Visages sous surveillance

Pour la Coupe du monde de football de 2014, la police brésilienne a mis au point des lunettes à la RoboCop. « Équipées d’une petite caméra qui capte à 20 kilomètres, elles peuvent, selon la police, filmer 400 images par seconde et les comparer avec une base de données numérique de 13 millions de photos », explique Evguéni Morozov dans la London Review of Books. Pour cet Américain d’origine ukrainienne, qui consacre une bonne part de son énergie à étudier les nouvelles technologies de surveillance dans le monde, cela ne fait guère de doute : encore un peu balbutiante, la reconnaissance faciale a un bel avenir (lire notre dossier « Rien à cacher ? La société de surveillance », Books, juin 2012). Comme le montre l’universitaire Kelly Gates, cette technique est en effet devenue le fer de lance de la « biométrie » (identification personnelle automatisée), ensemble de technologies allant des fichiers d’empreintes digitales à la lecture de l’iris. Un marché dont le chiffre d’affaires a plus que décuplé en dix ans, pour atteindre 4,2 milliards de dollars en 2010.

Ses deux plus beaux faits d’armes, à ce jour ? La reconnaissance de Ben Laden et une poupée érotique chinoise arrivée sur le marché en 2011. On s’en souvient, le leader d’Al-Qaïda a été photographié par un satellite en train de faire sa gym dans la cour de sa maison au Pakistan, en septembre 2010. Une fois abattu par un commando de marines, au mois de mai suivant, sa photo fut soumise à un autre système de reconnaissance faciale : c’était lui, à 95 %. La prouesse n’est pas mince, car il manquait sans doute à peu près la moitié de son visage. La poupée chinoise, elle, a été présentée lors de l’exposition « Culture sexe » à Xi’an. Pour l’équivalent de 3 000 euros, elle parle plusieurs langues et, surtout, reconnaît son propriétaire.

Richement dotées en jeunes scientifiques sortis des meilleures universités, les entreprises privées (ou publiques) qui ont développé une compétence en la matière ont tendance à la survendre. Morozov énumère des échecs parfois savoureux. En 2011, l’aéroport de Manchester a supprimé ses scanners de reconnaissance faciale : ils avaient laissé passer deux personnes ayant échangé leurs passeports. La police de Newham, dans la banlieue de Londres, était fière de son système de vidéosurveillance, qui ne se fatigue pas et, aux dires du fabricant, « ne va jamais non plus au petit coin ». Mais, en six ans, il n’a pas permis d’identifier un seul suspect.

Les attentats du 11 Septembre ont joué un rôle majeur dans l’essor de ce marché. Témoin la brochure publiée dès le 24 septembre par la firme Visionics : « Protéger la civilisation des visages de la terreur ». Le président Bush a repris la formule à son compte. Quantité d’applications nouvelles ont été développées : écrans publicitaires qui changent de contenu selon qui les regarde ; distributeurs de boissons qui vous dévisagent et vous font des suggestions appropriées ; analyse en temps réel de la qualité du sourire des employés… Un logiciel du FBI réussit mieux que les personnes à distinguer entre deux vrais jumeaux. La reconnaissance automatisée des expressions du visage a aussi un bel avenir, même si cette tâche reste pour l’heure dévolue aux humains. Dans les aéroports américains, des policiers sont entraînés à repérer les anomalies d’expression des passagers. Mais une entreprise créée par Paul Ekman, un scientifique reconnu, est richement subventionnée par la CIA et la National Science Foundation pour tenter d’automatiser ce repérage. Autre technique, développée par l’université de Californie avec des fonds chinois : un système permettant de produire automatiquement un texte pour légender au fur et à mesure ce qui se passe sur une vidéo.

Morozov regrette que Kelly Gates ne se soit pas penchée davantage sur les perspectives ouvertes par les géants du Web. Google a acquis plusieurs start-ups spécialisées dans différentes formes de reconnaissance faciale. Plus de quatre milliards de photos sont mises sur Facebook chaque mois et il est désormais possible pour ceux qui ont acheté l’application de les légender sur leur iPhone. Facebook est en puissance « l’ultime système de reconnaissance faciale », écrit Morozov (1).

À l’été 2011, à Vancouver, des fans d’une équipe de hockey, furieux d’avoir perdu, se sont filmés eux-mêmes en train de casser des voitures et de brûler des boutiques. Des habitants de la ville ont formé des groupes Facebook pour échanger des photos et des vidéos afin d’aider la police à identifier les coupables. De son côté, l’énorme compagnie d’assurance publique de Colombie britannique a proposé à la police d’exploiter son logiciel de reconnaissance faciale et de comparer les portraits des suspects avec les quelque trois millions d’individus dont les photos se trouvent dans sa base de données. Pour un résultat nul, apparemment. Mais manifestement, nous n’en sommes qu’à la préhistoire.

 

Sayonara, Gangsters (4)

III « Embrasse-moi »

1.

Livre de Chansons enlève tout avant de se glisser dans le lit.
Nous avons dû dormir au moins 100 fois dans le même lit, mais je suis toujours aussi timide.
Quand Livre de Chansons ôte sa robe et ses dessous ou ses bas, je suis si intimidé, si terriblement intimidé que je reste assis dans le fauteuil et prie.
Il semble que la mortification ne cessera jamais quand une Livre de Chansons toujours prête commence à me gronder depuis le lit, tel un impatient dieu tout-puissant : « Mon chéri, dit-elle, qu’est-ce que tu fais ?! »
Enfin, j’enlève mes vêtements.
Livre de Chansons me reluque sans en perdre une miette.
« J’aime regarder ton corps », dit Livre de Chansons.
Intimidé, oh si intimidé, si incroyablement intimidé que je ne peux tout simplement pas continuer, je demande à Livre de Chansons si elle veut bien que je me mette au lit avec mes dessous.
« Je pense, mais tu les ôteras de toute manière, n’est-ce pas ? »
Quand je me mets nu, je me sens toujours tellement nu.
Quand Livre de Chansons se met nue, on a l’impression qu’elle porte encore un dernier jupon.
« C’est ridicule ! » dit Livre de Chansons.
« Quand je me mets nue, je suis vraiment nue, mais quand tu te mets nu tu n’as pas l’air nu du tout », rétorque Livre de Chansons avec sa logique toute aristotélicienne.
Penser au corps est difficile.
Si difficile qu’en fin de compte même Aristote a jeté l’éponge.
La poitrine de Livre de Chansons emplit le creux de mes paumes comme un gant. Quel que soit le nombre de fois où j’essaie d’y poser mes mains, ils s’imbriquent toujours parfaitement.
« Pas de devinettes pendant qu’on est au lit, okay ? » murmure Livre de Chansons, tendant les bras et entourant mes mains des siennes.
Je ne pourrais être plus d’accord.
Pour ce qui me concerne, les lits sont destinés à faire l’amour, à s’endormir en se tenant les mains ou à faire office de barricade si on les retourne, et rien de plus.

2.

Livre de Chansons fait l’amour très tendrement.
Il est triste de sentir quand on fait l’amour que nos corps sont simplement des machines à faire l’amour.
Je me sens épanoui quand je fais l’amour avec Livre de Chansons.
Faire l’amour est un dialogue.
Parfois, même quand on fait l’amour on a l’impression de se masturber. C’est vraiment déprimant.
Livre de Chansons m’entoure la nuque d’un bras et me donne une saccade.
La courbe entre sa mâchoire et son cou s’étale devant mes yeux.
Je me sens comme une vierge indienne de 57 ans au ventre vide.
Le corps de Livre de Chansons s’incurve lentement tel un arc et me soulève sans effort.
« Entre en moi », dit Livre de Chansons.

3.

Je faisais un rêve étrange.
Les 50 000 spectateurs des tribunes étaient debout, chantant et hurlant tandis que je galopais en queue de peloton, 16e des 16 en course.
Rapide comme une flèche, il y avait au loin —
Lagrima Christi, que l’entraîneur Jo Alice avait expédié sur la grande piste en lui ordonnant : « Si tu dois mourir, meurs sur le front ! » Et une fusée en troisième place, mon rival numéro un, Princesse d’Aquitaine.
C’était le premier dimanche du mois d’octobre 1972 pendant le prix de l’Arc de Triomphe sur l’hippodrome de Longchamp, l’épreuve reine, j’étais Homérique et je venais de partir neuvième avec un mauvais numéro de corde. Maintenant, je cherchais l’ouverture.
J’avais les yeux fixés sur Princesse d’Aquitaine.
Je savais que j’allais revenir, j’étais sûr de gagner.
À l’entrée de la ligne droite, comme j’arrivais à l’extérieur, les sabots des chevaux devant moi commençaient à rompre le rythme, à claquer moins fort ; avec un regain d’énergie, je plaçais une brutale accélération.
Épée Étincelante, Giboulée, Don J., Pirouette, Nabucco… je refaisais mon retard sur mes adversaires l’un après l’autre.
Je distançais Lagrima Christi et dépassais Princesse d’Aquitaine.
Je suis un cheval du prix de l’Arc de Triomphe !
Il reste 400 mètres à l’entrée de la dernière ligne droite.
Une vision incroyable s’offre à mes yeux.
Soudain, Paso Doble, Exmas et Batifole galopaient flanc contre flanc, formant une barricade devant moi, me bloquant intentionnellement le passage.
C’était le 1er juillet à Chantilly et je tombais dans le piège.
Je voyais Princesse d’Aquitaine s’envoler toute seule de l’autre côté du mur des trois chevaux, mais bien entendu je l’avais déjà dépassée auparavant.
« Écartez-vous du chemin ! » j’ai gueulé.
Les trois pur-sang tiraient au flanc, titubant, sautillant, criant, trébuchant, s’ingéniant à m’empêcher de passer.
« Je vais foutrement vous tuer, saloperies ! » a hurlé mon jockey gangster.
« Oh non, je-ee ne-ee vouou-drais… » ai-je bégayé.
« Agrrr ! Je ne supporte pas ! »
Là-haut, le gangster s’est mis à tirer avec sa mitraillette.
J’ai bondi par-dessus les trois cadavres troués de balles des chevaux abattus, je me suis envolé comme le vent et j’ai dépassé Princesse d’Aquitaine qui, dans la confusion, fuyait vers les tribunes.
Je galopais et galopais sur la longue ligne droite.
Aussi loin que j’aille, je ne vois pas la ligne d’arrivée.

4.

J’étais encore en train de rêver.
Mon rêve me rendait perplexe parce que je ne pouvais pas comprendre quelle sorte de rêve j’étais censé avoir dans le rêve.
Dans le rêve, je continuais d’espérer que je me réveillerais du rêve idiot.
Mais maintenant que le rêve avait mis la main sur moi, il refusait catégoriquement de lâcher prise, comme s’il y avait une meute de reporters et que j’étais le seul passager à émerger vivant du crash d’un gros porteur.
« Bas les pattes ! » ai-je crié.
J’accordai dix secondes au rêve. Puis, comme il ne donnait aucun signe qu’il était disposé à me libérer, je le frappai violemment dans ce qui paraissait être ses organes vitaux.
« Ungh !, grogna le rêve. T’es nul, mec. »

5.

« Qu’y a-t-il, Livre de Chansons ? Tu as dit quelque chose ? »
Pressant sa chevelure et son front sur ma poitrine, Livre de Chansons gémissait dans son sommeil.
« LES GANGSTERS… LES GANGSTERS… LES GANGSTERS… »
Elle fit une pause.
Puis : « LES GANGSTERS… LES GANGSTERS… LES GANGSTERS… »
Le corps de Livre de Chansons entre dans un état bizarre chaque fois qu’elle fait un cauchemar.
« Tout va bien, LES GANGSTERS ne viendront pas. »
J’ai murmuré ces mots dans son oreille avec une intonation très délicate pour qu’elle m’entende même à l’intérieur de son rêve.
« Tout va bien, je suis là. LES GANGSTERS n’essaieront pas de venir te prendre, pas tant que je serai là. »
Lentement, j’ai soulagé la tension de sa taille fine.
Puis lentement, lentement, tout ce qu’il y a de plus lentement j’ai caressé son dos en suivant ses courbes sinueuses du bout des doigts. Lentement, lentement, tout ce qu’il y a de plus lentement j’ai caressé son estomac qui était si doux que quand on appuie dessus les doigts n’en finissent pas de s’enfoncer.
Le corps de Livre de Chansons est revenu à la normale.
Sans marcher, toujours profondément endormie, elle a battu légèrement des paupières comme pour me dire que tout allait bien ; puis elle s’est mise à me parler de l’intérieur d’un autre rêve.
« Embrasse-moi. ».
Je lui ai donné un baiser.
Endormi dans son panier, « Henri IV » s’est pelotonné sur lui-même.
Il gémissait doucement tel un chien malade.
Phhuuuuunn.

