Jésus le juif

« Pendant deux mille ans, la judéité de Jésus fut un sujet d’embarras pour les Juifs comme pour les chrétiens », rappelle Tom Holland dans le guardian. Les choses changent, comme en témoigne le dernier roman de Naomi Alderman. La Britannique livre dans The Liars’ Gospel une vie de Jésus « rejudaïsée », qui met l’accent sur un contexte historique dominé par les heurts sanglants entre rebelles israélites et occupants romains, et dont les héros s’appellent Yehoshuah (Jésus), Miryam (Marie), Iehuda (Judas) et Bar-Ova (Barrabas, l’agitateur que Pilate libéra à la place de Jésus à la demande de la foule). « À chaque page, on peut voir, entendre, sentir et goûter la Judée du Ier siècle », s’enthousiasme le New Statesman. La presse anglaise salue unanimement cette œuvre ambitieuse, dont l’auteur « sait peindre la marche de l’histoire à travers la douleur vive de l’amour et de la perte, selon l’Observer. C’est une réussite remarquable ». La version officielle de l’histoire transmise par les Évangiles n’en sort évidemment pas indemne : « Miryam, relève Holland, n’est pas vierge, il ne lui a jamais traversé l’esprit que Jésus puisse être le fils de Dieu et c’est Bar-Ova, et non le prêcheur de Galilée, qui attire les pêcheurs ». De là à voir dans ce roman une simple entreprise de démythification, il y a un pas, selon le critique, pour qui «la poésie de la doctrine et du mythe chrétien surplombe ce récit révisionniste ».

Gentlemen du Far West

Les aristocrates anglais ne font pas partie de l’imagerie habituelle de la conquête de l’Ouest… Pourtant, à partir des années 1830, un certain nombre d’entre eux se sont mêlés aux trappeurs et autres pionniers partis à l’assaut des territoires au-delà du Mississippi. Mais, contrairement à eux, ces gentlemen n’envisageaient la frontière qu’« en termes purement récréatifs », raconte l’historien Peter Pagnamenta, qui leur consacre un livre étonnant. La plupart étaient des fils de famille désœuvrés à qui leurs pères fournissaient des rentes confortables pour s’offrir le frisson du Grand Ouest. Un baronnet d’Irlande put ainsi voyager à travers les Grandes Plaines avec « un lit en cuivre, une baignoire et trois vaches qui lui fournissaient le lait pour son thé », s’amuse Judith Flanders dans le Wall Street Journal. Le développement du chemin de fer au milieu du XIXe siècle leur facilita encore la tâche. Il n’était pas rare alors de voir des nobles bon teint venir chasser le bison quelques semaines avant de « rentrer au bercail pour Noël avec une bonne histoire à raconter dans leurs clubs ». Bientôt, poursuit Flanders, « les raisons du voyage changèrent sous l’effet de la baisse des revenus agricoles en Grande-Bretagne. Les aristocrates dilettantes firent place à des hommes plus désireux de faire leur vie dans l’Ouest américain, ou du moins d’y gagner de l’argent ». On vit alors apparaître d’improbables communautés de fermiers dans le Tennessee ou l’Iowa dont les hôtes pouvaient, après les travaux des champs, se détendre en jouant au cricket ou au polo. Affreusement mal gérées pour la plupart, elles furent nombreuses à tomber en faillite. Et, en 1887, une loi interdisant l’achat de terre par les étrangers acheva de mettre un terme à ces drôles de parties de campagne. 

Les audaces du sage de la finance

« Personne n’est jamais devenu pauvre en lisant Benjamin Graham », a un jour déclaré Warren Buffett. Un euphémisme dans la bouche du milliardaire dont Graham fut le professeur et maître à penser à la Columbia Business School au début des années 1950. Auteur de deux ouvrages considérés comme des références en matière d’investissements, Graham préconisait de fonder toute décision sur la valeur intrinsèque d’une entreprise, et non sur le cours de son action (1). Tout au long de sa carrière, il a « apporté discipline, méthode et rigueur au métier d’analyste financier », commente le Wall Street Journal à propos de cet homme dont le curriculum ne laissait guère transparaître la vie privée rocambolesque.

