Oliver Sacks, « neurologue romantique »

Professeur à l’université Columbia de New York et longtemps médecin dans plusieurs hôpitaux de la ville, le docteur Oliver Sacks est le neurologue le plus connu du monde. On ne lui doit pourtant aucune découverte fondamentale et, de l’avis général, sa contribution à la recherche dans le domaine des neurosciences est très modeste, voire négligeable. Si ses patients l’aiment et l’admirent pour ses grandes qualités d’écoute et d’empathie, on ne peut pas non plus mettre à son crédit des succès thérapeutiques particulièrement remarquables. Les raisons qui expliquent sa notoriété sont essentiellement le caractère étrange et fascinant des sujets dont il traite, l’exceptionnelle qualité littéraire de ses livres et sa personnalité singulière et attachante. Oliver Sacks sait parler des maladies du cerveau et de ceux qui en sont atteints mieux que quiconque, en racontant avec talent et sensibilité des histoires de cas, et en exploitant avec légèreté et sans ostentation sa vaste culture scientifique, historique et littéraire. Il le fait dans une langue élégante et ce style naturel et de conversation qu’il est si difficile d’écrire, en se mettant lui-même en scène avec beaucoup d’art.

Devenir un écrivain comme Freud ou Darwin

Dans la préface de L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau, le quatrième des douze livres qu’il a publiés et celui pour lequel il demeure le plus connu (Peter Brook en a tiré un spectacle théâtral et le musicien Michael Nyman un opéra), Oliver Sacks expliquait son intention de renouer avec la riche tradition des récits cliniques qui s’est épanouie au XIXe siècle, pour disparaître avec le développement d’une science neurologique plus impersonnelle. Il se revendiquait à cet égard du neurologue et psychologue russe Alexandre Luria, qu’il considère comme un de ses maîtres et avec lequel il a été en correspondance. « La capacité de décrire », écrivait Luria, « si répandue parmi les grands neurologues et psychiatres du XIXe siècle, a presque complètement disparu. Il faut la faire revivre ». Luria s’y est lui-même employé dans ses œuvres tardives, deux récits de la vie, respectivement, d’un homme qui avait subi une grave lésion au cerveau et d’un autre équipé d’une mémoire monstrueusement puissante qui en faisait presque l’équivalent dans la réalité du héros du conte de Borges Funès ou la mémoire, incapable d’oublier quoi que ce soit.

Luria avait trouvé un modèle et une source d’inspiration dans les histoires de cas de Sigmund Freud, dont il étendit l’approche biographique et littéraire aux maladies de nature organique liées à un dysfonctionnement du cerveau, en contradiction avec l’opinion du père de la psychanalyse, qui estimait la faisabilité et l’intérêt de cette méthode limités aux troubles purement psychiques. Il caractérisait cette façon d’aborder les maladies du système nerveux comme relevant de la « science romantique ». Dans le même esprit, pour qualifier son propre travail, Oliver Sacks recourt parfois à l’expression de « neurologie romantique ». De telles formules ne doivent pas tromper. Luria n’entendait pas quitter le territoire de la médecine scientifique. Dans son esprit, il s’agissait de corriger une vision trop strictement mécanique et réductionniste de la maladie par l’appréhension globale de sa réalité, en concentrant l’attention sur ses effets sur le patient et en décrivant ses manifestations avec des moyens littéraires. Oliver Sacks a hérité de cette ambition, dont la poursuite lui a permis de réaliser son rêve de jeunesse, tel qu’il l’exposait au poète californien Thom Gunn à l’âge de 27 ans, peu après son arrivée aux États-Unis : « Devenir un écrivain comme Freud ou Darwin, quelqu’un qui écrit dans une langue de qualité littéraire, mais avec une précision scientifique. »

Un film avec Robert de Niro et Robin Williams

Tous les ouvrages d’Oliver Sacks témoignent de ses extraordinaires capacités sur ce plan. Un de leurs traits communs est qu’une partie des textes qui les composent ont souvent préalablement été publiés dans The New Yorker ou The New York Review of Books, deux revues dont Sacks est un contributeur attitré. Mais tous ne sont pas organisés autour d’une collection de récits cliniques. Migraine, par exemple, son premier livre, si brillant et original qu’il soit par son contenu, restait encore basé sur le modèle classique des traités médicaux, qui sépare clairement l’exposé théorique des exemples qui viennent l’illustrer. C’est avec le suivant, L’Éveil, que s’est véritablement affirmée la manière si reconnaissable d’Oliver Sacks, qui distingue au premier coup d’œil ses livres des ouvrages de neurologie ou de pathologie du cerveau rédigés par des chercheurs comme Gerard Edelman, Erik Kandel ou Joseph Le Doux aux États-Unis, Jean-Pierre Changeux, Jean-Didier Vincent ou Michel Imbert en France. L’Éveil raconte l’histoire de la tentative, ultimement manquée, de traiter à l’aide de L-Dopa, le précurseur de la dopamine (un des neurotransmetteurs de l’organisme), des malades plongés depuis plusieurs décennies dans un état de stupeur – séquelle d’une encéphalite léthargique dont une épidémie s’était déclarée à New York au début du XXème siècle. Il a été adapté à la scène par Harold Pinter et à l’écran dans un film avec Robert de Niro dans le rôle d’un malade et Robin Williams dans celui d’Oliver Sacks.

Comme L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Un anthropologue sur Mars, Musicophilia, consacré aux aspects neurologiques de la musique, L’Œil de l’esprit, qui porte sur les troubles de la vision, et le récent Hallucinations, sont construits autour d’une suite de récits cliniques. Mais Des yeux pour entendre : voyage au pays des sourds et L’Île en noir et blanc mettent en œuvre une démarche différente, quasiment ethnographique. Sacks y présente en effet, non des patients individuels, mais des groupes de personnes souffrant de la même affection, en faisant une large place aux aspects culturels de leur condition. Dans le premier de ces deux ouvrages, il montre ainsi le rôle que joue le langage par signes auquel recourent les sourds pour communiquer entre eux dans la formation de leur sentiment qu’ils forment une communauté à part, dotée d’une identité propre. Sur une jambe, récit d’un accident dont Sacks a été victime et de ses répercussions neurologiques (sa jambe blessée a cessé d’exister pour lui durant plusieurs mois) ne met par ailleurs en scène que l’auteur lui-même. Oncle Tungstène, qui décrit sa passion amoureuse pour la chimie, a un caractère purement autobiographique. Et Oaxaca Journal est un journal de voyage au Mexique en compagnie d’une poignée de naturalistes amateurs qui partagent l’engouement de l’auteur pour l’étude des fougères.

Toutes les formes possibles d’hallucinations

Rédigé alors que Sacks approche des 80 ans (il est né à Londres en 1933), Hallucinations se présente comme une « histoire naturelle ou une anthologie des hallucinations ». S’appuyant sur le témoignage de ses patients ou de correspondants, sur la littérature médicale, des livres de souvenirs et des œuvres de fiction, Sacks passe en revue toutes les formes possibles d’hallucinations : hallucinations visuelles, auditives (y compris musicales), gustatives, olfactives, voire même tactiles ; hallucinations « hypnagogiques » (qui se produisent au moment de l’endormissement) ou « hypnopompiques » (qui se manifestent au réveil) ; hallucinations engendrées par la fièvre, des lésions cérébrales ou des troubles fonctionnels du cerveau, comme l’épilepsie ; par la démence, la maladie de Parkinson, des états de privation, l’intoxication alcoolique, l’usage de drogues psychotropes, etc. Apparentées aux rêves tout en se distinguant de ceux-ci, les hallucinations sont des perceptions se donnant pour réelles, mais éprouvées en l’absence de toute réalité. Bien plus communes qu’on le dit généralement, souligne Sacks, elles sont associées à un large éventail de maladies neurologiques et d’états mentaux perturbés. Leur évocation le conduit donc à revisiter un certain nombre de cas mentionnés dans ses livres précédents, qu’il examine ici sous un angle nouveau.

