Pain blanc

Le pain, agent méconnu de l’émancipation des femmes ? Au début du siècle dernier, c’était encore la principale source de calories des Américains. Mais ils avaient le choix entre le bon, fait à la maison par Madame, et le mauvais, fabriqué dans des conditions douteuses par des boulangeries non contrôlées. La nourriture avariée était alors la principale cause de mortalité. Le salut vint de l’industrie, qui inventa le pain blanc, livré empaqueté. « Les consommateurs préféraient le pain le plus blanc possible, lit-on dans The Atlantic, une blancheur obtenue par un traitement chimique de la farine, parce qu’ils pouvaient ainsi vérifier l’absence de scories. » Et ils le voulaient « extrêmement mou », garantie de fraîcheur. Mais l’objet se présentait sous forme de miches difficiles à couper. C’est alors qu’en 1928 fut inventé – une « révolution » – le pain rectangulaire (facile à stocker) prédécoupé en tranches. Pendant la Seconde Guerre mondiale, un nouveau pas fut franchi, avec l’introduction de vitamines. Le goût n’avait plus grand-chose à voir avec celui du pain fait à la maison, mais le consommateur était satisfait. À partir de là, l’histoire devient culturelle. Pour les New-Yorkais snobs, le pain blanc devient le symbole de l’Amérique profonde, fade et conformiste. « Les gens qui mangent du plain blanc ne font pas de rêves », déclarait Diana Vreeland, la célèbre rédactrice en chef de Vogue

Cannibales chinois

« Date : février 1960. Lieu : village proche de Zhangzigou, dans la commune de Hanji. Nom du coupable : Yi Wicheng. Statut du coupable : paysan pauvre. Nombre de victimes : 4. Catégorie du crime : a exhumé les corps des victimes et en a consommé la chair. Motif : survivre. »

Un livre entier a été consacré par l’historienne chinoise Zhou Xun à compiler des documents de ce genre, recueillis dans les archives de l’époque du « Grand Bond en avant », au cours duquel trente-six millions de Chinois sont morts de faim et de sévices divers. D’autres documents montrent des mouvements de retour à la religion. On voit le Bureau de la sécurité de la province du Sichuan s’inquiéter d’une rumeur qui court dans un village : « L’armée céleste va bientôt venir et le président Mao ne va pas durer longtemps. »

Adultère impératif

Quand Robert Barker, l’imprimeur du roi, publia une nouvelle édition de la Bible du roi Jacques, en 1631, il laissa passer une omission de trois lettres (not) dans le septième commandement, produisant cette surprenante injonction : « Tu commettras l’adultère. » Il fut condamné à 300 livres d’amende et passa le reste de sa vie en prison pour dettes. La bible fut dûment brûlée mais il en reste quelques exemplaires qui s’arrachent à prix d’or, note Adam Smyth dans la London Review of Books.

Enamoramiento

« Il s’amourachait des unes et des autres mais ne connut jamais la romanesque lucidité de l’enamoramiento. »

D. P.

Nous avons reçu à ce sujet ce courriel de Jesus Iglesias en Belgique :  « Le français serait-il la seule langue romane n’ayant pas un mot désignant le fait de tomber amoureux ? Il existe en espagnol : “enamoramiento”, il existe aussi en catalan et en italien, “innamoramento”, “enamorament”. Le portugais s’en éloigne un peu, versant dans la passion avec son “apaixonamento”, tandis que le roumain les bat toutes, puisqu’il l’a deux fois avec son “înamorare” et son doublet slave plus utilisé “îndragostire”. »

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant »  Il désigne l’enfant dernier-né, le préféré de sa mère, qui va perdre ce statut car un autre enfant va venir.

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Le mot du mois

« La relecture […] seule sauve le texte de la répétition (ceux qui négligent de relire s’obligent à lire partout la même histoire), le multiplie dans son divers et son pluriel. »

Roland Barthes, S/Z, Seuil, 1970.

Le suicide d’Israël

Pour comprendre ce qui se passe en Israël, rien ne vaut de lire l’enquête sur l’évolution des pratiques religieuses publiée par l’Israel Democracy Institute. Non seulement les orthodoxes et les ultra-orthodoxes ont le vent en poupe, mais c’en est fini de la « majorité laïque » et même de la vieille idée que cet État est un « melting pot » multiculturel. 67 % de la population pense que les Juifs sont le peuple élu et 65 % que la Torah a été reçue de Dieu. Si une contradiction se fait jour entre la halakha et les principes démocratiques, seule une minorité répond que préférence doit être donnée aux seconds.

Cette évolution fait le jeu de la droite nationaliste dure, qui domine à la Knesset. Et elle ne semble guère gêner le puissant lobby juif américain, qui a entravé les timides tentatives de l’administration Obama de faire entendre raison à Netanyahou sur la question des colonies et, plus généralement, sur la nécessité d’avancer vers une solution à deux États.

Elle inquiète beaucoup, en revanche, nombre d’intellectuels israéliens, dont nous nous faisons ici l’écho. Pour David Shulman, spécialiste des langues indiennes à l’Université hébraïque de Jérusalem, la poursuite de la confiscation des terres palestiniennes en Cisjordanie relève d’une politique d’apartheid et instaure peu à peu un État unique de la Méditerranée au Jourdain, ce qui lui paraît ruiner les chances de préserver un « État juif ». Pour l’historien et journaliste Gershom Gorenberg, un Israélien juif orthodoxe de gauche (cela existe aussi !), l’État juif en question est déjà en situation d’échec, miné de l’intérieur par les effets pervers de la colonisation. Nous faisons aussi une place au problème des Arabes qui vivent en Israël, ces Palestiniens « de l’intérieur », qui pour certains constituent un sujet d’inquiétude aussi sérieux que celui créé par l’occupation.

 

Dans ce dossier :

Cisjordanie: la fuite en avant

Le 15 avril dernier, je revenais de Rome sur un vol Alitalia. Quarante minutes environ avant d’atterrir à Tel-Aviv, le pilote nous informa qu’Israël avait pris des mesures de sécurité exceptionnelles et avait restreint son espace aérien en raison d’une menace inhabituelle. Alors que nous étions encore au beau milieu de la Méditerranée, il nous était dès lors strictement interdit de prendre la moindre photo, jusqu’à ce qu’on nous autorise à quitter le terminal ; après quoi nous devrions suivre les instructions du personnel de sécurité au sol.

Dans un premier temps, j’ai pensé que Benyamin Netanyahou avait décidé d’attaquer l’Iran, en dépit ou peut-être en raison des perspectives de solution pacifique et acceptable au problème nucléaire iranien qui s’étaient dessinées au cours des jours précédents. Mais, à la réflexion, je me suis dit qu’une attaque était assez improbable. Que se passait-il donc ?

Après l’atterrissage, nous avons été détournés vers le vieux terminal (1), désormais obsolète, puis emmenés en bus, après le contrôle des passeports, vers le nouveau terminal 3. Les forces de police étaient omniprésentes. On les vit arrêter un manifestant et le faire monter dans un fourgon. C’est alors que l’idée m’est venue à l’esprit : l’extraordinaire menace tombée du ciel, c’était l’arrivée en Israël de quelques dizaines de militants de la paix européens, qui voulaient gagner Bethléem pour protester contre les atteintes d’Israël aux droits de l’homme.

Ces manifestants justifiaient manifestement de faire appel aux forces armées, comme si nous avions affaire à une invasion. Une cinquantaine d’entre eux furent arrêtés. Deux parvinrent à déjouer les barrages et atteindre Bethléem. Le soir, les porte-parole du gouvernement se flattèrent d’avoir écarté une menace de nature quasi existentielle. Mais leur satisfaction fut ternie : les journaux télévisés furent surtout consacrés à l’un de ces incidents qui révèlent en un éclair la réalité violente de l’occupation.

