Pourquoi Ionesco n’a pas eu le Nobel

Toutes les carrières politiques, dit-on, se terminent en échec, et toutes les tendances littéraires dégénèrent, parfois très vite. Dans ses entretiens avec Eugène Ionesco, publiés en 1966, Claude Bonnefoy lui demandait si les jeunes auteurs dramatiques devaient prendre Beckett comme modèle. Ionesco répondit avec sa subtilité caractéristique : « En tout cas Beckett cultive ses disciples… Avoir des disciples, c’est dangereux, parce que l’école est toujours inférieure au maître. En même temps, s’il n’y a pas de disciples, cela peut signifier que la nouvelle expression stylistique n’est pas ancrée dans la réalité vivante. Ce sont là les contradictions de la littérature. »

Beckett et Ionesco furent les deux personnalités majeures de ce que Martin Esslin, critique dramatique britannique d’origine hongroise, appela le « théâtre de l’absurde », expression qui fut rapidement adoptée et se généralisa pour désigner l’œuvre d’auteurs en révolte contre les pièces naturalistes, les « pièces bien faites » comme celles de Terence Rattigan ou d’Arthur Miller, qui dominaient encore les scènes d’Europe et d’Amérique. Après tout, la réalité ne s’offre pas à nous sous la forme de jolis récits bien troussés, avec un commencement, un milieu et une fin, en attendant qu’un dramaturge les présente sur un théâtre comme une photo de vacances ou comme un boucher découpe des tranches de jambon à l’os. Le théâtre naturaliste n’était donc pas vraiment réaliste, mais exprimait seulement un désir névrotique de domestiquer la nature insaisissable et incompréhensible de l’existence humaine ; c’était plus une fuite loin de la réalité qu’une tentative visant réellement à la refléter et à l’analyser. Harold Pinter, de vingt-trois ans le cadet de Ionesco, était le représentant britannique de cette école et illustre à la perfection le penchant des disciples littéraires à simplifier le modèle originel, de transformer une vision profonde en un simple procédé, une ficelle. Selon Ionesco, c’est ce qui est arrivé à Beckett lui-même. « On a parfois l’impression qu’il ne cherche plus à dire ce qu’il a à dire, mais à trouver des procédés qui stupéfieront le spectateur. Après les poubelles il utilise les jattes, puis il enterre les personnages, et ainsi de suite. C’est une série permanente de prouesses… Je crois qu’il y a surtout chez lui maintenant une recherche purement formelle, parce que l’essentiel de ce qu’il avait à dire, il l’a dit plusieurs fois, dans En attendant Godot, dans Fin de partie, dans Oh les beaux jours. » L’œuvre de Ionesco était bien plus riche que celle de Pinter, mais c’est Pinter qui reçut le prix Nobel.

À l’époque de l’essor du théâtre de l’absurde, l’absurde était une catégorie philosophique, un sujet apprécié, qui semblait avoir des connotations de profondeur. Ionesco, pour sa part, n’aimait pas vraiment ce terme, parce qu’on peut qualifier d’« absurdes » tant de choses différentes. La plupart du temps, le mot est implicitement comparatif ; par exemple, un prétentieux est absurde parce qu’il prend son rêve d’importance ou d’intelligence pour la réalité, qui est tout autre. Qu’est-ce donc que l’absurdité existentielle, non pas l’absurdité de telle ou telle forme de comportement humain, mensonge à soi-même ou folie, mais plutôt de l’existence humaine en soi ?

 

Ni récompense ni châtiment

La foi religieuse transcendante a disparu en Europe ou est devenue impossible, au moins pour la majorité des gens instruits, qui représentent une part croissante de la population. Mais les problèmes auxquels elle semblait apporter une solution sont restés aussi grands que par le passé, malgré les progrès de la médecine et du niveau de vie. La règle est encore, et sera toujours la suivante : chaque homme doit mourir. Dans un univers dont on pense aujourd’hui qu’il contient plus d’étoiles que le nombre de dollars auquel s’élève la dette nationale de n’importe quel pays, l’homme reste le roseau pensant de Pascal ; mais ses joies, ses passions, ses réussites et surtout ses souffrances sont désormais privées de tout espoir d’objectif transcendant. Il n’y a plus de téléologie, donc ni récompense ni châtiment.

L’angoisse existentielle n’a rien de nouveau, car elle remonte au moins à l’Ecclésiaste. Vanité des vanités, tout est vanité. Shakespeare fut un grand poète de l’absurdité (mais aussi de presque toutes les autres réalités humaines). Quand ses ambitions sont contrecarrées, Macbeth voit la vie dépouillée de tous ses aspects contingents : « C’est un récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. » Notre époque est néanmoins la première à éprouver l’absurdité de masse. Quantité d’individus sont entièrement privés de tout appui transcendantal, qu’il soit religieux ou laïque, comme naguère le marxisme. Pour ceux auxquels cet appui fait défaut, l’absurdité réside dans le fait que la vie continue, doit continuer, guidée par ses propres impératifs irrésistibles mais dénués de sens. L’espoir d’être un jour délivrés de cette absence de sens est exprimé par le titre d’une pièce, devenu proverbial même parmi ceux qui n’ont jamais lu ou vu l’œuvre en question. Il transcrit exactement notre manque total de sécurité philosophique : En attendant Godot. De même, le protagoniste de L’Innommable dit : « Je ne peux pas continuer, je vais continuer. » La force vitale se heurte à l’indifférence cosmique de l’univers.

Parmi bien d’autres choses, Ionesco nous oblige à faire ce qui est impossible selon La Rochefoucauld : regarder la mort en face. Peut-être pas très longtemps, mais certainement plus qu’aucun autre n’en est capable. Après avoir lu ou vu au théâtre Le roi se meurt, je ne peux m’empêcher de me demander combien de Bérenger il y a autour de moi, et je suis toujours forcé de répondre qu’ils sont légion. Cela vient de ce que nous sommes tous des Bérenger pendant le plus clair de notre vie ; c’est un personnage véritablement universel parce que, comme lui, nous savons tous que nous sommes mortels mais vivons comme si nous l’ignorions. Nous avons le sentiment d’être immortels, du moins tant qu’aucun diagnostic fatal n’est prononcé contre nous (même dans cette situation, selon un article paru récemment dans le New England Journal of Medicine, beaucoup d’entre nous sont tout à fait capables de déni). C’est dans la contradiction essentielle entre ce que nous savons et ce que nous ressentons – essentielle parce que nous ne pourrions tout simplement pas fonctionner sans – que réside l’absurde. Bérenger n’est pas seulement absurde, pourtant, mais tragique et digne de pitié, comme nous tous. La pièce est à la fois déconcertante et réconfortante ; la révélation de notre mensonge nous inspire une sorte de joie, et même d’euphorie. Comme le dit Marie, la première reine de Bérenger, « tout le monde est le premier à mourir ». C’est comme si Ionesco nous soulageait, au moins un moment, de la nécessité de prétendre être nous-mêmes. En nous forçant à affronter l’absurde, il le rend moins menaçant.

 

Bavardage

Le vide de l’existence humaine apparut dans l’œuvre d’Ionesco (si tant est que le vide puisse faire une apparition) dès sa première pièce, La Cantatrice chauve. Le bavardage creux des Smith et des Martin n’est pas symptomatique de l’impossibilité de la communication humaine ; comme l’a dit Ionesco, si la communication entre humains n’était pas possible, il n’aurait pu devenir dramaturge. Les banalités des Smith et des Martin sont bien plutôt symptomatiques de l’absence de quoi que ce soit d’important à communiquer. Les Smith et les Martin parlent non parce qu’ils ont quelque chose à dire, mais parce qu’ils n’ont rien à dire : tous, face à l’ineffable, nous n’avons rien à dire. Je ne peux prétendre représenter l’espèce humaine, mais, en ce qui me concerne, je ne suis que trop douloureusement conscient de ce fait, depuis l’adolescence : c’est parce que je n’ai rien à dire que je dis la majeure partie de ce que je dis : un rien que le silence exposerait sans pitié. La discussion ridicule qui oppose les Smith et les Martin au sujet de la sonnette de la porte d’entrée – si elle retentit, y a-t-il forcément quelqu’un ? – est une tentative, d’un genre que nous connaissons tous, sans doute, visant à déguiser le fait (ou peut-être le soupçon) que ce qui est important ne peut aucunement être dit, ni peut-être même pensé, le langage étant un instrument insuffisant. Ce dont on ne peut parler, dit Wittgenstein à la fin du Tractatus, il faut le taire. Et le bavardage est le moyen par lequel nous remplissons le vide de notre esprit lorsque nous contemplons ce mystère : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien (question fondamentale chez Ionesco). La banalité est notre ours en peluche ; ce n’est pas un hasard si l’ère de la communication est aussi celle de la banalité et de l’athéisme. Je ne dispose d’aucune preuve empirique dans ce domaine, mais je soupçonne que les individus animés d’une foi religieuse profonde et sincère ont moins recours à Facebook et à Twitter que les autres.

Ionesco est riche, autant que Pinter est mince, parce que son œuvre fonctionne sur plusieurs niveaux. S’il est vrai que ses pièces abordent les questions philosophiques les plus abstraites, elles contiennent aussi les messages politiques les plus pertinents, mais de manière aussi apolitique que possible, et malgré le refus affiché de tout didactisme. De ce point de vue, Ionesco est comme Socrate, il affirme ne rien savoir si ce n’est qu’il ne sait rien, et il en tire les conclusions appropriées sur le vide de toute idéologie, de tout dogme politique. C’est un message qui affirme ne pas en être un. Le message est qu’il ne peut ni ne doit y avoir aucun message.

 

Quand « la philologie mène au crime »

Par exemple, dans La Leçon, la fille dit au maître après que celui-ci a tué son quarante et unième élève de la journée : « Et je vous avais bien averti, tout à l’heure encore : l’arithmétique mène à la philologie, et la philologie mène au crime… » À première vue (ou à la première écoute), cela semble purement arbitraire et ridicule, le comble de l’absurde, conçu pour susciter un rire facile. Mais ce n’est pas le cas. C’est une référence voilée au Bucarest des années 1930 qu’a connu Ionesco, quand la grande majorité des intellectuels et des écrivains (dont Eliade et Cioran), dont beaucoup avaient étudié la philologie, étaient soit sympathisants soit activement impliqués dans le fascisme roumain, peut-être le plus atrocement brutal de tous. De plus, la philologie était l’un des piliers de la revendication sur la Transylvanie. Les nationalistes en usaient (et abusaient) pour prouver que cette région était habitée depuis près de deux millénaires par les descendants des Romano-Daces. Bien entendu, les historiens et philologues hongrois parvenaient à la conclusion exactement opposée, prouvant que les Roumains étaient des immigrés tardifs venus d’ailleurs et donc des intrus dont rien ne légitimait la présence. La philologie alimentait ainsi la haine et fut utilisée à cette fin à la fois par les fascistes et par les communistes. Et il ne faut pas oublier que Staline (encore vivant quand La Leçon fut écrite et créée sur scène) rédigea une brochure sur la linguistique et que ses opinions devinrent aussitôt une orthodoxie, toute dissidence étant un prétexte supplémentaire à la répression.

La remarque apparemment absurde de l’élève a sûrement aussi un sens plus profond : les pires crimes sont le fruit de théories intellectuelles foireuses, philologiques ou non, plutôt que le résultat spontané de la nature malfaisante de la racaille. Les intellectuels sont donc potentiellement les individus les plus dangereux au monde, capables de susciter et de justifier des crimes de masse (c’est pourquoi le meurtre de quarante élèves en un seul jour, apparemment si absurde que certains metteurs en scène en réduisirent le nombre, était plutôt modeste).

Le message politique est renforcé par ce que dit la fille quand le maître s’inquiète d’éveiller les soupçons en achetant quarante cercueils et en transportant dedans les quarante cadavres : « Ne vous faites donc pas tant de soucis. On dira qu’ils sont vides. D’ailleurs, les gens ne demanderont rien, ils sont habitués. » Autrement dit, le meurtre de masse était devenu partie intégrante de l’existence normale (et le serait encore pendant de nombreuses années, dans certaines parties du monde). Aucune réflexion ne saurait être moins absurde, plus pertinente.

Le maître répond : « Quand même… », et il s’ensuit cette indication scénique : « La Bonne sort un brassard portant un insigne, peut-être la svastika nazie » – c’est moi qui souligne. Après quoi la bonne dit : « Tenez, si vous avez peur, mettez ceci, vous n’aurez plus rien à craindre… C’est politique. » Dans mon édition, une note de bas de page de l’auteur précise, après « ils sont habitués » : « À Paris, à la représentation, on a supprimé les deux répliques qui suivent, ainsi que le brassard, pour ne pas ralentir le rythme. » En quoi Ionesco se montre assurément très narquois, ou ironique. Le rythme de la pièce n’aurait guère pu être perturbé par ces quelques mots, également supprimés de la représentation que j’ai vue en décembre 2012 à La Huchette. La clef de l’énigme réside dans le « peut-être » de la didascalie : si le symbole figurant sur le brassard n’est pas un insigne nazi, de quoi d’autre aurait-il pu s’agir ? Il n’y avait qu’un autre candidat plausible, la faucille et le marteau ; mais une forte proportion de l’intelligentsia française à l’époque était en faveur de l’oppression et du meurtre de masse, pourvu que ce fût par des gens bien au nom de la bonne doctrine. Utiliser un brassard arborant la faucille et le marteau aurait certainement ralenti le rythme de la pièce, mais pas en raison des paroles proférées ou des actes accomplis par la jeune élève et le maître.

