Les juifs orthodoxes ont le vent en poupe

Il fut un temps où il existait une majorité laïque. Ce n’est plus le cas. Voilà ce que révèle une étude exhaustive récemment publiée, « Croyances, pratiques et valeurs parmi les Juifs israéliens », menée par le Guttman Center for Surveys, émanation de l’Israel Democracy Institute. Selon cette enquête, 80 % des Juifs israéliens croient en Dieu ; 67 % croient que les Juifs sont le peuple élu ; 65 % croient que la Torah et ses préceptes ont été reçus de Dieu ; et 56 % croient en une vie après la mort. Il ne s’agit plus d’attachement populaire envers des coutumes traditionnelles, mais bel et bien d’une question de foi : trois Juifs israéliens sur quatre ne sont pas athées. Même s’ils n’observent pas le shabbat, ils se raccrochent au système de croyance fondamental de la religion juive. Nous nous berçons depuis de nombreuses années de l’illusion d’une « majorité laïque », sabotant ainsi la possibilité de créer un melting pot juif pluraliste en Israël. Ce melting pot n’a jamais vu le jour, parce que ceux des athées qui pensent constituer une majorité sont aussi arrogants que les haredim [ultra-orthodoxes] (1). Cela se produira donc seulement si nous comprenons que le fondement de l’État juif démocratique n’est pas l’athéisme – auquel adhèrent de moins en moins d’Israéliens – mais le pluralisme, auquel adhère encore la majorité.

Des communautés insulaires

Le melting-pot imaginaire, auquel Israël a tenté en vain d’intégrer les groupes ultra-orthodoxe et national-religieux, n’a jamais eu la moindre chance. Sa faillite n’a fait que renforcer l’insularité des différentes communautés. Avec des systèmes éducatifs séparés, des univers culturels distincts, des partis propres, des zones résidentielles indépendantes et une application sélective des lois du pays, chaque groupe a fait ce qui lui semblait le mieux. Sous le discours universitaire élégant à propos du « multiculturalisme » se cache la réalité effrayante de l’hostilité entre communautés qui menace de se transformer en guerre fratricide. Construit sans fondations, l’État israélien s’abîme dans une politique d’opportunisme brutal, hypocrite et sans retenue, qui est de plus en plus raciste et de moins en moins démocratique.

Voilà ce qui se passe quand la « majorité laïque » se dispense du judaïsme pour le laisser entre les mains des orthodoxes et des ultra-orthodoxes, comme si cette religion était une entité donnée, figée, dont l’essence serait connue des seuls orthodoxes et des haredim. Mais le judaïsme n’a jamais été une entité figée. Si c’était le cas, le siddur – le livre de prière – n’aurait pas remplacé les sacrifices animaux ; la Loi orale n’aurait pas donné une exégèse révolutionnaire de la Torah écrite ; les fêtes et dates commémoratives comme Hanoukka et Tisha Beav n’auraient pas été fixées ; et nous en serions encore à lapider les fils rebelles. L’histoire de cette foi a été faite de mues, sans parler de la multitude de courants qui ont existé à chaque époque (Israël et Juda, sadducéens et pharisiens, kabbalistes et philosophes, hassidim et mitnagdim, sionistes religieux et haredim antisionistes (2)). Face aux rabbins haredim pour lesquels le judaïsme signifie l’exclusion des femmes et l’indifférence à l’égard des obligations civiles, le mouvement laïc aurait dû se présenter comme un groupe juif craignant pour l’image de cette religion et sa pratique éclairée, égalitaire et démocratique. En tant que courant juif impliqué dans un combat pour l’image du judaïsme, les laïcs auraient dû affronter tous les rabbins du mouvement national-religieux pour qui cette croyance signifie ignorer l’existence des Palestiniens, perpétuer la discrimination contre la population arabe et se considérer comme les réels commandants des forces de défense israéliennes. Cela ne se produira pas tant que les laïcs continuent de se croire majoritaires, et tant qu’ils penseront que ce statut de « majorité » leur permet d’ignorer la question du judaïsme.

Masse critique

Sur le plan démographique, l’avenir est tout tracé, puisque le taux de natalité des orthodoxes et ultra-orthodoxes est dix fois supérieur à celui de la population laïque. Nous devons nous y préparer. Nous vivons les derniers moments où il est encore possible d’engager le processus qui fera de la société israélienne une communauté juive pluraliste, parce que les modérés constituent encore une solide majorité. De même que seules 3 % des personnes interrogées dans le cadre de l’enquête du Guttman Center se déclarent « laïques, antireligieuses » (contre 43 % qui se déclarent « laïques, pas antireligieuses »), la majorité des orthodoxes et des ultra-orthodoxes ne sont pas des fanatiques militants. Pas encore. Mais ils deviendront de plus en plus extrêmes à mesure que leur poids démographique atteindra une masse critique, consolidant leur domination. Nous avons quelques années de répit entre l’hégémonie laïque passée et l’hégémonie religieuse à venir (mais encore évitable). Une alliance culturelle et sans doute aussi politique peut encore être forgée entre les Israéliens laïcs, traditionnels, orthodoxes et ultra-orthodoxes qui partagent la même vision du judaïsme comme entité vivante et souhaitent le réaliser dans toutes les sphères de la vie d’où il n’a pas été exclu par les rabbins. Une fenêtre d’opportunité s’est ouverte pour la coopération entre laïcs cherchant leurs racines et religieux aspirant au renouveau de la halakha, le droit religieux juif. Reste à savoir si nous agirons avant que cette fenêtre ne se ferme.

Ceux qui ont lu la première étude que le Guttman Center a consacrée à ce sujet, en 1991, ont vite perdu leurs illusions sur la « majorité laïque », puisque 56 % des sondés avaient répondu, par exemple, qu’ils croyaient sincèrement que la Torah avait été reçue de Dieu (ces 56 % sont aujourd’hui 65 %). La deuxième enquête, réalisée en 1999, semblait montrer que l’érosion de la « majorité laïque » s’était arrêtée. En fait, le renversement temporaire de la tendance était lié à l’immigration massive venue de l’ex-Union soviétique. Ce phénomène offrit au corps politique une transfusion sanguine pendant quelques années, jusqu’à ce que les nouveaux venus s’intègrent à la société et deviennent traditionalistes comme la majorité des Juifs israéliens.

Autrement dit, l’immigration des années 1990 n’a pas sauvé la « majorité laïque », mais lui a seulement offert un répit dans sa bataille d’arrière-garde. En même temps, sous le nez de cette prétendue majorité, les haredim et les orthodoxes continuaient à croître et à multiplier. Ils sont devenus extrêmement puissants. Comme le notent les auteurs, « il est vraisemblable que, sans l’immigration massive venue de l’ex-Union soviétique, à partir du début des années 1990, l’affinité avec la tradition et la religion aurait connu une hausse constante de 1991 à 2009 ».

Tels sont les résultats de l’enquête. Les représentants de la « majorité laïque », eux, ne s’embarrassent pas trop des faits. Le poète Natan Zach, l’une des figures du laïcisme israélien, déclarait récemment au journal Maariv : « Je ne pense pas que ce pays tiendra longtemps. La société s’est fragmentée […]. Notre nation s’est désintégrée en factions partisanes imprégnées de haine et de fanatisme […]. Cela ne pourra pas durer. » Bien. Mais qu’est-ce qui faisait jadis l’unité de cette nation, avant que la société se « fragmente » ? La réponse de Zach étonnera peut-être ses admirateurs laïcs. Ce qui le perturbe, c’est avant tout « l’absence de socle commun ». Il écrit : « Tout ce que nous avons en commun – la religion, l’histoire, le souvenir de Sion, le Mur des lamentations et les symboles qui nous aidaient à nous percevoir comme nation, qui avaient su former une image juive face au christianisme –, toutes ces choses ont disparu. En réalité, nous n’avons rien. »

La moulinette nationale

Fortes paroles. Mais qui aurait cru qu’un laïc de gauche comme Zach invoquerait, pour définir notre socle commun, « la religion, l’histoire, le souvenir de Sion, le Mur des lamentations et les symboles qui nous aidaient à nous percevoir comme nation » ? Prêtez-y attention : c’est ce socle commun, et non le melting-pot de l’ère Ben Gourion, qui inspire à Zach de la nostalgie. Il se désolidarise même de Ben Gourion, qui « pensait qu’en prenant des personnes différentes de foi différente, venues de diverses parties du monde, de traditions et de culture variées, et en les passant tous à la moulinette qu’utilisaient nos parents pour faire les boulettes de viande, il en sortirait des individus identiques ». Avec soixante années de retard, Zach reconnaît l’absence de fondement à cette notion artificielle de melting-pot, qui exigeait que les Juifs non laïcs transforment leur identité juive concrète en une identité « israélienne » civile et insipide, au sens que Tel-Aviv donnait à ce mot.

Ce dont Zach prend aujourd’hui conscience avait été compris cinquante ans avant la création d’Israël par Ahad Ha’am (Asher Ginsberg), Hayim Nahman Bialik et autres sionistes culturels. Même s’ils avaient beaucoup d’estime pour l’initiative soutenue par Theodor Herzl [créer un État juif en Palestine], ils affirmaient que le sionisme ne résoudrait pas la question juive s’il ne se penchait pas sérieusement sur la question du judaïsme. Une fois dans leur État, les Juifs vivraient-ils selon leur culture d’origine, se demandait Ahad Ha’am en 1903, « ou l’État ne sera-t-il rien de plus qu’une colonie européenne en Asie », comme pouvait le laisser penser la vision de Herzl ? Si l’État juif n’était pas destiné à naître « sur la base du lien éternel entre le passé et l’avenir », pourquoi insister sur la terre d’Israël, pourquoi parler l’hébreu ? Que les habitants de l’État juif parlent le français (lingua franca à l’époque de la première vague d’immigration en Palestine, entre 1882 et 1903) ou l’allemand (comme le proposait Herzl, dont c’était la langue maternelle).

Judaïsme libre

« Nous voulons créer ici une existence autonome, dotée de ses propres caractéristiques et de sa nature particulière », déclarait Bialik en 1928, lors de la cérémonie de pose de la première pierre du centre culturel Ohel Shem à Tel-Aviv, ajoutant : « Afin de créer un mode de vie original et authentique, qui présente un aspect national, nous devons le créer avec les pierres fondatrices du mode de vie d’autrefois. » Ahad Ha’am et Bialik craignaient que l’État juif ne puisse durer sans socle culturel commun aux religieux et aux laïcs : l’hébreu, la Bible, la terre, l’histoire, les légendes des anciens sages, la littérature hébraïque classique et moderne, les fêtes juives, les grands moments de la vie et les symboles. Ils proposaient d’adopter un judaïsme libre, et non de se libérer du judaïsme. Ils proposaient de vivre cette foi non pas comme une religion figée, non pas comme un contrat rabbinique négocié à l’époque où les hommes juifs n’avaient pas le droit d’écouter chanter les femmes, mais comme une culture nationale résurgente et pertinente. Ils offraient la base juive commune dont Natan Zach pense seulement maintenant à déplorer la perte.

Cette même approche fut adoptée par les plus éminents des fondateurs de l’Université hébraïque de Jérusalem. « L’État qui va naître n’est pas destiné à être un État de Juifs, mais un authentique État juif », affirmait le philosophe Martin Buber en 1918. « Je doute que l’idéal laïc puisse garder sa force très longtemps », déclarait en 1936 le premier recteur de la nouvelle université, Samuel Hugo Bergman, dans son discours de début d’année universitaire. Cela tenait selon lui au fait que les idéaux sociaux et nationaux revendiqués par les divers partis sionistes « ne sont que des formes dérivées de l’idéal général du peuple juif : réparer le monde sous la souveraineté de Dieu ». Et Bergman était un modéré par rapport à Gershom Scholem, spécialiste de la Kabbale, qui déclarait en 1970 que « la rupture du lien vivant avec l’héritage des générations est un meurtre éducatif », et que « l’État d’Israël n’a de valeur que par la conscience de la continuité juive ». Les leaders spirituels du mouvement travailliste souhaitaient aussi façonner ici une culture nationale enracinée et non détachée de ses sources juives. « Si le peuple hébreu se laisse uniquement traîner dans le sillage des autres, si ce qui est créé ici n’est qu’une traduction hébraïque du mode de vie européen, cela ne pourra pas durer », écrivait A. D. Gordon en 1920 ; vingt ans après, Berl Katznelson ajoutait : « Pour beaucoup de ceux qui viennent à nous, ou qui parviennent sur nos rives, de près comme de loin (et, je le crains, pour beaucoup de ceux qui ont grandi ou sont nés ici), ces rives ne sont pas encore devenues leur patrie. Notre mission éducative est de transformer ce pays, et le monde spirituel qui lui a donné naissance, en une patrie à laquelle leur âme s’accroche. Cela ne sera possible que dans une atmosphère d’amour, sans comptes à régler, dans le respect sans duplicité, dans l’attachement à la nation, à sa destinée et à son histoire tragique, à ses valeurs spirituelles, à sa création vivante et à la vision de son renouveau. » Yitzhak Tabenkin, leader spirituel du mouvement Kibbutz Hameuhad, affirmait en 1928 ne pas être « ému par Tisha Beav (3), c’est de la barbarie ». Meir Yaari, mentor spirituel du mouvement de gauche Hashomer Hatzair, écrivait en 1923 : « Une seule chose est claire pour moi : une nation entière ne peut continuer d’exister longtemps sans principe métaphysique, sans symbole religieux. Sinon, elle déclinera. Et aucune conception économique ou sociale ne l’aidera sur ce point. » Pour que le citoyen né en Israël comprenne ce qu’il fait dans ce pays, « nous devons lui inculquer la conscience juive qui puise dans le grand héritage spirituel du peuple juif, dans la terrible destinée partagée, à leur insu ou non, par tous les éléments du peuple juif où qu’ils soient, et dans la vision messianique, la vision de la rédemption des Juifs et des hommes que nous ont transmise les prophètes bibliques », écrivait en 1956 le Premier ministre David Ben Gourion, dans sa cabane au kibboutz Sde Boker.

Aucun concept économique ou social ne fera de nous une nation, ni aucun concept civil vide de toute identité. La solidarité sociale dépend de la solidarité nationale-culturelle. Seule la conscience sociale ancrée dans les concepts bibliques de justice, dans la sensibilité communautaire des sages juifs, dans les préceptes de charité formulés par Maïmonide et dans le sentiment d’appartenance à cette nation et à son histoire ; seule une conception du judaïsme comme culture dynamique à laquelle chacun d’entre nous est invité à contribuer ; cela seul permettra aux laïcs, aux orthodoxes et aux haredim, ainsi qu’aux Arabes qui vivent parmi nous, de parler les uns aux autres, et pas seulement les uns des autres.

Cet article est paru dans le quotidien israélien Haaretz le 3 février 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

« Suicide », dites-vous ?

« Nous croyons de toute notre âme que la réalisation des implantations est un retour à la terre de nos ancêtres et que ce droit est indissociablement lié à celui du peuple juif à la sécurité nationale […]. Le patriarche Abraham et le patriarche Joseph sont venus à Beit El et à Hébron il y a plus de quatre mille ans, bien avant que ces lieux deviennent des sujets pour les médias. » Il faut méditer cette récente déclaration du ministre israélien de l’Éducation, Gideon Sa’ar. Car s’il est une leçon de l’histoire, c’est bien celle-là : ne pas négliger ce que disent les acteurs, aussi invraisemblable que paraisse leur propos. L’image de couverture de ce numéro de Books montre un spectacle courant : celui de juifs ultra-orthodoxes qui, obéissant à une injonction biblique, récoltent le blé à la faucille (la farine servira à faire le pain de la Pâque juive). On voit ce genre de scène aussi bien dans les colonies de Cisjordanie qu’en Israël même. C’est aussi caricatural, en un sens, que la déclaration du ministre, mais non moins symbolique : d’après les enquêtes récentes, la population israélienne a tendance à se rapprocher du fondamentalisme religieux. Entre autres signaux, les sondages précédant les prochaines élections donnaient autant de sièges aux ultra-orthodoxes qu’aux travaillistes.

En titrant notre dossier « Le suicide d’Israël », nous prenons le mot « suicide » dans son sens métaphorique, depuis longtemps attesté dans la langue française : « Se dit d’une action, d’une démarche qui ruine les affaires de celui-là même qui la fait » (Littré). La démarche, ici, consiste à poursuivre la politique d’implantation des colonies dans les territoires palestiniens, rendant de plus en plus improbable l’instauration de deux États. Cette politique est deux fois suicidaire. D’abord, elle isole Israël au plan international. Même aux États-Unis, le front du lobby juif commence à se fissurer. Et, en annonçant l’avènement d’un seul État allant de la Méditerranée au Jourdain, elle crée les conditions d’une troisième Intifada, cette fois venue de l’intérieur.

 

16 faits & idées à glaner dans le numéro 39

• Il n’existe entre stalinisme et poutinisme ni ressemblance ni continuité.

• Tout mouvement artistique tente d’introduire en fraude ce qu’un artiste pense être la réalité.

• Dès que la parthénogénèse sera possible, l’encombrante masculinité disparaîtra.

• Mis côte à côte, les sigles ¥, €, $ forment un « yes » – quel symbole exprime mieux notre soumission ?

• En Israël, un juge arabe a envoyé en prison un président de l’État en exercice.

• 66 % des Israéliens allument les bougies de shabbat.

• Si l’agriculture était exclusivement bio, il faudrait raser les forêts.

• Les fœtus des requins taureaux se dévorent mutuellement in utero.

• La pataphysique est la science des solutions imaginaires.

• Facebook est en puissance l’ultime système de reconnaissance faciale.

• Une entreprise chinoise gère le port du Pirée.

• Pour attirer les lecteurs il faut faire des romans. Pour les perdre, il suffit de bien écrire.

• Toutes les religions tendent secrètement vers le monothéisme.

• La santé pourrait absorber d’ici 2015 60 % du PIB américain.

Wikipédia est un projet très américain, reflétant une vision presque angélique de l’homme et de sa relation au savoir.

• Le pain blanc est un agent méconnu de l’émancipation des femmes.

