations, mouvements d’humeur, irréalisme et individualisme extrême ».

Un portrait en pointillés

À la fois égocentrique et généreux, visionnaire et obstiné, torturé et péremptoire, timide et téméraire, constant dans ses choix fondamentaux mais changeant dans ses opinions tout en restant toujours sincère, excessif et véhément, irrésistiblement porté à la polémique et amoureux de la provocation, Miguel de Unamuno est un écrivain qui peut difficilement laisser indifférent. Plusieurs biographies ne sont pas de trop pour tenter de saisir sa personnalité déroutante. Celle d’Emilio Salcedo est sans doute la plus vivante et animée, celle de Luciano González Egido la plus belle et la plus émouvante, parce qu’elle propose un portrait intime d’Unamuno pénétrant et plein d’empathie ; celle de Colette et Jean-Claude Rebaté, bourrée à craquer de faits et d’information et que Jon Juaristi considère comme la meilleure, est la plus à jour et la plus complète. L’essai biographique de Juaristi vient compléter et enrichir l’image d’Unamuno qui émerge de ces trois ouvrages, en jetant sur l’homme et son œuvre un éclairage nouveau. Tel que son auteur le définit, l’objectif de ce livre est de situer Miguel de Unamuno dans le contexte historique, politique et intellectuel de l’époque qui était la sienne et qu’il a dominée, en analysant les influences qui se traduisent dans son œuvre ainsi que les multiples facettes de celle, énorme, qu’il a lui-même exercée. Juaristi s’y emploie avec beaucoup de sagacité et d’érudition, en démontrant avec brio la façon dont le talent d’Unamuno lui a permis d’exprimer et d’incarner toutes les contradictions de l’Espagne du début du XXe siècle, déchirée entre attachement à la tradition et appel de la modernité.

Ce faisant, sur un ton détaché et distant, parfois aimablement critique et gentiment ironique, mais dans l’ensemble respectueux et empreint de sympathie, il offre en supplément, sans avoir explicitement cherché à le produire, un portrait d’Unamuno en pointillés, moins fouillé certes, que ceux qu’on a pu lire ailleurs, mais nuancé et d’une grande finesse. Des individus passionnés, on est assez naturellement tenté de parler avec passion. Miguel de Unamuno était un homme dévoré par la passion, mais Jon Juaristi parvient à s’exprimer à son sujet dans un registre qui en est exempt. À en juger par le résultat, ce n’était pas nécessairement le moins approprié.

Michel André

Mariage pour tous : « Comment on fait les bébés ? »

La question de la filiation pose un type de question d’éthique très pointue : l’éthique par procuration. Il s’agit, dans l’actuel débat sur la filiation, de prendre une décision pour des enfants à naître dans des conditions techniques, technologiques et juridiques bien spécifiques. Le problème de la décision de faire un enfant se pose dans toute procréation, qui, par définition, consiste à donner la vie à un être qui ne l’a pas demandé.

La filiation éthique

Ce problème prend-il une tournure particulière dans le cadre de la PMA ou encore de la GPA, pratiquée par des couples aussi bien hétérosexuels qu’homosexuels ? Le problème devient-il encore plus spécifique dans le cas d’une filiation enfant/couple homosexuel ?

Hans Jonas, dans son ouvrage Le Principe de responsabilité (1979), énonce trois concepts :

1. Le principe de responsabilité lui-même selon lequel, entre autres, nous avons, en tant qu’adultes vivants, la responsabilité de prendre des décisions à la place des êtres qui ne sont pas en mesure de le faire par et pour eux-mêmes, tout simplement parce que, pour l’heure, ils ne sont pas encore présents. Comme les générations futures ou, plus proches de nous encore, nos enfants à naître.

2. L’idée du développement durable : « Inclus dans ton choix actuel l’intégrité de l’homme comme objet de ton vouloir. »

3. Le principe de précaution : s’abstenir de toute décision si nous ne sommes pas tous convaincus de l’absence d’effets nuisibles d’une action que nous voudrions engager, et alors rechercher à développer les connaissances sur le sujet afin de trancher sans passion.

Ces trois idées philosophiques ont fait leur chemin et trouvent aujourd’hui leurs traductions politiques, juridiques et sociales dans bien des domaines. Pourquoi ne les utilisons-nous pas dans le cadre de l’actuel débat sur la filiation ? Ce d’autant que la réflexion de Jonas relève de ce que nous pourrions nommer la filiation éthique, c’est-à-dire la manière la plus souhaitable que nous aurions à transmettre quelque chose à nos propres enfants.