Traditionnellement, c’est plutôt aux déficits des fonctions nerveuses et mentales que s’intéresse la neurologie, ainsi que l’atteste le nombre important d’affections qu’elle étudie dont le nom commence par un « a » privatif : aphasie pour la perte de la maîtrise du langage, amnésie pour celle de la mémoire, anosmie pour la disparition de l’odorat, etc. Les hallucinations, fait remarquer Sacks, sont par contre un phénomène positif. Combinant la créativité et l’inventivité du rêve et la vivacité et la consistance de la perception d’objets extérieurs, elles possèdent un contenu qui n’a souvent aucun équivalent dans la réalité : « Des expériences nouvelles, inédites, sont la marque distinctive des hallucinations, parce qu’une fois affranchi des contraintes du réel, le cerveau peut engendrer n’importe quelle image, quelle odeur ou quel son figurant dans son répertoire, parfois combinés de manière impossible dans la réalité. »

Une autre caractéristique des hallucinations est la façon variée dont elles affectent au plan émotionnel ceux qui les éprouvent. Les voix qu’entendent les schizophrènes, qui les tourmentent, les persécutent ou leur ordonnent certains comportements (phénomène que Sacks ne fait que mentionner sans s’y appesantir, considérant qu’il mérite un traitement séparé), sont perçues comme sarcastiques, accusatrices ou comminatoires. Des images hallucinatoires peuvent susciter l’épouvante et des odeurs imaginaires s’avérer répugnantes et dérangeantes, comme celle qui poursuivait une malheureuse patiente, mélange d’odeurs « d’excrément, de vomi, de chair brûlée, d’œuf pourri […] de fumée, de produits chimiques, d’urine et de moules ». À l’opposé, les visions, musiques, sons et sensations associés aux crises d’épilepsie ou provoqués par des drogues psychotropes (à l’exception des fameux « mauvais voyages »), plongent souvent les personnes affectées dans un état de profonde euphorie ou de totale béatitude. Dans certains cas, enfin, les hallucinations ne suscitent chez ceux qui les éprouve, pleinement conscients de leur nature, qu’un étonnement agacé.

Des aveugles voient des formes et des couleurs

Des hallucinations se manifestent régulièrement chez des patients privés du sens concerné par un accident ou une maladie neurologique, après l’avoir possédé une partie de leur vie : des personnes devenues aveugles voient des formes et des couleurs (c’est le « syndrome de Charles Bonnet »), d’autres, frappées de surdité, entendent de la musique, certaines de celles qui ont perdu l’odorat sentent, parfois très fort, des odeurs. Les hallucinations peuvent prendre des formes bizarres, fantastiques et déroutantes : dessins géométriques dans le cas de celles qui sont liées à des accès de migraine, sensation de « membre fantôme » chez des amputés, expérience de sortie de son propre corps ou perception d’un « double » de soi-même, etc.

Pour illustrer son propos, Oliver Sacks puise à de nombreuses sources. Il exploite les histoires de patients qu’il a traités ou de personnes qui lui ont écrit (avec la réduction progressive de son activité de consultation, de plus en plus de cas mentionnés dans ses livres sont tirés de son abondance correspondance) ; la littérature neurologique et psychiatrique contemporaine (Henrik Ehrsson, Douwe Draaisma), mais aussi classique, notamment William James et son ouvrage Les Variétés de l’expérience religieuse ; et la littérature tout court : Edgar Poe et Guy de Maupassant pour l’expérience du doppelgänger, Thomas de Quincey et Aldous Huxley pour les effets des stupéfiants, Dickens et Shakespeare pour les fantômes (le fantôme du père d’Hamlet, les visions fantomatiques de Macbeth et de Lady Macbeth après le meurtre du roi Duncan), et même les mémoires du critique d’art Robert Hughes.

L’art, le folklore et la religion

Soulignant la place importante qu’occupent les hallucinations dans notre vie mentale et notre culture, Oliver Sacks s’interroge sur le rôle qu’elles ont joué dans la genèse de l’art, du folklore et de la religion : « Les hallucinations d’êtres lilliputiens (qui sont loin d’être rares) ont-elles donné naissance aux elfes, lutins, farfadets et fées de notre folklore ? Les terrifiantes hallucinations liées aux cauchemars – l’impression d’être chevauché et suffoqué par une présence maligne – jouent-elles un rôle dans la production de nos concepts de démons, de sorcières et de créatures malveillantes venues d’ailleurs ? Les crises d’épilepsie comme celles auxquelles Dostoïevski était sujet, ont-elles contribué à engendrer notre sens du divin ? L’immatérialité des hallucinations encourage-t-elle la croyance aux fantômes et aux esprits ? Pourquoi toutes les cultures qui nous sont familières ont-elles […] tout d’abord usé des drogues à des fins sacramentelles ? ».

Un des passages les plus intéressants et remarqués du livre est celui dans lequel Oliver Sacks évoque en détail l’utilisation qu’il a lui-même faite de drogues de toutes sortes : LSD, haschich, graines de liseron, mescaline, morphine, amphétamines. Ceci en raison de la vivacité des descriptions auxquelles ce récit donne lieu, mais aussi parce celui-ci vient combler une lacune dans ce que nous savions de la vie de l’intéressé, entre son enfance telle qu’il la narre dans Oncle Tungstène et ses débuts dans la carrière médicale. Au début des années 1960, Sacks, déjà diplômé en médecine, quittait l’Angleterre pour mener une vie itinérante et bohème. Au Canada, tout d’abord, qu’il traversa en auto-stop et où il exerça brièvement le métier de pompier, puis aux États-Unis. En Californie, il participa à des championnats d’haltérophilie et, féru de moto, fréquenta les Hells Angels. Durant la période au cours de laquelle il était interne en neurologie à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), le weekend, il expérimentait avec zèle un vaste éventail de drogues, une pratique qu’il poursuivit un certain temps de retour à Londres. C’est d’ailleurs à Londres que s’est déroulé un des plus frappants épisodes qu’il raconte dans Hallucinations : après s’être injecté le contenu d’une ampoule de morphine, plusieurs heures durant il a eu une vision hallucinatoire « aérienne », saisissante de précision et de netteté, de la bataille d’Azincourt, dont il venait de lire la relation dans les chroniques de Froissart. Oliver Sacks a aussi généreusement usé des amphétamines, une habitude qu’il a définitivement abandonnée une fois qu’il s’est mis à écrire. Aujourd’hui, il affirme que l’usage des drogues l’a aidé à pénétrer la vie mentale de ses patients. Mais il ne s’en fait nullement le prosélyte et est loin d’en recommander la consommation.