 

À suivre…

Character IV

Enfant, déjà, il se prenait parfois à imaginer ce que cela pouvait faire de vivre à l’intérieur de diverses choses, comme d’une montre par exemple – et de se familiariser avec tous les minuscules rouages qui travaillaient à faire s’écouler le temps. Ou bien à l’intérieur d’une ampoule, en maître du filament et du gaz rare qui pouvait brûler durant des siècles sans interruption. Ou encore d’une aiguille – et de la parcourir à la lampe de poche ; il en était certain, aussi mince qu’elle pût paraître de l’extérieur, elle devait être à l’intérieur très spacieuse, remplie de chambres secrètes et de cachots sordides. Ce jour-là, Trevor vivait à l’intérieur d’une boule de neige. On y trouvait de la neige toute l’année, il y avait une maison avec un jardinet d’hiver, devant lequel se dressait un réverbère qui éclairait un coin d’herbe pratiquement jamais foulée. Un hémisphère de verre recouvrait le terrain et maintenait l’espace au dehors. C’était là son domicile, le reste d’une planète minuscule mais dotée d’une très grande masse, flottant selon une trajectoire quasi rectiligne entre deux étoiles jumelles, et qui était vide et désert. Pour accomplir son mouvement pendulaire d’aller et retour, la planète mettait environ 37 ans et faisait une rotation complète en un peu plus de 100 heures. Elle ne possédait pas d’atmosphère, il n’y avait que l’espace, noir et rempli d’étoiles de diverses couleurs. Les anciens Sumériens ou Babyloniens avaient également pu voir le ciel étoilé en couleurs depuis la Terre, mais ensuite il avait dû se passer quelque chose, soit avec l’atmosphère terrestre elle-même soit avec le génotype humain ; en tout cas, Trevor n’avait jamais rencontré dans sa vie quelqu’un capable de voir les étoiles en couleurs, ni n’avait entendu parler d’un homme doté de cette faculté, à l’époque où il vivait encore sur Terre. Son installation ici à Character IV était la meilleure chose qui lui fût arrivée. La solitude complète, qui aurait vraisemblablement poussé à la folie n’importe qui, ne dérangeait pas Trevor. Il plantait des concombres dans son jardinet d’hiver. Il faisait pousser des cactus dans des tasses grandes comme des cuillères à café. Il lisait de très vieux journaux et des annuaires, s’amusait des noms de tous ces gens morts, pour certains très drôles. Et il bricolait un robot, comme nombre de terriens bricolent durant des années une vieille voiture dont les pièces de rechange sont quasiment introuvables. Ici en haut, le problème ne se posait pas, le générateur d’Hutchison s’en chargeait dans la cave, mais pourtant tout avançait très lentement. Peut-être était-ce lié à l’insuffisance de l’air qu’il respirait jour et nuit. Il voulait depuis longtemps se procurer un circulateur et un filtre de meilleure qualité, mais l’idée de recourir au téléphone lui avait chaque fois paru extrêmement décadente, et il n’en avait rien fait. Ce n’était pas non plus tellement grave que la construction du robot avançât si lentement. Au moins ne faisait-il que très peu d’erreurs. Le tronc était prêt depuis quelques semaines, un boîtier métallique avec deux bras petits comme des moignons. (On ne devait pas donner des bras complètement fonctionnels à un robot encore dépourvu de tête, dans la mesure où il était déjà arrivé que les bras prennent leur autonomie, qu’ils touchent à tout autour d’eux et saccagent même d’assez petits objets, dans leur grossière frénésie d’explorateur.) La tête était presque à moitié achevée, on pouvait déjà reconnaître la bouche, les deux mâchoires et le menton. À ce moment-là, Trevor était en train de travailler sur une oreille. Elle était placée sous la loupe, avec tout un assortiment de petits instruments à côté. Il voulait vraiment prendre son temps pour l’oreille car il avait au bout du compte l’intention de pouvoir discuter un jour de musique avec le robot. La musique était l’unique passion de Trevor. Il n’avait pas emporté grand-chose ici, préférant tout laisser derrière lui – mis à part sa grande collection de disques. Il n’avait pas voulu renoncer à un seul exemplaire. Chaque jour au réveil, il s’asseyait dans son fauteuil pour écouter un disque, quelque chose de gai et de puissant le plus souvent, comme du Brahms ou du Dvorák. S’il ne réussissait pas l’oreille, autant abandonner le projet tout de suite. Il avait déjà pensé à un nom pour le robot : Morti. Il ne savait pas pourquoi ce nom lui paraissait particulièrement bien adapté, il ressemblait tout simplement à un nom de robot. S’il discutait un jour de musique avec Morti, il devrait en tout cas commencer en douceur. De même que pour la construction mécanique de son corps, il devrait se montrer calme et très soigneux pour transformer son esprit enfantin de robot en celui d’un mélomane. Quoi qu’il arrive, on ne devrait pas perdre patience pour d’insignifiantes raisons et adopter un ton impérieux. Cela prendrait certainement quelques mois, voire des années, avant qu’il ne soit en mesure de formuler un jugement nuancé, que Trevor puisse prendre réellement au sérieux, sur un morceau de musique précis. D’ici là, il dirait probablement j’aime pas ou c’est beau, ces choses que disent les enfants quand ils écoutent de la musique. Des réflexes verbaux, rien de plus. Cela exigerait un timing prudent et un tact pédagogique pour ne pas l’effrayer ni le traumatiser dès son plus jeune âge, en lui faisant par exemple écouter des morceaux de musique trop nombreux ou trop complexes. Non, il faudrait qu’ils soient simples et brefs pour commencer, du Mozart évidemment, peut-être aussi du Vivaldi, des mélodies que l’on pouvait comprendre aussitôt et garder en mémoire sans trop de difficultés. Puis il en viendrait peu à peu aux œuvres des compositeurs baroques, plus exigeantes sur le plan mathématique, au sommet desquelles trônait pour les siècles des siècles le sacro-saint Jean-Sébastien Bach. Or même les œuvres de ce divin génie, il ne devrait pas trop les faire écouter pour commencer. L’Art de la fugue par exemple, il le garderait pour plus tard, le plus tard possible. Quelle pourrait bien être la réaction de Morti la première fois que Trevor lui ferait écouter de la musique ? Quel morceau choisir en premier ? Trevor n’avait aucune idée de ce qu’il avait écouté en tout premier. Il doutait qu’il y eût des gens qui le sachent. Sur Terre, on était constamment environné par la musique. Les premières mesures permettant de reconnaître une série télévisée ou une sonnerie de téléphone, on les entendait sûrement dans le ventre maternel, tandis que les circuits cérébraux sortaient lentement du chaos. Cette pensée le mena à un constat surprenant : dans un certain sens, le robot lui aussi se trouvait en ce moment même dans le ventre maternel. Tout ceci, le bureau, les fins instruments et les morceaux de métal étaient son utérus. Et l’énorme loupe au-dessus de laquelle Trevor se penchait pour l’observer était… Pousser à l’extrême de telles comparaisons ne présentait aucun intérêt. Après avoir travaillé durant trois heures sur cette oreille, il était épuisé et affamé, mais se sentait formidablement bien. C’était comme le sentiment d’avoir bâti une ville entière de ses propres mains. La plupart des gens sur Terre ne comprenaient plus de telles sensations, se moquaient d’elles, ou les qualifiaient d’antédiluviennes et dignes d’hommes des cavernes. Or lui ressentait de la fierté, au vieux sens du terme, une fierté virile, simple et sincère. La fierté du paysan qui, au bout de trois heures, redresse pour la première fois son dos et essuie la sueur de son front en regardant l’horizon. C’est moi qui l’ai fait, pensait-il. C’est moi qui l’ai créé. Une pensée qui faisait du bien. On était en harmonie avec la nature, avec soi-même. À la maison, cette exaltation aurait fait rire les gens. Ils l’auraient probablement envoyé chez un thérapeute, en lui ordonnant de brider ce côté enfantin qui ne menait qu’à la destruction. Certes, autrefois cela avait bien été le cas. Autrefois il avait causé pas mal de dégâts. En bas, sur Terre. Étrange… Il considérait encore la Terre comme une chose en dessous de lui. Il s’était envolé dans les airs et, à présent, il se trouvait assis sur un objet sphérique et surplombait son passé. Tout y était relatif. Tout, le temps, l’espace froid et sombre en dehors de la coupole, même l’âge de deux individus évoluant à travers l’univers à des vitesses différentes. Tout était toujours relatif. Tout, excepté la musique.