Une biographie récemment parue aux États-Unis la raconte par le menu : orphelin de père à 9 ans, le petit Graham vendait des journaux à la criée pour assurer la subsistance de sa famille. Ses capacités intellectuelles hors du commun lui valurent une bourse à l’université Columbia qui – chose exceptionnelle – lui donna à la fin de ses études le choix entre trois postes de professeur (en mathématiques, en anglais et en lettres classiques). Le jeune homme préféra cependant se lancer dans la finance à Wall Street, où il connut les affres de la crise de 1929. Remis à flot, il trouva le temps, en plus de ses investissements, d’écrire une pièce de théâtre pour Broadway et de faire breveter diverses inventions (dont une « nouvelle forme de règle à calcul »), tout en enchaînant les conquêtes féminines (divorcé de la mère de ses quatre enfants en 1937, il se remaria avec une jeune actrice, puis sa secrétaire, avant de s’installer avec une Française qui avait été la maîtresse de feu son fils, Newton Graham). Une vie « qui se lit comme un roman », résume le site de USA Today.

 

1| Security Analysis (non traduit) et L’Investisseur intelligent (Valor, 1997).

Le graveur qui annonçait la BD

Ce bel et étrange objet graphique intitulé La Ville, que la maison d’édition madrilène Nórdica vient de rééditer en un fascinant format miniature (1), était, dès sa première parution allemande en 1925, un ouvrage pionnier à bien des égards. Il aura pourtant fallu près de quatre-vingt-dix ans pour le comprendre et réévaluer sa portée historique. Son auteur, Frans Masereel, n’était pas un dessinateur de bande dessinée, mais un artiste, ami de Stefan Zweig et du peintre allemand George Grosz. L’idée selon laquelle ses « romans en images » seraient en réalité les ancêtres du « roman graphique » d’aujourd’hui tient à la découverte récente d’une « histoire secrète de la bande dessinée », selon les mots d’Art Spiegelman, l’un des maîtres actuels du genre.

Caricaturiste politique, issu de la bourgeoisie flamande francophile, Frans Masereel, n’avait aucun lien avec l’industrie des comics de son époque. Militant pacifiste et antifasciste, c’était un expert de la gravure sur bois, la xylographie, dont il se servait pour réaliser ses « romans en images » : des histoires graphiques sans dialogue, formées d’une succession de gravures en pleine page. Il produisit ainsi de nombreux livres visuels et narratifs tels Mon livre d’heures (1919) ou Un fait divers (1920), jusqu’à constituer une collection de cinquante titres tout au long de sa vie (2).

Avec La Ville, Masereel s’écarte en 1925 de sa trajectoire et décide d’abandonner les conventions narratives : intrigue, nœud et dénouement. Ce livre est comme un grand édifice aux portes d’entrée multiples – autant que les cent dix illustrations qui le composent. Dans La Ville, Masereel emmène le lecteur dans les rues, les lieux de travail, les hôpitaux, les écoles, les églises, les théâtres, les salles de bal ou les bordels de la métropole, et décrit ainsi le quotidien, les loisirs, le désespoir ou l’intimité sexuelle des citadins. C’est le portrait complet d’un personnage, la ville moderne, bigarrée, surpeuplée, à l’architecture menaçante.

L’expressionnisme – dénié – de Frans Masereel atteint dans La Ville son intensité maximale. Belge de naissance, l’artiste ne voulut pas se lier à ce mouvement d’avant-garde essentiellement allemand, bien qu’il figure aujourd’hui dans toute anthologie digne de ce nom du courant. On retrouve en outre, tout à fait perceptible dans son œuvre, la même tortueuse tension visuelle qui traverse les films expressionnistes de l’époque, tel le film muet allemand de Robert Wiene Le Cabinet du docteur Caligari (1920). Car si, aujourd’hui, nous associons Masereel à une manière nouvelle de faire de la bande dessinée, ses livres graphiques sans dialogues et sans vignettes rappelaient surtout, à son époque, le cinéma. Il existe des affinités entre le roman en images et la « symphonie urbaine », ce genre majeur du documentaire d’avant-garde, qui se caractérisait par l’absence de scénario et l’ambition de décrire la ville moderne. On pourrait déceler l’influence de Masereel dans des films comme Berlin, symphonie d’une grande ville, de Walther Ruttmann (1927) ou À propos de Nice, de Jean Vigo (1930).

Stefan Zweig disait qu’il serait possible de « reconstruire le monde contemporain s’il n’en restait que les gravures de Masereel », tant l’admiration pour son œuvre était profonde à son époque (3). Quant à la considération pour l’homme, elle est bien résumée par Thomas Mann qui le décrivit dans le prologue d’un de ses livres comme « un artiste véritablement moderne, un authentique habitant des métropoles, un enfant avide de nouveautés, à l’enthousiasme spontané, toujours affamé, toujours réceptif ».