« Le cas du Docteur Sacks »

Ce n’est pas la première fois que Sacks est lui-même protagoniste d’un de ses livres. Seul héros de Sur une jambe, il est aussi très présent dans L’Œil et l’esprit. Dans cet ouvrage, qui est son avant-dernier, il évoque en effet, d’une part la manière dont le traitement par radiations d’un mélanome oculaire de l’œil droit qu’on avait diagnostiqué chez lui l’a privé de la vision stéréoscopique, c’est-à-dire en relief ; d’autre part la « prosopagnosie » dont il souffre : une extrême difficulté à reconnaître les visages, dont son entourage l’aide à réduire l’impact fâcheux sur sa vie sociale. Il ne s’agit pas du seul trouble qu’Oliver Sacks partage avec ses malades. Toute sa vie, il a eu des migraines, le sujet de son premier livre. Son incoercible tendance à se perdre et à égarer des objets et des manuscrits est notoire, et sa timidité et ses manières de savant distrait ont conduit certains à se demander s’il ne souffrait pas un peu de la maladie d’Asperger, une forme légère d’autisme. « [Les gens disent] que je suis un “tourettien” honoraire parce que j’ai tendance à bouger par saccades », fait-il remarquer en plaisantant à moitié (le syndrome de Gilles de la Tourette est caractérisé par la production de tics et, parfois, une tendance compulsive à prononcer des obscénités). « Je suis aussi un “Asperger” honoraire. Et je suis un bipolaire honoraire. Je crois que nous avons tous un peu de tout. »

Oliver Sacks n’écrirait bien sûr pas ce qu’il écrit s’il n’était pas la personne qu’il est. Grâce à son autobiographie, aux aperçus de sa vie et de son caractère dispersés dans ses autres livres, aux abondants entretiens écrits et en vidéo qu’il a accordés et à plusieurs portraits de lui parus dans la presse anglo-saxonne (dont deux très longs et fouillés dans le magazine technologique Wired et le New York Magazine), on en sait aujourd’hui beaucoup sur « le cas du Docteur Sacks », pour reprendre la jolie formule « à la Conan Doyle » employée par Olivier Postel-Vinay il y a quelques années en guise de titre d’un article consacré au neurologue.

Né est dans une famille de médecins juifs londoniens, Oliver Sacks a grandi au milieu d’une tribu de scientifiques. Praticien généraliste, son père, qu’il accompagnait souvent dans ses visites, a exercé jusqu’à l’âge avancé de 95 ans. Sa mère était le seizième enfant d’une série de dix-huit, dont sept devinrent scientifiques. Chirurgienne et obstétricienne, elle a initié son fils à la pratique de la dissection de cadavres lorsqu’il n’avait que 14 ans, sur le corps d’une jeune fille du même âge. Élevé dans un environnement intellectuellement stimulant mais peu chaleureux et d’une grande sécheresse émotionnelle, Sacks a passé une partie de son enfance dans un internat sinistre où il avait été envoyé au moment du Blitz, durant la seconde guerre mondiale. Il dut y subir les humiliations et les brutalités qu’infligeait aux élèves un professeur sadique et cruel – un de ses frères, en compagnie duquel il s’y trouvait, en resta marqué d’une manière qui semble avoir contribué à lui faire perdre la raison. Dans Oncle Tungstène, à la fois un merveilleux recueil de souvenirs et un des plus beaux livres jamais écrits sur la chimie avec Le Système périodique de Primo Levi, Sacks rapporte comment l’étude passionnée de cette discipline, que lui avait fait découvrir un de ses oncles, directeur d’une fabrique d’ampoules électriques, l’a sauvé de la détresse psychologique. Il décrit les sentiments violemment affectifs qu’il éprouvait (et éprouve toujours) pour les éléments chimiques. Ceux qui portent des noms exotiques (le niobium, le gallium, le tantale) ou possèdent des propriétés surprenantes, mais aussi tous les autres. « Quel est votre élément favori ? » lui demandait un journaliste. « C’est comme demander à un parent quel est son enfant favori » répondit-il significativement. « Je les aime tous, de différentes façons ». Oliver Sacks porte volontiers des t-shirts sur lesquels est imprimé le tableau des éléments de Mendeleïev, dont il transporte en permanence un exemplaire sur lui, non pour pouvoir le consulter en cas de besoin (il connaît la classification périodique par cœur « à l’envers et à l’endroit »), mais parce que cela lui donne un peu le sentiment « d’avoir l’univers dans sa poche ».

Les éléments chimiques ne sont pas les seuls objets de sa passion et de son immense curiosité. À côté des fougères, Sacks s’intéresse aussi aux harengs, auxquels il a consacré un étonnant article dans le New Yorker, ainsi qu’aux céphalopodes : les calmars, les pieuvres, les nautiles et les seiches. Cette dilection peu répandue a entraîné à une occasion des conséquences catastrophiques. Adolescent, il avait rassemblé une collection de seiches dans un récipient hermétiquement fermé. L’explosion de la boîte, sous l’effet de la fermentation, projeta des fragments putréfiés de mollusques sur les murs de la pièce où elle était entreposée, avec pour effet de répandre dans toute la maison une puanteur infecte qui ne disparut qu’au bout de plusieurs mois.

Vocation de célibataire

On sait que Sacks, grand amateur de natation comme son père, qui était un champion de cette discipline, nage deux heures par jour lorsqu’il en a la possibilité, qu’il affectionne la marche et le vélo et que l’inspiration lui vient souvent en pratiquant ces exercices, plus particulièrement le premier. Sur une jambe a ainsi été mentalement rédigé presque entièrement dans l’eau. Il est aussi connu qu’il mange pratiquement tous les jours la même chose : des céréales et des bananes au déjeuner, du poisson en conserve et du riz au déjeuner et au dîner, repas qu’il prend debout en quelques minutes. Un autre trait de sa vie devenu légendaire est qu’il voit le même psychanalyste deux fois par semaine depuis 46 ans.

Ouvert à la limite de l’exhibitionnisme lorsqu’il s’agit de son caractère, de ses habitudes et de ses maladies, Oliver Sacks reste très réservé, voire secret, au sujet de sa vie sentimentale. Jamais marié, sans enfant, avouant avoir été vraiment amoureux à quatre ou cinq reprises dans son existence, il aime à souligner sa vocation de célibataire, se présente ostensiblement sous l’étiquette d’un « singleton » et vit officiellement seul depuis plusieurs dizaines d’années. Un lien très fort l’unit toutefois à Kate Edgar, son assistante et éditrice de longue date. Il est de manière générale un homme très entouré, qui possède d’innombrables amis. Durant son enfance solitaire, il n’en avait que deux, dont le futur homme de théâtre anglais Jonathan Miller. Au fil des années, il s’est lié à de nombreuses autres personnes, fréquemment des artistes ou des scientifiques : le poète W. H. Auden, le physicien Freeman Dyson (« Oliver Sacks a le don de se faire des amis » dit de lui ce dernier), le paléontologue Stephen Jay Gould, le biologiste Francis Crick, codécouvreur de la structure de l’ADN, avec lequel il a eu d’abondants échanges d’idées. Souvent, ces amitiés ont eu pour point de départ les livres que les uns et les autres écrivaient et se sont poursuivies par correspondance.

Une approche phénoménologique

Oliver Sacks occupe une place singulière dans le monde de la neurologie. Principalement lu par le grand public cultivé, il ne l’est guère par ses collègues, qui portent parfois sur lui un jugement très dur. « [Il est] bien meilleur écrivain que clinicien » décrétait le psychiatre Arthur K. Shapiro, l’un des grands spécialistes de la maladie de Gilles de la Tourette. Les réserves de la communauté neurologique à l’égard d’Oliver Sacks s’expliquent certainement en partie par la jalousie que suscite le succès de ses livres. Elles reflètent toutefois aussi le fait qu’à l’évidence, Sacks n’est pas un chercheur de premier plan. On lui a même reproché son manque de rigueur. Dans le cas du traitement par la L-Dopa des malades léthargiques raconté dans L’Éveil, par exemple, enthousiasmé par les spectaculaires premiers résultats obtenus, il s’est dispensé de recourir à la procédure d’étude en « double aveugle » classiquement utilisée pour valider l’efficacité des nouveaux médicaments, qui implique l’administration d’un placebo (une substance sans effet) à la moitié des patients, à l’insu de ceux-ci et sans que le personnel soignant sache lesquels d’entre eux sont concernés.

