De L’Olympe à l’enfer

Son père n’avait rien dit lorsque les communistes s’étaient emparés de son épicerie en 1948. « Difficile de se révolter seul derrière son comptoir », explique Pavel Kosatík dans la biographie qu’il consacre à la sportive tchèque la plus célèbre de tous les temps, Vera Cáslavská. Quand le tour de la gymnaste est arrivé de protester, la septuple médaillée d’or olympique n’était plus isolée. C’est le monde entier qu’elle prit à témoin en baissant les yeux sur le podium des Jeux de 1968. « Non contente d’avoir battu ses rivales soviétiques, elle condamne ouvertement l’occupation de son pays par les armées du pacte de Varsovie», note Radio Praha. À son retour, Cáslavská, par ailleurs signataire du Manifeste des deux mille mots qui appelait les Tchèques à participer à des comités civiques, est punie, réduite à travailler comme femme de ménage. Elle ne rebondira qu’après 1989, en devenant conseillère du président Havel. Avant un nouveau naufrage, lorsque son fils Martin sera condamné pour le meurtre de son père. « Pavel Kosatík parvient à la fois à raconter une vie extraordinaire et à témoigner d’un chapitre essentiel de l’histoire contemporaine », conclut le site kultura21.

Meilleures ventes en Grèce – Retour vers le réel

1 Onireftika to dolofono sou (« J’ai rêvé de ton assassin ») d’Anguéliki Nikolouli, Kastaniotis
2 Oso antechei i psychi (« Tant que l’âme tient ») de Lèna Manda, Psychoyos
3 O 13os epivatis (« Le treizième passager ») de Yannis Maris, Agra
4 Mia zoï polles fores (« Une vie, plusieurs fois ») d’Elena Makri, Lybèri
5 Film noir de Dimitris Stèphanakis, Psychoyos
6 To nima (« Le fil ») de Victoria Hislop, Dioptra
7 Na sou po mia istoria (« Je vais te raconter une histoire ») de Jorge Bucay, Opera
8 Oscar Wilde : 99 mathimata sofias ya mia eutichismeni zoï edo kè tora (« Oscar Wilde : 99 leçons de sagesse pour une vie heureuse ici et maintenant ») d’Allan Percy, Patakis
9 I techni tou na echis panda dikio (L’Art d’avoir toujours raison) d’Arthur Schopenhauer, Patakis
10 Nietzsche antistress en 99 pilules philosophiques d’Allan Percy, Patakis
Librairie Ianos, 23 septembre 2012.

Depuis que la crise s’est installée en Grèce, le goût des lecteurs hellènes a évolué. Alors que les romans psychologiques féminins connaissaient, il y a quelques années, un vif succès – à côté des œuvres de grands auteurs contemporains –, il n’en reste pas beaucoup au palmarès des meilleures ventes. On ne trouve guère dans cette veine que le livre de Lèna Manda, « Tant que l’âme tient », et une vaste saga, « Une vie, plusieurs fois »..

Ce n’est pas tant un besoin d’évasion qu’une soif de réalisme que doivent assouvir les livres plébiscités par les lecteurs grecs. Ainsi, le numéro un des ventes, « J’ai rêvé de ton assassin », est l’œuvre d’une journaliste vedette du petit écran qui lance, avec cet opus, une série de récits inspirés des enquêtes qu’elle a menées pendant presque vingt ans dans son émission culte (une sorte de « Perdu de vue » qui tentait d’élucider des disparitions). Le genre policier, dont on connaît le rapport aigu au réel, est également représenté par la réédition du « Treizième passager », roman inédit depuis 1971, œuvre du défunt maître du polar en Grèce, Yannis Maris, mort en 1979. 

Face à la situation de faillite nationale, les Grecs goûtent également les romans – grecs ou étrangers – qui revisitent l’histoire collective, notamment dans ses moments les plus sombres. « Le Fil » de Victoria Hislop retrace l’histoire de Thessalonique à travers le destin d’un homme et d’une femme, nés en 1917, qui connaîtront la Catastrophe d’Asie Mineure – le massacre et l’expulsion des populations grecques d’Anatolie, au lendemain de la Première Guerre mondiale. Film noir, de Dimitris Stèfanakis, revient pour sa part sur la vie de Basil Zaharoff : cet enfant pauvre de Constantinople devenu le plus grand marchand d’armes d’Europe au début du XXe siècle inspira, en son temps, l’Arkadin d’Orson Welles.

