Proust : Dis-moi comment tu lis…

« Rares sont les écrivains qui n’aient pas été aussi de grands lecteurs », écrit Anka Muhlstein. Exact – mais aucun n’entremêle comme Proust la littérature, la lecture et la vie : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature (1). »

Bien sûr, c’est d’abord une affaire d’enfance : asthmatique, insomniaque, fils à maman, le petit Proust lisait comme un forcené. C’était presque son unique plaisir – un plaisir douloureux, qui lui tirait des flots de larmes ; un peu trouble aussi : le livre que lui lisait tendrement sa mère, n’était-ce pas l’incestueux François le Champi, où le héros finit par épouser la protectrice de son enfance ?

Non seulement Proust avait tout lu, et tout retenu selon ses amis, (c’était un virtuose de la citation), mais il a beaucoup théorisé la lecture, l’équivalent pour lui d’une « conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés (2) ». Il a aussi commenté, pastiché, parfois même traduit ses auteurs favoris, dont la liste est presque aussi longue que la Recherche. Méritent une mention spéciale : les écrivains anglais, Robert Louis Stevenson, George Eliot et Thomas Hardy, qu’il trouvait particulièrement émouvants, et surtout Ruskin, dont il connaissait certains ouvrages par cœur et qu’il avait laborieusement traduit avec l’aide de maman (tellement imbibé de cet auteur, Proust s’en est sur le tard déclaré saturé) ; les Russes, Tolstoï en tête, pour la primauté qu’ils donnent à l’analyse sur la description ; et chez les Français, Saint-Simon et surtout Racine, qui lui a appris qu’un vrai grand auteur devait créer sa propre langue (« comme un violoniste est obligé de faire son “son” »), fût-ce au prix de quelques impropriétés grammaticales. À noter qu’il a trouvé en Nerval, Baudelaire et surtout Chateaubriand des précurseurs de la théorie de la mémoire involontaire.

Tout cela est bel et bon, mais pas très original. La vraie spécificité proustienne, c’est d’avoir, dans la Recherche, fait de la littérature, et de l’attitude du lecteur vis-à-vis d’elle, la pierre de touche contre laquelle sont évalués ses personnages. « Il semble en effet incapable d’en créer un sans lui mettre un livre entre les mains », dit l’auteure. Et la plupart « voient leur position déterminée aux yeux du narrateur, et donc aux nôtres, par ce qu’ils lisent et par la façon dont ils réagissent à la lecture » ajoute Joseph Epstein dans Bookshelf.

Tout le monde lit dans la Recherche : les maîtres et les valets, les adultes et les enfants, les duchesses et les roturiers. La lecture rend d’ailleurs, comme l’amour, les cloisons sociales temporairement perméables – elle crée une « franc-maçonnerie de lettrés », où Charlus et la grand-mère du narrateur peuvent ainsi communier autour de Madame de Sévigné.

Anka Muhlstein, qui s’attache à décrypter nos grands écrivains au travers de leurs engouements (3), s’est courageusement lancée dans le décodage de la grille qui dans la Recherche permet à Proust de confronter 200 personnages à quelque soixante écrivains, et d’en tirer une typologie. Laquelle comporte : les lecteurs qui ne comprennent rien à leur lecture ; ceux dénués de sensibilité (Brichot, le professeur) ; les frimeurs, comme Saint-Loup, qui ne lisent que pour épater les comédiennes (or, dit Proust, la lecture n’est jamais pour les autres, elle est pour soi-même) ; les lecteurs dont la vulgarité d’analyse trahit la vulgarité d’âme (Bloch) ; les crétins, comme le duc de Guermantes, qui ne s’aperçoit même pas, trompé par une reliure, que ce qu’il croit être un Balzac n’est qu’un roman de gare ; les cuistres ; ceux qui se laissent influencer parce qu’ils connaissent personnellement l’auteur (crime des crimes, pour Proust : l’œuvre est absolument distincte de son créateur) ; ceux dont la finesse de lecture est une arme dans la lutte sociale (la duchesse de Guermantes hachant menu la simplette princesse de Parme à coups de Zola et de Darwin) ; enfin les moulineurs de citations (presque tout le monde, notamment la mère du narrateur, qui expire en citant Corneille).