De manière générale, l’approche des maladies neurologiques mise en œuvre par Oliver Sacks demeure phénoménologique. Fondamentalement, ce qui l’intéresse est de décrire les symptômes que présentent ses patients, de comprendre comment ceux-ci vivent leur maladie et la signification que les troubles dont ils sont affligés revêt pour eux, et de mettre en lumière les étonnantes stratégies de compensation inventées par leur cerveau pour minimiser leurs conséquences. Oliver Sacks connaît admirablement les œuvres des grands neurologues, psychiatres et psychologues du passé comme Sherrington, Broca, Charcot, William James et bien d’autres, à qui il emprunte souvent des concepts, des exemples et des idées. Et il s’appuie sur les travaux de certains de ses collègues contemporains : Gerald Edelman, dont il apprécie la théorie du « darwinisme neuronal », qui postule que le cerveau se construit à l’aide d’un processus de sélection de groupes de neurones par un mécanisme de renforcement de connexions au départ alétoires sous l’effet des contraintes de l’environnement ; Antonio Damasio, qui a réhabilité les émotions et mis en évidence leur rôle dans le fonctionnement du cerveau et du psychisme, y compris l’exercice de la rationalité ; Daniel Levitin, qui s’est comme lui penché sur les liens de la neurologie et de la musique, etc. La conception qu’il a du cerveau est en accord avec les résultats des recherches les plus récentes : il le voit comme un tout dynamique et plastique en évolution permanente, où les principales fonctions (la mémoire, le langage) sont à la fois localisées dans certaines aires précises et distribuées dans de vastes territoires. Dans l’ensemble, Oliver Sacks est toutefois peu enclin à théoriser au sujet du fonctionnement cérébral. À quelques exceptions près, il ne s’aventure guère sur le terrain des hypothèses explicatives, ne suggère pas des mécanismes inédits et ne propose jamais de théorie générale du cerveau.

Compassion ostensible

Pour cette raison, il a injustement été accusé de produire des livres superficiels et au contenu anecdotique, essentiellement prisés, a-t-on dit, en raison du frisson d’émerveillement ou d’effroi qu’engendre leur lecture. L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau « a le pouvoir de fascination morbide et la capacité de nous apitoyer des textes macabres de pathologie médicale, avec l’avantage qu’il est facile à lire » écrivait ainsi le philosophe Colin McGinn dans un compte rendu sévère de l’ouvrage, jugé par Sacks si cruel qu’il le qualifia d’opération de « vivisection ». Quelques années plus tard, Sacks, qui avait oublié le nom de son critique, lui écrivit pour le féliciter au sujet d’un de ses livres, qui l’avait beaucoup impressionné. Les deux hommes firent connaissance et devinrent amis. Vingt-trois ans après son premier article, dans sa recension de Musicophilia, McGinn, mieux au fait des intentions de Sacks et plus indulgent à son égard, tout en continuant à regretter son manque d’intérêt pour la recherche explicative, vantait avec chaleur la beauté de son style, mais aussi la façon dont ses écrits nous aident à appréhender « notre grande complexité psychologique et la fragilité de l’esprit humain », ainsi que le message éthique tacite de tolérance et de compréhension qu’ils contiennent : « L’aphasique ou le patient atteint de la maladie de la Tourette, l’amnésique ou le catatonique sont encore des foyers de conscience, capables de sentiments et de pensées. »

La compassion ostensible dont Oliver Sacks témoigne envers ses patients ne l’a pas empêché de se faire attaquer sur le terrain éthique. Dans un article de l’hebdomadaire The Nation, le journaliste Alexander Cockburn l’a accusé d’opérer dans le même registre que « les tabloïds de supermarché » en se livrant à une « exposition de monstres » (« freak show »). En une formule polémique souvent citée, le sociologue et militant des droits des handicapés anglais Tom Shakespeare a présenté Oliver Sacks comme « l’homme qui prenait ses patients pour une carrière littéraire ». Dans un long essai sur les implications éthiques du travail d’Oliver Sacks, Thomas Couser a fait justice de telles accusations. À y regarder de près, soutient-il de façon convaincante au terme d’une analyse détaillée et subtile, en dépit de similarités superficielles, le rapprochement de ce que fait Oliver Sacks et des « freak shows » apparaît inapproprié. L’objectif poursuivi n’est clairement pas de produire un spectacle de divertissement, mais de montrer comment fonctionne l’esprit humain. Les patients de Sacks sont conscients et consentants. Lorsqu’ils le demandent, ils apparaissent sous un pseudonyme. Jamais ils ne sont mentionnés ou dépeints dans des termes qui pourrait les humilier ou leur faire honte, etc. Si certains programmes télévisés auxquels Sacks a participé en compagnie de ses patients sont vulnérables à la critique de ce point de vue, « son œuvre écrite [….] considérée dans son ensemble, satisfait les critères éthiques minimaux ».

Marier la science et la littérature

Publié à des millions d’exemplaires et traduit dans le monde entier, très présent sur les pages des journaux et des magazines, à la télévision et sur internet, Oliver Sacks bénéficie d’une visibilité peu commune. Sa haute silhouette d’ours débonnaire et son visage barbu et bienveillant de rabbin sont universellement familiers. Mais il serait erroné d’imputer sa notoriété à une simple logique médiatique et de réduire son talent à celui de se faire connaître du monde entier. Doté d’un caractère et d’une personnalité qui semblent l’avoir protégé des conséquences néfastes habituelles de la renommée, Oliver Sacks possède des qualités intellectuelles et humaines qui expliquent et excusent sa célébrité. En ressuscitant avec brio une tradition négligée de littérature clinique, il a remis à l’ordre du jour une manière à la fois plus riche, plus accessible et moins désincarnée de parler de la maladie. Restauré dans sa dignité, le récit clinique assis sur des considérations historiques est aujourd’hui au cœur de nombreux ouvrages de réflexion sur la médecine, par exemple ceux de Sherwin Nuland et, dans le sillage de celui-ci, d’Atul Gawande ou de Siddhartha Mukherjee. Oliver Sacks a clairement exercé ici une forte influence, plus spécialement dans le domaine de la neurologie où il a servi de modèle à d’autres écrivains scientifiques comme Israel Rosenfield ou VS Ramachandran. Grâce à ses talents littéraires et son savoir-faire de conteur, il a de surcroît ouvert à un très large public un champ longtemps restreint aux seuls spécialistes, un peu comme Stephen Jay Gould et Richard Dawkins l’ont fait pour l'histoire naturelle et la théorie de l’évolution.

« Je ne suis pas un vrai poète comme Thom [Gunn] » a dit un jour Oliver Sacks, « mais il y a de la poésie en moi. Je ne suis pas un vrai scientifique comme Francis [Crick], mais il y a de la science en moi ». Avant tout, Sacks est cependant à l’évidence un écrivain. L’écriture est sa vocation profonde. Elle l’est depuis toujours, c’est elle qui lui a permis de s’épanouir et d’acquérir une certaine sérénité dans l’existence et un équilibre psychologique qu’il ne possédait pas au départ. Nous en profitons tous. En s’employant à évoquer avec ce mélange d’aisance, de précision, d’érudition, d’honnêteté et de finesse qui constitue la marque de fabrique de ses livres les cas de ses patients et le sien propre, Oliver Sacks a pour partie redécouvert, pour partie inventé, une façon extrêmement heureuse d’écrire sur la médecine et de marier la science et la littérature.