Enfin, on se tourne vers les ouvrages philosophiques et psychologiques, non pour y chercher comme hier des conseils pour mieux vivre au temps de l’opulence – sur les secrets de la réussite par exemple –, mais afin de bâtir des stratégies intellectuelles et morales permettant d’affronter un réel dont les bouleversements rapides et brutaux laissent désarmé. L’Art d’avoir toujours raison, de Schopenhauer, remet la rhétorique à l’honneur. De son côté, le psychiatre et écrivain argentin Jorge Bucay connaît un grand succès, avec deux ouvrages dans lesquels il développe sa méthode pour être serein, notamment à travers des paraboles. Enfin, Nietzsche et Wilde sont convoqués par Allan Percy dont les digests proposent des aphorismes présentés comme autant de « pilules antistress ».

Clio Mavroeïdakos enseigne les lettres modernes dans l’enseignement secondaire. Traductrice, elle est également rédactrice en chef de Desmos/Le Lien, revue francophone d’actualité littéraire et culturelle consacrée à la Grèce.
 

Écrits de prison

En prison depuis octobre 2003, l’ex-patron de la compagnie pétrolière Ioukos, Mikhaïl Khodorkovski, 49 ans, a pris la plume. Après Paroles libres, sorti en 2010 (Books, n° 25), il cosigne avec la journaliste Natalia Gevorkyan un livre de 400 pages qui mêle des éléments d’autobiographie et une enquête journalistique. Paru d’abord en France, en février 2012, chez Denoël, l’ouvrage est arrivé dans les librairies russes début septembre. Le succès fut immédiat, porté à la fois par l’hostilité à Vladimir Poutine et la fascination qu’exerce la personnalité de Khodorkovski. « Le premier tirage de 20 000 exemplaires a été épuisé en deux semaines », rapporte le site spécialisé dans l’édition Pro-books. Si le site Lenta reproche à la journaliste une vision trop partisane, il reconnaît que le livre inspire « le plus grand respect pour cet homme qui porte un regard de sage sur sa vie escamotée ». 

Le roman d’Amalia

La vie d’Amalia Rodrigues, la reine du fado, morte en 1999, se prêtait éminemment à une biographie romancée. C’est chose faite. L’auteure, Sonia Louro, retrace avec admiration la longue carrière qui a fait d’une petite ouvrière la plus grande chanteuse portugaise de tous les temps : de ses débuts dans une cave de Lisbonne jusqu’à son immense succès international, le livre n’occulte pas les relations ambiguës d’Amalia avec le régime Salazar, ses onze ans de silence après la révolution des œillets, ni les diverses tentatives de suicide d’une diva qui « eut une vie privée plutôt malheureuse », comme le rappelle le site de la revue culturelle Rua de Baixo.

Les enfants perdus de la démocratie

On a presque envie de demander grâce. Page après page, pas une seule certitude, tout est ambigu, inquiétant, dans l’intrigue comme dans les personnages. Pris de tournis par la virtuosité capricieuse de l’auteur, le lecteur ne sait plus à quoi se raccrocher dans « Les lois de la frontière », sixième roman de Javier Cercas, qui marque son retour à la « fiction pure » après son singulier roman-essai, Anatomie d’un instant, prix national de Littérature 2010.

« Les lois de la frontière » est une curieuse machine littéraire aux mécanismes presque parfaits pour décrire l’imperfection de la vie. L’intrigue, qu’on peut interpréter de multiples manières, semble secondaire : pendant l’été 1978, à l’époque encore jeune et incertaine du postfranquisme, un charnego de Gérone d’une quinzaine d’années (en Catalogne, un charnego est un immigrant venu d’une autre région d’Espagne), Ignacio Cañas (alias El Gafitas, le Binoclard, qui rappelle un peu le jeune Cercas), fait par hasard la connaissance de deux délinquants de son âge. Ce sont Tere et El Zarco (clin d’œil au célèbre – et bien réel – délinquant Juan José Moreno Cuenca, dit El Vaquilla). Avec eux, Ignacio va partager les expériences les plus sombres de la transition démocratique, sous le signe des braquages et de l’héroïne.

