En février 1897, l’année du jubilé de diamant de la reine Victoria, un corps expéditionnaire britannique mettait à sac la cité ancienne de Benin City, dans le sud de l’actuel Nigeria. Les soldats de Sa Majesté poussèrent à l’exil Ovonramwen, l’oba [le souverain de l’ancien royaume du Bénin], et dérobèrent plus de 4 000 œuvres d’art connues sous le nom de « bronzes du Bénin ». L’assaut avait été donné à la suite du massacre de plusieurs membres d’une expédition britannique, qui avaient essayé de pénétrer dans le royaume l’année précédente. L’objectif de l’opération, dirigée par un consul honoraire britannique, était de rappeler à l’oba ses obligations, en vertu d’un nouveau traité qui autorisait la Royal Niger Company à détenir le monopole des échanges dans son vaste royaume, notamment pour le commerce de l’huile de palme. Plusieurs expéditions punitives avaient déjà été menées dans cette région qui deviendrait, quelques années plus tard, en 1900, le « protectorat » du Nigeria du Sud. Ovonramwen savait que toute résistance était inutile : trois ans plus tôt, la ville d’Ebrohimi, située à une centaine de kilomètres de la cité, avait été rasée et pillée par les Britanniques, son chef, Nana Olomu, ayant protesté contre le prix proposé pour son huile de palme. Nana Olomu a été contraint à l’exil, tout comme le roi Jaja d’Opobo l’avait été dans les années 1880. Ce dernier, un ancien esclave, avait créé un réseau de maisons de négoce d’huile de palme le long du fleuve Niger mais, dans un excès de confiance, il avait tenté de court-circuiter la Royal Niger Company et de traiter directement avec les marchands de Liverpool.
L’oba, un véritable dieu aux yeux de son peuple, régnait sur une région aussi vaste que l’Écosse, et la puissance coloniale avait du mal à admettre la splendeur de sa cour, dont la première description avait été donnée par un Hollandais, Dierick Ruiters, qui s’était rendu dans la cité au début du XVIIe siècle. Il s’était dit émerveillé par « une avenue superbe, non pavée, sept ou huit fois plus large que la Warmoesstraat, à Amsterdam ». Le palais de l’oba était « de vaste étendue […], à tel point que l’on a l’impression qu’il s’étire à l’infini ; on marche jusqu’à l’épuisement puis on aperçoit une autre porte, qui donne sur une place plus grande ». Ruiters avait trouvé les gens « sincères » et « inoffensifs », et ne craignait pas pour sa sécurité : quiconque s’en prenait à un étranger était « exécuté, son corps découpé en quatre morceaux et jeté en pâture aux bêtes sauvages ». L’oba lui-même n’apparaissait que deux fois par an et, à ces occasions, faisait étalage de « toute sa grandeur, accompagné de plus de 600 épouses, même si toutes n’étaient pas légitimes ». Un autre Hollandais, Olfert Dapper, qui n’avait jamais visité la cité mais en avait publié en 1668 une description inspirée de témoignages, affirmait qu’elle comprenait « trente avenues rectilignes, chacune mesurant 120 pieds [40 mètres] de large », bordées de vastes et élégantes demeures de plain-pied. Les quartiers royaux étaient « au moins aussi grands que la ville de Haarlem et clos par un mur d’enceinte remarquable […], orné de splendides galeries aussi imposantes que celles de la Bourse d’Amsterdam ». L’une de ces longues galeries, qui reposait sur des piliers en bois, était « décorée de haut en bas de cuivre moulé », représentant « des faits d’armes et des scènes de bataille ».
