Meilleures ventes au Japon – Quand la littérature déjoue la censure

1 Shin-Ningen kakumei 24 (« La nouvelle révolution humaine, vol. 24 »), de Ikeda Daisaku, Seikyô Shimbunsha
2 Rachi to ketsudan (« Enlèvement et détermination »), de Hasuike Kaoru, Shinchôsha
3 Kindan no majutsu (Magie interdite), de Higashino Keigo, Bungei Shunju  
4 64, de Yokoyama Hideo, Bungei Shunju
Kiku chikara (« Le pouvoir d’écouter »), de Agawa Sawoko, Bungei Shunju
6 Jinsei ga tokimeku katazuke no mahô 2 (« La magie du rangement qui embellit la vie, vol. 2 »), de Kondô Marie, Sunmark
7 Okareta basho de sakinasai (« Fleurissez »), de Watanabe Kazuko, Gentôsha 
8 Manuke no kôzô (« La structure du muet »), de Beat Takeshi, Shinchôsha 
9 Naruto – Jinrai-den (« Naruto – Chroniques de la foudre »), de Kishimoto Masshi et Higashiyama Akira, Shûeisha
10 Bosei (« Maternité »), de Minato Kanae, Shinchôsha
Nippan, 30 novembre 2012.

 

Cela fait déjà vingt ans que le Japon est en crise. L’éclatement de la bulle financière au début des années 1990 a eu raison de la confiance dont les habitants faisaient preuve auparavant, quand les entreprises de l’archipel régnaient sur l’économie mondiale. Les événements de mars 2011 liés au tsunami et à l’accident dans la centrale de Fukushima Dai-ichi ont ajouté à la fébrilité morale de la population. On a d’abord vu, dans les mois qui ont suivi le drame nucléaire, une ruée vers les ouvrages sur les effets de la radioactivité dans la vie quotidienne. Les mères de famille s’inquiétaient notamment des risques pour l’alimentation et des conséquences sur leurs enfants.

Désormais, la question, même si elle est loin d’être réglée, motive moins les lecteurs, en quête de spiritualité et d’évasion. La présence en tête des ventes du dernier ouvrage d’Ikeda Daisaku, président de la puissante secte internationale Sôka Gakkai, montre non seulement que l’influence de ce personnage reste très forte dans l’archipel, mais que le bouddhisme version Nichiren (1) est considéré par beaucoup comme une source d’inspiration pour échapper à un quotidien peu réjouissant.

Pour s’évader, les Japonais se plongent aussi avec délectation dans la littérature policière. Parmi les dix meilleures ventes figurent trois romans policiers signés par les meilleurs spécialistes du genre :  Yokoyama Hideo, Minato Kanae et Higashino Keigo. Ce dernier, traduit en France chez Actes Sud, se hisse au troisième rang avec une œuvre surprise que personne n’attendait aussi tôt. En effet, celui à qui l’on doit notamment Le Dévouement du suspect X ou Un café maison avait déjà publié en août un roman mettant en scène son personnage fétiche Yukawa, physicien de son état et subtil détective à ses heures perdues. « Les dieux du roman en ont décidé ainsi », a-t-il déclaré pour expliquer la sortie deux mois plus tard de Kindan no majutsu, dont le héros est encore Yukawa.

C’est également le besoin de percer les mystères entourant la Corée du Nord qui amène les lecteurs à se ruer sur le témoignage de Hasuike Kaoru. Ce dernier fut enlevé en 1978 par les Nord-Coréens et a vécu vingt-quatre ans dans ce pays jusqu’à son retour au Japon en 2002. Son histoire bouleversante est parue au moment où l’on célébrait le trente-cinquième anniversaire de l’enlèvement par des agents de Kim Il-sung de Yokota Megumi, collégienne alors âgée de 13 ans, dont les parents cherchent toujours à obtenir la libération.

Odaira Namihei est un journaliste japonais vivant en France.

1| Branche du bouddhisme fondée sur les enseignements d’un moine du XIIIe siècle, nommé Nichiren.

L’amour en chasse

« C’est d’abord un roman d’amour », confie l’écrivain Arturo Pérez-Reverte à El País au sujet de son dernier livre « Le tango de la vieille garde ». Ses deux amants, Max et Mecha, se rencontrent trois fois en quarante ans : à bord d’un transatlantique qui fait route vers Buenos Aires en 1928, dans une villa de Nice, en pleine guerre civile espagnole, et à Sorrente en 1966. Elle ? Une beauté exceptionnelle, fille d’un compositeur qui aimerait améliorer le boléro de Ravel en lui donnant le rythme d’un tango. Lui ? Un danseur, voleur, séducteur, « en chasse, courant après tout ce qui n’est pas à lui ». « Je suis moi-même un chasseur plus qu’un collectionneur, précise l’auteur, dans son appartement madrilène encombré. Je m’intéresse plus à l’empreinte du tigre qu’à la croissance du papillon. » Ce livre, selon El País, est « une réussite, un roman heureux ».