Le « c’est politique » nous rappelle néanmoins que ce ne sont pas seulement le nazisme et le communisme que nous avons à redouter, mais toute doctrine politique érigée en dogme dérivé de la « philologie » ; métonymie de toute théorisation intellectuelle ambitieuse mais foncièrement inappropriée et ridicule. Ionesco prend le particulier (le totalitarisme du XXe siècle) et en tire une conclusion universelle, bien que négative : il fait exactement ce qu’il dit de ce que l’article doit faire, dans ses entretiens avec Claude Bonnefoy.

La Leçon est loin d’être la seule pièce à avoir un message anti-message. On trouve la même chose dans Les Chaises, par exemple. Le Vieux, même s’il fut simple concierge jusqu’à l’âge de 95 ans, a un message à délivrer au monde, message auquel sa femme croit aussi, victime d’une « folie à deux », forme de démence contagieuse, à la base des mouvements politiques les plus hideux. Elle dit : « Tu n’as pas le droit de taire ton message ; il faut que tu le révèles aux hommes, ils l’attendent… l’univers n’attend plus que toi. » Presque aussitôt après, elle poursuit : « Tu aurais pu être un orateur chef si tu avais plus de volonté dans la vie… je suis fière, je suis heureuse que tu te sois enfin décidé à parler à tous les pays, à l’Europe, à tous les continents. » Mais quand l’Orateur (le seul des invités du Vieux à véritablement exister) prend la parole à la fin de la pièce, au nom du Vieux et suivant ses instructions, il prononce non pas du verbiage, mais ce que les psychiatres appelaient, avant qu’il n’existe un traitement de la schizophrénie avancée, de la verbigération, c’est-à-dire de simples fragments de mots, des phonèmes non rattachés à un sens reconnaissable : « Mmm, Mmm, Gueue, Gou, Gu, Mmm, Mmm, Mmm, Mmmm. » L’art oratoire, et les espoirs qu’il suscite sont ainsi ridiculisés : ce n’est sûrement pas un message (ou un anti-message) d’absurdité au sens existentiel du terme. C’est de la satire, pas de l’Absurde.

 

Un profond malaise

Dans Les Chaises, Ionesco offre aussi un exemple de son éblouissant pouvoir d’intuition politique et de concision intellectuelle. Le Vieux demande au colonel imaginaire qu’il a invité à son meeting imaginaire : « Mon Colonel, mon Colonel, j’ai oublié. La dernière guerre, l’avez-vous perdue ou gagnée ? » Il n’obtient aucune réponse, évidemment, et ce point est abandonné sitôt qu’abordé, enseveli sous un monceau de banalités ; mais c’était une question cruciale, l’impossibilité d’une réponse définitive induisant un profond malaise, des arguments fallacieux, de la culpabilité, de la colère, des récriminations et bien d’autres choses encore. Rarement une question aussi prégnante et complexe a été posée en termes aussi simples et en aussi peu de mots.

Le contenu politique de Rhinocéros est généralement reconnu, bien sûr, mais souvent avec l’idée réconfortante que la pièce renvoie surtout, sinon exclusivement, à la montée du fascisme à Bucarest quand Ionesco y était étudiant. Mais le discours final de Bérenger, dans lequel il déplore sa propre incapacité à devenir un rhinocéros, suggère que le problème de la « rhinocérite » se situe plus profondément dans la psychologie humaine que dans des circonstances politiques particulières, qu’il existe en pratiquement chacun de nous la tentation ou le désir de noyer notre individualité dans une foule qui pense, parle et agit à l’unisson. Comment expliquer autrement la conduite d’une foule de supporters lors d’un match de football, par exemple, ou du public d’un concert de rock, composé de milliers de personnes qui se comportent volontairement comme la foule lors des conventions du parti nazi à Nuremberg, mais qui protesteraient avec véhémence si elles sentaient la moindre interférence dans la liberté d’exprimer leur individualité supposée ?

Ionesco a spécifiquement nié que l’Architecte de Tueur sans gages était Le Corbusier, mais il était connu pour sa réticence à rendre ses intentions trop clairement explicites ; comme l’écrivit Emily Dickinson, « le succès passe par des voies détournées ». On ne peut ne pas voir la coïncidence entre la Cité radieuse intégralement planifiée et la personnalité de son architecte, mystique exalté mais intimement bureaucratique, en quête de pouvoir, complètement insensible à la vie des gens réels, d’une part, et les théories et la pratique de Le Corbusier d’autre part, surtout lorsqu’on connaît la sensibilité de Ionesco et son hostilité au totalitarisme sous toutes ses formes, l’une d’elles étant clairement incarnée par l’urbanisme et l’architecture de Le Corbusier. Dans cette pièce, Ionesco est aussi un peu prophète, montrant avec quelle rapidité les cités radieuses dégénèrent en enfers urbains.

 

Pinter, intolérant et ennuyeux

Quand on se tourne vers Pinter, on ne découvre pas ce feuilletage des niveaux de sens qui existe chez Ionesco – existentiel, social, politique et psychologique (dans Victimes du devoir, il y a une scène émouvante pour tous ceux qui ont eu des relations difficiles avec leur père, soit une proportion non négligeable de la population). Selon le journaliste canadien Mark Steyn, la caractéristique d’une pièce de Pinter était « un silence suivi d’un coq-à-l’âne », et il n’est assurément pas difficile d’en trouver des illustrations dans son œuvre. Voici par exemple un extrait de la pièce Le Gardien :

 

DAVIES : Il se trouve que je suis moi-même un peu à court d’argent. Voyez-vous, je n’ai rien touché pour tout le travail que j’ai fait la semaine dernière. C’est la situation, voilà ce que c’est.
[Pause].
ASTON : Je suis allé au pub l’autre jour. Commandé une Guinness. Ils me l’ont servie dans une tasse épaisse. Je me suis assis mais je n’ai pas pu la boire. Je ne peux pas boire la Guinness dans une tasse épaisse. Je ne l’aime que dans un verre mince. J’en ai pris quelques gorgées mais je n’ai pas pu la finir.

Le commentaire de Steyn est injuste envers Pinter, et ne cherchait sans doute pas à être juste : un mot d’esprit n’est jamais équitable. Et il ne fait aucun doute que Pinter, avec l’oreille d’un poète (il a écrit de la poésie, mais très mauvaise), a très bien saisi l’incohérence de la plupart des conversations ordinaires, peut-être parce que nous sommes en général plus concentrés sur ce que nous allons dire que sur ce que les autres ont dit. Il a indubitablement su créer une atmosphère unique de menace omniprésente. Tout anglophone sait ce que le mot « pintérien » veut dire. Et certes bien peu d’auteurs voient leur nom adjectivé. Mais bien que Pinter eût des opinions très précises et catégoriques, et même la réputation d’être intolérant et ennuyeux dès qu’il enfourchait son cheval de bataille politique, on cherche en vain dans son œuvre cette substance intellectuelle, morale, psychologique et politique plus profonde que l’on trouve chez Ionesco.

Prise dans son ensemble, l’œuvre de Pinter donne le sentiment d’être un procédé, utilisé à répétition. Malgré l’habileté de l’exécution, le procédé manque de substance. On sort d’une pièce de Pinter avec une forte impression, mais elle se dissipe bien vite comme la brume du matin au soleil, ne laissant que le vague souvenir d’une atmosphère. Lire le texte d’une pièce de Pinter après l’avoir vue est comprendre qu’il y a peu de grain à moudre. Avec Ionesco c’est le contraire. Comme il l’a dit, les disciples sont toujours inférieurs au maître. Il était le maître, Pinter le disciple.

 

Ce texte a été traduit par Laurent Bury.

Cette vieille canaille de Wells

Avec Un homme de tempérament, David Lodge s’aventure pour la seconde fois sur le terrain de la biographie romancée. La première fois, dans L’Auteur ! L’Auteur ! (1), c’était Henry James qu’il avait pris pour sujet. À la fin du récit, on voyait l’écrivain traverser à bicyclette le Romney Marsh (2) pour rendre visite à l’auteur anglais H. G. Wells, qui récupérait d’une grave maladie rénale. Il était conduit là par Edmond Gosse, homme à tout faire du monde littéraire, qui voulait voir si Wells avait besoin de l’aide financière d’un fonds de secours aux écrivains. Mais il apparut vite que l’homme n’avait besoin d’aucune assistance, et même qu’il projetait de faire construire une superbe maison sur la côte sud de l’Angleterre, pour lui et sa seconde épouse. Nous étions en 1898. Wells, alors dans la trentaine, jouissait déjà d’une certaine réputation comme journaliste et comme auteur de science-fiction. Lui et James devinrent amis, et ce dernier déclara que le nouveau roman de Wells, Kipps (3) (1905), était « un joyau qui brillait de l’éclat de la vérité authentique ». Mais leur admiration réciproque s’atténua peu à peu. James cessa d’offrir ses louanges. Et Wells décida que James n’écrivait que pour des lecteurs qui jugeaient la réalité trop réelle, et publia même une satire mordante. Mais la collision de deux sensibilités et de deux esprits si différents avait éveillé l’intérêt de David Lodge, suscitant ce nouveau livre dédié à Wells.

Son nom est probablement moins familier aux lecteurs modernes que celui de Henry James, bien qu’au cours de sa longue existence il ait atteint les sommets de la gloire internationale. Ses livres se sont vendus par millions. Les ouvrages de science-fiction sont rapidement devenus des classiques : l’adaptation radiophonique de La Guerre des mondes (4) (1898) par Orson Welles a déclenché, quarante ans plus tard en Amérique, une panique célèbre car des auditeurs ont réellement cru que les martiens débarquaient sur la Terre. La seule version anglaise d’Esquisse d’une histoire universelle (5) s’est vendue à plus de deux millions d’exemplaires en dix ans ; la version abrégée est d’ailleurs toujours disponible, et les historiens actuels en font encore grand cas. Dans les années 1930, les livres de Wells ont eu l’honneur d’être jugés tellement dangereux par les nazis qu’ils les brûlèrent. Ils lui ont aussi valu des rencontres très médiatisées avec de nombreux dirigeants de la planète : quatre présidents américains dont les deux Roosevelt, et deux leaders russes, Lénine en 1920 et Staline en 1934. Quand Wells est mort en 1946, Penguin réédita instantanément dix de ses livres – quatre ouvrages de science-fiction, une étude historique, et cinq de ses premiers romans.

David Lodge s’intéresse davantage au Wells privé qu’au personnage public. Il ouvre sa biographie, comme il avait commencé celle de James, par la présentation du vieil homme au crépuscule de sa vie. Il a 79 ans, vit seul mais confortablement dans sa maison de Hanover Terrace donnant sur Regent’s Park, au centre de Londres, en pleine Seconde Guerre mondiale ; il se penche sur son passé, est en conversation avec lui-même, et se souvient en riant de la fausse nécrologie qu’il avait jadis rédigée à sa propre intention, où il se qualifiait sans ménagement d’écrivaillon prolifique. Il reçoit la visite d’Anthony, son fils adulte – l’enfant qu’il a eu avec la romancière Rebecca West (6) – qui traverse une crise conjugale et vient chercher du réconfort. S’ensuivent des scènes hautes en couleur avec l’épouse d’Anthony, sa maîtresse, et sa mère. Car Rebecca, entre deux âges, mariée, vive et plutôt du genre autoritaire, débarque aussi. Le tout est distrayant et convaincant. À la grande surprise d’Anthony, son père lui conseille de ne pas divorcer, dans l’intérêt des enfants.

 

Libido surpuissante

On voit aussi Wells en train d’écrire des lettres d’amour à sa maîtresse adorée mais inflexible, la Russe Moura Budberg. Il espère encore qu’elle viendra vivre avec lui. Mais, bien qu’un missile V1 allemand ait pulvérisé les fenêtres de son appartement, elle se contente de lui rendre visite, lui conseille de faire obstruer ses propres vitres, boit son brandy, flirte un peu, puis s’en va. David Lodge imagine ensuite Wells en train de se demander : « Rebecca, tu l’aimais pourtant, non ? » ; à quoi il répond : « J’étais amoureux, c’est assez différent. » Puis, les problèmes d’Anthony réglés, Wells se referme sur lui-même et s’engage dans un examen intérieur : sa vie a-t-elle été un succès ou un échec ? Ses questions sont simples à présent : « Alors, où et quand es-tu né ? », ou « Avais-tu conscience d’avoir des talents que ton milieu social étouffait ? » Tout au long du livre, les passages où Wells s’interroge alternent avec un récit libre. Cela permet des changements de rythme et de ton, et épargne à David Lodge la posture de juge.

Le matériau de base est très abondant, car Wells a non seulement écrit ses Mémoires, mais a raconté dans un livre ses réminiscences sexuelles. Et David Lodge, en lui donnant le loisir d’évoquer avec délectation les détails de ses liaisons, le laisse révéler la façon parfois affreuse dont il traitait les femmes, ainsi qu’une ignorance étrange pour un homme à ce point obsédé par la chose. « A-t-elle jamais eu d’orgasme ? » se demande-t-il ainsi à propos de sa seconde épouse, avant de répondre : « Non, je ne crois pas. »

La vie amoureuse de Wells amuse autant qu’elle stupéfie son biographe, qui s’attache courageusement à décrire chaque liaison après l’autre. Mais le problème, même pour un écrivain des plus habiles, c’est qu’il y a tout simplement trop de femmes, trop d’entreprises de séduction, trop de scandales, trop de disputes, trop de douleur et de fureur. L’acharnement de Wells à multiplier les conquêtes provient peut-être d’une libido surpuissante – à moins qu’il ne faille y voir la rançon de ses jeunes années marquées par la quasi-famine, la mauvaise santé, la piètre éducation et le surmenage ; de sorte que, devenu riche et bien portant, il pensait avoir mérité toutes les femmes qu’il voulait.