Rem Koolhaas : « L’architecture tourne le dos à la ville »

 

L’architecte hollandais Rem Koolhaas est à l’origine de certaines des créations architecturales les plus audacieuses des dernières décennies. Lauréat du prix Pritzker (le Nobel de l’architecture), il est l’une des « 100 personnes les plus influentes au monde » selon Time.

 

Vous êtes écrivain, sociologue, philosophe, mais c’est comme architecte que vous êtes surtout connu. Alors pourquoi accablez-vous la profession de vos sarcasmes ?

Prise au sens strict, l’architecture elle-même est un métier très technique, fait à 50 % d’art et à 50 % d’ingénierie. À ceci près qu’en France c’est – ou plutôt c’était – du 80/20 ! Avec pour résultat la starisation de l’architecte, qui est une absurdité.

Mais je crois aussi que l’architecture souffre globalement d’un manque de réflexion théorique, d’interrogation sur elle-même… Il faut à présent penser l’architecture d’après l’architecture – ce que j’appelle l’ère de la « postarchitecture ». Autrefois, quand les architectes ont commencé de dessiner des bâtiments en utilisant la ligne droite et l’angle droit, ce fut un sujet de polémique ; aujourd’hui l’angle droit est devenu un angle comme tous les autres. Tellement de choses ont changé au XXe siècle, à commencer par la dimension des bâtiments !

 

En quoi cela change-t-il la donne architecturale ? Après tout, il y a toujours eu des édifices immenses…

Dans mon dernier livre, Junkspace, je m’attaque à une catégorie nouvelle que j’appelle « bigness », une forme de gigantisme. Au-delà d’une certaine échelle, d’une certaine masse critique, un bâtiment devient un Grand Bâtiment, et l’architecture cesse de fonctionner comme autrefois ; elle acquiert de nouvelles propriétés. Le Grand Bâtiment tourne le dos à la rue, et l’architecture s’extrait du même coup du contexte urbain. À la limite, l’édifice géant ne fait plus partie d’aucun tissu urbain, il dit « merde au contexte » : il n’a plus besoin de la ville, il entre en compétition avec elle. Ses parties deviennent autonomes, même si elles restent liées entre elles. Surtout, le Grand Bâtiment ne peut plus être contrôlé par un seul geste architectural, ce qui rend l’«art » complètement inutile. Il faut se soumettre aux technologies, aux ingénieurs, aux entreprises, aux fabricants, aux fonctionnaires. Regardez tous les efforts qu’exige aujourd’hui la construction d’un simple hypermarché, depuis les autorisations administratives jusqu’aux travaux d’aménagement des espaces alentour ou des accès. L’œuvre est désormais nécessairement collective, elle implique des centaines de personnes et peut s’étirer sur des décennies. C’est d’ailleurs en France que j’ai fait pour la première fois l’expérience de ce phénomène, avec Euralille (1). C’est là que j’ai appris à interagir avec les responsables politiques, économiques, municipaux, etc. C’est là que j’ai été confronté à la réalité du pouvoir, de son influence sur le travail de l’architecte et de l’urbaniste – pour le meilleur et pour le pire.

Une conséquence positive de cette dilution du rôle de l’architecte, c’est qu’il n’est plus condamné à la célébrité !

 

Concrètement, comment cette évolution affecte-t-elle le bâtiment lui-même ?

Quand l’édifice est amené à se transformer sans cesse, on montre tout ce que l’on essayait de cacher autrefois. Les structures percent comme les ressorts d’un matelas, les escaliers de secours pendent, la transparence domine… C’est le règne de l’« upgrade », de la reconfiguration, du « retrofitting » – on garde les structures, mais on rajoute quelque chose par-dessus – de la « modernisation ». Rien ne dure, rien ne vieillit ; c’est la mutation permanente. L’impact d’un bâtiment ne dépend plus de sa qualité.

Donc, quand on conçoit un édifice, il faut prendre en compte son évolution ou ses évolutions possibles. Il peut avoir été conçu dans un but précis, et finir par servir à quelque chose de complètement différent. Ou répondre à plusieurs fonctions à la fois, comme la « Casa de la Musica », à Porto, qui était d’ailleurs à l’origine un projet de maison individuelle. Un bâtiment doit aussi être « traversable », au sens propre, comme les tours CCTV que j’ai conçues à Pékin, que l’on peut visiter en empruntant des circuits spéciaux, ou comme le Kunsthals à Rotterdam, au travers duquel on peut passer d’une rue à l’autre. C’est tout cela que j’ai coutume d’appeler le « cross programming ».

 

Nos villes sont-elles en train de devenir du « junk », elles aussi ?

La « bigness » transforme radicalement l’architecture. L’édifice est désormais le fruit de la rencontre de l’escalator, de la climatisation et du Placoplâtre. Et l’essor du gigantisme suscite forcément un nouveau genre de ville, ce que j’appelle la « ville générique » : une ville dépouillée de son carcan identitaire, de son passé même (on fait semblant d’en conserver un minimum) ; une ville libérée de son centre, qui ne se définit plus que par sa périphérie, qui pousse constamment et envahit la campagne. Elle n’est plus horizontale mais verticale. Elle est inorganique et climatisée. Elle tourne le dos à ses voies de communication, elle a tué ses rues, qui ne sont plus que des résidus (il faut les recréer artificiellement). Elle fait une énorme place au vide – le vide devient le bâtiment essentiel, notamment les atriums, ces espaces vides qui représentent peut-être 50 % de la surface. Tout ce qui a cessé d’être utile est instantanément remplacé. La ville générique renouvelle constamment son architecture, comme le reptile se débarrasse de sa peau. Du coup, n’importe qui peut faire n’importe quoi : un gratte-ciel inspiré d’une pagode chinoise et/ou d’un village toscan, du gothique taiwanais ou du style nigérian des années 1960. Ce type de ville a au moins quinze millions d’habitants. Elle est multiraciale et multiculturelle. On la trouve principalement en Asie, mais elle gagne partout, surtout dans les pays émergents. Elle met les habitants sous sédatifs. Elle élève la médiocrité à un niveau supérieur.

La ville n’est plus dédiée qu’au shopping. Ce qu’elle requiert, ce n’est plus de l’architecture, c’est de la sociologie en pratique.

 

Ce genre de propos ne vous a pas valu que des amis dans le métier. C’est de la provocation ?

J’ai une réputation de « bad boy », mais elle est un peu imméritée. Simplement, je dis les choses comme elles sont, ce qui ne plaît pas toujours. Heureusement, l’humour permet tout. Mais je ne suis pas du tout un révolté, pas du tout !

Cela dit, la provocation est intellectuellement utile. Elle amène à exprimer le sous-jacent, le non-dit. En architecture comme ailleurs : cela permet d’élever le débat, pour interroger la psychologie du sujet, et permettre de situer le projet dans une perspective globale. Je m’efforce toujours de psychanalyser le maître d’ouvrage, de lui faire prendre conscience de ce qu’il a vraiment en tête… Le script du bâtiment est plus important que le bâtiment lui-même, l’imaginaire est plus important que le réel. Le projet doit raconter une histoire, exprimer une idée littéraire.

 

Dans vos livres, vous paraissez monter à l’assaut des formes de la modernité, notamment de ses formes architecturales. C’est pour mieux les interroger ?

Exactement. II y a plusieurs identités en moi et, quand j’écris, je peux leur donner la parole tour à tour. C’est la grande liberté de l’écrivain par rapport à l’architecte, qui, lui, est coincé dans les limites d’une personne unique et d’un projet bien précis. Dans mes livres, notamment Junkspace, ce n’est plus Rem Koolhaas qui parle : je fais parler quelqu’un – la « Voix du Junkspace » – qui dit des choses qu’on peut penser, que beaucoup de gens pensent – mais que, moi, je ne pense pas forcément. J’explore la pensée des autres. En alternant les points de vue, je peux observer les mêmes phénomènes, mais sous une perspective différente, mouvante. Je peux me tourner à 180 degrés, regarder la question sous tous les angles, à partir de l’extérieur, à partir du centre. Je fais comme le journaliste qui presse la réalité comme un citron pour en exprimer tout le jus, tout le sens… Je pousse les raisonnements jusqu’au bout. Cela me permet, en étant le plus critique possible, d’explorer les arguments des uns et des autres sur les sujets qui m’importent. De faire une sorte d’inventaire des armes dont disposent les forces en présence. C’est un procédé délibéré qui me permet de découvrir « ce qui se passerait, si… ». Cette méthode me vient un peu de chez vous : intellectuellement, je dois énormément à la France. C’est le philosophe Hubert Damisch (2) qui m’a fait découvrir Michel Foucault et Roland Barthes, et surtout Gilles Deleuze, dont je m’estime extrêmement proche. Je considère que mon livre Delirious New York (3), par exemple, est un ouvrage français, même s’il a été écrit en anglais.

 

Alors, vos descriptions accablantes du monde actuel – « un tsunami de médiocrité », des villes soumises à un « évangile de la laideur », une culture qui « titube sur le côté comme un crabe sous LSD » – ne sont pas à prendre au pied de la lettre ?

Non. D’ailleurs, tout n’est pas forcément laid dans la « ville générique ». Il y a de la beauté même dans ce qui est dédaigné ou défiguré. Et il y a aussi beaucoup de façons d’embrasser la réalité, de transfigurer la banalité. Junkspace est une tentative d’explorer l’une des facettes de notre monde, celle du « junk space » précisément – de l’« espace-rebut », du résidu que l’humanité laisse sur la planète pendant son processus continu de modernisation. Nous en produisons à tour de bras. Nous procédons par accumulation, addition, empilement. C’est la négation de l’urbanisme, sa condamnation.

Mais l’architecture d’aujourd’hui ne sait pas penser cela ; elle ne sait pas penser l’espace. Elle ne s’attache qu’au contenant – le bâtiment – et non pas au contenu. L’architecte doit être ouvert sur la sociologie, l’économie et l’urbanisme. C’est ce que j’essaie de faire ici, à Rotterdam, avec mon cabinet, OMA. Il y a environ 200 personnes, et la plupart travaillent sur des projets précis. Mais ils passent aussi environ 10 % de leur temps, au sein d’une structure parallèle, AMO, à travailler sur des aspects beaucoup plus conceptuels, à faire des recherches…

 

Cette emprise du rebut va-t-elle au-delà de l’architecture ?

Oui, voyez le langage ! La langue moderne est dégradée, la mondialisation la transforme en « junk space » – exactement comme l’anglais élémentaire qui est devenu obligatoire pour tout le monde à Singapour. Elle aussi est soumise au « retrofitting » permanent. J’utilise à dessein dans mes livres cette langue moderne dégradée. Je le fais dans une intention parodique. De ce point de vue, mon écriture est donc très moderne !

Et on peut dire la même chose de l’ensemble de la culture. Le « junk space » est politique : il présuppose l’abolition de l’esprit critique et son remplacement par le confort, le plaisir. C’est le fascisme sans dictateur. Et la culture, elle, se résume au seul shopping. Le shopping est devenu la quintessence de la vie urbaine ; c’est l’unique activité qui nous reste. Quand j’étais prof à Harvard, j’en ai profité pour interroger cette notion, avec l’aide de mes étudiants. Nous avons par exemple examiné les habitudes de shopping en Chine, et leur influence sur la stupéfiante croissance des villes (4). Partout, on cherche à créer de la viabilité commerciale immédiate. Le « junk space » est intimement lié à l’économie, il croît en même temps qu’elle. Depuis les années 1990, l’économie domine tout le reste : mis côte à côte, les sigles ¥, €, $, forment un « yes » – quel symbole exprime mieux notre soumission ?

 

Propos recueillis par Jean-Louis de Montesquiou.

 

Les plus belles images de Mahomet

La représentation de Mahomet est-elle autorisée dans l’islam ? Produire ou ne pas produire d’images du Prophète : telle est la question à laquelle je vais m’efforcer de répondre. Une question devenue brûlante, comme l’atteste régulièrement la lecture les journaux. Mais pour y répondre, et même simplement comprendre les raisons de la formuler, il est nécessaire de poser quelques prolégomènes.

La manière dont les médias ont favorisé l’expression publique de l’incompétence et de l’ignorance la plus crasse – pour ne rien dire des préjugés – a pu être abondamment déplorée ces derniers temps. Et le mal n’a fait qu’empirer après le 11 Septembre, pour deux raisons. La première, c’est la diffusion d’un climat de peur, fondé sur la perception d’une menace omniprésente émanant d’ennemis mal définis, qui a conduit l’Occident – en particulier les États-Unis – à adopter d’innombrables mesures de sécurité, certaines raisonnables et utiles, d’autres ridicules et avilissantes. Cette peur, qui a pénétré et perverti les institutions comme les individus, est entrée en collision avec une évolution idéologique et psychologique complexe au sein du monde islamique, au terme de laquelle de nombreux musulmans ont répondu par la brutalité, souvent autodestructrice, au moindre souffle de provocation verbale ou visuelle.

La seconde raison, c’est l’exacerbation d’une forme de raisonnement qui, sans être en soi très nouvelle, a pris dernièrement des proportions effrayantes :  cela consiste à identifier le pays – ou la religion, l’ethnie, la race, etc. – de quiconque commet un méfait, puis condamner l’ensemble du groupe concerné pour l’acte d’un seul. Ces crimes, dois-je préciser, n’ont nul besoin d’être récents. Il peut s’agir d’événements vieux de nombreuses années, voire de nombreux siècles. Nous sommes cernés par le culte des horreurs passées et présentes. Cette attitude paradoxale, qui consiste à analyser les maux passés au regard des normes présentes, relève d’une véritable négation de l’histoire.

Yale University Press, l’une des plus prestigieuses maisons d’édition universitaires des États-Unis, a récemment accepté de publier le livre de Jytte Klausen The Cartoons That Shook the World, une étude savante consacrée à la publication par un quotidien danois, en 2005, de dessins représentant délibérément le prophète Mahomet dans des postures vulgaires et politiquement éloquentes, et aux suites de l’affaire. Comme chacun le sait, quelques semaines après leur parution, ces dessins – que l’on allait qualifier de caricatures plutôt que de dessins d’humour, premier exemple de l’ignorance technique qui allait caractériser la couverture du sujet par les médias – étaient montrés, et parfois simplement évoqués sans être présentés, dans les communautés musulmanes d’Europe, puis des différentes régions du monde islamique. Des émeutes s’ensuivirent, avec à la clé la destruction et le boycott des produits danois et, dans certaines villes, des victimes.

Klausen, qui dresse une chronologie méticuleuse des événements, est une politologue danoise qui enseigne à l’université Bandeis, près de Boston. Son livre était censé inclure lesdites images (au demeurant disponibles sur Internet) ainsi que des dessins occidentaux plus anciens, où le Prophète est rarement présenté sous un jour très favorable. À la dernière minute, après avoir pris de nombreux avis, Yale University Press a décidé de supprimer de ce livre, qui traite pourtant de leur impact, toutes les représentations de Mahomet. Ces images, a expliqué l’éditeur, pourraient être jugées offensantes par les musulmans et engendrer des violences, des attaques contre Yale et d’autres institutions américaines.

L’idée que les masses de Karachi et de Jakarta puissent avoir connaissance d’un opus de Yale University Press est un tantinet présomptueuse – sauf, bien sûr, si elles étaient aiguillonnées par le sensationnalisme des médias, toujours intéressés par les histoires d’émeutes de jeunes gens frustes dont l’antiaméricanisme est exacerbé par les marchands de haine et de destruction du cru (à ce stade, Yale et son livre sont depuis longtemps oubliés). Cette décision est un reniement de la liberté d’expression. C’est aussi une trahison du savoir dénuée de toute justification, puisque bien d’autres livres (dont au moins quatre publiés par Yale, et deux d’entre eux écrits par moi) contiennent des images du Prophète.

 

Un système juridique ouvert

Ici, je dois faire un aveu. Il y a quelques années, j’avais inséré dans un ouvrage consacré au Dôme du Rocher la reproduction d’une miniature persane du XIVe siècle où l’archange Gabriel présente la cité de Jérusalem à Mahomet (1). L’éditeur a demandé que soit supprimée la partie de la peinture où figure le Prophète. J’ai d’abord refusé, puis accepté, car ce détail n’était pas essentiel à mon argumentation ; mais l’épisode m’a laissé un goût amer et un regret, notamment parce que de nombreuses revues ou livres savants, voire certaines publications grand public, n’hésitent pas à montrer des images du Prophète quand le texte l’exige ou que l’auteur le propose.

Sur le fond, la querelle tire sa substance d’une allégation faite par les musulmans, ou certains d’entre eux du moins, et volontiers ressassée par les médias occidentaux : les représentations de Mahomet sont interdites dans l’islam, en conséquence de quoi ces représentations telles qu’elles existent ou ont existé, au sein du monde musulman ou par-delà ses frontières, sont, au choix, des péchés ou des provocations. Les conclusions s’imposent alors d’elles-mêmes : les péchés doivent être punis, et leur répétition évitée ; il faut répondre aux provocations avec la plus grande vigueur.

Or ce n’est pas si simple. Des portraits du Prophète ont été et sont encore aujourd’hui exécutés par des artistes musulmans pour des commanditaires musulmans. Comment réconcilier l’existence de ces images avec l’existence supposée d’une doctrine prohibant toute mise en scène des êtres humains ? Pour répondre à cette question, il est essentiel de comprendre la nature d’un système juridique qui s’est développé en l’absence d’institution unique et reconnue par tous (telle que l’Église), habilitée à proclamer et maintenir des règles proposées ou imposées par la foi.

Dès l’origine, le monde islamique a conçu et mis en place un droit complexe, censé contrôler et juger tous les aspects de la vie, mais dont l’ambition totalisante fut souvent contrariée par sa propre sophistication et sa propre diversité. Ce système, la charia, est fondé à la fois sur le Coran, révélation divine inaltérable, et sur l’imposant corpus des Hadith, recueil d’actes et de déclarations attribués au Prophète, dont l’authenticité a longtemps été débattue. Le verbe du Coran et les récits des Hadith ont été interprétés et réinterprétés pendant des siècles par les savants et les juges. Bien qu’un consensus ait émergé sur bien des sujets, que les États musulmans d’aujourd’hui ont généralement intégré à leur droit, celui-ci n’a jamais été complet ni universel. Avec ses variations qui excitent la passion des historiens et des hommes politiques modernes, cette tradition d’interprétation a engendré des opinions et jugements qui vont de l’obligation immuable et absolue au droit le plus flexible, pour ne pas dire quasi anarchique.