Une histoire « incorrecte »

Paru en 2009, le « Guide politiquement incorrect de l’histoire du Brésil » continue de figurer en tête des ventes au Brésil, catégorie non-fiction. L’auteur, le journaliste Leandro Narloch, prend un malin plaisir à déboulonner les légendes, les mythes et les héros de la sage histoire officielle telle qu’on l’enseigne à l’école, et qui se résume trop souvent à un combat entre gentils et bandits, affreux colonisateurs et exploités. Le succès de ce guide est-il mérité ? Non, répond la chroniqueuse Sylvia Colombo dans la Folha de Sao Paulo, en déplorant que l’auteur ait négligé de citer de grands intellectuels brésiliens. 

Sacrée Reine Mère

« J’aimerais beaucoup assister à la conférence du fils de Shane Leslie [cousin de Churchill] sur les soucoupes volantes », écrivait en 1955 la reine mère Elizabeth à l’un de ses courtisans. « J’adore les histoires sur ces êtres divins qui sortent de leurs engins pour parler si gentiment avec les étrangers. C’est un peu fou, et tellement amusant, et ce qui est extraordinaire aussi, c’est que les habitants de Vénus… sont si AIMABLES. »

Il arrive très souvent que les membres de la famille des Windsor ressemblent à des extraterrestres interplanétaires bavardant doucement avec des inconnus, promenant leurs sourires aimables mais impersonnels. Ils sont adulés par beaucoup, mais aussi objets de rancune de la part d’une minorité. Adressées à des correspondants allant de l’historien d’art Kenneth Clark au poète Osbert Sitwell, en passant par ses beaux-parents, ses filles et son fils aîné, les lettres choisies de la reine mère – rassemblées par son biographe officiel, Wiliam Shawcross – sont rarement ennuyeuses, mêmes si elles manquent d’éclat littéraire.

Lady Elizabeth Bowes-Lyon vit une jeunesse agréable et protégée dans les manoirs de campagne de son père : elle reçoit une bonne éducation, dans les limites étroites de celle accordée aux jeunes filles de son temps ; sa correspondance est alors touchante mais sans grand talent. Après son mariage, à l’âge de 23 ans, avec le prince Albert, duc d’York, ses fonctions officielles et ses voyages à travers l’Empire élargissent son expérience et le cercle de ses sympathies. Les années de guerre 1939-1945 sont la grande épreuve de sa vie et forment le cœur de cette collection de lettres intitulée Counting One’s Blessings (« En s’estimant heureuse »). Veuve à l’âge de 51 ans, elle vivra encore aussi longtemps.

La Grande-Bretagne déclare la guerre le jour où la petite Elizabeth, née avec le siècle, fête ses 14  ans. Le carnage de 1914-1918 la marquera de manière décisive. Des salles d’hôpital pour les soldats convalescents sont aménagées à Glamis, le château de son père en Écosse. À partir de ses seize ans, elle est chargée de superviser la bonne marche de cet hôpital où passeront quelque 1 500 soldats. Voir les corps mutilés et les esprits perturbés, écrit-elle à l’époque, « me détruit les nerfs, c’est terrible… Cela me fait vraiment pleurer ». À 17 ans, elle décide qu’elle « ne sera plus jamais heureuse… Chaque jour, quelqu’un est tué… C’est un véritable holocauste ».

Dans les années de l’immédiat après-guerre, elle se délecte, comme beaucoup, de tout ce que la vie lui offre. Des lettres écrites à Paris en 1921 reflètent ces moments d’intense gaieté. « Nous avons dansé chez Ciro’s (1) jusqu’à l’heure de la fermeture, et ensuite nous sommes allés danser ailleurs… » « J’ai dansé le tango avec un Russe du nom de Constantin quelque chose… Il m’a soudain projetée en l’air, puis m’a fait rebondir sur le parquet jusqu’à ce qu’on soit complètement gaga, ooh la la ! » Elle adore les romans de P.G. Wodehouse et en emprunte certaines expressions : « Plutôt amusant, non ? » dit-elle à propos d’un voyage en train en compagnie de son frère bisexuel au cours duquel ils ont bavardé dans le couloir avec « deux très beaux marins » ; elle signe ses lettres : « Au revoir… old pip (2) ».