Michel André

« Mariage pour tous » et zigzags théologiques

L’Église s’est jointe à l’assaut contre le « mariage pour tous ». Mais curieusement, elle ne jette dans la bataille que des arguments d’ordre politique, biologique, psychologique, sociologique, anthropologique, pédagogique, généalogique et que sais-je encore ; la doctrine et la théologie, c’est-à-dire les armes dont elle a l’usage exclusif et légitime, sont laissées aux râteliers. Certains y voient une habileté – une forme de distanciation qui permet à l’Église d’éviter, comme dit <Libé< (1), les risques de « ringardisation » ? J’y vois plutôt pour ma part une nécessité historique : sur les questions au cœur du débat – les relations hommes/femmes, la sexualité, le mariage – la doctrine de l’Église a beaucoup fluctué au cours des siècles, et l’on pourrait trouver dans les textes canoniques de quoi défendre presque toutes les thèses en présence, y compris celles présentement combattues. La science, les mœurs et la religion cheminent toujours peu ou prou le long du même chemin, quoiqu’avec un décalage marqué ; et dans le cas présent, ce chemin est spectaculairement sinueux.

L’homosexualité, pour commencer par elle, ne fait pas l’objet d’un traitement très cohérent dans la Bible. Yahveh est clairement homophobe, et ne saurait tolérer ce qu’Il appelle « une abomination » (2). Mais en même temps les amours tragiques de David et Jonathan sont décrits avec compassion et même admiration (« Une merveille plus belle que l’amour des femmes » (3)). Quant au fameux épisode de Sodome et Gomorrhe, il est au minimum ambigu : les « détonateurs » du courroux céleste, les deux étrangers que la population (femmes et enfants compris) a paru vouloir violer, ce sont deux anges, au sexe par définition incertain. (D’ailleurs le terme « sodomie » a longtemps été utilisé dans une perspective très large, pour désigner les pratiques sexuelles non fécondatrices, voire l’hérésie sous toutes ses formes.) Par la suite en revanche, de saint Paul jusqu’aux Pères de l’Église et aux premiers conciles, le « crime » homosexuel est dénoncé avec une stridence croissante et puni de châtiments de plus en plus infamants.

« Coitus impetuosus »

Depuis la Bible jusqu’à nos jours, tout ce qui touche à la sexualité reflète de semblables errances (4). La chair, dans les Écritures, est tour à tour réprouvée, pour les égarements qu’elle suscite, ou célébrée, comme dans le sensuel Cantique des Cantiques. Par la suite, la sévérité l’a emporté pendant un bon millénaire, le premier de notre ère, tout au long duquel a prévalu ce que le sociologue des religions Robert Bellah appelle le « rejet du monde » : le règne du spirituel au (très) grand détriment du corporel. Même la sexualité la moins exotique, c’est-à-dire la « réunion conjugale », était sévèrement encadrée, tant dans son but (rigoureusement reproductif) que dans ses formes et son rythme : il ne fallait pas y mettre trop d’enthousiasme (« immoderata libidinis voluptas »), encore moins se laisser aller jusqu’au « coitus impetuosus » ! Plus tard, après les ravages démographiques de la Guerre de Cent ans et de la grande peste, la sexualité conjugale a retrouvé quelques mérites, aussi bien chez saint Thomas d’Aquin que chez Calvin. Comme l’écrit Jacques Rossiaud (5), « la théologie étant en partie un produit de l’histoire… le centre de gravité de la moralité [sexuelle au Moyen Âge] se déplaça de la pureté à la reproduction, puis de celle-ci aux joies de la conjugalité ». Même confusion à propos de la masturbation masculine : elle est réprouvée, car on ne doit pas traiter avec négligence « la vie à l’état liquide » ; mais la pénitence varie du plus sévère (on imagine…) à l’anodin (quelques « Pater »). À noter que ce que l’on reproche dans la Bible à Onan, ce n’est pas d’avoir pratiqué le péché auquel il a donné son nom, mais d’avoir procédé à un refus de procréation. Quant à la masturbation féminine, elle est plus ou moins allègrement tolérée, ne serait-ce que comme un moindre mal. Le viol est aussi très fréquent dans la Bible, et rarement sanctionné. Idem pour la prostitution : tolérée dans la Bible (c’est vers la prostituée Tamar, dont il avait été le client, que Juda, son père, envoie Onan pour prolonger la lignée (6)), elle était presque encouragée au Moyen Âge (pour juguler l’adultère ou la fornication) – mais à condition de respecter les jours de pénitence ! Il n’y a guère que la zoophilie qui ait fait l’objet d’une condamnation constante depuis la Bible jusqu’à nos jours, et très sévère (le bûcher, et pour le pécheur et pour l’animal tentateur).

Et le mariage ? Lui aussi a fait l’objet de bien des fluctuations doctrinales. Pour l’incontournable saint Paul, il ne semble être d’abord qu’un moyen de canaliser les ardeurs corporelles dans une direction exclusive (« Mieux vaut se marier que brûler (7) »). Il faut dire que de son temps la monogamie n’était encore qu’une rareté, du moins dans les classes aisées – et elle le restera longtemps : Charlemagne avait au moins onze épouses, plus des maîtresses. Le mariage formalisé, avec son cortège de conséquences juridiques, financières, voire diplomatiques, est longtemps resté l’apanage des classes dominantes, tandis que la monogamie – dans le concubinage – restait celui des classes pauvres. L’Église semblait alors davantage se préoccuper de l’inceste, dont elle a longtemps donné une définition extrêmement large : jusqu’au septième degré de parenté ! Le mariage chrétien n’a été érigé en sacrement – en position numéro sept – qu’au concile de Latran en 1215, c’est-à-dire bien tard. Auparavant, l’on se contentait d’un rituel qui conférait un peu de solennité à l’union des âmes et des corps, pas forcément hétérosexuelle d’ailleurs : l’on bénissait aussi l’union masculine appelée « affrèrement », le « PACS médiéval » (http://www.slate.fr/lien/51585/mariage-gay-homosexuel-jesus-religion-tol%C3%A9rance).

Ce rapide survol devrait suffire à comprendre pourquoi l’Église ne souhaitait pas livrer bataille contre le « mariage pour tous » sur son propre terrain doctrinal, singulièrement mouvant. Ce n’était pas pour autant une raison de s’aventurer sur celui de la société.

Jean-Louis de Montesquiou

(1) « L’Église défile à messe basse », 11-1-13.

(2) Lév., XVIII, 22.

(3) Sam., XVIII, 1-4, II Sam, I, 26.

(4) Voir « Les religions, le sexe et nous », Aurélie Godefroy, Calmann-Lévy.

(5) « Sexualités au Moyen Âge », Jacques Rossiaud, JP. Gisserot.

(6) Gen., XXXVIII.

(7) Cor. VII, 9.

Le miracle de Lobo Antunes

« C’est mon livre préféré. L’écrire fut un miracle, comme si j’avais été guidé par une force extérieure. » Ainsi parle Antonio Lobo Antunes, le grand écrivain portugais, de son roman paru fin octobre, « N’est pas minuit qui veut ». Il a d’ailleurs choisi le moment de sa sortie, ayant terminé l’opus suivant dont la publication est prévue en 2014, pour annoncer qu’il cesse d’écrire. Cet avant-dernier roman raconte l’histoire d’une femme insatisfaite d’une cinquantaine d’années, la narratrice. Elle se réfugie, seule, le temps d’un week-end de trois jours, dans sa maison de vacances familiale, au bord d’une plage, pour se remémorer sa vie, avant de se suicider en se jetant d’une falaise, comme, naguère, son frère aîné. La mort, telle que la décrit Antonio Lobo Antunes, est « la découverte de l’insensibilité définitive, sans souffrance », explique la critique littéraire Maria Alzira Seixo dans la revue Jornal de Letras. L’héroïne « recherche les eaux mortelles » où s’engloutir, comme dans un retour aux origines, où elle pourra embrasser le frère perdu. Et l’auteur, de livre en livre, « renouvelle sans cesse son discours poétique, comme dans un conte ». 