 

Le silence du Coran

La question de la représentation visuelle des êtres humains, et donc du Prophète, relève de cette dernière catégorie. Le Coran lui-même est muet sur le sujet. Un seul de ses passages est habituellement cité dans les débats sur la question. Il relate les propos tenus par Dieu à Marie, mère de Jésus, selon lesquels son fils un jour proclamerait : « En vérité, je viens à vous avec un signe de la part de votre Seigneur. Pour vous, je forme de la glaise comme la figure d’un oiseau, puis je souffle dedans : et, par la permission d’Allah, cela devient un oiseau. » Pour la majorité des exégètes, cela signifie que Dieu seul peut créer la vie et que les images ont pour unique objet de prendre vie. D’autres passages parfois cités également parlent des représentations comme d’idoles potentielles ou réelles – immorales non pas tant en elles-mêmes que pour le comportement qu’elles pourraient encourager.

La peur de l’idolâtrie est lancinante aux commencements de la civilisation islamique (principalement durant les VIIe et VIIIe siècles), phénomène parfaitement compréhensible quand on connaît l’importance des images dans le christianisme, le bouddhisme, le zoroastrisme, l’hindouisme et le paganisme encore présents sur le vaste territoire conquis par l’armée relativement réduite des guerriers et missionnaires arabes musulmans, et qui va de l’Atlantique aux frontières de la Chine. Ces contacts avec un monde repu de représentations, religieuses ou pas, ont conduit les musulmans au refus d’en produire – ce que les universitaires appellent aujourd’hui l’aniconisme ; ils ont souvent préféré substituer l’écrit à l’illustration et l’on a connaissance de quelques épisodes de destruction d’images, même si l’iconoclasme était alors bien plus rare en terre d’islam qu’en terre chrétienne (2). Après quoi – peut-être dès la fin du VIIIe siècle –, la majorité des juristes ont fini par condamner tous ceux qui fabriquaient des images ; une minorité continuant malgré tout de soutenir que la beauté sied à Dieu et n’est pas nécessairement l’antichambre de l’idolâtrie.

Cette multitude d’opinions et de sentiments a produit des effets complexes : l’art religieux, dans les mosquées en particulier, évitait et rejetait la représentation, tandis que les princes, puis les citadins fortunés ornaient leurs demeures et leurs objets de toutes sortes d’images. En d’autres termes, et en parfaite harmonie avec la riche culture juridique de l’époque, il existait toute une gamme d’attitudes possibles à l’égard de la peinture religieuse. L’abstention dominait, mais elle ne fut jamais l’unique pratique musulmane.

Dans l’ensemble, notamment si l’on compare avec la chrétienté orientale alors ébranlée par la crise de l’iconoclasme, la question des images était secondaire dans la pensée juridique musulmane, marginale à la fois au regard des besoins spécifiques des fidèles et des fondements de la pensée islamique. Bien que je ne sois pas spécialiste de la littérature juridique et théologique des siècles suivants, ni de la jurisprudence des écoles modernes, je subodore que cette relative absence de réflexion approfondie est restée de mise jusqu’au XXe siècle, quand la technologie a rendu l’image omniprésente. Et même alors, le sujet n’a provoqué qu’assez peu de commentaires. Sauf, peut-être, en Arabie saoudite, où une doctrine de stricte prohibition dans les lieux publics et officiels s’accommodait de l’exposition des images dans l’espace privé et tolérait les portraits-hommages des princes au pouvoir. Une sorte de politique de l’occultation semblait acceptable aux classes dirigeantes.

 

Un portrait du Prophète à Byzance

Ce système double a-t-il permis l’existence d’images du Prophète ? Les données historiques sont très curieuses. Dans les six premiers siècles de l’islam, on trouve d’abord une pièce très ancienne qui représente peut-être Mahomet ; mais cette interprétation est loin de faire l’unanimité. Puis, au Xe siècle, on voit se répandre une histoire fascinante. Un portrait du Prophète, dit-on, avait été en possession de l’empereur byzantin, qui l’avait montré aux premiers ambassadeurs musulmans venus pour le convertir. L’image en question appartenait à une collection de portraits des prophètes, depuis Adam jusqu’à Mahomet, en passant par Moïse et Jésus. Il s’agissait par ce récit de démontrer que Mahomet était bien le dernier des messagers envoyés par Dieu pour le salut de l’humanité (3). Selon l’une des explications, cette image était l’œuvre du moine chrétien Bahirah, qui aurait reconnu le Prophète à venir dans ce jeune homme appartenant à une caravane de marchands venus de La Mecque. Et l’on pouvait, jusqu’à très récemment, acheter partout en Iran une représentation sensuelle du jeune Mahomet, tel que supposément peint par Bahirah (4). Elle avait été copiée et reproduite sous toutes les formes qu’utilise la société marchande d’aujourd’hui pour diffuser ses symboles les plus chers. L’image a depuis subi des retouches, et elle ne présente plus la sensualité légèrement risquée de ses premières versions. Les savants musulmans ont expliqué que, ce portrait étant antérieur à l’assomption de Mahomet au statut de Prophète, les règles « islamiques » ne s’y appliquent pas.

Les musulmans chinois de périodes ultérieures brodèrent de manière fascinante sur l’existence présumée de ce type de représentations anciennes du Prophète. Différents textes racontent ainsi qu’un empereur chinois ayant entendu parler de Mahomet voulait en savoir plus sur lui et sa nouvelle foi. Il l’invita à venir en Chine et à convertir son peuple, mais le fondateur de l’islam jugeait le voyage trop compliqué et préféra envoyer un portrait de lui. L’empereur chinois le plaça sur son lit, se prit à l’adorer. Et l’image, ayant réussi à convertir le souverain, disparut immédiatement. Il existe plusieurs versions de cette histoire ; elle montre que, même quand rien n’atteste l’existence réelle de portraits, l’idée de ces représentations existait, généralement associée à d’autres civilisations que la civilisation musulmane, en l’espèce les chrétiens occidentaux ou les Chinois. Comme c’est souvent le cas dans toutes les cultures, les étrangers sont responsables des pratiques réprouvées ou embarrassantes.

L’essentiel, pour notre propos, est que ces récits – écrits par et pour des musulmans à propos de non-musulmans – utilisaient l’image pour démontrer le caractère unique de Mahomet à l’intérieur d’une Révélation divine qui passait par une longue suite de prophètes. La pensée islamique des premiers siècles sur le sujet est ainsi traversée par un paradoxe : ce caractère visuel et théologique unique allait de pair avec la réalité proprement humaine de la vie d’une personne singulière, décrite (et bien sûr louée) dans de nombreux récits. Comme nous le verrons, ce paradoxe affectera l’histoire ultérieure des images de Mahomet.

 

À la cour de Mahomet

À partir des années 1200, la culture islamique subit une transformation majeure. Les anciens foyers de science et de culture sont profondément affectés par un changement ethnique (l’immigration massive des Turcs), territorial (la conquête de l’Anatolie et de l’Inde du Nord), social (l’émergence d’un ordre féodal et d’une bourgeoisie urbaine), religieux (la symbiose complexe du sunnisme et du chiisme, et le développement des mouvements mystiques soufis), et intellectuel (l’apparition d’une brillante littérature persane et de vastes synthèses théologiques et philosophiques). Apparaît alors dans le monde arabe, mais aussi et surtout en Iran, un nouvel art de l’illustration de livres. L’un des premiers exemples en est le manuscrit persan d’une histoire d’amour mystique connu sous le nom de Warqa et Gulshah, aujourd’hui conservé dans un musée d’Istanbul, habituellement daté du début du XIIIe siècle et probablement fabriqué en Anatolie ou dans l’Azerbaïdjan iranien.

L’une des miniatures du Warqa et Gul-shah représente le Prophète assis sur un trône princier, entouré des quatre premiers califes qui lui ont succédé à la tête de la communauté musulmane, représentés comme les membres d’une cour féodale, certains arborant des emblèmes militaires, d’autres des symboles bureaucratiques. Rien ne distingue Mahomet d’autres personnages. Tous sont surmontés d’un halo, signe d’honneur probablement emprunté à l’art chrétien. Dans une autre illustration, le Prophète apparaît en train d’accomplir la tâche unique de ressusciter deux amants déjà enterrés. Il est plus petit que tous les autres personnages, et fait un simple geste de la main pour réaliser sa mission. Des apparitions secondaires du même ordre se produisent à d’autres reprises dans les chroniques ou romances du XIVe siècle, mais elles sont assez rares.

On trouve des représentations plus intéressantes de Mahomet dans deux autres manuscrits, conservés à Édimbourg. Le premier est une copie de la Chronologie des anciens peuples, du grand savant Al-Biruni, mort aux alentours de 1050. Le livre date des années 1300. Une miniature frappante y montre Mahomet entouré de sa fille Fatima, du mari de celle-ci, Ali, et de leurs deux enfants Hassan et Hussein, accueillant une délégation chrétienne venue de Najran dans le sud-ouest de l’Arabie, illustration d’un célèbre épisode à demi légendaire de l’islamisation de la péninsule Arabique. Tous ces personnages sont habillés de vêtements luxueux, sur le modèle des costumes de cour de l’époque, sans aucun signe distinctif ou sacralisant.

Il en va de même sur une série d’images du Prophète encore plus remarquables, qui figurent dans un autre manuscrit de l’époque, daté de 1314-1315. C’est une copie (dont il ne reste que des fragments) faite à Tabriz de la Chronique universelle de Rachid al-Din, le grand vizir du régime mongol. On y trouve pas moins de six illustrations de la vie de Mahomet, dont sa naissance, sa dramatique visite à La Mecque au début de l’âge adulte, l’annonce par l’archange Gabriel de sa vocation de prophète et une représentation stupéfiante de son ascension au ciel. Aucune de ses images ne porte le moindre trait formel, codicologique ou iconographique les distinguant des illustrations standard des textes historiques.

L’intégration de Mahomet dans un corpus plus large de textes illustrés s’est poursuivie au fil du temps, et, au XVIe siècle, cette pratique a emprunté un nouveau véhicule avec les qissas al-Anbiya, les vies de prophètes, initialement rédigées en arabe, et fréquemment illustrées dans les versions persanes ou turques. Les images traitant de Mahomet sont généralement peu nombreuses, comparées à celles qui dépeignent Moïse, Joseph ou Jésus et de nombreux prophètes mineurs de la tradition abrahamique ; et rien ne les distingue en particulier. Elles jouent un rôle marginal dans un genre qui s’est lui-même révélé relativement secondaire dans l’histoire picturale des pays musulmans, qui s’est si brillamment développée entre le XVe et le XVIIIe siècle. Mais l’important est qu’elles aient existé, sans avoir apparemment jamais fait l’objet de critiques dans le milieu supposément religieux qui les avait créées. Elles doivent avoir rempli quelque fonction auprès de certains fidèles, bien que nous ignorions laquelle.

Un autre genre d’iconographie a aussi émergé au début du XIVe siècle. On trouve dans un album conservé à Istanbul un remarquable ensemble de miniatures grand format dépeignant, sans qu’il subsiste de texte explicatif, plusieurs épisodes d’une histoire apparue assez tôt dans la religion musulmane : le voyage nocturne du Prophète à la mosquée al-Aqsa, la « mosquée la plus lointaine », généralement identifiée à Jérusalem, puis son ascension au ciel et sa rencontre avec Dieu. Peu après, au début du XVe siècle, un texte d’abord connu sous son nom persan comme le Mirajname, ou « Livre sur l’Ascension du Prophète », était produit, fondé sur des versions antérieures – et principalement arabes – qui n’ont pas survécu ou n’ont pas encore été découvertes. Il existe plusieurs copies du texte persan. La plus spectaculaire, qui se trouve à la Bibliothèque nationale à Paris, a été rédigée en 1436 en tchagataï, la langue turque parlée par les Mongols qui régnaient sur l’essentiel du monde islamique à l’est de la Méditerranée. Il dépeint chaque détail du voyage de Mahomet : son entrevue avec les autres prophètes, son observation des tortures infligées en enfer et des plaisirs du paradis, puis sa rencontre finale dans un nuage d’or avec la présence divine. Les images sont claires, explicites et de très grande qualité technique. Mahomet est systématiquement représenté avec une couronne, monté sur le mythique cheval Buraq ; partout, il est précédé de l’archange Gabriel.

Ce manuscrit est unique par la qualité et la quantité des images, mais il existe d’autres « Livres sur l’Ascension », certains contenant quelques illustrations. Mais l’une des images conçues pour le Mirajname est apparue dans bien d’autres manuscrits. Elle montre un ciel brillamment éclairé, parfois ponctué de nuages, parfois constellé d’étoiles, et le Prophète sur son cheval mythique montant au ciel, entouré d’un aréopage d’anges tenant des lampes, des couronnes et différents cadeaux. C’est une procession héroïque et brillante qui, par la permanence de sa composition et de ses couleurs, est ce que le monde islamique a produit de plus proche de l’icône, même si cette image illustre la plupart du temps de la poésie mystique ou laïque.

À un moment du XVe siècle, et plus encore au XVIe siècle, on prit l’habitude de voiler le visage du Prophète. On ne sait pas très bien pourquoi, mais cela semble être le fruit non d’une décision juridique formelle mais d’une piété qui, sans être hostile à la représentation des êtres humains, estimait que le caractère unique du Prophète était mieux exprimé par l’invisibilité de son visage. Ce procédé fut ensuite étendu à tous les dirigeants chiites, comme Ali et Hussein, et parfois à d’autres personnages. Désormais, les portraits des êtres sacrés étaient différenciés de tous les autres par cette technique de camouflage. C’est alors seulement, au XVIe siècle, que les images de Mahomet l’ont séparé visuellement du reste de l’humanité.

C’est aussi aux XVIe et XVIIe siècles, notamment en Inde, que se sont multipliés les souvenirs de personnages sacrés, notamment chiites. Parmi eux, des images de Mahomet, mais qui ne rivalisaient ni en quantité ni en qualité esthétique avec celles d’Ali et de ses enfants. Cela étant, quelque chose d’assez différent se produisait au même moment dans le monde sunnite, en particulier dans l’Empire ottoman, où l’on se mit à collectionner les reliques du Prophète, même si le phénomène n’eut jamais rien de comparable, par son ampleur et son éclat, à l’équivalent chrétien ou bouddhiste. On vit aussi apparaître là une nouvelle forme d’art, des feuilles de papier très décorées, les hilyeh, qui décrivent les traits et les qualités du Prophète, et chantent sa beauté et sa noblesse.

 

Le visage voilé du prophète

Certaines de ces feuilles comportent, dans la partie supérieure, un petit portrait de Mahomet, en général montré sous les traits d’un homme distingué, la quarantaine, portant un simple turban. Ces images n’étaient pas la norme, mais il ne semble pas y avoir eu la moindre critique à leur égard. Les hilyeh étaient accrochés aux murs ou conservés dans les trésors privés, comme signes de piété et manières de rappeler le physique et le caractère uniques du Prophète.

Que déduire de tout cela ? D’abord, il ne fait aucun doute que le monde musulman, en particulier depuis le XIIIe siècle, accepte les représentations de Mahomet. Cette iconographie n’a jamais été très répandue, et elle est généralement restée réservée à l’accompagnement d’un texte, ou au rappel pieux d’une vie exemplaire. Il semble n’y avoir eu aucune décision judiciaire approuvant ou condamnant ces images, mais leur relative rareté reflète peut-être le vieil aniconisme culturel d’une foi née au milieu de religions et de civilisations où l’art visuel jouait un rôle majeur. Il faut ajouter que ces portraits sont bien plus fréquemment chiites que sunnites, et que très peu d’entre eux émanent du monde arabe.

Deux détails méritent une attention particulière, même si nous ne comprenons pas tout à fait les mécanismes intellectuels et psychologiques qui les ont engendrés. L’un est le développement frappant des représentations d’ascension comme œuvres d’art plutôt que simples illustrations. L’autre détail est la domination, in fine, des images où le visage du Prophète est voilé, ce qui laisse entendre que l’on accepte la représentation des êtres humains mais que les traits de la sainteté ne doivent pas être montrés.

L’argumentaire contre les dessins danois, qui s’est focalisé sur la question du caractère légal ou illégal de la représentation de Mahomet, ne rimait donc à rien. Bien sûr, il est possible de contester les caricatures pour des raisons de goût ou d’intention politique et sociale ; mais le manque de goût n’est pas une catégorie juridique, et l’intention maligne est difficile à discerner en l’absence de principes moraux ou philosophiques clairement affirmés. La seule leçon à tirer de cette triste histoire, c’est l’ampleur de l’ignorance et de l’incompétence – et l’idée que chacun, des auteurs et experts aux meneurs de foules, devrait apprendre davantage avant de porter un jugement ou de provoquer une émeute.

 

Cet article est paru dans The New Republic le 30 octobre 2009. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Les bonnes affaires des marchands d’armes

Le monde a consacré environ 1 600 milliards de dollars aux dépenses d’armement en 2010. Les États-Unis sont redevables de 43 % de cette somme, et ont ainsi déboursé six fois plus que leur plus proche rival, la Chine (1). Selon le Service de recherche du Congrès, le pays avait englouti en septembre 2010 quelque 1 092 milliards de dollars dans les seules guerres d’Irak et d’Afghanistan, et 171 milliards supplémentaires étaient prévus pour 2011. Mais un groupe d’économistes de la Brown University estime que le coût total pour les finances publiques fut au moins le double, peut-être le triple, de cela. Avec 4,8 % du PIB, le budget militaire des États-Unis est, proportionnellement, à peu près trois fois supérieur à celui des autres pays développés, et on peut aisément soutenir que le complexe militaro-industrialo-parlementaire a ruiné l’Amérique.

