Juin 1899, casino de Monte-Carlo : d’élégants messieurs et des femmes arborant leurs bijoux se pressent autour de la roulette. Les mises tombent. Le croupier lance la bille lorsque, devant lui, à ce moment précis, un jeune homme aux habits sombres s’écroule sur le sol. Il devient bleu, en proie à de violentes convulsions, la bave coule de sa bouche. Passés les premiers instants de surprise, plusieurs personnes dans l’assistance lui viennent en aide, les autres s’approchent, intriguées. Mais le garçon continue de trembler : il est transporté chez le médecin, où il reprend peu à peu ses esprits. Dans l’intervalle, quelqu’un a profité de la distraction générale pour faire main basse sur les mises posées sur le tapis vert et a filé en douce.
L’épileptique présumé jouait la comédie, laissant son complice profiter de la situation. Le simulateur, la vingtaine à peine, n’en est qu’aux débuts de sa foudroyante carrière criminelle : en trois ans seulement, il comptabilise 156 coups à son actif. Cambrioleur expérimenté, inventeur de crochets à coffre-fort sophistiqués, extrêmement doué pour le déguisement, bonimenteur brillant, il peut compter sur le soutien du mouvement anarchiste, auquel il reverse 10 % du butin. Sur sa tombe, au cimetière de Reuilly, un village de deux mille habitants dans le centre de la France, il est inscrit : « Ici repose Alexandre Marius Jacob, peut-être Arsène Lupin. » En effet, le premier récit de Maurice Leblanc sur les aventures du célèbre gentleman cambrioleur paraît en juillet 1905, soit quelques mois seulement après le retentissant procès de Jacob. Et il ne fait aucun doute que le créateur de Lupin connaissait le critique littéraire Georges Pioch, défenseur acharné et compagnon de foi du malfaiteur anarchiste. Une simple coïncidence ?
Pour ceux qui regardaient la télévision dans les années 1970, Lupin a le sourire ironique et les belles manières de Georges Descrières, qui en interpréta le rôle dans une série populaire de vingt-six épisodes. La génération qui a grandi avec les dessins animés japonais est quant à elle plus familière de Lupin III, censé être le petit-fils du malfaiteur français, escroc désinvolte et coureur de jupons imaginé par l’auteur de mangas Monkey Punch. La récente adaptation cinématographique du personnage de Leblanc, réalisée en 2004 par Jean-Paul Salomé, n’a pas eu, en revanche, beaucoup de succès. Chacune de ces déclinaisons est cependant restée fidèle au Lupin du classique littéraire : un bourgeois fréquentant la haute société, dont il partage les habitudes tout comme, au fond, certaines valeurs, volant en général des individus arrogants et malhonnêtes. Leblanc était lui-même, d’ailleurs, fils d’un industriel normand.
Alexandre Jacob, comme le souligne son biographe Jean-Marc Delpech dans son Portrait d’un anarchiste, vit dans un autre monde. Né en 1879, fils d’un boulanger qui finira par sombrer dans l’alcool, il grandit dans les quartiers populaires de Marseille et n’a que 11 ans lorsqu’il s’embarque comme mousse, apprenant à sentir dans sa chair la dureté de la vie à bord. Il navigue dans les eaux d’Afrique et d’Asie, jusqu’au Pacifique. Initié au sexe par des passagères décomplexées, il ne laisse pas pour autant d’être l’objet des attentions des marins adultes. Il déserte la mer à la fin de l’année 1897, affaibli par les fièvres contractées lors de ses voyages. « J’ai vu le monde et il n’était pas beau », dira-t-il plus tard de cette période de son adolescence.
Même lorsqu’il deviendra, en 1901, le prince des cambrioleurs, le danger qui menace chaque coffre-fort et chaque demeure bourgeoise, le jeune Marseillais mènera une vie modeste, peut-être pour ne pas se faire remarquer. Il reste un homme du peuple, aux antipodes de la sophistication d’un Arsène Lupin, bien que sa bande, les Travailleurs de la Nuit, suive des principes d’efficacité dignes d’une entreprise capitaliste ; il arrive même, raconte Delpech, qu’il soit consulté par la célèbre compagnie d’assurance londonienne Lloyd’s, en tant qu’ « expert en vols avec effraction ».
