Il y a deux Strindberg, celui que le monde anglophone pense connaître, et celui qui reste sous clé dans le trésor de la langue suédoise. Pour nous, il est l’auteur de quelques drames majeurs – Mademoiselle Julie, La Danse de mort, Le Songe – tandis qu’une ou deux autres pièces traduites sont généralement considérées, tout au plus, comme des curiosités. Fondateur d’un nouveau genre de théâtre, il fut le précurseur d’auteurs tels que Samuel Beckett, Eugene O’Neill (1), ou Sean O’Casey (2), lequel le considérait comme « le plus grand de tous ». L’image que nous avons de lui le montre aussi en misanthrope notoire et incorrigible misogyne.
Mais, pour les Suédois, Strindberg est le plus prolifique et le plus vénéré des écrivains – dans la biographie que lui consacre Sue Prideaux, la liste de ses principales œuvres littéraires couvre cinq pages –, l’auteur d’un roman populaire humoristique, Les Gens de Hemsö (1887), et d’un ensemble de pièces historiques qui font de lui le Shakespeare national. Dramaturge de génie, c’était aussi un peintre de talent, un photographe révolutionnaire, un musicien inventif, un militant politique, un proto-féministe, et un adepte de toujours de l’art obscur de l’alchimie. En réalité, il n’y avait pas deux, mais beaucoup, beaucoup de Strindberg.
L’émergence et la postérité triomphale de cette figure protéiforme, somptueusement douée, semble relever du miracle, tant son enfance fut, à l’en croire, proprement misérable. Strindberg est né en 1849 dans un appartement exigu – « des enfants sur les planches à repasser et sur les chaises, des enfants sur les tables, dans les berceaux et dans les lits » – de Riddarholmen, l’une des quatre îles qui composent Stockholm. Son père, Carl Oscar, un élégant et un tyran, prétendait à la grandeur, bien que la goutte de sang noble de la famille eût séché depuis longtemps. Toutefois, le frère aîné de Carl Oscar, Ludwig, contrôlait le commerce des épices suédois, ce qui en faisait l’un des hommes les plus riches du pays. Et son oncle, l’Anglais Samuel Owen, était un inventeur et constructeur de navires couronné de succès. Tous deux avaient leurs entrées au palais royal. Carl Oscar était sans nul doute fier de ces nobles relations, mais elles devaient aussi avoir un goût amer pour un homme conscient, en simple employé de l’entreprise familiale, de figurer le parent pauvre.
La mère du dramaturge, Nora, avait été obligée de travailler à l’âge de 14 ans. D’abord bonne d’enfants, puis domestique chez un gardien de prison, elle était serveuse dans une auberge quand Carl Oscar l’avait remarquée. Le couple vécut ensemble pendant six ans et fit de nombreux enfants, dont trois sont morts en bas âge, avant de finalement se marier, en 1847, deux ans avant la naissance d’August. Nora était, selon Prideaux, « sensuelle, bornée et implacablement stupide ». Elle était aussi piétiste et « se délectait des sermons enflammés des prêcheurs révolutionnaires qui avaient alors une forte emprise sur les Suédois pauvres et sans instruction (3) ».
Pris entre sa mère « férocement religieuse » et ce tyranneau frustré de Carl Oscar, le petit August était en permanence au supplice et vivait dans une peur constante. Dans Le Fils de la servante (1886), l’une des nombreuses œuvres autobiographiques qu’il allait écrire au fil de sa vie, Strindberg – parlant de lui à la troisième personne, comme souvent – évoque crûment la détresse de son enfance : « Affamé et effrayé, il avait peur du noir, des fessées, de déranger tout le monde. Il avait peur de tomber et de se blesser, peur d’être dans le passage. Peur d’être frappé par ses frères, giflé par les domestiques, grondé par sa grand-mère, mis en boîte par son père et fouetté par sa mère… Il ne pouvait rien faire sans mal faire, dire un mot sans gêner quelqu’un. Finalement, le plus sûr était simplement de ne pas bouger. Sa plus grande vertu était de rester assis sur une chaise et de se tenir tranquille. On lui avait efficacement fait entrer dans la tête qu’il n’avait pas le droit d’exister. »
L’école, une préparation à l’enfer
Et ce n’est pas à l’extérieur de la maison qu’il fallait espérer trouver du réconfort. Au risque de surprendre les lecteurs d’aujourd’hui, Prideaux rappelle que Stockholm était, au milieu du XIXe siècle, « l’une des capitales les plus arriérées et les plus malsaines d’Europe… Peu sûre, vieillotte, chaotique et sale ». Il n’y avait presque nulle part l’eau courante, les égouts coulaient à ciel ouvert, les rues n’étaient pas éclairées sinon de-ci de-là par une lampe à pétrole qui ne faisait que « rendre l’obscurité visible », les horloges n’étaient pas standardisées et les gibets se dressaient aux carrefours.
