Nadine Gordimer s’est toujours refusée à rédiger ses Mémoires et, comme le note Andrew van der Vlies dans le Times Literary Supplement, ce recueil d’essais est donc « probablement ce que nous obtiendrons d’elle de plus proche de l’autobiographie ». Mais on y apprend en fin de compte bien peu sur elle… La prix Nobel de littérature 1991 réunit là des textes dont la publication s’étale sur plus d’un demi-siècle, de 1954 à 2008, mais « c’est essentiellement la voix du personnage public qui se fait entendre. Gordimer n’écrit que rarement sur sa vie personnelle et, quand elle le fait, cela concerne uniquement son enfance et son adolescence », remarque Adam Kirsch du New York Times, pour qui « c’est le devoir, pas le bonheur, qui a inspiré la majeure partie de l’ouvrage, plus précisément la difficulté de réconcilier le devoir avec le bonheur – ou, pour le dire autrement, les exigences de la politique avec le mystère de l’inspiration ».
Comme de juste, la lutte de la romancière sud-africaine contre l’apartheid occupe une place prépondérante dans Récits de vies. S’y font jour les ambiguïtés et les chausse-trapes de cette lutte : même si, en tant que fille d’immigrants juifs, Gordimer n’appartient pas à la caste des Afrikaners ou à l’establishment britannique, « sa couleur de peau la protégeait des pires aspects du système qu’elle combattait ». Ses convictions politiques peuvent aussi parfois entrer en contradiction avec son jugement esthétique. Ainsi doit-elle reconnaître, dans un essai de 1973 sur les nouveaux poètes noirs et malgré sa sympathie pour eux, que la plupart n’ont aucun talent… De même est-elle parfaitement consciente qu’art et agitprop font deux.
Selon Kirsch, les années qui voient la libération de Nelson Mandela et la fin du régime d’apartheid sont l’« apogée de Récits de vies » : « Le lecteur partage l’euphorie de Gordimer. » En revanche, « dans les textes plus tardifs, l’énergie littéraire décline et même, parfois, la clarté morale ». Le critique reproche notamment à l’auteure son indulgence à l’égard de Fidel Castro.
C’est néanmoins presque à la fin du recueil qu’apparaît enfin, et pour la première fois depuis la dédicace, le nom de Reinhold Cassirer, qui a partagé la vie de Gordimer pendant près de cinquante ans, jusqu’à sa mort en 2001. « C’est l’une des rares manifestations de joie privée », note Kirsch. L’intellectuelle engagée rappelle alors que le plus beau moment de sa vie ne fut pas l’obtention du prix Nobel, mais la fin des années 1950, peu après qu’elle eut épousé Cassirer. Un jour, alors qu’elle boit un verre à côté d’une inconnue, Cassirer apparaît dans l’embrasure de la porte : « Qui est cet homme divin ? » s’exclame la voisine. « Mon mari », répond avec ravissement la jeune Gordimer.