Trevor alla dans son petit coin cuisine et se cassa deux œufs dans une poêle. Tandis qu’ils crépitaient et grésillaient dans l’huile, il tenta d’imaginer comment le robot percevrait ses premiers jours. Bien sûr, cette expérience de pensée était absurde, personne ne pouvait se mettre dans la peau d’un organisme artificiel. Il assaisonna ses œufs au plat avec du sel et du poivre (la salière et la poivrière avaient une forme de pièces d’échecs, un roi blanc et un roi noir qui n’avaient jamais mis les pieds sur un échiquier), tout en fredonnant une mélodie. Peut-être le mieux serait-il que Morti entendît d’abord sa voix à lui qui lui chantait une chanson. C’était bien d’ailleurs ce que la nature faisait. Trevor n’avait pas particulièrement une belle voix mais il chantait juste. Davantage que la perfection vocale, c’était l’accoutumance à la voix de son constructeur qui importait. Sans nul doute une expérience essentielle pour n’importe quel jeune être vivant. De lui, dont viendraient toutes les autres bonnes choses, devaient également venir les premières mélodies. Ainsi le robot associerait-il toujours l’impression produite par la musique à un sentiment de sécurité et se fabriquerait-il une carapace émotionnelle contre des morceaux plus inquiétants de l’histoire de la musique, qui l’attendaient dans la collection de disques de Trevor, comme toute l’œuvre de maturité de Schubert, les Chants sur la mort des enfants de Mahler ou les Variations pour orchestre d’Anton Webern – cette œuvre singulière qui procurait à celui qui l’écoutait une sensation proche de l’hallucination, comme si sa propre pensée se retrouvait disloquée en de minuscules morceaux, aussi petits que les circuits intégrés d’une micropuce. Seule une confiance de principe en la vie, acquise dès le plus jeune âge, pouvait préserver de tels phénomènes d’isolement métaphysique. Je vais devoir m’y prendre tôt, se dit-il tout en mangeant ses œufs. Ils étaient délicieux. Bien sûr, s’y prendre tôt. Pourquoi pas dès aujourd’hui ? Il n’y avait guère de risques. Il fixerait l’oreille à la tête puis mettrait le robot inachevé en marche. Pour un simple petit essai ne nécessitant de sa part encore aucun comportement intelligent, il était certainement déjà prêt. Trevor posa l’assiette dans l’évier sur la pile de vaisselle cliquetante, fit couler un peu d’eau par-dessus et remit la vaisselle à un autre jour. Il devait retourner à son établi, retourner voir Morti. Quelle mélodie allait-il lui chantonner ? Il fallait que ce ne fût rien de difficile ni de menaçant. Quelque chose irradiant la dignité et la fierté paternelle. Il réfléchit. Quelques morceaux de Brahms lui vinrent à l’esprit, mais ils étaient trop ambitieux du point de vue rythmique. Et pourquoi pas Edward Elgar, le thème initial du concerto pour violoncelle ? Il avait bien dû écouter des centaines de fois l’enregistrement avec Jacqueline Du Pré, il en connaissait chaque note par cœur. Les mains tremblantes d’excitation, il vissa l’oreille à demi achevée sur la tête à demi achevée de Morti. Il savait qu’il ne devait attendre aucune réaction de sa part pour l’instant, pas même un clignement d’œil ou ce genre de choses, le robot dormait encore dans les limbes fœtaux, dans son utérus artificiel, l’établi dans la pièce du fond de sa petite maison sur Character IV. Devait-il fixer aussi sa tête au tronc ? Il l’avait déjà fait une fois, à titre d’essai, et cela avait plutôt bien fonctionné, la tête du moins n’avait manifesté aucune réaction de rejet, ni présenté de signes de trouble. Mais peut-être était-ce encore un peu prématuré. Trevor décida de laisser la tête à part pour l’instant. L’oreille était à présent reliée à la tempe métallique de la tête du robot. Une diode s’alluma en vert, signifiant que le courant passait bien. Un silence absolu régnait dans la pièce. Trevor osait à peine respirer. Il approcha sa bouche de l’oreille, prit une légère inspiration puis se mit à chantonner la célèbre mélodie à voix basse, pour ne pas surmener l’ouïe prénatale du robot. La diode était toujours allumée en vert, Trevor chantonnait sa mélodie et le robot ne manifestait aucune réaction, mais c’était prévisible et certainement bon signe. Trevor ne put se retenir de rire, c’était un rire de soulagement. Il battit des mains, la petite expérience réalisée avec précaution s’était bien passée. Une fois ses applaudissements terminés, la diode se mit soudain à clignoter. En outre, toute la tête du robot vibrait à présent comme une rampe d’escalier qui aurait reçu un coup de pied à un étage supérieur. Trevor s’empressa de chercher à tâtons le bouton arrêt, mais il était déjà trop tard, une petite explosion repoussa sa main, une flamme surgit et la tête du robot tomba par terre. Non, non, cria Trevor en levant une jambe après l’autre et tenant son front entre ses deux mains. Non, cela n’aurait pas dû arriver, c’était terrible, il lui avait fait mal – Trevor sortit de la chambre en courant et alla s’asseoir dans un fauteuil de la cuisine. Les mains tremblantes, il cherchait quelque chose sur la table en tâtonnant. Sans comprendre ce que c’était, il le tâta et l’observa. C’était le roi blanc des échecs. Il n’avait pour tout visage qu’une entaille à la place des yeux et une barbe aux contours simplement esquissés. Trevor s’était mis à transpirer. Le travail de plusieurs semaines, mois… par mégarde… de la pure bêtise. Il se leva et retourna dans la pièce du fond. Gisant par terre dans la pénombre, la tête de Morti bourdonnait et émettait de temps à autre un bruit étrange, entre le sifflement d’une bouilloire et une tonalité impatiente de téléphone. Trevor s’approcha et toucha avec un bâton son crâne de fer-blanc, il sifflait, des étincelles jaillissaient de ses orbites vides. La tête, de la sorte esseulée à terre et éloignée du corps, endurait sans doute d’atroces souffrances. Elle ne savait pas où elle était, ce qu’elle était, et pas même si elle était. Elle se trouvait dans d’étranges limbes, comme un enfant né sourd et muet, qui ne connaîtrait qu’une seule chose : d’horribles souffrances. L’oreille à laquelle Trevor avait travaillé avec tant de persévérance gisait dans la poussière, à quelques mètres de la tête sifflante et chuintante de désespoir. Trevor pria pour que sa chute ne l’eût point trop endommagée. Il ne pouvait cependant pas s’en occuper tout de suite, il devait d’abord éteindre complètement la tête du robot pour le délivrer de cette douleur diffuse. Il saisit la tête avec précaution et la ramassa. Elle se mit à vrombir avec un crépitement maladif. Les doigts de Trevor tâtèrent sa nuque à la recherche du bouton arrêt. Il le trouva, le pressa mais rien ne se produisit. Il était peut-être cassé. Oh, mon Dieu, pensa Trevor. Non, pas le bouton arrêt ! Il rapporta en vitesse la tête du robot à sur établi et la déposa sur le bois, le visage bosselé et à demi achevé vers le bas. Un gémissement métallique s’échappait à présent de la zone sectionnée de sa gorge. Encore un instant, pensa Trevor, encore un instant et tout ira bien, tu ne vas plus souffrir longtemps. La tête du robot proféra un gargouillement rappelant un bruit de chasse d’eau défectueuse. Les doigts de Trevor tremblaient. Tous ses efforts pour faire tourner les minuscules vis dans le cou ne firent qu’empirer la situation. Il dut s’arrêter un moment pour secouer ses mains. Reprends-toi ! se disait-il à voix haute. Il réussit à retirer toutes les vis, l’arrière de la tête du robot se détacha en laissant s’échapper un sifflement d’air de soulagement. Tout le système nerveux central apparut, un petit cristal d’apparence fragile avec des relais multidimensionnels. Au premier coup d’œil, on voyait d’où venait le problème : le point de contact situé derrière le bouton de couleur rouge avait glissé. Pas loin, mais assez pour perdre sa fonctionnalité. Trevor rétablit le contact avec prudence et appuya sur le bouton. Le calme revint dans la pièce. Plus aucun son ne sortait de la tête du robot, pas de sifflement ni de gargouillis, et nulle supplication de délivrance. Il avait réussi. Non, il n’avait pas réussi. Ce n’était rien qu’une solution provisoire, pour éviter davantage de souffrances – la vérité était bien que Trevor avait échoué, le robot ne fonctionnait pas vraiment. La tête avait surchauffé, avait perdu le contrôle dès les premières mesures d’une musique anodine. Avec une pareille créature, il ne pourrait jamais discuter sérieusement de musique. Il n’avait pas fait du bon travail. Il avait procédé de manière trop brutale, trop impatiente. Il fallait tout recommencer depuis le début.

Ce jour-là, allongé dans son lit et fixant l’obscurité par le hublot du plafond de sa chambre, Trevor se demanda s’il n’avait pas été guidé par de faux espoirs. Peut-être était-il impossible de comprendre cette musique si l’on n’avait pas grandi dans la sphère culturelle d’origine. Comprendre sa dignité, sa beauté, nécessitait peut-être de se souvenir des vieilles villes d’Europe, avec leurs rues pavées, leurs ruelles tortueuses – ou agencées selon d’autres principes de quadrillage de l’espace depuis longtemps oubliés –, des rues qui parfois, comme des plaisanteries dont personne ne se rappelle la chute, débouchaient brusquement quelque part, sur un mur ou un canal, sur de belles places ensoleillées derrière l’église, ornées de fontaines au doux clapotis et de statues où viennent se percher les pigeons, sur des maisons où des plaques en fer-blanc érodées signalent qu’un peintre y est né ou que le bâtiment a servi d’hôpital pour les enfants pendant la guerre, sur des universités et des musées, difficiles à distinguer d’en haut, sur des musiciens et des mendiants aux coins des rues éternellement identiques des zones piétonnes, sur de vieux emblèmes, sur des auberges encore plus vieilles, sur des façades de maisons où des insignes de corporations forment saillie à la manière d’armoiries, sur des parcs dans lesquels des monuments commémoratifs sont collés les uns aux autres, tête de pierre contre tête de pierre, sur des cimetières qui ont depuis longtemps grandi hors de leurs murs d’origine et qui, désormais devenus adultes, se propagent, voulant avoir le dernier mot comme la mort en personne. Des villes dont l’air s’emplit à certaines heures du carillon aux accords non tempérés venu des églises. Trevor remarqua qu’il pleurait. Cela ne s’était plus produit depuis longtemps. Il s’essuya le visage avec la manche de son pyjama. Bien fait pour moi, pensa-t-il. Il n’aurait pas dû penser aux cloches. Il possédait quelques enregistrements de carillons des différentes villes où il avait vécu, mais il ne les écoutait jamais. Non, les sons de cloches et les matchs de football perdaient tous deux de leur attrait quand on les enregistrait sur bandes magnétiques. Il était important de savoir qu’ils se déroulaient à ce moment précis, dans un lieu proche ou lointain. Mais ici, sur Character IV, on n’obtenait pas facilement du simultané. C’était une marchandise rare et onéreuse, une donnée que seuls les experts pouvaient mentionner sans problème, il fallait être au fait de toutes sortes de théories étranges et constamment réfléchir à la vitesse d’éclairs qui frappaient en deux endroits différents, ou de trains express qui s’éloignaient à très grande vitesse l’un de l’autre. Il fallait maîtriser ce genre de bêtises, sinon on ne comprenait rien et on calculait tout de travers. Tout cela l’avait toujours dépassé. Il avait donc un jour simplement renoncé à la pensée de la simultanéité. C’était, la musique exceptée, le dernier fil le reliant à sa vie passée qu’il avait coupé. Le fil vert. Comme dans les vieux films. Et la bombe n’avait pas explosé, mais avait continué son impassible tic-tac. Et il avait su qu’elle n’aurait plus aucune prise sur lui, cette bombe du mal du pays, de la nostalgie, des vieilles histoires de chez soi. Du jour au lendemain, il avait cessé de se demander ce qui pouvait bien se passer chez lui à ce moment précis, car les formules qu’il aurait dû calculer et les courbes spatio-temporelles qu’il aurait fallu prendre en compte dépassaient son entendement. Il en était donc resté là. D’un seul coup. Et la musique était venue prendre la place de tous ces sentiments désagréables, il avait tenu ses souvenirs de carillon à distance grâce à différentes musiques, à des chœurs grégoriens, à des morceaux du romantisme russe tardif. Ce prélude de Rachmaninov par exemple, opus 32 n° 5 en sol majeur. Mais à présent il venait de faire une petite rechute, il avait pleuré en pensant aux cloches. Autrefois, pourtant, elles lui tapaient sur les nerfs la plupart du temps. Il n’était pas religieux et la musique qu’elles produisaient n’était pas non plus spécialement intéressante, de simples quintes vides ou un accord majeur imparfait. Toutefois le matin, quand le tintement commençait, c’était l’air du quartier tout entier qui s’en trouvait lavé, c’était comme si la ville se gargarisait avec du bain de bouche, libérant du même coup les voies respiratoires. En outre, les cloches dans une ville pouvaient refléter l’atmosphère d’une époque, en temps de crise leur son n’était pas le même, elles se tournaient nerveusement d’un côté puis de l’autre, semblables à des dormeurs agités par de terribles rêves, et quand les esprits des récents trépassés venaient se mettre à l’abri des attentats à la bombe et des sirènes stridentes de la nuit passée dans les clochers, c’était encore le plus terrible. Et enfin, les cloches sonnaient le matin comme si elles se déplaçaient à travers une résistance visqueuse, à la manière d’une cuillère qui vient heurter les parois d’un pot de yaourt plein.

Trevor se leva et grimpa comme chaque matin sur le toit de sa maison. Il se demandait s’il devait tenter de rallumer le robot à moitié achevé. Puis il se tourmenta en imaginant Morti perdant complètement la boule et, en proie à la panique, tâtonnant autour de lui avec ses membres beaucoup trop courts avant de pousser un gargouillis métallique, comme s’il le suppliait de l’éteindre à nouveau, ne supportant pas le monde, ni les  nuisances des impressions sensorielles. Et Trevor s’imagina allant jusqu’au gramophone et mettre Wagner, une musique puissante et complexe. Le coup de grâce qui frapperait le robot comme un coup de marteau sur le crâne. Trevor regardait dans le télescope qu’il avait fait installer sur le toit dès son arrivée. La lentille avait pris la poussière, il la nettoya avec sa manche de pyjama. Puis il plongea son œil – toujours le droit – dans la noirceur bienfaisante de l’espace. Une étoile scintilla brièvement dans un coin de la lunette et disparut aussitôt. L’univers, dans sa singularité, contenait des objets mais n’en était lui-même pas un. Comment cela peut-il bien fonctionner, pensa Trevor, qui est censé en préserver l’harmonie ? Il s’avança de quelques pas vers le bord du toit. Il y avait là un banc, juste assez long pour qu’une seule personne pût s’y allonger. Il s’assit et regarda son jardin d’en haut, le petit réverbère, le globe de verre qui l’entourait. Dans certaines conditions de luminosité, il était si transparent qu’on aurait presque pu le croire invisible. Une pluie de météorites traversa l’horizon. De petits blocs rocheux brillants qui ne se dissolvaient pas, Character IV ne possédant pas d’atmosphère. Ils tombèrent à quelques kilomètres de là dans la poussière. Il se forma un tourbillon, une belle nuée presque symétrique, dont la forme rappelait vaguement celle d’un rhomboïde. Trevor ressentit les douces vibrations produites par l’impact. Au bout d’un moment, il redescendit par la petite échelle extérieure, rentra chez lui et alla s’asseoir dans son salon, devant l’immense armoire qui contenait sa collection de disques. Quand il se sentait désemparé, il avait jusque-là toujours trouvé la musique appropriée. Une musique qui dissipait cet état. Soit les quatuors à cordes tardifs de Beethoven, soit l’Album blanc des Beatles, ou encore Prokofiev, tout Prokofiev. À présent cependant, aucun ne lui semblait être de quelque recours. Il les avait déjà tous écoutés un nombre incalculable de fois. Il les connaissait par cœur. Son cerveau n’oubliait pas si vite. Il n’avait pas même oublié l’odeur matinale des rues, tous les jours au réveil, cette odeur le berçait d’illusions. Et sa tête était remplie de musique du matin au soir. De la musique ancienne et moderne. Forte et basse. Tout pêle-mêle. Tout en même temps. Au fond, la musique était quelque chose de terrible, pensa Trevor. Elle imposait ses rythmes à tout, elle laissait dans la mémoire des rengaines qui ne disparaissaient plus de longtemps, elle plongeait dans des états d’âme qui n’avaient rien à voir avec la réalité.

