Lupin, pas si gentleman

Juin 1899, casino de Monte-Carlo : d’élégants messieurs et des femmes arborant leurs bijoux se pressent autour de la roulette. Les mises tombent. Le croupier lance la bille lorsque, devant lui, à ce moment précis, un jeune homme aux habits sombres s’écroule sur le sol. Il devient bleu, en proie à de violentes convulsions, la bave coule de sa bouche. Passés les premiers instants de surprise, plusieurs personnes dans l’assistance lui viennent en aide, les autres s’approchent, intriguées. Mais le garçon continue de trembler : il est transporté chez le médecin, où il reprend peu à peu ses esprits. Dans l’intervalle, quelqu’un a profité de la distraction générale pour faire main basse sur les mises posées sur le tapis vert et a filé en douce.

L’épileptique présumé jouait la comédie, laissant son complice profiter de la situation. Le simulateur, la vingtaine à peine, n’en est qu’aux débuts de sa foudroyante carrière criminelle : en trois ans seulement, il comptabilise 156 coups à son actif. Cambrioleur expérimenté, inventeur de crochets à coffre-fort sophistiqués, extrêmement doué pour le déguisement, bonimenteur brillant, il peut compter sur le soutien du mouvement anarchiste, auquel il reverse 10 % du butin. Sur sa tombe, au cimetière de Reuilly, un village de deux mille habitants dans le centre de la France, il est inscrit : « Ici repose Alexandre Marius Jacob, peut-être Arsène Lupin. » En effet, le premier récit de Maurice Leblanc sur les aventures du célèbre gentleman cambrioleur paraît en juillet 1905, soit quelques mois seulement après le retentissant procès de Jacob. Et il ne fait aucun doute que le créateur de Lupin connaissait le critique littéraire Georges Pioch, défenseur acharné et compagnon de foi du malfaiteur anarchiste. Une simple coïncidence ?

Pour ceux qui regardaient la télévision dans les années 1970, Lupin a le sourire ironique et les belles manières de Georges Descrières, qui en interpréta le rôle dans une série populaire de vingt-six épisodes. La génération qui a grandi avec les dessins animés japonais est quant à elle plus familière de Lupin III, censé être le petit-fils du malfaiteur français, escroc désinvolte et coureur de jupons imaginé par l’auteur de mangas Monkey Punch. La récente adaptation cinématographique du personnage de Leblanc, réalisée en 2004 par Jean-Paul Salomé, n’a pas eu, en revanche, beaucoup de succès. Chacune de ces déclinaisons est cependant restée fidèle au Lupin du classique littéraire : un bourgeois fréquentant la haute société, dont il partage les habitudes tout comme, au fond, certaines valeurs, volant en général des individus arrogants et malhonnêtes. Leblanc était lui-même, d’ailleurs, fils d’un industriel normand.

Alexandre Jacob, comme le souligne son biographe Jean-Marc Delpech dans son Portrait d’un anarchiste, vit dans un autre monde. Né en 1879, fils d’un boulanger qui finira par sombrer dans l’alcool, il grandit dans les quartiers populaires de Marseille et n’a que 11 ans lorsqu’il s’embarque comme mousse, apprenant à sentir dans sa chair la dureté de la vie à bord. Il navigue dans les eaux d’Afrique et d’Asie, jusqu’au Pacifique. Initié au sexe par des passagères décomplexées, il ne laisse pas pour autant d’être l’objet des attentions des marins adultes. Il déserte la mer à la fin de l’année 1897, affaibli par les fièvres contractées lors de ses voyages. « J’ai vu le monde et il n’était pas beau », dira-t-il plus tard de cette période de son adolescence.

Même lorsqu’il deviendra, en 1901, le prince des cambrioleurs, le danger qui menace chaque coffre-fort et chaque demeure bourgeoise, le jeune Marseillais mènera une vie modeste, peut-être pour ne pas se faire remarquer. Il reste un homme du peuple, aux antipodes de la sophistication d’un Arsène Lupin, bien que sa bande, les Travailleurs de la Nuit, suive des principes d’efficacité dignes d’une entreprise capitaliste ; il arrive même, raconte Delpech, qu’il soit consulté par la célèbre compagnie d’assurance londonienne Lloyd’s, en tant qu’ « expert en vols avec effraction ».