Que l’héritier de ces merveilles s’entende donner des ordres par le capitaine Henry Gallwey, un diplomate subalterne agitant un bout de papier – qui, de son propre aveu, considérait que « la partie était gagnée d’avance » –, avait de quoi exaspérer. « Aussi longtemps que la Grande Reine Blanche régnera sur les mers, aurait déclaré l’oba, je régnerai sur la terre. » Un an avant l’invasion, l’un des responsables de la Royal Niger Company avait exhorté la chambre de commerce de Liverpool à convaincre le gouvernement « de le destituer ou de l’exiler ». De tels arguments en faveur de l’usage de la force étaient généralement avancés au nom de la lutte contre des pratiques barbares, en particulier l’« abomination » que représentait la traite des esclaves, dont les Britanniques avaient tiré profit il n’y avait pas si longtemps (ils avaient d’ailleurs réduit en esclavage une bonne partie des gens qu’ils se proposaient à présent de civiliser). Les arguments pour renverser Ovonramwen étaient du même acabit.
En réalité, les quelques colons britanniques qui avaient été tués l’année précédente n’auraient jamais dû pénétrer dans la cité royale. La requête officielle qu’ils avaient soumise pour effectuer une visite avait en effet été rejetée. Cependant, l’oba avait envoyé des messagers pour les informer qu’ils seraient reçus quelques semaines plus tard, une fois qu’il aurait fini de célébrer une fête religieuse annuelle qui exigeait une période d’isolement et de purification. Pour le conservateur du Pitt Rivers Museum à Oxford, Dan Hicks, la violence qui s’est ensuivie entrait dans le cadre d’« un événement bien plus important » qu’il appelle « la toute première guerre mondiale » et qui va de la partition de l’Afrique, en 1884, au déclenchement de la Première Guerre mondiale. « Le massacre de la population et les atrocités que les Britanniques ont commises » pendant ces trente années devraient être considérés comme des actes tout aussi odieux que ceux qu’ont perpétrés les Allemands et les Belges à la même période en Afrique. (L’Allemagne a récemment présenté ses excuses à la Namibie pour le génocide des Hereros et des Namas entre 1904 et 1908 et proposé de verser 1,1 milliard d’euros sur trente ans pour financer un programme de développement.)
S’agissant du royaume du Bénin, une « immense armée », composée de 1 400 soldats et de plus d’une centaine de marines et d’officiers, fut dépêchée de Malte, d’Afrique du Sud et de Grande-Bretagne. Ces troupes disposaient d’une belle puissance de feu, notamment de mitrailleuses Maxim, qui venaient d’être inventées : « On comptait une douzaine de canons de montagne RML qui lançaient des obus de 3 kilos, et chacun de ces canons disposait de plus de 300 projectiles. Chaque division transportait 6 lance-roquettes et une provision de munitions, ainsi que des quintaux de fulmicoton (nitrocellulose), que des unités spécialisées dans la démolition utilisèrent pour détruire les barricades, les murailles du palais et même les arbres sacrés. Il y avait 14 mitrailleuses Maxim adaptées au transport terrestre, chacune étant équipée de 126 bandes de munitions de 334 cartouches – plus 24 mitrailleuses Maxim sur les navires de guerre […]. Cette puissance de feu était multipliée par deux grâce à 1 200 […] carabines à verrou pour lesquelles chaque soldat portait 100 cartouches, des colonnes de porteurs en transportant plus du double. »
Cette force d’invasion, qui opérait sur une zone de 5 000 km2, était divisée en trois. La colonne principale devait marcher sur la cité tandis que deux colonnes « volantes » seraient déployées à l’ouest et à l’est, pour « intimider les populations, détruire les villes et les villages » et ainsi « durcir le châtiment infligé à la nation ». La cité elle-même fut prise le 18 février, à l’issue d’une farouche résistance des soldats béninois armés de mousquets à silex, de pistolets, de machettes, de lances, d’arcs et de flèches. Le nombre de victimes n’a pas été consigné, mais un officier britannique a évoqué « quantité d’autochtones tués au combat ». Les Britanniques avaient tiré environ 4 millions de cartouches. Le mois suivant, un reportage « remarquable » paru dans le Portsmouth Evening News et fondé sur des interviews de troupes de marines rentrées au pays indiquait que « le carnage était colossal », mais qu’« il était impossible de compter les morts en raison de la densité de la brousse ». Des soldats houssas ayant pénétré dans la brousse ont déclaré avoir vu « des centaines de corps, dont certains avaient tout simplement été coupés en deux par le feu des mitrailleuses Maxim ».