Un personnage clé de la Recherche à lui seul résume et symbolise la puissance divulgatrice de la lecture : le baron de Charlus, fascinant et paradoxal parangon du vrai lecteur, dont seules les sensibilités littéraires permettent – initialement – d’éclairer l’incongruité. Son émotion face à « l’étrange » excès d’amour de Madame de Sévigné pour sa fille, sa passion inconditionnelle pour Balzac, le romancier du « troisième sexe », et les transes où le jettent Racine, le chantre des amours impossibles : la « féminité d’âme » du baron, bien perçue par cette fine mouche d’Oriane de Guermantes, est aisément détectable. Si l’on sait lire dans l’âme du lecteur Charlus, on sait à quoi s’en tenir sur son compte des centaines de pages avant qu’on ne le découvre se faisant fouetter dans un bordel d’hommes.

1| À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

2| « Sur la lecture » préface à la traduction par Proust du livre de John Ruskin Sésame et les Lys. La citation est de Descartes.

3| Balzac’s Omelette, Other Press, 2011 (sur le rôle de la cuisine chez Balzac).
 

Les Vikings en Amérique

« Imaginez L’Anneau du Nibelung de Wagner mis en scène par Sam Peckinpah, avec un nouveau livret signé J. R. R. Tolkien, et vous aurez une idée de ce que l’on ressent à la lecture de ce roman ambitieux sur l’arrivée des Vikings en Amérique du Nord, vers l’an 1000 de notre ère », notait David Sacks dans le New York Times, en 1990, au moment de la sortie de La Tunique de glace. Cette fresque, brodant à partir d’un fait dont on sait peu de choses, mais que les historiens corroborent, était signée d’un jeune auteur de 30 ans encore peu connu, un certain William T. Vollmann, lauréat depuis du National Book Award.

À la suite d’une effroyable vendetta, Erik le Rouge doit fuir vers l’ouest, d’abord en Islande, puis au Groenland, puis au-delà. L’une des idées centrales de La Tunique de glace est que les Vikings amènent le froid avec eux en Amérique, et la mort. « Ils infectent le Nouveau Monde avec leur cupidité effrénée et leur soif de pouvoir », selon les termes de Sacks, pour qui, « symbolisme mis à part, cela correspond à la réalité du refroidissement climatique que l’on observa à cette époque dans l’Atlantique nord ».

Le sinistre anachronisme du goulag chinois

Ce livre est horrible. Avec une rare violence, il entraîne le lecteur en enfer, dans le goulag chinois, et ne l’en laisse plus sortir. Les images le marquent au fer rouge. Celle d’un viol par exemple, lorsque, dans une cellule, les chefs obligent collectivement leurs inférieurs à leur faire une fellation, puis à avaler leur sperme. Ou celle du « menu » – quarante-cinq méthodes de torture des détenus entre eux. L’une d’elles s’intitule « pastilles pour la gorge » et prévoit de frapper la victime sur la pomme d’Adam. Une autre, nommée « la tête de tortue », consiste à insérer un grain de poivre dans le prépuce puis à le ficeler. Ce ne sont là que les « plats » les plus légers.

Voilà qui devrait suffire à expliquer pourquoi Liao Yiwu s’est exilé en Allemagne, où son impressionnante somme Dans l’empire des ténèbres a pu paraître sans qu’il retourne en prison. Les autorités chinoises lui avaient interdit toute publication où que ce soit dans le monde…

Né en 1958, Liao Yiwu a été marqué par le Grand Bond en avant, qui coûta la vie à des dizaines de millions de Chinois. Dans les années 1980, ses premiers textes ayant été remarqués, l’État lui alloue un salaire en tant que poète. Il écrit sur le beau et s’intéresse peu à la politique. Les événements de la place Tiananmen, en 1989, changent tout. Quelques jours après la répression des manifestations, Liao Yiwu écrit « Massacre » qui contient ces mots : « Tirez ! Tirez ! Sur les vieillards, les enfants, tirez sur les femmes ! »

Le poème trouve un large écho en Chine et vaut à son auteur quatre ans de prison. De son propre aveu, c’est à cette expérience qu’il doit d’avoir commencé à prendre des notes sur ce que « la lie de la Chine avait à dire au reste de la société » – le livre qui en est né, composé de procès-verbaux de conversations entre détenus, a fait sensation lors de sa parution en Allemagne en 2008 comme aucun livre venu de Chine depuis longtemps (1). Il a ensuite fallu attendre deux ans pour que Liao Yiwu puisse se rendre dans le pays pour une série de conférences, après quatorze demandes refusées de sortie du territoire.