 

Un graphisme cru, humaniste

En 1978, Will Eisner réalisait son chef-d’œuvre, Un pacte avec Dieu, en essayant – ainsi qu’il l’avoua plus tard – d’imiter la richesse expressive des livres de Masereel et d’autres créateurs de romans de gravures comme l’Américain Lynd Ward ou Otto Nückel (4). Mais, pendant des décennies, les ouvrages de référence sur l’histoire de la bande dessinée ne mentionnaient même pas l’artiste dans l’index des auteurs. Ce n’est que très récemment, avec des essais comme Wordless Books. The Original Graphic Novels, de l’Américain David Beronä (« Livres sans mots. L’origine des romans graphiques », Abrams, 2008) ou La novela gráfica, de l’Espagnol Santiago García (« Le roman graphique », Astiberri, 2010), que l’on a commencé à prendre la mesure du travail de pionnier effectué par le graveur belge. Pour l’éminent théoricien Scott McCloud, Masereel et Ward sont tout simplement les « chaînons manquants » de l’histoire du septième art.

La thèse à laquelle Spiegelman fait allusion en parlant d’ « histoire secrète », et que Santiago García explicite dans La novela gráfica, postule l’existence d’une tradition parallèle et cachée de narrateurs graphiques, qui ont élaboré leur œuvre en marge du système conventionnel des comics. Leur influence a contribué, non pas de façon directe ni volontaire, mais latérale et détournée, à l’éclosion du roman graphique contemporain. De ce point de vue, Masereel est essentiel. Presque un siècle après la première parution de La Ville, nous commençons tout juste à prendre conscience de la puissance de ses gravures sur bois, de ce graphisme cru, humaniste, qui a modelé la bande dessinée d’aujourd’hui. C’est à l’importance de ce grand artiste que l’on doit la réédition récente d’autres romans de gravures ou d’œuvres apparentées : Six Novels in Woodcuts, de Lynd Ward aux États-Unis (« Six romans en gravures sur bois », The Library of America, 2010) et, en Espagne, Tres novelas en imágenes, de Max Ernst (« Trois romans en images », Atalanta, 2008), ainsi que El fue malo con ella, du dessinateur américain Milt Gross (« Il fut mauvais avec elle », Libros de Papel, 2011).

 

Cet article est paru dans El País le 12 mai 2012. Il a été traduit par François Gaudry.

Prague la renommée

Rue du Coin, rue de Bethléem, rue des Remparts, rue Beethoven… L’actuelle rue Opletalova de Prague a changé treize fois de nom en seulement deux siècles avant d’hériter de celui d’un étudiant assassiné par les nazis. Loin d’être isolé, son cas éclaire des pans entiers d’une histoire nationale mouvementée, que retrace le « Guide des rues de Prague » – une somme encyclopédique détaillant l’emplacement et l’étymologie de chacune des 7 500 artères de la capitale, dont la troisième édition a été largement saluée par la presse.

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les rues pragoises n’avaient pas de nom officiel. Leur désignation variait peu, et faisait surtout référence « à leur aspect ou aux métiers qu’on y exerçait », rapporte la revue Našerec. Tout changea en 1787, lorsque les Habsbourg – qui régnaient sur la Bohême depuis plus de deux siècles – imposèrent des noms germanisés. Une décision qui indigna la population, dont le ressentiment allait s’accroître au début du XIXe siècle sous l’influence du mouvement du renouveau national tchèque, pour culminer en 1841. Cette année-là, les autorités locales inaugurent un nouveau pont sur la Vltava, qu’elles baptisent François Ier d’Autriche en signe d’allégeance à Vienne. C’en est trop. Après la révolution de 1848, les habitants obtiennent que les noms de certains lieux soient traduits en tchèque ; et une pétition signée par des milliers de personnes permet que la rue des Dominicains soit renommée d’après le père de la Réforme tchèque, Jan Hus.

La valse des plaques s’accélère avec la chute de l’Empire austro-hongrois et la proclamation de la première République tchéco-slovaque en 1918. Adieu le pont François Ier d’Autriche, place au pont de la Légion, ainsi baptisé en hommage aux Tchécoslovaques ayant combattu aux côtés de l’Entente pendant la Première Guerre mondiale. Une célébration nationale de courte durée puisqu’en 1939 les nazis modifient le cadastre pour l’affubler de personnalités allemandes. Le pont de la Légion est débaptisé mais parvient au moins à hériter du nom d’un compatriote (le compositeur tchèque Bedrich Smetana).