Requiem pour Tom Wolfe

À l’extrême fin du siècle dernier (si vous acceptez, dans l’intérêt de cette conversation, que le nouveau siècle a succédé à l’ancien le 31 décembre 1999), deux écrivains américains, nés à un an et quelques centaines de kilomètres de distance – tous deux familiers des « unes » de Time Magazine, tous deux connus pour leur prose m’as-tu-vu, leur dévotion au « rêve » américain, leur détestation de l’élitisme de la côte Est et de l’ingratitude de la gauche soixante-huitarde –, ont rédigé des essais spéculatifs sur le regard que l’avenir porterait sur le présent.

Écrivant dans le New York Times, John Updike avait pris pour narrateur un professeur d’université spécialiste de l’histoire de l’an 2000, dont les étudiants « avaient peine à croire en de nombreux traits de l’époque », à commencer par la suprématie mondiale dont jouissaient alors les États-Unis. Dans la divagation d’Updike, les États-Unis avaient depuis longtemps été affaiblis par « l’habitude du Congrès de mettre en accusation les présidents élus » ainsi qu’une réticence collective à explorer et envahir. Pour Tom Wolfe, qui se livrait au même exercice dans les colonnes du magazine Tatler, la confiance en soi de l’Amérique n’était pas menacée par les folies propres au pays – le puritanisme ou l’isolationnisme – mais par des maladies importées du Vieux Continent.

Les États-Unis avaient beau être « la plus grande puissance sur Terre », un pays où « n’importe quel groupe ethnique ou racial » – n’importe lequel, même fait de récents réfugiés latinos – « pouvait prendre le pouvoir dans n’importe quelle grande ville », ils restaient, sur le plan « intellectuel et artistique », une « colonie obéissante de l’Europe ». Et l’importation, qui en avait résulté, de tout un langage de culpabilité – sur l’« impérialisme » entre autres choses – n’avait pas seulement gâché la fête ; elle y avait purement et simplement mis fin. L’influence européenne, à travers des hommes comme Foucault, Gropius, Picasso ou Pirandello, avait peu à peu dilué les qualités originelles non seulement de la philosophie, mais aussi de la culture américaines. (Des menaces à l’ordre social comme l’amour libre et le mouvement hippie, évoquées dans certains articles antérieurs de Wolfe, avaient ainsi quelque chose de pernicieusement français.)

Même Wolfe n’irait pas jusqu’à laisser entendre que l’on se souviendra de son nom dans mille ans, mais il n’a rien dit dans son texte rétro-spectif de l’état du roman. Pourquoi ? Parce qu’il avait réussi à l’arracher, par la force de la seule volonté, à l’univers néo-fabuliste de Borges et Kafka. En 1973 déjà, dans son essai intitulé « Le nouveau journalisme », Wolfe se plaignait que les personnages de la plupart des fictions américaines « n’ont aucun background, aucune histoire personnelle, ne sont identifiés ni par leur classe sociale, ni par leur groupe ethnique, ni même par leur nationalité, et jouent leur destin dans des lieux sans nom ».

Mais, en l’an 2000, « le formidable avenir » qu’il imaginait pour des romans épais et denses nourris de reportage était arrivé. Les livres de Wolfe, Le Bûcher des Vanités (1987) et Un homme, un vrai (1998) avaient l’un et l’autre réveillé et assouvi l’appétit des Américains pour le réalisme social, les chiffres de vente prouvant à eux seuls à cet antiélitiste déclaré qu’il avait réussi là où les foules néo-fabulistes avaient échoué (1). (La liste des auteurs accordant à ses yeux l’attention requise au « carnaval criard » de la vie en Amérique témoigne du penchant de Wolfe à écarter toutes les formes d’observation n’impliquant pas de prise de notes systématique.)

Il est remarquable que les noms cités élogieusement dans « Le nouveau journalisme » et d’autres textes en forme de harangues rédigés sur le mode du « je vous l’avais bien dit » aient tendance à être européens : Balzac, Dickens, Richardson, Gogol, Thackeray et, surtout, Zola. Mais le réalisme, tel que conçu en Angleterre au XVIIIe siècle et sanctuarisé en Angleterre, en France et en Russie au XIXe, n’a jamais été pour Wolfe un « polluant » européen, à la manière de la musique dodécaphonique, car ses praticiens déployaient leurs techniques à des fins régionalistes. (L’éternel costume blanc que porte Wolfe n’est pas une démonstration de dandysme, mais un hommage aux planteurs de Virginie, son État natal.) Le problème du Style international en architecture (2), même si Wolfe ne l’a jamais dit clairement dans son livre Il court, il court le Bauhaus, Essai sur la colonisation de l’architecture (3), c’était précisément son cosmopolitisme, son internationalisme. La manière réaliste, elle, se contentait de faire connaître un outil essentiel qui, une fois transplanté, permettrait de dégager les traits distinctifs de n’importe quel monde social – pas seulement Paris et Londres ou Moscou, mais aussi New York et Atlanta et, à présent, dans son dernier livre Back to Blood, Miami.

Dans les grandes lignes, ce nouveau roman traite des limites de ce que les États-Unis veulent assimiler et accepter. Dans une série d’épisodes qui ne tissent jamais tout à fait une intrigue, Wolfe dépeint une ville américaine dont le maire est un Cubain et le chef de la police un Noir. Ses héros ? Un flic cubain, Nestor Camacho, ne parlant pas l’espagnol, et un reporter « Wasp » bon teint, John Smith, qui répond « non » à son patron curieux de savoir si le structuralisme était « toujours une grosse affaire » pendant ses études d’anglais à Yale. Si l’on considère que le chef de la police, le maire et le flic sont censés démontrer le succès du « melting pot », et que le journaliste incarne l’espoir traditionaliste de voir les enfants de la haute bourgeoise continuer à croire en la vérité sans faire l’expérience de l’anxiété philosophique et à jouir de leur réussite sans mauvaise conscience, alors la menace extérieure est représentée par Serguei Korolyov, un oligarque russe qui reçoit le plus chaleureux accueil de la part du milieu également européanisé de l’art, ici présenté comme un monde sans talent où règne le pur foutage de gueule, conformément aux propos déjà tenus par Wolfe dans Le Mot peint en 1975.

Nestor, John, ainsi que Magdalena – la belle infirmière cubaine en quête d’un mari non cubain – et Ghislaine – la fille au teint clair d’un père haïtien et francophile – sont resitués à la fois en termes d’hérédité et en termes de milieu social ; on connaît leurs origines comme leur toile de fond – les deux seuls facteurs qui comptent, si l’on en croit ce mélange d’engagement anthropologique et de détachement photographique que l’on appelle le naturalisme littéraire.

Mais, même si Wolfe a visité les rues et les boîtes de striptease de Miami, le résultat est loin du naturalisme, et a fortiori du réalisme, qu’il épouse dans ses manifestes. Le détail ne parle pas ; il est peinturluré sur la page, à l’aide d’italiques (« tout tout tout ») et d’adjectifs : « Il salua la grande maison de la tête. Elle était d’une énorme envergure » ; « L’appartement de Serguei était plus grandiose que tout ce qu’elle avait pu imaginer » ; « Les femmes lui semblaient gigantesques ». Parfois, les italiques et les adjectifs joignent leurs forces à un autre fétiche de Wolfe, le point d’exclamation, pour un impact maximal : « Il était vraiment grand !… Mais ce type était si grand !… Ce type était vraiment grand ! »

Bien que Back to Blood soit explicite, gauche et criard, ses problèmes résident surtout dans sa conception même, dans la distinction que fait Wolfe entre le « roman réaliste » et « le roman psychologique, ce favori de longue date des intellectuels français », en conséquence de quoi il préfère expliquer ce que conduisent les protagonistes (« La Camaro était une voiture musclée, de l’époque où les voitures musclées étaient des voitures musclées ») plutôt que ce qu’ils ressentent (à moins de retenir des phrases comme « Mami éclata en sanglots, de gros sanglots chialeurs » ou « Il déversa ses malheurs en un torrent »). Wolfe a raison de dire qu’on n’abandonne pas le réalisme, comme l’électricité, « au prétexte qu’il a été utilisé ad nauseam depuis un siècle », mais sa forme très particulière de roman journalistique – qui partage les thèmes du réalisme sans l’ambition métaphysique, et les convictions du naturalisme sans la sobriété – est sujet à des hauts et des bas, selon qu’il a ou non quelque chose de pressant à dire.