Et puis, il y avait l’école. Si l’on en juge par les descriptions de l’enseignement au XIXe siècle datant de l’époque, par exemple dans Tom Brown’s School Days, de Thomas Hugues (4), le Portrait de l’artiste en jeune homme, de James Joyce, et Les Désarrois de l’élève Törless, de Robert Musil, l’instruction avait alors non pour but de former les jeunes, mais de leur briser l’esprit, l’esprit de ceux, du moins, que l’on pensait trop faibles et neurasthéniques pour jouer un jour un rôle dirigeant dans la société bourgeoise.
Strindberg a d’abord fréquenté l’école publique Klara, au centre de Stokholm : « Une préparation non à la vie mais à l’enfer », écrirait-il plus tard. Même à l’âge adulte, il faisait un cauchemar, le pire de tous, où il s’imaginait de retour à Klara, subissant à nouveau les humiliations, les flagellations et les brimades. « Il se sentait constamment coupable, écrit Prideaux, et pensait que Klara était un lieu de punition pour le péché originel, une institution pénale pour des crimes commis avant sa naissance. »
Mais, après la faillite de Carl Oscar en 1853, la famille déménagea dans la banlieue de Norrtullsgatan, dans une maison entourée de vergers et de champs de tabac. Là, August commença de développer un goût pour la nature qui allait se révéler une force motrice tout au long de sa vie. « Marcher dans le jardin quand la terre fraîchement retournée repose, noire, sous la voûte rose et blanche des pommiers et quand les tulipes resplendissent de leurs couleurs orientales semblait plus grave que de passer un examen à l’école et plus magnifique, même, que l’église au matin de Noël », écrivit-il plus tard.
Même à Klara, il avait trouvé une compensation délicieuse et parfaitement inattendue. La fillette du recteur, âgée de 9 ans, suivait les cours de français, et bien qu’elle restât sagement assise au fond de la classe, elle était le centre de l’attention : « August tomba amoureux, bien conscient qu’il émanait des garçons et des hommes, en la présence de la gamine, une sorte de souffle de tendresse collective, une légère brise qui chassait l’habituelle atmosphère d’hostilité institutionnalisée. »
Une poignée de cigares pour viatique
Cette première rencontre avec l’éternel féminin fut pour Strindberg décisive. Il s’aperçut que la présence ne serait-ce que d’une femme tempérait la barbarie masculine et, surtout, ramenait à « ses justes proportions le culte marial ». Strindberg a combattu toute sa vie la « conception trompeuse de la femme comme espèce distincte et mystérieuse » et soutenu, certes avec irrégularité, une authentique égalité entre les sexes.
Le jeune August était un élève assidu, doté d’une bonne mémoire et d’un don exceptionnel pour les langues – il maîtrisa rapidement le grec, le latin et le français –, très versé dans les lettres classiques et la théologie ; il étudia aussi un manuel allemand sur le métier de sage-femme, qui a dû faire entrevoir des réalités bien fascinantes à un garçon de 11 ans. Il était doué, aussi, en sciences. Au début, il ne parvenait pas à saisir les mathématiques, mais un livre de topographie changea tout cela. Sa biographe écrit : « D’abord instinctivement redoutée, la géométrie, clé magique pour dévoiler des lois invisibles, serait la clé même qui ouvrirait Strindberg à l’idée qui allait régir sa vie, l’idée d’un ordre ésotérique sous-jacent, d’une formule gouvernant l’abstrait et l’infini et attendant d’être découverte par le savant opiniâtre. »
Après la mort de la mère de Strindberg de la tuberculose, son père se remaria promptement. Emilia Charlotte Petersson était une autre zélote, et prit immédiatement le garçon en grippe. Le moment était venu de s’échapper. En 1867, August entra à l’université d’Uppsala. La fortune de son père avait alors tourné favorablement – il dirigeait désormais une flotte de quarante et un navires –, mais son seul geste envers son fils sur le départ consista à lui offrir une poignée de cigares. August paya son premier trimestre à l’université avec l’argent gagné comme précepteur et un prêt consenti par le cuisinier de la famille. À Noël, il était sans le sou, et dut prendre un poste de professeur remplaçant – à Klara, et nulle part ailleurs. Mais un ami le recommanda à une famille de libres penseurs, les Sandahl, qui l’embauchèrent comme précepteur de leurs deux filles. Cette expérience changea sa vie. Plus tard, Strindberg décrirait la maison comme « l’une des plus belles de Stockholm », observant que, « ici, il pouvait laisser libre cours à ses pensées ».