Jacob et Lupin partagent toutefois le même goût pour le défi et la raillerie. Le héros de Leblanc laisse toujours une ironique carte de visite sur les lieux du crime, tandis que l’anarchiste marseillais signe « Attila » ses messages sarcastiques, parfois même blasphématoires. Ainsi, en 1902, après avoir saccagé une église, il déposa sur le tabernacle entièrement vidé, le mot suivant : « Oh Dieu tout-puissant, cherche ton calice. » Une marque d’hostilité envers la religion et les institutions traditionnelles totalement absente chez Lupin.

Nos deux audacieux délinquants sont d’ailleurs absolument opposés en politique. Si Arsène fait montre de tendances philanthropiques, il ne remet pas en cause l’ordre social et manifeste des sentiments patriotiques. La première fois qu’Alexandre Marius est envoyé en prison, c’est en 1897, condamné pour son activisme anarchiste. Le fait d’être catalogué comme un subversif que personne ne veut embaucher contribuera à le pousser sur la voie du crime. « J’ai préféré être voleur que volé », déclare-t-il devant les juges, dénonçant l’exploitation du prolétariat. Jacob est autant un malfaiteur qu’un révolutionnaire, ce qui, par bien des aspects, peut tourner à son avantage : c’est par exemple grâce à l’aide d’un infirmier anarchiste qu’il parvient à s’enfuir de l’asile où il avait réussi à se faire interner au lendemain de sa deuxième arrestation, en se faisant passer pour un déséquilibré. Nous pouvons donc en conclure que, tout en s’inspirant des aventures de Jacob, Leblanc a ensuite fabriqué Lupin à partir d’autres ingrédients, plus en affinité avec sa sensibilité personnelle et avec celle de ses potentiels lecteurs. L’anarchiste marseillais retourne en prison en 1903 après un vol qui a mal tourné : lui et sa poignée de complices se sortent d’une fusillade avec deux policiers, dont l’un est tué ; mais, pendant la fuite, Jacob est reconnu par un ouvrier, l’un de ceux pour qui, paradoxalement, il déclare se battre. « C’est mon Waterloo », dira-t-il. Un papier mentionnant son domicile parisien, retrouvé sur l’un de ses complices, permet de démanteler toute la bande, qui sera jugée en groupe (vingt-trois accusés) en mars 1905 à Amiens, occupée en masse par la police et même par l’armée.

Le chef des Travailleurs de la Nuit y révèle son étoffe de leader politique, tenant tête aux magistrats avec ruse et vigueur. Dans le même temps, la presse anarchiste, financée en partie par le fruit de ses activités illégales, le célèbre et menace les jurés. Un scénario qui rappelle les procès des Brigades rouges : Gabrielle Damiens, dont les aveux ont permis de coincer la bande, une « repentie » en quelque sorte, est retrouvée morte peu après la clôture de l’instruction.

La justice bourgeoise finit cependant par triompher. Jacob est condamné aux travaux forcés à vie et passe presque vingt ans au bagne en Guyane, où les détenus, soumis à des efforts surhumains et au climat insalubre, tombent comme des mouches. Lui, pourtant, survit, contrairement aux autres Travailleurs de la Nuit qui finissent tous leurs jours dans cet enfer. En 1925, il rentre en France, soutenu par une campagne de presse, et est libéré en 1927.

Il ne commet plus aucun délit et travaille comme vendeur ambulant, mais reste fidèle au credo anarchiste. L’État est toujours son pire ennemi, non plus sous les habits de la police, mais sous ceux du fisc. En 1954, encore vaillant, il décide de se suicider avant que ses forces ne le quittent. Au retour d’une petite fête, il s’injecte une dose létale de morphine. Et laisse une lettre dans laquelle il déclare mourir « le sourire aux lèvres et la paix dans le cœur ». Il ajoute en post-scriptum : « Je vous laisse deux litres de vin rosé. Trinquez à ma santé. » Une façon de prendre congé digne d’Arsène Lupin.

