Vie et mort de l’unijambiste Mr Foote

Qui se souvient de Samuel Foote ? Cet excentrique qui, au mitan du XVIIIe siècle, arpentait Covent Garden affublé d’un improbable costume orange bordé de velours vert pomme ? Totalement oubliées aujourd’hui, ses comédies satiriques faisaient hurler de rire les Anglais de l’époque, ainsi que le raconte l’excellente biographie de Ian Kelly. Avant de connaître la gloire au théâtre, ce fils désargenté d’une aristocrate de Cornouailles signa un bestseller qui relatait le meurtre de son oncle John par son oncle Sam. L’argent du livre (« l’un des premiers qui fut inspiré d’un fait divers réel » selon Alexander Larman de l’Observer) tira le jeune Foote de la prison où l’avaient mené ses dettes. Ses talents d’imitateur firent le reste : devenu la coqueluche du tout-Londres, il prit bientôt la tête du théâtre Haymarket. Las, en 1766, une méchante chute de cheval (conséquence d’un pari stupide avec le duc d’York) laissa le mal nommé Mr Foote amputé d’une jambe… Une infirmité dont il tira profit en se créant des premiers rôles de personnages unijambistes. Sa carrière se poursuivit durant dix ans, jusqu’au jour fatal où son valet lança contre lui une accusation de sodomie. Le procès qui s’ensuivit fut tellement retentissant qu’« il relégua au second plan la nouvelle de la Déclaration d’indépendance des États-Unis », s’amuse Larman. Le flamboyant Mr Foote mourut l’année suivante, honni de tous ; et son œuvre, aux références très datées, fut vite reléguée aux oubliettes du théâtre georgien. 

Triste Kosovo

Lassée de son travail à la Cour européenne des droits de l’Homme – « un univers kafkaïen, avec ses procédures interminables et souvent inefficaces », rapporte le site de Radio Prague –, l’avocate tchèque Blanka Cechová a décidé il y a quelques années de s’investir dans une mission de terrain au Kosovo, sous l’égide de l’OSCE. La désillusion fut encore plus grande, comme le raconte la jeune femme dans ce roman autobiographique. D’abord publié sous forme de blog, Totál Balkán est rempli d’anecdotes dont l’humour distancié ne fait que souligner la désorganisation et l’impuissance des organismes internationaux dans ce pays gangrené par la corruption – un livre grinçant, dont le lecteur ressort « durablement écœuré par toutes ces institutions dont on dirait qu’elles s’efforcent d’éteindre jusqu’à la plus infime lueur d’espoir », selon le site The Zeitung.

Livre manquant – Interventions armées françaises en Afrique

Tunisie, Gabon, Tchad, Zaïre, Mauritanie, Rwanda, Centrafrique, Comores, Cameroun, Congo-Brazzaville, Djibouti, Côte d’Ivoire, Libye… Massives ou limitées, on ne compte plus les interventions militaires françaises en Afrique depuis les indépendances. Ces interventions s’inscrivent elles-mêmes dans une longue tradition, remontant à Napoléon. Ce beau sujet n’a curieusement pas fait l’objet d’un ouvrage sérieux d’investigation historique. Ce travail nous apprendrait cependant beaucoup, tant sur nous-mêmes que sur les pays où nous sommes intervenus. Le lecteur intéressé par l’histoire récente pourra se reporter au « dossier noir » de Raphaël Granvaud, Que fait l’armée française en Afrique ? (Argone, 2009), mais c’est un livre de militant : « Cette politique n’a jamais cessé d’être criminelle. » Pour la période s’achevant avec la guerre d’Algérie, il y a le classique d’Anthony Clayton, Histoire de l’armée française en Afrique : 1832-1962 (Albin Michel, 1994). Pour le reste nous n’avons que des monographies, sur la guerre d’Algérie ou celle du Rwanda, ou encore sur la période très particulière de la Seconde Guerre mondiale : C’est nous les Africains. L’épopée de l’armée française d’Afrique, 1940-1945, de Dominique Lormier.