Un roman mû par une connaissance intime de la politique et du maintien de l’ordre, de la psychiatrie et de l’addiction sexuelle, soucieux des apparences plutôt que des essences, de l’observation des symboles de statut social plutôt que de leur analyse, avait forcément peu à offrir à un lecteur de cette deuxième décennie du XXIe siècle, aussi bien mené soit-il. En 1996, Jonathan Franzen avait répondu à Wolfe, dans son propre manifeste (« Perchance to Dream »), que « la télévision avait tué le roman de reportage social ». Bien que la publication d’Un homme, un vrai ait montré que Franzen anticipait un peu, l’arrivée, à un an de distance, de son propre roman, Les Corrections (2001) et de la série télévisée The Wire (2002) prenait en tenailles le projet de Wolfe (4).

D’un côté, ce dernier était battu à son propre jeu de la révélation journalistique par The Wire. De l’autre, Franzen lui montrait que son réalisme de reportage n’était plus la seule option possible : le jeune romancier avait réalisé ses espoirs en un genre, le « réalisme tragique », qui, en aspirant au « mystère » plutôt qu’à l’exploration de surface, ne pouvait être surpassé par les médias visuels. Qui plus est, la victoire s’est produite en des termes que Wolfe respecte. Franzen, à son tour, honorait par sa présence les listes de bestsellers et, plus tard, la « une » de Time, tout comme les coffrets DVD de The Wire ont joui d’une stature équivalente, en occupant la place d’honneur sur un million d’étagères. Pendant ce temps, l’accueil réservé au troisième roman de Wolfe, Moi, Charlotte Simons (2004) incitait à penser que l’auteur ne comblait plus un vide sur le marché.

Depuis, un autre manifeste est arrivé, annonçant la fin du moment Franzen et de la vision d’une réalité « cohérente » et « compréhensible » offerte par « le passionnant livre de 400 pages » – et le début de quelque chose d’autre. « Depuis la nuit des temps, chaque mouvement artistique est une tentative de trouver le moyen d’introduire en fraude dans l’œuvre d’art ce qu’un artiste pense être la réalité », écrit David Shields dans son livre Reality Hunger (2010). Il cite Zola (« Chaque artiste véritable est plus ou moins un réaliste à ses propres yeux ») mais il parle au nom d’un mouvement – auquel appartiennent de jeunes poètes et écrivains comme Sarah Manguso, Sheila Heti, Teju Cole ou Ben Lerner – dont le réalisme lyrico-expressionniste, moitié essai, moitié mémoires, n’a rien de commun avec celui de Zola, au-delà d’un respect partagé pour l’homme en tant que témoin oculaire.

Ainsi donc, les écrivains américains continuent leur quête, cherchant les vieilles idées qui permettront d’inventer de nouvelles formules, s’identifiant à un rêve de progrès, proposant leurs procédés favoris comme la voie la plus juste, le centre de tout, et établissant leur propre méthode – dont il est peu probable, cette fois, qu’elle repose sur les chiffres de vente et les « unes » de Time – pour déterminer si des occasions ont été saisies ou gâchées.

 

Cet article est paru dans The New Statesman, le 25 octobre 2012. Il a été traduit par Jean-Pierre Langellier.

 

Autoportrait au kaléidoscope

Agassi, Chateaubriand, Jan Karski et vingt autres portraits centrés sur les visages. Mais aussi du kayak en Lettonie, des vampires mélancoliques et une définition du roman parfait. Le recueil de trente-deux textes qui a reçu cette année le prix Nike, récompense littéraire la plus prestigieuse en Pologne, est pour le moins disparate sur le fond. Sur la forme aussi, puisque l’inclassable Marek Bienczyk (dont on peut lire en français Terminal et Tworki) y mêle prose, poésie et critique œnologique. Cela n’a pas empêché le public de le plébisciter. Ni la critique, tel le site Onet, enchanté par « la folie de Bienczyk, qui a rassemblé tout ce qui comptait pour lui », réalisant selon la Gazeta Wyborcza un « excellent autoportrait littéraire et existentiel ». « Je n’avais pas de profil sur un réseau social », a pour sa part expliqué l’auteur lors de la remise du prix Nike. « Ce livre, c’est mon Facebook. »

Remise en ordre

Ngozi Okonjo-Iweala, 58 ans, est une femme politique peu commune. Actuelle ministre des Finances du Nigeria, cette ancienne directrice générale de la Banque mondiale poursuit un objectif majeur : remettre de l’ordre dans la gestion baroque de son pays, puissance pétrolière prodigue et notoirement corrompue. Elle commente son action dans ce livre en forme de bilan d’étape. La situation s’améliore : le budget tend vers l’équilibre, le gaspillage diminue, la dette est rééchelonnée. Mais, note The Economist, madame la Ministre, loin de « sonner le clairon de la victoire », admet que ses réformes prendront du temps. Tout en assurant que « la persévérance paiera ».

1913, année normale

« Cela signifie-t-il quelque chose que Hitler, Staline, Trotski et Tito se soient promenés dans le parc du château de Schönbrunn, à Vienne, pas ensemble il est vrai, mais la même année, à quelques mois ou quelques jours d’écart ? » s’interroge Mara Delius dans Die Welt, à propos de l’ouvrage que le journaliste et historien de l’art Florian Illies consacre à 1913. Cette année – qui n’est pas un des millésimes mythiques de l’histoire, comme 1492, 1789, ou bien entendu 1914 – voit l’ouverture du premier magasin Prada à Milan et le dépôt du brevet sur l’ecstasy ; l’été y est particulièrement frais, 16 degrés à Vienne, une pluie continuelle sur Munich, Berlin et Prague ; Prague que Kafka refuse malgré tout de quitter pour accompagner sa fiancée Felice Bauer à Sylt, tandis que Robert Musil esquisse ce qui deviendra le monumental Homme sans qualités, et qu’Adolf Hitler, après avoir gagné Munich en mai, y vit dans une chambre miteuse, de pain et de lait, peignant le jour de mauvaises aquarelles, dévorant la nuit une littérature pire encore…

Illies s’est plongé dans la presse, les correspondances, les journaux intimes de l’époque – essentiellement du monde germanophone – pour raconter cette année 1913 de l’intérieur, mois après mois, « en ressuscitant l’expérience qu’en eurent les protagonistes », rappelle Alexander Wallasch dans le Tageszeitung. Ainsi personne ou presque n’imagine-t-il, après plus de quatre décennies de paix, que quelques mois plus tard le continent serait à feu et à sang : « L’industrie et le monde de la finance, l’économie européenne dans son ensemble, tout cela était bien trop interdépendant pour qu’une guerre n’apparaisse pas comme une absurdité », remarque Claudius Seidl du Frankfurter Allgemeine Zeitung. Moyennant quoi « 1913 n’est absolument pas un livre de l’intranquillité et de l’angoisse apocalyptique ». Certes, ce qu’on appelle alors la « neurasthénie » fait des ravages, mais elle s’accompagne d’une effervescence artistique et intellectuelle sans précédent. Les grands esprits se rencontrent, parfois au sens littéral, comme en cette matinée de septembre où le poète Hugo von Hofmannsthal quitte son hôtel de Munich pour aller flâner dans l’Englischer Garten : il y croise Freud qui a rendez-vous là avec Rilke…

Cette façon de faire de l’histoire n’est pas du goût de tous les critiques allemands. Dans le Süddeutsche Zeitung, Gustav Seibt (lui-même historien) reconnaît la richesse de la documentation d’Illies, mais voit dans son livre « un long teaser avant tout ». Il prédit néanmoins un gros succès de librairie à cet ouvrage que tout le monde va vouloir offrir pour le Nouvel An du centenaire… En fait, il n’a pas fallu attendre tant. Depuis novembre, on s’arrache le livre outre-Rhin.