Des histoires de spermatozoïdes, d'ovules et d'origines

Or qu’avons-nous d’abord à transmettre à nos propres enfants ? Probablement une réponse précise à la question « comment on fait les bébés ? »

« Comment on fait les bébés ? » est une question philosophique. Elle cache un « comment j’ai été fait ? » et, par extension, un « d’où viens-je ? », qui exprime par définition la question de l’origine.

Quelle origine parmi les origines personnelles possibles ? Imaginons différents dialogues :

Dialogue 1

« Tu es né(e) de la rencontre d’un spermatozoïde de papa et d’un ovule de maman, du ventre de maman.

– Alors c’est exprès que vous m’avez fait à ce moment-là ? »

Là, trois réponses possibles, que je formule de façon purement schématique : oui, nous te désirions ; non, mais nous te désirons quand même ; non, tu n’étais pas désiré, c’était un accident.

Dialogue 2

« Tu es né(e) de la rencontre d’un spermatozoïde d’un papa biologique et d’un ovule d’une maman biologique, du ventre de cette maman biologique. Et nous t’avons adopté(e). »

Là, le problème du désir volontaire d’enfant ne se pose pas. En revanche, se pose une autre question : « Pourrai-je revoir un jour mes parents biologiques ? » La réponse souhaitable serait : « C’est possible. »

Dialogue 3

« Tu es né(e) de la rencontre d’un spermatozoïde d’un homme anonyme et d’un ovocyte d’une femme anonyme, qu’on a mis dans le ventre de maman. »

Le problème du désir volontaire d’enfant ne se pose pas non plus. Mais :

« Pourrai-je revoir un jour cet homme et cette femme d’où je viens ?

– Non. »

Dialogue 4

« Tu es né(e) de la rencontre d’un spermatozoïde de papa qui vit avec papa et d’un ovule de maman qui vit avec maman.

– D’accord, mais… comment on fait les bébés ? »

Dialogue 5

« Tu es né(e) de la rencontre d’un spermatozoïde de papa et d’un ovule d’une femme anonyme, dans laquelle tu as grandi mais qui n’est pas ta mère.

– Pourrai-je revoir un jour cette femme d’où je viens ?

– Non. »

Il ne faut pas se leurrer : l’enfant revient toujours à la question de la cause individuelle première, et donc à une histoire de spermatozoïde et d’ovule. Cette question est d’autant plus évidente que l’enfant ayant deux parents du même sexe confrontera sa situation personnelle au cours de biologie sur la reproduction sexuée.

Autre question que l’enfant posera à un moment donné, celle du coût de sa naissance. Question qui pourrait se poser pour tout type de filiation, mais, de fait, que l’enfant ne pose pas dans tous les cas. Personnellement, je bloque sur la réponse à la question : « Mais cette dame qu’on ne connaît pas, vous lui avez donné de l’argent pour qu’elle me porte dans son ventre ? » L'enfant a le droit de poser cette question.

Les députés, au lieu de se précipiter, devraient s'inspirer de Hans Jonas

Maintenant, revenons à Hans Jonas et appliquons à chacun des cas précédents les éléments de son éthique.

Le principe de responsabilité : sommes-nous capables, dans un débat sous tension sur la filiation enfant/couple homosexuel, de réfléchir et de prendre une décision par empathie, c’est-à-dire en se mettant à la place de l’enfant (je veux dire : l’enfant en général, qu’aucun cas particulier d’enfant ou de témoignage personnel ne peut remplacer) ? aurons-nous le temps d’une réflexion en notre âme et conscience ? et aurons-nous la possibilité, en tant que citoyens, d’exprimer une position réfléchie ?

L’idée du développement durable : la filiation enfant/couple homosexuel remet-elle en cause la dignité des générations futures ? Que certaines conjectures et notamment les pires (la disparition de l’espèce humaine ou sa dégénérescence) soient des superstitions ne doit pas nous dispenser de cette question.

Le principe de précaution : avons-nous du recul et, surtout, des certitudes concernant le bien-être existentiel d’un enfant dont la détermination de l’origine personnelle sera complexe ?

Enfin : qui, chez les plus convaincus sur le sujet actuellement en débat à l’Assemblée nationale, et quelle que soit la position, s’est au moins posé ces questions ?