Après un bref retour aux identités tchèques après guerre, l’arrivée au pouvoir des communistes marque le passage d’« un grand nombre de rues sous patronymes bolcheviques ou de héros de la littérature soviétique », lit-on sur le site de Radio Prague. C’est à cette époque que le pont de la Légion devient le pont du Premier-Mai. Il le restera jusqu’en 1989. Après la révolution de velours, les autorités prennent soin d’effacer toute trace de la domination russe. À Prague, contrairement à d’autres villes de l’ancien bloc soviétique, il n’existe plus aujourd’hui de rue du Plan quinquennal, de boulevard Karl Marx ou de place l’Armée rouge ; Vaclav Havel en personne a ordonné que l’ancien quai Engels soit baptisé Alois Rašin, un économiste tchèque ; et les références à des idéologies ou partis politiques ont été bannis sur les plaques des rues nouvelles au profit d’inoffensifs noms de plantes, de rivières ou de joueurs de hockey…

Livre manquant – La perception de la violence

Le livre de Steven Pinker The Better Angels of Our Nature vaut mieux que la critique un peu pincée qu’en font les historiens professionnels (lire dans ce numéro « Un progrès, tout de même ? », p. 33). Les développements les plus intéressants sont ceux consacrés à la question du « pourquoi » annoncée dans le sous-titre : « Pourquoi la violence a diminué ». Parce que cela ne fait tout de même aucun doute : au moins dans notre monde occidentalo-démocratique, la tendance longue, depuis la Renaissance, est à une évacuation de diverses formes de violence de la société civile. On imagine difficilement qu’un pal soit installé place de la Concorde, où une foule joyeuse assisterait au supplice. Ou qu’on écartèle une femme en lui attachant les bras à quatre puissants chevaux, comme on le voit sur la reproduction p. 34. Ou qu’on lynche des Noirs devant des enfants hilares, comme on l’a fait aux États-Unis jusque dans les années 1950 (voir Books, octobre 2012). Le subtil Montaigne soupçonnait les femmes qui se font violer d’y prendre plaisir, et l’auteur larmoyant de La Nouvelle Héloïse abandonnait tranquillement ses enfants. Pinker passe en revue toutes les hypothèses permettant d’expliquer la tendance à la baisse du niveau de violence physique et à l’intolérance croissante envers des formes de violence qui, jadis, n’émouvaient guère (l’esclavage, le travail des enfants, etc.). Cette interrogation est menée de façon passionnante, d’autant qu’elle aboutit à un relatif constat d’échec. On voit bien que les petits ruisseaux ont fait une grande rivière, mais la question de savoir pourquoi cette convergence a eu lieu reste largement ouverte. Pinker a manqué d’un livre analysant finement l’évolution de la perception de la violence sous toutes ses formes à partir de la principale source à notre disposition : les textes littéraires. Ce livre, apparemment, n’existe pas.

O. P.-V.

Traduction manquante – La famille papa-maman

On a seulement traduit de Peter Laslett son The World We Have Lost: England Before the Industrial Age, 1965 (chez Flammarion, Un monde que nous avons perdu. Les structures sociales préindustrielles, 1969). Il est aujourd’hui épuisé. Laslett y défend l’idée que la révolution industrielle ne s’est faite qu’à la fin du XIXe siècle. Au XVIIIe, la structure de la famille est la même qu’au XVIIe et les ouvriers restent dans leur communauté d’origine. Laslett, qui enseignait la sociologie historique ou l’histoire sociologique à Trinity College, Cambridge, était un républicain qui eut pour élève le prince Charles (il n’en avait pas été ébloui, ce qui le confirmait dans son rejet de la monarchie). Durant la guerre, il avait traduit les messages secrets émis par la marine japonaise. Il a ensuite été très actif à la BBC et œuvré à la création d’une université du troisième âge. Surtout, il a fondé les études modernes sur les structures familiales. L’un des points de départ de ses investigations sur le sujet fut la découverte que le modèle de la famille nucléaire était déjà la règle au XVIe siècle. Son livre Family Life rassemble des essais exceptionnels, dont un sur les enfants illégitimes et un autre sur l’évolution de l’âge de la maturité sexuelle en Europe depuis le Moyen Âge. Il fut aussi l’un des fondateurs des études sur le vieillissement et les personnes âgées. Il est mort en 2001.

Hervé Le Bras, directeur d’études à l’Institut national d’études démographiques (INED) et enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), est l’un des grands spécialistes français de l’histoire sociale. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages (dernier en date, avec Emmanuel Todd : L’Invention de la France, Gallimard, 2012).