Dans l’empire des ténèbres est un livre qui porte sur ses années de prison entre 1990 et 1994, que l’auteur assure ne pouvoir ni ne vouloir définitivement classer. Liao Yiwu a dû l’écrire pas moins de trois fois, car ses manuscrits lui ont été à plusieurs reprises confisqués. La parution officielle de cet ouvrage en Chine est repoussée aux calendes grecques tout comme le retour de Liao Yiwu dans sa patrie, le seul lieu où il pourrait renouveler son inspiration.

Son ouvrage n’est pas le premier sur le goulag – dont il faut se représenter la version chinoise comme très proche de l’originale russe – mais c’est le plus terrible. Désespéré, sauvage, insolemment impudique, mais sans jamais tomber dans le voyeurisme ou la pornographie, il tourne autour d’une unique question : comment réussir, dans un tel univers, à garder sa dignité ? En d’autres termes : que reste-t-il de l’homme lorsqu’il est à ce point habité par la violence qu’il est prêt à trahir et à vendre tout ce en quoi il a pu croire un jour ?

Le livre répond à cette question par un cri existentiel d’une puissance telle qu’elle fait accepter la confusion de certains passages. La plupart du temps, Liao Yiwu reconstitue soigneusement le désordre sauvage et désespéré du souvenir, le magma des expériences traumatiques qui, pas plus aujourd’hui qu’autrefois, ne se laissent trier. Les inspections de l’anus avec des baguettes. Les séances forcées de tonte avec des rasoirs émoussés. Les interrogatoires, la privation de sommeil. La compagnie de trente criminels, voleurs et meurtriers, dont certains d’ores et déjà condamnés à mort, dans vingt mètres carrés. Vingt-trois jours d’isolement, les bras attachés dans le dos.

Il ne s’agit pas d’expliquer les événements, de les rationaliser comme Alexandre Soljenitsyne a tenté de le faire dans son Archipel du goulag – ou l’auteur chinois Harry Wu, dans Laogai (2). Liao Yiwu ne souhaite pas non plus recourir à un langage minimaliste, laconique, qui donnerait une dimension poétique à l’horreur, comme Varlam Chalamov s’est efforcé de le faire dans ses Récits de la Kolyma.

Yiwu plonge son lecteur dans le tourbillon de violence auquel il a dû faire face, et dans sa lutte pour échapper à l’anéantissement par l’écriture – mais cela ne l’empêche pas de lui faire aussi partager son retrait dans le temps présent, celui des notes, de la réflexion et de l’agitation, du combat et de la tristesse. Ce lecteur a donc la possibilité de respirer, de prendre de la distance avec les atrocités décrites.

Mais le pire dans cet ouvrage, et ce qui lui confère une résonance toute particulière, lui est presque étranger : jusqu’à présent, les livres sur le goulag étaient parus à une époque où la fin du système qui le justifiait n’était pas en vue. Les auteurs qui écrivaient sur ce sujet faisaient face à un ennemi à l’idéologie détraquée mais en état de marche. Le système contre lequel écrit Liao Yiwu est certes toujours horriblement réel, mais il semble complètement dépassé.

 

Chacun pour soi

Le mouvement démocratique de la place Tiananmen a coïncidé avec le début de la fin du communisme partout dans le monde, en dehors de la Chine, de la Corée du Nord et de Cuba. La Chine n’a, en outre, cessé de s’ouvrir depuis et ses métropoles ne se distinguent presque en rien, aujourd’hui, des grandes villes occidentales. De plus en plus de personnes qui le souhaitent mènent une vie relativement tranquille, sans être inquiétées, s’informent via Internet sur le reste du monde, ne se mêlent pas de politique et ne frémissent plus que de temps en temps quand un artiste chinois atterrit derrière les barreaux.

L’existence des goulags en Chine a perdu tout fondement idéologique. Cette absurdité se reflète, dans l’ouvrage, dans le rapport entre gardiens et détenus qui se réduit pour l’essentiel à des coups de matraque électrique, et dans la relation des détenus entre eux.