Cette idylle fut suivie d’une autre, quand un hôte des Sandahl, le docteur Axel Lamm, émit l’idée que le jeune homme pourrait étudier la médecine. August fut enthousiaste, mais comment allait-il trouver les fonds ? Lamm l’invita à habiter chez lui pour tenir compagnie à ses deux fils, en échange de la pension gratuite. « Les Lamm, écrit Prideaux, étaient une famille juive qui tenait une maison ouverte, libérale et cosmopolite où l’on parlait de nombreuses langues, et que traversait un carrousel de visiteurs rapportant là les potins, la mode et la politique de toute l’Europe. » Strindberg a dû penser que les dieux avaient décidé de le dédommager de son effroyable enfance. « Il n’aurait jamais pu devenir un écrivain aussi convaincant, remarque finement Prideaux, si cette courte période ne lui avait pas donné une compréhension approfondie du bon côté de la médaille : la nature authentique de la bienveillance désintéressée. »
Jusque-là, ce pourrait être l’histoire des débuts de n’importe quel écrivain. Mais Strindberg n’était pas n’importe quel écrivain. Durant son séjour chez les Lamm, il allait au théâtre deux ou trois fois par semaine, et fut rapidement saisi par l’idée de devenir acteur. Il se débrouilla pour décrocher un petit rôle dans un spectacle du Théâtre royal, mais l’expérience fut si humiliante qu’il s’enfuit chez lui pour avaler un comprimé d’opium, puis sortit avec un ami et se « saoula prodigieusement ». Le lendemain matin, ivre et bourré de remords, il était étendu sur un sofa dans sa chambre quand, écrivit-il ensuite, « il ressentit une fièvre inhabituelle, pendant laquelle son esprit semblait travailler à réorganiser les souvenirs du passé, en éliminant certains et en ajoutant d’autres… Au bout d’une heure ou deux, il avait en tête une comédie en deux actes… Mais il lui fallait à présent l’écrire. En quatre jours, la pièce était prête. Il allait et venait du bureau au sofa ; et dans les moments de pause, il s’effondrait comme une loque. Quand le travail fut terminé, il poussa un profond soupir de soulagement, comme si des années de douleurs étaient révolues, comme si une tumeur avait été retirée ».
Ce premier épisode de fièvre créatrice contenait en germe le schéma qui allait émailler sa carrière : la drogue et l’ivresse, l’état second, la composition rapide, semi-consciente, le soulagement à la fin, un sentiment de guérison, comme d’une terrible maladie. Cette première pièce, Un cadeau de fête, n’a pas survécu, mais il en écrivit dans la foulée une demi-douzaine de plus. Strindberg le dramaturge avait jailli tout armé de sa propre tête ravagée par la gueule de bois.
Au début, il jouit d’un succès progressif mais manifeste, bon nombre de ses pièces étant montées par le Théâtre royal. Parmi elles, Paria (1871), un drame viking inspiré des vieilles sagas – pour les lire, il avait appris tout seul l’islandais –, qui lui valut d’être convoqué au Palais, où le roi dit à l’auteur de 22 ans à quel point il avait aimé le texte. Prideaux ne nous dit pas si Carl Oscar eut vent de l’audience royale, mais si ce fut le cas, comme le vieux snob a dû pester !