C’est un nouveau retour de Cercas vers le passé : en 2001, il revisitait la guerre civile dans Les Soldats de Salamine ; en 2009, il explorait les coulisses du coup d’État manqué du 23 février 1981 avec Anatomie d’un instant ; aujourd’hui il s’intéresse aux jeunes voyous des années 1970 et 1980 : « J’obéis à des obsessions. L’une d’elles consiste pour moi à interroger les grands mythes de notre société. »

Comme à l’origine de chacun de ses livres, on trouve ici une question lancinante. Elle s’est imposée à lui lors de la visite de l’exposition Quinquis de los 80 (« Voyous des années 1980 »), en 2009, au Centre de culture contemporaine de Barcelone. « Il y avait, dit-il, une série de portraits de jeunes, tués par la violence, l’héroïne ou le sida. J’ai failli pleurer en me demandant : pourquoi eux et pas moi ? Pour la première fois, je voyais mon adolescence représentée dans une exposition. » Cercas, fils d’immigrés de l’intérieur, avait en effet vécu dans une banlieue de Gérone, que borde le fleuve Ter. Un jour, le manager de son équipe de hand-ball lui fit franchir le fleuve, la « frontière bleue », dit le personnage de Cañas. « C’était un autre monde, avec des baraques en bois où s’entassaient des milliers de personnes dans une misère totale. »

La documentation utilisée dans Anatomie d’un instant a permis au romancier d’enrichir son propos : « Les héros de la presse et de la télé de l’époque étaient des voyous qui captivaient l’imagination du pays et dont j’avais partagé la vie dans les rues, les bars, les fêtes, car à cette époque les frontières étaient très perméables. » Une autobiographie de Carles Monguilod, « 25 ans et un jour », qui raconte sa relation d’avocat avec El Vaquilla, l’a aidé à compléter le tableau. « Ces images sont restées pendant des mois dans ma tête. Il n’y avait pas d’autre solution, il fallait que j’écrive tout cela, parce que j’écris pour comprendre ce que je ne sais pas. »

Dans l’histoire de la transition démocratique, cette délinquance juvénile a fini par engendrer une culture singulière, avec des films comme les trois histoires de Perros callejeros, de José Antonio de la Loma, ou les longs-métrages de Carlos Saura, d’Eloy de la Iglesia, les disques de Los Chungitos, de Los Chicos. Une culture souvent passée sous silence : « La transition a été une expérience contre nature parce que, dans l’histoire, jamais un grand changement ne s’était produit sans violence. Le coup d’État manqué du 23 février fut cette violence nécessaire. Mais la délinquance juvénile reste un grand trou noir dans la transition. J’ai fait des recherches et, même si cela semble incroyable, il n’existe pas de données précises sur le nombre de personnes mortes à cause de l’héroïne. La drogue a été la guerre de notre génération. Un livre que j’ai lu parle même d’“holocauste involontaire”. » Cercas explique : « On voyait déjà les résultats du baby boom, avec un nombre considérable de jeunes sans travail, déracinés, désertant la scolarisation obligatoire. L’héroïne s’est abattue sur cette poudrière sociale. Elle a tout rasé comme une bombe. Les théoriciens du complot ont voulu y voir une stratégie de l’État, accusé d’avoir introduit cette drogue pour éviter toute révolte. Mais c’était faux. » En ce sens, le livre déconstruit le mythe qui a fini par entourer le phénomène des Quinquis au fil des ans. « Voir dans ces jeunes l’incarnation d’une aspiration à la liberté et des espoirs déçus de la transition relevait d’un idéalisme rance, trompeur et insensé. Les médias ont contribué à créer des mythes comme celui d’El Vaquilla. Ces types ont été les premières victimes d’un tel discours. Les délinquants y ont cru, mais ils ont fini comme ils ont fini. »

« Pour écrire un livre, précise-t-il, j’ai besoin d’en écrire deux. Cela m’est arrivé avec Les Soldats de Salamine, quand j’ai jeté à la poubelle un roman préalable ; avec Anatomie d’un instant, je me suis également débarrassé d’un texte très romanesque… C’est ma plus grande qualité : quand je me rends compte que j’ai écrit un livre qui ne fait que répéter le précédent, je le laisse tomber, c’est une éthique minimale pour un écrivain. » C’est pourquoi il dit qu’« écrire, c’est réécrire », pourquoi son texte coule avec un naturel enviable, construit avec des dialogues crédibles et une grande, mais invisible, complexité de style. Dans sa bouche, cela frise l’anathème : « Je voudrais que le lecteur oublie qu’il lit de la littérature, je cherche presque un anti-style, lorsque je vois que la phrase que je viens d’écrire est trop littéraire : au panier ! Le texte doit sonner vrai. »