Les humiliations, les tortures, la souffrance, le sadisme qu’ils s’infligent les uns aux autres sont si absurdes qu’on ne peut pas ne pas penser aux clones aux gueules déformées des peintres Fang Lijun et Yue Minjun. Comme ces visages d’épouvante, les pires scènes de violence du livre sont parcourues par une tension entre sujet et société, difficile à comprendre, et qui peut-être n’existe qu’en Chine sous cette forme.

Dans un entretien, Liao Yiwu a évoqué un passage du livre d’Elie Wiesel La Nuit, où, à la vue des fours crématoires, les Juifs entonnent tous ensemble un chant. « Chez les Chinois, une telle cohésion serait impossible. Ils crèveraient chacun pour soi », expliqua-t-il. Le conformisme détruit l’amour-propre et, sans amour-propre, il ne peut y avoir de solidarité.

Liao Yiwu ne baisse pas les bras pour autant. Il ne cesse de se lier, au cours de son odyssée à travers les innombrables cellules où il s’est retrouvé, avec des personnages qui sont à la fois des spectateurs, des criminels et des victimes.

 

« Je suis le magnétophone de notre société »

On assiste à des scènes terribles : des condamnés à mort, comme le boucher Liu, qui, un jour, tout d’un coup et comme par mégarde, a poignardé un homme, sont emmenés sans préavis pour être exécutés. C’est pire encore lorsque l’auteur noue une amitié avec un ancien voleur. Liao Yiwu parle à Wang Er de sa mère, Wang Er parle à Liao Yiwu de son épouse et de sa fille – et raconte comment grâce à elles il a presque réussi une fois à arrêter de voler. Mais cela dégénère : Liao Yiwu insulte Wang Er, et Wang Er menace Liao Yiwu de le violer. Mais « soudain, il me lâcha et se tourna vers un nouveau détenu surnommé Grand Port. Soulevant son genou, il coinça ce pauvre gars dans un coin et, en quelques coups, lui déchira son pantalon ; puis il le retourna et lui étala de la salive sur le trou du cul avant de le pénétrer en forçant et de se mettre à donner des coups de boutoir. Grand Port criait à chaque coup, des filets de sang lui coulaient à l’arrière des cuisses. Les autres prisonniers étaient pétrifiés de peur et j’avais mal comme si j’avais reçu un coup de couteau. Je m’effondrai en pleurs sur le bord de lit. Les lettres que j’avais reçues depuis plus d’un an de mes proches m’avaient souvent ému, cependant je n’avais jamais versé une larme. Mais là, je ressentais une fatigue insurmontable, j’étais transi d’une tristesse immense montant du plus profond de mon être. »

Liao Yiwu dit à propos de son livre : « Je suis le magnétophone de notre société. Ma tâche est de préparer la documentation pour une justice réparatrice. » En un sens, c’est exact. Mais c’est aussi faussement modeste car cela sous-estime la force enthousiasmante, élémentaire de la langue de Liao Yiwu, son empathie et sa façon de ne jamais s’épargner lui-même.

 

Cet article est paru dans le Tageszeitung du 28 juillet 2011. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Recrutement high-tech

10, 9, 60, 90, 70, 66. Si vous déduisez la suite de cette séquence, peut-être aurez-vous une chance de travailler chez Google… Dans son dernier ouvrage, William Pound-stone fait la liste des questions que l’on peut vous poser lors d’un entretien d’embauche dans les entreprises les plus innovantes de la planète. On y découvre que, chez JP Morgan, vous pourrez être amené à réciter les décimales du nombre pi (et mieux vaut ne pas caler après les deux premières…). Chez Amazon, il s’agira plutôt de calculer combien cela vous coûterait de faire laver toutes les vitres de Seattle. Ailleurs, on pourra vous demander pourquoi les plaques d’égout sont rondes ou de combien de feuilles de papier toilette vous auriez besoin pour recouvrir le Texas. Ces questions n’ont évidemment pas nécessairement de réponse. Leur but « est de voir comment réagissent les candidats » note dans The Independent John Mulligan, pour qui l’ouvrage de Poundstone est « une lecture plaisante, même pour ceux qui ne souhaitent pas travailler chez Google ». 