Wells avait la chance d’être exceptionnellement séduisant, une fois célèbre du moins, et elles se jetaient à son cou. On disait qu’il sentait très bon – le miel ou les noisettes. Rebecca West écrit ceci : « Pas facile d’expliquer comment Wells, sans autre attrait physique qu’un œil pétillant, rendait toutes les autres personnes présentes dans une pièce radicalement insipides. » Son besoin d’amour était démesuré, mais moins que son allègre indifférence aux règles minimales du savoir-vivre. L’un des passages les plus sidérants du livre montre Wells « enlevant » une jeune fille, supposément adorée et enceinte de ses œuvres, pour l’emmener dans une villa en Normandie ; là, il se lasse vite, et laisse la malheureuse en plan pour regagner Londres et ses déjeuners chics. Et quand celle-ci s’en retourne éplorée chez ses parents, Wells revient sans états d’âme dans la même villa avec sa femme et ses deux jeunes garçons – la location était déjà payée ! – pour d’agréables vacances en famille.

Lors de la rencontre de James et de Wells dans le Sussex, ce dernier s’apprêtait à rédiger son premier roman naturaliste, L’Amour et monsieur Lewisham (7). Il fait porter une cravate rouge au héros, son alter ego romanesque, pour proclamer son allégeance politique. « Rouge sang, s’il vous plaît » demande à la vendeuse interloquée le jeune Lewisham qu’a rendu socialiste le spectacle des enfants décharnés et affamés des mineurs en grève, et l’indifférence des bourgeoises faisant avec insouciance leurs emplettes à deux rues de là. Ce que Wells décrit dans le roman, il l’a bien entendu vécu lui-même ; sa solidarité envers les pauvres était d’autant plus vive qu’elle procédait de sa propre expérience.

 

Doué dans tous les domaines

Dans Experiment in Autobiography (8) (1934), il décrit la piteuse et trop rare nourriture de sa petite enfance, les pièces sombres, étroites, humides et grouillant de vermine – la famille habitait le sous-sol d’un magasin de vaisselle en déclin –, et son ardent désir d’étudier, auquel s’opposait une mère décidée à le placer comme apprenti chez un drapier dès l’âge de 13 ans. Les conditions de travail chez Hyde, un grand magasin de tissus de la station balnéaire de Southsea, étaient si dures, si minables, si tristes et proches de l’esclavage qu’il alla jusqu’à brandir la menace du suicide pour s’en échapper. Il était doué dans tous les domaines, les sciences, le latin, l’anglais, les mathématiques, si bien qu’à 18 ans il se retrouva grâce à des bourses à l’École normale des sciences de South Kensington, où il eut comme professeur de biologie et de zoologie le fameux Thomas Huxley, l’ami de Darwin. Il connaissait encore un régime de famine – pain, beurre, thé – car les bourses ne couvraient pas l’alimentation (on possède d’ailleurs une photo d’un jeune H. G. Wells famélique posant opportunément à côté d’un squelette). Mais sa vie avait bel et bien pris un nouveau tour. Vivant enfin au milieu d’intellectuels, il devint membre du club de débats de l’école, se fit des amis intelligents, et découvrit le socialisme.

Pour difficile que fut sa jeunesse, elle n’a pas été que misère. Wells a toujours reconnu devoir une grande part de sa formation au libre accès qu’on lui avait laissé à la bibliothèque du manoir d’une famille de riches propriétaires, où sa mère avait un temps été régisseuse. Là, à Uppark dans le Sussex, le jeune Wells avait non seulement pu contempler de vastes pièces bien décorées, superbement meublées, mais il avait aussi pu lire Platon, Swift, Voltaire, Johnson, Tom Paine ; il s’était plongé dans des volumes de reproductions de peintures de Michel-Ange ou de Raphaël ; il avait même pu assembler les éléments d’un vieux télescope lui permettant d’observer la Lune et les planètes dans le ciel nocturne.

Repensant à cette expérience, des décennies plus tard, Wells se persuada que « la civilisation moderne a été engendrée et incubée dans ces maisons de la petite noblesse, la gentry, et de la grande bourgeoisie », des lieux où « l’on pouvait parler, penser, écrire à sa guise dans une atmosphère libérale de quête tranquille et de robuste rigueur esthétique et intellectuelle ». Adulte, Wells en était venu à croire que c’était dans ce genre de maisons qu’avaient pris naissance la Royal Society (9), les premiers muséums, les laboratoires, les galeries de peinture, les bonnes manières, la belle littérature, « et presque tout ce qui fait aujourd’hui la valeur de notre civilisation ». Et ajoutait que, « même si cette culture, comme celle du monde antique, reposait sur l’existence d’une classe laborieuse », il était probable qu’un temps viendrait où les machines et l’organisation économique permettraient de se passer de ce type de labeur.

 

Féministe, à l’origine

Il se moquait souvent, dans ses romans, des différences de classe. Notamment dans Kipps, où le héros soudain devenu riche découvre qu’il préfère son ancienne pauvreté, avec ses libertés, aux contraintes de la respectabilité bourgeoise. Wells, quant à lui, ne fut pas le moins du monde gêné de se trouver riche, et il dépensait son argent avec joie. La maison qu’il était en train de concevoir quand James le rencontra, Spade House à Sandgate, était fort confortable et très en avance sur son temps : il avait insisté pour que chaque chambre dispose de ses propres toilettes. Wells aimait écrire sur des manières différentes, meilleures et plus justes d’organiser la société, mais son imagination suscitait aussi en lui des visions effroyables du futur lointain. Dans La Machine à explorer le temps (10) (1895), il met en scène deux groupes d’êtres humains, les Eloi oisifs et artistes, qui vivent au soleil, et les bestiaux Morlocks, confinés sous terre à travailler, qui se comportent les uns envers les autres de façon particulièrement atroce.

Les femmes relevaient d’une autre problématique. À l’origine, Wells était féministe. Son roman Ann Veronica (1909) donne une présentation tout à fait flatteuse et formidablement bien informée ce que c’était que de vouloir, pour une jeune femme, conquérir son indépendance, en bravant un père conventionnel, en éconduisant les hommes dont la gentillesse masque la lubricité, en apprenant à vivre seule dans un meublé londonien, en allant en prison avec les autres suffragettes, en écartant un prétendant très convenable mais terne, et en finissant fatalement – semble-t-il – par tomber amoureuse d’un homme marié. L’indépendance d’Ann Veronica ne tient pas longtemps le choc, ce qui ne saurait étonner quand on sait que le personnage s’inspirait d’Amber Reeves, la fille d’amis de Wells également membres de la Société fabienne (11). Amber était une brillante étudiante à Cambridge, et elle était enceinte de Wells au moment de la rédaction du roman – la fille qu’il avait enlevée et emmenée en Normandie. Elle venait d’obtenir son diplôme avec mention et l’appelait « Maître ». Dans le roman, elle épouse son amant ; dans la vraie vie, elle réalisa vite qu’elle devrait se contenter d’un terne prétendant, d’accord pour élever l’enfant que l’écrivain lui avait fait. Tout le monde se comporta impeccablement, au point que Jane, l’épouse de Wells, alla jusqu’à préparer la layette de la fille d’Amber.

La lecture de Shelley avait bercé le jeune Wells de l’espoir de trouver « des femmes libres, ambitieuses, indépendantes, qui coucheraient avec moi et s’en iraient de leur côté comme moi je désirais m’en aller du mien ». Mais s’il avait mieux étudié la vie de Shelley, il aurait compris que cet espoir avait peu de chances de se réaliser ; il le reconnut d’ailleurs : « En fait, je n’avais jamais rencontré ni même entendu parler de telles femmes ; elles n’étaient que l’émanation de mes désirs secrets. » Et, dans la réalité, il fit un mariage précoce avec une cousine, qui se termina par un divorce quand il la quitta pour Jane, l’une de ses étudiantes, qui lui donna deux fils.

Il considérait ce second mariage comme indissoluble, tout en s’autorisant autant de liaisons qu’il le souhaitait. Il ne faisait aucun effort pour les cacher, ni à son épouse, ni à qui que ce soit. Il eut des enfants avec d’autres femmes, et passa avec elles beaucoup de temps en dehors du foyer. Jane se conduisit avec dignité et gentillesse, ne se plaignant jamais ; mais qui peut penser que ce genre de vie la rendait heureuse ? Pour elle, humiliation et chagrin ; et pour certaines maîtresses de Wells, de grandes souffrances – comme le fait comprendre David Lodge. Rebecca West détestait Jane parce que Wells ne voulait pas entendre parler de la quitter, et, selon sa biographe Victoria Glendinning, elle continua de la détester longtemps après sa mort.

 

Une Russe courageuse et intelligente

Jane est décédée d’un cancer à 55 ans, en 1927, et l’année suivante Wells écrivait à son frère : « D’une certaine façon, ma vie s’est arrêtée l’an dernier. » Difficile de comprendre ce qu’il voulait dire, au vu de sa conduite, mais l’écrivain a toujours crié haut et fort qu’il aimait Jane, qui avait partagé sa vie avant qu’il ne devienne un auteur à succès, vécu dans des meublés, assisté à la naissance de son premier roman ; elle lui avait donné un ancrage, l’avait aidé dans son travail, partageait ses intérêts intellectuels et politiques, accueillait ses amis, et fut une excellente mère pour leurs fils. Il la regretta, ainsi que leurs souvenirs communs, mais la multiplication frénétique des liaisons demeura un élément essentiel de sa vie. Et, à l’évidence, il a toujours été bien plus convaincant dans l’évocation des désillusions de l’amour et du sexe que dans le récit de l’épanouissement qu’ils procurent.

Moura Budberg, une Russe courageuse et intelligente qui avait survécu à l’assassinat de son premier mari pendant la révolution, et été pendant un temps la secrétaire et la maîtresse de Gorki, fut le dernier amour de Wells. Il la pressait de l’épouser mais elle n’y consentit jamais. En cela, elle était parfaitement représentative de la femme libre, ambitieuse, indépendante dont il avait rêvé dans sa jeunesse. Elle n’accédait pas à ses désirs, elle conservait sa liberté, et il l’adora jusqu’à la fin. David Lodge suggère qu’il était parfois tourmenté par le soupçon qu’il s’agissait d’une espionne, et que leur longue liaison n’était pour elle qu’une opportunité. Il imagine Wells lui demandant, à l’occasion d’une de ses dernières visites : « Moura, es-tu une espionne ? » ; à quoi elle répond : « HG, quelle question idiote ! Je t’explique : si tu poses la question à quelqu’un qui n’est pas une espionne, la réponse sera forcément non ; et si tu la poses à une espionne, la réponse sera aussi non. Donc ça ne sert à rien de la poser ! » En souriant, Wells admet qu’elle a raison. Vraie ou fausse, la scène est excellente.

David Lodge excelle aussi dans la relation de la saga des rapports entre l’écrivain et la Société fabienne, dont il était devenu membre en 1903, et de ses amitiés avec George Bernard Shaw et sa femme, avec Edith Nesbit et Hubert Bland, avec Beatrice et Sidney Webb (12). Il reproduit aussi le magnifique discours prononcé par Wells en janvier 1906, « la tragédie des bottines », où il adjure les Fabiens de reconnaître qu’un Anglais sur cinq porte de mauvaises bottines mal ajustées, est vêtu de même, bien plus mal logé encore, et qu’il ne reçoit en guise d’éducation que quelques notions sommaires et des idées fausses. Lui qui s’était élevé jusqu’à pouvoir s’offrir de bons souliers était incapable d’en profiter car il ne pouvait chasser de son esprit la détresse des autres. Il explicita son message politique : « Il y a assez de bon cuir dans le monde pour faire des chaussures élégantes et de bonne qualité pour tous ceux qui en ont besoin, assez de gens disponibles et assez de sources d’énergie et de machines pour accomplir tout le travail nécessaire, assez de talents non utilisés pour en organiser la fabrication et la distribution pour tous. D’où vient donc le blocage ? » Sa réponse : de la propriété privée et du capital privé – et seuls les socialistes possédaient le remède. Il fut applaudi mais ne changea pas la Société fabienne, dont il démissionna en 1908. Il resta socialiste, fut deux fois candidat à la députation dans les années 1920, mais jamais élu.

 

Journaliste infatigable

Dans ses premiers romans réalistes, Wells puise dans ses propres expériences de jeunesse pour décrire les difficultés que devaient affronter les jeunes gens pauvres mais talentueux dans l’Angleterre de la fin de l’ère victorienne et de l’époque édouardienne, où l’on pouvait tenter d’avoir l’air respectable avec un faux col en cellulose scrupuleusement nettoyé chaque soir avec une brosse à dents, sans pouvoir franchir la barrière de classe pour autant ; et le prix à payer pour obtenir ce que l’on souhaitait, éducation universitaire ou satisfaction sexuelle, était si fort que c’en était à désespérer. L’Amour et monsieur Lewi-sham, L’Histoire de M. Polly, et Kipps donnent à sentir et à goûter l’Angleterre telle que la plupart des Anglais, mal chaussés et inconfortablement logés, la connaissaient. Tono-Bungay (1909), le meilleur et le plus fin des romans de Wells, commence dans la pauvreté puis décrit le succès dans une société bouffie et avide, et dévoile brillamment comment prospère le capitalisme frelaté : grâce à la publicité, au savoir-faire et au culot, on peut gagner des millions en vendant des bouteilles d’eau aromatisées. Le livre choisit impeccablement ses cibles, et ne faiblit que dans l’évocation de l’histoire d’amour avec l’aristocratique Béatrice.

