Les canards du président

Venue pour un stage d’été à la Maison-Blanche, Mimi Alford, une étudiante de 19 ans, fut happée par JFK quatre jours après son arrivée, au cours d’un cocktail. Il la fit entrer gentiment dans la chambre conjugale et lui fit l’amour. Il vit qu’elle était vierge. Elle fut reconduite chez elle en voiture mais leur liaison dura dix-huit mois. Il la faisait revenir régulièrement. Il lui apprit tout ce qu’il fallait savoir sur le sexe. Ils firent la cuisine ensemble, écoutèrent des chansons d’amour et passèrent beaucoup de temps dans la salle de bains, où il avait une collection de petits canards en caoutchouc. Ils leur donnaient des petits noms et jouaient à la course de canards dans la baignoire. Il la convainquit de rendre devant lui des services sexuels à son ami Dave Powers. Il l’emmena souvent dans ses déplacements avec deux autres filles, deux secrétaires, Priscilla Wear et Jill Cowen, dont le rôle attitré était de subvenir aux besoins du président quand il ne trouvait pas de prostituées à son goût. On voit les deux filles à Berlin, en Irlande, au Costa Rica… Larry Newman, agent des services secrets, a raconté son embarras : « Chargés d’une mission du plus haut niveau, nous étions là à regarder la porte de l’ascenseur, parce que le président était à l’intérieur avec deux putes. » Il passait aussi beaucoup de temps à la Maison-Blanche avec les deux secrétaires, en particulier à la piscine, où elles se baignaient à poil. Passant devant le bureau de l’une d’elles, Jackie lâcha un jour, en français : « C’est la fille dont on dit qu’elle couche avec mon mari. » Auteur de plusieurs essais sur les femmes, Caitlin Flanagan raconte dans The Atlantic son émoi en lisant le passage sur les canards dans le livre de Mimi Alford, car elle venait d’écouter Jackie disant à quel point ces jouets avaient symbolisé la beauté de leur mariage (1). « “Quel salaud !” fut ma première réaction. » Sa première réaction seulement, parce qu’à la réflexion… D’un côté, JFK était un drogué du sexe, ferrant aussi les femmes de ses amis et des intrigantes de haut vol, comme Judith Exner, qui fut simultanément son amante et celle du mafioso Sam Giancana. De l’autre, il ne négligeait pas Jackie et celle-ci, souvent absente, menait aussi sa vie. Elle avait affiché des reproductions du Kama Sutra dans la salle à manger d’une de ses maisons de campagne. Et quand elle organisait des soirées où John était présent, elle invitait volontiers de jeunes beautés, sachant qu’elles « donnaient de la vigueur » à son mari, écrit Caitlin Flanagan.

 

 

Consummate

« D’un strict point de vue lexical, le mariage, en français, se “consomme”, comme n’importe quel plat. En anglais on ne “consummate” que lui. Le reste est affaire de consumption. Ainsi tourne le grand bal des faux amis. »

D. P.

NB. En anglais le verbe consummate  est aussi employé pour consommer un sacrifice. Le nom consummation peut aussi désigner l’accomplissement d’un crime. Consumption est réservé à la consommation de biens marchands, mais est aussi utilisé comme naguère en français pour désigner l’épuisement du corps, comme dans la tuberculose.

Aidez-nous (vraiment !) à trouver le prochain « mot manquant ». Consommer son mariage, disons-nous. Et aussitôt de nous apercevoir que manque à notre langue le substantif qui désigne la chose. Ce mot existe-t-il en ce sens exclusif dans une autre langue ?

Écrivez à

Strindberg le fou, Strindberg le sage

Il y a deux Strindberg, celui que le monde anglophone pense connaître, et celui qui reste sous clé dans le trésor de la langue suédoise. Pour nous, il est l’auteur de quelques drames majeurs – Mademoiselle Julie, La Danse de mort, Le Songe – tandis qu’une ou deux autres pièces traduites sont généralement considérées, tout au plus, comme des curiosités. Fondateur d’un nouveau genre de théâtre, il fut le précurseur d’auteurs tels que Samuel Beckett, Eugene O’Neill (1), ou Sean O’Casey (2), lequel le considérait comme « le plus grand de tous ». L’image que nous avons de lui le montre aussi en misanthrope notoire et incorrigible misogyne.

Mais, pour les Suédois, Strindberg est le plus prolifique et le plus vénéré des écrivains – dans la biographie que lui consacre Sue Prideaux, la liste de ses principales œuvres littéraires couvre cinq pages –, l’auteur d’un roman populaire humoristique, Les Gens de Hemsö (1887), et d’un ensemble de pièces historiques qui font de lui le Shakespeare national. Dramaturge de génie, c’était aussi un peintre de talent, un photographe révolutionnaire, un musicien inventif, un militant politique, un proto-féministe, et un adepte de toujours de l’art obscur de l’alchimie. En réalité, il n’y avait pas deux, mais beaucoup, beaucoup de Strindberg.

L’émergence et la postérité triomphale de cette figure protéiforme, somptueusement douée, semble relever du miracle, tant son enfance fut, à l’en croire, proprement misérable. Strindberg est né en 1849 dans un appartement exigu – « des enfants sur les planches à repasser et sur les chaises, des enfants sur les tables, dans les berceaux et dans les lits » – de Riddarholmen, l’une des quatre îles qui composent Stockholm. Son père, Carl Oscar, un élégant et un tyran, prétendait à la grandeur, bien que la goutte de sang noble de la famille eût séché depuis longtemps. Toutefois, le frère aîné de Carl Oscar, Ludwig, contrôlait le commerce des épices suédois, ce qui en faisait l’un des hommes les plus riches du pays. Et son oncle, l’Anglais Samuel Owen, était un inventeur et constructeur de navires couronné de succès. Tous deux avaient leurs entrées au palais royal. Carl Oscar était sans nul doute fier de ces nobles relations, mais elles devaient aussi avoir un goût amer pour un homme conscient, en simple employé de l’entreprise familiale, de figurer le parent pauvre.

La mère du dramaturge, Nora, avait été obligée de travailler à l’âge de 14 ans. D’abord bonne d’enfants, puis domestique chez un gardien de prison, elle était serveuse dans une auberge quand Carl Oscar l’avait remarquée. Le couple vécut ensemble pendant six ans et fit de nombreux enfants, dont trois sont morts en bas âge, avant de finalement se marier, en 1847, deux ans avant la naissance d’August. Nora était, selon Prideaux, « sensuelle, bornée et implacablement stupide ». Elle était aussi piétiste et « se délectait des sermons enflammés des prêcheurs révolutionnaires qui avaient alors une forte emprise sur les Suédois pauvres et sans instruction (3) ».

Pris entre sa mère « férocement religieuse » et ce tyranneau frustré de Carl Oscar, le petit August était en permanence au supplice et vivait dans une peur constante. Dans Le Fils de la servante (1886), l’une des nombreuses œuvres autobiographiques qu’il allait écrire au fil de sa vie, Strindberg – parlant de lui à la troisième personne, comme souvent – évoque crûment la détresse de son enfance : « Affamé et effrayé, il avait peur du noir, des fessées, de déranger tout le monde. Il avait peur de tomber et de se blesser, peur d’être dans le passage. Peur d’être frappé par ses frères, giflé par les domestiques, grondé par sa grand-mère, mis en boîte par son père et fouetté par sa mère… Il ne pouvait rien faire sans mal faire, dire un mot sans gêner quelqu’un. Finalement, le plus sûr était simplement de ne pas bouger. Sa plus grande vertu était de rester assis sur une chaise et de se tenir tranquille. On lui avait efficacement fait entrer dans la tête qu’il n’avait pas le droit d’exister. »

 

L’école, une préparation à l’enfer

Et ce n’est pas à l’extérieur de la maison qu’il fallait espérer trouver du réconfort. Au risque de surprendre les lecteurs d’aujourd’hui, Prideaux rappelle que Stockholm était, au milieu du XIXe siècle, « l’une des capitales les plus arriérées et les plus malsaines d’Europe… Peu sûre, vieillotte, chaotique et sale ». Il n’y avait presque nulle part l’eau courante, les égouts coulaient à ciel ouvert, les rues n’étaient pas éclairées sinon de-ci de-là par une lampe à pétrole qui ne faisait que « rendre l’obscurité visible », les horloges n’étaient pas standardisées et les gibets se dressaient aux carrefours.