La revanche de Neil Jordan

On l’oublie souvent, mais avant de devenir un cinéaste célèbre, Neil Jordan était déjà romancier. Le futur réalisateur de The Crying Game et Entretiens avec un vampire a publié son premier livre en 1976. Cette longue carrière ne l’empêche pas d’être toujours considéré comme un simple « amateur », « un amateur immensément talentueux mais un amateur néanmoins, que ce soit dans ses écrits ou dans ses films », précise The Independent, pour qui son dernier ouvrage, qui paraît ce mois-ci en France, devrait changer la donne : « Ironiquement, Jordan a trouvé sa voix dans un roman sur deux personnes qui ont un trouble de l’identité. »

Confusion commence par un enterrement, au cours duquel un certain Kevin Thunder fait la rencontre de la fille du défunt. Elle est frappée par la ressemblance de cet homme avec son père. Il va lui raconter ce qui le liait à lui. Tous deux ont grandi dans le Dublin des années 1960, mais l’un, Gerald Spain, celui que l’on vient d’enterrer, était issu d’un milieu favorisé et l’autre, Kevin, non. L’un est allé dans une bonne école et est devenu un écrivain reconnu, l’autre non. Les deux garçons se ressemblent tellement qu’on les confond souvent, et bientôt ils vont sciemment utiliser cette ressemblance à des fins peu avouables. Dans son roman, Jordan ne se contente pas de reprendre le thème du double, il ressuscite aussi le Dublin de sa jeunesse, d’une manière « drôle et touchante », pour reprendre les termes de The Independent.

En Vénétie occupée

Après le désastre de Caporetto, en novembre 1917, les Autrichiens occupent la Vénétie jusqu’au Piave. Le domaine des Spada est réquisitionné. La cohabitation, d’abord courtoise, dégénère assez vite. Avec Tous les salauds ne sont pas de Vienne, Andrea Molesini, qui s’est fait connaître par ses livres pour enfants et ses traductions, signe son premier roman pour adultes. Un roman qui a été couronné en Italie par le prestigieux prix Campiello en 2011. « Certaines scènes de convivialité entre occupés et occupants ne sont pas sans faire penser au Guépard », remarque Ermanno Paccagnini dans le Corriere della Sera. L’histoire est racontée par le jeune Paolo et « suit le mouvement même de la guerre, passant du tragique (les viols, les exécutions) à l’idylle et même à des moments comiques », note le critique pour qui l’ouvrage de Molesini est une belle réussite. 

New York à la polonaise

Depuis Polococktail Party (1), qui lui avait valu un succès fulgurant en 2002 – elle avait 19 ans –, la Polonaise Dorota Masłowska n’a pas épargné son pays. Elle prévenait même, à la sortie de Tchatche ou crève (Noir sur Blanc, 2008), qu’il valait mieux « en empêcher la traduction car le comportement des protagonistes trahit un faible niveau de moralité, donnant une image négative de la Pologne ». Ce qui ne l’avait pas privée du prix Nike, le plus prestigieux du pays. Et que dire de la pièce de théâtre Vive le feu ! (Noir sur Blanc, 2011), où un personnage s’écrie : « Tout le monde sait que la Pologne, c’est un pays débile, pauvre et moche » ? « Être polonais est perçu – du moins par ma génération – comme une tare », persiste et signe Masłowska dans le quotidien Dziennik.

Aura-t-elle voulu montrer à ses concitoyens que ce n’est pas mieux ailleurs ? Que la Pologne n’est pas le seul lieu au monde où l’existence est sordide, dégénérée, pleine de faux-semblants, de phobies, de frustrations et de solitude ? En tout cas, l’intrigue de Chéri, j’ai tué les chats se passe à l’ouest de l’Oder. Sans doute à New York, une « ville vespérale [qui] bouillonnait dans sa cuvette comme une soupe noire, ornée de verre et de lumière, ballottée dans un gargouillis de mystères et de délits ».