La précipitation du débat actuel (débat n’est pas réflexion) a, me semble-t-il, pour effet d’éluder ces interrogations, interrogations qui, puisque nous avons la responsabilité de nous les poser pour nos enfants de demain, à leur place, doivent être pourtant posées par tous.

En soi, tout peut s’expliquer. Mais certaines explications semblent plus délicates que d'autres. Sommes-nous vraiment prêts à satisfaire toute demande de la part de l'enfant et dans tous les cas de filiation ? Je ne dis pas que ces explications n'existent pas. Je dis en revanche que nous nous précipitons sur le vote d'un projet de loi auquel les citoyens n'ont pas eu l'occasion de réfléchir. Il s'agissait d'une proposition du candidat Hollande ? Certes, mais qui, avant de voter, s'est posé l'ensemble de ces questions sur la filiation ?

Dire à un enfant « tu es là parce que maman et papa t'aiment (ou maman et maman, ou papa et papa, ou encore maman, maman, papa et papa) » est loin d’être satisfaisant. Les enfants veulent des réponses concrètes, scientifiques, moins sur le pourquoi que sur le comment. Éviter de dire comment l’enfant est vraiment né reviendrait aux versions imaginaires d’antan : l’histoire des roses, des choux et de la cigogne. L’enfant sait bien que l’amour n’est pas nécessairement l’origine de l’enfantement, quand il voit par exemple que son petit voisin est battu par ses parents biologiques. Il sait que l’amour est une raison d’être permettant de comprendre, mais pas une cause permettant d'expliquer.

Mon rôle, ici, n’est pas de me positionner pour ou contre le mariage homosexuel, l’adoption d’enfants par des couples homosexuels, la PMA et la GPA. Et encore moins de prendre ces thèmes ensemble. « Pour » ou « contre » sont des réponses de référendum et celui-ci, sur ces questions et sous le couvert de ce qui est une anomalie constitutionnelle, à savoir l’impossibilité de se prononcer sous cette forme publique sur un sujet de société, qui, par définition, concerne tout le monde, n’aura pas lieu. Ce qui aura pour effet de laisser des questions importantes sans traitement, beaucoup de citoyens dans l’expectative et, au fond, les nouvelles pratiques dans le doute.

Tout ceci est bien dommage, car on n’élit jamais un candidat pour l’ensemble de ses propositions, prises en bloc. Un bulletin de vote n’a jamais été un blanc-seing et ne doit surtout pas empêcher la réflexion avant le débat. Cette réflexion, que tout citoyen doit avoir, est loin d’être encouragée.

Francis Métivier, philosophe.

Cholestérol : Le soupçon d’une illusion collective

L’affaire est embarrassante. Pour le médecin, qui prescrit de bonne foi un médicament anticholestérol. Pour le patient, respectueux, qui avale scrupuleusement son comprimé de Tahor, Crestor ou autre « statine » et voit avec soulagement baisser son niveau de cholestérol, espérant prévenir l’obstruction de ses artères, voire les déboucher. Ils seraient six millions, en France, à suivre ce traitement. Vingt-quatre millions aux États-Unis.

La thèse, on la connaît. En deux mots : il existe un « bon » et un « mauvais » cholestérol, et ce dernier, surtout si l’on mange trop de graisses d’origine animale, s’accumule dans la paroi des artères, induisant un risque majeur d’accident cardiaque. Si le taux de cholestérol dans le sang dépasse un certain seuil, il est donc recommandé d’adopter un régime pauvre en graisses animales et de prendre quotidiennement un médicament qui abaisse le niveau.

Ce savoir est ancien. Il remonte au début des années 1950, à une époque où l’on ne faisait pas encore la différence entre le « bon » et le « mauvais » cholestérol, et où l’on se contentait d’incriminer les graisses animales et « le » cholestérol. Enseigné dans les facultés de médecine, il est véhiculé depuis des décennies par les autorités de santé et les messages publics et privés. Lorsqu’il semble menacé d’une manière ou d’une autre, les plus puissants cardiologues ont vite fait de ridiculiser les pauvres d’esprit qui n’ont rien compris.