 

Cet article est paru dans le Corriere della Sera le 9 septembre 2012. Il a été traduit par Maïra Muchnik.

Corinna Bille, oubliée

« La littérature suisse est chez nous presque toujours réduite à la littérature suisse allemande », regrette l’écrivain Peter Hamm dans le Zeit. Pourtant, c’est bien en Allemagne que l’on a rendu le plus vibrant hommage à la poétesse, romancière et nouvelliste S. Corinna Bille, Suisse francophone dont on fêtait le centenaire en août 2012. Pas une ligne dans la presse française (à notre connaissance). Des pages entières dans les grands journaux d’outre-Rhin… Dans le long article qu’il lui consacre dans le Zeit, Peter Hamm rappelle que Bille venait du canton du Valais, « l’un des paysages les plus grandioses d’Europe ». Malgré bien des voyages et notamment un long séjour à Paris au milieu des années 1930 avec son premier époux, un acteur français avec qui le mariage ne fut jamais consommé, l’auteure revint toujours à sa région natale. Il est tout à fait évident pour Hamm que « le monde villageois archaïque de la mère de Bille joue un rôle bien plus important dans son œuvre que l’univers bohème plus clinquant du père ». Ce père, un original, le premier du canton à posséder une automobile, ami de Romain Rolland et Pierre Jean Jouve, s’était remarié à une très jeune paysanne catholique dont il eut trois enfants. Preuve de cet attachement au monde maternel : Stéphanie, la première-née de cette union, prit plus tard le nom de plume de Corinna en référence au village natal de la mère, Corin. « Bien que ce soit, dit-on, la lecture de Manhattan Transfer de Dos Passos qui l’ait poussée à devenir écrivain, la ville ne joue aucun rôle dans son œuvre », ajoute Hamm, pour qui « la principale héroïne des romans et des nouvelles de Bille reste la nature ». 

Auguste Comte positivé

Trois volumes, 2 608 pages, pour une biographie d’Auguste Comte dont la vie ne fut ni bien longue (59 ans) ni surtout bien animée ? Mais attention : c’est une « biographie intellectuelle » qu’a écrite l’Américaine Mary Pickering, qui a donc pu puiser dans une matière autrement dense et riche en paradoxes, voire en cocasseries.

Le paradoxe numéro 1, c’est que le « positivisme » – malgré le considérable retentissement du mot – est en fait mal connu, notamment dans son pays d’origine, où les textes fondateurs n’ont guère été lus. Le premier volume du Cours de philosophie positive ne s’est vendu qu’à 170 exemplaires en trois ans. L’ouvrage constitue cependant « l’une des dernières grandes tentatives individuelles pour rendre compte du savoir humain dans sa globalité », assure Thomas Meaney dans la New York Review of Books – ajoutant aussitôt avec irrévérence que Comte y multiplie les « recommandations sur tous les sujets, parfois intéressantes mais souvent franchement absurdes », et que le tout est rédigé « dans une prose épouvantable ».

L’autre paradoxe du positivisme, c’est le décalage entre les grands principes (prééminence de la science et de l’expérimentation empirique, nécessité de les appliquer à l’analyse de la société humaine) et les curieuses conséquences que Comte en tire parfois. Telle cette vision de l’administration publique comme science véritable, apanage d’une classe quasi sacerdotale de technocrates (des financiers, plus une poignée de scientifiques et d’artistes !). Autre grande idée du positivisme : l’« altruisme », qui selon le philosophe transcenderait l’égoïsme individuel et serait le ciment véritable de la société. « Raymond Aron – qui prenait pourtant Auguste Comte au sérieux – déconseillait de rire de cette apparente naïveté sans en avoir d’abord bien identifié les causes », commente le sarcastique Meaney.