 

 

Trop d’info tue l’info

L’homme est un animal astucieux. Depuis quelques millénaires qu’il s’emploie à produire et échanger de l’information, il a réussi à ne pas se laisser (complètement) submerger par elle. Pourtant, les mises en garde n’ont pas manqué, depuis l’Ecclésiaste (« Il n’y a point de fin à la multiplication des livres »), jusqu’à Platon (pour qui l’écriture atrophiait la mémoire et stérilisait le débat philosophique). Avec l’imprimerie, le problème a changé de dimension, et les clameurs se sont amplifiées : Leibniz, entre autres, redoutait que le déferlement de « l’horrible masse de livres qui va toujours augmentant » n’induise un nouvel âge de « barbarie » et de confusion. Pourtant, dès Sumer, on employait des systèmes pour stocker les tablettes ; sous les Pharaons, on savait déjà faire des listes ; et on pouvait encore, à la Renaissance, prétendre réunir toutes les connaissances de son temps – sinon dans sa tête, comme l’Italien Pic de la Mirandole, du moins dans les 1 700 livres de sa bibliothèque, comme le philosophe anglais Robert Burton.

Jusqu’à ce que l’électricité change la donne (1) . Avec elle, la circulation de l’information – et donc la quantité disponible – a explosé. L’abbé Nollet montra, en 1748, que l’on pouvait transmettre des chocs électriques à distance (2) . S’en sont ensuivis le télégraphe électrique (1840) et, presque dans la foulée, le téléphone. En transportant de la voix et donc des émotions, il séduisit aussitôt les masses.

Radio, télé, Internet : l’information devient au XXe siècle un phénomène en soi, que l’on analyse, théorise, quantifie. Ce qui permet d’en mesurer la croissance effrénée : ainsi, alors qu’en conversant on échange de l’information au rythme de 60 bits/seconde, avec Internet il faut compter en dizaines de mégabytes. De même pour le stockage : en 1949, le père de la théorie de l’information, Claude Shannon, évaluait la quantité d’information-papier contenue dans la Bibliothèque du Congrès à 11 térabytes ; aujourd’hui, avec l’archivage des pages Web et des tweets, elle s’élève à 285 térabytes (et 5 de plus par mois).

Sommes-nous pour autant menacés par la « data constipation », comme on dit élégamment outre-Manche ? C’est compter sans l’astuce humaine. Google, par exemple, postule que « le cyber-espace sécrète sa propre capacité à s’organiser par le jeu des liens qui relient les pages entre elles », et qu’avec un bon lot de puissants algorithmes (200 ?) on devrait pouvoir s’y retrouver peu ou prou. Face au « tsunami des infos disponibles », nous avons quelques armes – hélas, comme beaucoup d’armes, elles n’ont jamais qu’un seul tranchant.

 

 

 

Chomsky et Marx

Réagissant à un article résumant le point de vue récemment exprimé par le célèbre linguiste Noam Chomsky selon lequel, dans une économie de marché, employer des gens est l’équivalent moral de l’esclavage (« louer les services humains est une atrocité morale »), le critique de cinéma Robert W. Walker écrit dans le Times Literary Supplement : « Je suis frappé de voir à quel point la logique de l’argument a été anticipée par Marx. Non pas Karl mais Groucho, gérant d’hôtel dans Noix de coco (1929). Confronté à deux grooms en colère (« Nous n’avons pas été payés depuis deux semaines, nous voulons notre salaire »), il répond : « Un salaire ? Vous voulez être des esclaves du salaire ? Répondez à cela ! […] Bien sûr que non. Or qu’est-ce qui crée les esclaves du salaire ? Le salaire. Je veux que vous soyez libres ! » 

JJSS toujours

Le New Yorker a publié un portrait du jeune milliardaire américain Peter Thiel, le fondateur de Pay-Pal, présenté comme un « libertarien futuriste ». L’un de ses livres de chevet est Le Défi américain de Jean-Jacques Servan-Schreiber, publié en 1967. Ce qui lui plaît le plus est de rappeler les prédictions du Français. Il voyait les États-Unis distancer définitivement le reste du monde et annonçait pour ce pays une « utopie postindustrielle pour l’an 2000 », écrit George Packer. « Le temps et l’espace ne feraient plus barrière à la communication, les inégalités sociales fondraient comme une peau de chagrin et l’ordinateur libérerait l’individu. » JJSS prévoyait la semaine de travail de quatre jours, sept heures par jour, à raison de trente-neuf semaines par an, avec treize semaines de vacances. Tout cela réalisé en une génération.