L’oba s’enfuit de la cité. Des groupes de soldats britanniques partis à sa recherche brûlèrent les villages qu’ils soupçonnaient de le cacher, mais ses sujets n’étaient pas disposés à le trahir ; ils croyaient de toute façon qu’il avait le pouvoir de prendre l’apparence d’un animal pour ne pas être capturé. Il ne se rendit que six mois plus tard, vraisemblablement pour mettre fin à la terreur, et fut aussitôt envoyé en exil ; six de ses chefs furent pendus en public (ils moururent « sans broncher », selon un témoin) pour « donner à réfléchir ». Henry Gallwey fit à ses supérieurs ce rapport exalté : « Leur roi destitué, leurs chefs fétiches exécutés, leur juju [talisman] brisé et leurs lieux de culte détruits […] ; et partout les signes patents du règne de l’homme blanc : l’équité, la justice, la paix et la sécurité. »
La cité fut incendiée juste après l’attaque, mais nous ne savons toujours pas si le palais a été détruit par accident ou volontairement. Il ne fait aucun doute, en revanche, que les Britanniques se sont livrés à un pillage en règle. « De nombreuses pièces en laiton et défenses d’éléphant sculptées ont été découvertes, note le capitaine Herbert Walker dans son journal. L’amiral et son état-major ont été très occupés à “mettre en sécurité” le reste, alors je doute qu’il subsiste grand-chose de valeur… Le camp entier fourmille d’objets volés. » Dans son rapport de 1668, Olfert Dapper avait déjà fait allusion aux bronzes ou, plus exactement, aux œuvres d’art de la cour du royaume, puisqu’il mentionne des pièces en laiton, en ivoire et en bois. L’explorateur britannique Richard Burton, qui s’était rendu dans la cité en 1863, avait lui aussi écrit sur ces objets. Quelques-uns avaient été donnés en cadeau, notamment deux défenses sculptées offertes à un négociant en visite en 1889 (il a aussi pris des photos) et une statuette en bronze représentant un cavalier, remise à un autre marchand en 1892, à l’occasion de la signature du traité qui cédait l’autonomie commerciale du royaume à la Royal Niger Company. Mais personne ne se doutait de la facture exceptionnelle de ces œuvres, ni de leur quantité : bien plus de 4 000, voire jusqu’à 10 000. On ignore combien sont aujourd’hui entre les mains de propriétaires privés.
Les artefacts les plus célèbres du butin des Britanniques sont les mille et quelques plaques rectangulaires de laiton en relief qui ornaient les piliers du palais et « représentaient des personnages allant des obas accompagnés de leur suite aux marchands portugais armés de bâtons, d’épées et de piques et arborant des bracelets en laiton, en passant par des messagers – avec leurs pendentifs en forme de croix et leurs scarifications sur les joues pareilles à des moustaches de chat –, des guerriers au combat et des courtisans agitant leurs crécelles et autres chasse-mouches ». Ces œuvres, dont la plupart sont datées du XVIe au XVIIIe siècle, témoignaient « des procédures de couronnement, des lois en vigueur et des modes de vie », selon l’artiste nigérian Victor Ehikhamenor. Dans la langue edo, sa-e-y-ama signifie à la fois « créer un bronze à partir d’un motif » et « se souvenir ». On trouve aussi des sculptures commémoratives en bronze représentant des têtes d’obas, chacune ayant été commandée après la mort du souverain par le fils qui lui succédait (selon une lignée ininterrompue depuis l’oba Ewuare, au XVe siècle), et « des dizaines » de défenses d’ivoire sculptées à partir du début du XVIIIe siècle, dont certaines étaient destinées à être placées dans un creux au sommet des têtes de bronze.