Il prit le premier album tout à gauche sur l’étagère la plus haute et en sortit le disque. Ce moment précis où sa main rencontrait l’arête du disque et l’attrapait lui avait toujours donné autrefois (autrefois, il y a un an, hier matin) un sentiment de souplesse élémentaire. Tout ensuite devenait lisse et harmonieux, le monde rentrait dans l’ordre. Le monde était un disque, qui tournait paisiblement autour de son centre vide. Et la petite tête de lecture l’effleura, comme pour l’embrasser tendrement. Comme un animal qui tient sa langue plongée dans le courant d’un fleuve pour se rafraîchir. Albéniz, la Suite espagnole. Il déposa un baiser sur le trou en forme de nombril au centre du disque, le laissa encore, tel un grand visage de lune en deux dimensions, regarder ses cent collègues et prendre congé d’eux avec une petite révérence, puis il le posa par terre.

 

Cette nouvelle est extraite du recueil L’Amour au temps de l’enfant de Mahlstadt, qui paraît ce mois-ci aux éditions Jacqueline Chambon. Elle a été traduite par Claire Stavaux.

Les Africains du Nouveau Monde

Dans les années 1520, un homme seul érigea une petite chapelle au bord d’une grand-route à l’ouest de Mexico, non loin de la chaussée qui menait à la porte occidentale de la ville. Aucune description de l’édifice n’est parvenue jusqu’à nous, mais il s’agissait probablement de deux salles en adobe blanchies à la chaux : une pour le culte, pourvue d’une croix et d’un autel, et la seconde réservée à celui qui l’avait bâtie et qui continuait à l’entretenir. Ce dernier cultivait quelques parcelles dans les environs. Le lieu avait été baptisé chapelle des Martyrs, ou, plus solennellement, chapelle des Onze Mille Martyrs. Ce fut peut-être la première église chrétienne construite sur le continent américain.

L’homme qui créa la chapelle s’appelait Juan Garrido. On sait très peu de choses sur les origines de cet Espagnol, sinon qu’il n’était pas vraiment espagnol et ne se nommait pas Juan Garrido. Selon son biographe, l’anthropologue portoricain Ricardo E. Alegría, il serait né en Afrique de l’Ouest vers 1480. Sa famille, déjà riche et puissante, souhaitait asseoir sa fortune en vendant des esclaves aux Européens. Alegría suggère que Garrido, encore jeune homme, a été envoyé à Lisbonne en tant qu’agent, mais l’historien Matthew Restall, de l’université de Pennsylvanie, également spécialiste de Garrido, juge ce scénario peu vraisemblable. D’après lui, très peu d’Africains venaient volontairement en Europe. Il y a fort à parier qu’il ait déjà été esclave à son arrivée, comme les centaines de milliers de prisonniers africains présents en Espagne et au Portugal.

Que Garrido ait été un captif ou un représentant de sa famille, il n’en a fait qu’à sa tête. Au lieu de rester au Portugal, il franchit la frontière espagnole et se rendit à Séville. Il y resta sept ans et adopta par la même occasion un patronyme européen. Le nom qu’il s’est choisi nous donne un petit indice sur sa personne : Juan Garrido signifie à peu près Jean Le Beau, ou Johnny Good-Looking en langue anglaise.

Garrido traversa l’Atlantique au début du XVIe siècle et débarqua à Hispaniola. Ce bouillant jeune homme, ambitieux et agressif comme l’étaient les conquistadors, s’attira très vite les bonnes grâces du vice-gouverneur local, Juan Ponce de León y Figueroa, et l’accompagna dans une mission de conquête de Porto Rico. Lorsque Ponce de León engloutit sa fortune dans sa folle quête de la fontaine de Jouvence, Garrido le suivit dans sa vaine entreprise. À cette occasion, ils furent les premiers voyageurs d’outre-Atlantique à mettre le pied en Floride. Lorsque l’Espagne lança des expéditions punitives contre les Indiens Caribes sur quelques îles des Antilles, Garrido lui prêta main-forte. Et quand Hernán Cortés renversa la Triple Alliance [au Mexique], il faisait encore partie de ses troupes (1). […]

[Après la chute de Tenochtitlán] Cortés lui demanda de bâtir […] la chapelle des Martyrs, à la fois cimetière et monument dédié aux victimes espagnoles. Ceci n’est qu’une des nombreuses missions que lui confia le vainqueur, qui le mit régulièrement à contribution lors de la construction de Mexico, érigée sur les cendres de Tenochtitlán. Juan Garrido devint une sorte d’« homme à tout faire » auprès du nouveau gouvernement municipal. Protecteur des arbres qui bordaient la grand-route menant à la ville (les archives ne fournissent aucune explication à cette fonction, mais on imagine que les gens coupaient les arbres pour en faire du combustible) ; gardien du principal réservoir d’eau de la ville (Tenochtitlán, qui n’avait pas de réserves propres, s’approvisionnait grâce à un aqueduc qui amenait l’eau des montagnes). Il était par ailleurs crieur public, un poste qui selon Restall pouvait englober les rôles d’« agent de police, commissaire-priseur, joueur de pipeau, bourreau, portier et gardien ». Pour finir, Garrido répondit encore présent lorsque Cortés essaya en vain de traverser le Mexique pour rejoindre la Chine, objectif ultime des aventuriers espagnols.

Sa plus grande contribution suivit la découverte par Cortés, dans un sac de riz envoyé d’Espagne, de trois grains de blé (Triticum aestivum). Le conquistador demanda à son homme de confiance de les planter sur un lopin de terre près de la chapelle, qui servirait en quelque sorte de « ferme expérimentale ». L’historien Francisco López de Gomara rapportait en 1552 que « deux d’entre eux avaient germé » et que « l’un d’eux avait donné cent quatre-vingts grains. Ceux-ci furent plantés plus tard, et petit à petit, il y eut une profusion de blé. Un grain semé donne entre cent et trois cents grains, et plus encore si l’on arrose et sème à la main. Et dire que l’on doit un tel bienfait à un esclave, à un homme à la peau noire ! »

Le blé n’était pas seulement convoité par les conquistadors avides de petits pains, de gâteaux et de bière, il était aussi indispensable à un clergé politiquement influent, qui avait besoin de pain pour célébrer dignement l’Eucharistie. À maintes reprises, les Espagnols avaient tenté d’acclimater le blé sur l’île d’Hispaniola, mais le climat chaud et humide avait compromis l’expérience. Le blé de Garrido, souvenir du pays natal en terre étrangère, fut accueilli avec un grand enthousiasme. Bientôt, les champs faisaient ondoyer leurs épis dorés dans tout le centre du Mexique, se substituant à des milliers d’arpents de maïs et de bois. Et surtout, rappellent les petits fermiers mexicains, les Espagnols ont apporté le blé de Garrido au Texas, d’où il s’est répandu jusqu’au Mississippi. Si tout cela est exact, une large part du blé qui, au cours du XIXe siècle, a fait du Midwest un immense centre agricole provient d’une petite chapelle mexicaine bâtie par un Africain.

En plantant le blé de Cortés, Garrido se posait en agent de l’Échange colombien (2). Plus important, il était lui-même, au même titre que Cortés et les autres étrangers, un élément de cet échange. […]

Pendant des millénaires, les Européens ont vécu en Europe, les Africains en Afrique et les Asiatiques en Asie, et la règle connaissait très peu d’exceptions. En 1492, je crois pouvoir affirmer que personne dans l’hémisphère Est n’avait posé les yeux sur un indigène d’Amérique. Certains chercheurs pensent que des bateaux de pêche anglais ont traversé l’Atlantique quelques décennies avant Colomb, mais cela ne change rien au principe : on ne trouvait aucune communauté européenne ou africaine en Asie et en Amérique. Les expéditions de Colomb ont déclenché des bouleversements sans précédent chez Homo sapiens. Nous abordons là l’aspect humain de l’Échange colombien. Les êtres humains furent éparpillés aux quatre coins du monde comme les dés sur une table de jeu. Les Européens devinrent la population dominante en Argentine et en Australie, les Africains essaimèrent de São Paulo à Seattle, tandis que des Chinatowns surgissaient un peu partout sur la planète.

Ces bouleversements eurent pour moteur principal la traite des Africains – Garrido, si l’on veut, joua un plus grand rôle que Cortés. Pendant longtemps, on n’a pas appréhendé à sa juste mesure l’esclavage dans les Amériques. La première tentative de décompte systématique, le document de Philip Curtin The Atlantic Slave Trade: A Census, n’a été publiée qu’en 1969, un siècle après l’abolition de l’esclavage. Stimulés par l’étude de Curtin, David Eltis et Martin Halbert de l’université Emory à Atlanta ont pris la remarquable initiative de réunir les travaux de chercheurs issus d’une dizaine de pays à l’intérieur d’une base de données commune, qui recense près de 35 000 transports d’esclaves. Le compte rendu le plus récent, paru en 2009, estimait qu’entre 1500 et 1840, à l’apogée de la traite, 11,7 millions de prisonniers africains ont pris la route des Amériques. Jamais on n’avait vu un déplacement de chair humaine de pareille envergure. Au cours de la même période, le nombre des Européens à avoir émigré avoisine les 3,4 millions. Pour un Européen qui partait en Amérique, c’étaient près de quatre Africains qui faisaient le voyage.

Les implications de ces chiffres sont aussi sidérantes que leur ampleur. L’historiographie a coutume de présenter l’histoire américaine comme l’implantation des migrants européens sur un territoire faiblement peuplé. En réalité, l’hémisphère rassemblait plusieurs dizaines de millions d’Indiens. De plus, le flux migratoire en direction de l’Amérique concernait principalement les Africains, qui en sont bientôt venus à constituer une majorité dans toutes les zones que ne contrôlaient pas les Indiens. Eltis notait qu’en termes démographiques « l’Amérique avait été jusqu’à la fin du XIXe siècle une extension de l’Afrique plus que de l’Europe ».

Au cours des trois siècles qui ont suivi la découverte de l’Amérique, des émigrants venus d’outre-Atlantique ont créé de nouvelles villes et y ont bâti des maisons, des églises, des tavernes, des entrepôts et des écuries. Ils ont défriché des forêts, ensemencé des champs, aménagé des routes et élevé des animaux inconnus jusque-là en Amérique, tels les chevaux, les bovins et les moutons. Ils ont abattu des forêts pour construire des bateaux, utilisé les cours d’eau pour alimenter les moulins et livré la guerre à d’autres nouveaux venus. Ce faisant, ils ont collectivement remodelé et transformé le territoire américain, façonnant un paysage neuf dont les caractéristiques écologiques et culturelles, tout en empruntant à l’Ancien monde et au Nouveau, avaient leur identité propre.

Cette prodigieuse métamorphose, moment charnière de l’histoire de notre espèce, fut accomplie en grande partie par une main-d’œuvre africaine. Les foules qui grouillaient dans les rues des villes nouvelles comportaient une forte proportion d’Africains. Et c’étaient surtout des paysans africains qui cultivaient le riz et le blé dans les fermes récemment implantées. Sur les rivières, qui étaient alors les principales voies de circulation, on voyait principalement des Africains manier les rames des bateaux. Sur les navires, sur les champs de bataille et dans les moulins, c’était encore la population africaine qui dominait. L’esclavage a été l’institution fondatrice de l’Amérique moderne.

Au XIXe siècle a eu lieu une autre vague de migration encore plus importante, cette fois à majorité européenne. Elle a fait pencher dans le sens inverse la balance démographique, et les populations d’ascendance européenne l’ont emporté en nombre à peu près partout en Amérique. Entourés de leurs semblables, ces gens se rendaient rarement compte qu’ils foulaient des chemins ouverts trois cents ans plus tôt par les Africains.