Et puis, il y avait l’école. Si l’on en juge par les descriptions de l’enseignement au XIXe siècle datant de l’époque, par exemple dans Tom Brown’s School Days, de Thomas Hugues (4), le Portrait de l’artiste en jeune homme, de James Joyce, et Les Désarrois de l’élève Törless, de Robert Musil, l’instruction avait alors non pour but de former les jeunes, mais de leur briser l’esprit, l’esprit de ceux, du moins, que l’on pensait trop faibles et neurasthéniques pour jouer un jour un rôle dirigeant dans la société bourgeoise.

Strindberg a d’abord fréquenté l’école publique Klara, au centre de Stokholm : « Une préparation non à la vie mais à l’enfer », écrirait-il plus tard. Même à l’âge adulte, il faisait un cauchemar, le pire de tous, où il s’imaginait de retour à Klara, subissant à nouveau les humiliations, les flagellations et les brimades. « Il se sentait constamment coupable, écrit Prideaux, et pensait que Klara était un lieu de punition pour le péché originel, une institution pénale pour des crimes commis avant sa naissance. »

Mais, après la faillite de Carl Oscar en 1853, la famille déménagea dans la banlieue de Norrtullsgatan, dans une maison entourée de vergers et de champs de tabac. Là, August commença de développer un goût pour la nature qui allait se révéler une force motrice tout au long de sa vie. « Marcher dans le jardin quand la terre fraîchement retournée repose, noire, sous la voûte rose et blanche des pommiers et quand les tulipes resplendissent de leurs couleurs orientales semblait plus grave que de passer un examen à l’école et plus magnifique, même, que l’église au matin de Noël », écrivit-il plus tard.

Même à Klara, il avait trouvé une compensation délicieuse et parfaitement inattendue. La fillette du recteur, âgée de 9 ans, suivait les cours de français, et bien qu’elle restât sagement assise au fond de la classe, elle était le centre de l’attention : « August tomba amoureux, bien conscient qu’il émanait des garçons et des hommes, en la présence de la gamine, une sorte de souffle de tendresse collective, une légère brise qui chassait l’habituelle atmosphère d’hostilité institutionnalisée. »

 

Une poignée de cigares pour viatique

Cette première rencontre avec l’éternel féminin fut pour Strindberg décisive. Il s’aperçut que la présence ne serait-ce que d’une femme tempérait la barbarie masculine et, surtout, ramenait à « ses justes proportions le culte marial ». Strindberg a combattu toute sa vie la « conception trompeuse de la femme comme espèce distincte et mystérieuse » et soutenu, certes avec irrégularité, une authentique égalité entre les sexes.

Le jeune August était un élève assidu, doté d’une bonne mémoire et d’un don exceptionnel pour les langues – il maîtrisa rapidement le grec, le latin et le français –, très versé dans les lettres classiques et la théologie ; il étudia aussi un manuel allemand sur le métier de sage-femme, qui a dû faire entrevoir des réalités bien fascinantes à un garçon de 11 ans. Il était doué, aussi, en sciences. Au début, il ne parvenait pas à saisir les mathématiques, mais un livre de topographie changea tout cela. Sa biographe écrit : « D’abord instinctivement redoutée, la géométrie, clé magique pour dévoiler des lois invisibles, serait la clé même qui ouvrirait Strindberg à l’idée qui allait régir sa vie, l’idée d’un ordre ésotérique sous-jacent, d’une formule gouvernant l’abstrait et l’infini et attendant d’être découverte par le savant opiniâtre. »

Après la mort de la mère de Strindberg de la tuberculose, son père se remaria promptement. Emilia Charlotte Petersson était une autre zélote, et prit immédiatement le garçon en grippe. Le moment était venu de s’échapper. En 1867, August entra à l’université d’Uppsala. La fortune de son père avait alors tourné favorablement – il dirigeait désormais une flotte de quarante et un navires –, mais son seul geste envers son fils sur le départ consista à lui offrir une poignée de cigares. August paya son premier trimestre à l’université avec l’argent gagné comme précepteur et un prêt consenti par le cuisinier de la famille. À Noël, il était sans le sou, et dut prendre un poste de professeur remplaçant – à Klara, et nulle part ailleurs. Mais un ami le recommanda à une famille de libres penseurs, les Sandahl, qui l’embauchèrent comme précepteur de leurs deux filles. Cette expérience changea sa vie. Plus tard, Strindberg décrirait la maison comme « l’une des plus belles de Stockholm », observant que, « ici, il pouvait laisser libre cours à ses pensées ».

Cette idylle fut suivie d’une autre, quand un hôte des Sandahl, le docteur Axel Lamm, émit l’idée que le jeune homme pourrait étudier la médecine. August fut enthousiaste, mais comment allait-il trouver les fonds ? Lamm l’invita à habiter chez lui pour tenir compagnie à ses deux fils, en échange de la pension gratuite. « Les Lamm, écrit Prideaux, étaient une famille juive qui tenait une maison ouverte, libérale et cosmopolite où l’on parlait de nombreuses langues, et que traversait un carrousel de visiteurs rapportant là les potins, la mode et la politique de toute l’Europe. » Strindberg a dû penser que les dieux avaient décidé de le dédommager de son effroyable enfance. « Il n’aurait jamais pu devenir un écrivain aussi convaincant, remarque finement Prideaux, si cette courte période ne lui avait pas donné une compréhension approfondie du bon côté de la médaille : la nature authentique de la bienveillance désintéressée. »

Jusque-là, ce pourrait être l’histoire des débuts de n’importe quel écrivain. Mais Strindberg n’était pas n’importe quel écrivain. Durant son séjour chez les Lamm, il allait au théâtre deux ou trois fois par semaine, et fut rapidement saisi par l’idée de devenir acteur. Il se débrouilla pour décrocher un petit rôle dans un spectacle du Théâtre royal, mais l’expérience fut si humiliante qu’il s’enfuit chez lui pour avaler un comprimé d’opium, puis sortit avec un ami et se « saoula prodigieusement ». Le lendemain matin, ivre et bourré de remords, il était étendu sur un sofa dans sa chambre quand, écrivit-il ensuite, « il ressentit une fièvre inhabituelle, pendant laquelle son esprit semblait travailler à réorganiser les souvenirs du passé, en éliminant certains et en ajoutant d’autres… Au bout d’une heure ou deux, il avait en tête une comédie en deux actes… Mais il lui fallait à présent l’écrire. En quatre jours, la pièce était prête. Il allait et venait du bureau au sofa ; et dans les moments de pause, il s’effondrait comme une loque. Quand le travail fut terminé, il poussa un profond soupir de soulagement, comme si des années de douleurs étaient révolues, comme si une tumeur avait été retirée ».

Ce premier épisode de fièvre créatrice contenait en germe le schéma qui allait émailler sa carrière : la drogue et l’ivresse, l’état second, la composition rapide, semi-consciente, le soulagement à la fin, un sentiment de guérison, comme d’une terrible maladie. Cette première pièce, Un cadeau de fête, n’a pas survécu, mais il en écrivit dans la foulée une demi-douzaine de plus. Strindberg le dramaturge avait jailli tout armé de sa propre tête ravagée par la gueule de bois.

Au début, il jouit d’un succès progressif mais manifeste, bon nombre de ses pièces étant montées par le Théâtre royal. Parmi elles, Paria (1871), un drame viking inspiré des vieilles sagas – pour les lire, il avait appris tout seul l’islandais –, qui lui valut d’être convoqué au Palais, où le roi dit à l’auteur de 22 ans à quel point il avait aimé le texte. Prideaux ne nous dit pas si Carl Oscar eut vent de l’audience royale, mais si ce fut le cas, comme le vieux snob a dû pester !

Malgré ces triomphes, il était impossible à Strindberg de vivre de sa plume, et il accepta en 1874 un emploi d’assistant à la Bibliothèque royale de Stockholm, poste qui lui donna étonnamment beaucoup de satisfaction. Il prit aussi une maîtresse, Ida Charlotta Olssen, dont on sait peu de choses sinon qu’elle eut un enfant de lui, après qu’il l’eut abandonnée. Ida lui avait donné des raisons de douter de sa paternité. Même si l’affaire l’a enseveli sous le poids de la culpabilité, son véritable héritage fut, selon Prideaux, « le sentiment d’horreur que lui inspira sa vie durant la position incertaine de l’homme quant à la paternité biologique », un thème qui n’a cessé de resurgir dans sa vie et dans son œuvre, en particulier dans sa pièce Père (1887), dont le protagoniste est tant rongé par le doute sur l’origine de sa fille qu’il finit dans une camisole de force tandis que sa femme s’empare en jubilant de sa maison et de sa fortune.