O. P.-V.

Traduction manquante – Jésuitisme

Walter Jackson Ong, père jésuite américain, enseignait à la Washington University de Saint-Louis dans le Missouri. Son mémoire de maîtrise sur le poète (et également jésuite) Gerald Manley Hopkins (1844-1889) fut supervisé par un jeune professeur canadien qui devait beaucoup l’influencer : Marshall McLuhan. Ce mémoire portait d’ailleurs sur une métrique poétique originale « découverte » par Hopkins, le « sprung rythm » qui visait à imiter la forme orale de l’anglais poétique, des chansons folkloriques à Shakespeare et Milton.

Ong est peu connu en France, et généralement sous un angle théologique. Ses travaux sur Pierre de la Ramée (théologien calviniste assassiné à la Saint-Barthélémy) lui ont pourtant valu d’être décoré en 1963 des palmes académiques.

En revanche, Orality & Literacy, texte capital sur l’impact de l’écriture sur la conscience et la civilisation, demeure négligé en langue française. Il a été traduit en douze langues mais pas en français.

Ong est l’un des représentants essentiels d’une école de pensée, l’École de Toronto qui ne semble connue en France que par la pointe de l’iceberg, en l’occurrence McLuhan. De Harold Innis (pas traduit non plus) à Eric Havelock (maigrement représenté par Aux origines de la civilisation écrite en Occident, publié chez Maspéro en 1981) en passant par d’autres encore, une importante école de pensée canadienne demeure largement inconnue tandis que McLuhan apparaît comme une sorte d’exception bizarre : mais que diable allait-il faire dans cette galère canadienne ?

Jean-Claude Guédon est un écrivain et universitaire franco-québécois, docteur en histoire des sciences et professeur de littérature comparée à l’université de Montréal, spécialiste d’Internet et de la culture numérique. Son dernier livre : Open Access. Contro gli Oligopoli nel Sapere (Edizioni ETS, 2009, non traduit).

 

 

La page est à la page

Menacé, l’objet livre ? Avant de gémir, il faut y regarder de plus près. Car qu’est-ce qu’un livre, sinon un ensemble de pages plus ou moins rectangulaires réunies par la tranche, le codex. Ce qui compte c’est la page (« Tout est page », disait Goethe, en pensant bien plus loin que le livre). Or celle-ci ne s’est jamais mieux portée. Internet l’a adoptée comme format, et en a même quasiment fait son étalon monétaire, avec la sacramentelle « page vue». Steve Jobs, qui connaissait deux ou trois choses en matière sociétale, lui a rendu hommage en appelant iPad son produit phare (pad signifie bloc-notes).

La page a pourtant mis quelques millénaires pour emporter le morceau. Elle a succédé aux tablettes d’argile, aux carapaces de tortue, aux plaques de pierre, aux omoplates de chameau, aux cordelettes nouées – et surtout au rouleau, finalement terrassé par le codex au IVe siècle de notre ère (1). Avec quelques appuis divins, si l’on en croit saint Augustin. Un jour, dans son jardin, en proie aux tourments spirituels, il entend une voix d’enfant qui crie : « Prends et lis » ; il ouvre un livre pieux à une page au hasard (forcement donc un codex) et tombe sur un texte qui lui enjoint de se convertir, ce qu’il fait prestement. La page, le codex et la religion chrétienne ont ensuite longtemps eu partie liée.