Shalom Eisner, commandant adjoint de la brigade de Tsahal stationnée dans la vallée du Jourdain et lui-même colon, avait été filmé en train de frapper au visage, à coups de crosse de fusil, un militant pacifiste danois. La vilaine scène, horrible à vrai dire, repassa en boucle des dizaines de fois sur les écrans. Je dois confier que j’ai moi-même assez souvent assisté à des spectacles de ce genre à Jérusalem-Est (à Sheikh Jarrah, à Ras al-Amud, à Silwan) et dans les territoires lors de manifestations pour la paix. Eisner a été temporairement relevé de ses fonctions. Si l’on en juge par les précédents, il sera sans doute nommé à un nouveau poste d’ici deux ans. Interviewé après l’incident, il témoigna honnêtement de sa stature morale : « C’était peut-être une erreur professionnelle d’utiliser mon fusil alors qu’il y avait des caméras tout autour. »

Comment une poignée de manifestants inoffensifs peut-elle déclencher une réaction pareille ? Dans une déclaration officielle, Netanyahou affirma que si ces personnes étaient à ce point soucieuses des droits de l’homme, elles feraient mieux de s’intéresser à la situation en Syrie, à Gaza ou en Iran – comme si les abus manifestes commis là exonéraient Israël de sa responsabilité dans le quotidien des territoires occupés. La même logique – celle de la guerre sans fin entre les Fils de la Lumière et les Fils de l’Ombre1 – sous-tend les discours répétés de Netanyahou accusant l’Iran de vouloir perpétrer un nouvel Holocauste. Comme de nombreux Israéliens, il habite un monde où les forces du mal sont sans cesse sur le point d’annihiler les Juifs, auxquels il revient de riposter par des actions audacieuses et héroïques, afin d’arracher la vie aux griffes de la mort. Je pense que, comme de nombreux autres Israéliens, il est amoureux de ce monde et le réinventerait même en l’absence de menace extérieure sérieuse.

Il y a, derrière tout cela, la mauvaise conscience enfouie du traitement infligé par les Israéliens aux Palestiniens depuis 1948 – une conscience réprimée mais encore vivante d’une certaine façon (peut-être pas chez Netanyahou). La vision à prétention rationnelle dont on recouvre cette mauvaise conscience, vision simpliste, sûre de son bon droit, dangereuse et immorale, est à la base du dilemme formulé avec éloquence et courage par Peter Beinart dans sa « Crise du sionisme ». Il le présente comme un conflit, désormais bien connu, entre les valeurs démocratiques, progressistes, et un nationalisme atavique, protoraciste. Ce conflit a créé deux États juifs au Proche-Orient. Comme l’écrit Beinart, « à l’ouest [de la Ligne verte, la frontière d’avant la guerre de 1967], Israël est une démocratie imparfaite mais authentique. À l’est, c’est une ethnocratie ».

Par « ethnocratie », il entend « un lieu où les Juifs bénéficient de la citoyenneté, pas les Palestiniens ». C’est un mini-État dirigé par les colons, certains violents et fanatiques, qui prive du droit de vote la population arabe (2) et s’approprie inlassablement la terre afin d’étendre et de fortifier encore le projet colonial des implantations. Inévitablement, la philosophie de l’occupation, présente maintenant depuis quarante-cinq ans, diffuse vers l’ouest, en Israël même : « Le sionisme antidémocratique au-delà de la Ligne verte détruit la possibilité d’un sionisme démocratique en deçà. » [Lire « L’ennemi de l’intérieur », p. 35.]

Les données qui viennent étayer cette remarque sont accablantes. Beinart évoque des recherches récentes qui montrent la dangereuse érosion de l’attachement des Israéliens aux valeurs démocratiques fondamentales et l’essor concomitant des tendances ultranationalistes, racistes et totalitaires, dont certaines sont bien représentées dans les partis d’extrême droite à la Knesset et au sein du gouvernement actuel. On a ainsi vu déferler, au cours de la dernière année, une vague de lois « ethnocratiques », qui ne rappellent que trop les sombres précédents de l’histoire du XXe siècle (3).

Le mini-état des colons

On pourrait aussi décrire ce qui se passe, plus simplement, comme la conquête des institutions centrales de l’État israélien par le mini-État des colons. L’entreprise colonisatrice a presque entièrement hypothéqué la politique du pays. Chaque jour ou presque apporte un nouveau dispositif, dont l’inventivité permet de légaliser les « implantations illégales » et de faciliter l’appropriation croissante des terres (4). Avec pour conséquence inévitable la mort imminente de la soi-disant « solution à deux États », qui établirait un État palestinien au côté d’Israël, dans ses frontières d’avant 1967 (quelles que soient les modifications mineures de cette frontière que les deux parties pourraient accepter). Aujourd’hui, une énorme partie de la Cisjordanie a, de fait, été annexée à Israël, peut-être de manière irréversible. Aucun État ne saurait être construit sur le peu de territoire qu’il reste.

Indépendamment même des conséquences désastreuses de la politique israélienne, il est essentiel de reconnaître que ce qui se passe en Cisjordanie n’est pas simplement une question de violation épisodique des droits de l’homme, que des actions de protestation et de réparation appropriées suffiraient à corriger. Rien ne serait plus loin de la vérité. L’occupation est systématique dans tous les sens du terme. L’ensemble des acteurs et des institutions impliqués – les fonctionnaires, leurs ministères et leurs budgets, l’armée, la police civile, la police des frontières, l’administration civile (c’est-à-dire l’officielle Autorité d’occupation), la justice (en particulier les tribunaux militaires dans les territoires, mais aussi les juridictions civiles de ce côté-ci de la Ligne verte), la foule des éditorialistes qui servent la ligne du gouvernement et entretiennent ses mythologies – sont inextricablement liés et participent d’un système dont la logique s’offre à quiconque en a l’expérience directe. Cette logique consiste à protéger l’entreprise colonisatrice et à s’emparer de la terre. L’aspect sécuritaire est, à mes yeux, presque accessoire. Si c’était un objectif majeur, la situation sur le terrain aurait une tout autre allure.

Prenons quelques exemples banals et emblématiques, choisis au hasard dans une série inépuisable. À la mi-janvier 2012, l’administration civile a envoyé ses bulldozers, dûment escortés de soldats, pour démolir la cabane branlante de Halima Ahmad al-Hadhalin, une veuve palestinienne et mère de neuf enfants, qui habite le misérable village bédouin de Umm el-Kheir. La localité jouxte l’importante implantation de Carmel, au sud des collines d’Hébron, dont l’expansion est continue. Les bureaucrates affirmaient que la masure avait été construite sans permis, ce qui est bien sûr vrai. Les Palestiniens vivant en « zone C », c’est-à-dire sous le contrôle d’Israël, ne reçoivent que très rarement un permis de construire de la part du comité, composé en majorité de colons, qui examine les demandes.

J’ai rencontré Halima le 28 janvier, un jour de pluie glacée. Elle se tenait pieds nus, encore choquée et traumatisée, sous la tente d’un voisin. Des démolitions de ce genre ont lieu régulièrement à Umm el-Kheir et n’ont rien à voir, ni de près ni de loin, avec l’État de droit. Elles relèvent d’une campagne malveillante destinée à rendre la vie aussi difficile que possible pour les Palestiniens qui habitent là (lesquels, incidemment, affirment de manière crédible posséder la terre où s’étend Carmel), dans l’espoir de les voir partir.