Ces fameuses œuvres d’art volées par les Britanniques – outre les crécelles, les cloches, les miroirs, les colliers, les bracelets, les bagues, les masques, les tabourets en bois et autres coffrets – ont fait sensation quand elles sont arrivées à Londres six mois plus tard, mais elles ont suscité des réactions diverses. Certains connaisseurs, tel le directeur adjoint de la section africaine du musée d’Ethnologie à Berlin, Felix von Luschan, les considéraient comme étant « dignes des plus beaux exemples de la technique européenne de moulage ». Mais, pour d’autres, il s’agissait de la production d’une tribu barbare originaire d’un coin du globe « pittoresque mais dénué d’intérêt » : c’est ainsi que l’historien anglais Hugh Trevor-Roper décrivait l’Afrique. Néanmoins, leur valeur marchande était élevée, et leur prix continue d’augmenter : en 2016, une tête en bronze appartenant à une collection privée a été vendue 10 millions de livres sterling [plus de 13,5 millions d’euros à l’époque], soit plus du double de son prix neuf ans plus tôt.
Le British Museum à Londres a acquis la majeure partie de ces objets – environ 900 –, dont une centaine sont exposés en permanence. Le musée d’Ethnologie de Berlin a réuni la deuxième plus grande collection, grâce à Felix von Luschan, mais un nombre considérable d’autres artefacts sont la propriété de plus de 160 musées publics et privés du monde entier, principalement aux États-Unis et en Europe, mais aussi au Japon, au Sénégal et aux Émirats arabes unis. Le Nigeria veut les récupérer. Rien de nouveau à cela : dès 1936, Akenzua II, petit-fils de l’oba Ovonramwen, a fait une demande officielle de restitution de deux trônes en laiton et s’est entendu répondre par le directeur des musées d’État de Berlin de l’époque qu’il n’était « pas disposé à rendre ou à vendre des sièges d’une telle valeur culturelle ». L’oba n’était désormais plus qu’un sujet lambda d’une lointaine colonie britannique, bien que son père ait pu remonter sur le trône en 1914. Plus d’un demi-siècle plus tard, le Nigeria a fait une demande de prêt d’un masque en ivoire du XVIe siècle représentant la reine Idia, célèbre guerrière et mère du légendaire oba Esigie (1504-1550). Il faisait partie d’une série de cinq pendentifs de hanche en ivoire de toute beauté, à l’effigie de la reine et portés par l’oba lors de cérémonies – objets qui ont été volés par les Britanniques dans sa propre chambre à coucher. Idia avait été choisie comme symbole du Festival des arts et de la culture noirs et africains, qui s’est tenu à Lagos en 1977 [succédant au Festival mondial des arts nègres de Dakar, en 1966]. Le British Museum a refusé de prêter cette œuvre, arguant qu’elle serait « soumise à des conditions climatiques différentes et à une bien plus grande humidité, que l’ivoire s’altérerait et que sa surface se fissurerait », ce qui, pour les Nigérians, n’était pas sans rappeler la pseudoscience typique de la fin de l’ère coloniale. Dans la presse nigériane, la prise de position du musée a été dénoncée comme représentative « de l’insolence de la Grande-Bretagne, de sa malveillance et de son mépris » à l’égard de ses anciens sujets – tout à fait en ligne avec son « passé de brigandage et de vol au niveau international, dans la plus pure tradition de Francis Drake et de Cecil Rhodes ».
Le mouvementBlack Lives Matter a donné une forte impulsion à la campagne pour le rapatriement des artefacts africains, tout comme le rapport commandé par le président Macron et rendu public en 2017, qui préconisait que la France restitue tous « les objets pris par la force ou présumés acquis dans des conditions inéquitables », et ce le plus vite possible. En mars 2020, la ministre allemande de la Culture, Monika Grütters, a déclaré que son pays commencerait en 2022 à rendre une part « considérable » des 1 200 œuvres qui se trouvent dans ses musées, notamment à Cologne, Hambourg, Leipzig et Dresde, ainsi qu’à Berlin ; l’artiste Victor Ehikhamenor a estimé qu’il s’agissait d’un « grand pas en avant » pour « redresser les torts » 1. Au Royaume-Uni, l’Université d’Aberdeen, le musée Horniman de Londres, le musée d’Archéologie et d’Anthropologie de Cambridge, le musée et la galerie d’art de Bristol, le Great North Museum de Newcastle et l’Église d’Angleterre se sont tous engagés à restituer leurs collections (ou se disent « prêts à étudier les différentes options »). Le Jesus College de l’Université de Cambridge a entamé une procédure pour rendre un coq en bronze. Le British Museum, quant à lui, tergiverse, évoquant une loi de 1963 qui lui interdit de « se défaire de toute partie de sa collection, à quelques exceptions près ».
