Ce bel et étrange objet graphique intitulé La Ville, que la maison d’édition madrilène Nórdica vient de rééditer en un fascinant format miniature (1), était, dès sa première parution allemande en 1925, un ouvrage pionnier à bien des égards. Il aura pourtant fallu près de quatre-vingt-dix ans pour le comprendre et réévaluer sa portée historique. Son auteur, Frans Masereel, n’était pas un dessinateur de bande dessinée, mais un artiste, ami de Stefan Zweig et du peintre allemand George Grosz. L’idée selon laquelle ses « romans en images » seraient en réalité les ancêtres du « roman graphique » d’aujourd’hui tient à la découverte récente d’une « histoire secrète de la bande dessinée », selon les mots d’Art Spiegelman, l’un des maîtres actuels du genre.
Caricaturiste politique, issu de la bourgeoisie flamande francophile, Frans Masereel, n’avait aucun lien avec l’industrie des comics de son époque. Militant pacifiste et antifasciste, c’était un expert de la gravure sur bois, la xylographie, dont il se servait pour réaliser ses « romans en images » : des histoires graphiques sans dialogue, formées d’une succession de gravures en pleine page. Il produisit ainsi de nombreux livres visuels et narratifs tels Mon livre d’heures (1919) ou Un fait divers (1920), jusqu’à constituer une collection de cinquante titres tout au long de sa vie (2).
Avec La Ville, Masereel s’écarte en 1925 de sa trajectoire et décide d’abandonner les conventions narratives : intrigue, nœud et dénouement. Ce livre est comme un grand édifice aux portes d’entrée multiples – autant que les cent dix illustrations qui le composent. Dans La Ville, Masereel emmène le lecteur dans les rues, les lieux de travail, les hôpitaux, les écoles, les églises, les théâtres, les salles de bal ou les bordels de la métropole, et décrit ainsi le quotidien, les loisirs, le désespoir ou l’intimité sexuelle des citadins. C’est le portrait complet d’un personnage, la ville moderne, bigarrée, surpeuplée, à l’architecture menaçante.
L’expressionnisme – dénié – de Frans Masereel atteint dans La Ville son intensité maximale. Belge de naissance, l’artiste ne voulut pas se lier à ce mouvement d’avant-garde essentiellement allemand, bien qu’il figure aujourd’hui dans toute anthologie digne de ce nom du courant. On retrouve en outre, tout à fait perceptible dans son œuvre, la même tortueuse tension visuelle qui traverse les films expressionnistes de l’époque, tel le film muet allemand de Robert Wiene Le Cabinet du docteur Caligari (1920). Car si, aujourd’hui, nous associons Masereel à une manière nouvelle de faire de la bande dessinée, ses livres graphiques sans dialogues et sans vignettes rappelaient surtout, à son époque, le cinéma. Il existe des affinités entre le roman en images et la « symphonie urbaine », ce genre majeur du documentaire d’avant-garde, qui se caractérisait par l’absence de scénario et l’ambition de décrire la ville moderne. On pourrait déceler l’influence de Masereel dans des films comme Berlin, symphonie d’une grande ville, de Walther Ruttmann (1927) ou À propos de Nice, de Jean Vigo (1930).
Stefan Zweig disait qu’il serait possible de « reconstruire le monde contemporain s’il n’en restait que les gravures de Masereel », tant l’admiration pour son œuvre était profonde à son époque (3). Quant à la considération pour l’homme, elle est bien résumée par Thomas Mann qui le décrivit dans le prologue d’un de ses livres comme « un artiste véritablement moderne, un authentique habitant des métropoles, un enfant avide de nouveautés, à l’enthousiasme spontané, toujours affamé, toujours réceptif ».
Un graphisme cru, humaniste
En 1978, Will Eisner réalisait son chef-d’œuvre, Un pacte avec Dieu, en essayant – ainsi qu’il l’avoua plus tard – d’imiter la richesse expressive des livres de Masereel et d’autres créateurs de romans de gravures comme l’Américain Lynd Ward ou Otto Nückel (4). Mais, pendant des décennies, les ouvrages de référence sur l’histoire de la bande dessinée ne mentionnaient même pas l’artiste dans l’index des auteurs. Ce n’est que très récemment, avec des essais comme Wordless Books. The Original Graphic Novels, de l’Américain David Beronä (« Livres sans mots. L’origine des romans graphiques », Abrams, 2008) ou La novela gráfica, de l’Espagnol Santiago García (« Le roman graphique », Astiberri, 2010), que l’on a commencé à prendre la mesure du travail de pionnier effectué par le graveur belge. Pour l’éminent théoricien Scott McCloud, Masereel et Ward sont tout simplement les « chaînons manquants » de l’histoire du septième art.
La thèse à laquelle Spiegelman fait allusion en parlant d’ « histoire secrète », et que Santiago García explicite dans La novela gráfica, postule l’existence d’une tradition parallèle et cachée de narrateurs graphiques, qui ont élaboré leur œuvre en marge du système conventionnel des comics. Leur influence a contribué, non pas de façon directe ni volontaire, mais latérale et détournée, à l’éclosion du roman graphique contemporain. De ce point de vue, Masereel est essentiel. Presque un siècle après la première parution de La Ville, nous commençons tout juste à prendre conscience de la puissance de ses gravures sur bois, de ce graphisme cru, humaniste, qui a modelé la bande dessinée d’aujourd’hui. C’est à l’importance de ce grand artiste que l’on doit la réédition récente d’autres romans de gravures ou d’œuvres apparentées : Six Novels in Woodcuts, de Lynd Ward aux États-Unis (« Six romans en gravures sur bois », The Library of America, 2010) et, en Espagne, Tres novelas en imágenes, de Max Ernst (« Trois romans en images », Atalanta, 2008), ainsi que El fue malo con ella, du dessinateur américain Milt Gross (« Il fut mauvais avec elle », Libros de Papel, 2011).
Cet article est paru dans El País le 12 mai 2012. Il a été traduit par François Gaudry.