Le même type de raisonnement s’applique aux ordres de démolition émis en février 2012 à l’encontre d’un projet d’électrification et de construction d’infrastructures énergétiques dans seize khirbeh palestiniens [villages satellites en périphérie d’un village agricole, autrefois utilisés au moment de la récolte, NdlR], éparpillés au sud des collines d’Hébron. Les bergers et petits paysans y habitent des caves, des tentes ou des cabanes, dans une misère noire. Des volontaires et des militants de la paix dotés de compétences techniques en la matière ont construit à grand-peine, dans plusieurs de ces villages, des éoliennes et un réseau électrique élémentaire pour desservir une population de quelque 1 500 âmes.

Pylônes détruits

Le changement de la qualité de vie dans cette zone rude fut spectaculaire. Mon ami Ali Awab, de Tuba, me confia, en allumant avec fierté une ampoule dans la cave où il habite : « Pour la première fois de ma vie, je me sens complètement un être humain. » Ces infrastructures minimales, aux intentions et aux effets uniquement bienfaisants, financées principalement, à hauteur de centaines de milliers d’euros, par des donateurs européens, peuvent-elles représenter la moindre menace pour Israël (5) ?

Il faut croire que oui. L’administration civile tient à les détruire, encore une fois sous le mince prétexte qu’elles ont été installées sans permis – comme si une demande aurait été bienvenue. Plusieurs pylônes ont déjà été détruits et les câbles électriques – sans nul doute des cibles dignes d’intérêt pour l’armée – ont été coupés dans une demi-douzaine de villages. Sous la pression européenne, en particulier celle de l’Allemagne, les nouveaux ordres de démolition ont été suspendus ; mais le risque de voir resurgir les bulldozers à la première occasion est bien réel (6).

La justice peut-elle servir de rempart face aux décisions arbitraires des autorités ou aux actes de vol ou d’agression physique perpétrés par les colons ? Parfois. Mais, en règle générale, un Palestinien n’a pas la moindre chance de se voir rendre justice devant un tribunal militaire israélien, et bien peu ont été traités équitablement par les instances civiles au cours des quarante dernières années. Toute affaire relative à la défense d’un droit de propriété palestinien sur des terres saisies pour les besoins de la colonisation a très peu de chances de s’achever sur un jugement hostile aux colons ou à l’État – même s’il y a eu quelques exceptions. Les Arabes qui protestent contre l’occupation et la perte de leurs terres sont traités durement, parfois emprisonnés longtemps, parfois tués durant les manifestations.

La scandaleuse réponse de Netanyahou à Obama

Pour qui connaît la situation sur le terrain, la description qu’en donne Beinart paraît bien timide. Son livre s’adresse en premier lieu au lecteur américain, souvent peu au fait de la réalité des territoires palestiniens. De manière assez attendue, le ton est polémique et Beinart a été méchamment accusé de naïveté – la pire et la plus facile insulte du répertoire des défenseurs d’Israël – et d’ignorance des complexités du conflit, comme en témoigne un article paru dans le New York Times [lire l’article de Jonathan Rosen p. 30]. Mais Beinart n’est que trop conscient de ces complexités, bien plus que tant de ceux qui prétendent parler au nom ou à l’intention des Juifs américains (dont la plupart, comme il le souligne, n’ont sans doute jamais rencontré un Palestinien). L’auteur se consacre principalement à la situation actuelle, sous ce président américain et ce gouvernement israélien. La partie la plus saillante du livre est sans doute la description précise et convaincante des manœuvres politiques qui ont permis à Netanyahou d’humilier à plusieurs reprises Obama en 2010 et 2011, d’abord sur la question du gel de la colonisation, puis au Congrès.

Le gel de la colonisation [décidé par Israël début 2010] (7), auquel l’administration Obama avait consacré tant d’efforts, exerçant maintes pressions et jouant de son prestige, n’a jamais été qu’un trompe-l’œil. Selon l’estimation fiable du mouvement israélien La Paix maintenant, la construction de nouveaux logements dans les territoires en 2010, l’année du « gel », ne fut que légèrement inférieure à celle de 2009 (1 712 unités nouvelles contre 1 920). En mars 2010, le jour où le vice-président Biden est arrivé à Jérusalem, le gouvernement israélien a annoncé qu’il multipliait par deux le rythme des constructions à Ramat Shlomo, quartier au nord de Jérusalem-Est – un affront évident et probablement calculé fait à l’administration américaine.

Plus scandaleuse encore fut la réponse arrogante de Netanyahou à un discours clé prononcé par Obama le 19 mai 2011, dans lequel le président déclara clairement que « le rêve d’un État juif, démocratique, est irréalisable dans le contexte d’une occupation permanente ». Netanyahou annonça « attendre du président qu’il réaffirme les engagements pris par les États-Unis à l’égard d’Israël en 2004 », y compris l’acceptation de l’annexion de pans entiers du territoire palestinien dans les « blocs de colonies ». Notez le verbe « attendre », comme si Netanyahou dictait à un président soumis ce que celui-ci doit dire ou ne pas dire. Le discours de Netanyahou devant le Congrès le 24 mai 2011, un pastiche des mythes et de la rhétorique démagogique de l’extrême droite, était dans la même veine, et fut honteusement applaudi par les élus américains.

Beinart montre comment Obama a, hélas, constamment cédé aux pressions du lobby israélien, l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), et des porte-parole de l’establishment juif américain. Il fait une critique cinglante des dirigeants de ces institutions, désormais aveuglément et grossièrement alignés sur la droite israélienne et Netanyahou. Il cite Keith Weissman, un ancien de l’AIPAC, déclarant que, dès le milieu des années 1990, ses principaux responsables « tétaient le sein du Likoud ». Beinart montre aussi que cette orientation, avec son aversion viscérale pour l’idée même d’État palestinien et son soutien enthousiaste à l’occupation, domine à présent au sein de l’Anti-Defamation League, de la Zionist Organization of America, de la Conférence des Présidents et une bonne partie du rabbinat orthodoxe (8).

L’ultranationalisme orthodoxe, avec ses prises de position parfois violemment antidémocratiques, racistes même, explique en partie le pessimisme de Beinart sur l’avenir du courant dominant du judaïsme américain et de sa relation à Israël. « Le sionisme américain, craint-il, deviendra un foyer de personnes indifférentes aux idéaux démocratiques, et les Juifs américains les plus attachés à ces idéaux deviendront, au mieux, indifférents à l’État hébreu. » Des études montrent que, aux États-Unis, les jeunes non orthodoxes, acquis aux valeurs démocratiques et à une politique progressiste, se sentent de moins en moins attachés à Israël. C’est la version juive américaine du conflit que j’ai décrit en Israël entre les idéaux démocratiques et le nationalisme tribal. Mes deux grands-pères, comme la plupart des Juifs américains de leur génération, à la fois ardents sionistes et démocrates rooseveltiens épris de justice sociale, auraient été horrifiés par ce qui s’est passé en Israël et par la nécessité d’avoir à faire pareil choix.