Les lettres les plus originales sont celles qu’elle envoie pendant quarante ans à son confident intime D’Arcy Osborne, un diplomate en poste à l’étranger qui passera les sept derniers mois de sa vie (dont la moitié dans le coma après une attaque cérébrale) affublé du titre de douzième et dernier duc de Leeds. Osborne, que Shawcross traite à la légère, est l’objet – dans le livre d’Owen Chadwick « La Grande-Bretagne et le Vatican pendant la Seconde Guerre mondiale » (1986) – d’un brillant portrait qui évoque son sens de l’honneur et sa douceur, deux traits de caractère ayant séduit la reine.

Elle le rencontre rarement, au cours de ses rapides passages à Londres, mais ils entretiennent une intimité particulière. « J’ai très peu d’amis, lui dit-elle ; lorsqu’on est reine, on peut compter sur les doigts d’une main les gens en qui on peut avoir totalement confiance. » Parmi les célibataires fiables avec qui elle se lie d’amitié, Osborne est le plus important. Le premier, chronologiquement, avait été lord Settrington, qui sera tué en Russie en 1919 : « Ce pauvre Charlie était un ami véritable… le seul à qui je pouvais parler de manière naturelle… car il ne cherchait jamais à flirter ou à coucher avec moi. » Pendant quelque temps, elle est un peu naïve à propos de ces célibataires inflexibles (et homosexuels) : « Avez-vous songé à vous marier ? », demande-t-elle à Osborne en 1931. « Pardonnez cette indiscrétion d’une vieille amie, mais j’aimerais tant vous voir fiancé et heureux. »

« J’aime tant de choses », s’enthousiasme-t-elle dans l’une de ses premières lettres à Osborne, « les contes de fées, les gros majordomes, les bagagistes, l’odeur des mandarines, les Orientaux suaves, une jolie mélodie, les belles couleurs, les accents français, les petits chiens, les sels de bain, et un million d’autres choses ». Elle déteste peu, mais avec force. « Le manque de tact m’irrite – et la rudesse… la stupidité crasse, et les gens qui sont contents d’eux-mêmes. Sans oublier les araignées, les chenilles, les limaces, les grenouilles, les crapauds, les voix trop fortes et les mauvaises toux. »

 

Jugements obtus

Les travaillistes, pense-t-elle, ne sont guère plus agréables que « les mauvaises toux ». « Je suis très anti-Labour », déclare-t-elle après la formation du gouvernement travailliste minoritaire de Ramsay MacDonald en 1924. « Ils sont tellement éloignés de tout ce que j’aime : les fées, les hiboux, les fleurs des bois et les Américains. Je sais qu’ils prétendent qu’ils sont d’accord avec moi, mais tout cela n’est qu’un simulacre. » Elle déteste les énergies et les chances gâchées. Elle hait aussi le mot « pensif », dit-elle à Osborne.

Le fait qu’elle mène une vie confortable, où elle est dorlotée, lui inspire des jugements obtus : « Les femmes peuvent être oisives et très heureuses – elles peuvent passer des heures à essayer une nouvelle coiffure, à modifier la veste noire qu’elles portaient la saison précédente pour en faire un chandail qu’elles porteront cette année, et tout cela entre trois tasses de thé et quelques biscuits. Mais un homme doit s’occuper sérieusement, et manger de la viande… c’est un crime pour les femmes de prendre les emplois qui conviennent aux hommes. »

 

Force de caractère

Elle dénigre l’ostentation des « riches snobs », goûte les parties de campagne chahuteuses, où sa famille et ses amis poursuivent des conversations pleines d’entrain jusque dans les toilettes, et se délecte d’un comportement aristocratique modérément arrogant. « Le fait que les gens apprécient un “show”, une fois de plus, est un très bon signe », dit-elle à Osborne en 1934 : « On se coiffe d’un diadème comme si cela allait presque de soi ! Il y a quelques années, les gens étaient embarrassés et malheureux s’ils laissaient apercevoir un diamant ou mangeaient des cailles en public, ce qui était… un sentiment juste, et ce qui est peut-être l’une des raisons de notre triomphe en tant que seul pays civilisé d’Europe aujourd’hui. »

Elle et son mari sont horrifiés lorsque la passion du roi Édouard VIII pour Wallis Simpson les pousse vers le trône en 1936. Les quinze ans de règne de son mari seront dominés par la Seconde Guerre mondiale, son prélude et ses séquelles. « Très peu de rois d’Angleterre ont eu un règne aussi harcelé et tourmenté par des difficultés, des inquiétudes et des anxiétés d’une telle ampleur », écrit-elle après la mort de son mari en 1952. « D’abord, l’abdication et toute cette souffrance morale – Je doute que les gens réalisent à quel point cela fut horrible pour le roi et pour moi… Puis la guerre avec son cortège d’angoisses, puis “l’après-guerre” qui fut une période de terrible tension pour le roi. »