Strindberg était encore tourmenté par la débâcle Ida quand il rencontra sa première femme, Siri von Essen. Siri était déjà mariée, au baron Carl Gustav Wrangel, « cette masse inerte qu’elle appelle son mari », grinçait Strindberg, qui n’allait pas laisser ce détail barrer sa route. Siri, fille d’un petit aristocrate finlandais, était actrice, pas très bonne de l’avis général. « Elle était vive, séductrice, et mince, avec un cou gracieux, une caractéristique très prisée en ces temps où l’on décapitait encore en Suède », nous dit Prideaux avec un plaisir incongru. Strindberg la décrit de manière plus conventionnelle : « D’une sveltesse byzantine, qui permettait à sa robe de tomber en plis simples et nobles, son corps avait des proportions ensorcelantes, les poignets et les chevilles délicieusement faits. »

Elle était aussi entêtée et dure, et bien que leur mariage eût commencé dans l’enchantement – ils avaient beaucoup de plaisir à être ensemble, et adoraient faire l’amour –, il allait s’achever dans l’amertume et les récriminations sordides. Strindberg avait une haute idée du mariage, qui devait être à ses yeux l’union de deux partenaires égaux. Dans la préface à son recueil de nouvelles Mariés (1884), il établit une longue liste de « droits de la femme », en appelant à une égalité complète entre les sexes, « qui abolira cette forme répugnante d’hypocrisie qu’on appelle la galanterie ». Le livre s’attira le courroux du matriarcat bourgeois, mené par la Société pour les droits de propriété des femmes mariées, qui se méfiait de ces idées sur l’égalité, et par un groupe moraliste, la Fédération, horrifié par son franc-parler sur le sexe.

 

Poursuivi pour blasphème

À l’époque, le bruit courait que la reine Sophie, piétiste comme la mère de Strindberg, était à l’origine de cette campagne de discrédit. Campagne couronnée de succès dans la mesure où l’auteur fut poursuivi pour blasphème – il avait qualifié la communion solennelle d’« impudente tromperie » –, mais les événements se retournèrent contre ses accusateurs quand Strindberg, arrivant au procès, fut accueilli par une foule immense de sympathisants. Pour sa part, il ne se laissa guère impressionner : « Non, je ne suis tout simplement pas fait pour être un “grand homme”. Je n’ai jamais réussi à croire moi-même à ces acclamations. Ils m’applaudissent aujourd’hui ; demain, ils me conspueront. »

Mais, alors que son mariage avec Siri commençait à vaciller, l’attitude de Strindberg sur la « Question de la Femme », comme il l’appelait alors, tourna au vinaigre. Prideaux est étonnamment indulgente sur le sujet, et assurément moins sévère que Michael Meyer dans sa biographie du dramaturge, qui cite notamment ce post-scriptum à une lettre que Strindberg écrivit à un ami en 1888 : « La femme, étant mesquine et stupide, donc mauvaise… devrait être éradiquée, comme les barbares et les voleurs. Elle n’est utile que par ses ovaires et sa matrice, et plus encore, par sa chatte (5). »

Strindberg avait à cette époque découvert Nietzsche – « Tout est là ! » déclara-t-il –, et ses opinions prenaient en conséquence un tour sauvage, pas seulement sur la « Question de la Femme » mais aussi à propos des Juifs. Une fois encore, Prideaux souligne ici le positif : « La gloire du Juif, selon lui, était précisément l’absence de patrie. C’est ce qui lui avait permis de devenir un arbitre international, à l’âme noble, au-dessus du nationalisme, un être supérieur à ceux qui revendiquent une simple nationalité étriquée. C’était le rôle du Juif que d’être “libre de tout préjugé national, affranchi des dogmes étouffants du christianisme, frère de tous les hommes… la race la plus intelligente d’Europe”. » Cette citation est extraite de « Mon antisémitisme », un article qu’écrivit Strindberg pour le journal radical Tiden. Meyer, cependant, prend soin de citer une lettre datant de la même époque à peu près : « Les gens parlent de la “persécution des Juifs” ! C’est leur stratégie ! “Persécuté” dès qu’on cesse de leur lécher le cul. » Et Strindberg d’ajouter : « Mais haïssez-les en tant que réactionnaires, pas en tant que Juifs ! »

Le dramaturge eut trois enfants avec Siri. C’était un père merveilleux, aimant, patient, joueur, et tendre. Cela ne l’ennuyait jamais de s’occuper des petits quand sa femme sortait – parmi les nombreuses photographies magnifiques qui figurent dans le livre de Prideaux, l’autoportrait de Strindberg en horticulteur passionné, avec ses filles Karin et Greta, est charmant et paradisiaque. Il était aussi attentionné à l’égard de sa fratrie. Sa sœur Elisabeth, qui avait des problèmes mentaux, lui écrivit un jour pour dire qu’elle se sentait désespérée et que la vie n’avait pas de sens. Il répondit : « Il faut souvent aux gens beaucoup de temps pour découvrir le but de leur vie, même si je pense que tout le monde en a un, petit ou grand », terminant par une offre d’aide financière en cas de besoin.

 

Compagnons de beuverie

En 1888, la famille vivait à Taarbeck, un village de pêcheurs sur la côte est du Danemark. Un jour, une vieille femme qui vendait des légumes à domicile « arriva comme la sorcière d’un conte de fées, écrit Prideaux, leur proposant de vivre dans un “palais”, pour le loyer étonnamment modique de 50 couronnes par mois ». C’était le prélude à l’une des phases les plus bizarres, grotesques et stimulantes de la vie de Strindberg, et Prideaux ouvre judicieusement son livre par un morceau de bravoure sur l’épisode. Le « palais », c’était Skovlyst, un ancien relais de chasse royal situé dans les bois des alentours de Copenhague, désormais propriété de la comtesse Frankenau, qui partageait les lieux avec le fils de la marchande de légumes, Ludvig Hansen, et sa sœur de 16 ans, Martha Magdalena.

À leur arrivée, les Strindberg furent reçus par la comtesse – « un visage de chat, rond, brûlé par le soleil, des yeux de poisson et des dents gâtées », selon un récit ultérieur de Karin, la fille de Strindberg – habillée dans un curieux accoutrement du siècle précédent. Elle les gratifia d’un récital sur l’orgue de Barbarie pendant que le domestique Hansen – qui était en fait le demi-frère de la comtesse – accomplissait des tours de magie, faisant surgir du néant des coupes de vin et léviter sa sœur. « Siri avait de la peine à réprimer son rire. Mais Strindberg se leva soudain et demanda la voiture. Ce fut un tonnerre de protestations. »

 

Condamné pour coups et blessures

Finalement, ils restèrent, et il ne fallut pas longtemps pour que Strindberg et ce coquin de Hansen deviennent compagnons de beuverie. Le dramaturge commit aussi l’erreur de coucher avec la sœur de Hansen, la nuit de la Saint-Jean, une imprudence qui l’a presque conduit en prison, quand le domestique, après avoir essayé de le faire chanter, porta l’affaire en justice. Strindberg prit le parti de fuir le Danemark et de rentrer en Suède. Cela devait se révéler un autre trait récurrent de sa vie : sottises, immoralité, panique et fuite. L’été à Skovlyst, aussi sordide et grotesque fût-il, fournit à Strindberg le matériau de sa plus grande pièce, Mademoiselle Julie (1888), qu’il écrivit en l’espace de quelques semaines au cours de ces mois de juillet et d’août, prenant la comtesse et Hansen pour modèles de Mademoiselle Julie et de son serviteur bestial. La vie, comme toujours, entrait dans son œuvre presque inaltérée.

Dans la longue préface qu’il écrivit pour Mademoiselle Julie, où il décrit son esthétique révolutionnaire, Strindberg affirmait que des auteurs, ailleurs, avaient cherché à créer un nouveau théâtre « en injectant des idées nouvelles dans des formes anciennes », mais avaient échoué. Son réalisme à lui serait d’un genre authentiquement nouveau : « Puisque ce sont des personnages modernes, vivant à une époque de transition plus résolument surexcitée à tous égards que l’époque qui l’a précédée, j’ai dessiné des personnages partagés et chancelants, un mélange de l’ancien et du nouveau… Mes âmes (ou personnages) sont des patchworks des cultures passée et présente, des bribes de livres et de journaux, des fragments d’humanité, des lambeaux déchirés de beaux vêtements devenus loques, semblables à la manière dont on rapièce une âme humaine… J’ai évité le dialogue symétrique, mathématiquement construit, et permis à leurs esprits de travailler irrégulièrement, comme le font ceux des êtres humains dans la vraie vie. »

Strindberg écrivait toujours à partir de la vie, sa propre vie, la vie de ceux qui l’entouraient, ou la vie grouillant à l’intérieur de son cerveau. Cela ne veut pas dire que son œuvre soit pesamment autobiographique et naturaliste ; ainsi que le dit le poète Wallace Stevens, « Comme elles sont / Les choses changent quand on joue / Sur la guitare bleue ». Et peu d’instruments étaient plus bleus que celui de Strindberg. Dans Le Songe (1901), pièce au parfum oriental où il avait essayé, dit-il, d’« imiter la forme inconséquente et pourtant visiblement logique du rêve », il devance à la fois Freud et les surréalistes : quiconque suit l’auteur pendant ces quelques heures sur la voie du somnambulisme découvrira probablement une certaine similitude entre le pot-pourri apparent du rêve et le canevas bigarré de notre vie désordonnée.