Selon l’Institut international de recherche sur la paix (SIPRI) installé à Stockholm, les trois plus grands fabricants d’armes, Lockheed Martin, BAE Systems et Boeing, vendent chacun entre 32 et 34 milliards de dollars de matériel militaire par an. Trois autres firmes américaines – Northrop Gruman, General Dynamics et Raytheon – en écoulent pour leur part plus de 20 milliards. La décennie 2000 leur a été à toutes très bénéfique et le cours de leurs actions n’a cessé de progresser, malgré un revers de fortune en 2008, au moment de l’élection de Barack Obama. Pourtant, l’administration démocrate n’est en fait jamais revenue sur les largesses de l’État en matière de défense. Les fabricants d’armes américains sont, selon la formule judicieuse qu’utilise Andrew Feinstein dans son livre, « le groupe de pression le mieux établi et le plus puissant du pays », et la présidence Obama ne s’est pas mesurée à eux.

Feinstein soutient que le secteur de l’armement conduit les politiques intérieure et étrangère, alimente la corruption, contourne ou supplante l’État de droit, mine la démocratie en Amérique et ailleurs et gaspille des ressources précieuses. Et puis, bien sûr, les armes tuent ; or fabricants et marchands attisent les braises de la guerre. De nombreux exemples attestent qu’ils vendent à tous les camps. Les États-Unis ont approvisionné à la fois l’Iran et l’Irak lors de la guerre entre les deux pays. Le trafiquant Viktor Bout a fourni du matériel au gouvernement angolais comme aux rebelles de l’UNITA, puis à toutes les parties en présence dans le conflit en République démocratique du Congo (2). Les industriels américains ont fait pression en faveur de l’invasion de l’Irak. Autre exemple, la manière dont Lockheed Martin et celui qui était alors son P-DG, Norman Augustine, ont milité pour l’expansion de l’OTAN, afin que les pays issus de l’ancien bloc soviétique aient besoin de moderniser leur arsenal, en achetant des équipements américains. « En Roumanie, Augustine a promis que, si le gouvernement achetait à Lockheed Martin un nouveau système radar, l’entreprise userait de son influence considérable à Washington pour promouvoir la candidature de Bucarest à l’OTAN. » The Shadow World se lit comme un long réquisitoire, où il est en particulier question de la Grande-Bretagne, des États-Unis, du Moyen-Orient et de l’Afrique, sans oublier, dans une moindre mesure, la Russie et les ex-républiques soviétiques. C’est un ouvrage encyclopédique, qui évoque les principaux contrats, donne les chiffres et dessine les tendances, tout en braquant le projecteur sur les individus clés. Mais Feinstein reconnaît qu’il lui aurait fallu un autre volume, voire plusieurs, pour faire justice à l’Amérique latine, la Chine, l’Inde et le Pakistan.

De Washington à Londres, de Bagdad à Pretoria, la corruption est souvent le corollaire des contrats d’armement. Et il en est ainsi depuis des décennies. Feinstein cite un rapport rédigé en 1965 par l’industriel britannique Donald Stokes [qui avait conseillé le ministère de la Défense dans ce domaine, Ndlr] : « Bon nombre de ventes d’armes ont été réalisées non parce que quelqu’un souhaitait s’en procurer, mais à cause de la commission qui serait versée en cours de négociation. […] Il a souvent été nécessaire de proposer des dessous-de-table pour conclure les contrats. » La corruption est partie intégrante du modèle économique des fabricants. Les fournisseurs du département américain de la Défense comptent avant tout sur les gigantesques besoins du Pentagone, l’électoralisme et la réticence des parlementaires à contrôler vraiment les processus d’approvisionnement. Les excès – comme ce marteau à 7 dollars facturé 435 dollars… – ne cessent de transparaître sur la place publique, mais les enquêtes sur les pratiques illégales se traduisent pour les firmes impliquées par des amendes équivalant à une petite tape sur la main. Et rien ne change : les guerres d’Irak et d’Afghanistan ont été l’occasion de folles emplettes insuffisamment contrôlées. La demande de 33 milliards de dollars supplémentaires, faite en 2007 au titre de l’Iraq Supplementary Bill, fut justifiée par cinq pages de texte seulement. Linda Bilmes, de Harvard, eut alors ce commentaire laconique : « À mon humble avis, en tant que professeur de finances publiques, […] ce n’est pas la meilleure façon de fonctionner pour le système budgétaire américain. »

 

Vacances tous frais payés

Le britannique BAE Systems se situe à peu près à la première place mondiale, ex æquo avec Boeing et Lockheed Martin. Mais contrairement à eux, il tire 95 % de son chiffre d’affaires de l’armement (l’activité de Boeing est équitablement répartie entre aviation civile et militaire, tandis que Lockheed Martin est à 30 % civil), et le budget britannique de la défense n’est pas suffisamment important pour assouvir les appétits de la firme. BAE Systems est donc devenu un acteur planétaire, et joue un rôle majeur sur le marché américain. Mais sa transaction la plus colossale et la plus nauséabonde reste le contrat Al Yamamah négocié par Margaret Thatcher avec l’Arabie saoudite, d’une valeur d’environ 43 milliards de livres sterling. Il a depuis été remplacé par le contrat Al Salam, signé en 2007, initialement pour la fourniture de soixante-douze jets Eurofighter d’un montant de 4,43 milliards de livres. Mais il pourrait au final rapporter jusqu’à 40 milliards. Dans les deux cas, il s’agit de contrats entre États, BAE étant le principal fournisseur, et ils donnent lieu à un extraordinaire enchevêtrement de ventes de pétrole et d’armes, de caisses noires, de compensations et de rétrocommissions. Le récit de Feinstein est truffé d’exemples (étayés par un méticuleux appareil de notes) précisant le type de pots-de-vin et d’appâts proposés, jusqu’au versement du loyer de l’appartement de la petite amie, les vacances tous frais payés, les voitures et les voyages gratuits.

Les principales firmes s’efforcent de garder leurs distances vis-à-vis des mercenaires et autres flibustiers impliqués dans les composantes les plus louches des conflits d’Afrique et des Balkans, ainsi que dans le recyclage des énormes surplus militaires de l’ancien bloc soviétique. La plupart des guerres civiles se font avec des armes résistantes et bon marché comme la kalachnikov, plutôt qu’avec des avions de chasse high-tech hors de prix. Entre 1992 et 1998, du matériel militaire d’une valeur de 32 milliards de dollars a été volé en Ukraine. Et la commission parlementaire chargée d’enquêter a été brusquement démantelée, ses rapports escamotés et ses membres victimes d’intimidations. Mais le gouvernement américain n’a pas les mains propres : ses fournitures aux armées irakienne et afghane l’ont amené à grenouiller dans ce marché.

Feinstein a découvert le sujet en s’intéressant, alors qu’il était député sud-africain, à un contrat extrêmement suspect au terme duquel le pays a acheté du matériel coûteux dont il n’avait pas l’utilité (3). Il apporte des informations sur ce scandale et sur d’autres affaires africaines, comme le radar militaire fourni à la Tanzanie par la Grande-Bretagne, également onéreux et inadapté aux besoins du pays. Même s’il s’agit de broutilles au regard de la norme mondiale dans ce domaine, un gaspillage de 28 millions de livres représente une énorme part du budget d’un pays pauvre.

 

Des chars pour le Sud-Soudan

Les faits sont tellement stupéfiants qu’ils parlent d’eux-mêmes. Feinstein est très scrupuleux sur les détails des cas qu’il évoque et on imagine que son manuscrit a été soigneusement vérifié par des juristes. Mais la question est si vaste et la réalité souvent si complexe et obscure que certains chapitres sont incomplets, au risque d’être trompeurs.

Quand il aborde le conflit en Côte-d’Ivoire, Feinstein dit ainsi que Laurent Gbagbo, considéré par l’ONU comme vaincu aux élections de 2010, s’est accroché au pouvoir, qu’il a reçu des armes du Zimbabwe et de la Biélorussie, et qu’il serait responsable de crimes de guerre. Jusque-là, c’est correct, mais on ne peut pas dire que Gbagbo ait été « battu à plate couture » par son concurrent Alassane Ouattara. Les voix étaient à peu près également réparties, avec des fraudes dans les deux camps. L’ONU s’est déclarée précipitamment en faveur de Ouattara, alors qu’une enquête approfondie sur les revendications rivales aurait pu faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Plus important encore, Ouattara est tout aussi coupable d’activités suspectes. L’un de ses deux principaux parrains était le régime burkinabé, dirigé par le putschiste assassin Blaise Compaoré, qui (avec l’appui de feu Mouammar Kadhafi) a activement soutenu certaines des insurrections les plus nuisibles du continent.

Feinstein mentionne le soutien scandaleux apporté par Compaoré au pouvoir meurtrier de Charles Taylor au Liberia et aux campagnes non moins sanglantes de la guérilla du Revolutionary United Front en Sierra Leone. Mais il oublie le rôle du Burkina Faso en Côte-d’Ivoire, où Compaoré est apparu comme le principal arbitre, et pas par amour de la démocratie. L’autre protecteur de Ouattara est la France, qui n’a rien d’un acteur désintéressé quand il s’agit de l’Afrique occidentale ou du commerce des armes, à preuve son empressement à frayer avec Compaoré.

Autre point sur lequel Feinstein se trompe : le Sud-Soudan. Il évoque le piratage somalien, en 2008-2009, d’un navire marchand ukrainien transportant trente-quatre chars T-72 à destination du Kenya, et écrit que les observateurs ont alors blêmi « à l’idée que ces chars puissent être utilisés dans bien des conflits africains, faisant de la libération du cargo MV Faina une priorité absolue ». En fait, les chars représentaient le tiers d’un lot acheté par le gouvernement du Sud-Soudan, qui utilisait ses revenus pétroliers pour s’équiper de matériel de pointe, en prévision d’une guerre possible contre le Nord. Voilà qui nous renvoie, sur le plan moral, à une zone grise. Quelle attitude doit adopter, en matière de sécurité, un pays jeune et fragile, dans un environnement régional brutal ? Quelles armes doit-il acheter et à qui ? De toute évidence, il serait absurde pour lui de compter sur une armée issue de la guérilla et sous-équipée, mais, étant donné la duplicité régnant dans le commerce international des armes, comment pourrait-il réunir ce dont il a légitimement besoin sans conclure des accords répréhensibles ?

J’ai d’abord cru que le titre The Shadow World relevait de l’hyperbole. Ce n’est pas le cas. Feinstein décrit en vérité les dessous de la mondialisation légale, indissociable de l’économie planétaire clandestine du trafic de la drogue, des êtres humains et des armes. Et l’auteur montre comment le monde de la production et du commerce des armes a pénétré le monde officiel et est une source essentielle de malversation, de dissimulation et d’impunité. Sans corruption rampante, le commerce de matériel militaire ne pourrait survivre sous sa forme actuelle.

Feinstein a quelques héros : certains journalistes courageux et opiniâtres, une poignée d’hommes du sérail dotés de principes. L’un d’eux est Franklin Spinney dit « Chuck », un employé du Pentagone qui s’est donné pour mission de combattre les malversations et l’inefficacité (4). Pour Spinney, l’entrelacs que forment les fabricants comme Lockheed Martin, leurs alliés dans l’administration, certains groupes de recherche et le Pentagone n’est pas seulement source d’extrême prodigalité – depuis les sièges de toilettes à 600 dollars jusqu’aux F-22 inutiles à 70 milliards. Cette coalition d’intérêts et la domination de l’exécutif sur le législatif rendent aussi la guerre plus probable. Aux États-Unis, l’exécutif peut de mille façons contrôler l’argent qui parvient aux circonscriptions électorales, soit de manière directe (en soutenant des programmes d’armement) soit de manière indirecte (à travers l’ensemble des agences gouvernementales). Et ce soutien est aujourd’hui crucial étant donné le coût des élections. Pour un député qui a des usines d’armement dans sa circonscription, il est extrêmement difficile de s’opposer à un président qui déclare la guerre.

Halliburton est emblématique du problème : la firme a donné 1 146 128 dollars au Parti républicain entre 1998 et 2003 et a beaucoup profité de la guerre en Irak. En Grande-Bretagne, BAE Systems projette une ombre similaire sur la démocratie. Le Serious Fraud Office, service britannique de lutte contre la délinquance financière, a pris note du contrat Al Yamamah, pour découvrir qu’il avait eu les yeux plus gros que le ventre, au goût du gouvernement Blair. Le prince saoudien Bandar Al-Saoud a clairement fait savoir que toute enquête sur le sujet compromettrait le contrat Al Salam alors en cours de négociation (tout comme la collaboration des services de renseignement), et le gouvernement a cédé. Le 14 décembre 2006, l’enquête a été abandonnée par le ministre de la Justice ; ce jour fut qualifié par The Guardian de « lamentable et honteux », et « parmi les plus déshonorants qu’ait connus le gouvernement Blair ». En 2008, un jugement de la Haute Cour fut à peine moins critique : « Un tableau aussi lugubre de l’impuissance du droit nourrit au mieux la consternation, sinon l’indignation. »

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 30 mars 2012.

La grande illusion du bio

Des sacs de toile recyclables du Naturalia du coin au potager bio créé par Michelle Obama à la Maison-Blanche, les éco-gastronomes modernes sont pétris de bonnes intentions. Nous voulons sauver la planète ; aider les paysans locaux ; lutter contre le changement climatique – et puis contre l’obésité des enfants. Mais, s’il est bon de réfléchir au bien public mondial tout en éminçant nos oignons certifiés bio, l’idée que nous pourrions secourir les autres simplement en changeant notre manière de faire les courses et de nous nourrir est copieusement survendue aux consommateurs. Ironie de la chose, l’alimentation est devenue une préoccupation des élites occidentales au moment même où elles se détournaient des meilleurs moyens de lutter contre la faim dans les pays du tiers monde.

La nécessité d’aider les pauvres à se nourrir n’a plus, comme autrefois, valeur de cri de ralliement. L’alimentation est peut-être la grande cause d’aujourd’hui, mais, dans nos pays comblés, cela passe par la revendication branchée de nourriture « durable », c’est-à-dire biologique, locale et lente (1). Aussi séduisant que cela puisse paraître, ce n’est pas la bonne recette pour assister ceux qui en ont le plus besoin. Même notre compréhension du problème de l’alimentation dans le monde, fondée sur la seule question des cours internationaux, est tronquée. En avril 2008, alors que le prix du riz à l’export avait triplé en l’espace de six mois, et que le blé atteignait son cours le plus élevé en vingt-huit ans, un éditorial du New York Times estampillait l’événement « crise alimentaire mondiale ». Et le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, alertait : la flambée des prix serait particulièrement préjudiciable aux pays pauvres où il n’existe « aucune marge de survie ». À présent que les cours mondiaux du riz ont baissé de 40 % et ceux du blé de plus de 50 %, nous concluons trop vite que le mal est guéri. Mais 850 millions d’habitants des pays pauvres souffraient de sous-alimentation chronique avant la flambée des prix de 2008, et en souffrent toujours (2). Voilà la véritable crise alimentaire à laquelle nous faisons face.

Et elle a peu à voir avec l’évolution des prix sur des marchés internationaux qu’utilisent surtout les nantis. 62 % de ceux qui souffrent réellement de malnutrition – selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO – vivent soit en Afrique, soit en Asie du Sud, et la plupart sont de petits paysans, ou de simples ouvriers agricoles. Ils sont protégés de la fluctuation des cours à la fois par la politique commerciale de leur gouvernement et par la faiblesse des infrastructures. Plus de 70 % des foyers ruraux, en Afrique, n’ont pas accès aux marchés urbains les plus proches car ils sont, par exemple, situés à plus de trente minutes à pied de la première route praticable en toutes saisons.

 

Une vision romantique de l’agriculture

La pauvreté – provoquée par la faible productivité du travail paysan – est la première cause de la faim en Afrique, et le problème ne cesse de s’aggraver. Selon les prévisions du département américain de l’Agriculture, la population en situation d’« insécurité alimentaire » sur le continent noir (celle qui consomme moins de 2 100 calories par jour) augmentera de 30 % au cours de la décennie – atteignant 645 millions de personnes – si d’importantes réformes ne sont pas entreprises.

Le plus tragique, c’est que nous savons d’expérience comment résoudre le problème. Partout où les pauvres ruraux ont eu accès à de meilleures routes, à des semences modernes, à des engrais bon marché, à l’électricité et à de meilleures écoles et cliniques, leur productivité et leurs revenus ont progressé. Mais les initiatives en faveur de ces ressources essentielles sont depuis peu entravées par une malencontreuse hostilité (aussi bien intentionnée soit-elle parfois) envers la modernisation agricole et l’aide étrangère.

En Europe et aux États-Unis, les milieux intellectuels ont adopté une nouvelle approche, qui condamne la fourniture de semences améliorées et d’engrais chimiques aux paysans et s’oppose à leur plus grande insertion sur les marchés mondiaux. Des critiques gastronomiques influents, des militants et des stars de la restauration entonnent en chœur ce refrain : l’« alimentation durable » de l’avenir doit être bio, locale et lente. Vous savez quoi ? C’est précisément le système dont jouit déjà l’Afrique rurale, et il ne fonctionne pas ! Au sud du Sahara, les petits agriculteurs qui utilisent des engrais chimiques sont si rares que leur production est de facto biologique. Les coûts élevés du transport les contraignent à acheter et vendre sur place la majeure partie de leur récolte. Quant à la cuisine, elle est terriblement lente. Le résultat n’a rien de réjouissant : un revenu moyen de 1 dollar par jour et un risque sur trois d’être malnutri.

Si nous voulons sérieusement résoudre le problème de la faim dans le monde, il faut renoncer à notre vision romantique de l’agriculture préindustrielle. Et apprendre à goûter cette agriculture moderne, scientifique et à forte teneur en capital conçue en Occident. Sans elle, nos produits alimentaires seraient plus chers et moins sûrs, comme c’est le cas dans les régions du monde qui souffrent de la faim.

Si quelqu’un avait affirmé dans une revue ou un journal de premier plan, il y a trente ans, que la Révolution verte était un échec, il aurait été rapidement écarté. (3) Aujourd’hui, l’accusation a étonnamment droit de cité. Vandana Shiva, auteure à succès et militante écologiste, prétend que ce bouleversement technologique n’a rien apporté à l’Inde, sinon « des paysans endettés et mécontents (4) ». Lors du Sommet mondial de l’alimentation, à Rome, en 2002, 500 ONG – parmi lesquelles Les Amis de la Terre et Greenpeace – ont même imputé la recrudescence de la faim dans le monde à la Révolution verte. Alors mettons les choses bien au clair !

