La Russie à l’épreuve de ses ruines

Pourquoi les Russes sont-ils si peu soucieux de leurs ruines ? En quoi est-ce révélateur du rapport de la Russie à sa propre histoire ? Ces questions sont au cœur d’Architecture of Oblivion, l’éclairante étude d’Andreas Schönle. L’absence de vestiges anciens en Russie tient notamment au fait que les premières églises étaient en bois – matériau dont les restes ne sont ni beaux ni durables. En outre, jusqu’en 1917, il était interdit de laisser une église orthodoxe tomber en décrépitude. Les lieux de culte étaient donc constamment rénovés et transformés. Aussi les techniques de restauration se rapprochent-elles davantage d’un modèle asiatique privilégiant la reconstruction que d’une tradition occidentale faisant la part belle à la conservation (1). D’autant que cette approche a rencontré le désir de l’État de régir un environnement immaculé, miroir de sa toute-puissance.

Schönle cite un protagoniste d’un ouvrage écrit en 1848 par le poète Apollon Nikolaïevitch Maïkov, qui exprime ainsi sa consternation devant Rome : « C’est donc tout ? Des pierres cassées (oblomki) ? Honnêtement, en dehors du Colisée, rien ne vaut la peine qu’on y regarde. Mais pourquoi ne rafraîchissent-ils pas tout cela ? » Cette conception n’a guère changé depuis, comme en témoigne la façon peu amène dont Elena Batourina, l’épouse de l’ancien maire de Moscou Iouri Loujkov, décrivait Venise en 2007 : « Un spectacle terrifiant… des façades affreusement écaillées. »

Pour comprendre l’incapacité de la Russie à vivre avec ses ruines, il faut selon l’auteur s’en remettre aux sémioticiens Iouri Lotman et Boris Ouspensky, qui interprètent l’histoire du pays comme « une longue suite d’oppositions binaires qui s’excluent mutuellement », présupposant la nécessité absolue pour les autocrates d’effacer toute trace de leurs prédécesseurs. L’amour des vieilles pierres a toujours été l’apanage de la dissidence en Russie. Aujourd’hui encore, les militants de la conservation du patrimoine sont à couteaux tirés avec les autorités ; certains ont même fait l’objet de menaces et de poursuites en justice. La dégradation des édifices s’étant produite sur fond de grande pauvreté, explique Schönle, « le peuple est supposé plus intéressé par le pillage que par la sauvegarde des édifices ». Et comme l’État se veut le « gardien de la ville, de l’espace et de la société », le moindre signe de délabrement est une remise en cause du pouvoir.

En 1812, les Russes ont préféré brûler Moscou plutôt que de la laisser servir de refuge à l’armée de Napoléon. Un grand nombre d’interprétations de cet événement ont été avancées à l’époque, mais la version officielle a fini par se cristalliser en un mythe selon lequel l’embrasement aurait « renforcé l’identité religieuse de la Russie et validé la légitimité du despotisme ». Tolstoï avait ce mythe à l’esprit lorsqu’il écrivit La Guerre et la Paix quelque cinquante ans après l’incendie. Mais, s’appuyant sur les témoignages de l’époque, il en a conclu que les ruines avaient une « fonction sociale réparatrice », car contempler l’« abdication momentanée des institutions de l’État » galvanise le spectateur. Pour Tolstoï, la beauté, comme les ruines, « surgit dans les interstices des systèmes de pensée totalisants ».

 

« Architectes de papier »

Voilà précisément ce qui semble passionner Schönle : lorsqu’il écrit sur le siège de Leningrad, il voit dans les réactions individuelles à l’égard des ruines l’expression de la vérité au milieu de la propagande. Durant les premiers mois du siège, on montrait des images de la ville détruite aux soldats de l’Armée rouge en partance pour le front. Mais la pratique ne dura pas car l’État répugnait à reconnaître pleinement l’héroïsme de Leningrad et de ses habitants. Le faire aurait ébranlé la stricte hiérarchie du pays, dirigé par Staline depuis Moscou, qui était à ce titre la ville héroïque par excellence. Schönle met en regard ce genre de manipulations étatiques avec les réactions personnelles.

La scénographe Vera Milyutina, engagée pour dessiner l’Ermitage endommagé par les bombes, décrit ainsi l’effet qu’eut sur elle cette vision : « Je ressentais pour la première fois une sorte de douleur, comme si un enfant avait été blessé, et cela m’a surprise moi-même. De tels sentiments n’étaient pas courants à l’époque. » Traîner dans les rues était jugé suspect par les autorités, et la population était d’autant plus coupée de son environnement architectural que la survie avait pris le pas sur la vie. Après le siège, l’État a reconstruit les palais autour de Saint-Pétersbourg et déblayé les vestiges. « La reconstruction a fait office de commémoration », écrit Schönle.

Malgré le refus des autorités d’évoquer les heures les plus sombres du blocus, la mémoire de la destruction a survécu, à l’ère Brejnev et durant la perestroïka, à travers l’œuvre de deux « architectes de papier » : Ilya Utkin et Alexander Brodsky préféraient soumettre des projets irréalistes à des concours internationaux plutôt que de travailler pour le système soviétique. Les thèmes de la perte, de l’abandon et de la démolition imprègnent leur œuvre. Ainsi, le délicat dessin intitulé « Une tour de verre » (1984) figure une tour à côté de laquelle s’est élevée une ville nouvelle. L’édifice a conservé sa forme, mais donne à voir, en transparence, « les grandes catastrophes qui sous-tendent l’existence humaine ». À la fin de l’époque soviétique, affirme Schönle, s’intéresser aux ruines était subversif car cela « présupposait une grande liberté intérieure ».