Il faut dire que la page est elle-même d’essence philosophique, voire mystique. Ses dimensions « harmonieuses » répondent au nombre d’or ou peu s’en faut (2), qui régit aussi le rapport du texte aux marges, des lignes aux interlignes, ou les proportions des caractères. Surtout, sa forme quadrangulaire, rigoureuse, promeut une vision ordonnée, aristotélicienne du monde (au sens où celui-ci voulait « mettre des pantalons au monde »). Comme le livre auquel elle s’identifie parfois complètement – à l’instar de ces corans recopiés tout entiers sur une seule feuille – la page est close, limitative, bornée dans l’espace et même le temps (Érasme voulait qu’on consacre au spirituel le temps de lire une page pieuse par jour). Réciproquement, on dit pouvoir juger d’un livre à partir d’une seule de ses pages : la 179, pour McLuhan, la 99 ou la 69 pour d’autres .

Et la page digitale ? C’est bien une page, elle aussi, et même une « hyperpage » – comme l’e-book, page unique toujours renouvelée. Mais ce n’est plus une page « encadrante ». Plutôt une fenêtre qui s’ouvre sur un emboîtement d’autres pages parmi lesquelles on s’égare souvent, comme Alice, sans toujours pouvoir remonter jusqu’à la page d’origine, l’issue du terrier. Mais est-ce bien nouveau ? Voyez les pages des manuscrits médiévaux, au texte opaque et compressé d’avant la ponctuation ou la séparation des mots, encombrées comme nos pages Web : ne grouillent-elles pas, elles aussi, de symboles et d’images aux propriétés mystérieuses, censés propulser le lecteur dans une nouvelle dimension aussi efficacement que le premier lien hypertexte venu ?

 

 

Joyce et les All Blacks

Même pour les bienheureux qui apprécient Finnegans Wake en anglais, paru en 1939, il y a des passages agréablement incompréhensibles, comme dans l’épisode « Anna Livia Plurabelle », où un développement s’achève par ces exclamations : « Wish a wish ! Why a why ! Mavro ! » Marco Sonzogni, un universitaire et poète italien passé de Pavie à Trinity College puis installé à Auckland en Nouvelle-Zélande, se livre à un amusant exercice archéologique sur le sens de ces derniers mots dans le Times Literary Supplement. Mavro est d’abord une allusion à un vin des Pouilles, fait à partir du raisin le plus noir d’Italie, mais aussi une contraction de mavrone , tiré de l’irlandais mo bhrón, qui veut dire en gros « hélas ». La formule « why a why », elle, est une allusion inattendue aux All Blacks de Nouvelle-Zélande et probablement, par contrecoup, aux chemises noires des fascistes italiens. La sœur préférée de Joyce, Gertrude, était bonne sœur en Nouvelle-Zélande et on lit dans sa nécrologie parue dans un journal néo-zélandais en 1964 qu’il lui avait demandé une transcription et une traduction du chant de la célèbre équipe des All Blacks, laquelle avait écrasé les Français au stade de Colombes en 1925. Why est ici une transposition du maori wai, qui signifie à la fois eau, ruisseau, rivière et « qui ? ». Ce qui fait dire à Sonzogni que mavro est aussi une allusion au mot maori mawaro, qui désigne une veine dans une mine de charbon..