C’est pourtant l’auteur parfaitement éveillé qui prit pour matériau de La Danse de mort (1900) le mariage en crise de sa sœur mentalement instable, Anna, et de son mari, Hugo von Philp, présentés sous le léger camouflage des personnages d’Edgar et Alice. Le beau-frère de Strindberg, après avoir lu la pièce, la jeta au feu, et Strindberg et les von Philp furent ensuite brouillés pendant quatre ans.

Von Philp et le dramaturge s’étaient déjà querellés à propos de la manière dont Strindberg traitait Siri, et, au vu de cette manière, on est enclin à prendre le parti du premier. En 1891, soupçonnant son épouse de lesbianisme, Strindberg avait poussé la femme qu’il pensait être son amante dans un escalier ; il fut jugé et condamné pour coups et blessures. L’année suivante, le mariage des Strindberg était dissous.

Strindberg allait aimer et se marier à nouveau – et ce serait, à nouveau, un désastre – mais Siri restera l’amour de sa vie. Vieux et malade, il pensait toujours à elle et lui envoyait de l’argent – « une vieille dette », disait-il – et à sa mort, en 1912, trois semaines avant son propre décès, il versa des larmes amères.

Sue Prideaux a écrit une biographie vivante, éclairante et parfois palpitante d’un artiste extraordinaire. Elle excelle notamment dans l’évocation de l’épisode de Skovlyst et dans celle de la crise « infernale » – ainsi que l’appelait Strindberg – du milieu des années 1890, quand l’auteur vivait à Paris et, profondément immergé dans les expériences alchimiques, perdit temporairement la raison, ce qui n’est guère surprenant étant donné la quantité de produits chimiques, médicaments et autres stimulants qu’il ingurgitait à l’époque : « Arsenic, chlore, cyanure, mercure, nicotine, soufre, vitriol, absinthe et somnifère. »

Prideaux évoque aussi de manière très émouvante les dernières années du dramaturge, au cours desquelles il se mourait d’un cancer de l’estomac mais avait enfin trouvé la célébrité à l’échelle internationale et, surtout, l’adulation de ses compatriotes – 10 000 personnes suivirent son cortège funèbre. Elle est persuasive sur l’importance de Strindberg, la nouveauté de son art, sa réussite esthétique. Il était, comme Richard Ellmann l’a dit de James Joyce, une « créature bizarre et merveilleuse », impulsif, obstiné, constamment curieux, un grand amoureux et un grand haineux, et, par-dessus tout, une force impitoyable dans le monde. Comme l’écrivit son ami Carl Ludwig Schleich : « Cette inflexibilité était manifestement la conséquence ultime de ses idées, qui furent poussées jusqu’à leur terme amer, là où d’autres auraient adouci la lumière de la vérité pour nos pauvres yeux humains, la rendant à la fois plus attirante et plus bienfaisante. »

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 21 juin 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Le mot du mois

« Je trouve que la télévision est très favorable à la culture. Chaque fois que quelqu’un l’allume chez moi, je vais dans la pièce à côté et je lis un bon livre. »

Julius Marx, dit Groucho Marx.

La guerre des manuels scolaires

On l’a vu en France à propos de l’introduction de la « théorie du genre » dans les manuels de sciences naturelles, le contenu idéologique des livres scolaires est un sujet sensible. Pas moins de quatre-vingts députés de droite demandèrent en août 2011 au ministre de l’Éducation le retrait des manuels scolaires de SVT pour les première ES et L qui défendaient (selon eux) la « théorie du genre sexuel » (laquelle privilégie les facteurs culturels dans la formation de l’identité et de l’orientation sexuelles). Une autre controverse porte sur les manuels d’économie en classe de 1re et terminale, accusés de privilégier le point de vue antilibéral. Dans un rapport récent, un think tank observe par exemple que « l’entrepreneur est absent des manuels. Aucune histoire d’entrepreneur n’est présentée (1) ». Ce type de problème se rencontre dans tous les pays du monde, véhiculant des réactions allant parfois jusqu’à la violence physique. En Inde, des historiens ont ainsi été agressés par des hindouistes radicaux pour avoir contribué à alimenter les manuels en données jugées scandaleuses (ainsi le fait que les Indiens de l’époque védique mangeaient les vaches) (2).

Books s’était fait l’écho de cette problématique en évoquant la publication d’un manuel d’histoire contemporaine dont le contenu a été personnellement validé par Vladimir Poutine (« Poutine, professeur d’histoire », Books, mars 2009). Des pages sombres du régime soviétique sont ignorées, l’ère Poutine est glorifiée.

The Economist a consacré cet automne un dossier à cette question passionnante (3). L’hebdomadaire britannique se fonde en particulier sur les travaux de l’Institut Georg-Eckert, un organisme allemand dédié au sujet. Un livre paru à l’initiative de ce centre de recherches rassemble les contributions d’auteurs chinois, japonais et sud-coréens sur la manière dont les épisodes délicats de l’histoire des relations entre ces pays sont présentés aux élèves et aux étudiants : la guerre sino-japonaise de 1894-1895, l’occupation japonaise des années 1930 et 1940, le sac de Nankin, etc. D’autres études montrent la façon dont les Chinois, par exemple, effacent des manuels des périodes entières ou les présentent de manière aseptisée. Le Grand Bond en avant, avec ses trente millions de morts, se résume à « trois années de difficultés économiques ». Tienanmen a pendant quelque temps été évoqué par la formule « les troubles politiques de 1989 », mais toute référence à l’événement a purement et simplement disparu depuis 2004.

Nous avons aussi fait état de la démarche entreprise par des Israéliens et des Palestiniens de bonne volonté (encouragés par l’Institut Georg-Eckert), qui s’efforcèrent – sans succès – de se mettre d’accord sur un récit commun de leur histoire (« Israël-Palestine, Histoires parallèles », Books, septembre 2012, p. 73). Dans les manuels israéliens, les Palestiniens parfois ne sont pas même mentionnés, ou sont décrits comme des réfugiés, des fermiers ou des terroristes. Les ouvrages palestiniens sont tout aussi biaisés. Mais ils sont loin d’égaler leurs homologues saoudiens. Ali al-Ahmed, qui dirige un think tank à Washington, cite ces phrases lues dans des manuels d’Arabie saoudite : « Les juifs et les chrétiens sont des ennemis des croyants » et « Les Juifs ont occupé la Palestine avec l’aide de la malveillance des croisés à l’égard de l’islam […]. Mais les musulmans ne resteront pas silencieux. »

En Libye, le très panarabe colonel Kadhafi avait imposé que les cartes de la région ne montrent pas les frontières politiques. En Corée du Sud, les évangélistes sont parvenus à faire enlever des programmes, cette année, certaines références à la théorie de l’évolution. Celle-ci est aux États-Unis la principale pomme de discorde entre manuels anti- et pro-darwiniens, mais ce n’est pas la seule. Une guerre larvée oppose les livres scolaires de la Californie à ceux du Texas conservateur, qui ont tendance à exalter un passé américain sans tache et à prôner l’abstinence sexuelle des adolescents. Cette dernière est aussi recommandée dans les manuels en vigueur dans les écoles des districts conservateurs de l’État de New York, où les enseignants sont invités à faire savoir aux élèves que l’activité sexuelle « interfère avec vos valeurs et les règles familiales ».

Pour revenir aux livres de SVT français, le plus frappant est moins l’introduction d’allusions plus ou moins confuses à la théorie du genre que l’absence totale de référence à la théorie de l’évolution pour rendre compte de la différence entre les sexes. Comme si celle-ci, dans notre pays imbu de sa laïcité, nous tombait du ciel à la naissance. Nos ancêtres restent les Gaulois ; mieux vaut ne pas remonter trop loin en arrière.