Wells n’a jamais fait aussi bien dans un autre roman. Mais, en 1934, il publia les deux volumes de Experiment in Autobiography, dont la première partie égale et même surpasse la description romancée de ses années de jeunesse et du monde dans lequel il avait grandi. Il rencontra aussi de grands succès avec des ouvrages de vulgarisation scientifique ou historique : A Short History of the World (13) se lit encore avec un vif plaisir. Il était un journaliste infatigable dont la réputation croissait à mesure que sa réputation littéraire déclinait. Et son succès se comprend bien : jamais il ne cédait devant la controverse, et il sut prédire des choses comme le tank ou la bombe atomique. Il écrivit des allégories politiques ; et dans Une histoire des temps à venir, d’abord un roman puis un film, il eut la prémonition de certaines des horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Vers la fin de sa vie, en 1940, il publia un petit livre sur les droits de l’homme qu’utilisa l’ONU pour sa propre déclaration de 1946.

David Lodge considère avec amusement et même tendresse le vieux Wells et son cercle d’amis, et son récit est toujours plaisant. Il suggère à la dernière page du livre que « Wells était comme une comète, soudain surgie de l’obscurité à la fin du XIXe siècle, qui brilla au firmament littéraire pendant des décennies… puis devint invisible ». J’aurais aimé en savoir plus sur les toutes premières années de Wells, celles de sa formation – et presque de sa destruction aussi – quand il percevait tout ce qui était autour de lui avec une implacable lucidité, et qu’il imaginait comment les choses pourraient évoluer différemment, tant technologiquement que socialement. Ces années sont la source de ce qu’il faut toujours impérativement lire de Wells : la science-fiction – La Guerre des mondes et La Machine à explorer le temps, probablement ses chefs-d’œuvre – et, parmi les romans, Tono-Bungay, un ouvrage d’un pessimisme apocalyptique toujours pertinent. Les derniers mots de David Lodge sont : « Peut-être un jour brillera-t-il de nouveau au firmament. »

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 29 septembre 2011. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

 

Notre dernière dictature

Ici les cafés Internet exigent de leurs clients qu’ils montrent leurs papiers d’identité, et doivent communiquer aux autorités la liste des sites visités par chacun d’eux. Il n’y a plus de journal indépendant depuis 2006 et la radio et la télévision sont contrôlées par l’État. Après la dernière élection présidentielle de 2010, dont les résultats étaient truqués, le principal candidat d’opposition, Andrei Sannikau (2,4 % des voix), a été arrêté par le KGB local et condamné à cinq ans de prison ferme. Dans les grandes artères de Minsk, la capitale reconstruite à la soviétique après la Seconde Guerre mondiale, soldats et policiers affichent leur présence et il n’y a pas de bancs pour s’asseoir. Books a rendu compte de l’atmosphère régnant dans cet étrange pays en publiant un article de l’historien américain Timothy Snyder à propos du roman « Paranoïa » du Biélorusse Viktor Martinovitch (mai 2011). Bestseller en Russie, le livre de ce jeune et brillant auteur a été retiré des librairies de son pays deux jours après sa mise en vente.

Comment expliquer le maintien d’une dictature aussi caricaturale en Europe, neuf ans après la Révolution orange en Ukraine ? Timothy Snyder, spécialiste de l’histoire d’Europe centrale et orientale (1), invoque une attirance quasi pathologique pour le modèle soviétique, nourrie par l’effroyable traumatisme qu’a représenté l’occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. « Environ un cinquième de la population a péri. Plus de 300 000 Biélorusses ont été exécutés au cours d’opérations anti-partisans menées par l’armée allemande, et des centaines de milliers sont morts de faim dans les camps de prisonniers de guerre. » Après avoir été élu en toute régularité en 1994, trois ans après l’indépendance issue de l’effondrement de l’URSS, le président Loukachenko a orchestré une « fable niant l’existence même de toute l’histoire biélorusse » avant la révolution russe de 1917. Les manuels scolaires, d’abord décalqués des manuels soviétiques, ont été réécrits pour présenter la Russie comme la « maman » de la Biélorussie (l’expression est de Loukachenko lui-même). Snyder évoque « le traitement du soulèvement de 1863-1864, quand des nobles et des paysans se révoltèrent contre l’Empire russe », lequel avait absorbé la Biélorussie sous Catherine II : « Plutôt que de célébrer les insurgés, le manuel fait l’éloge du responsable russe qui les fit pendre. » En 1944 l’Armée rouge a sauvé le pays, après quoi l’URSS lui a restitué les provinces occidentales, naguère rattachées à la Pologne. La Biélorussie est aussi présentée comme ethniquement homogène, proche du monde russe. Alors que la majorité des Juifs russes vivaient en Biélorussie et que la quasi-totalité d’entre eux ont été victimes de l’Holocauste, leur sort est ignoré, et « l’on démolit d’anciens quartiers juifs et des synagogues ». Le modèle économique, lui, est plus soviétique que nature. 80 % des salariés sont employés par l’État (mais avec des contrats d’un an, afin de faire planer la menace d’une révocation en cas de comportement douteux). Loukachenko a su flatter les dirigeants russes et obtenir, en échange, des subventions énergétiques. Ce faisant, le régime a pu garantir aux habitants « une certaine sécurité économique. Il a à la fois réchauffé les cœurs russes avec sa rhétorique panslave et réchauffé les foyers biélorusses avec du gaz naturel à bon marché ».

Dans un article publié par la London Review of Books, Jonathan Steele, qui fut correspondant du Guardian à Moscou, apporte un éclairage supplémentaire, en commentant le livre récent d’un spécialiste britannique, Andrew Wilson. Loukachenko a dû en partie son élection à la campagne anticorruption qu’il avait menée. Il a gardé ce cap. Il est parvenu à museler les ambitions de l’élite du monde des affaires et même, jusqu’à tout récemment, à tenir à l’écart les oligarques russes. Il a assuré à son peuple davantage qu’une « certaine sécurité économique » : un réel progrès matériel. En 2005, le FMI estimait que la Biélorussie avait « divisé par deux le nombre de pauvres en sept ans et évité les tensions sociales en maintenant la distribution de revenus la plus équitable des pays de la région ». De fait, un institut d’études d’opinion indépendant, installé en Lituanie, montre que, si les élections récentes ont bien été truquées, Loukachenko a bénéficié malgré tout de l’approbation de la majorité de la population. Les choses pourraient changer, car Gazprom, le géant de l’énergie russe, inféodé à Poutine, a finalement réussi à faire main basse sur Beltransgaz, le monopole biélorusse qui contrôle les pipelines traversant le pays. La crise économique récente a durement frappé la population, et la cote de Loukachenko a chuté. Mais il n’y a pas de recours politique, la répression s’est encore accrue, et les sondages montrent une population dans son ensemble résignée. Mis à part les mouvements sporadiques de contestation qui éclatent de temps à autre, le seul signe tangible d’une évolution est que beaucoup de jeunes quittent le pays. Où vont-ils ? En Russie, bien sûr.

 

Le Lutin du jazz

Fête de l’Indépendance, mercredi 18 avril 2001. Je me souviens encore très bien de ce matin-là. À part ma valise et mon saxo, mes misérables affaires étaient toujours entassées dans la cour. Sur la ville d’Harare, le ciel gris sale pendait comme une guenille de mendiant mais je m’en fichais totalement. Je venais d’arriver dans mon studio meublé. Un appartement que je n’aurais plus à partager avec personne. Et surtout pas avec ces macs de lutins.

Le studio était dans un pauvre état : murs et plafonds écaillés ; au sol, un quart du carrelage décollé. Le chauffe-eau cassé. Mais qu’importe. La solitude sordide de mon nouveau logis m’était un soulagement. Enfin j’avais l’impression de comprendre Harare et ses habitants car, je le sentais, quelque chose de cette ville m’avait jusque-là échappé : neuf mois ne suffisent peut-être pas pour saisir une ville. Avant de mourir, mon grand-père disait toujours qu’on ne connaît bien un lieu que si 1 : on est tombé amoureux de sa musique ; 2 : on est tombé amoureux de ses femmes ; et 3 : on a goûté la mbanje qui pousse sur son sol. J’avais tout fait, sauf tomber amoureux d’une femme de Harare ; et d’ailleurs, ma foi en mon grand-père m’avait quitté. Je plongeai ma main dans ma poche et en tirai un sachet de mbanje. Je la roulai avec soin ; l’or du Malawi, la meilleure qu’on pouvait trouver à Harare, passée en contrebande. Quant à la mbanje de Harare, autant fumer la barbe blanche de mon grand-père – un truc âcre à éviter.

J’entendis le hurlement des sirènes au loin. C’était la fête de l’Indépendance, ce ne pouvait donc être que le convoi d’Oncle Bob se dirigeant vers le stade national où il devait faire un discours à la nation et lui rappeler, une fois de plus, pourquoi elle ne devait jamais oublier la lutte de libération. Moi, je venais juste de gagner ma propre indépendance.

Assis sur le sol poussiéreux, j’allumai mon or du Malawi et me mis à réfléchir. Voilà neuf mois que j’avais quitté Bulawayo pour Harare. Ma mère m’avait mis à la porte de la maison. « Je ne te renie pas, mon enfant, m’expliqua-t-elle, mais cela porte malheur à une femme de continuer à s’occuper d’un fils dont la barbe a poussé. » Je n’avais pas beaucoup de barbe, mais je ne voulais pas entamer une nouvelle dispute.

En descendant du bus à Harare, j’ai balancé mon sac sur mon épaule et me suis dirigé vers le Terreskane Beer Garden. Pas question de débarquer directement chez ma cousine. Je voulais retarder le plus longtemps possible le moment d’abuser de son hospitalité. D’ailleurs je n’étais pas prêt à me plonger dans son héroïque vie de famille. Elle avait deux enfants en bas âge et venait de mettre au monde des jumeaux qui pleuraient tout le temps, collés à ses seins comme des tiques. Aucune conversation possible ! Et le retour de son mari après le travail ne changeait pas grand-chose. Une fois rentré, il s’arrêtait sur le seuil de la cuisine, dans son costume gris. L’air surpris, soit de ma présence, soit de ce que sa vie était devenue, il ôtait ses lunettes à montures épaisses, se frottait les yeux et lançait « Hello, Jabu ! » Puis il disparaissait pour mettre des vêtements confortables. Ensuite il traînait dans la maison en tongs, sans dire mot, n’écoutant rien, attendant simplement l’occasion de faire un autre bébé à ma cousine.

Je m’étais arrêté pour acheter une cigarette à un vendeur de rue, au croisement de Herbert Chitepo Avenue et de Second Street, pas loin du Terreskane – le TK, comme on l’appelait. J’avais posé mon sac, m’étais étiré l’épaule en bâillant. Mon sac était ballonné à cause d’une citrouille que ma mère m’avait prié d’apporter à ma cousine, de deux jeans, de deux T-shirts et d’une chemise africaine « Made in Malaysia ».

« Une (1) Madison ? » avais-je demandé. Le vendeur avait opiné de la tête, ouvert un paquet de Madison Red et me l’avait fourré sous le nez. J’avais pris une cigarette et l’avait allumée. « J’ai une citrouille ; je vous la laisse à un bon prix », avais-je risqué après ma première bouffée. Il avait souri, secoué la tête poliment en regardant fixement devant lui comme si je n’étais plus là. J’avais ramassé mon sac et abandonné le vendeur.

Déposer mon sac constipé chez ma cousine ? Trop compliqué, ça aurait impliqué des explications, un bouquet de mensonges et une série d’autres formes de tromperies pour échapper à la famille. Finalement, j’étais allé me saouler au TK.

Le TK est un endroit frétillant, plein de fonctionnaires insomniaques, d’ouvriers, de prostituées, de musiciens, de voleurs et de quelques audacieux touristes. Je ne comptais pas rencontrer le Lutin du jazz dès cette première nuit.

J’étais très impatient de me présenter à lui, ce soir-là, mais n’en eus pas le courage ; je dus me motiver pendant deux semaines avant d’y arriver. On le surnommait le Lutin du jazz parce que son groupe s’appelait The Jazz Goblin & His Rhythm. J’aimais son assurance. Il était le chanteur et leader du groupe, sa voix et sa guitare déchiraient, son show s’appuyait sur un jeu d’effets stéréotypés. « Tu tombes raide mort sur le dance floor, t’es seul. Tu veux nous empêcher de nous amuser ? » aboyait-il dans son micro. Deux musiciens l’accompagnaient, l’air absent : Zuze, au pipeau, et Costa, aux percussions. C’est surtout son entourage pittoresque qui m’attirait : des employés buvant sec, des vendeurs de mbanje, Figo, un gardien de stade de foot, cinglé, qui lui aussi vendait de la mbanje et, presque toujours, une troupe de filles qui obéissaient, sans le dire, à l’adage « là où je frotte mon punani, c’est chez moi ». J’aimais ce fonctionnement. Le groupe était minable mais je devais en être. De toute façon, pensais-je, ce serait un moyen intéressant d’entrer sur la scène de la musique live à Harare.