Fausse innocence

Le plus souvent saluée par la presse, l’autobiographie de Rushdie n’a pas convaincu la journaliste et romancière britannique Zoe Heller (1). Dans un texte acide paru dans la New York Review of Books, elle exprime l’antipathie que lui inspire le personnage tel qu’il se révèle. Elle souligne les nombreuses contradictions et faiblesses de son comportement. Dans ce livre écrit à la troisième personne, comme César ou de Gaulle, l’auteur des Versets sataniques affirme que l’un de ses objectifs est d’être « plus dur » avec lui-même qu’avec qui que ce soit d’autre. Or son « absence de charité » envers les autres est à peu près complète, écrit Heller. « Le pic est atteint lorsqu’il aborde ses quatre mariages. Rushdie a l’habitude d’excuser ses infidélités et trahisons assez fréquentes en invoquant la nature impérative de ses désirs [tandis que] les défauts de ses épouses ne sont pas facilement pardonnés. » Il s’en prend en particulier à la quatrième, « dont les ambitions égoïstes comme top model, actrice ou habituée des studios télé n’avaient en fin de compte “rien à voir avec l’assouvissement de ses besoins profonds [à lui]” ». Là, il en fait un peu trop, estime Heller, qui rappelle qu’« une partie de ses Mémoires est consacrée à ses rencontres avec des pop stars, des hôtesses des clubs Playboy et des jolies petites amies ». Plus profondément, Heller relève la fragilité de la mémoire de Rushdie et la variation de ses positions dans le temps. « Il se présente rétrospectivement comme une âme innocente perdue dans ses livres, prise au dépourvu par la grossière irruption des affaires du monde dans la sphère littéraire. » Pourtant, quand Khomeiny a lancé sa fatwa contre lui, en février 1989, l’écrivain « avait déjà été poursuivi en justice par Indira Gandhi pour ses déclarations calomnieuses dans Les Enfants de minuit et avait vu son troisième roman interdit au Pakistan ». On le voit aussi plaider pour une sorte de droit à l’immunité de la fiction, assurant que « la littérature ne peut pas offenser ». Or, dans son célèbre essai Outside the Whale, écrit cinq ans avant la fatwa, il attaquait plusieurs livres et films propageant selon lui la culture impérialiste et assurait que l’on ne pouvait exempter les romans de ce type de critique. Il se plaint aussi de ne pas avoir bénéficié d’une défense d’une qualité comparable à celle dont ont bénéficié des auteurs comme D.H. Lawrence, Joyce ou Nabokov, aux côtés desquels il place avec « une nonchalance princière » son propre mérite littéraire. À propos de l’épisode malheureux de 1990, « au cours duquel il rencontra des dirigeants musulmans et accepta non seulement de retirer de la vente les Versets sataniques en format poche, mais aussi de proclamer sa foi dans l’islam, il fustige ceux qui n’ont pas montré de “compassion” pour son “erreur” ». Enfin « le plus triste », écrit Zoe Heller, est « son changement d’attitude envers l’islam. À l’époque de la fatwa, Rushdie tenait à le distinguer nettement de l’islamisme. Il gomme aujourd’hui la distinction, faisant de l’islam un « monolithe, écœurant et meurtrier ».

Curieusement, Zoe Heller refuse de vendre les droits de reproduction de son article. Un regret ?

1| L’un de ses romans est traduit en français : Chronique d’un scandale, Calmann-Lévy, 2005.

Ndosi

« Ndosi j’étais, sidérant maman par la moindre trouvaille, enchantant papa un peu plus chaque jour – il prenait mon mimétisme pour de la ressemblance –, ndosi donc, régnant, tout sourire, sur notre petit royaume d’amour, mais plus pour longtemps, j’aurais dû le comprendre à la façon dont maman, ce matin-là, posa sa main sur son ventre. Personne ne caresse ainsi un ventre inhabité. Il allait falloir céder la couronne. Cohabitation. Je ne m’y attendais vraiment pas. »

D. P.

Ndosi, mot de la langue des Pygmées Aka, peuple nomade d’Afrique centrale, vivant principalement dans le sud de la République centrafricaine et le nord de la République démocratique du Congo. Il désigne l’enfant dernier-né, le préféré de sa mère, qui va perdre ce statut car un autre enfant va naître.

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant »  Il désigne la relation entre les deux grand-mères ou les deux grand-pères.

Écrivez à

 

Le mot du mois

« La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs. »

René Descartes, Discours de la méthode, La Haye, 1637.

Entretien avec Ikeido Jun, auteur de La fusée de shitamachi

 

L'intégralité de l'entretien qui suit a été reproduit avec l'accord gracieux de Zoom Japon (www.zoomjapon.info)

 

Tout d'abord, quel sentiment cela vous procure-t-il d'être traduit dans une autre langue, et notamment le français ?

Ikeido Jun :  Jusqu’à présent, aucun de mes livres n’avait jamais été traduit en langue étrangère. Je suis donc ravi de pouvoir être lu ailleurs dans le monde !