L’ouvrage de Beinart possède une dimension pragmatique bienvenue, reflétant l’urgence – et l’immense difficulté – d’apporter un changement. Mais, là encore, les recommandations de l’auteur me paraissent un peu courtes. Il préconise de renforcer l’enseignement juif progressiste aux Etats-Unis (9) et d’étendre sa base de financement. Nul n’y verra d’objection, même si les effets potentiels sur la politique israélienne pourraient ne se faire sentir que dans plusieurs décennies. À plus court terme, il préconise le boycott par les Juifs américains des produits issus des colonies. Cela peut sembler hardi à New York ou Philadelphie, étant donné le climat qui règne dans les synagogues et autres institutions juives du pays, même si beaucoup d’entre nous l’avons fait des années durant, publiquement ou en silence, sans grand effet. Un jour, j’ai piqué une crise dans un restaurant bien connu de Jérusalem après m’être aperçu qu’on y proposait uniquement du vin produit par des colons ou issu de vignobles des territoires occupés. Le propriétaire a fini par venir se confondre en excuses, promettant de présenter une sélection plus variée à l’avenir. C’est à peu près le mieux que nous ayons pu faire, même si, dans le cas de la maison Barkan au moins, la pression extérieure, probablement surtout européenne, a semble-t-il conduit à la fermeture de la principale unité de production de Cisjordanie, près de Banu Hassan. Pour ceux à qui cet exemple inspirerait des espoirs, je dois préciser que, selon des études récentes, beaucoup sinon la plupart des producteurs israéliens exploitent des vignes cultivées dans les colonies.

Il y a désormais quelque chose d’un peu anachronique à s’attaquer aux produits des implantations. Cela fait-il sens de se focaliser sur le vin d’Hébron ou les produits laitiers de Susya alors que le système politique israélien tout entier soutient le projet colonial ? Je dois dire que je suis opposé à tout appel au boycott général d’Israël, et en particulier au boycott culturel et universitaire, qui de mon point de vue ne peut être que contre-productif et renforcer la mythologie paranoïaque si répandue au sein de la droite et chez ses porte-parole tapageurs. Bien que je consacre une partie de mon temps à des actions souvent donquichottesques sur les collines au sud d’Hébron, je ne suis en général pas un fan de l’inefficacité.

Nous avons besoin d’une initiative d’une tout autre ampleur – le genre de choses qu’un président démocrate en cours de second mandat pourrait réussir à faire s’il avait le courage de braver la mainmise de l’AIPAC sur la politique américaine. Entre-temps, nous pourrions avoir besoin du genre de bénévoles idéalistes mais à la tête froide qu’Arnold Wolf, le rabbin progressiste charismatique qui fut l’un des mentors d’Obama, emmena [en 1965] à Selma, dans l’Alabama, lutter pour les droits civiques. Nous avons besoin de volontaires en Cisjordanie, pour protéger les civils palestiniens innocents contre les raids des colons et les soldats qui les soutiennent invariablement. Quelques centaines de personnes suffiraient à changer la donne.

Ethnocratie coercitive et apartheid

Mais il est peut-être déjà trop tard. Des analystes comme Meron Benvenisti, l’ancien maire adjoint de Jérusalem, disent depuis des années que la solution à deux États est une feuille de vigne, une idée à laquelle les dirigeants tant palestiniens qu’israéliens témoignent un intérêt de pure forme, pour dissimuler cette réalité têtue : il existe déjà un État unique allant du Jourdain à la mer. Pour l’heure, cet État unique, vu dans sa totalité, répond bien à l’expression de Beinart d’« ethnocratie » coercitive. Ceux qui s’insurgent contre le terme « apartheid » sont invités à en proposer un meilleur (10). Rappelons que l’un des principaux architectes du système, Ariel Sharon, aurait lui-même adopté la terminologie sud-africaine, désignant les enclaves palestiniennes non contiguës qu’il envisageait pour la Cisjordanie comme des « bantoustans ».

Ces bantoustans existent à présent, et nul ne saurait prétendre qu’ils représentent le moins du monde une « solution » au problème palestinien d’Israël. Un jour, comme en Afrique du Sud, ce système inévitablement s’effondrera. Dans une version optimiste de l’avenir, nous pourrions nous retrouver avec une sorte de modèle fédéral, représentant plus qu’un État mais moins que deux – et où les Juifs seraient rapidement en minorité. Je ne vois pas comment cela peut se produire sans une lutte, que l’on espère non violente au moins jusqu’à un certain point, dans laquelle les Palestiniens revendiquent pour eux-mêmes les droits que d’autres peuples ont obtenus.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi les Israéliens s’accrochent-ils à une politique si manifestement irrationnelle, à vrai dire suicidaire ? La réponse est simple – trop simple : nous avons peur. Nous avons été tellement traumatisés, d’abord par toute notre histoire puis par celle de ce conflit, que nous voulons au moins une illusion de sécurité, comme celle que confère la possession de quelques collines caillouteuses de plus. Qu’importe si chaque centimètre carré du territoire israélien est à la portée de dizaines de milliers de missiles stationnés au Liban, en Syrie et à Gaza, sans parler de l’Iran, et si quelques kilomètres carrés en plus ne font aucune différence. Nous allons malgré cela nous emparer de ces collines, nous allons même y installer quelques caravanes branlantes pour qui est assez fou pour vouloir vivre là, nous allons poster quelques dizaines de soldats perclus d’ennui au sommet et aux alentours, nous allons procéder à leur raccordement aux réseaux d’électricité et d’eau israéliens (11). Et nous construirons une clôture pour borner le périmètre de la nouvelle colonie et du terrain nécessaire à son développement (généralement plusieurs fois la taille de la colonie elle-même). Il se trouve que la terre appartient à des Palestiniens, mais, de toute évidence, ce n’est pas un sujet.

Les craintes des Israéliens sont bien réelles et une interprétation généreuse de la politique de l’État hébreu au cours des quatre dernières décennies pourrait à bon droit les mettre en avant. Comme le dit souvent Ali Abou Awwad, l’un des leaders de la nouvelle génération de combattants palestiniens non violents, « les Juifs ne sont pas mon ennemi ; mon ennemi c’est leur peur. Nous devons les aider à cesser d’avoir tellement peur – leur histoire les a terrifiés –, mais je refuse désormais d’être victime de la peur juive » [lire « Le satyagraha selon Ali Abou Awwad », Books, septembre 2011, p. 30]. Il a raison de le refuser. Mais, à mon sens, la réalité que nous habitons et que nous avons dans une large mesure créée par nos propres actions a plus à voir avec l’histoire que nous nous racontons, nous les Israéliens, sur ce que nous sommes – un récit puissamment dramatique qui, à l’exemple de bien d’autres légendes, a une façon de s’autoalimenter, à un coût sans cesse plus élevé pour ceux qui se le racontent. Cette histoire coïncide de plus en plus avec le discours primitif de Netanyahou que j’ai mentionné plus haut.

Pour en sortir, il nous faut reconnaître certains faits essentiels, si inconfortables soient-ils. Comme par le passé, de multiples sujets de diversion et autres sources de confusion viennent facilement masquer le véritable fondement du conflit en cours. En Israël aujourd’hui, la principale diversion a pour nom « Iran ». Il y a aussi le refus de prendre la direction de l’Autorité palestinienne à Ramallah pour ce qu’elle est : un partenaire plus que convenable pour Israël. Ceux qui ne partagent pas cette opinion devraient songer à des hommes comme Marwan Barghouti, toujours incarcéré en Israël. Ce n’est certainement pas un saint, mais il jouit d’une énorme autorité auprès des Palestiniens et il sait très bien ce qu’il faut faire pour parvenir à un accord (12). Il existe de bonnes raisons de penser qu’il souhaite un tel accord, fondé sur le schéma aujourd’hui jugé raisonnable par la majorité dans chacun des deux camps et par la plupart des nations [lire « Une solution consensuelle ? » p. 28]. Il a récemment publié un vibrant appel à la résistance non violente dans les territoires et à la fin de cette farce qu’est un « processus » de paix qui a permis à Israël de se dérober sans cesse et de dissimuler sa profonde hostilité pour l’idée même d’accord avec le mouvement national palestinien.