Deux vagues de migrations parties d’Afrique ont marqué un tournant décisif dans la dispersion d’Homo sapiens sur l’ensemble du globe. La première est le départ initial de l’espèce humaine, il y a au moins 70 000 ans, des plaines d’Afrique de l’Est qui constituent son foyer d’origine. La seconde est la traite négrière transatlantique, sur laquelle j’ai choisi de me concentrer. Première manifestation de la dimension humaine de l’Échange colombien, le commerce des esclaves fut la plus forte impulsion donnée aux flux migratoires, démolissant les solides barrières géographiques qui séparaient les uns des autres Africains, Asiatiques et Européens. […]

Juan Garrido et sa famille se trouvaient dans l’œil du cyclone, au cœur de la ville de Mexico, trépidante et multiethnique. Turbulent pêle-mêle d’esclaves africains, de boutiquiers chinois, d’ouvriers et de fermiers indiens et de nobliaux, mercenaires et ecclésiastiques venus d’Europe, Mexico était une ville d’exilés et de voyageurs, le premier centre urbain dont la majorité des habitants étaient nés sur un autre continent. Elle incarnait le résultat des implications humaines de l’Échange colombien, avec pour citoyen prototype le fameux Garrido, natif d’Afrique, Européen d’adoption et finalement colon d’Amérique.

La femme qu’il avait épousée, mère de ses trois enfants, était une péninsulaire – une union très prestigieuse, quand on sait que très peu d’Espagnoles étaient présentes au Mexique. Installé dans un quartier riche du centre-ville, Garrido était conscient d’avoir pris part à un épisode clé de l’histoire. Il ne s’en sentait pas moins déçu et insatisfait, et se montrait d’un commerce si difficile que son épouse voulut un jour payer une Africaine pour que ses envoûtements l’incitent à reprendre ses expéditions lointaines. En 1538, âgé d’une cinquantaine d’années, il fit parvenir une requête à la Cour, par laquelle il priait le monarque de « me récompenser pour les services que j’ai rendus, et de me dédommager du peu de cas que les gouverneurs ont fait de mes efforts ». Lorsqu’il se rendit en Espagne pour renouveler sa démarche, il gagna un peu d’argent en vendant comme esclave son domestique indien. (Le serviteur lui intenta un procès, et la vente fut annulée.) Apparemment, Garrido n’obtint pas satisfaction malgré tous ses efforts. Le fait que cette personnalité hors du commun, tour à tour esclave et conquistador, que cet Africain devenu le confident de Cortés, passé de l’islam au christianisme et marié à une chrétienne, puisse tomber dans l’oubli nous en dit long sur ce lieu et cette époque agités. Suite à ses doléances, on ne trouve plus aucune trace de lui. Son biographe Alegría pense qu’il a dû mourir au cours de la décennie suivante, englouti dans le tumulte et le tourbillon d’un monde nouveau qu’il avait participé à créer.

 

Ce texte est tiré de 1493. Comment la découverte de l’Amérique a transformé le monde, à paraître le 9 janvier aux éditions Albin Michel. Il a été traduit par Marina Boraso.

Les mots bleus de Joan Didion

Le 26 juillet 2010.

Elle fêterait aujourd’hui son anniversaire de mariage.

Il y a sept ans, jour pour jour, nous sortions de leurs boîtes les colliers de fleurs et déversions l’eau dans laquelle le fleuriste les avait livrés sur la pelouse devant la cathédrale St. John the Divine, sur Amsterdam Avenue. Le paon blanc faisait la roue. Les orgues résonnaient. L’épaisse natte qui lui tombait dans le dos était piquetée de fleurs de stéphanotis. Elle s’était recouvert la tête d’un voile de tulle et les stéphanotis s’étaient décrochés. On apercevait, à travers le tissu, la fleur de frangipanier qu’elle s’était fait tatouer juste sous l’épaule. « Allons-y », avait-elle murmuré. Les petites filles en robe diaphane, guirlandes de fleurs autour du cou, avaient remonté la travée en sautillant et l’avaient escortée jusqu’à l’autel. Une fois tous les mots prononcés, les petites filles avaient franchi avec elle les portes de la cathédrale et, passant devant les paons (les deux paons d’un bleu-vert scintillant et l’unique paon blanc), l’avaient suivie jusqu’au presbytère. Il y avait des sandwichs au concombre et au cresson, un gâteau couleur pêche de chez Payard, du champagne rosé.

Tout cela selon son choix.

Un choix sentimental. Des choses dont elle se souvenait.

Je m’en souvenais, moi aussi.

Lorsqu’elle avait dit qu’elle voulait des sandwichs au concombre et au cresson à son mariage, je l’avais revue, disposant des assiettes de sandwichs au concombre et au cresson sur les tables que nous avions installées autour de la piscine pour le déjeuner le jour de ses seize ans. Lorsqu’elle avait dit qu’elle voulait des colliers de fleurs à son mariage plutôt que des bouquets, je l’avais revue, à trois ou quatre ou cinq ans, descendre d’un avion sur la piste de Bradley Field, à Hartford, arborant la guirlande qu’on lui avait passée autour du cou la veille au soir à son départ d’Honolulu. Il faisait moins quinze ce matin-là dans le Connecticut et elle ne portait pas de manteau (elle n’en avait pas mis quand nous étions partis de Los Angeles pour Honolulu, nous n’avions pas prévu d’aller jusqu’à Hartford) mais cela ne lui posait pas le moindre problème. Les enfants qui ont des colliers de fleurs ne portent pas de manteau, m’informa-t-elle.

Un choix sentimental.

Le jour de ce mariage, tous ses choix sentimentaux avaient été exaucés, sauf un : elle aurait voulu que les petites filles entrent pieds nus dans la cathédrale (un souvenir de Malibu, elle marchait toujours pieds nus à Malibu, elle ramassait sans cesse des échardes sur le ponton en bois de séquoia, des échardes sur le ponton et du goudron sur la plage et des éraflures sur les clous du petit escalier entre les deux, soignées à la teinture d’iode), mais les petites filles avaient des chaussures neuves pour l’occasion et avaient voulu les porter.

 

Mr. et Mrs. John Gregory Dunne
ont le plaisir et l’honneur de vous convier
au mariage de leur fille,
Quintana Roo
et de
Mr. Gerald Brian Michael
le samedi vingt-six juillet
à quatorze heures

Les stéphanotis.

Était-ce, là encore, un choix sentimental ?

Se souvenait-elle des stéphanotis ?

Était-ce pour cela qu’elle en avait voulu, était-ce pour cette raison qu’elle en avait piqueté sa tresse ?

Dans la maison de Brentwood Park où nous avons vécu de 1978 à 1988, une maison si résolument conventionnelle (deux étages, hall d’entrée central, volets aux fenêtres et boudoir en enfilade de chaque chambre) qu’elle en devenait presque un parangon d’architecture locale (« leur demeure résidentielle de Brentwood » – ainsi désignait-elle la maison à l’époque où nous l’avions achetée, claironnant ainsi du haut de ses douze ans que ce n’était pas sa décision, pas son goût, en enfant soucieuse d’afficher la distance dont tous les enfants s’imaginent avoir besoin), il y avait des stéphanotis devant les portes de la véranda. J’en effleurais les fleurs cireuses quand je sortais dans le jardin. Devant ces mêmes portes, il y avait aussi des plants de lavande et de menthe, une jungle de menthe, qui devait sa luxuriance à une fuite de robinet. Nous avons emménagé dans cette maison l’été avant son entrée en cinquième au collège qui s’appelait encore, à l’époque, l’École pour filles de Westlake à Holmby Hills. Comme si c’était hier. Nous en sommes partis l’année de sa sortie de l’université Barnard. Là encore, comme si c’était hier. Les stéphanotis et la menthe étaient morts entre-temps, détruits après que l’acquéreur de la maison eut exigé qu’on la débarrasse des termites en la bâchant et en vaporisant du Vikane et de la chloropicrine. Au moment de faire son offre, cet acquéreur nous avait fait savoir par l’agence immobilière, argument semble-t-il destiné à sceller la vente, qu’il voulait cette maison parce qu’il voyait bien sa fille se marier dans le jardin. Quelques semaines plus tard, il nous demandait de vaporiser le Vikane qui détruirait les stéphanotis, détruirait la menthe et détruirait également les magnolias roses dont la fillette de douze ans qui portait un regard si délibérément distant sur notre demeure résidentielle de Brentwood avait pu jusqu’alors contempler les frondaisons depuis les fenêtres du boudoir de sa chambre à l’étage. Les termites, j’en étais sûre, reviendraient. Les magnolias roses, j’en étais tout aussi sûre, ne reviendraient pas.

Nous avons conclu la vente et déménagé à New York.

[…]

La dernière fois que j’ai vu la maison de Brentwood Park avant que son titre de propriété ne change de mains, nous étions dehors et regardions le camion de déménagement Allied à trois niveaux s’éloigner et tourner dans Marlboro Street, toutes nos possessions, y compris un break Volvo, déjà entassées à l’intérieur et en route vers New York. Quand le camion eut disparu, nous avons marché dans la maison vide et la véranda, séquence d’adieux dont la tendresse était amoindrie par les relents pestilentiels de Vikane et le spectacle des feuilles mortes, rigides, à la place des magnolias roses et des stéphanotis. L’odeur de Vikane me poursuivrait jusqu’à New York, chaque fois que je déballerais un carton. La première fois que je suis revenue à Los Angeles après ce déménagement et que je suis passée devant en voiture, la maison avait disparu, démolie ; elle serait remplacée, un ou deux ans plus tard, par une maison légèrement plus grande (une nouvelle pièce au-dessus du garage, un ou deux mètres de plus dans une cuisine déjà assez vaste pour accueillir en son temps un piano-table Chickering qui passait le plus souvent inaperçu) mais hélas dépourvue (à mes yeux) de l’aspect résolument conventionnel de l’originale. Quelques années plus tard, dans une librairie de Washington, j’ai rencontré la fille, celle dont l’acquéreur nous avait dit qu’il l’aurait bien vue se marier dans le jardin. Elle étudiait à Washington, je ne sais plus dans quelle université (Georgetown ? George Washington ?), j’étais venue donner une conférence au séminaire Politique et Prose. Elle s’est présentée. J’ai grandi dans votre maison, a-t-elle dit. Pas exactement, me suis-je retenue de répondre.

John disait toujours que nous étions « rentrés » à New York. (1)

Pas moi.

Brentwood Park était jadis, New York était maintenant.

Brentwood Park avant le Vikane avait été une période, une époque, une décennie, au cours de laquelle tout semblait en place.

Notre demeure résidentielle de Brentwood.

C’était exactement cela. Comme elle l’appelait.

Il y avait eu des voitures, une piscine, un jardin.

Il y avait eu des agapanthes, des lys du Nil, fleurs étoilées d’un bleu intense flottant sur de longues tiges. Il y avait eu des gauras, nuées de minuscules fleurs blanches qui ne se révélaient à l’œil nu que dans la pénombre du crépuscule.

Il y avait eu des chintz anglais, des chinoiseries de tissus.

Il y avait eu un bouvier des Flandres immobile au pied de l’escalier, un œil ouvert, aux aguets.

Le temps passe.

Les souvenirs s’étiolent, les souvenirs s’ajustent, les souvenirs se conforment à ce que nous croyons nous rappeler.

Même le souvenir des fleurs de stéphanotis tressées dans sa natte, même le souvenir du tatouage de la fleur de frangipanier visible sous le tulle.

Il est horrible de se voir mourir sans enfants. C’est Napoléon Bonaparte qui a dit cela.

Est-il malheur plus grand pour les mortels que de voir mourir leurs enfants ? C’est Euripide qui a dit cela.

Quand nous parlons de la mortalité, c’est de nos enfants que nous parlons.

C’est moi qui ai dit cela.

Je repense aujourd’hui à cette journée de juillet dans la cathédrale St. John the Divine en 2003 et suis frappée de me souvenir combien John et moi paraissions jeunes alors, et fringants. En vérité, ni l’un ni l’autre ne l’étions, tant s’en faut : John avait, ce printemps et cet été-là, subi une série d’opérations cardiaques, dont la dernière en date, l’implantation d’un pacemaker, n’avait pas encore prouvé son efficacité ; je m’étais, trois semaines avant le mariage, effondrée dans la rue et j’avais passé les quelques nuits suivantes dans une unité de soins intensifs du Columbia Presbyterian à me faire transfuser pour une hémorragie gastro-intestinale inexpliquée. « Vous allez simplement avaler une petite caméra », avaient-ils dit dans l’unité de soins intensifs quand ils avaient voulu se démontrer à eux-mêmes d’où provenait cette hémorragie. Je me souviens de ma réticence : dans la mesure où jamais de toute ma vie je n’avais été capable d’avaler un cachet d’aspirine, il me semblait improbable que j’arrive à avaler une caméra.