Si frivole quelle ait été dans sa jeunesse, la reine prouve sa force de caractère entre 1939 et 1945. Ses lettres écrites pendant la guerre montrent son abnégation, son sens du devoir, son désintéressement et sa détresse. Leur lecture est impressionnante. Elles atteignent, par moments, une éloquente intensité qui surpasse tout le reste du livre : elle a l’impression, écrit-elle, de marcher « dans une ville morte » lorsqu’elle inspecte les destructions provoquées par les bombes dans l’est de Londres: « On sent son cœur presque se briser devant tant de chagrin et d’angoisse… » « Je hais ces visites si désespérément… La destruction est si affreuse et les gens trop merveilleux – ils méritent un monde meilleur. »

 

Le bonheur comme un devoir

Ces lettres illustrent la vérité contenue dans cette remarque du poète W.H. Auden : « Soyez bons, et vous serez heureux. Voilà une dangereuse inversion. Soyez heureux et vous serez bons, voilà ce qui est vrai. Les hommes parlent souvent de leur droit au bonheur. En fait, c’est leur seul devoir. » La reine voyait le bonheur comme un devoir – pas comme un droit –, et c’est ce devoir qui la conduisait à de bonnes actions. « Je ne me sentirai plus jamais la même », écrit-elle après son veuvage. « Je parle, je ris, j’écoute, mais… mon être véritable est mort lors du décès de mon mari. Il ne reste qu’un fantôme. La seule chose qui me met vraiment en colère, c’est de voir les gens me regarder d’un air pénétrant et de les entendre me dire : “Vous sentez-vous mieux ?”… Si seulement, ils savaient ! » Devenue veuve, ses engagements publics s’imprégneront d’une affable légèreté : « Salles d’hôpital, chantiers navals, universités, garden-parties, expositions de peinture, écoles de garçons, écoles de filles, courses de chevaux, foires agricoles, centres civiques, concours hippiques, restaurations urbaines, passage en revue de régiments, et toutes mes gâteries habituelles. »

L’appareil éditorial qui accompagne le livre de William Shawcross n’est pas, comme aurait pu dire la reine, « tip-top » [excellent]. Les notes de bas de pages sont molles et inconsistantes. Certains personnages sont identifiés par leurs nom et prénoms, d’autres, plus intelligemment, par le prénom sous lequel ils étaient connus. Beaucoup de titres (mais pas tous) sont entourés d’un fatras d’initiales apparemment cueillies dans Wikipédia, sur des listes peu fiables. Lord Beaverbrook est titré « PC ONB » comme si l’Ordre du Nouveau Brunswick (ONB) avait la même importance que le Conseil privé royal (PC). Shawcross n’identifie pas le magnat du pétrole qui donna à Elizabeth huit rangées de perles comme cadeau de fiançailles : c’était lord Bearsted [président de Shell]. Dans une autre lettre, la future reine décrit son frère qui arrive, accompagné d’un ami, après l’armistice de 1918. « Cet ami semblait très malade et absolument hébété… Pauvres garçons, ils ont dû avoir des moments abominables. Ils détestent en parler. » Ce jeune homme brisé mérite lui aussi d’être identifié : il s’agit du comte de Lathom, « l’Ange », comme on le surnommera, qui financera plus tard les premiers spectacles musicaux de Noël Coward. Il mourra en 1930 de la tuberculose qu’il avait attrapée dans les tranchées.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement du 23 novembre 2012. Il a été traduit par Jean-Pierre Langellier.

 

 

La mémoire trouble de Madeleine Albright

« La Tchèque la plus puissante du monde… La femme la plus influente en République tchèque… Celle dont Václav Havel voulait faire son successeur… » Les médias font de la surenchère. Surtout depuis que l’ex-secrétaire d’État de Bill Clinton s’est transformée, pour leur petit pays, en ambassadrice de choc aux États-Unis, où elle a présenté son dernier livre comme une « lettre d’amour à la Tchécoslovaquie ». Un récit qui commence à sa naissance en 1937 à Prague, se poursuit avec l’exil de sa famille à Londres deux ans plus tard, puis son retour au pays natal après la guerre et s’achève sur son émigration outre-Atlantique en 1948.