Cette aversion pour la conclusion d’une paix sérieuse continuera certainement de dominer le gouvernement israélien actuel, qui s’emploiera toujours à consolider l’occupation et à légaliser le vol massif des terres arabes tout en affirmant haut et fort que les Palestiniens sont responsables de l’échec des négociations.

Alors, une fois encore, il faut réaffirmer ces vérités qui s’imposent. Au cœur du conflit, il y a deux peuples qui revendiquent le même territoire. Aucun d’eux n’a le monopole du bon droit et chacun a commis des atrocités à l’égard de l’autre. L’un des deux, cependant, est beaucoup plus puissant. Tant que les aspirations nationales du peuple le plus faible, les Palestiniens, ne seront pas reconnues et qu’un compromis durable entre les deux parties ne sera pas trouvé, il n’y aura pas de paix. Il est impossible de priver pendant si longtemps des millions d’êtres humains de leurs droits civiques et de prendre systématiquement leur dignité et leurs terres.

Prolonger l’occupation, c’est assurer l’émergence d’une entité politique unique à l’ouest du Jourdain. Chaque jour qui passe nous rapproche d’une trajectoire de type sud-africain, y compris l’évolution finale, nécessaire, vers un système où chacun a le même droit de vote. Il faut donc regarder cette éventualité en face : dans un avenir pas si lointain, à moins d’en finir avec l’occupation, il n’y aura plus d’État juif.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 7 juin 2012. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Le manichéisme simpliste des Israéliens

Quand Peter Beinart était enfant, sa grand-mère lui disait : « Les Juifs sont comme les rats, nous quittons un navire quand il coule. » Cette grand-mère – qui était née en Égypte, vivait en Afrique du Sud et rêvait de rejoindre son frère en Israël – croyait que l’État hébreu était le dernier refuge d’un peuple traqué, et elle le fit également croire à son petit-fils, né aux États-Unis. Mais Beinart, ancien rédacteur en chef de The New Republic (1) qui dirige à présent un blog intitulé Open Zion, a un problème : à ses yeux, Israël est moralement un navire en train de couler. Au lieu de simplement s’en éloigner à la nage, il a écrit « La crise du sionisme ». Il y entreprend de sauver le pays en qualifiant de racistes plusieurs de ses dirigeants, en dénonçant nombre de ses partisans américains comme des êtres malfaisants obsédés par l’Holocauste, et en préconisant le boycott des personnes et des produits venant des territoires situés à l’est de la frontière d’avant 1967. Tout en sauvant Israël, Beinart espère, avec son zèle évangélique, sauver l’Amérique des manœuvres d’une poignée d’organisations juives qui, selon lui, ont non seulement détourné les valeurs progressistes américaines mais aussi fait plier l’échine du président des États-Unis, qui,  même s’il a attiré 78 % des voix juives, est dans l’incapacité de poursuivre son propre programme (2).

Comme une majorité d’Israéliens, Beinart pense qu’il est épuisant, dégradant et dangereux pour l’État hébreu de négliger la vie de millions de Palestiniens sans État. Et comme une majorité d’Israéliens, il pense que la solution consiste à créer un État palestinien. Mais, parce qu’il minimise l’impact cataclysmique de la seconde Intifada, parce qu’il décrit le retrait unilatéral de Gaza non comme un acte douloureux et désespéré mais comme une ruse cynique pour continuer l’occupation par d’autres moyens, parce qu’il sous-estime ceux qui brandissent la charte du Hamas appelant à la destruction d’Israël et au meurtre des Juifs du monde entier, parce qu’il minore l’exigence palestinienne d’un droit au retour – non vers une Palestine à venir mais vers Israël même, ce qui anéantirait l’État juif –, il dégage son livre des réalités politiques concrètes.

Invoquer les faits pour les évacuer

La manière dont certains parviennent à condenser un problème complexe et épineux dans un petit livre en dit long sur leurs relations avec l’histoire – et avec le langage. Beinart est très doué pour invoquer les faits afin de mieux les évacuer. Israël a proposé de se retirer des terres conquises en 1967 (3), et les États arabes ont déclaré : « Pas de paix avec Israël, pas de reconnaissance d’Israël, pas de négociations avec Israël (4). » Dans son livre, cela devient littéralement une parenthèse dans laquelle le « refus apparent » des Arabes a rendu « plus facile » la colonisation israélienne.

Beinart affirme que les Juifs sont en train de rater le « test du pouvoir juif ». Il ne veut pas dire par là que, après des millénaires vécus sans État, les Juifs sont lents à reconnaître les exigences de la force, mais tout le contraire, ce qui l’autorise à employer diverses formules chères aux antisémites : le lobby israélien qui écrase la Maison-Blanche ; la remarque selon laquelle, « en privé, les Juifs américains se délectent de la puissance juive » ; sans oublier l’idée grotesque que, « dans les années 1970, les organisations juives américaines ont commencé d’accaparer l’Holocauste ». En disant que l’occupation « exige le racisme », il accuse Israël de racisme (alors même qu’il mentionne ailleurs la résolution calomnieuse des Nations unies de 1975, déclarant que « le sionisme est une forme de racisme »).

Dans le monde de Beinart, l’antisémitisme n’est guère plus qu’une illusion dont se bercent les Juifs. L’Anti-Defamation League combat le « prétendu » antisémitisme à l’égard d’Israël, nous dit-il. S’inquiéter des menaces existentielles proférées contre un pays grand comme le New Jersey, où moins de huit millions de personnes vivent potentiellement à l’ère de l’attentat-suicide nucléaire, c’est capituler devant la « victimisation juive ». Il est assurément possible pour un pays d’être à la fois puissant et fragile ? Assurément le mot « vulnérabilité » serait préférable à celui de « victimisation » ? Mais lorsque Beinart feint de vouloir nuancer son propos, il sombre dans le manichéisme : « Adieu aux valeurs progressistes, bienvenue au tribalisme. »

Même s’il admet qu’« il y a du vrai » dans l’argument selon lequel les Palestiniens ont par le passé tourné le dos aux offres de solution à deux États, la formule de Beinart – « si Israël permettait la création d’un État palestinien » – en fait bon marché et démontre, par des moyens purement rhétoriques, qu’il revient à l’État hébreu d’accorder la paix, privant incidemment les Palestiniens du moindre rôle dans leur propre destinée. Mais Beinart a peu de choses à dire à leur sujet. Si un chapitre est intitulé « La crise en Israël » et un autre consacré à « La crise en Amérique », aucun ne porte sur « La crise de la société palestinienne » ou « La crise de l’islam », qui a pourtant joué un rôle considérable dans le mouvement nationaliste. Beinart croit peut-être qu’il n’existe pas de crise parmi les Palestiniens, mais il est fondamentalement silencieux sur ces questions, tout comme il ne prête guère d’attention au reste du monde arabe, estimant plus simple de réduire le conflit du Moyen-Orient à un drame américano-israélien.