Un texte de ce genre a paru dans la prestigieuse revue Science en 2001, en réponse à une enquête d’un journaliste scientifique sur l’effet réel d’une alimentation riche en graisses animales. Il était signé par l’un des grands noms  de la cardiologie américaine, Scott M. Grundy (1). Une fois de plus, la théorie était exposée point par point : l’action des « acides gras saturés » a été « démontrée par une énorme quantité d’études de grande qualité » ; « la démonstration est faite qu’un taux élevé de LDL [le « mauvais » cholestérol] est une cause majeure de la maladie coronarienne et que baisser son niveau dans le sang en réduit le risque ». Comme d’habitude, il invoquait les « données établies voici plus de trente ans » illustrant la corrélation entre la maladie cardiaque et la consommation de graisses animales dans divers pays.

La « démonstration » ne tient pas la route, estiment un nombre croissant de spécialistes. Témoin une remarquable enquête publiée en 2008 dans Business Week, que nous publions d’entrée de jeu, car elle a résisté à l’épreuve du temps. En interrogeant une série de chercheurs et de médecins de haut niveau, le journaliste de la revue phare du monde des affaires américain détaille les doutes et les soupçons qui travaillent la communauté scientifique. Les trois entretiens que nous publions ensuite sont menés avec des médecins iconoclastes, auteurs chacun d’un ou plusieurs ouvrages sur le sujet. Ils fournissent les principaux arguments qui ébranlent le consensus. Des notes supplémentaires sur dix livres récents complètent le tableau.

Que découvre-t-on ? Que selon de nombreux chercheurs indépendants, les études invoquées par Scott Grundy et ses pairs sont biaisées, falsifiées ou contredites par des études plus convaincantes, mais enterrées ou minorées. Ces scientifiques ont aussi analysé les essais cliniques de référence, ceux qui servent à légitimer l’énorme industrie des médicaments et ils sont formels : la plupart d’entre eux ont été manipulés.

Scott Grundy n’est qu’un exemple. En l’occurrence, il a présidé en 2004 le comité officiel américain chargé de publier les recommandations fédérales sur le cholestérol. Ledit comité a recommandé de baisser le niveau optimal de cette molécule dans le sang, ouvrant ainsi la voie à un élargissement significatif du marché des compagnies pharmaceutiques. Comme la plupart des leaders d’opinion de la cardiologie mondiale, Grundy a un intérêt concret à défendre et perpétuer la vulgate : il a beau être un éminent universitaire, médaille d’or 2010 de l’American Heart Association (2), on l’a vu contraint, en 2004, sous la pression d’un organisme indépendant, d’admettre avoir été rémunéré par les principaux fabricants de médicaments anticholestérol : Merck, Shering Plough, Pfizer, AstraZeneca, Bristol-Myers Squibb et Bayer. C’est que l’argent joue un rôle moteur dans cette affaire. L’industrie corrompt les chercheurs, les directions des revues scientifiques médicales, les sociétés de cardiologie et les institutions publiques chargées de financer les recherches et de veiller à la sécurité des médicaments.

Mais ne versons pas dans le manichéisme. L’argent n’explique pas tout. Il y a autre chose. Pour le comprendre, il faut remonter en arrière, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, aux États-Unis. Là naît une psychose collective : les hommes tombent foudroyés par la maladie cardiaque. Il faut l’expliquer, trouver le coupable, le traquer. Et voilà que des chercheurs annoncent l’avoir trouvé. Ou, plutôt, les avoir trouvés, car il y a deux coupables, agissant de concert : les graisses animales d’un côté, le cholestérol de l’autre. Les médias sont enthousiastes. Au diable toutes les études qui infirment la croyance. L’important est de croire. De croire ensemble. C’est le consensus. Fragile au début, il s’impose vers le début des années 1980. Les autorités de santé publient leurs recommandations d’abord aux États-Unis, puis en Europe et ailleurs : il faut réduire le cholestérol dans le sang et la consommation de graisses animales. Deux industries extrêmement puissantes vont saisir l’aubaine : l’industrie pharmaceutique d’un côté, qui va créer le marché des médicaments anticholestérol, l’industrie agroalimentaire de l’autre, qui va développer celui des aliments allégés en graisses. Or, selon des études très sérieuses mais passées sous silence, les médicaments anticholestérol ne servent à rien en prévention et, s’ils sont bénéfiques pour certains malades, ce n’est sans doute pas en raison de leurs effets sur le cholestérol. Quant aux aliments low fat, ils ont sans doute fortement contribué à l’épidémie actuelle d’obésité, laquelle augmente l’incidence de la maladie coronarienne.

Au fait, l’épidémie d’infarctus mortels qui a tout déclenché, d’où venait-elle ? On le sait aujourd’hui, il n’y avait pas d’épidémie : c’était une erreur d’interprétation.

 

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