Aujourd’hui, avec 500 millions d’utilisateurs, Wikipédia est devenu un élément majeur du paysage intellectuel : au minimum une nouvelle encyclopédie, gratuite et constamment mise à jour ; au maximum une externalisation de notre savoir, stocké dans une sorte de disque dur externe qui contient tout le nécessaire et bien davantage. Partout, d’ailleurs, les professeurs s’alarment de voir leurs élèves rechigner devant l’effort, désormais inutile, de consigner des faits dans leur mémoire.
Mais peut-on se fier au produit d’un effort collectif, qui plus est essentiellement anonyme ? Pour le savoir, autant faire comme (presque) tout le monde : poser la question directement à… Wikipédia. Et, miracle toujours renouvelé, voici les réponses servies sur un plateau numérique. Après avoir affirmé preuves à l’appui que Wikipédia est globalement la plus exacte des encyclopédies (avant même la Britannica, à la fois référence et rivale)et après avoir décrit en détail le mécanisme de correction collective qui fait passer chaque information par une série de tamis toujours plus fins, les gérants du système n’hésitent pourtant pas à admettre : « La possibilité d’introduire de la désinformation dans Wikipédia est au cœur de notre modèle correctif ; néanmoins, nous postulons que, par le jeu d’une sorte d’apprentissage collectif, nos correcteurs peu à peu parviennent à un consensus et que la qualité de nos articles s’améliore graduellement. » Donc, lors de la consultation d’un article, il suffit en théorie, pour se rassurer sur sa validité et son objectivité, de vérifier à quel stade du processus de raffinement il est parvenu, en examinant l’historique des modifications. C’est en ignorant cette petite précaution que la malheureuse Ségolène Royal est tombée dans un piège grossier : en pleine campagne rochelaise, elle a célébré un armateur antiesclavagiste qui n’a jamais existé ailleurs que dans l’imagination d’un wikipédiste malfaisant. Wikipédia met pourtant le paquet pour lutter contre les vandales numériques (les « vandalbots ») : une escouade de gendarmes physiques ou de logiciels sillonne en permanence le système pour détecter toute désinformation et la pulvériser au nom du « principe de neutralité ».
Pourtant, beaucoup se bouchent encore le nez : « Wikipédia repose sur le principe que l’amélioration continuelle conduit à la perfection. Or ce principe est tout sauf démontré », dit un de ces sceptiques. Mais, ce faisant, celui-ci met involontairement l’accent sur une caractéristique de l’encyclopédie largement sous-estimée de ce côté-ci de l’Atlantique : le caractère profondément américain du projet, fondé sur la transparence, l’universalité d’accès, la liberté d’expression, la générosité et ,pour tout dire, sur une vision presque angélique de l’homme et de sa relation au savoir. C’est l’Amérique des Pères fondateurs, de Jefferson disant que « l’information est la monnaie de la démocratie », et doit circuler au maximum. L’Amérique où les Archives nationales collaborent d’ailleurs avec enthousiasme avec Wikipédia : « Si c’est assez bon pour nous – dit sans ambages son directeur à ses compatriotes –, ça l’est aussi sûrement pour vous. » Pour nous aussi ?