Conversation avec les géants

En 1966, le critique littéraire chilien Luis Harss publiait Los Nuestros, un recueil d’entretiens avec dix écrivains qui « ont fait l’histoire » littéraire hispanique de la seconde moitié du XXe siècle, rappelle Amelia Castilla dans El País. Certains étaient déjà consacrés : Asturias, Borges, Carpentier, Cortazar, Guimaraes Rosa – le seul lusophone – ou Onetti ; les autres, déjà féconds, attendaient la gloire : Fuentes, Vargas Llosa, ou García Marquez. Tous n’avaient qu’une patrie au cœur, leur langue. L’éditeur madrilène Alfaguara réédite ce livre prophétique, où Harss avait eu le flair de regrouper les principaux acteurs du « boom » latino-américain, le mouvement de renaissance littéraire des années 1960-1970. « La langue espagnole, écrit El País, était devenue archaïque. Ils se sont débarrassés des fleurs de la rhétorique et des lieux communs de la prose académique. » À l’occasion de cette réédition, El País a interrogé dix jeunes écrivains latino-américains. Verdict du Colombien Juan Gabriel Vasquez : « Cette extraordinaire génération a ouvert notre littérature à toutes les influences venues d’ailleurs, de Kipling à Stevenson, de Céline à Faulkner. » 

L’art de l’impossible

« Il était temps ! », s’exclame Beverley Bie Brahic dans The Guardian à propos de la traduction anglaise de L’Arrière-pays, d’Yves Bonnefoy. Cet enthousiasme anglo-saxon pour la poésie française fait toujours chaud aux cœurs que meurtrissent l’indifférence ou les sarcasmes réservés outre-Atlantique et outre-Manche à notre littérature contemporaine (1). Mais pourquoi donc avoir attendu quarante ans pour lire Bonnefoy en anglais ?

Certes, le prolixe Tourangeau, âgé de 90 ans, est un poète majeur ; et L’Arrière-pays, comme le proclame avec exaltation Nicole Zdeb dans The Quarterly Conversation, « constitue l’expression visible d’un engagement spirituel et intellectuel d’une beauté sans pareille ». Le problème, c’est la traduction poétique – « l’art de l’impossible », selon l’Américain Robert Frost, « un baiser à travers un voile », pour l’Israélien Haïm Bialik, une gageure, une sorte d’oxymore même. Car la poésie, c’est précisément ce qui est « lost in translation », ce qui se perd quand on le traduit, dit encore Robert Frost.

Et rendre l’écriture de Bonnefoy, grevée de symboles visuels et sonores, confine vraiment à l’impossible. Le poète a mis la barre à un niveau semble-t-il inatteignable : il place ses écrits sous le signe de « cet indéniable, insoluble paradoxe : que les mots sont simultanément son et sens… qu’ils ont le pouvoir de nous attraire dans les deux directions opposées ». Pire : cette conjonction du son et du sens est la clé même « du mystère poétique… de la résurrection de la présence du monde par-dessous le langage (2) ».

Malheur, donc, au traducteur : s’il peut facilement reproduire le son d’un mot, et tout aussi facilement son sens, en restituer simultanément les deux confine pour lui à l’impossible. Un exemple avec le titre même de cet ouvrage : « L’arrière-pays » se rend impeccablement en anglais par « hinterland » ; mais le son en est « trop germanique », selon Bonnefoy (il a voulu que l’on conserve, pour l’édition britannique, le titre français). Naturellement, le traducteur privilégie le sens – mais, poétiquement, cela ne le mène pas loin, dit Bonnefoy, car le sens « ne contribue pas davantage au mystère poétique que la théologie ne suscite la foi ».

Il s’est pourtant trouvé quelqu’un pour s’attaquer – avec succès, de l’avis général – à cette tâche prétendument impossible : Stephen Romer, poète lui aussi. Le courageux traducteur a bénéficié d’un secours de taille : celui de Bonnefoy lui-même, également grand traducteur des poètes anglais, Donne, Keats, Yeats, et surtout, Shakespeare (3), et de tous les écrivains contemporains celui qui a sans doute le plus écrit sur les arcanes de la traduction poétique (4). Mais le secours qu’apporte Bonnefoy, en confrère, n’est hélas pas d’ordre technique, ni vraiment secourable : le traducteur se voit conférer le droit et le devoir de s’asseoir aux côtés du poète et, dit Bonnefoy citant Paul Valéry, de « mettre ses pas sur les vestiges de ceux de l’auteur… de remonter à la phase où l’état de l’esprit est celui d’un orchestre dont les instruments s’éveillent ». Pas vraiment là de quoi rassurer celui qui se voit sommé de recréer, d’égaler le poème originel – même s’il dispose malgré tout d’un petit atout : « (sa) relative ignorance de l’autre langue (qui lui permet de se rapprocher) d’un niveau de conscience originelle, (de faire) entrevoir une aube ». Comment donc s’étonner, dans ces conditions, qu’il ait fallu attendre quarante ans pour trouver quelqu’un d’assez hardi ?

 

1| Voir par exemple Time Magazine, « La mort de la culture française », 21 novembre 2007.
2| Entretien dans The Guardian avec Michael March, 2 juin 2005.
3| Comment traduire Shakespeare ?, Mercure de France, 1998.
4| Notamment : Traduire la poésie, La Communauté des traducteurs, La traduction au sens large, etc.
 

Millet et Gallimard

Pourquoi aucun auteur de chez Gallimard n’a, semble-t-il, menacé de couper les ponts avec la maison lors de l’affaire Richard Millet ? L’historien américain Robert Zaretsky, spécialiste de la France, a posé la question avec une feinte naïveté dans les colonnes du Times Literary Supplement. Le pamphlet de quinze pages de Millet, Éloge littéraire d’Anders Breivik, avait créé en septembre dernier un scandale légitime. L’honorable membre du comité de lecture de Gallimard, lui-même romancier, voyait dans le tueur norvégien, un « écrivain par défaut ». Il admirait la « perfection formelle » de son acte, dans lequel il décelait une saine réaction face à l’actuelle décadence européenne : Breivik est « un enfant de la ruine familiale autant que de la fracture idéologico-raciale que l’immigration extra-européenne a introduite en Europe ». Le pamphlet ne se comprend que si l’on a lu celui qui le précède dans le même volume : Langue fantôme. Pour Millet, il n’y a plus de littérature digne de ce nom, et ce n’est pas un hasard : « Le rapport entre la littérature et l’immigration peut sembler sans fondement. Il est en réalité central et donne lieu à un vertige identitaire. » Publiée chez Gallimard, Annie Ernaux a dénoncé dans Le Monde un « pamphlet fasciste ». Plusieurs écrivains maison ont soutenu ce texte, et Millet a dû quitter le comité de lecture. Mais, constate Zaretsky, il continue son travail de lecteur et suit toujours ses auteurs. Qu’auraient fait dans une telle situation un Jean Ghéhenno ou un René Char, qui pendant la guerre avaient refusé de continuer à être publiés chez l’éditeur collaborationniste ?