 

La solution de Quim

Quim finit son travail à cinq heures. Il sort de l’immeuble et se rend en voiture chez sa fiancée. Ils iront au cinéma, à la troisième séance. Quand il entre dans son appartement, la première chose qu’il fait est de s’enfermer dans la salle de bains. Il met le verrou et commence à calculer, en prenant pour mesure la paume de sa main, la position qu’occupe le flacon de déodorant sur l’étagère. Il décrit son emplacement à voix haute : « À une paume du mur du fond. À deux doigts de la trousse de crèmes solaires. »

Bientôt il se désespère, le flacon a encore changé de place. D’un geste brisé, ou hésitant, il se passe une main sur la tête. Puis il se frotte le visage avec sa paume ouverte, comme s’il voulait l’effacer, ou disparaître. Il baisse l’abattant du W. C., qui était levé, il ne sait plus par qui, et s’assied pour méditer.

Quand Quim reste chez sa fiancée, il se sert de son shampoing nourrissant, de son gel douche et de ses serviettes de bain. Mais le déodorant, c’est le sien. Ce flacon est la seule chose à lui dans cet appartement. C’est très clair : « Déodorant pour homme ». Écrit en trois langues, et il est peu probable qu’elle s’en serve car, entre autres choses, elle en a quatre autres pour femme sur le rayon supérieur de l’étagère. C’est pourquoi Quim pense maintenant qu’un autre homme vient dans cet appartement. De plus, la veille, en débouchant son flacon, il a trouvé un poil noir et court qui n’appartient pas à sa fiancée. Elle est blonde. Ni à lui. Il s’épile tous les jours pour nager dans un centre sportif près de chez lui.

Derrière la porte fermée, il entend un bruit de talons. Elle doit être encore en train d’essayer des vêtements et de se regarder dans le miroir posé sur la porte de la salle de bains. Quand le bruit s’éloigne, Quim se lève pour se rafraîchir la nuque au lavabo. Subitement il est saisi par cette naïveté quasi extravagante, et même invraisemblable vue de l’extérieur, qui s’empare fréquemment des amoureux ou des désespérés. Il se précipite au salon en quête d’un papier et d’un stylo. Il écrit un mot, le glisse dans le capuchon du déodorant et referme le flacon. Le mot dit : « Bonjour, je suis son fiancé, et toi, qui es-tu ? Il y a un an que je suis avec elle. Et toi ? Moi je l’aime, mais si elle me trompe, ce serait mieux que je le sache parce que je ne pourrais pas supporter de la partager avec un autre. Signé : Quim. »

Au cinéma, il ne cesse de s’agiter, croise les jambes, les étire. Se penche en avant et se frotte les mains. Puis il se renverse en arrière en soupirant dans son fauteuil comme s’il avait trouvé une position confortable et se concentrait sur les plans qui défilent, mais ce n’est pas le cas ; l’odeur suave du parfum de sa fiancée l’envahit, lui viennent aussi des images d’elle avec un autre homme et il est pris de nausée.
Curieusement, pendant que la nourriture lui retourne l’estomac, il sent qu’il ne veut pas perdre sa fiancée, il éprouve à la fois douleur et dégoût. Il la regarde de profil, son visage s’éclaire et s’éteint à chaque plan qui se succède sur l’écran. Il tente d’imaginer le fait de perdre une femme comme la sienne, si intéressante, belle, intelligente, avec laquelle il partage tant de choses, mais il n’y arrive pas.

Ils passent trois jours séparés, à cause de son travail ; astreint à un double service, il lui reste juste assez de temps pour se reposer dans son propre appartement. Le quatrième jour, Quim a tellement envie de la voir que lorsqu’il arrive chez elle, cinq heures s’écoulent avant que l’affaire du déodorant lui vienne à l’esprit. À ce moment-là, il laisse sa fiancée allongée sur le côté gauche du lit, le corps en sueur, les yeux liquides, tournés vers la fenêtre, comme répandus sur la cime d’un châtaignier que l’on voit derrière la vitre. Nu, il va à la salle de bains.
Le déodorant a encore changé de place. Il se jette sur ce stupide flacon qu’il regrette maintenant d’avoir acheté, il aurait mieux fait d’utiliser celui de sa fiancée. Et il l’ouvre. Un papier. Il le déplie et lit : « Salut, je m’appelle Alex, je suis argentin et je ne savais pas du tout qu’elle avait un autre ami. On sort ensemble depuis six mois et je n’ai pas envie de la quitter. Elle me plaît trop. Je ne retrouverai jamais une fille pareille. Alors, oublie-moi ou oublie-la. À toi de voir. »

Quim s’énerve. Il n’en croit pas ses yeux. Il se précipite au salon, prend un bout de papier et écrit : « Il y a un an que je suis avec elle et aujourd’hui même je vais la demander en mariage. Toi, oublie-la. Pas question que je renonce. Signé : Quim. » Il plie le papier. Le glisse soigneusement dans le déodorant. Puis il va à la cuisine et jette le mot de l’Argentin aux ordures. Il fait un nœud au sac poubelle et le dépose à l’entrée.

Il retourne dans la chambre. Elle s’est endormie et lui, la voyant si jolie, se désole en contemplant son corps nu, son visage calme, ses cheveux blonds répandus sur les draps. Il pense de nouveau qu’il l’aime plus que jamais, qu’il ne peut la perdre. Il s’allonge près d’elle et couvre de baisers le pli de son aisselle, petite et douce, et la ligne de son cou lisse et élancé. Ainsi il la réveille et lui fait l’amour deux fois de plus, ses yeux rivés aux siens. Au matin il s’en va, tandis qu’elle dort encore, mais avant de sortir il téléphone du salon pour commander un bouquet de roses à lui faire livrer.

Deux jours après, Quim revient. Autre mot dans le déodorant. Cette fois, il est resté collé à l’émulsion, l’encre a coulé, mais c’est encore lisible : « Je ne m’avoue pas vaincu. Moi aussi je lui ai demandé de m’épouser et elle a accepté. Et à toi aussi elle a dit oui ? Signé : Alex. » Quim est sidéré, écarquille les yeux de rage, tortille la bouche, se mord les lèvres ; on dirait qu’il va les manger. Puis il se maudit d’avoir oublié cette histoire de mariage ; il croit maintenant qu’il a précipité les événements entre l’autre homme et elle.

L’après-midi, il se met en quête d’une bijouterie et en trouve trois dans le même quartier. Dans la dernière, il achète l’alliance qu’il pense qu’elle choisirait si elle était là. Le soir, il l’invite dans le restaurant le plus cher de la ville. Le maître d’hôtel les installe à la meilleure table, car Quim lui a confié ses projets. Le sommelier leur apporte un grand vin et cinq serveurs se relaient pour les servir. Pendant qu’ils dînent, ils peuvent contempler le plus beau panorama de la cité, ils se sourient. À la moitié du dessert, Quim lui prend la main gauche pour lui enfiler la bague d’émeraudes et de diamants qui attendait dans la poche de sa veste. Elle le regarde bouche bée. Puis elle regarde la bague et fond en larmes, émue. Dans le restaurant, seules deux autres tables sont prises et les clients sont tous très silencieux, occupés à porter à leur bouche couverts d’argent et verres de vin. Une dame d’allure orientale a suspendu en l’air la bouchée qu’elle allait goûter et les observe.

Quim ne s’occupe que de sa fiancée, qui écarte l’assiette de raisins glacés au thym, sèche ses larmes et sa bouche sucrée avec la serviette et lui dit qu’il y a longtemps qu’elle désire être son épouse. Il en reste sans voix. Soudain, il ne sait pas s’il doit ou non exulter, mais sa fiancée, folle de joie, tend la main où scintille la bague, lui prend le poignet et lui demande de la ramener tout de suite à la maison pour lui faire l’amour.
Quim, qui n’a pas cessé d’être surpris depuis qu’il la connaît, se demande maintenant si une femme comme elle, si impulsive, si peu sensée, lui convient. Un moment il se sent très lucide mais, après quelques minutes sur le canapé du salon, où elle le couvre de caresses, Quim se laisse de nouveau emporter, succombe à ses charmes et ils font l’amour avec plus de passion que jamais. Ensuite, il lui fait promettre d’être toujours fidèle et ils scellent cette promesse debout, sur le balcon, sous un croissant de lune et un fouillis d’étoiles.