Les héroïnes, Jo et Fah, sont deux jeunes femmes aussi inséparables que différentes. Jo, une bonne vivante, séduisante et sociable, a « tous les jours de l’année l’allure d’une Russe de retour du réveillon ». Fah, renfermée, maigre, est accro au gel antibactérien et rêve de sirènes édentées et boutonneuses ou d’une « greffe de moi ». « Elles voudraient vivre comme dans Sex and the City, note la Gazeta Wyborcza. Mais c’est impossible. L’une n’a pas assez d’argent pour s’acheter des bottes, l’autre est prise de panique quand il faut débourser 70 dollars pour un taxi. » Alors toutes deux se contentent de regarder « les super beaux gosses qui sortent de chez Chase  un pull Hugo Boss […]. Un cabriolet les attend avec ce type caractéristique de jeunes femmes aux dents du bonheur, qui pèsent vingt kilos, débarrassées du spectre de la défécation, portant mocassins beiges, robes de papier couleur pêche et fourrures de fœtus de cochon d’Inde, nourries à l’eau de Perrier et aux effluves de chocolat… ».

« Dans les livres de Masłowska, le dynamisme vient de deux choses, l’histoire et le style », affirme le quotidien Gazeta Wyborcza pour qui la tendance s’est inversée : si, avant, l’inventivité de la langue, déformée, pleine d’hyperboles, onirique, était la plus forte, c’est cette fois l’histoire qui l’emporte. De l’avis quasi général, la prose de Chéri, j’ai tué les chats est en effet plus dépouillée que celle de ses précédents livres dont la vulgarité et le caractère chaotique avaient provoqué la polémique, mais elle reste « magnétique », les métaphores sont justes, l’ironie explosive. Le site culture.pl confirme : « On trouve dans cette attaque contre les obsessions futiles et pseudo-érudites de la génération Facebook ce qui a fait le succès de Masłowska : le tranchant de sa langue et de son esprit. »

 

1| Noir sur Blanc, 2004, pour la traduction française.
 

Des virus en six dimensions

« Les sciences du vivant, écrit Keith Delvin dans le Wall Street Journal, n’ont longtemps vu dans les mathématiques qu’un outil pour analyser les données. Aujourd’hui, cette attitude de relative indifférence commence à changer, et la discipline permet aux biologistes de faire de nouvelles découvertes. » Ian Stewart, mathématicien britannique célèbre pour ses ouvrages de vulgarisation, soutient dans son dernier livre que la mathématisation de la biologie constitue pour cette science une révolution d’importance égale à celle de la théorie de l’évolution ou de la découverte de la molécule d’ADN.

L’idée que les phénomènes du vivant obéissent à des lois géométriques précises n’est pas nouvelle. Stewart raconte ainsi comment le mathématicien Alan Turing (lire aussi notre article p. 44), dès 1952, s’efforçait de démontrer qu’un algorithme très simple pouvait expliquer la formation des rayures du zèbre. Une tentative au bout du compte infructueuse, mais dont l’« approche générale était correcte, et ouvrait la voie aux théories plus précises qui furent élaborées par la suite », note Delvin.

L’un des apports les plus remarquables des mathématiques à la biologie concerne l’étude de la structure des virus. Un grand nombre d’entre eux ont la forme d’un icosaèdre (polyèdre dont les vingt faces sont des triangles équilatéraux), chaque sommet de la structure étant composé d’un nombre précis d’unités protéiques, différent pour chaque virus. En 1962, les deux biologistes Donald Caspar et Aaron Klug s’appuyèrent sur la géométrie pour prédire, avec succès, le nombre exact de ces unités protéiques pour plusieurs de ces agents infectieux. Leur modèle laissait pourtant de côté plusieurs contre-exemples, telle l’hépatite infectieuse canine. Mais, comme le montre Ian Stewart, les mathématiques eurent bientôt leur revanche. « Il y a environ dix ans, résume Keith Delvin, la mathématicienne Reidun Twarock a mis au point une théorie plus générale de la géométrie des virus, en utilisant cette fois des formes en six dimensions, et non plus seulement trois. Son idée était qu’il fallait se représenter les structures virales complexes et tridimensionnelles comme les “ombres” de structures plus simples, mais comprenant un plus grand nombre de dimensions. » Et, surprise, le virus de l’hépatite virale canine se trouva cadrer parfaitement avec ce nouveau modèle.

Delvin reproche à Ian Stewart d’échouer à rassembler les thèmes qu’il aborde au sein d’un « thème englobant », mais Alex Bellos, dans le Guardian, estime que son livre, « écrit dans le style léger qui le caractérise, fera le bonheur des lecteurs férus de mathématiques ».