« J’ai écrit ce livre pour deux raisons, a expliqué l’ancienne diplomate au quotidien Deník. D’abord à l’intention des Américains, pour qu’ils sachent à quel point ce pays est fabuleux, combien sa population est intelligente et curieuse ; et aussi à l’adresse des Tchèques, pour leur apprendre des choses sur leur histoire. » Message reçu : « Albright nous offre un témoignage fascinant sur les tragédies qui ont frappé ce pays et le courage incommensurable des Tchèques », écrit ainsi le site américain The Daily Beast.

Mais ces compliments agacent Jan Lukavec du site tchèque iLiteratura : « Même si nous aurions pu être reconnaissants à l’auteure d’essayer de mieux faire connaître la Tchécoslovaquie et ses traditions démocratiques, il faut dire que son interprétation est idéaliste et idyllique. » Et de donner quelques exemples : non, les relations entre Tchèques et Habsbourg n’étaient pas « harmonieuses ». Et pourquoi affirmer que le pays était « un modèle de démocratie pour le Vieux Continent » ? Pour l’Europe centrale peut-être… Selon cet éditorialiste et – il faut bien le reconnaître – la presse américaine, il y a plus intéressant que l’histoire tchèque dans le livre de Madeleine Albright. Ainsi la conduite de ses parents. Exilés à Londres, ils ont converti toute la famille au catholicisme, tandis que les Juifs étaient exterminés sur le continent.

Une histoire dont Albright affirme avoir tout ignoré jusqu’en 1997 et la révélation qu’en fit le Washington Post. C’est en tentant de comprendre pourquoi ses parents lui avaient caché tout cela qu’elle a commencé à écrire « L’hiver de Prague ». Ses conclusions, on les trouve dans le quotidien Hospodáské Noviny : « Personnes honnêtes et morales, mes parents ont dû se sentir coupables et chercher des réponses. » Elle en voit la preuve dans un manuscrit de son père, où il raconte l’histoire d’un diplomate, de retour d’exil, qui constate que toute sa famille a péri dans la guerre. « Il est désespéré, et quand il rencontre enfin quelqu’un susceptible de lui raconter ce qui s’est passé, ce dernier se révèle sourd-muet… »

Juli Zeh boit la tasse

À trente-huit ans, Juli Zeh est une denrée rare outre-Rhin. Alors que la plupart des écrivains de sa génération ont choisi de se réfugier dans leur tour d’ivoire, elle intervient sur à peu près tous les sujets qui agitent l’opinion : depuis la Bosnie jusqu’à la crise de l’euro, en passant par l’avenir de la Bundeswehr… Rien d’étonnant, donc, à ce que, dès la cinquième phrase de son nouveau roman, il soit question de l’« insolvabilité des Grecs ».

Pour le reste, Nullzeit, qui s’est taillé un beau succès en Allemagne, offre à l’inverse une réflexion sur le détachement à l’égard du monde. Sven, le narrateur, est un Allemand qui s’est exilé dans une île des Canaries, où il gère un club de plongée. C’est sous l’eau qu’il cherche à satisfaire son désir de quiétude et d’isolement. Hélas ! Un couple débarque sur l’île, qui va bientôt faire voler en éclats cet équilibre précaire.

Le roman de Juli Zeh n’a pas su convaincre tous les critiques : bien qu’il se présente sous les atours d’un « psychothriller », il manque, comme le regrette le Berliner Zeitung, « à la fois de psychologie et de thriller »…

Les aventures du général Dumas

La scène se passe aux Antilles, vers le milieu du XVIIIe siècle. Sous le soleil accablant d’une plantation de canne à sucre, deux frères se disputent. L’aîné part se cacher dans la jungle où il devient un hors-la-loi, fuyant les chasseurs d’esclaves de son frère. Il prend une maîtresse noire, qui lui donne un fils. Des années plus tard, ce fils se rend en France, pays natal de son père. Alors qu’on se moque de son teint mat, il s’enrôle dans les dragons et s’attire le respect pour son courage extraordinaire. Quand éclate la Révolution, il devient l’un des officiers les plus fêtés de la nouvelle république. Il participe à la campagne d’Égypte avec Napoléon mais, sur le chemin du retour, en 1799, son navire doit accoster dans le sud de l’Italie et il est fait prisonnier. Enfermé dans une cellule de pierre au cœur d’une immense forteresse, il gît misérable dans ses propres ordures, oublié de tous sauf de sa famille.