 

Le spectre des famines récurrentes

La conception et l’introduction dans les pays pauvres, au cours des années 1960 et 1970, de graines de blé et de riz à haut rendement, sous l’impulsion de l’Américain Norman Borlaug et d’autres scientifiques, ont eu des retombées très positives. En Asie, ces nouvelles semences ont sorti de la misère des dizaines de millions de petits cultivateurs et éloigné enfin le spectre des famines récurrentes. L’Inde, par exemple, a doublé sa production de blé entre 1964 et 1970 et a pu se passer d’aide alimentaire à partir de 1975. Rappelons à ceux qui parlent d’agriculteurs « endettés et mécontents » que le taux de pauvreté dans les campagnes indiennes est passé de 60 % alors à 27 % aujourd’hui. Qualifier cette réussite de « mythe » (c’est la ligne officielle de Food First, une organisation californienne qui milite dans le monde entier contre la modernisation de l’agriculture) est tout simplement ridicule.

Il est vrai que l’histoire de la « révolution verte » n’a pas été partout une histoire heureuse. Quand de nouvelles et puissantes technologies agricoles sont introduites dans des sociétés rurales profondément inégalitaires, les plus pauvres ont tendance à en pâtir. En Amérique latine, où les élites traditionnelles contrôlent étroitement l’accès aux terres fertiles et au crédit, l’arrivée des semences améliorées a creusé les écarts de revenus. Les propriétaires absentéistes d’Amérique centrale, qui autorisaient auparavant les paysans à développer des cultures vivrières sur les terres sous-exploitées, les ont expulsés pour vendre ou louer ces parcelles à des exploitants qui espéraient en tirer profit grâce aux nouvelles technologies. Une bonne partie du prolétariat agricole déplacé est venue grossir les rangs des habitants des bidonvilles. Cela étant, même en Amérique latine, le taux de malnutrition a diminué de plus de 50 % entre 1980 et 2005.

En Asie, les semences de la Révolution verte ont donné d’aussi bons résultats dans les modestes fermes non mécanisées que dans les domaines plus vastes. Partout où ils avaient un accès suffisant au crédit, les petits agriculteurs se sont emparés de la nouvelle technologie aussi rapidement que les gros exploitants, avec à la clé des augmentations de revenus spectaculaires, sans aggravation des inégalités ni conflits sociaux. Même les travailleurs ruraux sans terre ont vu leur situation s’améliorer : les meilleurs rendements engendrant un besoin accru de main-d’œuvre au moment des récoltes, ils poussaient les salaires à la hausse. En Asie, la Révolution verte fut favorable aussi bien à l’agriculture qu’à la justice sociale.

Et en Afrique ? La propriété de la terre sur le continent, relativement égalitaire et sûre, évoque davantage la situation de l’Asie que celle de l’Amérique latine. L’amélioration des techniques agricoles a donc plus de chances d’y aider les pauvres. Si la région consacrait davantage de moyens à la technologie, à l’irrigation et aux routes, le profit en retomberait sur les petits paysans.

 

Panique pour des épinards avariés

D’autres arguments couramment évoqués nous empêchent de faire le nécessaire pour résoudre la vraie crise alimentaire de notre temps. La plupart tournent autour des cris d’alarme poussés par les puristes à propos de la production industrielle. Mais leurs inquiétudes, nourries d’une mauvaise information, sont souvent infondées.

L’agroalimentaire est l’épouvantail actuel des critiques gastronomiques américains. Certes, le secteur possède bien des traits repoussants, mais sans ce système industriel, l’alimentation serait non seulement moins abondante, mais aussi moins sûre. Les procédés traditionnels, sans réfrigération fiable ni emballage stérile, sont des vecteurs de bactéries. Les études réalisées ces dernières décennies aux États-Unis par le CDC (Centres de contrôle et de prévention des maladies) montrent que les denrées alimentaires sont devenues de plus en plus sûres, en partie grâce à l’introduction d’améliorations techniques à l’échelle industrielle. Depuis 2000, l’incidence des cas de contamination de la viande bovine par la bactérie E. coli a diminué de 45 %. Aujourd’hui, la majorité des hospitalisations et des décès liés à l’alimentation sur le territoire américain ne sont pas dus à l’achat de produits avariés dans les grandes surfaces, mais à la mauvaise conservation ou préparation des aliments dans les foyers. S’il arrive encore que l’on tombe malade à cause de denrées contaminées vendues en magasin, les décès sont exceptionnels. En 2006, le vent de panique soulevé dans le pays par la découverte d’épinards avariés a conduit à la quasi-interruption des ventes, mais on n’a recensé que trois morts. C’est en partie parce qu’ils sont devenus si rares que les incidents de ce type attirent l’attention. On peut légitimement reprocher à l’industrie de remplir nos assiettes d’une nourriture malsaine, mais pas de denrées nocives.

Dans les pays que n’ont pas encore touchés les procédés industriels, la nourriture avariée demeure un risque majeur. En Afrique, où la plupart des aliments sont toujours achetés sur les marchés en plein air (souvent sans contrôle, sans emballage, sans étiquetage, sans réfrigération, sans pasteurisation), 700 000 personnes environ meurent chaque année de maladies transmises par la nourriture – et par l’eau – contre 5 000 environ aux États-Unis.

L’agriculture biologique, c’est-à-dire sans engrais synthétiques azotés ni pesticides, n’est pas une réponse aux problèmes de santé publique et de sécurité alimentaire. L’American Journal of Clinical Nutrition a récemment publié une synthèse de 162 articles scientifiques parus au cours des cinquante dernières années sur les bienfaits sanitaires du bio ; elle en concluait à l’absence de tout bénéfice nutritionnel. Selon la Mayo Clinic, « il n’existe aucune preuve décisive de la supériorité nutritive des aliments bio sur les aliments classiques (5) ».

Les professionnels de la santé réfutent eux aussi la thèse selon laquelle ce type de produits serait moins dangereux pour la santé en raison d’une plus faible teneur en résidus chimiques. Selon les enquêtes de la Food and Drug Administration, le taux maximum de pesticides contenu dans les aliments vendus aux États-Unis est si faible (moins d’un millième du taux de toxicité) que l’achat de produits bio a un impact négligeable sur la sécurité alimentaire. En revanche, l’exposition des êtres humains aux sub-stances chimiques reste un problème sérieux dans les pays en développement, où leur usage est moins bien réglementé. Même là, cependant, c’est plus un risque professionnel pour les agriculteurs travaillant sans protection que pour les consommateurs.

Du point de vue de l’environnement, l’évaluation des effets de l’agriculture biologique est plus complexe. L’usage excessif d’engrais chimiques azotés dans les fermes américaines a pollué les fleuves et créé une « zone morte (6) » dans le golfe du Mexique. Mais l’arrêt pur et simple de leur utilisation (condition que les agriculteurs américains doivent remplir pour obtenir le label bio) engendrerait des problèmes écologiques bien plus graves.

Voici pourquoi : l’agriculture biologique occupe moins de 1 % des terres cultivables aux États-Unis. Si les 99 % qui restent se convertissaient au bio, et donc se passaient de produits chimiques, il leur faudrait consommer une quantité plus grande d’engrais animal. Ce qui obligerait à multiplier par cinq environ les têtes de bétail. Ces animaux devant se nourrir de fourrage biologique, il faudrait dès lors mettre en pâture l’essentiel du territoire américain. Quant à l’Europe, le choix d’une alimentation exclusivement bio se traduirait par une extension de 28 millions d’hectares de la superficie des terres cultivables, l’équivalent des forêts de la France, de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne et du Danemark réunis.

La déforestation n’est certainement pas le but des partisans du bio. Pour lutter intelligemment contre la pollution azotée, il faut limiter l’usage d’engrais chimiques par des taxes, des réglementations et des réductions de subventions, et non vouloir la réduire à zéro, comme l’exigent les critères officiels du label bio. Tout bien pesé, l’extension de l’agriculture biologique serait nuisible, et non bénéfique, à la nature.

Parallèlement, l’agriculture conventionnelle est de plus en plus écologiquement responsable. L’agronomie hi-tech en usage dans les pays riches est aujourd’hui beaucoup moins nocive, par unité produite, qu’elle ne l’était dans les années 1960, quand Rachel Carson dénonçait l’usage systématique du DDT dans son manifeste devenu un classique de l’écologie, Silent Spring. En partie grâce à sa critique implacable, les insecticides les plus néfastes ont été interdits et remplacés par des produits utilisables en plus petite quantité et moins persistants. L’utilisation de substances chimiques dans les fermes américaines a commencé de décliner dès 1973. Ce fut une grande victoire pour les écologistes.

Depuis, l’agriculture n’a cessé de devenir plus verte. L’érosion des sols a brusquement ralenti dans les années 1970 grâce à l’introduction de la « technique culturale simplifiée (7) », innovation qui a aussi réduit la consommation de diesel, les champs n’ayant plus besoin d’être labourés chaque printemps. Les fermiers ont aussi commencé d’économiser l’eau en adoptant la micro-irrigation et en nivelant leurs champs au laser pour limiter le gaspillage. Dans les années 1990, la trajectoire des tracteurs désormais équipés de systèmes GPS est devenue plus rectiligne ; et, en indiquant au cultivateur sa position au mètre près, l’appareil lui a permis de doser plus finement l’usage des produits chimiques. L’installation de capteurs infrarouges a permis de surveiller la maturation des cultures et d’informer l’agriculteur de la quantité d’azote encore nécessaire – ou pas. Pour éviter les excès d’épandage, de nouveaux outils ont permis de verser l’engrais dans le sol à l’exacte profondeur souhaitée, là où seules les racines de la plante l’absorberont.

Ces techniques de précision ont considérablement réduit l’empreinte écologique de l’agriculture moderne. En 2008, l’OCDE a publié un rapport sur la « performance environnementale de l’agriculture » dans les trente pays industriels les plus avancés. Entre 1990 et 2004, la production alimentaire de ces nations a continué de croître (de 5 % en volume), mais ses effets négatifs sur la nature ont diminué sur tous les plans : la surface dédiée à l’agriculture a baissé de 4 %, les émissions globales de gaz à effet de serre de 3 %, et la surconsommation d’engrais azotés de 17 %. La biodiversité s’est elle aussi améliorée, avec l’introduction de nouvelles variétés de plantes et de races animales.

L’Afrique est confrontée à une crise alimentaire, mais ce n’est pas parce que la population du continent augmente plus rapidement que sa capacité agricole, comme le prétendent les archéo-malthusiens. La production y est très inférieure au potentiel avéré du continent, et c’est pourquoi des millions d’habitants connaissent la faim. Aujourd’hui encore, les paysans africains n’utilisent quasiment pas d’engrais ; 4 % seulement des terres sont irriguées et, dans la plupart des cas, elles ne sont pas plantées en semences améliorées. Résultat, les récoltes céréalières sont très inférieures à ce qu’elles pourraient être. L’Afrique n’arrive pas à suivre le rythme de sa croissance démographique non parce qu’elle a épuisé son potentiel, mais au contraire parce que les investissements réalisés n’ont pas permis d’atteindre ce potentiel.

 

Les juteux dividendes de l’aide à la recherche

La réduction drastique de l’aide internationale est l’une des raisons de cet échec. Quand la modernisation de l’agriculture est passée de mode auprès des élites du monde développé, dans les années 1980, on a vu s’effondrer les montants alloués dans ce domaine aux pays pauvres. Alors que la production alimentaire par tête en Afrique chutait dans les années 1980 et 1990 et que la population touchée par la faim doublait, les États-Unis n’ont rien trouvé de mieux à faire que de retirer leur aide au développement, en se contentant d’envoyer toujours plus de denrées comestibles en cas de famine. Voilà qui n’incite pas les agriculteurs à devenir plus productifs et engendre souvent une dépendance chronique. Il n’empêche ! Au cours des dernières années, les États-Unis ont investi vingt fois plus dans l’aide alimentaire que dans l’aide au développement agricole.

L’autre solution est sous nos yeux. Menée avec détermination, l’assistance étrangère en matière agricole a prouvé son efficacité. Dans les années 1960, l’aide conjointe des fondations Rockefeller et Ford et des pays donateurs, États-Unis en tête, a rendu possible la Révolution verte en Asie. En Inde, les fonds américains ont joué un rôle crucial dans l’amélioration de l’enseignement en agronomie, le lancement d’un service de vulgarisation technologique auprès des paysans et l’ouverture des universités américaines aux spécialistes indiens. L’agence d’aide au développement, l’USAID, avec la Banque mondiale, a contribué au financement d’usines d’engrais et de projets d’infra-structures tels que routes de campagne ou systèmes d’irrigation. L’Inde n’aurait pu réaliser cela toute seule.

Partout, l’assistance au secteur primaire s’est révélée être un investissement très rentable. Y compris en Afrique. La Banque mondiale a évalué à 35 % par an en moyenne le taux de rentabilité des fonds placés dans la recherche agronomique sur le continent. Certains investissements ont même atteint des taux de rentabilité de 68 %. Aveugles à ces réalités, les États-Unis ont réduit de 77 % leur aide dans ce domaine entre 1980 et 2006.

Face au problème de la faim en Afrique, le choix qui s’offre aux pays riches est clair : ils peuvent décider d’apporter une aide financière et technique pour contribuer à améliorer la productivité agricole ; ou ils peuvent « remettre au lendemain », quitte à devoir répondre aux crises alimentaires par des envois de nourriture toujours plus coûteux. Ceux que l’aide au développement laisse sceptiques et ceux qui critiquent la modernisation agricole nous poussent vers cette détestable seconde voie. Il est grand temps que nos dirigeants aient l’intelligence et le courage politique de réagir.

 

Cet article est paru dans Foreign Policy en mai-juin 2010. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Moi, Johann Kühn, esclave des Barbaresques

Seize coups de canon saluent, depuis le fort d’Alger, le retour des pirates et le butin qu’ils remorquent derrière eux : le navire du capitaine Hasenberg, parti de Hambourg. Quand les corsaires accostent, leur capitaine se fait aussitôt mener à terre ; il a une bonne prise à annoncer.

Johann Michael Kühn, un jeune matelot de 25 ans originaire de Gotha, en Thuringe, en fait partie. Blessé, affamé, en haillons, il doit patienter sur le navire que les Algérois ont attaqué quelques semaines plus tôt, au début du mois d’avril 1725, tuant plusieurs membres de l’équipage et jetant les cadavres à la mer.

Les Hambourgeois se rendaient à Cadix. Mais, au large du cap Saint-Vincent, à la pointe sud-ouest du Portugal, leur voyage s’est brusquement interrompu. Lorsque la vigie a aperçu un imposant navire inconnu à l’horizon, il a immédiatement donné l’alarme : « Les Turcs ! Les Turcs ! » Les corsaires se sont rapprochés à toute vitesse. Juste avant l’assaut, ils ont monté leur pavillon : c’était celui d’Alger.

La ville nord-africaine était à l’époque – comme Tunis et Tripoli – tributaire du sultan d’Istanbul et faisait en théorie partie de l’Empire ottoman. Dans les faits, elle agissait en État souverain. « Satanés flibustiers nègres » ou encore « diables de Turcs », c’est ainsi qu’au XVIIe siècle les premiers journaux allemands appelaient les pirates d’Afrique du Nord, mais la plupart des gens parlent alors des « Barbaresques ». Du XVIe au début du XIXe siècle, Alger, Tunis et Tripoli, les « États barbaresques », vécurent presque exclusivement de la piraterie.

Comme les corsaires somaliens aujourd’hui, ils étaient moins intéressés par la cargaison que par les passagers et l’équipage qu’ils enlevaient et pour lesquels ils exigeaient une rançon. Lorsque leurs victimes n’avaient pas de riche famille ou de riche protecteur capable de payer, elles étaient réduites en esclavage. En Afrique, terre d’origine de centaines de milliers de Noirs qui se retrouvèrent dans les champs de coton d’Amérique du Nord, il y eut également pendant des siècles des esclaves blancs.

Johann Michael Kühn et le reste de l’équipage furent saisis d’effroi à l’approche des « Turcs », dont ils ne tardèrent pas à entendre les cris. Le capitaine Hasenberg s’adressa à ses hommes en ces termes : « Mes chers enfants, ce sont d’authentiques brigands. Voici le seul choix qui nous reste : l’esclavage ou la mort, nous ne pouvons plus fuir. »

L’équipage choisit de se battre et de vendre cher sa liberté. On prépara l’artillerie et on chargea les fusils. Mais, au bout de plusieurs heures de combat, les « maudits Turcs » l’emportèrent, raconte Kühn dans l’« histoire remarquable de sa vie et de ses voyages », parue en 1741 dans sa ville natale de Gotha, et rédigée par un tiers.

Élément du butin que les « associés » du bateau pirate doivent se partager, Johann Michael Kühn est directement emmené au Badistan, le marché aux esclaves. Un crieur l’expose sur « cette place où est rassemblée toute la détresse humaine » et vante ses mérites : « Qui dit mieux ? » Mais les marchands en donnent trop peu ; le prisonnier est attaché à une lourde chaîne et enfermé dans un cul-de-basse-fosse. Le lendemain, l’Allemand est de nouveau traîné sur les lieux, nu, palpé par des mains étrangères, contraint de montrer qu’il sait courir et sauter. Celui qui finit par l’acheter est justement le capitaine corsaire qui les a privés, lui et ses compagnons, de la liberté. Ce nouveau maître le charge d’équiper son bateau pour sa prochaine expédition. Lorsque le Soleil d’or lève l’ancre quelques semaines plus tard, Kühn est à son bord.

 

Des règles et des prix fixes

On attaque d’abord une barque, puis un navire marchand de Hambourg. Lorsque les prisonniers sont amenés à bord, « il leur arrive exactement ce qui m’était arrivé, on les déshabille ne leur laissant que leurs vieux pantalons et gilets et on les rassasie de coups, à défaut de nourriture ».