Tafi était content que je veuille faire partie de son groupe. Il me trouvait kool, je le sentais, sans savoir pourquoi. Peut-être parce que, en le rencontrant, je l’ai salué d’un poing contre poing ; il a hésité, main ouverte, avant de la refermer lui aussi. J’ai compris alors que j’avais le pouvoir. J’étais le plus futé ; j’avais obligé le Lutin du jazz à me saluer à ma manière. Je me suis senti kool.

Le revers de ça ? Être kool va avec une conscience magnifiée de sa puissance imaginative. Quand on en est trop conscient, on la devine chez les autres et on s’énerve de voir quelqu’un se montrer kool avec une habileté démoniaque. C’est ce qui m’est arrivé quand j’ai demandé à Tafi quels jours le groupe répétait. Il a renversé la tête, allumé une cigarette, soufflé la fumée au plafond et haussé les épaules avec une pointe de désinvolture. « Quand on fera un concert, apporte ton saxo. Tu pourras jouer n’importe quoi, pas de problème. » Mon cœur a bondi. Il avait l’air kool. Vraiment kool. Un instant, j’ai eu peur d’être découvert dans cette partie de cache-cache psychologique. Ce fut la première fois où je me rappelle avoir été intimidé par sa présence.

Dans les semaines suivantes, de nouveaux aspects de Tafi se révélèrent sans pour autant diminuer l’effet qu’il me faisait. Par exemple, il trimballait sa guitare partout. J’appris que cela n’avait rien à voir avec l’amour de son art mais avec un problème de logement. J’entendis dire aussi qu’il passait ses après-midi à Market Square (2), embauché avec ses copains frimeurs pour déclencher la violence contre les passants intransigeants. Mais au moment où je le compris, j’étais déjà mêlé aux affaires du Jazz Goblin & His Rhythm.

Comme je venais de trouver un boulot d’apprenti mécanicien, je pus quitter la maison de ma cousine pour un trois pièces avec deux chambres, à une dizaine de minutes à pied du TK. Je cherchais un colocataire. Le Lutin du jazz vint me dire : « Je peux prendre la deuxième chambre et garder l’appartement les jours où tu travailles. » Il y avait là un méchant sous-entendu de risque de cambriolage. Pourtant, je n’étais pas décidé à vivre avec Tafi pour qu’il protège l’appartement contre lui-même. Après un lourd silence, je dis : « Si le loyer te convient. C’est 10 000 dollars zimbabwéens par mois. »

Il resta silencieux, jeta sa cigarette à moitié fumée par terre et prit le temps de l’éteindre, l’écrasant de la semelle de sa chaussure. Je le connaissais assez bien pour savoir qu’il ne pouvait s’offrir de jeter une moitié de cigarette, mais je refusais de m’inquiéter, tout en sentant que quelque chose était tapi sous son calme apparent.

Deux jours plus tard, après un concert, il me demanda s’il pouvait passer la nuit chez moi. « Seulement ce soir. Je n’amènerai pas les filles », dit-il. « Ouais, pas de problème », répondis-je en essayant de ne pas avoir l’air décontenancé – personne n’a envie d’être vu sous cet angle car cela donne la main à l’adversaire. Une seule nuit, espérais-je.

Quand je rentrai du travail, le lendemain, Tafi était toujours chez moi. Je ne dis rien parce que je ne voulais pas avoir l’air de le foutre dehors. Cela aurait cassé la dynamique du groupe, pensai-je. Mais il avait mangé tout mon pain. J’entrai dans la salle de bains et j’y restai une heure pendant qu’il grattait sa guitare et fumait de la mbanje sur le canapé. Pour la première fois, j’ai détesté l’odeur de la mbanje. Tafi semblait trop à son aise dans l’appartement. Je me rassurai en songeant qu’il ne pourrait squatter l’autre chambre puisque Andrew, un collègue, devait venir s’installer le week-end.

Je finis par sortir de la salle de bains. Une demi-heure plus tard, j’y retournai, furieux contre moi-même d’avoir dit à Tafi qu’il pouvait habiter là jusqu’à l’arrivée d’Andrew. Il s’était contenté de me jeter un regard vide et avait continué à gratter sa guitare alors que j’avais espéré de la gratitude. Étrange comme on peut se sentir insignifiant quand on réprime en soi une puissance explosive digne de Little Boy et de Fat Man (3). Mais, là encore, c’est l’explosion qui change le cours des choses, non la retenue.

 

***

Le samedi, Andrew s’installa. Tafi traîna au salon le tapis en jonc sur lequel il dormait. De toute façon, à part le tabouret Tonga, le salon était désespérément vide, donc je ne dis rien. Je devais préserver ma réputation.

Un mois traversa l’appartement. Tafi en profita pour s’entraîner avec succès à manger les provisions d’Andrew, pendant la journée, et à rester imperméable à toute protestation. Andrew quitta les lieux, crachant et suffoquant.

Une fois Andrew parti, Tafi s’empressa de haler une putain de la taille d’un cheval dans la pièce vide. Il l’appelait Bhiza Ramambo – le cheval de l’empereur.

Un autre mois passa. Désormais, Tafi avait pris possession des trois pièces et de moi-même. Le groupe répétait dans l’appartement et Tafi me disait quand entrer dans un morceau. Il me disait aussi à qui acheter ma mbanje, à savoir les vendeurs avec lesquels il n’était pas encore brouillé pour avoir abusé du crédit qu’ils lui accordaient.

Pour le poisson, il obtint du crédit d’un poissonnier qui passait régulièrement dans l’immeuble, espérant que je paye.

« Le poisson, c’est pour la famille », me rappelait Tafi. Famille, ça voulait dire Tafi. « Mais je ne mange pas de poisson !

– Tu sais pourquoi j’écris des poèmes, de temps en temps, Jabu ? fut sa réponse.

– Pourquoi ?

– C’est un bon substitut aux trucs que j’ai envie de faire, des fois. »

Il se roula un joint de mbanje.

« Alors, c’est quoi les trucs que t’as envie de faire ? » Au lieu de répondre, il se mit à gratter sa guitare, la voix toujours aussi abrasive mais avec des accents d’une inquiétante douceur.

Je l’ai trouvé,

Un serpent sous ma couverture.

Ce soir, je tuerai un serpent.

Première semaine d’avril 2001. Tafi me demanda de faire du thé et de l’apporter dans sa chambre parce qu’il était le leader du groupe même s’il n’avait plus son instrument. La semaine précédente, le cheval de l’empereur s’était échappé de l’écurie avec la guitare du Lutin du jazz. Elle lui avait loué ses services à crédit mais avait fini par lui balancer que s’il ne voulait pas payer, il n’avait qu’à s’acheter un punani en caoutchouc. « On en trouve partout maintenant ! » avait-elle hurlé depuis la porte d’entrée.

Je devais à mes camarades de boulot 120 000 dollars zimbabwéens. C’est-à-dire six mois de salaire.

***

Vendredi soir. En revenant du travail, je découvris que Tafi avait installé deux prostituées à la maison. L’une, Maria, avait perdu ses dents de devant mais prétendait que le contact de ses gencives était un régal pour le grand chauve tandis que l’autre, Ranga, déclarait que pour 3 000 dollars elle pouvait me faire hurler. « 5 000 dollars pour vous deux ? » proposa Maria. Assis sur mon tapis en jonc, les yeux rétrécis jusqu’à n’être plus que des fentes, Tafi soufflait de la fumée de mbanje du coin de la bouche, avec l’air de calculer le montant de son rabais. Je courus dans ma chambre.

S’ensuivit une semaine d’agitation comploteuse et contre-comploteuse. Le 18 avril, Tafi, Maria et Ranga sortirent pour trouver gratis de la nourriture et se faire gratis un match de foot à l’occasion de la fête de l’Indépendance. En échange d’une bouchée de pain à chacun et d’une camaraderie contrefaite, j’embauchai un peloton disparate de gosses de rue pour nettoyer l’appartement et déménager mes affaires.

Je me souviens bien de ce matin-là. Sur le froid carrelage de mon nouvel appartement, les rythmes du Lutin du jazz s’éloignaient. Tout ce que j’entendais passer par la vitre cassée était le gémissement des sirènes : une créature d’un autre folklore paradait en se pavanant avant son discours à la nation.

Oui, je me souviens encore de ce matin-là. Une bouffée de mon or du Malawi et, de mes lèvres, s’échappa un lasso de fumée qui captura mes pensées flottantes et les projeta, écrasées, entassées et multipliées sur un angle du sol froid, telles les perles de ma mère. Pour la première fois, le passé était ramassé dans un coin, en un joli tas.

 

Cette nouvelle est extraite du recueil L’Afrique qui vient, anthologie présentée par Michel Le Bris et Alain Mabanckou, Hoëbeke, 256 p., 20 euros. À paraître le 13 février 2013.

La vie en boîte

L’histoire commençait pourtant bien pour la BD hongroise… Surtout quand, à la moitié du XIXe siècle, le célèbre romancier Mór Jókai s’en était entiché, publiant dans sa revue une histoire illustrée qu’il réalisait lui-même. Mais les communistes, grands détracteurs d’un genre assimilé à de la propagande impérialiste, sont passés par là. Étrangement, l’après-1989 ne vaut guère mieux. Tintin et Astérix sont des fiascos. La situation s’améliore à partir de 2004 avec l’engouement suscité par Maus. Des passionnés fondent des magazines spécialisés, tel Roham, rapidement devenu un espace important pour les artistes alternatifs. Le dessinateur András Baranyai en fait partie. C’est dans ce magazine que paraîtra « L’usine »,  où l’on retrouve les dessins caractéristiques de l’artiste : enchaînement des cases sur le modèle d’un circuit concentrique, personnages quasi muets, le tout emballé dans une atmosphère que lui-même qualifie de « rétro-futuriste » et « grotesque-réaliste ». Depuis sa parution en 2008, « L’usine » a aussi été publiée en République tchèque et en Pologne. Une preuve de succès ? Baranyai tempère : « Le marché de la bande dessinée est limité en Hongrie et cela reste un genre périphérique. Aucun auteur ne peut en vivre. Il s’agit juste d’un deuxième job qui tient de la passion, de l’enthousiasme et du dévouement. »

Caroline Vigent

 

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Sayonara, Gangsters (5)

IV « POOPY »

1.

Ceux qui écrivent avec imagination
doivent être prêts à affronter le peloton d’exécution

C’est le poster sur la porte de l’ « école de Poésie » où j’enseigne.
Le célèbre précepte est concis et clair, il est également avéré.

2.

Mes slogans sont placardés côte à côte sur le mur des toilettes de l’« École de Poésie ».

Placez votre pisse dans la cuvette

Si votre poème ne fonctionne pas,
apportez-le chez le forgeron et qu’il
le mette en pièces à coups de marteau
Horace

J’espère que nos élèves agiront conformément à ces deux slogans.

3.

J’écris de la poésie depuis longtemps.
À l’âge de trois ans, j’ai rédigé mon premier poème avec un CRAYON dans le livre des dépenses de la famille tenu par ma mère.
Je voulais écrire un poème pour faire l’éloge de mon pot de chambre en plastique bien-aimé.
J’ignorais encore le principe avancé par les poètes de l’école classique pour qui tous les poèmes devraient commencer par le nom de Dieu ou par un nom représentatif de Sa dignité ; j’ignorais également la réfutation du « principe de d’Alembert » proposée par Valéry : « Tout poème n’ayant pas la précision de la prose ne vaut rien. »
J’étais un enfant de trois ans portant des couches, un enfant dont les parents espéraient qu’il cesserait de pisser au lit, avant de se résigner à ce qu’il n’en aille pas selon leurs souhaits.
Balayant de la main les colonnes de chiffres qui recouvraient les pages avec assez d’énergie pour les faire s’effondrer, j’écrivis cinq énormes lettres :

POOPY

Je n’avais écrit encore que ce seul mot quand ma mère me découvrit assis dans un état de stupeur, agrippé à mon CRAYON.
« C’est “P”, pas “P”, gros bêta ! », s’écria ma mère.
« Ne t’ai-je pas dit de venir me chercher quand tu veux faire caca ? Quelle excuse pathétique pour un enfant ! »
Maman, je ne voulais pas faire caca, je voulais écrire un poème.

4.

J’écrivais et écrivais et n’arrêtais pas d’écrire.
À dix-sept ans, j’ai appris que j’étais un « Poète ».
C’est « Le Couloir » qui me l’a dit.

5.