On croirait le premier jet d’un roman de cape et d’épée signé Alexandre Dumas. Comme l’explique le journaliste américain Tom Reiss dans cette passionnante biographie, c’est en fait la stupéfiante histoire du père de Dumas, Thomas-Alexandre, né sur les hautes terres de ce qui est aujourd’hui Haïti et qui devint général de cavalerie dans l’armée de Napoléon. Dumas n’avait que quatre ans quand Thomas-Alexandre mourut, mais les exploits de son père s’insinuèrent dans tout ce qu’il écrivit. Dans le plus grand de ses romans, Le Comte de Monte-Cristo, le général a évidemment inspiré le parcours du héros, Edmond Dantès, trahi et emprisonné au château d’If. Et l’expérience personnelle de l’auteur se retrouve dans l’héroïne Haydée, vendue en esclavage après que son père a été trahi et tué par ses amis : « J’avais quatre ans, dit Haydée ; mais comme les événements avaient pour moi une suprême importance, pas un détail n’est sorti de mon esprit. »

La vie du père de Dumas fut réellement extraordinaire à tous points de vue. Il était né en 1762 dans une petite ville de Saint-Domingue, principale colonie sucrière française. Dans ce lieu où régnait une invraisemblable cruauté, les esclaves étaient régulièrement torturés à l’aide de cire brûlante, de sucre bouillant et de cendres chaudes. Antoine, son propre père, futur marquis de la Pailleterie, était un aristocrate débauché qui était parti chercher fortune aux Antilles avant de se quereller avec son frère. Profitant de l’isolement de la côte ouest, ce vaurien engendra hors mariage plusieurs enfants métis dont l’un, son fils bien-aimé Thomas-Alexandre, prit le nom de Dumas. Ailleurs, Thomas-Alexandre aurait pu être condamné à l’esclavage ou à un statut social de seconde zone, mais grâce aux codes raciaux confus de Saint-Domingue, il resta libre.

En 1775, Antoine retourna en France pour réclamer son héritage, non sans avoir, fait presque incroyable, vendu à réméré le jeune Thomas-Alexandre à Saint-Domingue pour financer sa traversée. Un an après, l’enfant le rejoignit, une fois racheté. La vie de Thomas-Alexandre fut transformée ; l’adolescent vivait désormais dans un château, en tant que fils illégitime d’un marquis. Sa couleur faisait néanmoins jaser : des récits postérieurs mentionnent sa peau « sombre, très sombre » et de jeunes gandins se moquèrent de lui un soir au théâtre.

Ce qui le sauva cependant, ce fut son physique admirable. Grand et svelte, Thomas-Alexandre fut initié au maniement de l’épée par le chevalier de Saint-Georges, lui-même métis, personnage flamboyant décrit par le futur président américain John Adams, de passage à Paris en 1779, comme « l’homme le plus accompli d’Europe en matière d’équitation, de tir au fusil, d’escrime, de danse et de musique ». Ses leçons portèrent leurs fruits, car l’habileté et la force de Thomas-Alexandre devinrent légendaires. En 1789, il servait dans les dragons de la Reine et, quand la Révolution éclata, il se rangea dans le camp des vainqueurs, s’engageant avec enthousiasme dans la lutte contre la coalition antirévolutionnaire menée par l’Autriche et la Grande-Bretagne. Comme le montre Reiss, l’aspect le plus remarquable de sa carrière militaire est que sa couleur de peau ne fut jamais un obstacle. Au milieu de la folie et des massacres de la Terreur, les républicains accordèrent la citoyenneté aux nègres affranchis et aux « hommes de couleur », ce qui explique pourquoi il resta si dévoué à la cause révolutionnaire. Se dévoilant, il adressa à un de ses hommes une lettre où il parlait de lui-même à la troisième personne. « Amoureux sincère de la liberté et de l’égalité, convaincu que tous les hommes sont égaux, il sera fier de marcher devant vous, de vous aider dans vos efforts, et la coalition des tyrans apprendra qu’elle est détestée également par les hommes de toutes couleurs. »

Le courage de Thomas-Alexandre ne fut jamais mis en doute. Dans les Alpes, il mena un assaut téméraire contre le Mont-Cenis, tenu par les Autrichiens, ses hommes étant équipés de crampons et de baïonnettes, tandis qu’en Vendée, où des milliers de civils avaient été massacrés par les forces révolutionnaires, il fit de son mieux pour modérer leurs excès. « Le brave Dumas est infatigable, il est partout », notait un officier en 1794.