En 2009, la loi sur la restitution de biens culturels saisis dans le cadre de la Shoah a donné au British Museum, ainsi qu’à la National Gallery et à quinze autres institutions britanniques, le pouvoir de rendre des œuvres pillées par les nazis. Une législation similaire a été adoptée aux États-Unis en 2016. Pour les muséologues, conservateurs et historiens africains, cette politique de deux poids, deux mesures reste une énigme. Oliver Dowden, le ministre britannique de la Culture, a récemment menacé de couper les financements des musées qui « ne défendent pas notre culture et notre histoire contre la poignée d’activistes virulents qui passent leur temps à tenter de nuire à la réputation de la Grande-Bretagne ». Dans son collimateur, notamment, le Museum of the Home (musée de la Maison), à Londres, qui, jusqu’en 2019, s’appelait le Geffrye Museum, du nom de l’un des nombreux esclavagistes britanniques zélés qui ont fait fortune et amassé d’importantes collections en réduisant en esclavage quelque 3,1 millions d’Africains.
Argumenter contre la restitution des bronzes du Bénin semble un combat perdu d’avance. Pour Dan Hicks, le simple fait que le Pitt Rivers Museum (qui recherche actuellement la meilleure façon de restituer les 105 œuvres en sa possession) soit propriétaire de ces objets rend tous les musées « dont les collections sont fondées sur la violence » complices d’une « attaque menée aveuglément, où des dizaines de milliers de personnes ont péri ; de la destruction intentionnelle d’un site culturel, religieux et royal très ancien ; et du pillage d’œuvres d’art sacrées ». Journaliste sans aucune affiliation avec les musées, Barnaby Phillips est lui aussi convaincu que les bronzes doivent être restitués : il estime que c’est une question de justice 2. Il fait remarquer que des réserves avaient déjà été exprimées au moment même de l’aventure coloniale : un éditorial accablant paru dans l’Edinburgh Evening News le 15 février 1896 condamnait l’argument avancé par la chambre de commerce de Liverpool affirmant le droit inaliénable des Britanniques « à sillonner la planète pour savoir qui nous allions absorber, sous couvert d’apporter la civilisation ». Haut responsable de la logistique de la flotte britannique, Vernon Haggard, qui participa à la destruction du royaume du Bénin, écrivait ceci : « Les scènes de pillage dont j’ai été témoin au cours de cette expédition m’ont conduit à m’y opposer avec véhémence quand d’autres occasions se sont présentées. Rien n’est plus déprimant. Le pillage fait appel à l’instinct le plus vil de la nature humaine et, inéluctablement, mène [les soldats] à se quereller et à négliger leur devoir. »
Les musées du Nigeria abritent actuellement l’une des plus importantes collections d’artefacts du Bénin au monde, après celles du British Museum et de Berlin, en partie grâce à la fièvre acheteuse d’un Anglais, Kenneth Murray, qui supervisa dans les années 1950 la création du Musée national de Lagos. Ce musée détient environ 90 œuvres d’art, mais, comme dans le cas du British Museum, la plupart d’entre elles sont conservées dans les réserves. Celles qui sont exposées le sont de manière « un peu désordonnée », pour reprendre les termes d’un visiteur très diplomate. Et puis il y a les vols. Il est difficile d’obtenir des chiffres fiables dans un pays gouverné de manière aussi peu responsable que le Nigeria, mais, en 1996, la Commission nationale des musées et des monuments a annoncé que quatorze musées du pays avaient perdu des œuvres de valeur au cours des trois années précédentes. Ce qui a suscité la déclaration suivante du ministre de l’Information et de la Culture, Walter Ofonagoro : « Notre héritage culturel disparaît à un rythme tel que nous pourrions n’avoir plus aucun artefact culturel à transmettre à nos descendants, à moins que cette tendance ne s’inverse rapidement. »