Après l’effondrement de l’URSS, Louj­kov pensait rendre service à ses administrés en effaçant les traces de l’ancien régime. Jusqu’à son éviction par le Kremlin en 2010, le maire de Moscou a donc présidé à des destructions massives, visant certains hauts lieux de l’époque soviétique comme la place du Manège (transformée en galerie marchande souterraine en 1995), le centre des expositions du même nom (entièrement reconstruit alors qu’il n’avait été que partiellement détruit par un incendie en 2004), l’hôtel Moskva (démoli en 2003 avant de rouvrir cette année), et le grand magasin militaire Voentorg (détruit en 2004 pour être remplacé par un bâtiment deux fois plus grand). « L’ampleur des transformations de la ville prive la capitale de la patine du temps, dénonce Schönle, de toute profondeur historique palpable et donc de sa capacité à incarner les souvenirs des individus. » Une fois encore, les Moscovites se retrouvent dépourvus d’une histoire où s’ancrer véritablement.

La Russie n’en reste pas moins jonchée de ruines, encore susceptibles de générer cette force libératrice détectée par Tolstoï après l’incendie de 1812. Et Schönle de conclure par un appel au pluralisme et à une « valorisation du potentiel des édifices délabrés » comme seul moyen de surmonter la fragmentation de la mémoire historique. Ce qu’il omet de préciser, c’est que ce processus est d’ores et déjà à l’œuvre en certains lieux de Moscou. Au couvent Zatchatievski, par exemple, une nouvelle église est presque achevée (le bâtiment d’origine avait été détruit par les Soviétiques dans les années 1920 et remplacé par une école). À cette occasion, la mère supérieure a demandé que des restes des fondations du premier bâtiment soient conservés dans la crypte. Et a fait poser une plaque en mémoire de l’ancienne école détruite pour faire place au nouvel édifice. Un cas rare de superposition des récits historiques qui, comme le fait valoir Schönle, est le meilleur moyen pour les Russes de faire la paix avec leur passé.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement, le 20 avril 2012. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

La force des tranquilles

Devant la caméra, Matthias Brandt peut tout faire : rire, aimer, fulminer, haïr. Il peut séduire, flirter, se montrer irrésistible. Mais dès que s’arrête la prise de vues, tout cela lui devient difficile. La raison ? Il n’est pas aussi extraverti que le public l’imagine.

Le soleil brille sur Munich et le tournage d’un nouvel épisode de Polizeiruf s’achève. Le moment est venu de faire photos et interviews. Dans cette série policière, Brandt incarne le commissaire Hanns von Meuffels, un original paisible qui résout ses affaires par la réflexion. Un rôle qui va comme un gant au fils de l’ancien chancelier Willy Brandt (1).

Les mains dans les poches, au soleil, l’acteur est donc censé poser pour les photographes. Mais Brandt ne se tient pas comme ces derniers l’attendraient d’un commissaire de télévision : « Regardez par là ! », « Tournez-vous ! », « Riez un peu ! » Brandt ne les écoute pas, se contente de sourire pendant quelques minutes puis les remercie et s’en va. Les reporters fulminent. Faire sa promotion, n’est-ce pourtant pas l’essence même de son métier d’acteur ? Le comédien secoue la tête. « Dans mon travail, je me glisse dans un rôle. Il y a une impulsion narrative », explique-t-il. Matthias Brandt peut, quand il joue, sortir de lui-même et faire abstraction de son tempérament. Mais en dehors de la bulle que constitue son art, il redevient discret et réservé.

Quel ne fut pas l’étonnement de ses parents quand, vers 25 ans, il leur a confié son souhait de devenir comédien ! « J’étais un jeune homme très timide. Ils n’avaient jamais songé à ce métier pour moi. » Mais, au fil des années, il a croisé de nombreux acteurs comme lui. On sait que de grands professionnels comme Corinna Harfouch, Götz George ou le Suisse Bruno Ganz n’aiment guère attirer l’attention sur eux (2). Tous savent cependant donner à leurs personnages une profondeur et une subtilité sans pareilles. Comment est-ce possible ?
« Je crois qu’il est très intéressant, d’un point de vue artistique, de devoir surmonter une résistance », explique Brandt, qui a toujours besoin d’un moment de concentration pour trouver le courage de monter sur scène. « Je peux alors sortir de moi-même, confie le comédien. C’est un déploiement d’énergie qui irrigue ensuite mon travail. » On a donc affaire à une personne réservée qui se persuade qu’elle peut jouer la comédie et accomplit ainsi des performances étonnantes.

Et le tapis rouge ? Les interviews ? La presse people ? Tout le tohu-bohu devenu si important aujourd’hui ? Brandt hausse les épaules. Pour les êtres comme lui, le monde est devenu un endroit compliqué. Aujourd’hui, l’homme idéal est sociable, a le goût du risque, sait travailler en équipe, aime être au milieu des autres. Lors de ses rares moments de tranquillité, il en profite pour tweeter. L’essentiel est de n’être jamais seul. Les parents se font du souci lorsqu’ils ont l’impression que leur bambin ne parle pas assez fort et ne sait pas s’imposer. S’il est renfermé sur lui-même, a besoin de calme ou est simplement timide, ils craignent qu’il n’ait des difficultés plus tard dans la vie.

Une crainte qui semble fondée. Dans une étude de 1994, le psychologue Howard Giles a montré que l’on perçoit les gens qui parlent vite et fort comme plus compétents, plus intelligents et plus intéressants. Selon lui, ce sont les plus susceptibles de s’attirer la sympathie des autres. La personne qui cherche l’âme sœur sur Internet a de meilleures cartes en main si elle dit avoir de la répartie, de l’humour, le sens du contact et l’esprit d’initiative. Mais c’est avant tout dans le monde des affaires que le caractère expansif passe pour une condition du succès. Comme l’a montré le psychologue américain Timothy Judge dans une étude de 2002, la probabilité d’occuper un poste de direction est plus élevée chez les salariés qui correspondent à l’idéal extraverti que chez les autres (3). Quelques années plus tard, le même chercheur découvrait que ceux qui manifestent dans leur jeunesse de la confiance en eux ont une meilleure situation sociale à l’âge adulte.