Le lendemain matin, il décide de cesser de s’épiler. Quelques jours plus tard, réveillé par un klaxon, Quim se lève. Dans la douche, il se lave le corps avec le gel de sa fiancée et les cheveux avec son shampoing nourrissant. Puis il ferme le robinet et attrape une des deux serviettes, beige, qu’il noue autour de sa taille. Il s’approche de l’étagère en verre et se plante devant le déodorant. Il prend le flacon, l’observe et l’emporte à la cuisine. Là, il ouvre la poubelle et le jette. « Affaire classée », se dit-il en retournant à la salle de bains.

Il sourit devant le miroir humide, l’air vainqueur, persuadé que cette trouble histoire est désormais derrière lui. Après quoi, il prend l’un des quatre déodorants de sa fiancée posés sur le haut de l’étagère et l’utilise. Il le replace au même endroit et pense qu’il finira par s’habituer à cette odeur.

C’est alors, à cet instant précis, qu’il commence à se sentir réellement bien. Il respire profondément et sent un va et vient d’étoiles de mer et d’hippocampes flottant à l’intérieur de son corps, et aussi une grande paix. Il se laisser gagner un moment par ce sentiment, qui augmente peu à peu et semble frôler le point culminant du plaisir quand, soudain, il découvre un cheveu court et noir collé sur sa serviette beige. Un poil qui n’appartient pas à sa fiancée puisqu’elle est blonde. Mais qui, en y réfléchissant bien, pourrait être le sien car il y a déjà deux semaines qu’il a cessé de s’épiler et d’aller nager au centre sportif, au cas où. Cette fois, il le saisit entre deux doigts. L’approche de sa bouche. Souffle dessus. Le poil tourne sur lui-même, fait un saut périlleux comme un acrobate, puis une révérence, avant de pâlir, pâlir, pâlir jusqu’à disparaître.

 

Cette nouvelle est extraite du recueil La Mujer sin memoria. Elle a été traduite de l’espagnol par François Gaudry.

Sayonara, Gangsters (3)

2.

Un vieil homme vivait sur le canapé de la banque. On pourrait dire qu’il en était le propriétaire.
Le vieil homme avait 91 ans ; il se rendait chaque jour à la banque depuis 37 ans.
« La vie était comme un rêve », disait-il en regardant la télévision.
Le vieil homme ne regardait pas la télévision comme moi. Il avait une manière bien à lui.
Quand les acteurs commençaient à hurler, à ôter leurs dessous et à faire de leur mieux pour refiler la patate chaude de la responsabilité de la guerre à l’actionnaire extorqueur qui cherchait à prendre le contrôle de la compagnie, le vieil homme parlait à l’écran du téléviseur.
« Arrêtez, arrêtez ça ! »
L’avocat véreux et alcoolique qui avait été descendu dans le vieux soap par le poids plume de huitième zone de la division de l’Extrême-Orient (l’homme était à la fois le petit ami et, on l’apprenait au dernier épisode, le grand frère longtemps disparu de la belle-fille de l’avocat, qui l’avait violentée) revenait dans le nouveau soap : il jouait le rôle d’un jeune neurochirurgien perturbé par ses cauchemars sur ses expériences homosexuelles au lycée, dans les années d’avant guerre, et qui se balade en découpant en rondelles la tête de ceux qui ont le malheur de lui passer entre les mains.
« Arrêtez, arrêtez ça ! »

 

3.

« Les mains en l’air ! » ont aboyé les gangsters.
Ils étaient quatre, habillés dans le style gangster si identifiable. Ils portaient des chapeaux noirs, des costumes trois pièces noirs, des gants blancs immaculés, et brandissaient des mitraillettes. Ils se tenaient là avec un air de dignité solennelle, comme Al Capone ou John Dillinger ou Clyde Barrow.
« Nous ne souhaitons pas user de violence ! » ont-ils lancé.
Les mains en l’air, gigotant nerveusement, nous regardions fixement les gangsters accomplir leur travail, qu’ils exécutaient avec adresse et vélocité.
Les clients, les employés et moi étions flattés de nous faire attaquer par les célèbres gangsters.
Même après leur départ, nous sommes restés les mains en l’air, jouissant des suites de l’attaque.

 

4.

« Arrêtez, arrêtez ça ! » répétait le vieil homme.
Alors que les gangsters dévalisaient la banque et nous terrorisaient avec leurs menaces de mort et de violence, le vieil homme gardait les yeux rivés sur le téléviseur.
Dans un soap, les gangsters se vautraient dans une mer de sang.
Froidement, Eliot Ness glissait son Colt 38 dans son étui.
« Que de violence », murmurait Eliot Ness.
« Arrêtez, arrêtez ça ! » répondait le vieil homme.

 

5.

J’enseigne la poésie dans une école de poésie.
Cela me fait bizarre de dire : « J’enseigne la poésie dans une école de poésie. » Je me sens comme un groom du vieil Imperial Hotel de Tokyo, qui fait de son mieux pour garder la posture raide comme une tringle tout en tenant un plateau sur lequel repose une bière glacée, tandis qu’à côté de lui Katharine Ross (1) rince soigneusement l’intérieur de son vagin sur son bidet portatif.

 

6.

Je suis sûr que cela fait aussi bizarre d’entendre annoncer : « J’enseigne la poésie dans une école de poésie. »
« C’est pas vrai ? » gémissent les gens, ou : « Ça, c’est quelque chose ! » et ils restent en plan avec un large sourire pendant que leur cerveau cogite au galop comme s’ils essayaient de résoudre l’énigme la plus compliquée du monde.
Perdus dans leurs pensées, ils sont en train de se noyer.
Alors j’envoie le canot de sauvetage.
« Vous savez, c’est un travail comme un autre. Je n’avais pas le choix. J’avais besoin d’un boulot. Enseigner la poésie n’est pas différent de taper soixante mots à la minute ou de décharger cent volts de courant électrique dans la tête d’un cochon pour l’envoyer au ciel, et je ne pense pas que je doive avoir honte de ce que je fais. »
« Non, bien entendu ! C’est un super boulot, vraiment, ce truc d’enseigner la poésie ! Je veux dire, vous parlez bien de poésie, oui ? Ouah, c’est tellement incroyable ! »
Extasiés, ils s’accrochent au canot de sauvetage que je leur ai envoyé ; ils frappent la surface de l’eau avec leurs pieds et grimpent sur ma chaloupe avec un tel sans-gêne qu’on pourrait la prendre pour une bouée gonflable en vinyle qu’ils ont eux-mêmes amenée.
« Et vous enseignez aussi les romans ? »
J’enseigne la poésie dans une école de poésie.

 

7.

J’ai longtemps soutenu que la poésie doit être charmante.
La grande poésie a toujours été charmante. Le livre de l’Ecclésiaste était charmant. L’Iliade, les Illuminations, Howl et les Coca-Cola Lessons et Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band étaient, tous autant qu’ils sont, de charmants poèmes (2).
Les Cantos sont la seule exception. Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, c’est une exception. Les Cantos sont peut-être grands, pour peu que je puisse en juger, ils n’ont absolument rien de charmant, et ainsi je décidai un jour de profiter d’une des grandes collectes d’ordures qui ont lieu deux fois par mois pour les balancer discrètement sur le tas.

 

8.

« “Parmi les histoires et les actions simples, les pires sont les histoires ou les actions ‘à épisodes’ ; j’appelle ‘histoire à épisodes’ celle où les épisodes s’enchaînent sans vraisemblance ni nécessité. Les mauvais poètes composent ce genre d’œuvres parce qu’il sont ce qu’ils sont, les bons, à cause des acteurs ; en effet, comme ils composent des pièces de concours, ils étirent souvent l’histoire au mépris de sa capacité, et ainsi ils sont forcés de distordre la suite des faits (3).” »
« Miaa-aaa-ouou. »
Livre de Chansons était assise sur le rocking-chair, vêtue d’une vaporeuse robe blanche, et « Henry IV » ronronnait, installé sur son giron. Elle lui lisait Aristote.
La voix de Livre de Chansons était comme un très vieil enregistrement en monophonie de Pablo Casals jouant du violoncelle peu avant l’arrivée de la stéréo (4).
« Donnez une chance à la paix ! » avait dit Pablo Casals. Avant d’interpréter Kol Nidrei de Bruch. Tout le monde pleurait dans le public du Royal Opera House de Covent Garden. Le directeur d’EMI, qui supervisait l’enregistrement, pleurait avec le mixeur, le producteur et le coordinateur ; Otto Klemperer pleurait, assis dans la fosse d’orchestre avec sa maîtresse ; même les gardes pleuraient, ainsi que l’abattant des toilettes.
Je me demande ce qui les faisait pleurer. Je me demande pourquoi des sons charmants attristent les gens.
« “Puisque le poète est auteur de représentations, tout comme le peintre ou tout autre faiseur d’images, il est inévitable qu’il représente toujours les choses sous l’un des trois aspects possibles : ou bien telles qu’elles étaient ou qu’elles sont, ou bien telles qu’on les dit ou qu’elles semblent être, ou bien telles qu’elles doivent être.” Mon chéri, serais-tu assez chou pour réchauffer le lait de “Henry IV” ? »
« Mais oui », ai-je dit.
« Henry IV » est un grand admirateur d’Aristote. Il aime aussi Kant. Chaque fois que Livre de Chansons est sortie et ne peut donc pas lui faire la lecture, je lis le passage où Kant démontre avec une égale clarté à la fois l’existence et la non-existence de Dieu. « Henry IV » écoute, ses oreilles frémissant de plaisir.