La police a confirmé par la suite que 88 de ces « précieux objets » avaient refait surface en Espagne et aux Pays-Bas, où ils étaient proposés à la vente. Des directeurs de musées mettent en avant la désinvolture dont le Nigeria fait preuve envers la sécurité de ses œuvres d’art pour justifier leur refus de rendre leurs collections. C’est ce qui a motivé la proposition de construire au Nigeria, à proximité du site du palais de l’oba, le musée d’Art ouest-africain de l’Edo (Emowaa). Né de l’initiative d’une organisation de défense du patrimoine culturel à but non lucratif, le Legacy Restoration Trust, il doit ouvrir ses portes en 2025 et se propose de « présenter la plus belle collection de bronzes du Bénin ainsi que des biens culturels d’Afrique de l’Ouest et des œuvres d’art contemporaines ». Plusieurs grands musées européens ont soutenu cette initiative privée et participent à son financement pour qu’elle puisse atteindre son objectif. Un membre de la famille royale de l’ancien royaume du Bénin, Enotie Ogbebor, estime que les Nigérians, en se réappropriant ces objets, pourront se rendre compte de « ce que leurs illustres ancêtres ont réalisé » et seront encouragés à « œuvrer pour améliorer les choses dans le monde d’aujourd’hui ».
J’en doute fort. Par exemple, les vestiges des murailles monumentales entourant la cité, un vaste ensemble de remparts faits de talus et de fossés qui s’étendent sur des milliers de kilomètres dans l’arrière-pays, existent toujours dans la ville moderne. Cet édifice impressionnant n’ayant pas pu être volé par les troupes coloniales, celles-ci en ont détruit une bonne partie. Mais, comme le fait observer Barnaby Phillips, on ne peut pas dire que ce qui perdure ait fait l’objet d’un traitement digne d’un tel patrimoine : « Je suis venu la première fois il y a vingt ans, pour voir la célèbre muraille de terre qui remonte au XIIIe siècle et entoure la cité sur environ 11 kilomètres […]. Officiellement, il s’agit d’un monument historique nigérian. Hélas, ce classement ne protège en rien le site, comme j’ai pu le constater à l’occasion de cette première visite. Des pilleurs creusaient dans le remblai en toute impunité, à la recherche de matériaux dans le rouge sous-sol argileux des talus ; des détritus s’accumulaient dans la douve. Vingt ans plus tard, la muraille était dans un état encore plus lamentable. À un carrefour de la Sokponba Road, en deçà d’un marché bondé, l’enceinte était dissimulée par cinq panneaux publicitaires vantant les mérites d’Églises évangéliques […]. Je me suis glissé sous les panneaux, loin des cris des marchands, de la musique, des klaxons et des rugissements des moteurs, et j’ai prudemment escaladé le talus en m’agrippant à des taillis. Le sol était recouvert d’une substance visqueuse composée d’excréments humains et de sacs en plastique. Quand je suis arrivé au sommet, j’ai vu que la douve, à l’autre bout, était remplie d’eaux usées. Le tout dégageait une odeur pestilentielle. »
Le British Museum revendique les bronzes du Bénin au nom de la notion de « musée universel » : il serait le lieu le plus indiqué pour les abriter parce qu’il héberge aussi des artefacts provenant de beaucoup d’autres sites pillés et détruits par les Britanniques, et parce que bien plus de gens se rendent à Londres qu’à Benin City, ou même à Lagos. Cet argument ne me plaît pas, mais je suis tout de même inquiet : si les habitants de Benin City foulent aux pieds les vestiges de l’un de leurs sites majeurs, la notion de patrimoine au Nigeria n’a pas le sens que d’autres citoyens lui confèrent. Il est tout à fait légitime de vouloir récupérer ce qui a été spolié, mais avoir cette exigence tout en négligeant de préserver le peu que l’on possède encore semble relever davantage de l’orgueil. Il peut s’avérer encore plus difficile de changer les mentalités que d’obtenir la restitution des objets eux-mêmes.