Deux ans après, lorsqu’il rejoignit l’armée de Napoléon, le vent politique avait changé. Cynique et impitoyable, Bonaparte était en pleine ascension, et il n’y avait guère de place pour l’idéalisme républicain. Quand le général corse se lança dans sa malheureuse invasion de l’Égypte, Thomas-Alexandre fut incapable de taire ses doutes. Selon son fils, il dit à Napoléon : « Je n’admets pas les dictatures », ce qui équivalait à un suicide professionnel. « Vous avez tenu des propos séditieux, répliqua Napoléon. Vos cinq pieds six pouces ne vous empêcheraient pas d’être fusillé dans deux heures. »

La vie de Thomas-Alexandre prit alors un tournant digne d’un roman picaresque. De retour d’Égypte en 1799, une avarie de son navire l’obligea à faire escale sur la côte de l’Italie du Sud. Il fut alors fait prisonnier par l’armée de la Sainte Foi, milice catholique réactionnaire née du chaos qui avait suivi l’invasion du royaume de Naples par les Français. Enfermé dans la forteresse de Tarente, le général tomba gravement malade et, lorsqu’il fut enfin libéré en mars 1802, c’était un homme brisé : estropié, en partie aveugle et sourd d’une oreille. Napoléon étant désormais maître de la France, le pauvre Thomas-Alexandre en fut réduit à envoyer des lettres pathétiques pour implorer qu’on lui rende son grade dans l’armée. Ces messages restèrent sans réponse et, en 1806, à tout juste quarante-quatre ans, il mourut d’un cancer de l’estomac. Il fut bientôt complètement oublié, sauf de son romancier de fils. Plusieurs décennies après, Dumas écrivit : « Aujourd’hui encore le souvenir de mon père, dans chaque forme de son corps, dans chaque trait de son visage, m’est aussi présent que si je l’eusse perdu hier. »

Reiss tâche de faire revivre la carrière de Thomas-Alexandre et en dépeint son héros avec beaucoup de vigueur et d’affection. Hélas, un manque de sources nimbe cette vie de mystère : nous ne visualisons jamais vraiment son enfance à Saint-Domingue, par exemple, et sa vie intérieure reste impénétrable. Reiss est obligé de meubler son récit en retraçant l’histoire du commerce de la canne à sucre, de la Révolution française et de la campagne d’Égypte, digressions qui n’apportent pas grand-chose au tableau d’ensemble. Il faut néanmoins le remercier d’avoir tiré des poubelles de l’histoire un personnage aussi flamboyant.

 

Cet article est paru dans le Sunday Times le 8 septembre 2002. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

 

Bombe nucléaire sur le Vietnam

Peu avant la chute de Diên Biên Phu, quand la défaite de l’armée française devint certaine, les États-Unis proposèrent à Paris les services de leur arme nucléaire. Les Français refusèrent, largement parce qu’ils pensèrent que lâcher une bombe atomique décimerait leurs propres troupes. C’est du moins ce qu’écrit Frederik Logevall, professeur d’histoire à Cornell, dans un livre salué pour la qualité de l’information et de la réflexion par Jonathan Mirsky dans la New York Review of Books

Rousseau, philosophe total ?

« Dès l’Antiquité, on a pris l’habitude de ranger les philosophes en deux catégories, rappelle Ralf Konersman dans le Neue Zürcher Zeitung : ceux qui développent une doctrine et l’enseignent, et ceux qui entendent donner un modèle de vie sage à travers leur propre existence. » Mais un philosophe peut-il être à la fois Socrate et Platon, auteur d’un système et exemple vivant de ce système ? Oui, répond Konersman. La preuve s’appelle Jean-Jacques Rousseau. À l’occasion de la sortie d’une nouvelle traduction allemande des Rêveries du promeneur solitaire, le critique rappelle que Rousseau était hanté par cette contradiction et que c’est sans doute dans cet ouvrage, son tout dernier, qu’il est le mieux parvenu à la surmonter : « Incomparablement plus ouvert et plus radical que tous ses écrits antérieurs, les Rêveries renouvellent le questionnement sur l’unité de la vie, de la pensée et de l’écriture. » 

Marx, Freud, Cézanne ?

Cette biographie ne fait pas dans la demi-mesure : « Par son impact sur notre monde, et sur notre façon de l’appréhender, Paul Cézanne peut se comparer à Marx ou à Freud. » C’est pousser le bouchon un peu loin, tempère Julian Barnes dans le Times Literary Supplement, qui ne voit là qu’« une belle formule enthousiaste – pas une proposition sérieusement argumentée ».

