La mafia s’est arrêtée en Lombardie

Sous ses dehors paisibles, la petite ville lombarde de Buccinasco est devenue en quelques décennies « l’exemple parfait de l’enracinement dans le nord de l’Italie de la mafia calabraise (la ‘Ndrangheta) ». Les universitaires Nando Dalla Chiesa et Martina Panzarasa, spécialistes du crime organisé, retracent dans un livre édifiant les grandes étapes de ce processus. Ils montrent comment la structure criminelle a, dans les années 1980, étendu son territoire en exploitant la misère des Calabrais partis chercher du travail dans les régions plus riches du Nord. Puis comment, avec l’appui d’industriels et d’élus véreux, elle a investi l’argent sale dans le secteur du bâtiment – jusqu’à en contrôler des pans entiers, comme à Buccinasco. C’est peu dire que l’ouvrage a été mal reçu dans cette municipalité de la banlieue milanaise. Son maire dénonce les « mensonges » des auteurs, leur façon malsaine de présenter la ville comme une « incarnation du mal absolu » et la stigmatisation qui en découlerait pour les Calabrais installés là. Une polémique totalement infondée selon La Stampa. Le quotidien souligne au contraire la très grande qualité du travail de Dalla Chiesa et Panzarasa qui, à partir d’un cas exemplaire brossent « une grande fresque de l’Italie d’après guerre ».

Alice Munro au sommet

« Ces nouvelles sont parfaites », écrit Carrie Snyder dans le National Post. La Canadienne Alice Munro, il est vrai, a depuis longtemps porté au plus haut cet art du court dont raffolent les Anglo-Saxons. Chacune de ses histoires est un modèle du genre, un concentré de concision, de perspicacité et d’efficacité narrative. Une fois n’est pas coutume, à 81 ans, Munro a ménagé une place dans ce recueil pour quatre histoires « qui ne sont pas vraiment des nouvelles », ainsi qu’elle l’écrit, mais, « me semble-t-il, le premier et le dernier mot – et le plus juste aussi – sur ma propre vie ». Des bribes d’autobiographie qui « ressemblent fort à des nouvelles d’Alice Munro : raffinées, intenses, vibrantes, nuancées et profondes », salue Francine Prose dans le Globe and Mail.

Les mystères des Celtes

Aussi vague et artificiel soit-il, le terme « Celtes », utilisé pour désigner les populations de l’âge de fer qui dominèrent l’Europe occidentale et centrale pendant le premier millénaire avant notre ère, reste indispensable. Le constat est dressé dans son dernier livre par un éminent spécialiste allemand, Bernhard Maier. Certes, « bien plus encore que les “Grecs anciens” ou les “Américains”, les “Celtes” relèvent d’une convention et d’une construction », lit-on dans le Süddeutsche Zeitung. Ils ont occupé un espace immense (de l’Irlande à l’ouest de la Turquie actuelle) et les différences d’une région à l’autre, de même que les évolutions sur plus de six siècles, sont importantes. Néanmoins, il existe bien une forme d’unité (notamment linguistique), de « celtité », autour de laquelle planent toujours de nombreuses énigmes. Les Celtes, par exemple, n’avaient rien de primitif. Leur agriculture et leur artisanat étaient à bien des égards aussi évolués que ceux des Grecs et des Romains. Pourquoi, alors, ne sont-ils pas parvenus à constituer des entités politiques capables de rivaliser avec les leurs ? Selon l’une des hypothèses, les princes celtes ont ruiné toute possibilité de pouvoir durable en se faisant systématiquement enterrer avec toutes les richesses accumulées au cours d’une génération, alors que les Grecs et les Romains se transmettaient leurs fortunes…