« Mais bien sûr que si, vous y arriverez, ce n’est qu’une petite caméra. »

Un silence. La méthode brusque ayant échoué, on était passé aux cajoleries :

« C’est vraiment une toute petite caméra. »

J’avais fini par réussir à avaler la toute petite caméra, et la toute petite caméra avait transmis les images désirées, qui ne démontraient pas d’où provenait l’hémorragie mais démontraient en revanche qu’avec un bon sédatif n’importe qui est capable d’avaler une toute petite caméra. Dans le même registre des prouesses technologiques un tantinet douteuses de la médecine moderne, John pouvait poser un téléphone sur sa poitrine, composer un numéro et contrôler ainsi les données du pacemaker, ce qui prouvait, m’avait-on dit, qu’au moment précis où il composait le numéro (mais pas nécessairement avant ni après), l’appareil fonctionnait.

La médecine, ai-je eu plus d’une fois l’occasion de constater depuis, demeure un art imparfait.

Pourtant, tout semblait pour le mieux quand nous avions égoutté l’eau des colliers de fleurs sur l’herbe devant St. John the Divine le 26 juillet 2003. Auriez-vous pu remarquer, si en passant ce jour-là sur Amsterdam Avenue vous aviez aperçu le cortège nuptial, à quel point la mère de la mariée n’était pas prête à accepter ce qui allait arriver avant même que l’année 2003 ne soit écoulée ? Le père de la mariée, mort un soir à la table de sa propre salle à manger ? La mariée elle-même dans le coma artificiel, ne respirant plus que grâce à une machine, sous le regard des médecins de l’unité de soins intensifs qui doutaient qu’elle passe la nuit ? La première d’une longue série de crises médicales en cascade qui se terminerait vingt mois plus tard par sa mort ?

Vingt mois au cours desquels elle n’aurait assez de force pour se déplacer sans assistance que pendant un mois peut-être, en tout et pour tout ?

Vingt mois au cours desquels elle passerait des semaines d’affilée dans l’unité de soins intensifs de quatre hôpitaux différents ?

Dans toutes ces unités de soins intensifs, il y avait les mêmes rideaux à imprimés bleus et blancs.

Dans toutes ces unités de soins intensifs, il y avait les mêmes sons, le même gargouillis des tubes en plastique, le même goutte-à-goutte des perfusions, les mêmes râles, les mêmes alarmes. Dans toutes ces unités de soins intensifs, il y avait les mêmes instructions de mise en garde contre d’autres infections possibles, les doubles blouses à revêtir, les surchaussures, le bonnet chirurgical, le masque, les gants qui ne s’enfilaient jamais sans difficulté et laissaient sur la peau des irritations qui s’enflammaient et saignaient.

Dans toutes ces unités de soins intensifs, il y avait le même mouvement de précipitation chaque fois que tel ou tel code d’alerte était lancé, le martèlement des pieds sur le sol, le roulement saccadé du chariot de réanimation.

Ce n’était pas censé lui arriver, ai-je le souvenir d’avoir pensé – scandalisée, comme si elle et moi avions reçu la promesse de bénéficier d’une dérogation exceptionnelle – dans la troisième de ces unités de soins intensifs.

Au moment où elle entra dans la quatrième, j’avais cessé d’invoquer cette dérogation exceptionnelle.

Quand nous parlons de la mortalité, c’est de nos enfants que nous parlons.

J’ai dit cela, mais qu’est-ce que cela signifie ?

Bon, d’accord, bien sûr que je peux décoder, bien sûr que vous pouvez décoder : une façon de reconnaître que nos enfants sont les otages du hasard, mais quand nous parlons de nos enfants, de quoi parlons-nous au juste ? De ce que cela a représenté pour nous de les avoir ? De ce que cela a représenté pour nous de ne pas les avoir ? De ce que cela a représenté de les laisser partir ? Faisons-nous référence à l’énigme en vertu de laquelle nous nous faisons le serment de protéger ce qui ne peut pas l’être ? Au mystère que constitue de manière générale le fait d’être parent ?

 

Ce texte est tiré du Bleu de la nuit à paraître le 9 janvier aux éditions Grasset. Il a été traduit par Pierre Demarty.

Le retour de l’« Italie des humbles »

En couronnant La Collina del vento (« La colline du vent »), le jury populaire du prix Campiello 2012, l’une des principales récompenses littéraires italiennes, a célébré le « retour de l’autre Italie », selon La Repubblica. « L’Italie des humbles », précise Francesco Mannoni dans Il Mattino, un quotidien du sud de la péninsule. Ce livre de Carmine Abate raconte « un pays composé de gens ordinaires qui le construisent, jour après jour » loin du strass et des scandales de l’ère Berlusconi. Il s’agit aussi, d’une « grande histoire », presque d’une saga, résume Maurizio Bono dans La Repubblica, « l’histoire d’une famille attachée à sa colline » qui, au fil du siècle, réagit d’abord au fascisme puis aux  menaces de la ’Ndràngheta, la puissante mafia calabraise avide de transformer cette terre magique en un grand « village de vacances ».

Comme ses personnages, Carmine Abate est profondément attaché à sa terre. Né dans un village arbëresh, au sein de cette communauté albanaise qui s’est installée en Calabre à la chute de l’Empire byzantin, il a dû émigrer en Allemagne à 16 ans pour rejoindre son père, qui travaillait à la mine. Son œuvre est marquée par la souffrance de l’émigration, explique Marisa Fumagalli dans le Corriere della Sera, en particulier la douleur ressentie « lorsqu’on est contraint », encore enfant, « de quitter sa terre ». Cette terre qui est le principal personnage du roman, aux yeux de Giorgio Ieranò (Panorama), ce sol aride de la Calabre où Paolo Orsi, grande figure de l’archéologie italienne, fouille les vestiges de la ville grecque de Krimisa, qui date de l’époque où la région appartenait à la Magna Graecia. « Les lieux, écrit Abate, exigent une fidélité absolue : il est impossible de trahir l’histoire secrète qui te lie à eux. »

Ce roman, au cinquième rang des ventes depuis plusieurs mois, serait-il le signe d’une Italie qui change ? Oui, répond Maurizio Bono dans Il Sole 24 Ore : la littérature, comme la société, est en train de retrouver le « sens de l’éthique ». Il en veut pour preuve la manière dont le livre réhabilite la figure du père, « figure toujours plus absente ou très affaiblie dans la société italienne ». De plus, se réjouit Bono, si l’écrivain doit être capable de nous dire « ce que nous sommes devenus », il y réussit mieux « à travers le récit épique et littéraire qu’à travers les plates dénonciations auxquelles nous ont habitués les œuvres trop militantes de ces dernières années ».

Meilleures ventes en Chine – Quand la littérature déjoue la censure

1 Yangmou Gaoshou (« Le maître des conspirations »), de Huang Xiaoyang, Guangming Daily Press    
2 Guangming yu Leiluo (« Lumière et transparence »), de Han Han, Hunan Literature & Art Publishing House
3 Xin Shu (« Intention »), de Liu Liu, Shanghai People’s Publishing House
4 Cent ans de solitude, de Gabriel García Marquez, Nan Hai Publishing Co.
5 Na xie nian, wo men yi qi zhui de nu hai (« L’année où nous avons dragué cette fille »), de Giddens Ko, Morden Press
6 Yujian Weizhi de Ziji (« Rencontre-toi toi-même »), de Zhang Defen, Huaxia Publishing House
7 Tiny times 3.0 (« Petits moments 3.0 »), de Guo Jingming, Changjiang Literature  & Art Press
8 Le Totem du loup, de Jiang Rong, Changjiang Literature & Art Press
9 Ershiyi ye : qiangwei zhi huatian pian (« Vingt et une nuits : le champ de fleurs roses »), de Xiao Nizi, Hunan Literature  & Art Publishing House
10 Ru sang (« Mélancolie »), de Gao Xiaosong , Wuhan Publishing  House
Source : hotinchina.net

Le 18 juin 2012, Beijing Open Book Technologies publiait une liste des dix meilleures ventes du mois de mai, pour la plupart des « long-sellers » qui témoignent des livres que goûtent structurellement les Chinois. Surfant sur la vague du roman bureaucratique qui introduit les lecteurs dans les arcanes du pouvoir, Huang Xiaoyang, continue de passionner avec « Le bras droit », modèle du genre (lire aussi « Dans les règles du parti », Books, octobre 2012). Il fait donc la course en tête avec le troisième volume, « Le maître des conspirations ». Dans ce pays où la censure est omniprésente, et l’édition muselée, le succès est assuré pour les livres qui rusent grâce à la fiction et évoquent mezza voce les malversations des gouvernants. Dans cette veine rusée, on trouve en seconde position Han Han, célèbre blogueur également pilote de course. Dans « Lumière et transparence », ce trentenaire évoque ainsi, par le truchement d’un narrateur lycéen, les contradictions et les problèmes de la société et de la famille chinoises.

Après quelques années de silence, la romancière féministe Liu Liu, installée à Singapour, revient sur le devant de la scène, avec l’un de ces sujets sensibles dont elle est friande. Dans Xin Shu (« Intention ») l’auteure met en scène de jeunes médecins idéalistes confrontés à la réalité de leur métier. Une dénonciation sincère et efficace du système hospitalier chinois et d’une relation au patient fondée sur l’argent plus que sur la confiance.

Si les Chinois ne boudent pas les œuvres plus légères, comme I Will Always Miss You Darling ou « Vingt et une nuits : le champ de fleurs roses », la veine autobiographique réserve une belle surprise, avec « Mélancolie ». Dans ce récit nostalgique, le célèbre musicien pop Gao Xiaosong évoque sa jeunesse dans les années 1970 et 1980 (il est né en 1969), époque révolue où les arts et les lettres étaient encore auréolés de prestige. Deux auteurs taïwanais rencontrent aussi l’enthousiasme des lecteurs. Le premier, Giddens Ko, auteur et réalisateur prolifique, séduit les jeunes avec une comédie romantique où ils se reconnaissent, « L’année où nous avons dragué cette fille ». Le second, Zhang Defen, est l’auteur d’une fable spiritualiste, « Rencontre-toi toi-même ».

Jeanne Pham Tran a été correspondante du Figaro en Chine. Elle travaille aujourd’hui dans l’édition.
 

L’évêque escroc se raconte

À 67 ans, Edir Macedo est l’un des hommes les plus influents du Brésil. « évêque » autoproclamé, il a fondé en 1977 l’Église universelle du Royaume de Dieu, devenue la plus puissante secte évangélique du pays. Son talent de prédicateur et son indéniable génie de la finance l’ont aidé à construire une véritable multinationale du culte. Accusé par la justice d’association de malfaiteurs et de blanchiment d’argent, il réplique en publiant le premier tome de son autobiographie. Un témoignage où, souligne le quotidien Folha de Sao Paulo, Macedo se dit victime d’un « complot ourdi par le Vatican ». Porté par ses ouailles, son livre est en tête des ventes depuis sa sortie.  

Un despotisme hérité ?

L’enquête que David Satter consacre à la Russie et à son passé communiste tourne autour d’une thèse majeure : le pays a enfanté une culture politique qui exalte l’État et sacrifie l’individu. La terreur stalinienne a porté cette tradition à son paroxysme, mais Poutine est lui aussi l’héritier de cette lignée despotique. Dans le Times Literary Supplement, l’historien Alexander Etkind juge l’amalgame par trop simpliste : « Il n’existe entre stalinisme et poutinisme ni ressemblance, ni continuité. Le régime soviétique utilisait un niveau de violence inédit pour consolider le pouvoir de bureaucrates dogmatiques et ascétiques. La corruption était un crime et punie comme tel (même si elle ne cessait de croître). Le régime actuel, lui, en a fait une norme. » 

Triste Arctique

Personne ne voudrait y vivre, mais presque tout le monde s’y intéresse. Longtemps, l’Arctique et l’Antarctique n’ont été perçus que comme des territoires lointains, magnifiques et désolés, offrant à une poignée d’explorateurs intrépides et un peu fous des occasions uniques d’exploits gratuits et héroïques dans des conditions extrêmes. Aujourd’hui, en raison des menaces que le changement climatique fait peser sur eux, et de l’impact sur le globe entier que devrait avoir leur réchauffement, le pôle Nord et le pôle Sud, à l’instar des forêts tropicales et sans doute davantage qu’elles, sont devenus le symbole de la fragilité et la vulnérabilité de l’environnement terrestre. Les perspectives d’exploitation économique et industrielle à grande échelle que pourrait ouvrir la disparition complète des glaces de l’Arctique (un scénario plausible à plus ou moins long terme) renforcent l’attention à l’égard de cette région, qui fait simultanément l’objet de fortes convoitises et de préoccupations inquiètes : quand certains y voient un futur eldorado, la « nouvelle frontière » énergétique et minière de l’humanité, d’autres voudraient le transformer en un sanctuaire préservé de toute atteinte, sur le modèle de l’Antarctique.