 

9.

« Henry IV » dort dans son panier dans un coin de notre chambre. Quand j’ai rencontré Livre de Chansons, ses seules possessions étaient ce panier, et « Henry IV » à l’intérieur du panier.
«“Henry IV” est né dans son panier, sais-tu ? Il est le seul survivant d’une portée de six chatons. La mère est morte elle aussi, avait dit Livre de Chansons. Et “Henry IV” croit qu’il les a tués. »
La première fois où Livre de Chansons m’a embrassé, « Henry IV » nous regardait attentivement dans son panier en clignant des yeux.
« Henry IV » est un affreux matou géant noir qui boit des cocktails au lait et à la vodka avant de s’endormir à nos pieds.

 

Ce texte est extrait du roman Sayōnara, Gyangutachi (« Sayonara, Gangsters »), qui paraîtra en français chez Books éditions en mars 2013. Il a été traduit par Jean-François Chaix.

Seul comme un chien

C’est l’histoire d’un gosse de quatre ans que ses parents laissent quelques minutes – quinze peut-être ? – seul dans la voiture ; sur un parking de supermarché, sans doute. Tout cela n’est pas très précis, certes, mais c’est le premier souvenir, indélébile, de Martin Usborne, ce gamin devenu photographe : « Les détails n’ont pas d’importance, confie-t-il dans la courte note qui accompagne The Silence of Dogs in cars, son nouveau livre. L’important, c’est que je me demandais si quelqu’un allait revenir. J’éprouvais une peur terrible : dans l’esprit d’un enfant, il est possible d’être seul à jamais. »

Une bonne trentaine d’années plus tard, Martin Usborne a tiré de cette expérience, et de l’amour des animaux qu’il a développé à peu près au même moment, un projet artistique stupéfiant et poignant : faire le portrait de chiens seuls dans une voiture. Non pour dénoncer une forme de maltraitance de la part des propriétaires – il ne s’agit pas d’images de reportage mais de photos montées de toutes pièces ; plutôt pour saisir au plus près ce qu’est le sentiment extrême de solitude et l’impossibilité de le communiquer. Au-delà des chiens, la série est dans une large mesure autobiographique, reconnaît Usborne : « Le chien dans la voiture est une métaphore. Non seulement de la manière dont les animaux sont souvent réduits au silence et contrôlés par les humains, mais aussi de la manière dont nous mettons souvent sous le boisseau les zones les plus sombres de notre être, ces sentiments que nous enfermons comme des chiens dans une voiture : la peur et la solitude que nous préférons tenir à l’écart. »

« Le résultat est exceptionnel », juge Zoe Williams dans le Guardian. À la fois hyperréalistes et oniriques, ces images d’animaux qui paraissent tour à tour désespérés, perdus, ou impassibles ne laissent personne indifférent. « Avec ces images, souligne l’universitaire Susan McHugh dans son introduction, Usborne révèle deux manières de voir les animaux dans l’art. Via un processus d’identification psychologiquement très fort, nous pouvons voir les chiens comme des alter ego. Ou nous pouvons les voir comme des animaux, comme la limite absolue de ce que cela signifie d’être humain. En soulignant ces deux versants antagonistes de la représentation des bêtes, le photographe demande aux spectateurs de décider où ils se voient, à l’intérieur ou à l’extérieur de la voiture. »

Books

La fabrique du New Yorker

Times Square, vingtième étage de l’immeuble de Condé Nast. Dehors, les panneaux publicitaires brillent. Mais quand les visiteurs se dirigent vers mon bureau, ils regardent invariablement, de l’autre côté, le mur du couloir où du sol au plafond sont présentées toutes les unes du New Yorker publiées au fil des dix-huit années que j’ai passées à la direction artistique du journal. Dans mon bureau également, le mur est tapissé de dessins, mais, si le couloir a des allures de chronique, le mur intérieur est un laboratoire d’idées. La présentation y est chaotique, kaléidoscopique : c’est un panneau d’affichage en perpétuelle évolution.

En ce jour particulier de 2001, le visiteur est Barry Blitt, l’un des rares dessinateurs avec lequel je travaille qui soit aussi drôle dans la vie que sur papier. Le dessinateur moyen tend au déprimé introverti ; le sujet de conversation le plus courant entre artistes, dans nos soirées, porte sur le bristol, la dureté des mines de crayon et les antidépresseurs qu’ils sont en train d’essayer.

Barry est venu me montrer quelques dessins. C’est un petit homme barbu. Il est là avec son chapeau et son short, et rive ses yeux sur moi en souriant, comme pour me dire : « Essaie seulement de te moquer de moi ! » Puis il se met à examiner le mur de mon bureau. Nous sommes à la fin d’avril et le panneau est rempli de croquis sur le printemps, la fête des Mères ou encore les jardins des terrasses. Je regarde son dos, tandis qu’il découvre les unes. Je note ce qui le fait rire et – plus important – ce qui le fait jurer de dépit. Rien n’inspire plus les artistes que de vouloir surclasser la bonne idée d’un autre. Il sort son carnet de croquis.

« Tu m’as demandé quelque chose sur la nouvelle comédie musicale de Mel Brooks, The Producers, dit-il en me montrant une salle de théâtre où tout le monde rit, sauf un jeune skinhead renfrogné (1).

« Je ne pige pas », dis-je en me penchant sur l’image.

« Eh bien… » Il tend la main, enlève le cache placé sur son dessin, et révèle à la place du skinhead un Hitler qui semble fort peu goûter l’humour irrévérencieux de Mel Brooks à son égard. « Je l’avais d’abord dessiné comme ça, dit-il, mais on ne peut pas mettre Hitler sur la couverture du New Yorker, non ? »

« Mais c’est parfait ainsi ! » dis-je. Puis je fais un rapide calcul : The Producers débute tout juste, le dessin de Barry serait donc parfait pour le numéro qui part à l’impression cette semaine. Nous sommes déjà mardi et je viens d’envoyer une couverture à l’imprimerie. Mais elle ne sera pas imprimée avant jeudi soir. Il faut faire vite. Je tente ma chance et demande à Barry de rester là, assis dans le canapé, puis je me précipite chez David Remnick. Par bonheur, la porte est ouverte et David est là, assis à sa table, dans son bureau spacieux et lumineux, lisant un manuscrit. Courtois, élégant et de belle allure, Remnick est exactement le personnage que l’on placerait aux commandes d’un magazine littéraire chic dans un film. Dans le jargon du magazine (où le moins est le plus), il est le rédacteur en chef – pour les couvertures, au moins, il n’y a ni réunion éditoriale ni personne d’autre à convaincre : ce qu’il dit est fait. Je frappe à la porte et il lève les yeux.

« Oh, oh ! Qu’est-ce que tu es encore allée trouver ? »

Je vais jusqu’à lui sans rien dire et lui tends la version non expurgée du dessin de Barry. Il éclate de rire. Cela me rappelle pourquoi je pense avoir le plus beau métier du monde : c’est que je complote avec certains des dessinateurs les plus drôles à seule fin de faire rire mon patron. David me demande si on peut l’avoir à temps pour le numéro de cette semaine et je retourne en vitesse à mon bureau. Maintenant vient le moment le plus délicat : après avoir demandé à Barry de faire en toute hâte une version définitive, je vais devoir appeler l’artiste dont je viens d’écarter la couverture.