Un jardin en Malaisie

« Sur une montagne au-dessus des nuages, vivait un homme qui avait été jardinier de l’empereur du Japon. » L’incipit de The Garden of Evening Mists a « quelque chose d’un conte de fées, une qualité magique qui intrigue et captive », commente Daphne Lee dans le quotidien malais The Star. L’horreur, pourtant, n’est jamais loin dans ce roman – le deuxième du Malaisien Tan Twan Eng (qui vit au Cap). Sa narratrice, une austère juge à la retraite nommée Yun Ling, a hérité d’un jardin japonais dans les Cameron Highlands, un écrin de verdure au nord de Kuala Lumpur dont la redécouverte va attiser de vieilles blessures. C’est là, en effet, que Yun Ling avait séjourné quelques années après sa libération d’un camp de prisonniers à la fin de la Seconde Guerre mondiale. À travers elle émerge la douloureuse mémoire de l’occupation nippone de la Malaisie, à laquelle Tan Twan Eng mêle des thèmes tels que l’art du jardin japonais ou celui du tatouage. Le tout forme un roman subtil, servi par « des personnages d’une grande complexité », souligne Lee.

Esclaves d’Afrique du Sud

Un roman en lice pour le Booker Prize ne fait pas nécessairement l’unanimité. Une preuve en a encore été donnée par le dernier opus d’André Brink (1). Objet de polémique avant même sa parution en Afrique du Sud (certains se sont émus qu’un auteur de cette envergure ait pu demander  et obtenir une bourse pour l’écrire), Philida divise nettement la critique. D’un côté, il y a ceux qui, comme Alex Clark du Guardian, saluent une œuvre « impressionnante de nuance et d’ambiguïté ». Et, de l’autre, les sceptiques qui, avec Andrew Van der Vlies (The Independent), soulignent son caractère « inégal ». Chacun s’accorde toutefois à reconnaître l’importance du sujet traité. Figure de la lutte anti-apartheid, Brink dévoile ici en la romançant une page effroyable de l’histoire de sa propre famille – des Afrikaners, dont une branche possédait une ferme dans la province du Cap au début du XIXe siècle. L’un des fils, un certain Frans Brink, avait promis à une esclave du domaine de l’affranchir en échange de relations sexuelles. Lorsqu’elle lui eut donné quatre enfants, Philida (c’était son prénom) osa réclamer son dû ; elle sera battue, violée et vendue avec sa progéniture pour prix de son insolence… Une illustration de ce que « l’esclavage en Afrique du Sud ne fut pas, contrairement à une idée reçue, une version atténuée de celui des Antilles ou du sud des États-Unis », souligne Brink dans le Mail & Guardian de Johannesburg.

1| Philida figurait dans la première sélection du Booker, qui a été décerné cette année à Hilary Mantel pour Bring up the Bodies (lire à ce sujet Books, n° 35, p. 14).
 

Où l’on parle du pénis

Ce livre d’un journaliste anglais passe en revue « les hauts et les bas » du pénis – et il a visiblement beaucoup amusé la rédaction de The Economist, laquelle lui a consacré un savoureux petit billet. Relevant l’abondance des symboles phalliques en architecture et ailleurs, l’hebdomadaire note que le membre viril a connu diverses avanies au cours de l’histoire. Ainsi, « une nuit en 415 avant Jésus-Christ, les statues athéniennes furent victimes d’une émasculation de masse ». Et le magazine de poursuivre : «  Les pénis de marbre demeuraient une source d’angoisse à la fin du XXe siècle, comme en témoigne le fait que le Victoria and Albert Museum de Londres ait pris la précaution de sortir de ses réserves une feuille de vigne en pierre au cas où un membre de la famille royale aurait souhaité admiré sa réplique du David de Michel-Ange, haute de plus de 5 mètres ». Shocking !