Jacob et Lupin partagent toutefois le même goût pour le défi et la raillerie. Le héros de Leblanc laisse toujours une ironique carte de visite sur les lieux du crime, tandis que l’anarchiste marseillais signe « Attila » ses messages sarcastiques, parfois même blasphématoires. Ainsi, en 1902, après avoir saccagé une église, il déposa sur le tabernacle entièrement vidé, le mot suivant : « Oh Dieu tout-puissant, cherche ton calice. » Une marque d’hostilité envers la religion et les institutions traditionnelles totalement absente chez Lupin.
Nos deux audacieux délinquants sont d’ailleurs absolument opposés en politique. Si Arsène fait montre de tendances philanthropiques, il ne remet pas en cause l’ordre social et manifeste des sentiments patriotiques. La première fois qu’Alexandre Marius est envoyé en prison, c’est en 1897, condamné pour son activisme anarchiste. Le fait d’être catalogué comme un subversif que personne ne veut embaucher contribuera à le pousser sur la voie du crime. « J’ai préféré être voleur que volé », déclare-t-il devant les juges, dénonçant l’exploitation du prolétariat. Jacob est autant un malfaiteur qu’un révolutionnaire, ce qui, par bien des aspects, peut tourner à son avantage : c’est par exemple grâce à l’aide d’un infirmier anarchiste qu’il parvient à s’enfuir de l’asile où il avait réussi à se faire interner au lendemain de sa deuxième arrestation, en se faisant passer pour un déséquilibré. Nous pouvons donc en conclure que, tout en s’inspirant des aventures de Jacob, Leblanc a ensuite fabriqué Lupin à partir d’autres ingrédients, plus en affinité avec sa sensibilité personnelle et avec celle de ses potentiels lecteurs. L’anarchiste marseillais retourne en prison en 1903 après un vol qui a mal tourné : lui et sa poignée de complices se sortent d’une fusillade avec deux policiers, dont l’un est tué ; mais, pendant la fuite, Jacob est reconnu par un ouvrier, l’un de ceux pour qui, paradoxalement, il déclare se battre. « C’est mon Waterloo », dira-t-il. Un papier mentionnant son domicile parisien, retrouvé sur l’un de ses complices, permet de démanteler toute la bande, qui sera jugée en groupe (vingt-trois accusés) en mars 1905 à Amiens, occupée en masse par la police et même par l’armée.
Le chef des Travailleurs de la Nuit y révèle son étoffe de leader politique, tenant tête aux magistrats avec ruse et vigueur. Dans le même temps, la presse anarchiste, financée en partie par le fruit de ses activités illégales, le célèbre et menace les jurés. Un scénario qui rappelle les procès des Brigades rouges : Gabrielle Damiens, dont les aveux ont permis de coincer la bande, une « repentie » en quelque sorte, est retrouvée morte peu après la clôture de l’instruction.
La justice bourgeoise finit cependant par triompher. Jacob est condamné aux travaux forcés à vie et passe presque vingt ans au bagne en Guyane, où les détenus, soumis à des efforts surhumains et au climat insalubre, tombent comme des mouches. Lui, pourtant, survit, contrairement aux autres Travailleurs de la Nuit qui finissent tous leurs jours dans cet enfer. En 1925, il rentre en France, soutenu par une campagne de presse, et est libéré en 1927.
Il ne commet plus aucun délit et travaille comme vendeur ambulant, mais reste fidèle au credo anarchiste. L’État est toujours son pire ennemi, non plus sous les habits de la police, mais sous ceux du fisc. En 1954, encore vaillant, il décide de se suicider avant que ses forces ne le quittent. Au retour d’une petite fête, il s’injecte une dose létale de morphine. Et laisse une lettre dans laquelle il déclare mourir « le sourire aux lèvres et la paix dans le cœur ». Il ajoute en post-scriptum : « Je vous laisse deux litres de vin rosé. Trinquez à ma santé. » Une façon de prendre congé digne d’Arsène Lupin.
Cet article est paru dans le Corriere della Sera le 9 septembre 2012. Il a été traduit par Maïra Muchnik.