Ce mec et moi devions rester debout dans le couloir.
Notre professeur d’histoire se ramena et s’arrêta devant moi.
« Alors, dis-moi, mon garçon, tu es sûr que l’homme qui a découvert l’Amérique en 1492 s’appelait Fausto Copi ? »
« Non. Excusez-moi, je me suis trompé. C’était Marlon Brando. »
« Tu resteras debout une heure de plus. »
Ensuite, notre professeur d’histoire s’est placé en face du mec.
« Tu maintiens que le drame écrit par Shakespeare en 1598 sur ordre de la reine Élisabeth Ire est intitulé Emmanuelle ? »
« Uhhhhhm », a gémi le mec. Un moment, il est resté bras croisés, plongé dans ses pensées ; puis un sourire séducteur a brusquement traversé son visage et il a murmuré quelque chose à l’oreille du professeur.
« Tu resteras debout jusqu’à demain matin ! »
C’est ainsi que le mec a passé les précieuses années de cette période difficile de la vie debout dans le couloir de l’école.
Tel un Juif qui a finalement trouvé la Terre promise, il n’a jamais bougé d’un pouce.
Le mec était toujours debout le jour où j’ai eu le bac. Comme les profs et les élèves passaient par là, il m’a interpellé joyeusement. « Hé, je suis le couloir ! »
« Salut. »
C’était dur de m’en aller avec mon bac en poche et de le laisser seul dans le couloir.
« Oh, je m’en fiche, a dit le mec. Tu comprends, j’ai réalisé que je suis le couloir. À vrai dire, ce n’est pas mal du tout d’être un couloir. De parler comme un couloir, je veux dire. Hé, écoute-moi… Je vais te confier quelque chose. Mon vieux, tu as ce qu’il faut pour être un poète, réellement. D’un point de vue holistique, c’est évident. »
Je regardais le mec fixement, toute mon énergie concentrée dans mes yeux.
À ce moment-là, il était pratiquement impossible de le distinguer du mur ; et j’avais l’impression que si mon attention se relâchait ne fût-ce qu’une seconde, je ne pourrais plus le localiser.
« Tu penses que j’ai ce qu’il faut pour être un poète ? »
Le mec a fait un bruit comme des chaussures pleines d’eau qui couinent. Il s’est écrié :
« Il y a toutes sortes de couloirs ! »
À l’évidence, il ne comprenait plus ce que je disais.
« La plupart des couloirs sont droits, mais quand ils tournent ils tournent à angle droit.
Si tu avances dans un couloir à l’envers, les gens nomment plafond l’endroit où tu marches. Ce qui implique que le plafond est aussi le couloir. Probable que tes chaussures couineraient si tu marchais sur le plafond. »
J’ai dit au revoir au couloir couinant.
J’avais appris que j’étais un poète.

À suivre…

Au cœur du problème amazonien

La route BR-163 commence à Cuiabá, à l’extrémité sud de l’État du Mato Grosso, et remonte vers le nord sur plus de 1 500 kilomètres, en s’enfonçant dans l’Amazonie. Construite au début des années 1970, elle n’a toujours pas d’asphalte sur ses tronçons qui traversent la jungle, et, pendant la saison des pluies, c’est un véritable torrent de boue. Les camions s’embourbent dans ses ornières et nids-de-poule légendaires, et ne peuvent rouler plus de 160 kilomètres par jour. La BR-163, il faut le dire, est l’une des grandes routes les plus mauvaises du monde.

Elle a le mérite, cependant, d’être l’un des deux seuls axes traversant l’Amazonie du nord au sud. Comme le dit The Economist, la BR-163 fait se rejoindre « le “grenier du monde” et le “poumon du monde” ». Elle relie le Mato Grosso – la zone agricole en plein essor qui a fait du Brésil le second producteur au monde de soja, derrière les États-Unis – aux étendues boisées du Pará. Cette route est donc au centre non seulement de l’activité commerciale du pays, mais aussi des préoccupations environnementales de la population. Comme notre traducteur Gil l’avait souligné, les routes apportent avec elles la déforestation. On ne coupe que les arbres auxquels on peut accéder, et l’on ne fait de la jungle un terrain pour ranchs et pour fermes que lorsqu’un chemin permet d’emporter au loin bœuf et soja.

Dès qu’il y a une route – même mauvaise –, la civilisation y coule à flots, repoussant la forêt qui la borde. Les humains aiment se voir comme des bâtisseurs, des conquérants, mais leur présence sur le globe se déploie plus à la manière d’une plante grimpante, qui lance au loin ses vrilles, construit tout un réseau, et croît dans le moindre interstice jusqu’à former une couche épaisse et étouffante. Les images satellites montrent que la BR-163, en se dirigeant vers le Tapajós [un affluent du fleuve Amazone, NdlR], permet le défrichage de parcelles qui dessinent d’épaisses balafres perpendiculaires, de 20 kilomètres de long, telles les dents d’un râteau gigantesque.

La route s’achève à Santarém, à l’extrémité occidentale des quais. Et c’est là, à moins de 100 mètres de l’endroit où la BR-163 est contrainte de s’arrêter, que la Cargill SA de Minnetonka, dans le Minnesota, a construit un terminal consacré au soja.

Ce terminal est l’édifice le plus visible de Santarém : une grange en métal de plusieurs dizaines de mètres de long, ornée d’un énorme logo Cargill. Un convoyeur à grains de plus de 300 mètres de long relie l’extrémité nord du bâtiment à un quai pour pétroliers donnant sur le fleuve. Le jour où nous sommes passés devant lui en bateau, sur une embarcation louée, nous avons pu voir un transporteur de vrac accueillir son chargement – des cascades de graines tombant d’énormes tuyaux, et des panaches de poussière de soja s’échappant des compartiments du bateau. Arrimé un peu plus en amont, dans le mouillage suivant, il y avait un bateau de croisière de la Holland America Line, qui était plus petit que le bateau à soja, et dont les cabines alignées étincelaient au soleil. Le bateau suivant, encore plus petit, transportait du bois, et attendait que le bateau de croisière libère le quai, pour pouvoir reprendre le chargement de sa cargaison. Nous avions là, réunis sous nos yeux, trois domaines d’activités majeurs en Amazonie : le soja, le tourisme et le bois.

La construction du terminal de Santarém a débuté en 1999 et s’est achevée en 2003, même si Cargill n’a pas mené à bien l’étude d’impact environnemental requise – une lacune qui a conduit les cours de justice brésiliennes, à plusieurs reprises, à estimer que le terminal se trouvait en situation irrégulière. Cela ne l’a pas empêché d’être mis en service.

Pour Cargill – la plus importante société non cotée des États-Unis –, ce terminal était un outil stratégique pour vendre des graines de soja plus vite et moins cher qu’auparavant. Le soja du Mato Grosso pouvait être acheminé vers le nord par bateau – sur le fleuve – ou par camion – grâce à la BR-163. Au terminal de Santarém, le soja était alors déchargé, stocké, puis expédié directement en Europe par voie fluviale, grâce à l’Amazone. La présence du terminal inciterait encore davantage le gouvernement brésilien à finir d’asphalter la BR-163. Une nouvelle rampe de lancement pour partir à l’assaut de la forêt pluviale serait alors créée. (Même si couvrir d’asphalte une route de plus de 1 500 kilomètres qui traverse la jungle est un long processus. En 2012, ce n’était d’ailleurs toujours pas terminé.)

Le fermier du Mato Grosso, pour peu qu’il ait daigné faire le calcul, y avait lui aussi trouvé son compte. Pourquoi s’ennuyer à n’envoyer que sa récolte au terminal Cargill, quand on pouvait y envoyer sa ferme tout entière ? La terre n’était pas chère autour de Santarém, et une exploitation de soja, installée tout près du terminal Cargill, permettait d’économiser à la fois sur le prix du terrain et sur les coûts de transport.

Les fermiers se sont donc rués vers le nord. En 2004, un an après la mise en service du terminal, la culture du soja dans les environs était montée à 35 000 hectares (une hausse de plus de 2 000 % en cinq ans), et le prix des terrains avait été multiplié par trente. Les fermiers du coin subissaient des pressions croissantes pour vendre leurs terres aux exploitants de soja. Bientôt, le soja a été déclaré ennemi numéro un de la forêt pluviale, et les activistes de Greenpeace ont escaladé le bâtiment du terminal Cargill. Des manifestants, devant les McDonald’s britanniques, se sont pointés déguisés en poulets pour protester contre l’utilisation de soja brésilien dans la nourriture pour volailles. La fièvre du soja avait commencé. […]

Cargill nous a dit que nous pouvions visiter. Il avait fallu une semaine d’e-mails et de coups de fil à des endroits aussi exotiques que São Paulo ou le Minnesota pour les convaincre que nous étions inoffensifs.

Jackpot. Nous avions obtenu l’accès au terminal amazonien de la plus importante société non cotée des États-Unis – qui pilotait toute la fièvre du soja de Santarém. C’était là l’épicentre de la destruction de la forêt amazonienne, l’allumette posée sur la mèche de la bombe à carbone. En termes de destruction du biotope et de changement climatique, c’était vraiment le temple maudit.

Ou pas. Mon ami Adam, cet ingrat, me signale que je ne peux pas dire des choses pareilles : ce n’est pas vrai. C’est le problème, quand nous travaillons avec des gens qui ont une conscience morale. Ils s’en servent dans leur travail.

Le soja, m’explique-t-il, que ça me plaise ou non, n’a jamais été la cause principale de la déforestation de l’Amazonie – et n’a même jamais été responsable de plus de 10 % de sa destruction. 10 misérables % ! Certes, le délire autour du soja, dans l’État du Pará, avait filé un sérieux coup de chaud aux médias comme aux écolos. Mais si nous considérions l’Amazonie dans son ensemble, le soja était loin derrière les ranchs de bétail, en matière de déforestation. En fait, même les petits fermiers, en pratiquant l’agriculture sur brûlis, étaient encore aujourd’hui davantage responsables de la déforestation que le soja ne l’avait jamais été.

Mais alors, pourquoi tout ce foin autour du soja ? La réponse, peut-être, consistait à dire que le soja avait déboulé sur scène à une vitesse effrayante – et puis que, avec Cargill, les écolos avaient trouvé une cible bien solide sur laquelle concentrer leurs attaques.

En 2006, Greenpeace a publié un rapport intitulé Eating up the Amazon – « L’Amazone dévoré » – qui s’est focalisé sur Cargill. Le rapport suivait la trace du soja qui poussait sur les terres déforestées, transitait par le terminal Cargill et voyageait jusqu’en Europe, où il finissait en nourriture pour les poulets et les bovins servis dans les McDo. Cela cristallisait le problème de manière saisissante. Après tout, un activiste capable de crier « J’accuse ! » devant un McNugget est un activiste qui a parfaitement bien cerné le problème. Et puis, grâce au McNugget, Greenpeace pouvait s’attaquer à deux goulots d’étranglement stratégiques de la filière : le terminal de Santarém, et la passerelle en bois à l’entrée des McDo.

Au terminal, ils ont envoyé leur bateau, l’Arctic Sunrise, pour bloquer le dock et y lâcher une équipe d’activistes – qui a escaladé les machines et les a brièvement contraintes à l’arrêt, selon la méthode habituelle.

Au McDonald’s, ils ont envoyé l’artillerie lourde : des gens déguisés en poulets. En Grande-Bretagne, les troupes de choc de Greenpeace, en costume de volaille, se sont mises à danser au milieu des franchises et se sont enchaînées aux tables des restaurants. La séquence montrée aux infos est un pur divertissement dadaïste, dans lequel on peut voir un policier demander à l’un des volatiles qui est le chef de bande.

Les activistes devraient dégainer leurs costumes de poulets plus souvent. En quelques semaines, la pression s’était exercée sur toute la chaîne d’approvisionnement, et avait fini par remonter à la source. Cargill s’était assis à la table des négociations, ainsi que tous les autres grands acquéreurs de soja brésilien (y compris des boîtes comme ADM (1)). Ces entreprises étaient manifestement terrifiées à l’idée d’être les prochaines sur la liste à recevoir la visite des poulets de Carnaval.

Moins de trois mois après le début de l’affaire, les acquéreurs de soja ont signé un accord stipulant qu’ils n’achèteraient plus de soja cultivé sur des terres récemment déforestées. Selon David Cleary, directeur de stratégie de The Nature Conservancy (2), qui a négocié l’opération, l’accord va au-delà des normes mises en place par le gouvernement brésilien – qui autorise 20 % de déforestation sur chaque exploitation agricole. Selon cet accord, connu sous le nom de moratoire sur le soja, Cargill n’achèterait pas de soja à une ferme où ne serait-ce qu’un seul arbre aurait été coupé depuis le début du moratoire.

Contrairement au projet Ambé, qui œuvre de manière ascendante, en s’appuyant sur des acteurs locaux, le moratoire sur le soja relève d’une approche descendante, qui repose sur la technologie (3). Elle se déroule ainsi : les cultivateurs de soja ont l’obligation de faire enregistrer leurs terres ; puis les équipes Nature Conservancy et Cargill débarquent et font le tour de chaque ferme avec des GPS portatifs. La ferme est alors surveillée par un satellite, qui relèvera toute déforestation se produisant dans son périmètre. Le gouvernement brésilien possédait déjà un système extrêmement sophistiqué de suivi de la déforestation – grâce, en partie, à des informations fournies par la NASA. Mais, incapable de dire exactement à qui appartenait telle ou telle terre, il ne pouvait en faire grand-chose. Aujourd’hui, en revanche, il est possible de surveiller la plus petite exploitation et de s’assurer qu’aucun arbre n’y est abattu. Et comme la technologie GPS ne coûte pas très cher, elle peut se greffer à faible coût sur le système satellitaire déjà en place.

Ce qui est complètement fou, concernant le moratoire sur le soja, c’est qu’il semble avoir fonctionné. Il est d’ailleurs toujours en cours, et la déforestation pour cause de soja, autour de Santarém, a ralenti de manière brutale. Je le sais parce qu’Adam m’a mis dans les mains un graphique construit à partir des données officielles, qui montrait les chiffres cumulés de la déforestation dans la région. Juste après la mise en place du moratoire, la ligne se transformait en plateau.