Malgré ces triomphes, il était impossible à Strindberg de vivre de sa plume, et il accepta en 1874 un emploi d’assistant à la Bibliothèque royale de Stockholm, poste qui lui donna étonnamment beaucoup de satisfaction. Il prit aussi une maîtresse, Ida Charlotta Olssen, dont on sait peu de choses sinon qu’elle eut un enfant de lui, après qu’il l’eut abandonnée. Ida lui avait donné des raisons de douter de sa paternité. Même si l’affaire l’a enseveli sous le poids de la culpabilité, son véritable héritage fut, selon Prideaux, « le sentiment d’horreur que lui inspira sa vie durant la position incertaine de l’homme quant à la paternité biologique », un thème qui n’a cessé de resurgir dans sa vie et dans son œuvre, en particulier dans sa pièce Père (1887), dont le protagoniste est tant rongé par le doute sur l’origine de sa fille qu’il finit dans une camisole de force tandis que sa femme s’empare en jubilant de sa maison et de sa fortune.
Strindberg était encore tourmenté par la débâcle Ida quand il rencontra sa première femme, Siri von Essen. Siri était déjà mariée, au baron Carl Gustav Wrangel, « cette masse inerte qu’elle appelle son mari », grinçait Strindberg, qui n’allait pas laisser ce détail barrer sa route. Siri, fille d’un petit aristocrate finlandais, était actrice, pas très bonne de l’avis général. « Elle était vive, séductrice, et mince, avec un cou gracieux, une caractéristique très prisée en ces temps où l’on décapitait encore en Suède », nous dit Prideaux avec un plaisir incongru. Strindberg la décrit de manière plus conventionnelle : « D’une sveltesse byzantine, qui permettait à sa robe de tomber en plis simples et nobles, son corps avait des proportions ensorcelantes, les poignets et les chevilles délicieusement faits. »
Elle était aussi entêtée et dure, et bien que leur mariage eût commencé dans l’enchantement – ils avaient beaucoup de plaisir à être ensemble, et adoraient faire l’amour –, il allait s’achever dans l’amertume et les récriminations sordides. Strindberg avait une haute idée du mariage, qui devait être à ses yeux l’union de deux partenaires égaux. Dans la préface à son recueil de nouvelles Mariés (1884), il établit une longue liste de « droits de la femme », en appelant à une égalité complète entre les sexes, « qui abolira cette forme répugnante d’hypocrisie qu’on appelle la galanterie ». Le livre s’attira le courroux du matriarcat bourgeois, mené par la Société pour les droits de propriété des femmes mariées, qui se méfiait de ces idées sur l’égalité, et par un groupe moraliste, la Fédération, horrifié par son franc-parler sur le sexe.
Poursuivi pour blasphème
À l’époque, le bruit courait que la reine Sophie, piétiste comme la mère de Strindberg, était à l’origine de cette campagne de discrédit. Campagne couronnée de succès dans la mesure où l’auteur fut poursuivi pour blasphème – il avait qualifié la communion solennelle d’« impudente tromperie » –, mais les événements se retournèrent contre ses accusateurs quand Strindberg, arrivant au procès, fut accueilli par une foule immense de sympathisants. Pour sa part, il ne se laissa guère impressionner : « Non, je ne suis tout simplement pas fait pour être un “grand homme”. Je n’ai jamais réussi à croire moi-même à ces acclamations. Ils m’applaudissent aujourd’hui ; demain, ils me conspueront. »
Mais, alors que son mariage avec Siri commençait à vaciller, l’attitude de Strindberg sur la « Question de la Femme », comme il l’appelait alors, tourna au vinaigre. Prideaux est étonnamment indulgente sur le sujet, et assurément moins sévère que Michael Meyer dans sa biographie du dramaturge, qui cite notamment ce post-scriptum à une lettre que Strindberg écrivit à un ami en 1888 : « La femme, étant mesquine et stupide, donc mauvaise… devrait être éradiquée, comme les barbares et les voleurs. Elle n’est utile que par ses ovaires et sa matrice, et plus encore, par sa chatte (5). »