Cela étant, l’introverti n’est pas forcément un timide, tétanisé par la peur d’échouer devant les autres. L’introverti, lui, ne redoute pas nécessairement l’échec, mais ne supporte les contacts sociaux qu’à petite dose. La fréquentation des autres le fatigue plus vite, il aspire plus souvent à la tranquillité. En 1921, Carl Gustav Jung fut le premier à réfléchir sur l’« introversion », le fait de tourner son énergie psychique vers l’intérieur. Les introvertis sont perçus comme des personnes calmes et réservées ; les extravertis, à l’inverse, sont perçus comme sociables et enclins à l’aventure. Ces deux types de tempérament restent considérés comme des aspects essentiels de la psychologie humaine.

 

Un tempérament héréditaire

Chacun porte en soi des traits introvertis et extravertis, mais la plupart d’entre nous penchent d’un côté ou de l’autre. Parce qu’ils attirent beaucoup plus l’attention sur eux, les extravertis sont perçus comme très majoritaires. Il n’en est rien : les spécialistes estiment qu’entre un tiers et la moitié de la population est introvertie. « Il faudrait faire passer un test de personnalité à chacun », s’amuse Fritz Ostendorf, psychologue à l’université de Bielefeld (4) : préfère-t-on parler ou écouter ? S’ennuie-t-on vite ou peut-on se consacrer longtemps à la même activité ? Il est clair, d’après Ostendorf, que les deux types de tempérament se transmettent de manière héréditaire et qu’ils restent relativement stables tout au long de la vie. Même si la personne d’un naturel paisible peut se montrer expansive de temps à autre, et l’expansif aspirer au calme.

En consacrant un livre à la moitié silencieuse de l’humanité, l’Américaine Susan Cain a touché une corde sensible. Quiet est un bestseller outre-Atlantique. « Si l’on part du principe que les tranquilles et les bruyants ont de bonnes et de mauvaises idées dans une proportion à peu près similaire, écrit-elle, alors le fait que seuls les plus tapageurs et les plus énergiques imposent les leurs devrait nous inquiéter et nous inciter à prêter l’oreille aux autres. »

Susan Cain a étudié le droit à Harvard, puis travaillé comme avocate à Wall Street. Cela peut sembler incompatible avec une telle carrière, mais elle prétend être une introvertie typique. « Ce que je préfère, c’est être avec ma famille, assise sur mon canapé », explique-t-elle. Mais dès l’enfance, on lui a fait comprendre qu’il ne s’agissait pas de se laisser aller à son naturel paisible. En camp de vacances, la responsable encourageait : « Vous les enfants, vous devez être exubérants ! » Plus tard, Cain a accompagné ses collègues dans des bars bruyants bien qu’elle eût préféré dîner tranquillement avec une amie.

« On nous fait croire que pour être quelqu’un d’important, il faut être résolu et énergique, que le bonheur va de pair avec le sens du contact, explique Cain. Mais nous commettons une grande erreur en adoptant de si bon gré l’idéal de l’extraversion. » Il faut dire que l’introverti se trouve en très bonne compagnie : Albert Einstein, Marcel Proust, Bill Gates, Steven Spielberg – autant de personnalités connues pour leur caractère calme et réservé. En 1955, l’Afro-Américaine Rosa Parks était assise dans un bus de Montgomery. Lorsqu’on lui demanda de céder sa place à un Blanc, elle refusa. Parks fut arrêtée. Peu après, elle était devenue une icône du mouvement pour les droits civiques et se tenait aux côtés de Martin Luther King dans l’église de Montgomery, devant cinq mille personnes. King prononça un discours flamboyant, Parks ne dit rien. Sa simple présence suffisait à électriser le public. Sa résistance silencieuse et ferme avait autant ému que la brillante rhétorique de King.

Il est incontestable, pourtant, qu’une forme de prévention s’est développée au cours des dernières décennies contre les discrets. Dans le monde de l’entreprise notamment, c’est l’idéal de l’extraverti qui est encouragé. Il n’est que de voir un établissement d’enseignement comme la Harvard Business School, véritable enfer pour les introvertis. Parmi ses anciens élèves se trouvent les personnalités les plus influentes de l’économie mondiale. Les dirigeants de Goldman Sachs, Hewlett Packard, Procter & Gamble ou General Electric y ont étudié. C’est ce que ces gens estiment être la culture d’entreprise la plus efficace qui détermine la vie de centaines de milliers de salariés.

Tous ont été formés à devenir des leaders qui pensent vite, savent se faire entendre et ont l’esprit d’initiative. À travers par exemple des exercices comme « Survivre en région polaire » : les élèves sont censés discuter entre eux de la manière dont ils s’y prendraient pour survivre en milieu arctique. L’idée est de montrer qu’on s’en tire mieux en équipe que tout seul. Mais réfléchir ensemble implique aussi de savoir écouter. Un jour, lors de cet exercice, un étudiant qui avait déjà voyagé dans le Grand Nord fut purement et simplement ignoré. Il n’avait pas fait valoir ses propositions à voix assez haute. Son expérience aurait cependant pu sauver des vies. « Les meilleurs discours ne correspondent pas aux meilleures idées », estime Susan Cain.

En 1948 est paru aux États-Unis Your Creative Power, d’Alex Osborn. Ce maître de conférences en philosophie travaillait pour l’agence de publicité BBDO. Son ouvrage le rendit mondialement célèbre. Il y expliquait comment tirer d’un groupe de salariés le plus grand nombre de suggestions possible : un grand espace, beaucoup de monde, une liberté de création, pas de critique. Plus il y avait de propositions, mieux c’était. On pouvait espérer que cette montagne d’idées accoucherait d’un trait de génie. Le principe du brainstorming était né.