L’Arctique est ainsi nommé d’après le mot signifiant « ours » en grec ancien, en référence à la constellation de la Grande Ourse qui domine le ciel nocturne nordique ; l’Antarctique est symétriquement baptisé comme son opposé. Sous une apparence superficiellement identique, les deux régions sont cependant profondément différentes. Sara Wheeler, auteur de The Magnetic North, un des plus remarquables livres sur l’Arctique parus au cours des dernières années, résume ce qui les distingue à l’aide de l’élégante formule suivante : « L’Antarctique est un continent entouré par les océans, l’Arctique un océan entouré par des continents. » Un continent presque intégralement couvert de glaces, toutefois, et un océan gelé sur une profondeur de plusieurs mètres (la banquise), pour partie en permanence, pour partie durant les mois d’hiver seulement.

Cette différence fondamentale a de nombreuses conséquences. Éloigné de toute autre terre, l’Antarctique a une faune qui se réduit aux mammifères marins et aux oiseaux palmipèdes, par exemple les fameux manchots empereurs. Dans l’Arctique, à côté de représentants de ces deux catégories, on trouve notamment des rennes et des ours polaires, des loups, des renards et des lynx. La seule présence humaine en Antarctique est celle des occupants de la trentaine de bases scientifiques qui y sont installées. Diverses populations vivent par contre en Arctique depuis des millénaires, principalement les Inuits (Esquimaux) et les Samis (Lapons), mais aussi une trentaine de petites peuplades en Sibérie : au total, quelque quatre millions d’habitants aujourd’hui. Alors que l’Antarctique est protégé par un traité international qui gèle les revendications territoriales à son sujet en garantissant son utilisation pacifique, et qu’un protocole interdit l’exploitation de ses ressources minières, l’Arctique, bien que théoriquement zone internationale, fait l’objet d’une série de revendications territoriales des pays riverains ardemment désireux d’exploiter le sous-sol marin du plateau continental sur lequel il se trouve, ainsi que les y autorise la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer.

Plus intéressée par les gens que par les paysages

Toutes ces différences se reflètent dans les livres consacrés aux deux régions. Les livres sur l’Antarctique, dont une rafale vient de s’abattre dans les librairies à l’occasion du 100e anniversaire de la conquête du pôle Sud par le norvégien Roald Amundsen, racontent l’histoire de son exploration, certains dans le registre épique longtemps de mise en la matière, d’autres dans une perspective nouvelle plus critique, comme 1912: The Year the World Discovered Antarctica de Chris Turney. Ils peuvent aussi présenter en détail les réalités physiques et géographiques et la faune de la région, ainsi que le font, parmi les ouvrages récents, ceux de James McClintock, Gabrielle Walker et Gavin Francis. Ce dernier est écrit dans un style lyrique et élégiaque et une langue d’une grande qualité littéraire qu’on a justement comparée à celle de Robert Macfarlane. C’est assez souvent le cas des livres consacrés à la nature polaire, les plus beaux de ce point de vue étant, pour l’Antarctique End of the Earth de Peter Matthiessen et, pour l’Arctique, le classique Rêves arctiques de Barry Lopez, considéré à juste titre par Sara Wheeler comme le meilleur livre contemporain sur les régions polaires.

En plus des sujets abordés dans ceux qui portent sur l’Antarctique, les livres à propos de l’Arctique font largement place à d’autres aspects : l’image de la région dans l’imagination et la littérature occidentale, la vie des populations autochtones, dans le sillage des ouvrages pionniers de Paul-Émile Victor et Jean Malaurie, les promesses, risques et périls de l’exploitation économique de l’Arctique, évoqués notamment par Charles Emmerson dans The Future History of The Arctic, qui présente le panorama le plus complet et détaillé de la question. Les livres sur l’Arctique prennent aussi souvent la forme de récits de voyages, comme ceux de l’écrivain espagnol Javier Reverte, qui a parcouru l’Alaska et le Yukon sur les traces de Malcom Lowry et de Jack London, puis traversé l’Arctique en empruntant, à bord d’un navire océanographique russe, le fameux « passage du Nord-Ouest » entre les océans Atlantique et Pacifique, que les navigateurs anglais ont cherché durant cinq siècles.

The Magnetic North est essentiellement un livre sur les hommes et les femmes de l’Arctique et l’histoire d’un périple. Capable d’expliquer avec précision la différence entre le pôle Nord géographique, le pôle Nord magnétique, le pôle Nord géomagnétique et le pôle Nord d’inaccessibilité (qui ne coïncident pas), et de décrire en termes évocateurs et poétiques le féérique phénomène des aurores boréales, Sara Wheeler, de son propre aveu, est en effet au bout du compte davantage attirée par les hommes que par la nature, plus intéressée par les gens que par les paysages.

Nansen, Scott et Shackleton

Britannique, née à Bristol en 1961, de formation universitaire littéraire, résolue depuis toujours à être écrivain, Sara Wheeler, après deux livres de voyage sur l’île grecque d’Eubée et sur le Chili, s’est véritablement fait connaître en 1997 avec Terra Incognita, le récit d’un séjour de sept mois en Antarctique aux côtés des scientifiques qui étudient le continent. Suivirent deux biographies : la première d’Apsley Cherry-Garrad, l’un des membres de l’expédition du Capitaine Robert Falcon Scott en Antarctique, dont il a donné une relation devenue classique ; la seconde de Denys Finch Hatton, l’aristocrate anglais, aviateur et chasseur, connu pour sa liaison avec l’aviatrice Beryl Markham et, surtout, son aventure sentimentale avec Karen Blixen, évoquée par celle-ci dans son roman autobiographique La ferme africaine. L’an dernier, à l’occasion de son 50e anniversaire, Sara Wheeler a publié sous le titre Access All Areas une sélection de textes écrits entre 1990 et 2010, souvent des critiques de livre. Beaucoup sont des portraits incisifs, admiratifs ou sévères, d’autres écrivains voyageurs comme Bruce Chatwin, Jan Morris ou Norman Lewis, son modèle avec Paul Theroux, ainsi que d’aventuriers et d’explorateurs : Stanley et Wilfred Thesiger, Nansen, Scott et Shackleton pour l’histoire polaire.

Il y a vingt ans, Sara Wheeler n’éprouvait aucun attrait pour l’Arctique, trop proche, trop peuplé et trop pollué pour répondre à ses rêves idéalistes de jeunesse. Ceux-ci l’attiraient au contraire vers l’Antarctique, un lieu plus romanesque à ses yeux parce que vierge, sauvage et splendidement isolé à l’extrémité du monde. Avec le temps et la venue de l’âge mûr, elle a surmonté ses préventions initiales au point de se lancer, parfois accompagnée par les deux enfants qu’elle a eus entre-temps, dans un vaste tour de la région. Il s’agissait d’un tour au sens littéral du mot, un voyage circulaire dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, des hautes latitudes de la Sibérie à celles de la Russie européenne en passant par l’Alaska, le Grand Nord canadien, le Groenland et la Scandinavie septentrionale.

La première catégorie de gens à laquelle s’intéresse Sara Wheeler, ce sont les populations autochtones de l’Arctique, qu’elle considère avec beaucoup de sympathie et de compassion. En quelques dizaines d’années, le mode de vie séculaire qui était le leur, primitif et dur mais dans lequel elles trouvaient un certain équilibre, a été brutalement perturbé : « Toutes les nations [développées] ont dévasté les cultures indigènes […]. Les Russes avec la bureaucratie, les Américains avec l’argent, les Canadiens (au bout du compte) avec leur gentillesse. Les Suédois et les Finlandais avec les tronçonneuses qui abattaient les forêts. Et tout le monde avec l’alcool et la syphilis. »

« Barbes glacées »

Des scientifiques et des chercheurs de toutes disciplines (géologues, glaciologues, climatologues, anthropologues) peuplent ou traversent les pages de The Magnetic North, mais davantage comme des silhouettes quasiment anonymes que des individus bien identifiés aux traits nettement discernables, comme l’étaient leurs collègues dans Terra Incognita. On n’en dira pas autant des figures célèbres de l’histoire de l’Arctique, dont Sara Wheeler s’applique à dresser des portraits, dans certains cas détaillés, parfois seulement esquissés en quelques adjectifs, quelquefois drôles, souvent cruels et toujours mémorables. The Magnetic North apporte à cet égard une contribution substantielle à l’entreprise de démystification de l’histoire de l’Arctique qui a succédé depuis quelques années aux efforts de plusieurs décennies pour en bâtir la légende. « L’expression « explorateur arctique » » relève malicieusement Robert McGhee dans The Last Imaginary Place, « fait surgir à l’esprit l’image frappante du visage fortement barbu et couvert de glace d’un homme qui marche dans un blizzard sans fin, survivant à l’aide de viande séchée, soutenu par sa volonté et la force de sa quête de savoir ou de gloire ».

Sara Wheeler prend résolument ses distances vis-vis de cette figure populaire caricaturale de l’aventurier du froid réduit à manger le cuir de ses chaussures, produit et instrument de la légende, et expression d’une vision superlativement masculine de l’aventure. Et elle ironise volontiers au sujet de ceux qu’elle appelle rituellement les « barbes gelées ». Admirant certains explorateurs polaires, par exemple Cherry-Garrad et Shackleton, elle tend dans l’ensemble à relativiser les qualités humaines exceptionnelles qu’on prête facilement aux représentants de cette catégorie très glorifiée. L’exploration arctique et plus généralement polaire, dit-elle en substance, comporte en vérité très peu de véritables surhommes. Certains de ceux qui sont mentionnés à ce titre étaient des individus peu sympathiques sans grande élévation morale, et la plupart d’entre eux n’étaient ni des héros, ni des vilains. Très souvent, des épisodes présentés comme des exploits s’avèrent n’avoir été que la conséquence de l’irréflexion et du manque de prévoyance. « L’exploration polaire tend à attirer davantage de testostérone que de talent » résume Sara Wheeler dans Access All Areas, « et dans le département arctique, les expéditions se sont trop souvent conclues par la perte de doigts gelés en conséquence de l’inadvertance, en attendant l’équipe de secours ».

Petitesses des grands hommes

L’histoire arctique est de surcroît entachée de flagrantes exagérations et d’authentiques mensonges. Tout indique par exemple que l’Anglais Frederick Cook n’a jamais atteint le pôle Nord, comme il affirme l’avoir fait en avril 1908. Pas davantage, un an plus tard, son compatriote Robert Peary, individu « névrosé et mégalomane » avide de gloire, qu’un historien a caractérisé comme « l’homme le plus déplaisant des annales de l’histoire polaire », « un titre pour lequel les candidats ne manquent pas » ajoute perfidement Sara Wheeler. Les premiers à avoir atteint le pôle Nord ont en réalité été Roald Amundsen et l’italien Umberto Nobile, à bord du dirigeable Norge de ce dernier, en 1926. D’un caractère peu commode l’un comme l’autre, les deux hommes se disputèrent violemment peu après, et dans son autobiographie « indigne », accuse Sara Wheeler, livre rempli d’amertume écrit par un homme qui s’estimait injustement oublié, Amundsen déprécia autant qu’il le pouvait son ancien compagnon d’aventure. Ses sentiments négatifs à son égard ne l’empêchèrent cependant pas de participer aux opérations de secours lancées, deux ans plus tard, après qu’un second dirigeable piloté par l’Italien se soit écrasé sur la banquise. Amundsen y laissa la vie, mais Nobile fut sauvé par une autre équipe.

Sara Wheeler dresse un portrait à peine plus avenant de l’anglais John Franklin, disparu en 1845 dans une expédition catastrophique à la recherche du passage du Nord-Ouest, qu’elle présente comme un lourdaud manipulé par une épouse ambitieuse. Ses compatriotes Martin Frobisher, William Parry et James Clark Ross s’étaient lancés avant lui dans la même aventure, qu’entreprendra après lui Robert McClure, sans davantage de succès. Le premier à franchir le passage du Nord-Ouest fut, ici aussi, Roald Amundsen, en 1906. Depuis quelques années, en raison du réchauffement du climat arctique, le passage du Nord-Ouest, qui fait à présent l’objet de revendications territoriales du Canada, est devenu aisément navigable. D’ici à ce que l’océan arctique soit complètement libre de glaces (s’il le devient, comme on le pense que ce sera le cas), les compagnies maritimes devraient toutefois lui préférer la « route maritime du Nord » (autrefois appelée « passage du Nord-Est »), qui longe la côte nord de la Sibérie et constitue actuellement le plus court chemin entre l’Europe et l’Asie.