Ce que Netanyahou n’aime pas chez les Juifs

Comme la veuve Douglas qui tente de civiliser Huckleberry Finn avant qu’il ne parte pour le territoire occupé [par les Indiens], Beinart est animé d’un élan missionnaire envers Israël. Sa foi réside dans les « idéaux progressistes », dont il fait souvent des synonymes du judaïsme, ou de ce que le judaïsme devrait être. Il nous apprend ainsi que Benyamin Netanyahou ne fait pas confiance à Barack Obama parce qu’« Obama lui rappelle ce que Netanyahou n’aime pas chez les Juifs », c’est-à-dire un sentiment d’obligation morale. Par un bel exemple de théologie de la substitution (5), Obama, désigné comme « le président juif », devient le vrai Juif, élu au sens propre comme au sens figuré. Netanyahou, en revanche, se languit dans un cadre mental archaïque et brutal, s’adonnant à « la glorification des Juifs féroces de l’Antiquité ». Face à cette fureur digne de l’Ancien Testament, Obama renonce à évoquer la division de Jérusalem : « La réaction de Netanyahou, des républicains et des organisations juives américaines serait trop féroce. » Beinart ne dit pas en quoi consisterait cette intolérable férocité, mais elle doit être bien terrible pour intimider l’homme le plus puissant du monde libre (6).

Cela ne fait qu’un avec les péchés des Juifs américains, qui « parlent rarement de ce que Joseph fit aux Égyptiens quand Pharaon lui confia les réserves de grain du pays (7) ». Sonnant le glas de telles turpitudes, Beinart affirme qu’il nous faut une « nouvelle histoire juive américaine ».

« Complète égalité »

Le désir d’un « nouveau testament » est ancien dans le judaïsme, mais certains pourraient soutenir que Beinart, en voulant séparer le corps pécheur du judaïsme de son âme progressiste, pour mieux la sauver, adopte une démarche archaïque. D’autres pourraient soutenir qu’Israël est en soi un nouveau testament ou, pour emprunter l’expression de Theodor Herzl, un ancien-nouveau testament (8). Héros de l’auteur, Herzl pensait qu’Israël n’aurait pas besoin d’armée. En 1902, ce rêve était encore possible.

Beinart cite élogieusement la Déclaration d’indépendance de l’État d’Israël, lue à haute voix par David Ben Gourion en 1948. Elle promettait « la complète égalité des droits sociaux et politiques à tous ses habitants quels que soient leur sexe, leur religion ou leur race ». Pourtant, Ben Gourion décida aussi d’éliminer de ce document toute référence aux frontières d’Israël, parce que les Arabes se préparaient à attaquer et qu’il ne luttait pas pour défendre ces frontières contestées mais pour sauver son État. Les mots écrits et ceux qu’il faut lire entre les lignes forment une sorte de texte et de commentaire, pour l’équilibre duquel Israël continue de lutter au milieu des réalités brutales d’une région impitoyable. L’État hébreu le fait tantôt bien, tantôt mal, mais cette lutte même est la marque d’une civilisation bien au-dessus du manichéisme simpliste d’un Peter Beinart.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 13 avril 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

Un État en perdition

Gershom Gorenberg fait exception à la règle, à plus d’une règle. C’est un Juif israélien orthodoxe d’origine américaine, groupe qui penche en général très nettement à droite, sur l’échiquier politique israélien [lire  « Les orthodoxes ont le vent en poupe»]. Pourtant, il appartient résolument à la gauche : il prône non seulement le gel de la colonisation mais aussi l’évacuation des implantations « sans attendre la signature d’un accord de paix » ; il souhaite que soit négociée une solution à deux États sur la base de la Ligne verte (la ligne de démarcation consacrée par l’armistice de 1949, et frontière de facto jusqu’à la guerre de 1967) ; il est aussi partisan de la séparation de la synagogue et de l’État, et d’une réelle égalité civique entre citoyens juifs et arabes d’Israël [lire « L’ennemi de l’intérieur »]. Surtout, il a une vision réaliste de la façon dont le projet sioniste a dû être perçu d’emblée par la population arabe du Levant : lorsqu’il parle de la Nakba – la catastrophe, comme les Palestiniens désignent les événements que les Juifs d’Israël appellent guerre d’indépendance –, il n’utilise pas de guillemets horrifiés. Et pourtant, si Gorenberg est un homme de gauche, il se veut aussi sioniste – plutôt que non-, anti- ou post-sioniste. Autrement dit, il se présente comme un nationaliste juif.

L’État d’Israël fait aussi exception à la règle – à plus d’une règle. Comme la Grèce et l’Algérie, l’Inde et le Vietnam, le Kenya et la Lituanie, et bien d’autres pays de cette planète, il est le fruit d’un mouvement de libération nationale, d’une lutte pour être « un peuple libre sur notre propre terre », selon les termes de l’hymne national israélien. Contrairement à tout autre mouvement de libération nationale, cependant, le sionisme ne cherchait pas à donner un État indépendant à une nation déjà existante sur un territoire, mais à créer une nation et un État à partir d’un peuple dispersé à travers le monde, ayant vécu pendant près de deux millénaires en diaspora, loin de son foyer ancestral [lire à ce sujet l’entretien avec Shlomo Sand, « Le peuple juif n’existe pas et n’a jamais existé »]. Comme les États-Unis et le Canada, le Brésil et l’Argentine, l’Australie et l’Afrique du Sud, Israël est aussi un État de colons, créé par une population européenne venue non seulement pour gouverner mais aussi pour occuper et déplacer substantiellement la population indigène. Cependant, contrairement à tout autre État de ce type, les colons d’Israël se pensaient non pas comme un peuple d’aventuriers, mais comme un peuple de retour au pays, et même si individuellement tout Israélien peut se construire un foyer en bien des endroits, à l’instar de n’importe quel individu venant de n’importe où, il n’existe pas d’autre lieu sur terre que les Juifs puissent, collectivement, qualifier de patrie.

Cet homme exceptionnel a écrit un livre, The Unmaking of Israel, sur cet État exceptionnel, et la crise longue et profonde dans laquelle il est plongé. Et, comme il se doit, c’est une contribution exceptionnelle au débat.

L’argument démographique

Ce que ce livre a d’exceptionnel, c’est le cadre dans lequel l’auteur choisit de raconter une histoire assez familière, du moins pour ceux qui connaissent le conflit israélo-palestinien. Gorenberg n’est pas le premier à écrire un livre déplorant les conséquences humaines de la colonisation israélienne en Cisjordanie, et bien qu’il les déplore avec vigueur, le but de son ouvrage n’est pas de les décrire ni de convaincre les non-convaincus que l’occupation a eu des conséquences terribles pour les Palestiniens. Il n’est pas non plus le premier à invoquer l’« argument démographique » en faveur d’une solution à deux États, argument selon lequel Israël ne peut rester à la fois un État démocratique et un État juif sans une majorité juive substantielle et stable, ce qui ne serait pas le cas si la Cisjordanie était intégrée au pays (1). Cette idée fait désormais partie de la sagesse populaire israélienne, tous les partis à la gauche du Likoud la soutiennent officiellement, et le Premier ministre Benyamin Netanyahou, chef du Likoud, l’admet aussi théoriquement. Même le programme du mouvement d’extrême droite d’Avigdor Liberman, Yisrael Beiteinu (« Israël est notre patrie »), repose sur cette prémisse : c’est pourquoi il propose d’échanger les zones à forte population arabe situées à l’intérieur de la Ligne verte contre les colonies israéliennes de Cisjordanie, dans le cadre d’un hypothétique accord. Mais là n’est pas non plus l’idée maîtresse du livre de Gorenberg ; cette arithmétique démographique élémentaire lui paraît admise par tous.

Les Juifs tirent sur d’autres Juifs

Comme le dit bien le titre, le propos est plutôt de démontrer que les décisions prises pendant et après la guerre de 1967 – avec pour résultat l’occupation de Gaza et de la Cisjordanie – ont déclenché un processus qui a peu à peu « défait » l’État d’Israël. Le développement progressif de la colonisation a tellement miné les fondations de la réalisation phare du sionisme politique – Israël tel que nous le connaissons – que ce n’est pas simplement la nature démocratique de l’État juif qui est aujourd’hui en péril, mais l’État en soi.