 

Lincoln n’était pas une grande gueule

Aussi lumineux que cela paraisse, le système ne fonctionne pas. « Cela fait cinquante ans que la recherche en psychologie montre que le brainstorming pratiqué avec de nombreux participants est infructueux, confirme le sociopsychologue Wolfgang Stroebe de l’université d’Utrecht. L’efficacité du travail en groupe est une illusion. Pendant le brainstorming, les assemblées génèrent moins d’idées pertinentes que ne le ferait la somme des participants en réfléchissant chacun dans son coin. » [Lire « Feu le brainstorming », Books, mai 2012] Car les groupes puisent plutôt dans une réserve d’idées conventionnelles. « Lorsqu’il y a trop de participants, l’effet positif de la stimulation collective est perdu, explique Stroebe. On ne peut pas exprimer tout de suite son idée. En attendant son tour, il faut se concentrer pour ne pas oublier. » Ce genre de contrainte freine ce que le brainstorming est censé favoriser : la créativité spontanée.

Il y a quelques années, l’équipementier de sport Reebok s’est fait bâtir un nouveau siège social à Canton, dans le Massachusetts. Les dirigeants de l’entreprise envisageaient d’aménager pour les designers de grands espaces ouverts. On s’imaginait stimuler ainsi la créativité. Ils prirent néanmoins la précaution de les interroger au préalable. La plupart souhaitaient disposer de leur propre bureau pour pouvoir travailler au calme et mieux se concentrer. Le psychologue suédois Anders Ericsson est parvenu à la même conclusion en menant des expériences sur des étudiants en musique de l’université des arts de Berlin. Il s’avéra que les meilleurs étaient ceux qui s’exerçaient le moins en groupe. Depuis, Ericsson est arrivé à des résultats similaires pour d’autres métiers créatifs. Sa conclusion : « C’est la personne qui travaille seule qui s’améliore le plus. » Le bon apprentissage est celui qui permet un retour sur soi-même. « Le tempérament des introvertis, dit-il, les rend plus à même de parfaire leur propre performance. »

Il n’y a pas si longtemps encore, on admirait les personnes calmes et cultivées. Dans ses Parerga et Paralipomena, parus en 1851, Schopenhauer le formulait ainsi : « La solitude offre en effet à l’homme intellectuellement supérieur un double avantage : premièrement, celui d’être avec lui-même et, deuxièmement, celui de n’être pas avec les autres. » À propos d’Abraham Lincoln, Ralph Waldo Emerson dit dans la nécrologie qu’il écrivit en 1865 : « À première vue, il ne possédait aucune brillante qualité. Il n’impressionnait personne par sa supériorité. » Aujourd’hui encore, pour bien des Américains, Lincoln incarne pourtant le grand homme, l’homme de caractère par excellence. Mais le président qui a aboli l’esclavage n’était pas une grande gueule.

L’historien de la culture Warren Susman a cherché à savoir comment, au cours du XXe siècle, la société américaine était passée d’une « culture du caractère » à une « culture de la personnalité », où « le rôle social exigé de l’individu est celui de présentateur. Chaque Américain a dû apprendre à être en représentation » (5). Un phénomène lié à l’industrialisation et à l’urbanisation qui en a découlé. Tandis que, dans les villages et les bourgs, on croisait presque toujours des visages connus, les métropoles étaient peuplées de personnes étrangères les unes aux autres. Il fallait sans cesse se présenter de nouveau. À en croire l’historien Roland Marchand (6), « avec ces relations sociales et économiques de plus en plus anonymes, la première impression s’est mise à jouer un rôle décisif ». Les hommes ont réagi à l’anonymat des villes en s’efforçant de devenir de bons promoteurs d’eux-mêmes et en apprenant à vendre leurs propres succès. Ce fut le début de la marche triomphale des extravertis.

 

Une activité cérébrale plus élevée

Depuis, extravertis et introvertis sont devenus des objets de recherche. Et l’on a découvert que ces différences de tempérament se manifestent dans la physiologie même du cerveau. Les psychologues ont analysé les flux cérébraux de personnes qui s’étaient auparavant soumises à un test de personnalité. On a décelé chez de nombreux cobayes classés introvertis une activité électrique plus élevée, aussi bien s’ils travaillent que s’ils se reposent : les réservés sont souvent stimulés, même quand ils ne reçoivent aucun stimulus de l’extérieur. En raison de cette activité cérébrale plus grande par nature, ils éprouvent un plus fort besoin de se protéger contre un afflux excessif de stimuli.

Cette découverte est due avant tout aux travaux du psychologue Jerome Kagan, qui a mené à l’université de Harvard une série d’expériences sur cinq cents nourrissons âgés de quatre mois. Il les a confrontés à des ballons qu’il a crevés devant eux, à des objets mobiles ou à des bâtonnets de coton mouillés d’alcool. 20 % des nourrissons ont réagi de façon particulièrement vive à ces situations nouvelles et inhabituelles pour eux. Ils ont pleuré, agité les bras et les jambes, se sont crispés. 40 % sont restés placides. Le reste a oscillé entre ces deux extrêmes.

Lorsque le psychologue, après de nombreuses années, a de nouveau convié ses cobayes dans son laboratoire et effectué avec eux une série de tests, il a fait cette découverte étonnante : ceux qui, enfants, avaient violemment réagi aux stimuli étaient devenus des adultes plutôt introvertis. Pour se sentir bien, pour puiser de nouvelles forces, les introvertis ont besoin de calme. Chez les extravertis, c’est l’inverse : pour atteindre un état d’excitation neuronale optimale, ils ont besoin d’écouter de la musique, de discuter, de bouger. « La quantité de stimuli que les extravertis ressentent comme agréable peut oppresser les introvertis », explique le professeur de psychologie Colin DeYoung de l’université du Minnesota. Des expériences menées sur des étudiants l’ont montré : les seconds apprennent mieux dans un environnement plus calme (pas plus de 65 décibels) ; les premiers se concentrent d’autant mieux que leur environnement est bruyant (autour de 85 décibels).
Au quotidien, une infime minorité d’employés ont évidemment la possibilité de s’enfermer seuls entre quatre murs s’il leur en prend l’envie. Presque tous ont des chefs, des collègues et des clients avec lesquels il faut composer. Et la cohabitation entre les bruyants et les silencieux se révèle souvent difficile.