 

La Fusée de Shitamachi est une fiction, mais il y a une forte dose de réalité dedans. Avez-vous fait un travail de recherche au préalable ? 

I. J. :  Non, je n’ai pas fait d’enquête. Au départ, je voulais parler de plusieurs PME qui veulent lancer une grande fusée. Je suis allé voir un chef de PME spécialisé dans la fabrication de pièces pour l’aérospatiale et je lui ai parlé de mon projet. Il m’a dit que c’était complètement surréaliste! Ensuite, j’ai proposé l’exemple d’une PME qui fabrique des pièces détachées pour les fusées et détient un brevet, et comme l’idée pouvait tenir la route, je suis allé visiter quelques opérateurs de satellite et aussi le centre spatial de l’île de Tanegashima, au sud de l’archipel.

 

L’arrondissement d’Ôta, à Tôkyô, où se déroule l’histoire a t-il un rôle important ? 

I. J. :  Jadis, on disait que si l’on rassemblait toutes les PME de ce quartier, on serait en mesure de construire une fusée ! Cela m’a plu comme idée. Ôta est spécialisé depuis longtemps dans les technologies de pointe, de la même manière que la fabrication de produits moins sophistiqués, comme la production de sandales en paille par exemple, se concentre plutôt dans l’arrondissement de Kôtô. A présent, la plupart des usines d’Ôta ont été transférées à l’extérieur de l’arrondissement, mais cela reste quand même un quartier de référence.

 

En montrant l’orgueil d’une petite entreprise, avezvous cherché à transmettre un message d’encouragement aux PME ? 

I. J. :  Non, ce n’était pas mon intention. A la base, je voulais juste divertir le lecteur sans penser à un message en particulier. Mais il est vrai que les PME au Japon sont dans une situation difficile et donc beaucoup de gens ont pensé que La Fusée de Shitamachi était un roman “engagé”. D’ailleurs, on me demande souvent de participer à des séminaires sur les PME. Mais franchement, je n’y connais rien et donc je refuse. L’histoire tient debout, mais si un spécialiste se penche dessus, il va découvrir pleins de choses qui n’ont rien de réaliste, c’est sûr! 

 

C’est aussi un roman où l’on retrouve l’atmosphère de l’ère Shôwa. En êtes-vous nostalgique ?  

I. J. :  En effet, l’histoire décrit une entreprise typique de cette époque. Je préfère l’ambiance rétro de ces années, plutôt que la période actuelle où les sociétés fondent leur mode de fonctionnement  uniquement sur le résultat.   

 

Tirez-vous l’inspiration d’un personnage comme Tsukuda Kôhei d’une rencontre ?

I. J. : Non, des types comme lui, cela n’existe que dans les mangas ! Le seul personnage de La Fusée de Shitamachi qui a été inspiré par mon entourage, c’est l’avocate Kamiya Ryôko. L’avocat Samejima Masahiro est un vieil ami et fait partie des cinq avocats les plus cotés en matière de droit sur la propriété intellectuelle. Je lui ai demandé conseil à propos des brevets d’invention. Ces conseils ont été tellement précieux et précis qu’on me demande désormais de participer à des débats sur les brevets ! (rires)

 

La psychologie des salarymen est très bien décrite dans votre roman, cela vous vient-il d’une expérience personnelle ?

I. J. : Tout à fait, j’ai été employé de banque pendant 7 ans, qui m’ont paru passer aussi lentement que 30 années!  Je suis donc doué pour décrire l’esprit tordu des salarymen ! Je m’occupais des prêts pour environ 500 petites et moyennes entreprises, c’était à la Tôkyô Mitsubishi Bank avant qu’elle ne fusionne avec d’autres groupes bancaires.

 

Vous avez été viré ?

I. J. :  Non ! (rires)  J’ai démissionné. Mes collègues, avec qui je bois toujours de temps à autre, m’ont dit à l’époque que j’étais un crétin. Mais maintenant ils me disent : “Quelle chance tu as !”