Trois siècles durant – de la Réforme à la fin de l’époque napoléonienne – des milliers et des milliers de marins, de passagers de navires, d’habitants des côtes espagnoles et italiennes connurent un destin similaire. Les chrétiens étaient considérés par les Barbaresques comme de l’« or blanc », bien plus précieux que les sacs et les tonneaux des soutes. Les quartiers des esclaves abritaient des centaines, parfois des milliers de chrétiens en même temps. Au XVIe siècle, l’Espagnol Miguel Cervantès fut l’un d’eux : il consacra une partie de son temps d’infortune à concevoir Don Quichotte.

On estime que, sur les 100 000 habitants que comptait Alger au milieu du XVIIe siècle, 8 000 à 40 000 étaient esclaves. Les plus chanceux officiaient comme jardiniers, échansons, femmes de chambre ou cuisiniers dans les riches familles. Les autres étaient condamnés aux travaux forcés : ils ramaient sur les bancs des galères, travaillaient dans les carrières ou dans les champs. La liberté était réservée à ceux que l’on rachetait – ou qui se convertissaient à l’islam.

Les églises d’Europe, craignant pour leur salut, envoyaient en permanence des religieux en Afrique du Nord pour affermir la foi des captifs. Et les ordres chrétiens rachetaient régulièrement des esclaves afin de sauver ces âmes tourmentées. Au fil des siècles se mit ainsi en place un système bien rodé, avec ses règles et ses prix fixes. Des marchands italiens et espagnols servaient d’intermédiaires, qui avaient des agents à Alger, Tunis et Tripoli.

Une famille seule pouvait difficilement réunir la somme nécessaire pour libérer l’un de ses membres. Dans le nord de l’Allemagne, surtout dans les grandes villes portuaires, on collectait donc des fonds pour les matelots réduits en esclavage. Dans les églises de Hambourg, des statues implorantes se dressaient près des troncs : ces marins ciselés dans le bois, portant aux mains et aux pieds d’authentiques chaînes, devaient émouvoir le fidèle et l’inciter à verser une aumône.

C’est grâce à l’argent ainsi réuni, mais aussi aux subventions de l’Amirauté et aux cotisations payées par les marins qu’était financé le système de rachat. Le commerce de Hambourg avec l’Espagne souffrit particulièrement de la piraterie. Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, plus de mille matelots tombèrent ainsi aux mains des « Turcs », et dès 1624 une caisse – l’une des toutes premières assurances maritimes d’Allemagne – avait été fondée pour les captifs dans la cité hanséatique.

Elle était présidée par celui qu’on appelait « le père des esclaves », qui sillonnait la ville en quête d’argent. Il organisait les rachats – une tâche exigeant beaucoup de patience. Il fallait souvent attendre des mois avant que les missives, les mandats de paiement ou les lettres de change parviennent en Afrique du Nord.

Les marins étaient précisément les prisonniers les plus estimés sur les marchés aux esclaves. Les barreurs, les charpentiers et les canonniers étaient particulièrement prisés, que l’on contraignait à servir sur les bateaux corsaires. « Il convient encore de signaler que les Turcs ne pourraient commettre leurs actes de piraterie s’ils n’avaient point d’esclaves chrétiens pour construire et diriger leurs navires », rapporte en 1732 depuis Alger le botaniste Christian Gottlieb Ludwig, qui prit part à une expédition allemande en Afrique.

 

Les Barbaresques en Islande

Plus d’un esclave chrétien fit ainsi une belle carrière de corsaire. Ceux qui se convertissaient à l’islam apprenaient aux Barbaresques de nouvelles techniques de construction navale, d’artillerie, et de navigation. À partir de 1600, les navires barbaresques remontèrent toujours plus au nord de l’Atlantique ; en 1627, ils auraient même atteint l’Islande. À en croire certaines chroniques hambourgeoises, ils auraient aussi fait une apparition à l’embouchure de l’Elbe, mais la véracité de l’événement reste incertaine. En revanche, ils poussèrent bel et bien jusqu’à l’Angleterre.

La Hollande, la France et d’autres puissances maritimes européennes étaient prêtes à payer un tribut à Alger, Tripoli et Tunis pour assurer la sûreté de leurs bâtiments en Méditerranée. Lorsque les Barbaresques rompaient ces accords – ce qui arrivait souvent –, les monarques envoyaient des expéditions punitives. Alger fut violemment bombardée à plusieurs reprises. La piraterie n’en continua pas moins. À elle seule, la Hollande vit 206 de ses navires capturés entre 1617 et 1625.

Entre 1613 et 1621, Hambourg perdit quant à elle 56 bâtiments. Le conseil de la ville, pourtant réputé pingre, investit en conséquence d’énormes sommes dans la construction de navires de guerre dont la mission était d’escorter les bateaux de commerce. Mais, entre 1719 et 1747, Hambourg ayant réduit cette coûteuse protection, cinquante navires marchands tombèrent aux mains des Barbaresques et 697 marins furent réduits en esclavage. Au milieu du XVIIIe siècle, une centaine d’entre eux attendaient toujours d’être rachetés.

Les chrétiens ne se comportaient guère mieux à l’égard de leurs prisonniers musulmans : au large des côtes de l’Empire ottoman, l’ordre des chevaliers de Malte et celui de Saint-Étienne, en Toscane, faisaient la chasse aux bateaux « turcs ». Les Maltais appelaient « corso » les expéditions prédatrices qu’ils menaient plusieurs fois par an. L’équipage des navires assaillis était asservi et condamné aux travaux forcés.

« Alger, Tunis et Tripoli ont été dans les cent cinquante dernières années pour les mahométans ce que l’île de Malte a été pour les chrétiens ; ces républiques ont en effet mené une guerre continuelle contre les Européens, tout comme les chevaliers de Malte contre les mahométans », note le célèbre orientaliste allemand Carsten Niebuhr, considéré à la fin du XVIIIe siècle comme l’un des meilleurs connaisseurs de l’Afrique du Nord. Il rapporte sa rencontre au Caire avec un musulman qui lui a fait un récit effrayant des souffrances endurées pendant sa captivité à Malte. « La populace qui l’entourait, après l’avoir écouté attentivement, lui donna l’aumône, puis certains maudirent les Maltais, ces barbares infidèles. »

Les chevaliers de Malte prisonniers des musulmans finissaient souvent sur la potence. Dans l’Empire ottoman, on les considérait comme des pirates. Aux yeux des chrétiens, leur action était non seulement légitime mais elle relevait quasiment du devoir religieux. En 1664, ils firent l’une de leurs prises les plus spectaculaires en s’emparant de La Sultane. Outre les 350 hommes d’équipage, ce navire turc comptait à son bord l’une des épouses du sultan et leur fils. L’enfant fut enlevé à sa mère, baptisé et élevé dans la foi chrétienne par les Dominicains dont il intégra l’ordre sous le nom de Domenico Ottomano.

Mais la plupart des musulmans étaient vendus sur les marchés aux esclaves de Malte, Livourne, Naples ou Barcelone. Et même dans des ports plus modestes comme Cagliari. Gugliemo Prebost était l’un de ces flibustiers chrétiens. Sa spécialité était l’enlèvement d’enfants. À Cagliari, il proposait à la vente des garçons et des filles dont beaucoup n’avaient pas plus de 4 ou 6 ans, certains parfois même encore nourrissons. Des lettres de marque du roi de Savoie légitimaient ces exactions.

Le nombre exact d’esclaves musulmans qui vivaient en Europe reste incertain. On ne possède que des chiffres sporadiques. Ainsi estime-t-on qu’à la fin du XVIIe siècle 9 000 des 21 000 habitants de Livourne étaient des esclaves et qu’au milieu de ce même siècle Naples, l’une des villes les plus peuplées d’Europe avec 300 000 habitants, en comptait à peu près 10 000. Mais parmi eux se trouvaient aussi des Noirs qui n’étaient pas musulmans.

 

Goethe, effrayé par les pirates

Les esclaves des chrétiens devaient ramer sur les galères de la marine de guerre, trimer dans les carrières et les chantiers navals, servir de laquais à la noblesse. Johann Caspar Goethe, le père du célèbre écrivain, raconte dans son « Voyage en Italie » sa visite du quartier des esclaves de Livourne, port d’attache des chevaliers de Saint-Étienne et de nombreux corsaires chrétiens, en 1740 (1). « C’est un endroit fermé », note Goethe père à propos des « Bagnos », où « les esclaves (et les condamnés aux galères), qui la journée doivent gagner leur pain dans la ville, sont confinés ». Notre Allemand se voit ainsi refuser l’accès à la « mosquée turque », une simple salle dans laquelle les captifs se rassemblent pour prier.

Corsaires chrétiens et musulmans se livraient une lutte sans merci. En mai 1787 encore, quarante-sept ans après le voyage en Italie de son père, Johann Wolfgang Goethe redoute les pirates algériens tandis qu’il vogue depuis la Sicile vers Naples sur un navire français. On trouve un écho tardif de cette peur dans une phrase que prononce Méphistophélès dans la seconde partie de Faust : « Je n’ai pu connaître les voyages en mer, car guerre, commerce et piraterie, cela forme une trinité indissociable. »

C’est cette trinité dont fit aussi l’expérience Johann Michael Kühn. La vente de marins captifs rapporte beaucoup d’argent à son maître, qui obtient finalement 570 rixdales pour Kühn. Cette somme versée par le consul hollandais à Alger provient de compatriotes de Kühn, de collectes faites à Gotha et Altenbourg, de la caisse aux esclaves de Hambourg et de son héritage. Au bout de quatorze ans, deux mois et dix-sept jours pendant lesquels il aura « enduré toute la misère humaine imaginable », l’asservissement de Kühn prend fin.

« Nous levâmes l’ancre le 12 juillet de l’an 1739 et un vent favorable nous éloigna de la maudite Alger », écrit-il. Le navire le conduit à Marseille. Dans la cité phocéenne, il tombe par hasard sur Hamet, un « Maure » qui travaille comme esclave dans le chantier naval. Le marin allemand l’a connu à Alger lors d’une expédition en mer. Les rôles sont à présent inversés : Kühn est un homme libre et Hamet un esclave, capturé par les Maltais trois ans plus tôt.

Le 26 décembre 1739 Kühn est de retour à Gotha. Il faudra attendre la conquête française d’Alger en 1830 pour que la piraterie barbaresque prenne fin. Quant à Johann Michael Kühn, on perd assez vite sa trace. Mais une chose est sûre : dès 1740, avant même que ne soit imprimé le récit de sa vie, il avait quitté sa ville natale et s’était de nouveau embarqué.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 16 mai 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Pour l’amour des requins

« Les scientifiques n’aiment pas parler du sexe chez les requins », écrit Juliet Eilperin dans sa divertissante étude des squales et de leur univers, Demon Fish. « Ils redoutent que cela ne renforce l’image populaire de ces créatures, réputées brutales et implacables. » De fait, et pour autant qu’on puisse le savoir (car l’accouplement n’a pu être observé que chez certaines espèces), l’affaire est des « plus rudes » ! Pour contraindre les femelles à subir leurs avances, les grands mâles doivent les mordre ou les immobiliser. Les biologistes marins peuvent d’ailleurs voir facilement si l’une d’elles s’est accouplée : sa chair sera sanguinolente ou à vif. L’acte est d’une telle violence que, à la saison de la reproduction, la femelle du requin-nourrice se réfugie en eau peu profonde et plaque fermement ses orifices reproductifs contre le sol marin ; pour éviter d’être victime de bandes de mâles errants « qui la pénétreront à tour de rôle avec leurs ptérygopodes » (le pénis version requin, un organe double situé derrière la nageoire pelvienne). Une portée de cinquante bébés aura entre deux et sept pères. Mais il y a pire encore : dans bon nombre d’espèces, on s’adonne à l’« oophagie », ou cannibalisme intra-utérin. Les fœtus des requins-taureaux « se dévorent mutuellement in utero – la forme la plus extrême de rivalité fraternelle concevable ». Ne survivent que deux bébés, un dans chacun des utérus de la mère, qui auront mangé tous les autres. « La femelle requin-taureau donne naissance à un rejeton qui fait déjà 1 mètre de long et qui est un tueur confirmé », explique Demian Chapman, spécialiste du sujet.

Cet exemple illustre parfaitement deux des thèmes abordés par Eilperin : d’abord, le fait que les biologistes marins sont sur la défensive dès qu’il s’agit des requins, qui ont à leurs yeux beaucoup trop mauvaise presse ; ensuite, l’inaptitude avérée des créatures à obéir à un modèle gentiment anthropomorphique : l’idée qu’elles sont « brutales et implacables » n’est pas seulement une question d’image, loin de là. Il semble même complètement aberrant de vouloir s’y opposer : les requins sont des carnivores, et ceux qui nous fascinent le plus sont précisément les prédateurs les plus rapaces, qui occupent le sommet de la chaîne alimentaire. On peut cependant comprendre les spécialistes. La peur et la haine des requins sont des ressorts puissants, malgré « la faible menace qu’ils constituent pour nous, et la terrible menace que nous constituons pour eux », pour citer Eilperin. L’attitude humaine envers ces créatures, du moins en Occident, frôle généralement l’hystérie. Le capitaine William E. Young, contempteur et chasseur de requins professionnel, remarquait ainsi en 1934 dans ses Mémoires (1) que le seul nom suffit à convoquer l’image puissante « d’un impitoyable rôdeur des profondeurs […]. Son aspect même a quelque chose de particulièrement sinistre. La vue de son monstrueux aileron triangulaire lacérant nonchalamment la surface de l’eau, puis plongeant pour se muer en menace cachée, évoque quelque esprit malfaisant. Sa face sans menton qui vous reluque, sa bouche en cimeterre avec ses rangées de dents étincelantes, la fureur sauvage et sans merci avec laquelle il attaque, la rage avec laquelle il se débat quand il est capturé… ».

 

La bonne bouille du requin marcheur

Et ainsi de suite. Pourtant, les attaques sont d’une rareté exotique. On en a recensé soixante-quinze en 2011, qui ont fait douze morts. Même aux États-Unis, un point chaud, on a quarante fois plus de risques d’être hospitalisé à cause d’une décoration de Noël qu’à cause d’un squale ! En revanche, on estime que 73 millions de requins sont tués chaque année, à seule fin de mitonner de la soupe d’ailerons. De nombreuses populations ont décru de 70 % ou plus au cours des trente dernières années. Mais la pêche au requin ne pèse guère, sur le plan économique, face à la pêche au thon, à la morue ou au hareng. On ne fait donc rien pour protéger les stocks. Et puis, les hommes sont plus enclins à se mobiliser pour des animaux auxquels ils peuvent s’identifier – ceux qui se tiennent debout sur deux jambes, ont une attendrissante vie de famille ou sont charismatiques sans paraître menaçants. L’un des récents succès de relations publiques des défenseurs de squales est d’ailleurs le « requin marcheur », qui arpente les fonds marins dressé sur ses nageoires et qui a une bonne petite bouille sympathique. Les espèces les mieux protégées sont celles des gros requins pacifiques qui vivent de plancton, notamment le requin dormeur et le requin-baleine, qui fascine avec ses photogéniques taches rondes et ses mystérieuses migrations longue distance. Cela étant, nous faisons des progrès : le grand blanc, que le biologiste Edward O. Wilson décrit, admiratif, comme « l’un des quatre ou cinq derniers grands prédateurs pour l’homme », est la troisième espèce la mieux protégée.

Janet Eilperin a parcouru le monde entier pour tenter de comprendre ces créatures et leur relation avec l’homme. Elle a nagé parmi les requins-corail aux Caraïbes et les requins-baleines dans le golfe du Mexique ; elle a plongé dans une cage parmi les grands blancs en Afrique du Sud. Elle a interrogé les « appeleurs » de requins de Papouasie, les fabricants de pâte de requin du Japon, et les négociants en ailerons de Hong Kong. Elle a rencontré les plus grands experts : Barbara Block, « la reine absolue du traçage des squales » ; Sonny Gruber, le maestro du requin-citron ; Boris Worm, le doyen de l’écologie des réserves halieutiques ; ou encore Jeffrey Carrier – qui a « très probablement observé plus de copulations de requins que n’importe quel autre chercheur dans le monde ». Eilperin se faufile dans sa documentation avec l’agilité d’un squale, une intelligence et un zeste d’excentricité qui lui permet de relever son texte de quelques cocasseries : « Les Européens aiment manger du requin, à la fois comme un plat raffiné, ou de façon beaucoup plus plébéienne dans un cornet de fish and chips », note-t-elle amusée (ce qui est exact : ce que l’on appelle « saumon des rochers » en Angleterre, ou « saumonette » en France, c’est l’aiguillat (requin épineux), jadis l’une des variétés les plus abondantes et aujourd’hui menacée d’extinction dans l’Atlantique du Nord-Est).

 

Rendez-vous au « White Shark Café »

Pour ma part, je lis à peu près tout ce qui me tombe sous la main sur le sujet, et absolument tout ce qui concerne les attaques. Nous autres, passionnés de requins, en sommes habituellement réduits à naviguer entre les articles de presse, les sites Internet stupides (« L’employé d’un aquarium mordu au visage par un requin ! »), et les communications scientifiques qui peuvent être arides. Alors, Demon Fish, avec sa description exhaustive de l’« univers caché des requins », c’est un rêve devenu réalité.

L’histoire naturelle est assez surprenante. Les squales sont des poissons cartilagineux (avec un squelette en cartilage, pas en os), de la sous-espèce des elasmobranchii, à laquelle appartiennent aussi les raies et les mantes. Il en existe plus de 400 espèces, depuis le minuscule sagre nain (15 cm) jusqu’au requin-baleine, le plus gros poisson des mers (longueur maximale : sans doute entre 17 et 21 mètres, d’après le Princeton Field Guide to Sharks of the World que j’ai en ma possession). Ce sont des créatures très, très anciennes : les espèces fossilisées qui vivaient il y a 150 millions d’années sont quasiment identiques aux espèces modernes. Les requins sillonnaient les océans avant la formation de nos continents, quand les dinosaures étaient encore de ce monde ; les 200 000 ans d’existence d’Homo sapiens ne représentent qu’une seconde à l’échelle des squales. Jusqu’à récemment, on en savait extrêmement peu à leur sujet. Nous n’avons d’ailleurs toujours qu’une vague connaissance de questions aussi fondamentales que leur durée de vie. Mais l’électronique et les tests génétiques ont révolutionné la recherche. On a, par exemple, pu expliquer les miraculeuses « naissances vierges » signalées chez des femelles séparées des mâles dans des aquariums : l’analyse génétique a permis de montrer qu’elles sont capables de parthénogenèse, ou reproduction asexuée, lorsque l’accouplement est impossible.