Luiz, un cultivateur de soja, a témoigné à sa façon de son efficacité. « Si on n’agit pas dans les règles, on ne vend pas la moindre graine de soja, a-t-il râlé. Faut se montrer légal, ou alors Cargill refuse de payer. S’il n’y avait pas le moratoire, on planterait partout », nous a-t-il expliqué. Il en avait ras la casquette de toutes ces discussions. Mais d’un point de vue environnemental, l’accord passé avec les entreprises s’était révélé tellement efficace qu’on espérait désormais appliquer un système comparable aux ranchs de bétail. Si cela marchait, ce serait là une innovation de taille, qui permettrait de maîtriser la déforestation au sein des pays émergents.

C’était trop pour moi. Les bonnes nouvelles allaient-elles continuer longtemps ? Récapitulons un peu quelques-unes de mes découvertes les plus fâcheuses :

1) Je décide de faire une visite guidée de la déforestation amazonienne alors que les taux de déforestation connaissent une baisse record.

2) Je choisis le soja comme angle journalistique alors que c’est une grossière erreur, due à l’engouement passager de certains médias.

3) J’échoue par conséquent magistralement à aborder le vrai problème – à savoir, toujours le bœuf.

4) Les bandits des multinationales se révèlent être les acteurs clés d’une success story antidéforestation.

5) Et zut.

Et je ne parle même pas des rares personnes que j’avais croisées en train d’arracher des arbres, et qui étaient peut-être les anges du développement durable et de l’émancipation locale ; ni des sympathiques petits fermiers qui brûlaient la forêt. Difficile de savoir où s’arrêterait cette longue liste de déceptions successives.

Mais nous avions notre autorisation d’accès. Adam, Gil et moi avons déboulé au terminal Cargill, le temple pas-si-maudit-que-ça. Un responsable nous a guidés vers un hall d’accueil climatisé, où nous avons attendu que le directeur du terminal veuille bien nous recevoir. Dans une vitrine à l’autre bout de la pièce, un verre à pied rempli de graines de soja était exposé à côté d’une collection de bouteilles d’huile de friture, de pots de mayonnaise et autres produits alimentaires fabriqués avec des ingrédients Cargill.

Le directeur du terminal est entré dans la pièce – le commandant en chef du quasi-million de tonnes de graines de soja qui transitait chaque année par le terminal. Solidement bâti, avec l’air fouineur, un début de calvitie et une chemise de polo verte, l’homme semblait déjà s’impatienter.

La visite des lieux en sa compagnie a eu quelque chose d’assez génial : nous avons mieux compris comment Cargill aidait peut-être, en théorie, à limiter la déforestation – quelle que soit l’histoire que nous puissions écrire, elle allait de fait tourner à l’avantage de l’entreprise ; et pourtant, cela ne nous a pas empêchés de jouer le rôle qui nous était imparti. Nous étions des journalistes et nous étions là pour mieux connaître la multinationale dont ce directeur de terminal se faisait le pompeux et prétentieux porte-parole.

Après tout un discours du genre « l’environnement est une priorité pour nous » et « la sécurité est une priorité pour nous », il nous a expliqué que nous ne pourrions, comme on était pourtant convenus, aller voir le dock et les graines en train de couler à flots dans un bateau en partance pour Liverpool ou Amsterdam. Nous ne serions pas plus autorisés à pénétrer dans l’énorme hangar où étaient stockées les graines. C’est-à-dire que, pour des raisons de sécurité et autres excuses bancales, nous ne serions pas autorisés à aller « dans » les bâtiments. De même que nous ne verrions pas une seule graine de soja, à part celles exposées dans la vitrine du hall d’accueil. C’était quoi ce plan ?

Le directeur du terminal nous a alors fait tourner autour des bâtiments de stockage, en pointant du doigt le quai de déchargement – là aussi, une fois de plus, la sécurité était une priorité – et autres emplacements et équipements ennuyeux au possible et dépourvus de la moindre graine de soja.

Sur l’étendue de béton mouillé séparant l’entrepôt du quai, le directeur du terminal a pilé net et s’est tourné vers nous. « Voici notre forêt, qui abrite des arbres indigènes », a-t-il dit.

Nous avons regardé de tous côtés. De quoi parlait-il ? À notre gauche se trouvait un minuscule triangle d’herbe flanqué d’une douzaine d’arbres chétifs. Seuls deux ou trois d’entre eux semblaient pouvoir être rangés dans la catégorie « arbre ». Le reste ressemblait plus à des brindilles demi-nues jaillissant du sol. C’était leur forêt, ça ? « Nous avons eu du mal à faire pousser ces arbres, a-t-il ajouté. Mais nous en prenons grand soin. »

Il se tenait là, les mains sur les hanches, et nous l’avons regardé d’un air ébahi. Là, au cœur de l’Amazone, nous avions déniché la plus pitoyable réserve naturelle de tout l’univers.

« C’est petit, a dit le directeur d’usine. Mais c’est un symbole de notre engagement dans la protection de la forêt. »

 

Ce texte est tiré de Bienvenue à Tchernobyl : Un tour du monde des lieux les plus pollués de la planète, à paraître 27 février 2013 aux éditions Flammarion. Il a été traduit par Lucie Blanchard.

La société arabe malade du sexe

Votre voisin était exhibitionniste. Vieux, dégoûtant, les traits taillés à la serpe. Chaque fois que je revenais de l’école et qu’il me croisait dans l’escalier, il ouvrait sa robe de chambre (il était toujours en robe de chambre, allez savoir pourquoi) et me montrait son pénis ratatiné. « Allez, viens, touche-le, je sais que tu en meurs d’envie », me répétait-il tandis que je courais me réfugier à la maison. C’était le premier pénis que je voyais. Certes, on peut rêver d’une meilleure initiation à l’anatomie masculine, mieux adaptée aux enfants. Son stratagème était répugnant, la situation sordide. C’est probablement pour cette raison que, lorsque je devins sexuellement active, je fermais les yeux de toutes mes forces quand je me retrouvais avec un homme nu. Il me fallait éviter cette vision à tout prix. Ressentir, mais surtout ne pas voir. J’étais en plein instinct de survie. Échapper à la nausée et aux désillusions. La seule idée de le toucher avec les mains me soulevait le cœur. Il me fallut beaucoup de temps, et bien du courage pour, un jour, oser regarder la cible en face. Et quand j’y parvins finalement, je découvris que ça n’était pas si atroce, bien au contraire.

Une nuit, je surpris mes parents en train de faire l’amour. Je suis certaine que de nombreux enfants ont dû avoir une expérience similaire, une expérience déroutante, pour ne pas dire plus. Mon père était couché sur le dos et elle se tenait sur lui. Dieu merci, ils étaient recouverts par les draps du lit ! Ce ne fut qu’une vision fugitive, je retournai bien vite dans ma chambre, gênée, troublée, consciente d’avoir vu quelque chose que je n’étais pas censée voir. Mise devant le fait accompli. Je ne comprenais absolument pas ce que j’avais vu mais je n’aimais pas ça. Je me sentais mal à l’aise, dégoûtée. Cela m’amena même à finir par apprécier, et même à appeler de mes vœux, ces querelles qui me faisaient auparavant tant de peine. Pour moi, ces disputes signifiaient simplement qu’ils ne le feraient pas après, et c’était un réel soulagement.

Est-ce dû à un environnement traditionaliste, à tous les interdits que doit subir un enfant dans la société arabe, au fait que mes parents ne me parlaient jamais à cœur ouvert de quoi que ce soit, qu’ils m’interdisaient de regarder tout programme à la télévision s’il y avait un risque que deux personnes s’embrassent ? Toujours est-il que, dans mon ressenti et dans mon imagination, l’autre sexe a toujours été lié au concept d’immoralité (le fameux péché originel). Avec, en parallèle, cette idée destructive qu’il me faudrait souffrir chaque fois que je ressentirais de l’attachement pour un homme.

*

Une société malade du sexe

C’est pourtant vrai. Voilà ce que l’on nous dit et nous enseigne depuis notre plus jeune âge : le sexe est un péché, le sexe est mauvais, le sexe, c’est le mal. Il y en a même pour ajouter : le sexe, c’est laid !

Et voilà ! C’est ainsi que la plupart des gens sont éduqués dans le monde arabe, en plein XXIe siècle. Et quand je dis la plupart, je sais de quoi je parle, aucun risque de généralisation abusive.

Non seulement le sexe est un péché, mais c’est même le péché originel, donc le plus grand, le plus terrible, du moins à en croire la littérature propagée par les trois religions monothéistes. Peu importe que l’humanité n’existe que grâce à lui (tout le monde n’a pas les moyens de se payer une Immaculée Conception), nous devons considérer le sexe comme la source de tous les vices. Nous devons croire que Dieu aurait trouvé un moyen moins scandaleux pour la procréation de l’espèce humaine s’il n’y avait pas eu cette garce d’Ève. Parce que, enfin, qui est-ce qui porte la principale responsabilité de cette épouvantable dépravation ? C’est la femme, bien évidemment ! Cette satanée voleuse de pommes.

Donc le sexe est mauvais, dangereux et laid. Pire, il est encore plus dangereux et encore plus laid lorsqu’il s’agit de femmes, et, dans notre cas, de femmes arabes. Ceci a valu au monde arabe bon nombre de contradictions. Il va sans dire qu’il est pratiquement impossible de dresser une liste exhaustive des symptômes et des signes de ce syndrome actuel de l’hypocrisie sexuelle dans les pays arabes. Je vais simplement essayer d’en décrire trois des principales manifestations :

Commençons par parler de cette horrible coutume des crimes d’honneur, qui continue de sévir. Laissez-moi vous présenter Maha, une Jordanienne de trente-quatre ans. Elle commit le crime de tomber enceinte après avoir été violée par son voisin. Par conséquent, elle fut tuée par son propre frère pour avoir ainsi jeté l’opprobre sur la famille. Elle reçut des coups de couteau répétés au visage, au cou et dans le dos avant d’être dépecée avec un hachoir à viande. Le voisin nia les faits et déménagea. Un tribunal jordanien condamna le frère à six mois de prison et justifia la clémence de la peine en invoquant l’état de fureur qui l’avait conduit à défendre l’honneur de sa famille de manière irrationnelle. Le même tribunal indiqua également que le comportement de cette femme avait été honteux, qu’elle s’était écartée des traditions de la société jordanienne et avait entaché la réputation de sa famille.

Dans les faits, la loi jordanienne prescrit des peines allégées pour le meurtre d’une parente si cette dernière a entraîné le déshonneur de la famille. Par deux fois, l’abolition de cette loi fut présentée au Parlement, mais elle fut retoquée par la Chambre basse, contrôlée par les islamistes. Donc, en bref, si une femme ose faire l’amour en dehors des liens du mariage, que ce soit à son initiative ou qu’on le lui ait imposé par la violence (comme pour Maha), elle doit mourir. Mais si un homme tue sa sœur, il écope de six mois de prison.

Est-ce que ce problème n’existe qu’en Jordanie ? Nous le souhaiterions. Mais le United Nations Population Fund estime que pas moins de cinq mille femmes et filles sont chaque année les victimes de crimes d’honneur perpétrés par leur propre famille. Et beaucoup d’organisations féminines du Moyen-Orient soupçonnent qu’il conviendrait de multiplier ce chiffre par quatre.

De toute évidence, ces crimes d’honneur s’appliquent aux femmes mais pas aux hommes. Quelqu’un a-t-il jamais entendu parler d’une femme arabe qui aurait tranché la gorge de son frère pour avoir fait l’amour sans être marié ? Et cette autre question, aussi pertinente que douloureuse : que font les mères des victimes pour tenter de prévenir ces crimes, au lieu de rester, dans le meilleur des cas, dans un silence honteux ? (Souvent, elles prennent le parti des hommes de la famille.) Ne cherchons pas plus loin. Certaines questions n’appellent pas de réponse.

*

Qui peut prétendre que les hommes gèrent mieux leur corps que les femmes ?

Passons maintenant à mon second sujet, la virginité. Dans les pays arabes, on s’attend dans la plupart des cas que la femme reste vierge jusqu’au mariage. Dans un monde normal, ce ne serait qu’une plaisanterie de mauvais goût, mais pas du tout. Pas dans un monde arabe, où il existe une fixation passionnelle sur la chasteté féminine et le comportement moralement irréprochable des jeunes filles. Pas dans un monde arabe dans lequel les hommes sont censés collectionner les expériences (et plus il y en a, mieux c’est, bien sûr) et les femmes attendre patiemment leur prince charmant à qui elles feront don de leur vagin immaculé (ce qui amène bon nombre de femmes à pratiquer la sodomie avant le mariage. Vierges, vraiment ?). Pas dans un monde arabe où l’honneur est arrimé à l’entrejambe des femmes et où le corps de la femme est considéré comme la possession du mâle. Pas dans un monde arabe où les femmes sont supposées être des créatures surnaturelles qui, on ne sait trop pourquoi, seraient dépourvues de besoins sexuels et de fantasmes.

À quoi tout cela mène-t-il ? Eh bien, parmi d’autres choses, à la reconstitution de l’hymen, bien sûr. C’est une pratique très appréciée au Liban et dans d’autres pays arabes. Ou encore au recours à l’hymen artificiel, comme ceux, en provenance de Chine, qui ont failli causer un incident diplomatique entre la Chine et l’Égypte. Le fait qu’on puisse se procurer sur les marchés égyptiens des hymens en plastique pour trente dollars, hymens qui permettent aux femmes de feindre la virginité lors de la nuit de noces, a provoqué la colère de bien des dignitaires religieux, qui ont demandé le retrait du produit, estimant qu’il était contraire aux valeurs arabes ainsi qu’aux traditions.