Lesdites causes seraient à chercher, selon Mary Pickering, du côté « de circonstances intensément personnelles » (ce qui lui permet de fusionner « biographie intellectuelle » et biographie tout court). À 46 ans, Auguste tombe en effet amoureux fou d’une jeune veuve, Clotilde de Vaux. Relation funeste, car résolument platonique (malgré les objurgations du philosophe), et tragique : Clotilde meurt au bout de deux ans. Cette rencontre d’Éros et de Thanatos en même temps pousse Comte dans des voies insolites. Il promeut par exemple une vision tout à fait novatrice du rôle de la femme comme pivot de la société, allant même jusqu’à prévoir que, lorsque la parthénogenèse sera devenue possible, la masculinité (avec son « fluide vivifiant » et ses encombrants appétits) disparaîtra du paysage.

Mais surtout, sous l’effet de son chagrin, Comte remplace l’abstraite notion d’altruisme par l’émotion, et singulièrement l’amour, qu’il met au cœur de son dispositif social. Sur sa lancée, il fonde même une religion, à laquelle, hormis le surnaturel, il ne manque pas un bouton de soutane. L’Église de l’Humanité a sa divinité (le « Grand Être de l’Humanité »), ses rites (neuf sacrements, trois prières par jour – toutes consacrées aux femmes : l’épouse, la fille et la « vierge mère »), ses saints (treize grand hommes, dont Bichat), son grand pontife (Auguste soi-même), ses lieux de culte (les « Temples de l’Humanité »), ses préconisations physiques (palpation phrénologique de zones spécifiques du crâne), son calendrier liturgique, et tutti quanti.

Hélas, Comte n’est pas prophète en son pays : la France ne lui a chichement donné qu’un seul biographe récent (1), un seul Temple de l’Humanité (fermé), et un seul fidèle contemporain déclaré, Michel Houellebecq (2). Pour célébrer comme il convient le père du positivisme, dans ses derniers Temples encore en activité, il faut désormais aller au Brésil – pays qui a mis sur son drapeau les maîtres mots de la doctrine, « Ordre et Progrès ».

 

1| Par Henri Gouhier, Librairie philosophique, Vrin, 2000.
2| « Préliminaires au positivisme », in Auguste Comte aujourd’hui, éditions Kimé, 2003.
 

Jean Rolin, négligé

La publication simultanée en Espagne de deux romans de Jean Rolin, La Clôture (2002) et Le Ravissement de Britney Spears (2011), donne envie à l’écrivain espagnol Jesus Ferrero de « réparer une injustice française ». Le « star system littéraire », écrit-il dans El País, néglige l’« audacieux » Rolin, l’un des meilleurs auteurs de sa génération. Britney Spears ? Le livre, auquel la chanteuse pop donne son titre, parle un peu d’elle, certes. Mais c’est surtout un portrait de Los Angeles, sur ce « mode hybride que Rolin a toujours pratiqué, à mi-chemin entre le reportage, la chronique sociologique et l’anthropologie urbaine ». Quant à La Clôture, c’est un « chef-d’œuvre ». Ce roman, rappelle Ferrero, se compose de deux récits alternés qui, telles deux lignes parallèles, semblent ne jamais se rejoindre. L’un raconte la vie du maréchal Ney, de la bataille de la Moskova à celle de Waterloo, jusqu’à son exécution, en décembre 1815. L’autre suit les errances de l’auteur, à la frontière de Paris, entre La Chapelle et Clignancourt. Il décrit « la désolation du boulevard périphérique », avec « ses bars, ses coins de rue, ses friches, ses ruines, ses prostituées, son atmosphère suffocante et vile », où le lecteur a pour guide une « plume incisive, ironique et profondément humaine, sans jamais cesser d’être distante ». Une méthode narrative qui ressemble « à un jeu à la Georges Perec », où Rolin déploie « son incroyable capacité descriptive, comparable à celle de Robbe-Grillet, le maniérisme en moins ». Finalement, conclut Ferrero, les deux récits se rejoignent lorsqu’il évoque l’avenue où le maréchal tombe à terre face aux fusils du peloton, un lieu dont l’éclat sombre et triste rappelle celui du boulevard Ney. 