Strindberg avait à cette époque découvert Nietzsche – « Tout est là ! » déclara-t-il –, et ses opinions prenaient en conséquence un tour sauvage, pas seulement sur la « Question de la Femme » mais aussi à propos des Juifs. Une fois encore, Prideaux souligne ici le positif : « La gloire du Juif, selon lui, était précisément l’absence de patrie. C’est ce qui lui avait permis de devenir un arbitre international, à l’âme noble, au-dessus du nationalisme, un être supérieur à ceux qui revendiquent une simple nationalité étriquée. C’était le rôle du Juif que d’être “libre de tout préjugé national, affranchi des dogmes étouffants du christianisme, frère de tous les hommes… la race la plus intelligente d’Europe”. » Cette citation est extraite de « Mon antisémitisme », un article qu’écrivit Strindberg pour le journal radical Tiden. Meyer, cependant, prend soin de citer une lettre datant de la même époque à peu près : « Les gens parlent de la “persécution des Juifs” ! C’est leur stratégie ! “Persécuté” dès qu’on cesse de leur lécher le cul. » Et Strindberg d’ajouter : « Mais haïssez-les en tant que réactionnaires, pas en tant que Juifs ! »
Le dramaturge eut trois enfants avec Siri. C’était un père merveilleux, aimant, patient, joueur, et tendre. Cela ne l’ennuyait jamais de s’occuper des petits quand sa femme sortait – parmi les nombreuses photographies magnifiques qui figurent dans le livre de Prideaux, l’autoportrait de Strindberg en horticulteur passionné, avec ses filles Karin et Greta, est charmant et paradisiaque. Il était aussi attentionné à l’égard de sa fratrie. Sa sœur Elisabeth, qui avait des problèmes mentaux, lui écrivit un jour pour dire qu’elle se sentait désespérée et que la vie n’avait pas de sens. Il répondit : « Il faut souvent aux gens beaucoup de temps pour découvrir le but de leur vie, même si je pense que tout le monde en a un, petit ou grand », terminant par une offre d’aide financière en cas de besoin.
Compagnons de beuverie
En 1888, la famille vivait à Taarbeck, un village de pêcheurs sur la côte est du Danemark. Un jour, une vieille femme qui vendait des légumes à domicile « arriva comme la sorcière d’un conte de fées, écrit Prideaux, leur proposant de vivre dans un “palais”, pour le loyer étonnamment modique de 50 couronnes par mois ». C’était le prélude à l’une des phases les plus bizarres, grotesques et stimulantes de la vie de Strindberg, et Prideaux ouvre judicieusement son livre par un morceau de bravoure sur l’épisode. Le « palais », c’était Skovlyst, un ancien relais de chasse royal situé dans les bois des alentours de Copenhague, désormais propriété de la comtesse Frankenau, qui partageait les lieux avec le fils de la marchande de légumes, Ludvig Hansen, et sa sœur de 16 ans, Martha Magdalena.
À leur arrivée, les Strindberg furent reçus par la comtesse – « un visage de chat, rond, brûlé par le soleil, des yeux de poisson et des dents gâtées », selon un récit ultérieur de Karin, la fille de Strindberg – habillée dans un curieux accoutrement du siècle précédent. Elle les gratifia d’un récital sur l’orgue de Barbarie pendant que le domestique Hansen – qui était en fait le demi-frère de la comtesse – accomplissait des tours de magie, faisant surgir du néant des coupes de vin et léviter sa sœur. « Siri avait de la peine à réprimer son rire. Mais Strindberg se leva soudain et demanda la voiture. Ce fut un tonnerre de protestations. »
Condamné pour coups et blessures
Finalement, ils restèrent, et il ne fallut pas longtemps pour que Strindberg et ce coquin de Hansen deviennent compagnons de beuverie. Le dramaturge commit aussi l’erreur de coucher avec la sœur de Hansen, la nuit de la Saint-Jean, une imprudence qui l’a presque conduit en prison, quand le domestique, après avoir essayé de le faire chanter, porta l’affaire en justice. Strindberg prit le parti de fuir le Danemark et de rentrer en Suède. Cela devait se révéler un autre trait récurrent de sa vie : sottises, immoralité, panique et fuite. L’été à Skovlyst, aussi sordide et grotesque fût-il, fournit à Strindberg le matériau de sa plus grande pièce, Mademoiselle Julie (1888), qu’il écrivit en l’espace de quelques semaines au cours de ces mois de juillet et d’août, prenant la comtesse et Hansen pour modèles de Mademoiselle Julie et de son serviteur bestial. La vie, comme toujours, entrait dans son œuvre presque inaltérée.