Au titre des notoires petitesses des grands hommes, on apprend également avec tristesse que plus d’un des héros de l’histoire arctique ont abandonné, en quittant le grand Nord, les enfants qu’ils avaient eus de liaisons avec des femmes Inuit. C’est notamment le cas de Robert Peary et du cinéaste Robert Flaherty, dont le film Nanook l’Esquimau, au début des années 1920, a captivé l’imagination du public, ouvert les esprits aux beautés de l’Arctique, fait découvrir au monde la rude vie de ses habitants et rapporté à son producteur énormément d’argent. Durant le tournage, Flaherty avait eu une aventure avec la jeune femme interprétant le rôle d’une des épouses de Nanook. Lorsqu’il partit de l’Arctique, elle était enceinte d’un garçon qui mourut jeune sans avoir jamais rencontré son père.

De la galerie des grands explorateurs polaires, une personnalité émerge aux yeux de Sara Wheeler, comme d’ailleurs de beaucoup d’observateurs et d’historiens, avec la stature d’un géant : Fridtjof Nansen. Scientifique (il est considéré comme un des fondateurs de la neurologie), diplomate, pionnier des actions humanitaires honoré par le Prix Nobel de la Paix, homme politique, Nansen était capable de réaliser bien d’autres choses que de traverser la banquise enneigée. Raison pour laquelle, peut-être, avance Sara Wheeler, il fut un plus grand explorateur et un meilleur écrivain que les autres. Une figure d’un format comparable est celle du grand naturaliste américain John Muir, défenseur de la Sierra Nevada et de la vallée de Yosemite et fondateur des parcs naturels des États-Unis. Sara Wheeler compare sa « touche poétique » à celle de Nansen et cite un long extrait de son beau Voyage en Alaska. De manière générale, The Magnetic North bénéficie de la formation littéraire de son auteur. Sara Wheeler fait référence au voyage de Tchekhov en Sibérie, évoque Tolstoï, Dostoïevski et Jack London, et même Dickens, dont elle rappelle qu’il a rencontré celle qui allait être sa maîtresse invisible durant les treize dernières années de sa vie, l’actrice Nelly Ternan, lors d’une répétition d’une pièce inspirée de l’histoire de la désastreuse expédition de John Franklin.

L’enfer glacé du Goulag

Il est difficile de parler du grand Nord sibérien sans mentionner l’enfer glacé du Goulag. S’appuyant notamment sur les travaux d’Anne Applebaum sur le sujet, Sarah Wheeler en traite à deux reprises, au début et à la fin de son livre, qui coïncident avec les parties de son voyage effectuées en Russie orientale et en Russie occidentale. Le nombre exact de victimes du Goulag est loin d’être établi avec certitude. On estime aujourd’hui que 15 à 18 millions de prisonniers politiques et de droit commun sont passés par les camps de travail soviétiques, et que 2 millions d’entre eux y sont morts. « On hésite à nommer le “pire” établissement du Goulag », écrit Sara Wheeler. « Le pire était celui où vous étiez. Mais trois des plus terribles étaient Vorkouta à l’Ouest, Norilsk au centre et Kolyma à l’Est. » L’exploitation des mines situées à ces trois endroits a été l’un des grands projets de l’Union soviétique stalinienne, à côté du creusement du canal de la Mer Blanche, entreprise pharaonique et inutile qui a coûté la vie à 25 000 ouvriers. Les mines de la Kolyma étaient des mines d’or. D’après Charles Emmerson, au milieu des années trente on en extrayait 20 tonnes de ce métal par an. Durant la période correspondant à ce que les historiens soviétiques ont appelé «l’ouverture de l’Extrême-Nord », indique Sara Wheeler, le complexe de la Kolyma couvrait une surface représentant trois fois celle du Texas. Les conditions effroyables de vie et de travail à la Kolyma par des températures pouvant aller jusqu’à -40°C l’hiver et au milieu des assauts impitoyables des moustiques l’été, quasiment sans nourriture et dans un environnement d’une violence et d’une cruauté extrêmes, ont été dépeintes à de nombreuses reprises, notamment par l’écrivain Varlam Chalamov.

Les mines de Vorkouta étaient des mines de charbon et celles de Norilsk des mines de nickel. Les premières ont aujourd’hui cessé d’être exploitées mais les secondes le sont toujours, avec pour conséquence de faire de Norilsk la plus puissante source de pollution de la région arctique, l’une des villes les plus polluées de la planète et celle où le taux de cancer du poumons est le plus élevé au monde : « Le montant total de dioxyde de souffre produit par les trois installations de Norilsk est de 2 millions de tonnes par an – un chiffre qui n’a baissé que de 16 % depuis les dernières années de l’Union soviétique ».

L’Arctique est également notoirement le plus important foyer de pollution radioactive de la planète. De 1955 à 1990, l’armée soviétique a procédé à 132 essais d’armes nucléaires dans l’archipel de Novaya Zemlya situé entre les mers de Barents et de Kara. Leurs retombées sur la côte sibérienne, vers laquelle les vents les poussaient par moment, ont fait passer des isotopes radioactifs dans la chaîne alimentaire par l’intermédiaire de leur absorption par les lichens. Sans qu’aucun accident majeur n’ait heureusement été à déplorer jusqu’ici, on sait par ailleurs que les deux mers en question ont longtemps servi de poubelle nucléaire, que des réacteurs de sous-marins atomiques mis hors service y ont été coulés, et qu’un grand nombre de sous-marins nucléaires de la flotte du Nord qui n’ont jamais été démantelés rouillent et pourrissent aujourd’hui dans des cimetières navals de la péninsule de Kola.

Un quart des réserves mondiales d’hydrocarbures ?

Si elle est particulièrement prononcée dans cette zone, la dégradation de l’environnement arctique ne se limite pas à la côte sibérienne, et ni le régime soviétique, ni les militaires n’en portent la responsabilité exclusive. En Alaska, la ruée vers l’or noir lancée dans les années 1970, emmenée par les sociétés British Petroleum (aujourd’hui BP) et Standard Oil (aujourd’hui ExxonMobil), qui a succédé à celle vers l’or tout court trois quarts de siècle auparavant, s’est longtemps déroulée dans des conditions de grande sauvagerie : « Corruption, fraude, racket […], crime organisé […], financement de campagnes politiques par les compagnies pétrolières, […] le pipeline [de l’Alaska] a été le paradigme de l’avidité des années 1980, exactement comme le pétrole russe est devenu une décennie plus tard celui de l’enrichissement des oligarques. » Le respect de l’environnement n’occupait pas une place prioritaire dans cette entreprise, qui s’est soldée par de nombreuses atteintes à l’intégrité du milieu naturel, dont le naufrage du pétrolier géant Exxon Valdez sur les côtes de l’Alaska, en 1989, ne constitue que la plus spectaculaire.

Qu’en est-il de l’avenir ? Le sous-sol de l’Arctique produit aujourd’hui un dixième du pétrole mondial et un quart du gaz de la planète. Recèle-t-il vraiment, conformément à une affirmation souvent citée, un quart des réserves mondiales d’hydrocarbures ? On est loin d’en être sûr, met en garde Charles Emmerson : « Si les chiffres mis en avant sont étonnants, le niveau d’incertitude qui les affecte l’est tout autant. » Selon certaines estimations, les réserves pourraient être plusieurs fois inférieures, selon d’autres, plus particulièrement russes, il n’est pas exclu qu’elles soient plus élevées. De manière générale, tout le monde paraît s’accorder à dire que les ressources qui n’ont pas encore été identifiées sont moins des gisements de pétrole que de gaz. Il semblerait aussi que la plus forte concentration de ces derniers se situe dans une zone allant de l’Arctique russe au large de la Norvège. Les réserves d’hydrocarbures de l’Arctique seront-elles exploitées dans des conditions acceptables ? Charles Emmerson l’estime apparemment possible. Plus prudente et, dans l’ensemble, plus fataliste, Sara Wheeler ne se prononce pas sur la question.

À ceux qui chercheraient des certitudes ou voudraient être rassurés au sujet de l’impact local du réchauffement climatique en Arctique et ses conséquences globales, The Magnetic North ne sera pas non plus d’un grand secours. S’il est indéniable que la région se réchauffe plus vite que d’autres parties de la terre, « beaucoup d’éléments demeurent incompris, surtout les implications des interactions des multiples variables » souligne Sara Wheeler dans sa recension positive et élogieuse du livre d’Emmerson. C’est donc sans proposer de scénarios élaborés auxquels seraient attachés des probabilités de réalisation que The Magnetic North passe en revue les phénomènes en cours et les évolutions possibles ou prévisibles : la fonte des glaces d’eau douce qui recouvrent le Groenland et son impact sur le niveau des mers (nullement affecté, par contre, comme on sait, par celle de la banquise qui flotte sur l’océan, en vertu du principe d’Archimède) ; la disparition totale de cette banquise dans un laps de temps difficile à déterminer mais qui pourrait être court ; l’effet de rétroaction positive, donc d’accélération du réchauffement, qu’aurait cette disparition, en réduisant l’albédo de l’Arctique, c’est-à-dire sa capacité à réfléchir l’énergie solaire ; les conséquences considérables qu’aurait la fonte du permafrost, le sol gelé en permanence des régions arctiques, parce qu’elle se traduirait par un très important dégagement de méthane, un gaz à effet de serre plus puissant encore que le CO2, dans l’atmosphère.

Dans l’ensemble, considérant « la propension humaine à sacrifier les intérêts à long terme de l’espèce aux gains à court terme des individus », Sara Wheeler n’est pas très optimiste : « L’Arctique met en lumière ce à quoi nous sommes bons – l’endurance individuelle, l’initiative et la recherche obstinée ; il révèle aussi ce à quoi nous sommes mauvais, qui est l’action collective et préventive. Je ne pense pas qu’il soit possible de passer un peu de temps dans l’Arctique sans conclure que la manière dont va le monde aujourd’hui n’est pas tenable à long terme. »

Une image désenchantée de l’Arctique

The Magnetic North s’achève dans une atmosphère sereine au monastère médiéval de Solovki, établi sur une des îles de l’archipel du même nom en Mer Blanche, dernière étape du voyage avec laquelle, selon l’expression consacrée, « la boucle est bouclée » (lire « Le dernier archipel du goulag »Books, n° 33). En 1923, il a été transformé par les autorités soviétiques en une prison qui servit de modèle aux établissements de travail forcé du Goulag, les pratiques pénitentiaires qui y ont été développées essaimant dans toute l’Union soviétique « comme des cellules cancéreuses », pour employer l’image utilisée par Alexandre Soljenitsyne. Le monastère a retrouvé aujourd’hui sa fonction première, d’une façon qui en fait aux yeux de Sara Wheeler un symbole de « l’endurance de l’espoir et de la foi et de la survie de l’esprit humain ». Dans l’ensemble, c’est toutefois une image assez désenchantée qu’elle nous offre de l’Arctique. Désenchantée parce que marquée par le souvenir des malheurs passés, le spectacle de la misère présente et des perspectives d’avenir incertaines et peu engageantes ; mais aussi parce que libérée des enchantements de la légende et du mythe, et le produit de la vision du monde moins naïve et plus avertie d’une femme arrivée au milieu de sa vie. Terra Incognita vibrait d’enthousiasme pour un continent, l’Antarctique, perçu comme paré de l’innocence de la jeunesse par Sara Wheeler alors elle-même une personne jeune. Ouvrage de maturité, The Magnetic North présente l’Arctique de manière réaliste comme « une image du monde réel dans sa dégradation et sa beauté [une région] intimement connectée […] à notre avenir, nos crises et nos rêves ».

Il y a quelques années, Paul Theroux s’est lancé sur ses propres traces en entreprenant à nouveau le voyage de Grande-Bretagne à l’Extrême-Orient dont le récit l’avait rendu célèbre un quart de siècle plus tôt. Sara Wheeler a publié un beau compte rendu du livre décrivant ce second voyage, d’un ton très différent de celui qui relate le premier. On y perçoit l’écho de sa propre expérience. Il est commun d’affirmer que les grands livres de voyage naissent de la rencontre d’un lieu et d’une personnalité. Pour être tout à fait précis, il faudrait dire : de la rencontre d’un lieu et d’une personne à un moment particulier de sa de sa vie. Riche d’informations en tous genres sur l’Arctique et d’anecdotes édifiantes, drôles ou tragiques à son propos, mais aussi un livre plus profond, sombre, personnel et mélancolique que celui sur l’Antarctique, The Magnetic North illustre à merveille cette vérité. Un peu comme Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, c’est l’épitaphe inquiète et nostalgique d’un monde en train de disparaître par quelqu’un qui a atteint la cinquantaine et voit sa jeunesse s’éloigner.

Michel André