Docteur fou rire

« C’est hilarant », s’esclaffe Mark Schreiber dans le Japan Times. L’objet de son enthousiasme est une série de cinq aventures signées du très populaire romancier nippon Hideo Okuda, qui mettent en scène un certain docteur Irabu. Ce psychiatre excentrique et parfois immoral, si gros qu’il a du mal à entrer dans sa Porsche, éprouve une excitation sexuelle à voir infliger des piqûres à ses patients. Il faut dire que ces injections sont faites par la sublime Mayumi « que sa blouse blanche dévoile toujours beaucoup trop et qui traumatise les malades par son indifférence et ses insultes », note Schreiber. Parmi eux, un homme « terrifié à l’idée de quitter son appartement parce qu’il est convaincu d’avoir laissé ouvert le gaz » ; un autre, atteint de priapisme, est contraint pour cacher son érection de porter en permanence son manteau sur le bras ; la charmante Hiromi, ancienne reine de beauté, est persuadée que tous les hommes la traquent. « Après tout, pourquoi ne désireraient-ils pas la suivre ? » s’amuse Schreiber, pour qui ces situations, aussi exagérées soient-elles, explorent comme nulle autre l’extraordinaire des gens ordinaires.

La Chine à l’assaut de l’Europe

Les 18 et 19 juin 2012, la Chine, se livrant à un coup d’éclat diplomatique, exhibait une nouvelle fois sa puissance financière à la face d’un monde enlisé dans la crise. Lors du sommet du G-20 au Mexique, Pékin proposait en effet d’apporter 43 milliards de dollars supplémentaires au fonds anticrise du FMI. Une aide que le pays n’est cependant pas disposé à consentir à n’importe quel prix. L’Europe qui, en d’autres temps, passait pour paternaliste quand elle défendait les droits de l’homme et les « bonnes pratiques » commerciales, a troqué ce rôle contre celui de continent accablé, en quête d’investissements et d’acquisitions massives pour sauver la zone euro et stimuler l’emploi.

C’est dans ce contexte que les entreprises chinoises ont récemment lancé une vaste stratégie de rachat d’actifs stratégiques à travers la région. La manœuvre permet à la fois au pays de diversifier ses investissements internationaux et d’accéder plus facilement au marché unique et à la technologie qui lui fait défaut. Parmi les opérations les plus retentissantes, on retiendra l’entrée des entreprises d’État chinoises au capital des deux joyaux du secteur électrique portugais : Energias de Portugal et Redes Energicas Nacionales, avec, respectivement, des participations à hauteur de 21,3 et 25 % du capital. Ou encore la concession du port grec du Pirée, accordée pour trente-cinq ans au groupe public chinois Cosco, en échange de 3,4 milliards d’euros.

Ces acquisitions vedettes sont loin d’être isolées. Le géant asiatique est à la recherche d’autres ports grecs ; il a fait son entrée dans le vignoble bordelais ; et s’apprête à entamer un véritable corps à corps avec l’Allemagne, où il achète des firmes dont le savoir-faire technologique lui permettra de disputer au pays l’hégémonie mondiale dans des secteurs à haute valeur ajoutée. Exemple : le rachat récent par l’entreprise privée Sany de son rival allemand Putzmeister, opération qui fera du groupe chinois le leader mondial des appareils de pompage et d’injection du béton.

Mais tout cela n’est que la partie émergée de l’iceberg ; elle révèle l’existence, en profondeur, d’un processus imparable qui ne fera que s’accélérer dans les prochains mois. Selon le think tank américain Heritage Foundation, les investissements chinois cumulés en Europe sont passés de 36,7 milliards de dollars en 2010 à 52,1 milliards en 2011. Et ces chiffres devraient être rapidement dépassés si l’on prend en considération les quelque 30 milliards de dollars que Pékin a décidé d’injecter dans son fonds souverain, la China Investment Corporation (CIC), uniquement à destination du Vieux Continent (1). Les gigantesques ressources financières de la Chine, qui possède les plus importantes réserves en devises de la planète [3 200 milliards de dollars], sont un atout maître en ces temps d’austérité.

Et Pékin sait qu’il tient là une occasion en or d’exercer une influence sur l’Europe. D’où les spéculations sur les contreparties politiques que Bruxelles serait contraint de proposer, et sur le fait que le Chine a plus ou moins ouvertement lié son offre d’aide à la reconnaissance par la Commission européenne de son statut d’économie de marché (2).