Barnaby Phillips cite un artiste et universitaire qui vit à Benin City, Moyo Okediji. Celui-ci estime que les têtes sculptées et les plaques de laiton – « mises en cage, exposées sur des supports ou vendues de la main à la main, comme les cargaisons d’esclaves qui les ont précédées d’un bout à l’autre de l’océan Atlantique » – présentent aujourd’hui un intérêt beaucoup plus grand « pour les spécialistes et les politiciens que pour le citoyen lambda de l’actuelle Benin City […], qui doit lutter chaque jour pour sa survie ». Il fait aussi remarquer que rendre ces œuvres « reviendrait à prétendre qu’une telle réparation compenserait totalement » un outrage colonial parmi tant d’autres en Afrique. Un membre de la famille royale du Bénin, Ekhaguosa Aisien, a déclaré que, en les voyant au British Museum pour la première fois, il avait ressenti « une immense fierté, qui [l’habite] encore aujourd’hui. Les Indiens, les Japonais qui visitent le British Museum s’exclament : “Oh ! ces œuvres viennent d’Afrique !” »
Quand le débat sur les bronzes du Bénin a pris de l’ampleur, une initiative connue sous le nom de Digital Benin a été lancée pour créer une base de données rassemblant « la totalité des documents relatifs au royaume du Bénin disponibles dans le monde entier – des photographies historiques, des fonds d’archives, des témoignages, des ouvrages et des traditions orales – et constituer ainsi une mine d’informations accessible à tous ». Les financements proviennent de plusieurs institutions européennes 3. Cette plate-forme va sans doute représenter ce qui se fait de mieux en matière de « musée universel ». Pour l’heure, j’estime que les trésors du Bénin qui se trouvent au British Museum doivent y rester. Ce que je condamne, en revanche, c’est le refus persistant du musée d’expliquer en toute transparence les circonstances de leur acquisition et pourquoi il les a toujours en sa possession. En outre, la façon dont l’institution a snobé les demandes de prêt, notamment dans les années 1970, est indéfendable.
Au moment où j’écris ces lignes se profile l’éventualité d’un désaccord entre le gouverneur de l’État d’Edo [où est située Benin City, anciennement appelée Edo], Godwin Obaseki, et l’oba actuel, Ewuare II. En effet, les avis des deux hommes divergent au sujet du lieu qui abritera une livraison d’objets que l’Allemagne doit rendre sous peu. Il y a deux ans, Godwin Obaseki avait alloué 500 millions de nairas [plus de 1 million d’euros] « pour commencer la construction d’un Musée royal du Bénin […] en collaboration avec le palais », avant de faire machine arrière et de se prononcer en faveur du projet du musée d’Art ouest-africain de l’Edo, défendu par le Legacy Restoration Trust. L’oba a fait valoir que ce projet n’était pas « en harmonie avec le souhait du peuple du royaume du Bénin ». Mais le royaume du Bénin n’existe plus. Tout ce qu’il en reste in situ, nous dit Barnaby Phillips, c’est une ruine lugubre encerclée d’eau croupie, sur laquelle Obaseki, en tant que gouverneur, a le dernier mot. L’oba a lancé un appel au gouvernement fédéral du Nigeria pour qu’il assure la conservation de ces œuvres restituées le temps qu’il prenne d’autres dispositions financières, bien qu’aucune administration n’ait levé le petit doigt au cours des soixante dernières années pour protéger notre patrimoine culturel.
— Adewale Maja-Pearce est un écrivain d’origine nigériane. Il a notamment publié In My Father’s Country (William Heinemann, 1987). — Cet article est paru dans la London Review of Books le 12 août 2021. Il a été traduit par Béatrice Murail.