Ce qui est désolant dans tout cela, du moins de mon point de vue, c’est que des femmes acceptent cette humiliation et renoncent à leur droit d’utiliser leur corps comme bon leur semble. Il y a même de futures jeunes mariées qui sont traînées par leur propre mère chez le gynécologue pour y pratiquer cette imposture !

Mais quand donc ces femmes se poseront-elles cette question : pourquoi, dans le monde arabe, les hommes se servent-ils en toute liberté de leur zigounette alors que nous, nous sommes censées rester pures (c’est-à-dire non baisées) ? Et si la réponse doit être : parce que les femmes doivent traiter leur corps avec respect (ce qui implique que le sexe serait irrespectueux), alors pourquoi les hommes n’en font-ils pas autant en nous montrant comment surmonter la frustration sexuelle ? Qui peut prétendre que les hommes gèrent mieux leur corps que les femmes ?

Une autre question, plutôt cynique : pourquoi des parents éclairés ne feraient-ils pas procéder, à la maternité, dès la naissance, à la défloration de leurs bébés filles, comme tant d’autres font circoncire leurs bébés garçons ? Cela n’anéantirait-il pas une fois pour toutes ce mythe absurde de la virginité ? Cela ne libérerait-il pas les femmes du fardeau de cette « fleur » précieuse qu’il convient de préserver de la honte et du déshonneur ? Est-ce que cela ne permettrait pas de prendre de la distance, d’aider les gens à voir l’hymen pour ce qu’il est, une membrane inutile, et pas un cadeau à faire à un type en particulier ? D’en finir avec ce ridicule dicton arabe : « L’honneur d’une femme est comme une allumette, il ne sert qu’une fois » ?

Je le redis, dans un monde normal, tout cela ne constituerait qu’une plaisanterie de mauvais goût. Moi, ça ne me fait pas rire du tout.

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Nous sommes au XXIe siècle…

Attelons-nous maintenant au dernier sujet de ce chapitre, les mutilations génitales de la femme.

Chaque jour, huit mille femmes subissent une mutilation génitale et se voient ainsi privées de leur droit au plaisir sexuel (97 % des Égyptiennes sont victimes de cette atrocité. Cent quarante millions de femmes et de filles sont concernées à travers le monde). Cette épouvantable pratique est censée préserver la virginité jusqu’au mariage, prévenir les relations extraconjugales et « guérir » de la masturbation et la nymphomanie en diminuant la libido chez la femme. Et cela permet de contrôler la sexualité féminine, de diviser les femmes en deux catégories, selon les standards patriarcaux, les salopes et les chastes. Dans certaines civilisations, on considère que les femmes qui ne sont pas excisées sont impropres à manipuler l’eau et la nourriture, ou que le clitoris représente un danger et que son simple contact avec un pénis est capable de tuer un homme. Malgré tout, mon calendrier reste têtu et m’affirme que nous sommes au XXIe siècle…

Non seulement l’excision est une violation évidente des droits de l’espèce humaine, mais elle entraîne de nombreux risques sanitaires, parmi lesquels l’incontinence, des infections vaginales, des douleurs chroniques et des complications à l’accouchement. Mais, là encore, comme pour les crimes d’honneur et la reconstruction de l’hymen, ce qui est le plus choquant, c’est que ce sont souvent les femmes qui encouragent ces pratiques. Ce sont des mères qui forcent leurs filles, d’habitude sans leur consentement, à subir cette opération, souvent dans de mauvaises conditions sanitaires.

Et ce qui est le pire, c’est que certaines femmes osent proclamer qu’être traitées avec un tel mépris (être obligée de rester vierge, supporter l’excision, être mariée à quatorze ans, être ensevelie sous la burqa, etc.) constitue un choix pour elles. Ce prétendu choix s’apparente au déni ou relève du lavage de cerveau. Comment pourrait-on choisir une manière aussi insolente, aussi offensante, aussi humiliante de traiter l’identité et le corps de la femme ? Comment parler de choix quand il n’existe aucune alternative ? Ou quand l’alternative consiste à être rejetée, battue, fouettée en public, emprisonnée, voire tuée ? Ces femmes veulent-elles vraiment choisir ? Qu’elles choisissent la dignité !

Mais ne retournons pas le couteau dans la plaie. Elle est déjà béante et ne cesse de saigner.

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De nombreux cas de viol

Je pourrais parler de ces sujets à l’infini. Je pourrais vous parler de ces manifestantes égyptiennes que les militaires ont forcées à faire des tests de virginité après la révolution (on a également relevé de nombreux cas de viol). Ou encore d’Alia al-Mahdi, cette jeune blogueuse égyptienne, qui a été accusée d’immoralité, d’incitation à la débauche et de diffamation envers la religion pour avoir mis en ligne son portrait nu, en guise de protestation contre la récente émergence du salafisme en Égypte. Ces mêmes accusateurs ont battu avec brutalité une manifestante sur la place Tahrir, après avoir arraché sa chemise et lui avoir bourré les seins de coups de pied.

Je pourrais vous parler de Rola al-Halabi, cette championne de boxe libanaise, tuée par son père parce qu’elle avait quitté la maison pour vivre avec son copain. Ou encore de Noor, cette étudiante saoudienne, étranglée par son grand frère parce qu’elle chattait avec un gars sur Facebook. Ou encore de l’hypocrisie qui règne au sujet des homosexuels, de leurs droits à choisir librement leur orientation sexuelle (il est à noter que la plupart des hommes arabes trouvent dégoûtant de voir deux hommes s’embrasser alors qu’ils ne se gênent pas pour dire qu’ils sont excités quand ils voient deux femmes faire de même. À noter aussi que, bien que tenues pour un crime répréhensible, les pratiques homosexuelles cachées sont courantes dans bien des pays arabes à cause de la ségrégation sexuelle, y compris chez les autorités et les donneurs de leçons).

Je pourrais vous parler aussi des valeurs bidon étalées par les entreprises libanaises, qui refusent de passer de la publicité dans un magazine culturel érotique comme Jasad (« Corps ») sous prétexte qu’il va trop loin, alors que les panneaux publicitaires, les publicités à la télévision, ou encore les clips, véhiculent tous une charge sexuelle intense. Alors qu’il est impossible de voir une publicité pour un réfrigérateur sans qu’il y ait, juchée dessus, une femme à moitié nue, supposée vous inciter à l’acheter (inutile de dire que vous ne verrez jamais un homme à moitié nu pour vous inciter à acheter votre nouveau canapé).

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Que peuvent faire les femmes ?

Vous allez me demander : dans ces conditions, que peuvent faire les femmes ? Eh bien, puisqu’on leur dit que leur place est à la maison, et qu’elles doivent se borner à élever leurs enfants, qu’elles commencent par l’essentiel : qu’elles incitent leurs filles et leurs fils à exiger plus et mieux de la vie. Tout changement commence par le désir de changement et l’éducation est la clé de ce processus. Alors, au lieu de se plaindre d’une injuste fatalité et de perpétuer ce cercle vicieux dans le cadre de l’éducation, qu’elles apprennent à leurs enfants à mieux comprendre l’autre sexe, le corps et la sexualité, et à les respecter, plutôt que de reproduire ces terribles maladies et ces complexes absurdes dont nous sommes les témoins aujourd’hui encore.

Et que peut faire l’homme ? Il pourrait déjà arrêter de se sentir terrorisé ou simplement menacé par la force d’une vraie femme. Il pourrait écouter les femmes au lieu de simplement les regarder. Il pourrait respecter l’intelligence de la femme, ses capacités et son besoin de liberté, au lieu de chercher à les réprimer.

Mais d’abord, le plus important, il pourrait davantage croire en lui-même. Car c’est cela qu’apportent les archétypes patriarcaux : un terrible manque de confiance en soi chez les hommes.

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Notre épouvantable hypocrisie

Le sexe, puis la religion, puis le pouvoir. Le pouvoir, puis le sexe, puis la religion. De quelque côté qu’on aborde le sujet, de quelque façon qu’on retourne le problème, c’est la même sacro-sainte trinité, inamovible, avec son cortège de tabous qui bourdonnent autour d’elle comme des guêpes. Cette trinité est entretenue par l’ignorance, bien sûr. Mais quand on y ajoute la frustration, l’hypocrisie, le mensonge, le sous-développement et la peur, on obtient le meilleur terreau pour l’éclosion des troubles sociaux et des maladies psychologiques.

Revenons au point de départ : le sexe n’est pas mauvais. Ce qui est mauvais, c’est la discrimination misogyne. Le sexe ne représente pas le mal. Le mal, c’est notre épouvantable hypocrisie. Le sexe n’est pas laid. Ce qui est laid, ce sont nos valeurs creuses et sexistes. Et le plus important, le sexe n’est pas un péché. C’est un besoin naturel de l’espèce humaine, splendide et agréable.

Oui, attaquons-nous à ce pernicieux petit jeu de la culpabilité, et rejetons-le de toutes nos forces.

 

Ce texte est tiré de Superman est arabe. De Dieu, du mariage, des machos et d’autres désastreuses inventions, à paraître le 6 février aux éditions Actes Sud. Il a été traduit par Anne-Laure Tissut.

Les bas-fonds de Saint-Pétersbourg

Les ruines de l’empire soviétique furent un terreau fertile pour le crime organisé. En 1991, la dislocation de l’URSS entraîne une prolifération sans précédent des organisations mafieuses en tous genres. Rackets, enlèvements, règlements de comptes spectaculaires et assassinats deviennent monnaie courante. Un phénomène dont témoigne Banditski Peterbourg, l’ouvrage à succès du journaliste Andreï Konstantinov, qui s’attache depuis vingt ans à décrire l’emprise de la mafia sur la ville de Saint-Pétersbourg.

Arabisant, traducteur militaire au Yémen, puis en Libye, Andreï Bakonine – le vrai nom de Konstantinov – démissionne de l’armée en 1991. Il intègre aussitôt la rédaction du journal Smena, où il est chargé des enquêtes sur le crime organisé. En novembre 1992 paraît son premier livre, recueil de treize articles publiés sous ce titre qu’il n’est pas besoin de traduire, Banditski Peterbourg. « Des guerres sanguinaires entre les gangs éclatent au début des années 1990, rappelle Lev Lourié dans le magazine Ogoniok. À l’époque, les soldats soviétiques se retirent de la RDA. Leurs armes à feu se retrouvent, en Russie, entre les mains des bandits. »

Andréï Konstantinov a alors 29 ans. Il se fait vite remarquer. « Le simple récit des faits ne suffisait plus, poursuit Lev Lourié. Les lecteurs cherchaient à comprendre les logiques de ces guerres entre groupes criminels. Ils voulaient savoir qui étaient ces individus qui mettaient la ville à feu et à sang et pourquoi la police, les services secrets et le pouvoir municipal restaient impuissants. » Andreï Konstantinov signe ensuite deux ouvrages avec le journaliste suédois Malcolm Dixelius, avant de publier, en 1998, un nouveau livre en solo, une sorte d’anthologie du crime sur les rives de la Néva. Il y dresse un sombre tableau du milieu, avec ses différentes branches et ses chefs, son code d’honneur, ses luttes de clans sans merci et ses exécutions à huis clos. Il décrit la prise de contrôle progressive du monde des affaires naissant par la mafia, et la manière dont elle infiltre les forces de l’ordre et les cercles du pouvoir.

« C’est la meilleure chronique de la ville et de ses mœurs, pendant la période qui va de Gorbatchev à Poutine », salue Lev Lourié. Sans cesse actualisé et réédité, Banditski Peterbourg s’est vendu à deux millions d’exemplaires. La dernière version, parue en novembre 2012, fait plus de mille pages. Dans ses interviews, Andreï Konstantinov reconnaît que ses sources se trouvent aussi bien du côté de la police et des services de renseignements qu’auprès des grandes figures du crime. Cette proximité avec la mafia lui a été souvent reprochée. Aujourd’hui, Konstantinov est à la tête de l’agence de presse AJOUR, créée en 1998, qui a absorbé au fil des ans les principaux journaux locaux. Il est également l’auteur de plusieurs romans, qui se déroulent tous dans l’univers du grand banditisme, et dont l’adaptation pour la télévision russe remporte un succès retentissant.

Objets shakespeariens

Neil MacGregor est un récidiviste de l’inventaire. En 2010, il avait présenté sur la BBC radio une « histoire du monde en 100 objets », nourrie des riches collections du British Museum, qu’il dirige depuis dix ans. Cette fois-ci, il évoque la vie et les pièces de Shakespeare à travers vingt objets d’époque censés illustrer son univers mental. Il s’attache à communiquer le « charisme des choses » qui entouraient le grand dramaturge. Dans le Guardian, Michael Dobson, directeur du Shakespeare Institute, convient que décrire et resituer ces « choses » dans leur contexte aide à comprendre la société où évoluait Shakespeare. Qu’il s’agisse, par exemple, d’une fourchette, ustensile de luxe, trouvée dans les coulisses du théâtre, ou d’un poignard auquel les spectateurs au sang chaud pouvaient recourir en se battant en duel. En revanche, ajoute le Guardian, encombrer l’analyse de l’œuvre du « charmant désordre d’un bric-à-brac historique » n’aide guère à en percer les mystères ni n’explique sa portée universelle. Pour une simple raison, conclut le journal : Shakespeare était un poète, pas un amateur d’antiquités.