La sophistication des systèmes de traçage et l’utilisation de mini caméras fixées sur les animaux ont aussi permis d’expliquer une bonne part de leur comportement. On a découvert que les requins blancs du Pacifique du Nord-Est (les vrais requinophiles ne les appellent pas « grands blancs » – ils doivent juger le terme vulgaire et racoleur) ont des parcours migratoires bien établis, comme les antilopes ou les passereaux. En hiver, ils quittent les côtes californiennes pour Hawaii, à plusieurs milliers de kilomètres. En août, ils font le voyage retour et se retrouvent autour de « points de ralliement » situés au large de la Californie, l’un d’eux juste en face d’une plage très populaire des environs de Monterey. Dans l’intervalle, ils vont au « White Shark Café », une zone déserte au milieu de nulle part, à mi-chemin entre la péninsule de Basse-Californie et Hawaii, où ils se fréquentent entre requins et se livrent à des plongées répétées, jusqu’à plus de 300 mètres de profondeur, pour des raisons inconnues. Juliet Eilperin ne le mentionne pas dans son livre, mais on a suivi la trace d’une femelle (curieusement appelée Nicole) tout au long d’un trajet Afrique du Sud-Australie et retour, soit presque 20 000 kilomètres en neuf mois.

 

À Hawaii, des combats homme-requin

L’auteure a exhumé d’innombrables informations sur l’histoire des requins et bien des anecdotes, depuis la description que fait Pline des attaques contre les pêcheurs de perles jusqu’aux récits des combats à mort organisés par les rois de Hawaii, dans des arènes aquatiques, entre gladiateurs et squales ; sans oublier la déclaration faite par Churchill pendant la guerre [en réponse à une question parlementaire sur la conception d’un dispositif de protection des marins contre les squales, Ndlr] : « Soyez assuré que le gouvernement britannique est totalement opposé aux requins. » À l’unisson de la plupart des experts, Eilperin souligne que, si les Européens perçoivent depuis toujours les squales comme des bêtes voraces et terrifiantes, les peuples vivant en plus grande symbiose avec la mer, les habitants des îles du Pacifique ou de l’océan Indien par exemple, ont en général une attitude plus « nuancée » et respectueuse. Dans certains cas, et aujourd’hui encore, ces créatures y sont vénérées comme les ancêtres et les protecteurs des pêcheurs, mais aussi comme des esprits assoiffés de sang qu’il faut apaiser, parfois avec des sacrifices humains. Jusqu’à l’époque des grandes découvertes, les Européens n’ont pas eu grand-chose à voir avec les requins. Le mot n’a fait son apparition dans la langue anglaise (« shark ») qu’en 1569 (il vient peut-être du maya « xoc »). La toute première attaque recensée sur le site International Shark Attacks File du Muséum d’histoire naturelle de Floride remonte à 1580 – un marin tombé à l’eau entre le Portugal et l’Inde : « A soudain surgi de sous la surface de la mer un monstre énorme… qui se précipita sur le malheureux et le déchiqueta sous nos yeux. Voilà sans nul doute une fin bien pénible. »

Trois événements ont fondé la mythologie américaine moderne du requin. D’abord, les attaques de 1916, où quatre personnes ont trouvé la mort la même semaine dans cinq accidents différents : un au large du New Jersey, deux dans des stations balnéaires, et deux dans la petite crique qui relie l’océan à la ville de Mattawan, à 16 kilomètres à l’intérieur des terres. L’épisode a déclenché une véritable hystérie collective, provoqué une vague de chasse aux requins et donné corps au mythe du mangeur d’hommes en série – alors que tout l’infirme. Le second événement fut le naufrage de l’USS Indianapolis le 30 juillet 1945, dans les dernières semaines de la guerre du Pacifique. Le croiseur (qui venait de convoyer l’uranium pour la bombe d’Hiroshima) a été coulé par un sous-marin japonais entre Guam et les Philippines. Sur les 1 200 hommes de l’équipage, 300 ont péri pendant le naufrage. Les survivants ont passé quatre jours dans l’eau, où tous sauf 317 sont morts à cause du froid, de la déshydratation et des requins. Le troisième événement fut Les Dents de la mer, qui fit un habile assemblage des deux épisodes précédents et répandit la phobie du squale à travers le monde : le roman de Peter Benchley est fondé sur les attaques du New Jersey ; et le personnage de Quint, le chasseur de requins digne du capitaine Achab, est joué avec affectation dans le film par Robert Shaw, lui-même survivant du naufrage de l’Indianapolis ! Benchley, estime Eilperin, « a plus fait que quiconque au XXe siècle pour insuffler la peur et la haine des requins ». En ressuscitant un cauchemar immémorial, « il lui conféré une crédibilité et une dimension concrète qu’il n’avait jamais eues ».

Le phénomène général des attaques de requins – ou plutôt des « rencontres », comme les biologistes les appellent, puisque la plupart sont exploratoires, défensives ou fortuites – est bien traité par le livre. La majorité des accidents recensés ne sont guère plus graves que des morsures de chien, version aquatique. La plage de New Smyrna en Floride, un spot de surf très couru, est l’endroit du monde où le plus grand nombre d’attaques ont eu lieu : sont impliquées des espèces de petite taille, comme le requin bordé ou le requin-tisserand, qui agrippent la main scintillante d’un surfeur ou sa jambe en croyant qu’il s’agit d’un poisson, ne provoquant qu’une légère blessure. Les agressions d’une gravité plus « classique » sont le fait des deux grandes espèces qui s’en prennent aux mammifères marins, le requin blanc et le requin-tigre ; ou encore du requin-taureau, que l’on trouve près des rivages ou en amont des rivières, et qui mange n’importe quoi – dauphins, petits requins, et même chevaux à l’occasion –, « l’animal avec le plus fort taux de testostérone ». Généralement, les bêtes se contentent de « mordre et recracher » : elles avalent un morceau de quelqu’un, et le rejettent dès qu’elles réalisent qu’il s’agit d’un homme plein d’os et non pas d’un phoque ou d’une otarie, bien gras. La recherche scientifique a révélé à quel point les squales étaient peu friands de chair humaine. Les informations fournies par les balises acoustiques montrent que les grands blancs passent une grande partie de leur temps à nager tout près de certaines des plages les plus fréquentées d’Afrique du Sud. Les biologistes en mission d’observation aérienne les voient « qui nagent au milieu des baigneurs et des surfeurs. Nous regardons la scène d’en haut, tout le monde étant parfaitement inconscient et heureux ».

Les rares attaques contre des humains ne sont donc fondamentalement que des erreurs sur la personne. Et il existe des moyens très simples de réduire ce risque déjà infinitésimal : ne pas nager à l’aube ou au crépuscule, au moment des repas, ni dans de l’eau trouble, en particulier à l’embouchure d’une rivière ; ne pas uriner dans l’eau, ni se baigner si l’on saigne ; ne pas trop gesticuler, ni barboter en compagnie d’un chien ou près d’un banc de poissons ; la pêche sous-marine et, dans une moindre mesure, le surf augmentent quelque peu les risques de morsure ; il ne faut pas porter de couleurs très contrastées qui attirent les requins, notamment le jaune fluo des gardes-côtes, que les scientifiques surnomment « jaune miam-miam » ; et il est franchement déconseillé de tirer la queue d’un requin… Mais même en cas d’agression, les chances de survie avoisinent les 90 %. Et si le pire se produit, voici les recommandations de bon sens de la Fédération Nautique Internationale : « Une réaction rapide est recommandée. Frapper un requin sur le nez, avec un objet, provoque généralement un repli temporaire. En profiter pour sortir de l’eau. Si ce n’est pas possible, il faut continuer à donner des coups sur le nez du requin, mais la manœuvre perdra vraisemblablement rapidement de son efficacité. Si le requin mord, il faut essayer de le griffer aux yeux ou aux branchies, deux zones sensibles. Ne jamais rester passif lors d’une attaque – les requins respectent la force. »

 

L’attaque des chaises tueuses

Mais les humains s’obstinent à avoir peur des squales – au grand regret de leurs défenseurs à terre. Nous conduisons, optimistes, notre voiture, bien que les accidents de la route soient quotidiens. Mais, à la moindre attaque isolée d’un requin, on exigera des filets de protection ou des campagnes d’extermination, et même que l’on attache des ballons d’hélium à la queue des grands blancs pour les voir s’approcher de la plage, comme en Afrique du Sud une fois. Les écologistes locaux ont essayé de relativiser le risque en faisant remarquer que le mobilier provoque chaque année des centaines d’accidents mortels, tandis qu’on recense seulement quelques attaques de squales. Ils ont même imaginé une affiche publicitaire imitant Les Dents de la mer où la créature invisible qui effraie les baigneurs et les précipite vers le littoral se trouve être une chaise. Mais les gens sont obstinément irrationnels. Comme le conclut avec exaspération une étude scientifique : « Bien que les attaques de requins représentent une cause marginale de mortalité, le phénomène est l’objet d’une attention disproportionnée de la part des médias, sans doute en raison du sentiment d’horreur qu’éprouvent les humains à l’idée d’être mangés vivants. » Oui, j’imagine que cet étrange complexe doit jouer un rôle ! Car le requin alimente des terreurs enfouies au plus profond de notre passé évolutionnaire, et les voitures ou les chaises ne peuvent rivaliser. Comme l’a démontré Steven Spielberg, ces créatures génèrent un mélange suprêmement efficace de peurs liées à l’inconnu (tout ce qui se produit sous l’eau) et de craintes très explicites. Ni les statistiques ni la connaissance de la motivation du requin n’offriront de consolation si votre « rencontre » prend cette tournure :

« La victime, Shirley Durdin, était en train de pêcher au tuba des coquilles Saint-Jacques avec son mari, Barry, et un ami, Keith Coventry , au large de la plage de Wiseman à Peake Bay, en Australie du Sud. C’est un endroit très apprécié pour les pique-niques et la plage était couverte de familles, dont les quatre enfants de Shirley. Il faisait un temps magnifique et l’eau était calme et claire. Keith Coventry m’a raconté qu’il allait regagner la plage après avoir comparé sa récolte avec celle de Shirley quand il a entendu un bruit étrange, mais sans commune mesure avec les hurlements affreux évoqués dans la presse. “Ce que j’ai entendu ressemblait plutôt à un gémissement aigu. Je me suis retourné, et j’ai vu Shirley très au-dessus de l’eau. ‘Comment a-t-elle pu se soulever comme ça, me suis-je d’abord demandé ?’, quand un immense aileron a fendu l’eau. Il y a eu des remous et la mer est devenue sombre aux alentours. Instinctivement, j’ai nagé vers Shirley, avant de me dire : ‘Ah, qu’est-ce que je peux faire ? Elle a été emportée.’ En me retournant, j’ai vu Barry, le mari, debout à environ 10 mètres sur des rochers submergés, qui s’apprêtait à se jeter à l’eau. J’ai nagé vers lui et lui ai crié : ‘N’y va pas ! Un requin a emporté Shirley, elle a disparu, complètement.’ Il était effondré, et s’est mis à crier : ‘Il faut que je rejoigne Shirley, il faut que je lui vienne en aide !’ Mais je l’en ai empêché, car je savais que c’était inutile, et je ne voulais pas le voir subir le même sort affreux que sa femme. Nous avons lutté quelques instants, avant de retourner vers la plage. Ces 120 mètres m’ont semblé 120 kilomètres. Je crois n’avoir jamais nagé si vite de ma vie ! J’ai perdu l’une de mes palmes, mais je n’ai pas osé m’arrêter pour la récupérer. L’idée de cet énorme requin noir me propulsait. ” Un certain Hirschausen, qui avait vu la scène depuis une falaise, s’est rué vers son canot à moteur en bordure de rivage. En quelques instants, lui et un ami ont démarré et se sont élancés vers l’endroit où la femme avait été vue pour la dernière fois. Sa tête et le haut de son torse flottaient au milieu d’une mare de sang, mais avant que les sauveteurs n’aient pu atteindre les restes, un grand museau conique est sorti de l’eau et s’en est emparé, ne laissant rien d’autre que de l’eau souillée de sang. On a organisé une immense opération de recherche, mais tout ce que l’on a retrouvé c’est une palme bleue. »

 

Sans défense face à la surpêche

Ce passage est extrait d’un livre brillant intitulé « Grandes histoires de requins », par Valerie et Ron Taylor, un couple de plongeurs qui aiment taquiner le requin. Je n’ai qu’un reproche un peu gamin à faire à Demon Fish, c’est de ne pas contenir suffisamment de témoignages d’attaques susceptibles de vous glacer le sang.

Mais Juliet Eilperin est animée d’objectifs plus nobles. En tant que spécialiste des questions d’environnement, elle voit le requin comme le canari de la mine. Qui en dit long sur l’état de l’océan : « Comment il fonctionne, et pourquoi il est aujourd’hui en péril. » Un environnement marin d’une pureté absolue, généralement tropical, grouillera naturellement de requins ; ils contribuent à contrôler la croissance démographique des prédateurs intermédiaires et à préserver l’équilibre de l’écosystème. Dans un paradis vierge comme celui du récif Kingman dans les îles de la Ligne, au centre du Pacifique, les requins représentent 75 % de la biomasse halieutique. Ailleurs, ces prédateurs, qui vivent longtemps mais ont une faible descendance, sont menacés de disparition en raison de la surpêche.

Les stratégies évolutionnaires qui leur ont permis de rester en position dominante pendant des millions d’années les laissent aujourd’hui sans défense. La population s’effondre quelques années seulement après que l’espèce a été visée. Pendant ce temps, les bateaux-usines sillonnent les océans sans relâche en quête de nouvelles espèces à exploiter, et le commerce des ailerons connaît une croissance rapide : la soupe, qui était considérée sous Mao comme une extravagance bourgeoise, est désormais un plat extrêmement recherché dans l’ensemble de la Chine. Et puisque c’est un signe extérieur de richesse, sa rareté ne fait qu’en augmenter le prix : l’aileron n’apporte apparemment aucune saveur supplémentaire, rien qu’un peu de cartilage sans goût et une aura de luxe. C’est une histoire triste mais classique. Et, comme toujours, les forces mobilisées contre cette fatale entreprise sont pathétiquement inadaptées : quelques textes de protection au langage flou, et des organisations internationales raisonneuses et inefficaces. Les requins sont menacés d’extinction. Au rythme où ça va, ils auront bientôt disparu ou seront confinés dans quelques zones très protégées, réduits au rang de souvenir folklorique.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 2 août 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Jarry, vraiment hénaurme

Dans sa célèbre lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871, Arthur Rimbaud affirme qu’un poète ne peut se faire « voyant » que « par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». La première publication de cette lettre date de 1912. Il est donc impossible qu’Alfred Jarry l’ait lue, puisqu’il était mort cinq ans plus tôt, à l’âge de 34 ans, d’un mélange de tuberculose, de pauvreté et d’alcoolisme. Mais il aurait sans nul doute approuvé Rimbaud sur les moyens de parvenir à l’état de « voyant ».

Voici comment son amie Rachilde, femme de lettres et mémorialiste, décrivait une journée typique dans la vie de Jarry :

[Il] commençait […] par absorber deux litres de vin blanc, trois absinthes s’espaçaient entre dix heures et midi, puis au déjeuner il arrosait son poisson ou son bifteck de vin rouge ou vin blanc alternant avec d’autres absinthes. Dans l’après-midi, quelques tasses de café additionnées de marcs ou d’alcools dont j’oublie les noms, puis au dîner, après, bien entendu, d’autres apéritifs, il pouvait encore supporter au moins deux bouteilles de n’importe quel cru, de bonne ou mauvaise marque. Or, je ne l’ai jamais vu vraiment ivre…

Quand il n’avait pas les moyens de s’acheter de l’alcool, Jarry s’imbibait d’éther. Il espérait, en s’empoisonnant de la sorte, atteindre à la puissance divine ; comme Rimbaud, son but était de devenir « entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit – et le suprême Savant ! – Car il [le poète] arrive à l’inconnu ! » Lorsqu’il écrivit ces lignes exaltées, le jeune Arthur n’avait que 16 ans et encore toute une vie d’excès visionnaires devant lui. Jarry, lui, était au bout du voyage lorsqu’il rédigea La Dragonne, l’un de ses derniers textes. Dans ce roman autobiographique, le Dieu dont il se donne le visage diffère quelque peu de celui de Rimbaud : « Il devint, écrit-il, comme une divinité monstrueuse à face de taureau, son front s’élargit et ses yeux s’écartèrent par le relâchement. »

Le mot « monstre » rôde autour de nombreux récits de la vie de Jarry – sans doute le seul des enfants terribles de la littérature française à rivaliser avec Rimbaud pour le titre de plus terrible d’entre eux. Il faut souligner d’emblée que, à ses yeux, qualifier une chose de « monstrueuse » était le plus beau des compliments. « J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté », faisait-il déjà valoir à 20 ans. Monstrueux, le Père Ubu l’était assurément. Le public parisien fut tellement scandalisé par son apparition sur les planches du théâtre de l’Œuvre, le 10 décembre 1896, que la soirée tourna à la foire d’empoigne. (Et ce qui devait être une première fut aussi, de fait, une dernière.) Parce qu’il est un monstre irrécupérable, Ubu le tyran reste comme l’invention la plus marquante de Jarry. Archétype de tous les dictateurs, de Staline à Kadhafi en passant par Amin Dada, il a pour ainsi dire hanté la monstrueuse histoire du XXe siècle. Même si Jarry n’avait rien d’un animal politique, son Ubu roi était une sorte d’avant-première des guerres et des tyrannies à venir. Et l’avidité du personnage, son caractère blasé et décomplexé passent pour un avant-goût des scènes les plus dérangeantes imaginées plus tard par des auteurs ouvertement engagés comme Bertolt Brecht ou Edward Bond.

