« Il en sait plus sur les insectes sociaux que tout être humain vivant », dit de lui le biologiste Richard Dawkins. Cela, au moins, fait l’unanimité. À 83 ans, Edward O. Wilson reste l’autorité mondiale incontestée sur les fourmis. Chacun reconnaît aussi la sincérité de son engagement pour la préservation de l’écosystème. Et tous s’accordent pour admirer la clarté et l’élégance de son style écrit. Témoin de son talent de vulgarisateur, cette image tirée de son dernier livre : imaginez un paquet formé avec les dix mille trillions de fourmis qui peuplent la planète (on les a comptées, semble-t-il) ; on obtiendrait un cube d’environ 1,5 km de côté, exactement de la même dimension que si l’on regroupait les sept milliards d’humains, rangés comme des sardines.
Si Wilson s’en était tenu là, il serait le plus vénéré des scientifiques actuels. Lui qui a reçu le prix Crafoord (l’équivalent du Nobel pour les sciences de la vie) est l’un des plus beaux fleurons du système universitaire américain (il n’a pas quitté Harvard depuis son doctorat en 1955). Dawkins recommande chaudement de lire ses traités sur les insectes sociaux, notamment celui, « monumental », sobrement intitulé The Ants (« Les fourmis ») (1). Hélas, soupirent les critiques de son dernier opus, Wilson ne s’en est pas tenu là. Il a péché et récidivé, avec obstination. L’ouvrage qui l’a rendu célèbre, Sociobiologie : la nouvelle synthèse, publié en 1975, comportait un sulfureux dernier chapitre, où l’auteur passait tranquillement des insectes sociaux à l’homme. Ayant encore aggravé son cas dans un livre écrit avec le mathématicien Charles Lumsden en 1981 (2), il devint la bête noire des biologistes culturalistes – au premier rang desquels ses collègues de Harvard Richard Lewontin et Stephen Jay Gould, qui lui reprochèrent de réduire les phénomènes sociaux à des facteurs génétiques.
On croyait Wilson calmé, mais le voilà reparti en guerre, à un âge déraisonnable. Dans The Social Conquest of Earth, il entend montrer que les humains doivent à leurs capacités d’animaux sociaux d’avoir conquis le globe. Comme les fourmis ! Alternant les chapitres consacrés à l’homme et ceux dévolus aux insectes, le volume présenté par l’éditeur comme « l’explication la plus claire jamais donnée des origines de la condition humaine » s’achève par une série de chapitres courts censés répondre à des questions aussi simples que : « Qu’est-ce que la nature humaine ? », « Comment la culture a évolué », « Les origines du langage », « Les origines de la morale et de l’honneur » ou « Les origines de la religion » (que Wilson déteste).
Un peu trop pour un seul homme, si brillant soit-il, jugent des esprits aussi divers que Richard Dawkins (l’étincelant défenseur de l’orthodoxie darwinienne), Steven Mithen (aussi bon préhistorien que vulgarisateur) ou John Gray (le plus grinçant des philosophes britanniques). Il est d’abord reproché à Wilson de défendre une théorie bizarre concernant les mécanismes de l’évolution, théorie qu’il a récemment publiée dans la revue Nature, mais dont il oublie de mentionner qu’elle a été réfutée presque aussitôt par le gotha des théoriciens du secteur… Il est ensuite accusé, lourds arguments à l’appui, d’en rester à des conceptions périmées concernant la préhistoire humaine et des sujets tels que les origines du langage ou de la morale. Voilà pour les critiques scientifiques, à lire dans le mensuel britannique Prospect (Dawkins) et la New York Review of Books (Mithen). Sur le fond, la critique la plus dure vient de John Gray dans la Literary Review. Pour lui, Wilson commet la plus impardonnable des fautes : pensant que la science pourra venir à bout de l’irrationalité de la religion, il cède à la tentation d’en faire une nouvelle religion.