Femmes malmenées

À en croire Jane Shilling du Telegraph, Chimamanda Ngozi Adichie fait partie de cette poignée d’heureux écrivains qui possèdent « le don d’inspirer confiance à leur lecteur dès les premières phrases ». « Le secret ne réside pas dans ses thèmes ni dans son style, poursuit la critique (bien qu’Adichie soit une styliste, à la grâce faussement spontanée, qui manipule le langage de manière presque invisible, si bien que son art ne devient apparent que rétrospectivement). Son don vient de son habileté à raconter les histoires ». Dans son dernier recueil de nouvelles, ces histoires sont au nombre de douze. L’auteure, jeune Nigériane vivant aujourd’hui aux États-Unis, à qui l’on doit le roman L’Autre Moitié du soleil (Gallimard, 2008), y met en scène presque à chaque fois des jeunes femmes de son pays d’origine aux prises avec la violence politique ou religieuse, l’émigration, les drames, l’espoir d’une vie meilleure. « Ces femmes sont en général de la classe moyenne, intelligentes, mais manquent de confiance en elles et ont tendance à se laisser malmener par des personnages plus égoïstes et amoraux », note Aminatta Forna dans le Guardian

En l’an 2109, dans les « États-Unis de la Terre »

Le titre du dernier livre de Rosa Montero, romancière et chroniqueuse pour El País, rend un discret hommage à l’un des maîtres américains de la science-fiction, Philip K. Dick. Ces larmes pluvieuses proviennent du texte de son roman, au titre insolite, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, qui inspira le scénario du célébrissime film de Ridley Scott, Blade Runner. Manière pour l’auteure de renouer brillamment avec un genre mal-aimé en Espagne, et qu’elle n’avait jusqu’ici pratiqué qu’une seule fois, avec Temblor, paru en 1990 (1). En présentant son livre, rapporte El País, Rosa Montero constatait, sans pouvoir l’expliquer, le faible goût des Espagnols pour cette littérature : « Les gens disent qu’ils ne l’aiment pas. Quand je leur demande pourquoi, je m’aperçois qu’ils n’ont jamais lu de SF. » Pour faire bonne mesure, Des larmes sous la pluie est le fruit de l’union des deux grandes passions de son auteure : la science-fiction et le roman noir. « J’ai voulu faire un livre heureux, raconte Rosa Montero, j’ai d’ailleurs donné à certains de mes personnages les noms de mes meilleurs amis. Ce roman, je me le suis offert, comme un cadeau, pour mon soixantième anniversaire. »

L’histoire se déroule dans « les États-Unis de la Terre », en l’espace d’une dizaine de jours, au mois de janvier de l’an 2109. Elle a pour décor, note la revue espagnole El Cultural, « un Madrid assez reconnaissable, théâtre de luttes intermittentes pour l’égalité des droits » entre « réplicants », « humains » et « aborigènes ». Dans les archives de la Terre, une main anonyme réécrit l’histoire de l’humanité pour la manipuler. Il revient à Bruna Husky, une détective, d’essayer de comprendre ce qui se passe. Cette héroïne est aussi une « réplicante » – également appelée « techno-humaine » – « parce que, précise El Cultural, ses créateurs, les hommes, l’ont dotée d’un jeu complet de mémoires avec un support documentaire réel  (photos, enregistrements, hologrammes) qui la nourrit en souvenirs et garantit, ainsi, sa stabilité émotionnelle ».

L’héroïne, aux prises avec le compte à rebours de sa mort programmée, commente El Escorpion, l’un des blogs du quotidien El Mundo, « lutte pour découvrir les souvenirs, les cicatrices du temps, l’horizon de la mortalité, les liens obscurs entre l’amour et la perte, la force de la vie assiégée, et aussi démultipliée par la désespérance, la transparence de l’horreur et l’opacité des moments de bonheur. En somme, la réalité même du monde ». Au-delà de son intrigue, vertigineuse et haletante, située dans un avenir lointain, ce livre, déclarait son auteure à El País, « parle de la même chose que les précédents : la mort, l’identité, la mémoire et l’éthique sociale ». Avant d’ajouter : « Au fond, c’est peut-être mon œuvre la plus réaliste : par exemple, on y parle d’un couvre-feu imposé aux jeunes mineurs. Or une telle mesure vient d’être prise quelque part en France. »

1| Non traduit en français.