Pourtant, le biographe, Alex Danchev, n’a pas lésiné sur l’argumentation : en 512 pages, il convoque à la barre tous les débiteurs ou admirateurs avérés (ou supposés) de Cézanne – une vraie légion. À commencer par les confrères, Cézanne étant, explique Roger Atwood dans The Guardian, « un artiste pour artistes : les premiers impressionnistes le révéraient, l’imitaient, accumulaient ses toiles. Monet en avait quatorze, Degas sept, Gauguin six ». Et Cézanne fascinait aussi les écrivains et poètes : Zola, le copain d’enfance (qui décrit dans L’Œuvre la très cézannienne « folie héroïque » du peintre Lantier – au vif chagrin du modèle) ; mais aussi Rilke, D.H. Lawrence, Beckett, Hemingway, Allen Ginsberg, Heidegger, Pessoa… – « en fait, la quasi-totalité des écrivains ou des commentateurs qui comptent au XXe siècle », selon Michael Prodger du Daily Mail, qui juge que le mérite de cette biographie « est précisément de traiter à la fois de l’homme et du symbole culturel ».

Cette démultiplication des points de vue, cette approche prismatique de Cézanne, permet aussi de cerner d’un peu plus près le mystère de sa grandeur. Une tâche pourtant réputée impossible, selon – entre bien d’autres – Maurice Denis: « Je n’ai jamais entendu un admirateur de Cézanne me donner une justification claire et précise de son admiration. » De fait, le public est longtemps resté perplexe, et Cézanne n’a vendu ses premières toiles à l’extérieur de son cercle rapproché qu’à l’âge de 35 ans. Qu’importe : il était à l’abri du besoin (merci Papa), quasiment asocial, et la « terrible question du succès », dont il débattait avec son compère Zola, le tourmentait moins que lui. D’où son « incorruptibilité » – pour Julian Barnes la première clé du mystère Cézanne. Le Provençal a creusé son art isolé de tous, dans les tréfonds de sa province, de plus en plus sévère envers lui-même au fil de l’âge, jetant furieusement ses esquisses au mistral (un de ses visiteurs a failli en utiliser une comme papier toilette). Monet l’appelait à juste titre le « Flaubert de la peinture ».

Grand prophète

Mais il faut plus encore que de l’acharnement et de la probité pour devenir Cézanne. Voici donc une autre clé : on retrouve dans sa façon même de peindre la concentration obnubilée dont sa vie témoignait. Il forçait ainsi ses modèles à demeurer « aussi immobiles que des pommes », allant jusqu’à insulter la pauvre madame Vollard qui s’était endormie sous son nez. Fixité de la pose, fixité du regard du peintre, et le pinceau qui taraude la toile en quête de cette vérité de la chose. Résultat : « Des portraits qui sont comme des natures mortes », écrit Julian Barnes, « une présence plutôt qu’une ressemblance » ; mais « une pomme, une porte, un bol ne peuvent-ils être aussi intéressants, aussi vivants qu’un être humain » ? Virginia Woolf semble acquiescer, en remarquant que plus on regarde longtemps les pommes de Cézanne, plus lourd elles semblent peser. C’est le poids de leur « présence “ici et maintenant”, dont Cézanne est le grand prophète devant les hommes », dit Peter Handke. D’ailleurs, Cézanne s’est souvent pris lui-même pour objet (c’est le cas de le dire), et D.H. Lawrence a bien mesuré la portée tant psychologique qu’esthétique de cette quête de la vérité de la chose derrière son apparence : « Pauvre Cézanne ! Voyez-le dans ses portraits, pointant son museau comme une souris, l’air de dire : “Je suis bien en chair et en os, n’est-ce pas ?” »

D’autres clés encore ? Cézanne éprouvait « des sensations très fortes », disait-il ; il peignait de biais par rapport à la toile, selon son modèle le Dr Gasquet ; il avait peut-être un problème de vision linéaire, dû au diabète ; il révérait les classiques, Cicéron, Virgile, et les poètes, et voyait d’ailleurs des équivalences et des passerelles entre les arts (il disait percevoir Flaubert comme écrivant dans « un ton brun-bleu ») ; il connaissait certaines toiles anciennes, de Rubens notamment, presque touche par touche…

 

Mais Marx ? Mais Freud ? « Faire de Cézanne la troisième personne de la trinité des grands dérangeurs du monde ancien, quel culot ! » s’indigne Maureen Mullarkey dans The Weekly Standard ; « C’est de l’esthétisation de la politique, donc encore de la politique. » À vrai dire, ce n’est pas après Cézanne qu’elle en a, même si, « derrière son allure de bohémien solitaire, il jouissait de solides revenus bien bourgeois ». Bien que peintre elle-même, elle s’insurge contre l’idée que « l’Art puisse quasiment remplacer Dieu comme pivot de l’axe du monde ». Cézanne n’aurait pas été d’accord : il disait pouvoir « étonner Paris avec une pomme ». Il a fait mieux : ses fameuses pommes, que le patron du Salon d’automne de 1904 avait, raconte Apollinaire, jugées « trop dangereuses », ont pulvérisé l’ancienne façon de peindre.