Bonn, une salle de réunion éclairée par des néons : au centre d’un cercle de chaises se tiennent Alex et Stefan, de l’association Toastmasters. Ses membres s’entraident pour améliorer leur manière d’être en public, ils s’exercent à parler et à débattre. Aujourd’hui, la consultante Sylvia Löhken veut leur montrer les différences entre un introverti et un extraverti quand ils négocient entre eux. Elle a distribué des questionnaires pour déterminer le tempérament de chacun. Résultat : six dans chaque catégorie, deux groupes équivalents. Au cours d’un jeu de rôle, l’« extra » Stefan doit convaincre l’« intro » Alex que le club de débat doit s’associer à une firme fictive. Alex pourrait rapidement démontrer à Stefan que l’association ne peut accepter de commande commerciale. Mais les mots ne lui viennent pas. Stefan lui parle de la pluie et du beau temps, lui explique qu’il l’aime bien et qu’il trouve le club formidable. Alex commence à dire quelque chose, mais ne peut interrompre le flot verbal de Stefan. Cela dure cinq minutes. « Stop, ordonne Löhken. Le temps est écoulé ! »

L’heure des discrets a sonné

« Qu’en avez-vous pensé ? », demande-t-elle à la ronde. Les « intros » disent : « Stefan a tourné autour du pot. » Les « extras » répliquent : « Alex n’était pas maître de la situation. » « L’expérience n’aurait pu se dérouler d’une façon plus emblématique », conclut Löhken. Cette blonde à la voix calme et douce travaille comme consultante indépendante et a publié cette année un livre intitulé « Des gens discrets – un impact fort (7) ». Parmi ses clients, on trouve de nombreuses personnes qui ont quitté le monde feutré de l’université pour celui, bien plus tapageur, des affaires et ne savent pas ce qui leur arrive. Löhken essaie de réconcilier ces deux univers, dans l’intérêt de l’un comme de l’autre.

Quand, en 2007, le marché de l’immobilier américain s’est effondré, entraînant la tourmente financière et bancaire que l’on sait, beaucoup auraient souhaité que ce ne soient pas les plus rapides, les plus tonitruants, les têtes brûlées, qui président aux destinées de l’économie mondiale ; mais plutôt les prudents, ceux qui abordent les finances avec sang-froid. Les introvertis, en somme. Car l’inclination à faire des investissements risqués a partie liée avec notre tempérament inné, comme l’a découvert Camelia Kuhnen, professeure à la Kellogg School of Management (Northwestern University) (8). Pendant cette expérience menée en 2009, les cobayes qui possédaient les variantes génétiques en rapport avec l’introversion se révélèrent à 28 % moins prêts à faire des placements risqués. Les introvertis font plus attention à leur argent.
Que l’idéal de l’extraversion puisse être mauvais pour les affaires, c’est ce qu’a aussi prouvé récemment Adam Grant, professeur de management à la Wharton School of Business de l’université de Pennsylvanie (9). D’après lui, les entreprises qui demandent à leurs employés de faire preuve d’un grand sens de l’initiative fonctionnent plus efficacement si elles ont à leur tête des dirigeants introvertis. Voilà qui met à mal l’image idéale du chef charismatique et déterminé. « Ce genre de leader a trop tendance à placer sa propre personne au centre de tout et à ne pas tenir compte des propositions de ses collaborateurs », regrette Grant. Autrefois, cela pouvait encore fonctionner. Mais le monde des affaires est devenu plus rapide, moins limpide. Ce que le marché exige, un chef ne peut pas le deviner à lui tout seul. L’heure des discrets a sonné. De ces dirigeants qui savent écouter.

Au milieu des années 1970, l’ingénieur Steve Wozniak fit appel à son ami Steve Jobs et lui présenta le premier ordinateur personnel. Jobs, commercial de génie, en comprit aussitôt le potentiel et convainquit Wozniak de fonder Apple, pour vendre à grande échelle son invention. Lorsque des introvertis comme Wozniak et des extravertis comme Jobs collaborent, ils peuvent accomplir de grandes choses.

 

La fin du brainstorming classique ?

Dans l’entreprise de Joachim Borgis, on prend donc en considération les deux types de personnalité. À 44 ans, Borgis occupe le rang d’associé dans Corporate Quality Consulting, qui compte une centaine de salariés. Il dit avoir pris conscience dès l’enfance qu’il appartenait plutôt à la catégorie des paisibles. Il aimait lire et bricoler des cannes à pêche. Avant de travailler comme consultant, il a étudié l’informatique et l’économie. Il n’a cessé d’observer les différences entre ses collègues et lui : « Partir à la dernière minute pour un rendez-vous avec des clients, prendre connaissance des informations essentielles dans le taxi, tout cela j’en suis incapable. » Borgis a besoin d’être toujours bien préparé.