Livre manquant – Sociologie du consensus

Nous vivons de plus en plus dans un monde d’experts. C’est devenu un sujet d’étude. En rendant compte de la Sociologie de l’expertise, de Jean-Yves Trépos (Que sais-je ?, 1996), Alain Quemin écrivait dans la Revue française de sociologie : l’auteur « propose la thèse suivante, solidement étayée : loin de constituer un label décerné une fois pour toutes, l’expertise se caractérise par sa nature provisoire, instable. Elle prend corps essentiellement dans le cadre d’une épreuve, d’une situation engageant simultanément des personnes et des objets ». Plus récemment, la chercheuse Corinne Delmas retrace dans sa Sociologie politique de l’expertise (La Découverte, 2011) l’évolution historique du phénomène jusqu’à l’époque contemporaine, « ce qui nous permet de comprendre que le rapport entre savoir et pouvoir est au cœur même de l’expertise », écrit Cristina Popescu dans la revue Lectures. « La figure contemporaine de l’expert […] se situe entre science et action, entre connaissance et engagement. » Corinne Delmas évoque « les grands scandales sanitaires et environnementaux qui montrent les insuffisances de l’expertise telle que produite par les institutions de l’État. Désormais, elle ne semble plus être l’apanage de savants ». Nous allons « vers la disparition progressive des frontières entre savoirs profanes et savoirs experts […]. L’expertise devient ainsi […]un outil de soutien du militantisme sous ses différentes formes : syndicale, humanitaire, etc. ». On ne peut que se réjouir de voir se développer une réflexion systématique sur ce sujet capital. On attend avec impatience un livre sur une notion voisine, celle de consensus. Dans tous les domaines qui sollicitent l’expertise, nous vivons aussi à l’heure de nouvelles formes de consensus, qui s’imposent à la collectivité, font référence et sont parfois sacralisées… alors qu’elles sont elles aussi, pour la plupart, « de nature provisoire, instable ». À quand une Sociologie du consensus ?

O. P.-V.

Traduction manquante – Un précurseur de l’écologie

Voici un personnage haut en couleur. Né à Woodstock dans le Vermont, juriste de formation, tour à tour éleveur de moutons, vendeur de biens immobiliers, constructeur de routes, il entre au Congrès en 1843. Il devient ambassadeur à Constantinople (1849-1853), puis visite le Moyen-Orient où il herborise avant de rentrer aux États-Unis enseigner l’anglais et de repartir en 1861 comme diplomate à Turin, Florence et Rome. Il parle une vingtaine de langues et rédige la première grammaire islandaise en anglais.

La brève notice que lui consacre Pierre Larousse (Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, tome 10, p. 1261, 1873) ignore son œuvre maîtresse, Man and Nature, publiée en 1864 et régulièrement réimprimée avec de notables améliorations. Géographe amateur, observateur averti de la faune et de la flore, George P. Marsh est convaincu que l’homme détruit par ses actions « civilisatrices » les équilibres que la nature tente sans cesse de conforter. Il étudie le monde vivant, les forêts, les cours d’eau et les océans, la terre et le sol, etc. Il considère que tuer un oiseau revient à se priver d’un incroyable « semeur de graines ». Élisée Reclus, qui correspond avec lui, entreprend de traduire cet ouvrage, sans succès… Il est temps de s’y mettre ! David Lowenthal a préfacé la réédition, en 1965, de Man and Nature (Harvard University Press) et publié, en 2000, George Perkins Marsh. Prophet of Conservation (University of Washington Press), qu’il faudrait également traduire. Marsh s’avère l’un des premiers naturalistes à doter la géographie d’une approche résolument environnementale, d’où sa renommée parmi les écologistes outre-Atlantique.

Thierry Paquot travaille aux confins de l’urbanisme, de l’architecture et de la philosophie. Il est l’auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages et collabore à de nombreux journaux et radios. Son dernier livre est Introduction à Ivan Illich, La Découverte, 2012.
 

Le modèle Wikipédia

Aujourd’hui, avec 500 millions d’utilisateurs, Wikipédia est devenu un élément majeur du paysage intellectuel : au minimum une nouvelle encyclopédie, gratuite et constamment mise à jour ; au maximum une externalisation de notre savoir, stocké dans une sorte de disque dur externe qui contient tout le nécessaire et bien davantage. Partout, d’ailleurs, les professeurs s’alarment de voir leurs élèves rechigner devant l’effort, désormais inutile, de consigner des faits dans leur mémoire.