Cette concession impliquerait que l’Union sacrifie le meilleur outil juridique dont elle dispose, dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), pour combattre le dumping chinois. Mais, dans la mesure où la Chine obtiendra de toute façon automatiquement ce statut en 2016, conformément à son protocole d’accès à l’OMC, Bruxelles pourrait choisir de transiger et de prendre les devants.

La question des droits de l’homme, quant à elle, a complètement disparu de l’agenda bilatéral Chine-Europe, à la différence de ce qui se passe avec les États-Unis, plus résolus dans ce domaine, comme l’a montré leur récent engagement auprès de l’avocat aveugle Chen Guangcheng (3). Ce silence est un succès majeur pour Pékin, tant l’évocation constante du sujet incommode depuis toujours le régime. Mais le mutisme de Bruxelles, Paris, Berlin ou Madrid est particulièrement regrettable au moment où les organisations de défense des libertés civiles dénoncent le durcissement de la censure. Pour la directrice internationale de l’ONG Chinese Human Rights Defenders, Renee Xia, « 2011 a été l’année la plus répressive depuis la naissance en 2000 du Mouvement de défense des droits ». Il y a quelques mois, le Parlement chinois a ainsi adopté une loi qui légalise les détentions extrajudiciaires pendant une période de six mois.

Pékin a aussi pour objectif la levée de l’embargo sur les armes, en vigueur depuis le massacre de Tiananmen (1989). Mais, pour le moment, il est peu probable qu’une telle mesure puisse faire l’unanimité parmi les 27. Quoi qu’il en soit, l’affaiblissement du pouvoir de négociation de Bruxelles vis-à-vis de la Chine ne fait aucun doute – même si l’Europe est le principal partenaire commercial de Pékin. Et nombre d’États européens voient dans le géant asiatique leur meilleur allié contre la crise. En ce sens, personne n’est étranger à l’attitude complaisante de certains pays telles l’Espagne et la Grèce – qui font pression en faveur de Pékin.

Comme on pouvait s’y attendre, cette présence croissante de la Chine sur le continent n’est pas sans susciter l’inquiétude, alors même que les investissements chinois à l’étranger devraient atteindre 1 000 milliards de dollars en 2020. Ce n’est pas un hasard si le Parlement européen a voté une résolution en faveur de la création d’un organisme de supervision inspiré du « Comité pour les investissements étrangers des États-Unis », qui a récemment rejeté de nombreux projets chinois dans des secteurs stratégiques, comme le pétrole ou les télécommunications.

Cette initiative européenne ne témoigne pas seulement de la prise de conscience par l’Europe de sa nouvelle vulnérabilité, mais aussi d’une méfiance de principe envers les prises de participation chinoises, aussi nécessaires soient-elles. Car si bien des investissements sont le fait d’entreprises privées, théoriquement sans liens directs avec l’État, les entreprises publiques restent les véritables fers de lance de l’expansion internationale chinoise. Ces firmes, qui bénéficient de subventions de toute nature – dissimulées ou non – et reçoivent de l’État un financement privilégié, sont celles-là mêmes qui entreront demain en concurrence – déloyale – avec les entreprises européennes.

 

Cet article est paru dans El País le 20 juin 2012. Il a été traduit par Jean-Pierre Langellier.

 

Le raté sublime, T. 2

Après avoir publié pour la première fois en français Le Dernier Stade de la soif en 2011, les éditions Monsieur Toussaint Louverture nous proposent le deuxième volet de la trilogie autobiographique de Frederick Exley, figure légendaire de la bohème américaine des années 1960 et 1970. Ce journal de l’année 1972 brosse « le portrait d’un artiste à la dérive, incapable d’entretenir une renommée que son premier livre lui a presque conférée, mais pas tout à fait », explique Thomas R. Edwards dans la New York Review of Books. Exley ou « Ex », comme se prénomme son narrateur, est à présent un homme de lettres de seconde zone, qui a remporté des prix, pu rencontrer quelques-uns de ses confrères écrivains, et été invité à enseigner au prestigieux atelier d’écriture de l’université d’Iowa, mais il ne parvient pas à terminer son nouveau livre. Comme dans le premier opus, c’est son tempérament de « fan » qui va donner un sens à son existence. Mais la star du football américain Frank Gifford a cédé la place à l’écrivain Edmund Wilson. « Non pas l’homme, qui vient de décéder, précise Edwards, mais sa carrière, cette aura qu’Ex n’est pas parvenu à acquérir pour lui-même. »