Refuser est assurément la partie la plus difficile de mon travail, non seulement pour les artistes, mais aussi pour moi. En tant qu’éditrice, je dois mettre les dessinateurs en confiance et leur dire de façon convaincante : « BRAVO ! BRAVO ! BRAVO ! Vous pouvez le faire ! Laissez tout tomber, mettez-vous devant une feuille blanche et envoyez-moi trois bonnes idées d’ici une heure ! » Pourtant, même si je cajole les artistes pour qu’ils aient des idées, je sais bien que nous ne serons pas en mesure de toutes les publier : un hebdomadaire n’a qu’une couverture par semaine, après tout. Certains crayonnent sans se soucier de savoir si ce sera publiable. Parfois, c’est par un échange d’idées sans entraves que les meilleures images émergent. Souvent, nous arrivons à une pléthore de bons dessins que nous ne pouvons pas utiliser, simplement parce que le temps et la place manquent. Toutefois, je les apprécie tous et ne veux pas perdre leur trace : je consacre donc un coin de mon bureau à des propositions hilarantes même si elles sont impubliables. Impubliables… du moins jusqu’au jour où Dan Clowes est entré dans mon bureau, voici un an ou deux.

Dessinateur hautement respecté, Dan vit en Californie mais passe me voir quand il est à New York. Après avoir regardé et souri à certains des croquis sur mon mur (son léger sursaut d’amusement est une appréciation flatteuse), le grand et mince Clowes (un maître de la litote) s’est tourné vers le coin des refusés et, avec un petit rire, a déclaré : « Mais tu as tout un livre, là ! » Et il avait raison. Ces dessins sommaires sont loin d’être les sous-produits écartés de mon travail d’éditrice : ils en sont le cœur même. Ces esquisses audacieuses peuvent non seulement être les prémices d’où jailliront des projets plus affinés, mais elles éclairent aussi le travail monumental des artistes qui, semaine après semaine, recherchent des idées pour représenter notre monde et ses extravagances. Je ne cesse d’être fascinée par ces dessinateurs qui fournissent collectivement un portrait si nuancé de la société. Alors les voici toutes pêle-mêle, les idées qui sont passées tout près et celles qui n’étaient pas publiables : le brillant, l’absurde et le profond, épinglés côte à côte. […]

Plusieurs acteurs interviennent pour différencier les images qui sont fortes et nécessaires de celles qui relèvent simplement de la provocation gratuite. Commenter visuellement un préjugé risque d’entretenir ce préjugé, voire de le renforcer. Les dessins humoristiques construisent de nouvelles pensées en employant, par nécessité, des clichés immédiatement identifiables : ils recourent souvent à des stéréotypes (un homme d’affaires porte toujours un attaché-case) et les stéréotypes doivent être manipulés avec précaution.

Il est peut-être difficile de se le rappeler à présent, mais juste après l’attentat de 1993 contre le World Trade Center, les médias américains hésitaient à qualifier les hommes impliqués d’« Arabes » ou d’« extrémistes musulmans ». C’était dû en partie au fait que, jusque-là, nos références en matière de terrorisme sur le sol américain étaient nationales, comme les exploits d’Unabomber (2). Mais il y avait aussi une répugnance compréhensible à attribuer des stéréotypes négatifs à des groupes ethniques ou religieux entiers. Au début du procès des quatre accusés, nous avons publié une couverture de David Mazzuchelli qui résumait les peurs chuchotées des New-Yorkais. En 1999, Noam Chomsky dénonça cette image et les motifs qu’il y discernait en ces termes : « Un enfant à l’air farouche, portant un keffieh arabe, bondit pour détruire [le World Trade Center] avec un regard horrible. Les autres enfants sont noirs, latinos et blancs – détail habilement calculé pour absoudre les auteurs de tout soupçon de racisme, mais soulignant dans le même temps la perversité du groupe ethnique ainsi désigné au mépris des bien-pensants. » Essayez toutefois d’imaginer l’enfant sautant sans un keffieh : l’effet tombe à plat. D’où vient la fureur de l’enfant qui attaque ? Pourquoi essaierait-il de détruire la ville ? L’image de Mazzuchelli traduisait ce qu’il aurait été difficile de formuler à l’époque : l’attaque avait été perpétrée par des fanatiques religieux en guerre contre notre culture. […]

On dit qu’une image vaut des milliers de mots, et j’ai tendance à penser qu’il est mieux encore de n’en prononcer aucun. Je dis aux artistes que leur image n’est pas prête tant qu’elle a besoin d’une légende pour être présentée. Les dessins humoristiques mêlent librement les métaphores et une partie de leur pouvoir décapant vient de ce que leur impact est difficile à décrire.

Assez récemment, Barry Blitt m’a envoyé un dessin du pape, robes retroussées façon Marilyn. Remnick en rit mais, parce qu’il était alors en déplacement, me demanda de prendre d’autres avis. Mes collègues rirent aussi, mais ajoutèrent bientôt que l’image n’avait pas de sens, car ni le pape, ni l’Église catholique n’ont à voir avec Marilyn Monroe. La force brute d’une image résiste mal aux compromis exigés par une décision prise par un comité éditorial. C’est ainsi que j’ai remisé le pontife troussé dans le coin des refusés. Je les aime tous, ces dessins, publiables ou non, et ils sont trop bons pour que je les garde pour moi seule. D’où ce livre : c’est une célébration des images qui font entrebâiller la porte des toilettes et regarder ce qu’il y a à l’intérieur. C’est une célébration de la tribune que le New Yorker offre aux artistes, et de ses lecteurs intelligents qui réagissent avec passion. Mais c’est surtout une célébration de mes complices en crime, tous ces artistes qui passent des heures à leur table à dessin. Alors merci, David, et merci Barry, Ana, Art, Anita et tous les autres. Puissent ces dessins vous inspirer à tous des frissons de jalousie (je surveillerai votre dos !) et puissent-ils à leur tour donner naissance à beaucoup de nouvelles idées drôles, émouvantes, scandaleuses ou tendres pour les couvertures du New Yorker, qu’elles soient publiées ou non.

 

Ce texte est tiré du livre Les Dessous du New Yorker, paru aux Éditions de La Martinière.

Le livre noir de l’intégration

La France n’est pas le seul pays d’Europe où l’intégration d’une importante population immigrée soulève de houleux débats. Outre-Rhin, les ouvrages traitant de la question se taillent ces temps-ci d’impressionnants succès de librairie. On se souvient du brûlot anti-étrangers de Thilo Sarrazin, paru en 2010, dont il s’est vendu 1,5 million d’exemplaires. Un autre social-démocrate creuse aujourd’hui le sillon avec le même succès : Neukölln ist überall, de Heinz Buschkowsky, est en tête des ventes depuis sa sortie fin septembre. L’auteur nie cependant être un second Sarrazin : contrairement à ce dernier, explique-t-il dans un entretien au Zeit, « je sais de quoi je parle. Ce que je décris, c’est la vie réelle, mon environnement quotidien ».

Il faut dire que Buschkowsky est depuis 2001 maire de Neukölln, un quartier particulièrement déshérité de Berlin où 41 % de la population est d’origine étrangère et dans lequel il voit le laboratoire d’un avenir bien peu radieux. Selon lui, la politique d’intégration a été un échec et l’on assiste en Allemagne au développement d’une culture antidémocratique. « Il décrit le développement de communautés fermées qui refusent tout ce qui est allemand », rapporte le Frankfurter Allgemeine Zeitung. L’édile regrette ainsi d’avoir du mal à trouver des saucisses au porc dans les rues de sa municipalité, se plaint des femmes en burqa et des parents qui vivent des allocations familiales tout en refusant d’envoyer leurs enfants à l’école. Surtout, Buschkowsky dénonce les incivilités et les agressions commises par les jeunes d’origine étrangère, dont les premières victimes seraient à l’en croire les Allemands « de souche », devenus l’incarnation de l’ennemi.

Alors que l’ouvrage de Sarrazin avait suscité un tollé, Neukölln ist überall s’est attiré des réactions globalement plus indulgentes. On connaît le franc-parler de Monsieur le maire, et on le lui pardonne d’autant plus volontiers qu’il prend soin de préciser que l’immigration est une chance pour une Allemagne vieillissante et de citer des exemples d’intégration réussie. Reste que son goût des généralisations abusives a valu au livre quelques répliques cinglantes, à commencer par celle de Naika Foroutan dans le Spiegel. Cette sociologue d’origine iranienne dénonce un livre « raciste ». Il faut cesser d’exagérer, dit-elle, l’importance des crimes d’honneur – cinq ou six par an –, de s’inquiéter de la « dissémination de l’islam » dans un pays qui ne compte que 5 % de musulmans, et de dénoncer le salafisme : « Sur les 4,2 millions de musulmans que compte l’Allemagne, écrit-elle, 3 800, soit 0,009 %, sont des salafistes. » Une proportion bien inférieure à celle des néo-nazis parmi les Allemands « de souche »…