Dans son entreprise ont lieu des conférences au cours desquelles les extravertis se présentent. Pour les introvertis, les portes du chef restent toujours ouvertes. Et personne n’est pénalisé. Le brainstorming classique est mal vu. À la place, quand une décision importante doit être prise, on distribue des fiches en salle de réunion, sur lesquelles chacun note ses propositions. On les ramasse, puis on discute des idées qui ont été trouvées. Des personnes qui en temps normal n’osent pas se mettre en avant parviennent ainsi à prendre la parole. Borgis accorde beaucoup d’importance au fait que ses collaborateurs assument leurs propositions. « D’expérience, je peux le dire : cela vaut toujours la peine de surmonter sa timidité quand on est convaincu de quelque chose. »

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 20 août 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Un esclave à la Maison-Blanche

Durant huit ans, à compter de l’accession de James Madison à la présidence des États-Unis en mars 1809, un esclave noir américain du nom de Paul Jennings vécut et travailla à la Maison-Blanche. Au moment où il commença à servir comme valet, il avait environ 10 ans (on ignore sa date de naissance exacte). Il avait pour mission de « porter des messages, servir à table lors des dîners, assister le voiturier, et remplir d’autres tâches » que lui confiait le portier. L’une des nièces de Dolley Madison [l’épouse de James, NdlR] décrit Jennings comme un « très beau garçon mulâtre, l’un des pages favoris de Mme Madison ».

Il suivit la famille à la Maison-Blanche, laissant derrière lui Montpelier, la plantation de Virginie qui l’avait vu naître en 1799. Sa mère, elle-même « esclave des Madison, était d’origine à la fois indienne et noire ; son père était un commerçant blanc du nom de Benjamin (ou William) Jennings ». On ne sait rien, à part cela, du rôle que ce père a pu jouer dans sa vie, si ce n’est lui transmettre son nom. Conformément aux règles cruelles qui avaient cours dans les États pratiquant l’esclavage, Paul devint l’esclave des Madison parce que sa mère l’avait été, et comme la centaine d’autres esclaves qui travaillaient à Montpelier. Le seul portrait connu de lui, un daguerréotype réalisé quelque temps après son affranchissement en 1847, est celui d’« un bel homme dont l’expression intense fait penser à Frederick Douglass (1) », et dont « le visage révélait tout son héritage génétique : afro-, anglo- et indien-américain ».

Paul Jennings était un jeune homme exceptionnel à tout point de vue. Il « s’était débrouillé pour apprendre à lire et écrire, chose rare pour un esclave à une époque où les pauvres de condition libre, incapables d’écrire leur propre nom, signaient le plus souvent d’une croix ». Dans A Slave in the White House, Elizabeth Dowling Taylor se plaît à imaginer « le jeune Paul développant ses compétences linguistiques en assistant aux leçons suivies par un ou plusieurs garçons de la grande famille Madison. Prêter une oreille attentive, glaner des connaissances de seconde main : nous voyons peut-être pour la première fois Jennings tirer parti des circonstances ». Les circonstances étant, bien sûr, la vie dans le foyer d’un des Américains les plus influents de son temps, qui avait joué un rôle crucial dans la rédaction de la Constitution américaine en 1787. Les Madison étaient de riches propriétaires terriens mais aussi des êtres épris de culture, et il semble que Jennings – dont la mère faisait partie du personnel de maison – s’est fréquemment trouvé en présence de James dès son plus jeune âge. Taylor écrit ceci : « Le festin visuel et auditif auquel il était exposé à Montpelier faisait jour après jour son éducation. La lumière du savoir était partagée avec lui, fût-ce par inadvertance. Ainsi éclairé et informé, il réfléchissait aux moyens de garantir ses droits, ce cadeau que lui avait accordé la nature. Tout en rêvant de liberté, il refusa de vivre en fugitif et préféra donner un sens à sa vie tout en demeurant esclave. »

Au cours des huit années qu’ils passèrent à la Maison-Blanche, les Madison (et, par voie de conséquence, Jennings) firent de fréquents allers-retours entre la demeure du président et la plantation familiale. L’été, le climat de Washington était insupportable, et l’on était bien plus à son aise à Montpelier. Là, « tout en servant son maître comme valet, Jennings remplissait aussi les fonctions de majordome et d’intendant et commandait à tous les autres domestiques ». Il accueillait les visiteurs à la porte d’entrée et supervisait le service lors des repas.

En tant que propriétaires esclavagistes, les Madison étaient plutôt typiques de leur époque et de leur milieu. La vie des esclaves dans le nord de la Virginie était moins dure que celle des Noirs du Sud profond – même si cela restait de l’esclavage – et Madison, qui avait brièvement émis le souhait, quand il était jeune, de « dépendre le moins possible du travail servile », était un « esclavagiste bon teint » : « Pour ce qui est des conditions de vie et du traitement des esclaves, écrit Taylor, il respectait les usages et les normes depuis longtemps en vigueur dans les plantations de Virginie. » Comme son grand ami Thomas Jefferson, il savait que l’esclavage était un mal et désirait qu’il soit banni de la jeune République, mais il ne fit rien en ce sens.

Le peu que nous savons sur Jennings repose sur le témoignage de ceux qui ont croisé son chemin à Montpelier et à la Maison-Blanche, et sur de courts Mémoires intitulés « James Madison, souvenirs d’un homme de couleur ». Bien que les Madison aient clamé haut et fort, à plusieurs reprises, leur intention d’affranchir tout ou partie de leurs esclaves, ils n’en firent rien. De fait, après la mort de son époux, Dolley organisa une grande braderie des esclaves de la maison, dont certains furent expédiés vers le Sud profond. Jennings avait alors conquis l’admiration de Daniel Webster (2) qui, perpétuellement à court d’argent, trouvait toujours le moyen d’aider des esclaves à racheter leur liberté. Jennings fut l’un d’eux (3). À la fin de sa vie, en 1874, il avait eu trois femmes (les deux premières étant décédées) et de nombreux enfants et petits-enfants. En août 2009, un peu plus d’une vingtaine de ses descendants se rassemblèrent dans la salle de réception de la Maison-Blanche et se firent photographier sous le portrait grandeur nature de George Washington par Gilbert Stuart. Deux siècles plus tôt, la toile avait été sauvée des flammes par Dolley Madison… et Paul Jennings.