Mais peut-on se fier au produit d’un effort collectif, qui plus est essentiellement anonyme ? Pour le savoir, autant faire comme (presque) tout le monde : poser la question directement à… Wikipédia. Et, miracle toujours renouvelé, voici les réponses servies sur un plateau numérique. Après avoir affirmé preuves à l’appui que Wikipédia est globalement la plus exacte des encyclopédies (avant même la Britannica, à la fois référence et rivale)et après avoir décrit en détail le mécanisme de correction collective qui fait passer chaque information par une série de tamis toujours plus fins, les gérants du système n’hésitent pourtant pas à admettre : « La possibilité d’introduire de la désinformation dans Wikipédia est au cœur de notre modèle correctif ; néanmoins, nous postulons que, par le jeu d’une sorte d’apprentissage collectif, nos correcteurs peu à peu parviennent à un consensus et que la qualité de nos articles s’améliore graduellement. » Donc, lors de la consultation d’un article, il suffit en théorie, pour se rassurer sur sa validité et son objectivité, de vérifier à quel stade du processus de raffinement il est parvenu, en examinant l’historique des modifications. C’est en ignorant cette petite précaution que la malheureuse Ségolène Royal est tombée dans un piège grossier : en pleine campagne rochelaise, elle a célébré un armateur antiesclavagiste qui n’a jamais existé ailleurs que dans l’imagination d’un wikipédiste malfaisant. Wikipédia met pourtant le paquet pour lutter contre les vandales numériques (les « vandalbots ») : une escouade de gendarmes physiques ou de logiciels sillonne en permanence le système pour détecter toute désinformation et la pulvériser au nom du « principe de neutralité ».

Pourtant, beaucoup se bouchent encore le nez : « Wikipédia repose sur le principe que l’amélioration continuelle conduit à la perfection. Or ce principe est tout sauf démontré », dit un de ces sceptiques. Mais, ce faisant, celui-ci met involontairement l’accent sur une caractéristique de l’encyclopédie largement sous-estimée de ce côté-ci de l’Atlantique : le caractère profondément américain du projet, fondé sur la transparence, l’universalité d’accès, la liberté d’expression, la générosité et ,pour tout dire, sur une vision presque angélique de l’homme et de sa relation au savoir. C’est l’Amérique des Pères fondateurs, de Jefferson disant que « l’information est la monnaie de la démocratie », et doit circuler au maximum. L’Amérique où les Archives nationales collaborent d’ailleurs avec enthousiasme avec Wikipédia : « Si c’est assez bon pour nous  – dit sans ambages son directeur à ses compatriotes –, ça l’est aussi sûrement pour vous. » Pour nous aussi ?

 

Bonnes habitudes

Paru en 1989, « Les 7 habitudes des gens les plus efficaces » (highly effective) s’est vendu à vingt millions d’exemplaires. Il faut croire qu’il y avait une demande. Quelles sont donc ces sept habitudes ? « Être proactif » ; « commencer en ayant la fin à l’esprit » ; « traiter en premier ce qui doit venir en premier » (curieusement, note The Economist, cela vient en troisième position sur la liste) ; « penser gagnant-gagnant » ; « chercher d’abord à comprendre, puis seulement à être compris » ; « entrer en synergie » ; « aiguiser la scie » (entretenir son corps et son esprit par l’exercice, la lecture, le travail bien fait… et la prière). La prière, parce que nous sommes en Amérique et que l’auteur, Stephen Covey, était mormon. Il ajouta plus tard une huitième « habitude » : trouver sa voix propre et inciter les autres à trouver la leur. Il préconisait aussi de diviser le travail à faire en quatre catégories : urgent et important, pas urgent et pas important, urgent et pas important, pas urgent et important. Et conseillait de traiter en priorité la dernière catégorie, afin de diminuer le nombre des tâches susceptibles de devenir à la fois importantes et urgentes. Fort du succès de son premier livre, il en déclina l’idée : « Les 7 habitudes des familles les plus efficaces » (1999), ouvrage réédité peu avant sa mort, en 2012. Il avait neuf enfants et cinquante-deux petits-enfants. Mais l’entreprise qu’il a lui-même créée (pour rendre les gens plus efficaces) a été un échec.