Dans la longue préface qu’il écrivit pour Mademoiselle Julie, où il décrit son esthétique révolutionnaire, Strindberg affirmait que des auteurs, ailleurs, avaient cherché à créer un nouveau théâtre « en injectant des idées nouvelles dans des formes anciennes », mais avaient échoué. Son réalisme à lui serait d’un genre authentiquement nouveau : « Puisque ce sont des personnages modernes, vivant à une époque de transition plus résolument surexcitée à tous égards que l’époque qui l’a précédée, j’ai dessiné des personnages partagés et chancelants, un mélange de l’ancien et du nouveau… Mes âmes (ou personnages) sont des patchworks des cultures passée et présente, des bribes de livres et de journaux, des fragments d’humanité, des lambeaux déchirés de beaux vêtements devenus loques, semblables à la manière dont on rapièce une âme humaine… J’ai évité le dialogue symétrique, mathématiquement construit, et permis à leurs esprits de travailler irrégulièrement, comme le font ceux des êtres humains dans la vraie vie. »
Strindberg écrivait toujours à partir de la vie, sa propre vie, la vie de ceux qui l’entouraient, ou la vie grouillant à l’intérieur de son cerveau. Cela ne veut pas dire que son œuvre soit pesamment autobiographique et naturaliste ; ainsi que le dit le poète Wallace Stevens, « Comme elles sont / Les choses changent quand on joue / Sur la guitare bleue ». Et peu d’instruments étaient plus bleus que celui de Strindberg. Dans Le Songe (1901), pièce au parfum oriental où il avait essayé, dit-il, d’« imiter la forme inconséquente et pourtant visiblement logique du rêve », il devance à la fois Freud et les surréalistes : quiconque suit l’auteur pendant ces quelques heures sur la voie du somnambulisme découvrira probablement une certaine similitude entre le pot-pourri apparent du rêve et le canevas bigarré de notre vie désordonnée.
C’est pourtant l’auteur parfaitement éveillé qui prit pour matériau de La Danse de mort (1900) le mariage en crise de sa sœur mentalement instable, Anna, et de son mari, Hugo von Philp, présentés sous le léger camouflage des personnages d’Edgar et Alice. Le beau-frère de Strindberg, après avoir lu la pièce, la jeta au feu, et Strindberg et les von Philp furent ensuite brouillés pendant quatre ans.
Von Philp et le dramaturge s’étaient déjà querellés à propos de la manière dont Strindberg traitait Siri, et, au vu de cette manière, on est enclin à prendre le parti du premier. En 1891, soupçonnant son épouse de lesbianisme, Strindberg avait poussé la femme qu’il pensait être son amante dans un escalier ; il fut jugé et condamné pour coups et blessures. L’année suivante, le mariage des Strindberg était dissous.
Strindberg allait aimer et se marier à nouveau – et ce serait, à nouveau, un désastre – mais Siri restera l’amour de sa vie. Vieux et malade, il pensait toujours à elle et lui envoyait de l’argent – « une vieille dette », disait-il – et à sa mort, en 1912, trois semaines avant son propre décès, il versa des larmes amères.
Sue Prideaux a écrit une biographie vivante, éclairante et parfois palpitante d’un artiste extraordinaire. Elle excelle notamment dans l’évocation de l’épisode de Skovlyst et dans celle de la crise « infernale » – ainsi que l’appelait Strindberg – du milieu des années 1890, quand l’auteur vivait à Paris et, profondément immergé dans les expériences alchimiques, perdit temporairement la raison, ce qui n’est guère surprenant étant donné la quantité de produits chimiques, médicaments et autres stimulants qu’il ingurgitait à l’époque : « Arsenic, chlore, cyanure, mercure, nicotine, soufre, vitriol, absinthe et somnifère. »
Prideaux évoque aussi de manière très émouvante les dernières années du dramaturge, au cours desquelles il se mourait d’un cancer de l’estomac mais avait enfin trouvé la célébrité à l’échelle internationale et, surtout, l’adulation de ses compatriotes – 10 000 personnes suivirent son cortège funèbre. Elle est persuasive sur l’importance de Strindberg, la nouveauté de son art, sa réussite esthétique. Il était, comme Richard Ellmann l’a dit de James Joyce, une « créature bizarre et merveilleuse », impulsif, obstiné, constamment curieux, un grand amoureux et un grand haineux, et, par-dessus tout, une force impitoyable dans le monde. Comme l’écrivit son ami Carl Ludwig Schleich : « Cette inflexibilité était manifestement la conséquence ultime de ses idées, qui furent poussées jusqu’à leur terme amer, là où d’autres auraient adouci la lumière de la vérité pour nos pauvres yeux humains, la rendant à la fois plus attirante et plus bienfaisante. »
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 21 juin 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.