 

Cet article est paru dans le Washington Post le 13 janvier 2012. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Le téléphone médecin

Imaginez une application téléchargeable sur votre smartphone, capable de scanner votre œil et de vous envoyer par texto une ordonnance pour vos lunettes. Et une autre qui permet de détecter à  coup sûr le potentiel cancéreux d’un grain de beauté. Science-fiction ? Pas pour Eric Topol. Dans The Creative Destruction of Medicine, cet éminent cardiologue et généticien américain passe en revue les outils numériques en cours de développement – et pour certains déjà commercialisés – qui vont selon lui révolutionner la manière de soigner. Topol en a lui-même testé un grand nombre, avec succès : lors d’un voyage en avion, il s’est servi d’un électrocardiographe de poche (un prototype dont il venait de faire la démonstration lors d’une conférence) pour diagnostiquer un infarctus sur un passager malade. « Il s’agit d’un boîtier adaptable à l’iPhone, avec deux capteurs reliés à une application, explique-t-il au magazine The Atlantic. Posé sur la poitrine du patient, il permet d’afficher un ECG en temps réel sur l’écran du téléphone. » Au quotidien, ce docteur touche-à-tout utilise aussi un échographe portable de la taille d’un livre. D’un coût de 7 000 dollars, l’appareil lui permet de pratiquer gratuitement, à son cabinet, un examen facturé environ 800 dollars par patient dans les centres spécialisés.

Une médecine moins onéreuse, plus souple, et adaptée au cas de chaque patient : voilà ce qu’entrevoit l’auteur à un horizon « pas si éloigné », explique Arnold Relman dans la New York Review of Books. La pharmacogénétique (qui consiste à « concevoir, tester et définir l’utilisation clinique des médicaments en fonction du génome de chaque individu ») permettrait de généraliser les traitements sur mesure – les risques médicaux de chacun ayant au préalable été établis grâce à la mise au jour complète de sa «  structure génétique ». La prédisposition d’un enfant à l’asthme pourrait ainsi être connue avant même la première crise ; la pose de capteurs permettrait d’en détecter les signes avant-coureurs en temps réel et de les traiter « sans risque d’effets secondaires significatifs », précise Topol dans un entretien au Wall Street Journal.

Seule ombre à ce tableau idyllique : les médecins eux-mêmes, dont Topol ne cesse de fustiger la résistance au progrès. Connu pour son franc-parler – il s’est distingué dans les années 2000 par sa vigoureuse dénonciation du Vioxx, l’antidouleur des laboratoires Merck qui augmentait les risques de crise cardiaque et aurait fait 30 000 morts aux États-Unis –, l’homme dresse un portrait peu flatteur de ses pairs, une corporation sclérosée, jalouse de ses prérogatives et restée figée à l’ère de l’analogique. Or la révolution passera nécessairement, dit-il, par une « démocratisation » du savoir médical grâce à l’accès direct et permanent des patients à leurs propres données biologiques et au partage d’informations sur les réseaux sociaux – et donc par la fin d’un système où le médecin a le monopole de la connaissance et de l’autorité (c’est la « destruction créatrice », chère à l’économiste Joseph Schumpeter, qui donne son titre au livre). « Je doute que la plupart des gens seront capables d’analyser et de saisir pleinement l’avalanche d’informations qui pourraient ainsi leur parvenir, même si celles-ci étaient traitées et interprétées par des ordinateurs », tempère Relman. Représentant assumé du « vieux monde », cet ancien rédacteur en chef du vénérable New England Journal of Medicine souligne l’importance du lien humain entre patient et soignant (« La médecine est un art autant qu’une science. Au mieux, les ordinateurs ne peuvent se charger que de la partie scientifique »). Et il émet des réserves sur le potentiel thérapeutique du séquençage du génome humain tel que présenté par son confrère : en dépit d’avancées considérables sur certaines pathologies, il reste « impossible de prédire de façon fiable le développement de la plupart des maladies (dont les plus courantes comme le diabète ou l’asthme) chez un individu donné », rappelle-t-il.

Ces lieux qui vieillissent bien

Au milieu du XIXe siècle, les Londoniens de la bonne société auraient préféré mourir plutôt que d’habiter à Notting Hill : les bâtiments étaient « démodés » ; les matériaux « bon marché » ; et l’ensemble paraissait tellement sinistre qu’une rue du quartier avait été surnommée l’« allée des cercueils », raconte le Guardian. Devenu l’un des secteurs les plus prisés de la capitale anglaise, Notting Hill illustre comment un même lieu « peut être apprécié de façon radicalement différente par le public sans que son apparence ait vraiment changé ». Ce glissement est au cœur de l’ouvrage du critique d’architecture Rowan Moore, qui s’est penché sur des lieux tels que Notting Hill, l’archipel artificiel de Palm Jumeirah à Dubaï ou encore les jardins suspendus de la High Line à New York. Chacun est aujourd’hui très éloigné (en bien ou en mal) du projet de ses premiers concepteurs, soient qu’il ait été altéré par les usages, soit qu’il ait subi des aléas en cours de construction. Sans prétendre fournir la clé d’une architecture durable, Moore constate que « les bâtiments trop prescripteurs ont tendance à échouer » (Financial Times), alors qu’une forme de plasticité caractérise ceux qui vieillissent bien. L’auteur est cet égard très admiratif du travail de Lina Bo Bardi à São Paulo, et notamment de son Musée d’art inauguré en 1947. D’apparence froide et massive, ce bloc de béton abrite des salles où l’on peut déambuler entre les tableaux et une vaste place souterraine accueillant festivals, foires et manifestations en tous genres, qui témoignent d’« une forme de démocratie inhérente à la façon dont les espaces ont été conçus ».