Pour le démontrer, Gorenberg commence par faire remonter le lecteur à l’époque qui a précédé la création d’Israël et aux premiers temps de sa fondation. Avant l’indépendance, la population juive de Palestine était soumise à l’autorité coloniale, mais pour l’essentiel elle se gouvernait elle-même à travers les différentes institutions du Yishouv (2) et les divers mouvements politiques et autres milices sionistes. Une fois la libération nationale accomplie, avec le vote des Nations unies en faveur de la partition et la victoire dans la guerre d’indépendance, Israël dut s’atteler à la construction de l’État.

Son premier dirigeant, David Ben Gourion, poursuivit ce but d’une manière, là encore, comparable à celle des autres nations postcoloniales. Le parti de la libération a mis en place les organes étatiques – ou les a reçus en héritage du pouvoir colonial – mais il l’a fait de telle façon que ces organes étaient liés, au moins initialement, à cette même formation politique, tandis que les partis « perdants » se voyaient obligés de dissoudre leurs institutions antérieures, les milices en particulier. La seule « bataille » que mena Israël pour y parvenir fut, en 1948, l’assaut contre l’Altalena, navire transportant des armes destinées à l’Irgoun, la milice de droite de Menahem Begin, quand celle-ci refusa de livrer le chargement aux Forces de défense israéliennes. Cette décision de Ben Gourion permet à Gorenberg d’illustrer ce que signifie avoir un État : en recourant à l’armée très tôt et de façon décisive, Ben Gourion a assuré à Israël le monopole de la force, et donc sa nature d’État. C’est aussi une décision que le parti perdant n’a jamais digérée, et Gorenberg raconte comment, au fil des années, la droite israélienne a fait de l’Altalena son cri de ralliement. Mais, malgré les lamentos rétrospectifs à propos de Juifs tirant sur d’autres Juifs, il faut souligner qu’Israël a su transformer un mouvement national révolutionnaire en État fonctionnel, mieux que bien d’autres pays décolonisés, surtout au regard des défis qu’il lui fallait affronter. À commencer par la nécessité d’intégrer une énorme vague d’immigrants, pauvres pour la plupart, divisée en groupes culturels et linguistiques extrêmement divers, même s’ils avaient tous le sentiment d’appartenir à un même peuple.

Mais, avec la victoire spectaculaire de 1967, Israël fut tenté d’inverser cette progression historique pour revenir à la situation d’avant l’État, celle de mouvement national. En 1967, l’État hébreu a conquis deux types de terres. Le Sinaï et le plateau du Golan étaient généralement reconnus internationalement comme territoires souverains de l’Égypte et de la Syrie. Même si Israël implanta des colonies dans ces deux régions – et annexa le plateau du Golan –, le conflit était une affaire entre États et serait résolu comme le sont d’ordinaire les litiges de cette nature (ce fut le cas avec l’Égypte après les accords de Camp David). La Cisjordanie et Gaza, en revanche, ne furent ni annexés ni administrés conformément aux conventions de Genève en la matière. Ils furent colonisés au mépris du droit, plutôt à la manière des colonies juives de la période préétatique, mais avec le soutien tantôt actif, tantôt passif de l’État : actif quand les colonies étaient planifiées par le gouvernement, passif quand elles étaient établies par des colons « sauvages » et rétroactivement approuvées, processus qui s’est accéléré depuis les accords d’Oslo (3). L’État israélien violait ses propres lois et le droit international mais, plus alarmant du point de vue de son intégrité, il encourageait des particuliers à croire qu’ils agissaient en patriotes en enfreignant la loi et en forçant la main des autorités, afin de créer un fait accompli qui (croyaient sans doute les responsables) bénéficierait à Israël – ou plutôt au « mouvement national juif », puisque Gorenberg affirme que cette activité a en réalité abîmé Israël en tant qu’État, et puisqu’il ne serait pas juste de dire que telle ou telle activité profite à l’ensemble d’un groupe ethnique ou religieux comme « les Juifs ».

Le spectre d’une scission de l’armée

Depuis 1967, raconte Gorenberg, la colonisation a affaibli tout l’édifice étatique, jusqu’à la base. Elle a encouragé le secret et la corruption au sein du pouvoir (personne ne sait exactement combien d’argent est dépensé pour les colonies, puisque personne ne tient les comptes). Elle a inspiré des groupes religieux messianiques qui ne reconnaissent pas l’État comme autorité suprême sur les questions territoriales ou en matière de guerre et de paix, puis encouragé ces groupes à exercer une influence de plus en plus grande au sein des forces armées – parce qu’on pouvait compter sur eux pour servir dans les territoires sans aucune baisse de moral –, faisant apparaître le spectre d’une scission de l’armée si le gouvernement décidait un jour d’un retrait de Cisjordanie [lire « Tsahal ébranlée par les religieux », Books, septembre 2010]. Et à mesure que les relations entre Juifs et Arabes en Cisjordanie tournaient au conflit ethnique armé, cette dynamique a été réimportée en Israël même, où des groupes privés – souvent avec un certain appui de l’État – ont fait campagne pour la « judaïsation » des régions à majorité arabe.

Là encore, cette histoire nous est familière, mais le cadre conceptuel l’est moins. Bien qu’indigné par la triste situation des Palestiniens, le projet de Gorenberg n’est pas vraiment d’écrire sur cette situation. Il n’écrit pas non plus d’un point de vue antisioniste, mais bien plutôt d’un point de vue profondément sioniste. On a tendance à l’oublier, mais le sionisme n’était pas un mouvement d’autodéfense. C’était un mouvement nationaliste. Le nationalisme raconte à un peuple une histoire sur ce que signifie la liberté, qui dit qu’être libre c’est faire partie d’un collectif conscient de lui-même, indépendant, souverain, qui se gouverne lui-même. Perdre la conscience de son groupe national, être gouverné par d’autres, ne pas obtenir l’indépendance et la souveraineté au même titre que les autres nations, ce sont-là des signes d’aliénation, d’immaturité. Selon ce récit, les Juifs étaient avant le sionisme une nation exceptionnellement immature, voire pas une nation du tout. Le but du mouvement n’était pas simplement – ni même fondamentalement – de fournir un « refuge sûr » à ceux qui fuyaient les persécutions de la Russie tsariste ou des nazis. Le but était la régénération spirituelle du peuple juif, grâce à sa transformation en une nation comme les autres et à l’indépendance.

Tel est, brossé à grands traits, le cadre narratif que Gorenberg accepte, raison pour laquelle on peut voir en lui un sioniste. Toute l’argumentation de son livre est la suivante : en s’accrochant aux territoires conquis en 1967 et en les colonisant, Israël est revenu à un mode d’existence dont le sionisme devait aider les Juifs à sortir. En sapant l’autorité de l’État, la colonisation a ressuscité des manières d’être et de raisonner dont, dans la perspective de Gorenberg, le peuple juif aurait dû s’affranchir lorsqu’il a acquis le pouvoir et la responsabilité étatiques. Du point de vue moral, c’était d’ailleurs tout l’intérêt de l’accès à l’indépendance. Si la colonisation sape la légitimité éthique d’Israël, ce n’est pas parce qu’elle est inique (d’innombrables États ont commis des injustices, et de bien plus graves, sans rien perdre de leur légitimité), mais parce qu’elle prouve que le sionisme a échoué à réaliser ce qui était sans doute son objectif premier.