 

Les banques sont souvent pointées du doigt dans votre roman…

I. J. : Personne au Japon ne possède un point de vue favorable sur les banques ! Je pense que celui que je développe dans La Fusée de Shitamachi est simplement juste.  

 

Au Japon, vous êtes déjà très connu ?

I. J. : Tout dépend sur quelle échelle on se base. J’ai reçu des prix littéraires au Japon pour des romans policiers, mais tous les Japonais ne me connaissent pas pour autant. Je peux dire que les salarymen d’une trentaine d’années, dont 30 à 40 % de femmes, sont mes lecteurs. Je suis très content d’avoir un lectorat féminin si important car jusqu’à maintenant, le roman d’entreprise s’adressait presque exclusivement aux hommes.

 

Comment expliquez-vous que votre roman intéresse aussi les femmes ?

I. J. : Parce que mes personnages féminins ne sont pas des victimes !  En fait, dans les autres romans d’entreprise, les femmes se déshabillent et jouent la séduction pour obtenir un poste. Ceci est sensé attirer les lecteurs masculins. Comme je voulais être lu aussi par des femmes, j’ai réécrit plusieurs fois les parties les concernant, en étudiant leur attitude et leur façon de s’exprimer, et en le faisant lire à des amies pour avoir leur avis.

 

L’ex-femme de Tsukuda Kôhei tient un rôle important dans l’histoire…

I. J. : Oui, mais uniquement du point de vue du travail. La vie privée des personnages n’est pas abordée en profondeur. J’aurais pu dévier sur leur vie de couple, faire revenir Saya au foyer conjugal, mais c’était hors-sujet pour moi. Encore une fois, il s’agit d’un roman d’entreprise.  

 

Le travail manuel est évoqué comme une fierté, et une rareté par les temps qui courent. Pensez-vous qu’il manque au Japon ?

I. J. : Si le travail manuel est utile, il restera. Avant, on pouvait redresser la tôle d’une voiture cabossée, maintenant il faut changer toute la pièce. Il n’y a plus d’ouvrier spécialisé, cela coûte trop cher. Mais parallèlement, il y a de plus en plus de grandes sociétés qui veulent préserver la main-d’œuvre spécialisée et envoient des stagiaires dans les PME qui disposent de techniciens très qualifiés.

 

La Fusée de Shitamachi se termine sur une touche positive. Cela a-t-il une signification particulière ?

I. J. : Non, pas du tout. J’ai pensé que pour 1 700 yens [le prix du roman au Japon], la moindre des choses était de donner de l’espoir. Les salarymen sont assez stressés comme ça, ce n’est pas la peine d’en rajouter !

 

Vous avez écrit ce roman antérieurement à la triple catastrophe du 11 mars 2011 ? 

I. J. : En effet. J’ai commencé à écrire cette histoire il y  a 3 ans, sous forme d’une chronique dans l’hebdomadaire Shûkan Post. On m’a dit que le livre avait apporté de l’espoir aux régions sinistrées et j’en suis très heureux. Un roman a une vie longue, il suit son époque. Mais si on me demande de réécrire quelque chose avec cette intention, je serai très embarassé !

 

L’accident nucléaire de Fukushima Dai-ichi pourrait-il vous inspirer une histoire en particulier ? 

I. J. : On m’a suggéré d’écrire un roman qui se déroulerait au sein de l’entreprise Tepco [gestionnaire de la centrale de Fukushima], mais franchement ça ne me dit rien. Je ne peux pas encore estimer cette catastrophe, je ne suis pas non plus allé sur place. Mais j’étais à Tôkyô ce jour-là, et comme des milliers de gens, j’ai suivi en direct cette tragédie. Cette expérience personnelle va forcément se refléter dans mon travail.            

Propos recueillis par Alissa Descotes-Toyosaki avec Odaira Namihei