Un inédit de Nancy Mitford

Les premières semaines de la Seconde Guerre mondiale furent éprouvantes pour Nancy Mitford. Sa sœur, grande adoratrice de Hitler, se tire une balle dans la tête. Pourtant, dans le roman qu’elle écrit à ce moment-là, et qui a pour cadre le début du conflit, l’auteure anglaise ne se départit pas de l’humour ni de la verve satirique qui caractérisent son œuvre. Tir aux pigeons, dont les éditions Christian Bourgois proposent la première traduction en français, raconte les démêlés de son aristocratique et frivole héroïne, Sophia, avec un réseau d’espions allemands qui opèrent directement depuis son domicile…

Même si elle estime l’ouvrage « moins subtil et incisif » que les livres ultérieurs de Nancy Mitford, Helen Zaltzman salue dans The Observer la lucidité de la romancière au milieu du chaos : « Même l’imbécile Sophia sent que la guerre laissera place à un monde nouveau, où son style de vie ne sera plus de mise. »

Dystopie à l’italienne

Dans L’Homme vertical, Davide Longo imagine un pays gagné par la barbarie. L’Italie n’est jamais nommée, mais tout indique que ce pourrait être elle dans un avenir proche. Leonardo, professeur d’université, écrivain à succès et héros de cette dystopie, a tout perdu à la suite de sa liaison avec l’une de ses étudiantes et s’est retiré dans une région isolée, où il habite la vieille maison de ses parents et passe son existence au milieu des livres. « Mais le monde se rappelle peu à peu à lui, un monde en décomposition, où règne un climat de peur croissante, rapporte Daria Bignardi dans le Vanity Fair italien. La nourriture vient à manquer, les banques cessent de fonctionner et la violence se rapproche peu à peu. » Bientôt, pour échapper aux bandes armées qui écument le pays et rivalisent de sadisme, Leonardo décide de gagner la Suisse ou la France. Il est accompagné par sa fille, qu’il n’a pas revue depuis des années mais que son ex-épouse lui a confiée, et par le petit garçon que celle-ci a eu de son second mari.

La presse italienne a unanimement salué la force de l’ouvrage. Bignardi avoue avoir été longtemps hantée par le « sentiment de fin de monde » qu’il véhicule. L’histoire peut sembler avoir été racontée déjà cent fois, notamment dans La Route de Cormac McCarthy, mais, note la critique, « Longo l’a dite mieux que tous les autres » : « L’Homme vertical est un roman qui fait peur, un roman dangereux comme peut être dangereuse la littérature quand elle met à nu les ressorts profonds de l’existence. »

Le tragi-comique de l’entreprise

« Malgré le regard optimiste qu’il porte sur la vie, le dramaturge Richard Dresser ne peut nous empêcher de penser que la psyché masculine recèle des parts d’ombre qui ne demandent qu’un lieu de travail déshumanisant pour se révéler », note Nancy Worssam du Seattle Times. Dans Sous la ceinture, trois hommes s’affrontent pour un poste. Coups bas et torture verbale se succèdent. L’action de cette comédie noire se déroule sur un site industriel anonyme où sont fabriqués des produits anonymes. Un milieu que connaît bien l’auteur qui, dans sa jeunesse, a confectionné des figurines G. I. Joe en usine, avant de devenir scénariste pour la télévision à Los Angeles.

La pièce, « drôle et terrifiante à la fois », selon Nancy Worssam, montre comment n’importe quel individu, « au sein d’un système hiérarchique et compétitif », peut se transformer en intrigant prêt à tout. Elle sera jouée à partir de la fin janvier au Théâtre national de Bordeaux, puis à Bruxelles.