Femme, cachez ce livre…

D’où vient ce sentiment, récurrent au cours des siècles, qu’« une femme tenant un livre est signe de corruption morale, de danger imminent » ? L’auteure de The Woman Reader peine, selon le Times Literary Supplement, à éclairer les ressorts profonds de cette inquiétude ; mais elle donne des exemples saisissants de ce que, « depuis des temps immémoriaux, la femme qui lit est considérée comme un être subversif, un élément perturbateur ou menaçant pour la stabilité d’une relation, d’une communauté, voire d’une nation ou d’une Église tout entière ». Que l’on songe au tableau de Pierre-Antoine Baudouin intitulé La Lecture (1760), où une jeune créature alanguie laisse échapper un livre d’une main, pendant que l’autre se perd sous ses jupes… Ou à cette Liseuse de roman d’Antoine Wiertz (1853) qui, nue, « se tortille en extase tandis que le diable lui tend des volumes d’Alexandre Dumas ».

Comme l’analyse Hermione Lee dans le Guardian, « lire pouvait conduire à la dépravation, à l’indépendance, donner lieu à des pensées secrètes incontrôlables et à l’incapacité de distinguer entre le réel et l’imaginaire ». Cette crainte, poursuit-elle, « persiste dans le monde moderne : lors du procès de L’Amant de Lady Chatterley, en 1960, le procureur général eut cette formule célèbre, demandant si “vous aimeriez que votre épouse ou votre bonne lise ce livre” ». Plus près de nous, The Woman Reader rapporte le cas de femmes afghanes de la ville de Hérat qui, sous prétexte de réunions de couture, forment un club de lecture clandestin et « discutent de Shakespeare, Joyce et Dostoïevski pendant que les enfants montent la garde dans la cour ». Une confirmation, si besoin était, qu’« il existe encore des circonstances où lire réclame du courage ».

Islamisation en trompe-l’œil

Le taux de fécondité en Iran (environ 1,7 enfant par femme) est inférieur à ceux de la France et du Royaume-Uni ; en 2030, les musulmans ne devraient pas représenter plus de 2 % de la population américaine ; et une récente étude canadienne portant sur le « degré d’assimilation » des immigrés selon des critères tels que l’emploi, la naturalisation et la propriété d’un logement situe les musulmans à 77 sur une échelle de 100, soit « le plus haut niveau enregistré ». Ces données, rapportées par le Toronto Star, ont été compilées par le journaliste canadien Doug Saunders dans un livre qui entend dénoncer un certain nombre de fantasmes sur l’islamisation de l’Occident. (1) Statistiques à l’appui, il assure que ni l’Europe ni l’Amérique du Nord ne risquent d’être submergées sur le plan démographique ou culturel par une quelconque « vague musulmane ». Et souligne qu’il n’existe aucun lien mécanique entre islam et natalité galopante. Pour preuve : « La taille des familles d’immigrants musulmans converge rapidement avec les moyennes occidentales », écrit-il sur le Huffington Post.

1| Sur le même thème, vient de paraître aux éditions du Seuil Le Mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, par Raphaël Liogier.
 

Le roman noir de Berlusconi

C’est une « fable politique inquiétante » que signe le romancier génois Cesare De Marchi. L’écrivain Paolo di Paolo salue dans les pages d’Il Sole 24 Ore ce huis clos étrange où des membres des Nouvelles Brigades ouges séquestrent, interrogent et jugent un « Président » jamais nommé, mais que l’on devine aisément être Silvio Berlusconi.

À ceci près que la figure habituelle du Cavaliere bouffon fait ici place à un personnage romanesque étonnamment complexe et profond, dont la situation désespérée laisse entrevoir « la force de caractère et la menace qu’il a fait peser sur la démocratie », lit-on sur le site Mente Locale. Et Paolo de souligner que si les biographies politiques pullulent, les romanciers, eux, peinent à s’emparer des symboles du pouvoir, « comme si l’actualité avait dévoré nos derniers espaces d’imagination ». L’Italie manque semble-t-il d’écrivains comme De Marchi capables de sublimer « le cynisme, l’ambiguïté et l’ambition » en politique.

Une jeunesse ghanéenne

De l’avis général, les Mémoires de l’actuel président du Ghana, John Dramani Mahama, révèlent un talent très inhabituel chez un homme politique. « Alliant une sensibilité d’historien à la prose d’un véritable romancier » (selon le Washington Post), cette succession d’instantanés ressuscite le Ghana des décennies perdues – les années 1970 et 1980 au cours desquelles « l’euphorie des indépendances africaines a fait place à la stagnation économique et à d’incessants troubles politiques », explique The New Republic. Mahama raconte avec ses yeux d’enfant, puis de jeune homme, les coups d’État successifs, l’emprisonnement et l’exil de son père (un ancien ministre du président Kwame Nkrumah), et la disparition progressive des traditions tribales. Une perspective originale sur l’histoire récente du pays, qui s’achève alors que « la carrière politique de Mahama est encore loin devant lui », précise le magazine. 

Une enfance khmère rouge

« Never Fall Down ajoute au corpus croissant de livres publiés aux États-Unis au sujet d’enfants survivants du génocide khmer et arrivés comme réfugiés dans le pays », relève Seth Mydans dans le New York Times à propos de ce roman pour adolescents signé Patricia McCormick. Auteure de plusieurs bestsellers, cette dernière a passé des centaines d’heures à interviewer Arn Chorn-Pond et à parcourir avec lui les lieux de son calvaire. Aujourd’hui installé dans la région de Phnom Penh, ce Cambodgien adopté par une famille américaine fut chassé de son village à l’âge 11 ans et enfermé dans un camp de prisonniers où il a appris à jouer d’un instrument appelé khim, qui servait à couvrir le bruit des exécutions (ce qui lui a probablement sauvé la vie). Mêlant ces souvenirs aux éléments de sa propre enquête et de son imagination, McCormik produit un roman fort, qui raconte « la ruse, la ressource, l’intelligence stratégique et, souvent, la cruauté qu’il faut pour survivre », écrit Mydans.