Une manière d’être antérieure à l’État

Gorenberg a écrit ce livre avant tout pour un public juif. D’après ce qu’il dit de l’accueil reçu dans les synagogues et les autres endroits où il est allé parler de son ouvrage, l’essentiel de l’opposition au sein de la communauté juive refuse de regarder en face les faits qui dérangent, résolue à huer et exclure le porteur du message indésirable. Pour ma part, je pourrais suggérer à l’opposition une approche plus directe. Gorenberg soutient qu’Israël a encouragé le retour à une manière d’être antérieure à l’État, dans laquelle les Juifs restent enfermés dans un conflit ethnique avec leurs voisins au lieu d’être à la tête d’une nation indépendante qui entretient des relations (conflictuelles ou harmonieuses) avec les pays alentour. Mais pourquoi en imputer la responsabilité à Israël ? Comment pouvons-nous savoir si la situation antérieure à l’État a jamais réellement pris fin ? Les pays arabes ont-ils fait la paix en 1949 ? Non. Les Palestiniens ont-ils accepté l’idée d’un État juif ? Non. Les citoyens palestiniens d’Israël, au moins, l’ont-ils acceptée ? Non. Alors pourquoi Israël devrait-il rendre les armes et dire : ça suffit, nous cessons le combat, même si vous continuez à vous battre pour que nous perdions du terrain ? Pourquoi Israël devrait-il être le dindon de la farce ?

Je ne crois pas que la bonne réponse soit de revenir à un débat sur les faits, ni sur qui est plus ou moins en droit d’agir comme il le fait. Je pense que la bonne réponse se trouve dans cette célèbre phrase de Ben Gourion : « Ce qui compte, ce n’est pas ce qui disent les goyim, mais ce que font les Juifs. » Cette phrase est généralement citée en réplique aux inquiétudes du genre « que pensera le monde ? » si Israël fait ceci ou cela. Mais c’est aussi une bonne réponse à ceux qui justifient la conduite d’Israël par référence à l’hostilité des Palestiniens (ou de quiconque) envers le sionisme. Le but du mouvement était un État juif souverain et indépendant sur la terre historique d’Israël, afin de permettre la renaissance morale et spirituelle de la nation juive. Si l’occupation détruit le caractère fondamental d’Israël, démantèle l’État et corrompt la population, comme l’affirme Gorenberg, alors les sionistes devraient être les premiers à vouloir y mettre fin, aussi rapidement et complètement que possible, sans exiger les conditions les plus favorables, et surtout sans attendre l’approbation et l’acceptation de ceux pour qui l’État juif n’est au mieux qu’une réalité regrettable.

Après tout, il a toujours été absurde de penser que quiconque en dehors du peuple juif soutiendrait véritablement les objectifs du sionisme, projet national spécifiquement juif. Pour juger de l’échec ou de la réussite de ce projet, il faut examiner quel genre de nation il a construit, et comment. C’est ainsi que Gorenberg le juge. Et, à son grand regret, mais sans désespérer pour autant, il le juge défaillant.

Cet article a été publié sur le site du mensuel The American Conservative le 25 janvier 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

Les Arabes israéliens, « l’ennemi de l’intérieur »

Les Juifs israéliens les appellent les Arabes israéliens, eux préfèrent se nommer citoyens palestiniens d’Israël. Ils sont les descendants des quelque 160 000 Arabes qui ont survécu à la guerre de 1948 et qui, résistant aux pressions du nouvel État, ont préféré rester. Ils sont aujourd’hui un million et demi et représentent 20 % de la population du pays (16,5 % si l’on exclut les 260 000 d’entre eux qui vivent à Jérusalem-Est). On compte en leur sein 9 % de chrétiens et 9 % de druzes. Une partie de la droite israélienne les considère comme l’« ennemi de l’intérieur » et certains ont proposé de les transférer en Cisjordanie [lire l’article de Noah Millman p. 32]. En 2003, Benyamin Netanyahou évoqua une « bombe démographique ». L’historien de gauche Benny Morris lui fit écho l’année suivante, parlant d’une « bombe à retardement ». Dans leur livre « Le conflit intérieur », deux universitaires juifs américains y voient une question cruciale, négligée par la communauté internationale et ignorée dans les négociations. À les lire, « le traitement inéquitable réservé par Israël à sa minorité arabe est aussi problématique pour l’avenir du pays que l’occupation des territoires palestiniens. Ignorer ou minimiser ce sujet, c’est courir au désastre ». Très bien informé, cet ouvrage a été salué pour son « ton mesuré » et sa « profondeur » par David B. Green, le responsable de la section « livres » du grand quotidien de gauche Haaretz. Dans Middle East Book Reads, l’Israélien Uri Gopher, également collaborateur de Haaretz, juge particulièrement intéressante la deuxième partie, qui esquisse les grandes lignes d’une « feuille de route » à suivre par les autorités israéliennes si elles veulent éviter que la situation ne conduise à un « bain de sang ».

Le livre est aussi pris au sérieux par The Economist. « Les auteurs apportent les preuves socioéconomiques du sort détestable que subissent les Arabes par rapport aux Israéliens juifs », écrit l’hebdomadaire britannique de la droite libérale, qui cite ce passage : « Les Palestiniens souffrent de nombreuses injustices, d’une discrimination tacite, de la négligence des autorités et de désavantages sociaux. Ils sont largement exclus de la vie publique, ils n’ont pas été intégrés socialement ni économiquement et sont généralement traités avec méfiance par l’État et la société. Collectivement, les Arabes sont dans une large mesure des citoyens de seconde zone. »

Ils ont le droit de vote, pourtant et, fait méconnu, l’arabe est l’une des deux langues officielles d’Israël. Toutes les enquêtes d’opinion le montrent : ils préféreraient rester si un État palestinien était créé à l’est de la Ligne verte. Mais ils ne sont que marginalement représentés à la Knesset, très peu recrutés par l’administration, défavorisés à l’école et à l’université, et ils ne possèdent que 3 % des terres. Pour les auteurs, Israël, qui se flatte d’être « un État juif et démocratique », est en réalité une « démocratie ethnique » : « La judéité de l’État a été plus cultivée que son caractère démocratique. » Écartant l’idée parfois avancée de créer un État « binational », ils plaident pour qu’Israël se définisse comme « la patrie des Juifs et l’État de tous ses citoyens » et préconisent un ensemble de mesures économiques, juridiques, sociales et culturelles permettant à la minorité arabe de cesser de se sentir humiliée. Ils proposent notamment d’instaurer l’enseignement obligatoire de l’arabe dans toutes les écoles du pays et de faciliter l’achat de terres par les municipalités palestiniennes.

Baisse de la natalité

En octobre 2000, au moment du déclenchement de la seconde Intifada, treize manifestants arabes israéliens furent tués par la police. Les auteurs du livre estiment que l’on assiste aujourd’hui à une nouvelle radicalisation de cette communauté. Celle-ci semble cependant politiquement divisée, et la thèse de la « bombe démographique » est fragilisée par les dernières données disponibles. Selon une étude publiée en 2011 par le Bureau central des statistiques d’Israël, la population arabe du pays croît en effet désormais moins vite que la population juive. Cela semble dû à la conjonction de trois facteurs : baisse de la natalité chez les Palestiniens, maintien d’un haut niveau d’immigration juive et hausse de la natalité chez les Juifs, en raison de la montée en puissance de la mouvance orthodoxe [lire « Les orthodoxes ont le vent en poupe », p. 38]. Dans Haaretz, David Green dit cependant partager le sentiment des auteurs, pour qui la question des Arabes israéliens « menace la viabilité à long terme de l’État » (1).

 

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