Prenez cet extrait : après avoir assassiné le roi Venceslas et s’être emparé du pouvoir à la faveur d’un coup d’État grotesque, Ubu se met en tête de collecter les impôts des paysans polonais :

PÈRE UBU
Je viens donc te dire, t’ordonner et te signifier que tu aies à produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré. Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin à phynances.
(On apporte le voiturin.)

STANISLAS
Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura tantôt six semaines à la Saint Mathieu.

PÈRE UBU
C’est fort possible, mais j’ai changé le gouvernement et j’ai fait mettre dans le journal qu’on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système, j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai.

PAYSANS
Monsieur Ubu, de grâce, ayez pitié de nous. Nous sommes de pauvres citoyens.

PÈRE UBU
Je m’en fiche. Payez.

PAYSANS
Nous ne pouvons, nous avons payé.

PÈRE UBU
Payez ! ou je vous mets dans ma poche avec supplice et décollation du cou et de la tête ! Cornegidouille, je suis le roi peut-être !

Sur quoi les réfractaires sont massacrés comme il se doit ; et une didascalie nous informe que le Père Ubu, une fois rasée la « maison de paysans » où ils s’étaient rassemblés, « reste à ramasser la finance ».

« Bizarrement » est un autre terme qui, à l’instar de « monstrueux », colle aux discussions de la geste jarryque… Bizarrement, donc, Ubu a commencé sa vie comme parodie potache d’un certain Félix-Frédéric Hébert, professeur de physique aussi nul que honni du lycée de Rennes que fréquenta Jarry. Ce Père Hébert – que l’on surnommait aussi Heb, Eb ou Ébé –, d’une incompétence crasse, faisait l’objet d’un véritable culte parmi les élèves bien avant que le jeune Alfred, dont la taille minuscule n’entravait ni l’arrogance ni l’intransigeance, ne débarque dans l’établissement en 1888. Les frères Charles et Henri Morin avaient fait d’Hébert le personnage de nombreuses pièces, dont l’une, Les Polonais, est la base d’Ubu roi. Jarry se joignit à eux pour en tirer un spectacle de marionnettes, qui fut donné dans le grenier de la famille Morin avec des figurines confectionnées par la sœur d’Alfred, Charlotte. De là vient le sous-titre de la première édition d’Ubu roi en juin 1896 : « Drame en cinq actes en prose restitué en son intégrité tel qu’il a été représenté par les marionnettes du théâtre des Phynances en 1888 ». « Phynances » fait ici allusion à l’appât du gain qui caractérisait Heb, et sa future incarnation ubuesque. Une distorsion typique de Jarry, au même titre que le fameux premier mot d’Ubu roi : « Merdre ».

Nul doute qu’avec ce sous-titre l’auteur entendait signaler l’origine collective de la pièce. Quand, en 1921, le critique Charles Chassé entreprit de discréditer Jarry dans un livre en affirmant que l’infâme Ubu roi n’était rien d’autre qu’une farce potache, il déclencha un scandale. Dans sa superbe biographie de Jarry, Alastair Brotchie revient en détail sur cette affaire. Car le génie de l’écrivain avait précisément consisté à voir ce qu’un simple jeu d’esprit imaginé par des adolescents pourrait avoir de révolutionnaire une fois transposé au théâtre. Et révolutionnaire, Ubu roi le fut à plus d’un titre.

Son « Merdre » résonnait d’entrée comme un coup de semonce contre les conventions de la « pièce bien faite ». La mise en scène provocatrice, pour laquelle Jarry s’était inspiré du théâtre de marionnettes, tournait le dos au réalisme et anticipait bien des éléments de ce que l’on appellerait plus tard le théâtre de l’absurde. Le décor consistait en une toile de fond unique peinte (entre autres) par Pierre Bonnard, Toulouse-Lautrec et Édouard Vuillard. Elle figurait un squelette pendu à un gibet, un pot de chambre fumant dans l’âtre, et un lit recouvert de neige. Quant aux indications de lieux, Jarry avait voulu qu’elles soient annoncées par une pancarte au début de chaque acte. Il en avait convaincu Aurélien Lugné-Poe – le directeur du théâtre de l’Œuvre, qui montrait quelques signes de nervosité – dans une lettre datée de janvier 1896 : « Je suis certain de la supériorité “suggestive” de la pancarte écrite sur le décor. Un décor, ni une figuration ne rendraient l’“armée polonaise en marche dans l’Ukraine”. » Une idée brillante, qui aurait elle aussi des conséquences majeures pour le théâtre du XXe siècle.

Jarry ne fut pas fâché du charivari provoqué par Ubu roi, bien au contraire. Il semble même qu’il y contribua amplement en organisant une « contre-claque », c’est-à-dire une petite troupe de complices invités à huer le texte dans l’hypothèse hautement improbable où il serait bien reçu, et à l’applaudir dans le cas contraire. Comme il l’écrivit : « Il fallait que la pièce ne pût aller au bout et que le théâtre éclatât. » Même sans ce stratagème, le succès de scandale voulu par l’auteur aurait probablement été au rendez-vous de la première. Mais le simple fait d’y avoir recours indique à quel point il tenait à ce que la salle reflète le genre d’anarchie qui se déroulait sur scène.

Le Père Ubu était interprété par le comédien Firmin Gémier. Affublé d’un masque à moustache et d’un faux ventre, il brandissait une brosse à toilettes en guise de sceptre. Comme prévu, à chaque réplique révélant le caractère allègrement rapace et couard du personnage, le théâtre résonna des sifflets et des empoignades du public.

Le poète irlandais W. B. Yeats se trouvait dans l’assistance. Bien qu’il fût un partisan de la pièce (il se sentait tenu, comme il l’écrivit dans son Autobiographie, de « faire cause commune avec le camp le plus inspiré »), il notait avec une pointe de mélancolie qu’Ubu signait la fin d’une époque. Comme si Jarry avait ce soir-là donné vie à la « bête brute » qui « traîne la patte vers Bethléem, pour naître enfin » de son poème apocalyptique, La Seconde Venue (1919). Yeats remarqua prophétiquement que le Père Ubu annonçait la forme que prendraient les modernes. « Après nous » (c’est-à-dire les romantiques de la fin du XIXe siècle, comme Mallarmé, Verlaine et lui-même), concluait-il, « le Dieu sauvage ».

 

Un singe à face de fesses

En élève précoce, Jarry s’était imprégné de Nietzsche au lycée. On peut donc certainement interpréter Ubu comme l’une des versions les moins réconfortantes de l’Übermensch étanchant sa soif de pouvoir. Mais plus déterminante fut sans doute la découverte par Jarry d’Isidore Ducasse, dit comte de Lautréamont, et de ses Chants de Maldoror (une œuvre extraordinairement transgressive dont un passage voit le super-héros gothique s’accoupler avec une femelle requin…). Brotchie relève que certaines des œuvres de jeunesse de Jarry possèdent un style « ridiculement maldororien ». Mais les crimes d’Ubu n’ont pas l’inventivité et le raffinement sadiens des terribles sévices de Maldoror. Au contraire, ils sont profondément banals. Pour paraphraser Bougrelas, le fils du roi assassiné Venceslas, Ubu est un « aventurier sorti on ne sait d’où », une « vile crapule », un « vagabond honteux ».

L’autre grande source d’inspiration de Jarry était Rabelais. Pour preuve, il passa des années à travailler au livret d’un opéra-bouffe inspiré de Pantagruel, qui ne fut finalement donné qu’en 1911, quatre ans après sa mort. L’humour de Jarry avait quelque chose de truculent, quel que fût le genre auquel il s’essayât. Dans Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien – autre œuvre posthume, qualifiée de roman philosophique ou « néo-scientifique » –, un singe à face de fesses appelé Bosse-de-Nage répète à l’envi son unique réplique : « Ha ha. » Le simple nom de « Faustroll » traduit la volonté qu’avait l’auteur de mélanger des « éléments dissonants » pour en faire des créatures monstrueuses. Le Faust philosophique, cérébral, est ici uni au troll, personnage par trop physique. Brotchie relève à ce sujet une anecdote intéressante : en novembre 1896, soit un mois avant la première d’Ubu roi, Jarry interprétait le roi des trolls dans une pièce d’Ibsen (Peer Gynt) mise en scène par Lugné-Poe au théâtre de l’Œuvre. Celui-ci salua à cette occasion l’« hénaurme » performance de l’acteur. Mais le directeur n’était à l’évidence pas préparé à l’accueil tout aussi « hénaurme » qui allait être fait à la pièce de Jarry. Affecté par les violentes attaques de la presse conservatrice contre Ubu roi, Lugné-Poe prit ses distances avec le jeune dramaturge hors norme ; cela mit de fait un terme aux aventures de Jarry dans le théâtre vivant (par opposition au théâtre de marionnettes).

Cependant, si le Père Ubu ne reparut jamais sur scène avant la mort de son créateur, il ne cessa de faire des incursions dans la vie réelle à travers lui. Jarry avait adopté ses tics, son langage, et son débit saccadé, pour lequel il était célèbre dans les cercles littéraires. Les spécialistes ont tendance à déplorer les anecdotes et légendes qui ont fleuri autour de l’écrivain au détriment, pensent-ils, de son œuvre. L’attention qu’on leur porte serait exagérée. Mais ce genre d’histoires montre bien, comme l’a relevé le biographe Noël Arnaud, que « Jarry n’ignorait pas son mythe (1) ». On pourrait même être tenté de dire qu’il a tout fait pour s’en rendre inséparable. Cette thèse était celle de Guillaume Apollinaire, dont un article de 1909 influença nombre de critiques. On y lit ceci : « Alfred Jarry a été homme de lettres comme on l’est rarement. Ses moindres actions, ses gamineries, tout cela, c’était de la littérature. C’est qu’il était fondé en lettres et en cela seulement. » André Breton ne dit pas autre chose, qui souligna qu’avec Jarry,« la distinction tenue longtemps pour nécessaire entre l’art et la vie » était à deux doigts de « finir anéantie dans son principe ».

Brotchie se garde bien de prendre de telles interprétations pour argent comptant. À l’inverse, il cite de nombreux témoignages soulignant le fossé entre la figure publique de Jarry et sa personne privée. La vie de l’écrivain n’était pas un chaos permanent, tant s’en faut. Il passait une bonne partie de l’année à canoter et à pêcher en bord de Seine – deux loisirs prisés de la bourgeoisie d’alors, qu’il n’avait pourtant cessé de moquer dans ses écrits – et cultivait des amitiés sincères et fidèles avec des gens comme Rachilde et son mari Alfred Vallette. Ses pitreries ubuesques mettaient, certes, la patience de ses proches à rude épreuve : outre son débit saccadé, il parlait de lui à la première personne du pluriel, à la manière des rois ; et il employait une flopée d’épithètes de style homérique, comme « celui qui souffle » pour dire « vent ». Ce parler ubuesque se propageait partout où il allait, aussi bien chez la fine fleur des lettrés parisiens que parmi la faune bien peu littéraire des cafés écumés durant ses longs séjours en province.

Touche par touche, l’habile Brotchie dresse le portrait d’un homme doté d’un charisme fou. C’est probablement ce charisme qui poussa Apollinaire (dont Jarry partageait le goût du billard) à considérer la vie de son ami comme une œuvre d’art. Mais il y a aussi quelque chose d’authentiquement « pataphysique » – un oxymore ? – dans ces façons de voir. La pataphysique [que les puristes écrivent « ’pataphysique », NdlR] est un autre héritage des moqueries visant M. Hébert. Jarry la définit comme la « science des solutions imaginaires », laquelle, en étudiant « les lois qui régissent les exceptions », expliquera « l’univers supplémentaire à celui-ci ». Si l’on éprouve, face à une telle définition, le même sentiment de vertige que face à un labyrinthe borgésien, eh bien c’est peut-être un signe supplémentaire de la capacité de Jarry à anticiper les dilemmes qui allaient affliger et motiver ses descendants littéraires.

Une lecture plus prosaïque, ou disons darwinienne, du lent « suicide par hallucination » de Jarry (l’expression est empruntée à Roger Shattuck dans sa brillante étude de la Belle Époque, Les Primitifs de l’avant-garde (2)) s’attarderait probablement sur d’autres aspects de sa biographie : la tante de l’écrivain était une alcoolique qui, tout comme lui, allait de par les rues vêtue de frusques râpées et saugrenues ; et sa grand-mère maternelle était morte dans un asile de fous à Rennes l’année même de la naissance d’Alfred. Il se peut très bien que ce dernier ait, en certaines occasions, considéré la mort à petit feu causée par la boisson comme un projet esthétique enthousiasmant… Mais chez les Jarry, l’alcoolisme était une maladie de famille. Charlotte, elle aussi, en était affectée. Elle a fini sa vie dans la pauvreté, après avoir dû vendre l’héritage de ses parents pour rembourser les dettes léguées par son frère.

Les hiboux, les bicyclettes, les huissiers et, bien entendu, le fameux revolver de Jarry (dont Picasso ferait ensuite l’acquisition) sont autant d’éléments constitutifs de sa légende (3) – sans oublier les poissons qu’il pêchait lui-même dans la Seine et qui assurèrent sa subsistance durant de nombreuses années (c’était avant qu’il ne renonce à manger, ayant découvert que « boire à jeun profite davantage »). Les hiboux vivaient avec lui dans son appartement à Paris – un lieu baptisé le « Calvaire du trucidé » – sans que Jarry fût le moins du monde incommodé par la fiente et les morceaux de viande crue qui pourrissaient aux quatre coins de la pièce. Le vélo, son moyen de transport favori, a nourri l’un de ses textes les plus spirituels et les plus ouvertement blasphématoires intitulé La Passion considérée comme course de côte : un certain Barrabas, inscrit au départ de ladite course, déclare forfait à la dernière minute ; Pilate, le starter, donne le départ ; Jésus fait un début de course prometteur mais est victime d’une crevaison en roulant sur un tas d’épines ; il doit porter son vélo – « où si l’on veut sa croix » – jusqu’à la fin du parcours ; il s’effondre au douzième virage sur les quatorze que compte la périlleuse côte du Golgotha et continue la course « en aviateur ».

L’iconographie chrétienne est très présente dans les œuvres de Jarry. Il était féru, en particulier, de gravures sur bois de l’époque médiévale et avait créé deux revues (L’Ymagier et Perhinderion) qui en reproduisaient des pièces de choix. On y trouvait aussi des images d’Épinal et des gravures de Dürer. Sa fascination pour les primitifs – dont attestent aussi ses propres dessins et gravures volontairement grossiers, ainsi que son amour des marionnettes – annonçait, là encore, l’un des ressorts essentiels du modernisme. Certainement la Bretagne, cette terre mythique et reculée où il vécut entre 5 et 15 ans, joua-t-elle un rôle dans cette inclination.

 

Très attirant de sa personne

Parallèlement à sa veine iconoclaste, il y avait chez Jarry une veine littéraliste. Et il n’est pas totalement surprenant d’apprendre qu’en mai 1906, pensant sa dernière heure arrivée, il fit appeler un prêtre pour l’extrême-onction. Finalement, le Père Ubu se rétablit (à ce stade, l’identité de Jarry était tellement imbriquée dans celle de son alter ego que les lettres où il relate l’épisode sont rédigées à la troisième personne, du point de vue d’Ubu). Il put encore tituber durant dix-huit mois de débauche avant de succomber en novembre 1907. Jamais il n’a su qu’il souffrait de tuberculose ; ce ne fut découvert qu’à l’autopsie.

Dans Les Primitifs de l’avant-garde, Shattuck écrit : « On ne dispose pratiquement d’aucun critère pour juger le rôle que créa Jarry et les “décors” dont il s’entoura pour le mettre en valeur. Il laissait loin derrière lui toute espèce de critère, toute éthique, tout précepte, règle d’or et autre secret du succès. »

Avec cette biographie admirablement illustrée, Brotchie rend un bel hommage à ces « décors » qui ont tant contribué au culte de Jarry. Il précise même la marque, les dimensions et le type de chaîne (une 36-dents) de son vélo, commandé en 1896 à un certain Jules Trochon, dont les huissiers poursuivirent Jarry jusqu’à la fin de ses jours. En effet, de même que son œuvre échappait systématiquement aux conventions littéraires, Jarry était totalement réfractaire à la logique des innombrables agents de recouvrement qui le traquèrent avec obstination. Certaines de leurs lettres sont reproduites dans le livre, qui furent toutes traitées comme de juste dans la plus pure tradition pataphysique par un Ubu d’une irresponsabilité sublime.

Il faut bien l’admettre : certains écrits de Jarry sont tellement hermétiques qu’ils feraient passer un poème de Mallarmé – l’un de ses grands admirateurs, au demeurant – pour un flash d’information. Mais cela ne l’empêcha pas d’exercer une « hénaurme » influence sur bon nombre d’artistes majeurs du XXe siècle, à commencer par Picasso (dont on ne sait toujours pas s’il a réellement rencontré Jarry), Marcel Duchamp, Tristan Tzara et André Breton. Plus tard, ses admirateurs iraient d’Italo Calvino à Gilles Deleuze, d’Eugène Ionesco à Guy Debord et de Georges Perec à Jean Baudrillard. Côté anglais, lord Alfred Douglas (l’amant d’Oscar Wilde) fit part après leur rencontre en 1897 de la profonde « répulsion physique » que lui inspirait Jarry – ce qui n’était pas nécessairement mauvais signe. Wilde se montra néanmoins emballé par ce personnage « tout à fait extraordinaire », « très corrompu », « très attirant de sa personne » et auquel il trouvait « l’air exactement d’un gentil truqueur » (selon un terme d’argot londonien désignant un homme prostitué). On a coutume de dire que Wilde ne se trompait jamais. Mais, en l’occurrence, il faisait erreur : Jarry a toujours catégoriquement refusé de se vendre, à quelque prix que ce soit. Et c’est précisément la raison pour laquelle sa vie et son œuvre en sont venues à incarner de façon aussi éclatante l’idéal ultime et intrinsèque de la pataphysique.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books, le 10 mai 2012. Il a été traduit par Delphine Veaudor.