Cette technique, encore une fois du Cercas à l’état pur, est au service de l’ambiguïté des personnages et de l’action. « Tous mes livres sont structurés par l’ambiguïté. Qui sauve Sánchez Mazas, et pourquoi, dans Les Soldats de Salamine ? Dans Anatomie d’un instant, pourquoi Adolfo Suárez [le chef du gouvernement espagnol, cible du putsch raté] ne se jette-t-il pas à terre comme les autres au moment de l’assaut contre le Congrès le 23 février ? Dans ce livre-ci, la clé, c’est le personnage féminin, Tere : veut-elle franchir la frontière sociale ou se sert-elle seulement du pauvre Cañas, dans cette histoire d’amour longue et compliquée ? » Cercas appelle cette ambiguïté le « point aveugle d’un roman », qu’à son avis toute œuvre importante doit contenir. « Moby Dick possède un immense point aveugle : la baleine est-elle le mal ou le bien ? De quoi est accusé Joseph K dans Le Procès ? Qu’est-ce que le château de Kafka ? Don Quichotte est-il un être ridicule ou un modèle ? Ne pas voir permet de savoir, le non-dit est ce qui parle vraiment, la réalité n’est pas une mais double, l’ironie nourrit la connaissance », lance Cercas avec fougue.

Au fond, le sujet du livre, ce sont ces pauvres qui n’ont pas pu passer la frontière, et savaient peut-être depuis toujours qu’ils ne le pourraient pas. « Il y a des gens qui sont toujours hors de l’Histoire », affirme Cercas. Cette problématique des années 1970 pourrait en tout cas redevenir d’une furieuse actualité, sur fond de crise. « Les frontières sociales ont toujours existé, mais l’optimisme des années de prospérité nous les ont fait oublier. Nous nous sommes comportés comme si elles n’existaient plus, mais elles sont bien là, ces frontières, autant que les lois qui régissent le passage d’une rive à l’autre du fleuve. C’est pourquoi il est bon de toujours se rappeler d’où l’on vient. »

Javier Cercas a écrit ce roman « avec une très grande tranquillité d’esprit et moins de pression que jamais », très loin des craintes et des tentations qui, enveloppées dans le brouillard enivrant de la célébrité, le harcelaient quand il écrivait À la vitesse de la lumière (2005), après le succès mondial des Soldats de Salamine. Ce nouveau livre est-il un meilleur objet littéraire que À la vitesse de la lumière ? « Eh bien, peut-être… Je ne sais pas, La vitesse tirait sa valeur des conditions dans lesquelles il fut écrit et de ses thèmes [notamment la guerre du Vietnam], très importants. » On a du mal à le lui faire dire, mais on devine qu’à ses yeux ce nouvel opus est un roman plus abouti. Que pense-t-il de la barre qu’il place toujours plus haut, de l’escalade d’un nouveau huit mille, comme dit son admiré (et admirateur) Vargas Llosa ? « Vous savez, la moitié des livres que j’ai écrits n’ont été lus que par ma mère… »

 

Cet article est paru dans El Pais du 25 septembre 2012. Il a été traduit par François Gaudry.

L’ascension de Getulio Vargas

Sa longévité, ses qualités d’homme d’État et l’importance de son rôle historique ont fait de Getulio Vargas, mort en 1954, la figure politique dominante du XXe siècle au Brésil. Aucune biographie complète ne lui avait pourtant jamais été consacrée. Le journaliste et écrivain Lira Neto s’est donc attelé à la tâche. Le premier volet de sa trilogie porte sur la période qui va « des années de formation à la conquête du pouvoir », sous-titre de cet ouvrage « nourri, selon l’hebdomadaire brésilien Veja, d’une riche documentation souvent inédite ou peu explorée ».

Il y raconte comment le jeune avocat, issu de l’aristocratie, s’impose d’abord avec habileté dans l’appareil politique de sa région natale, l’extrême sud, terre de gauchos et de caudillos, avant de cueillir le pouvoir conquis par la junte qui renversa en 1930 la « vieille » République. Chef d’un gouvernement provisoire (1930-1932), constitutionnel (1932-1937), autocratique, de l’Estado novo (1937-1945) puis d’un régime démocratique (1951-1954), Vargas, homme complexe et contradictoire, à la fois réformateur, démagogue et dictateur, finira par se loger une balle dans le cœur : mais c’est une autre histoire que relateront les deux autres tomes de cette trilogie.

Les secrets d’un oracle

« Contrairement à la plupart des gens dont le métier est de prédire l’issue des élections, Nate Silver s’y connaît en mathématiques », écrit Alex Koppelman dans le Los Angeles Times. Expert très influent dans la sphère politique américaine, ce statisticien et prévisionniste a pourtant fait ses premières armes dans un tout autre domaine : celui du base-ball professionnel. C’est à l’occasion de l’élection présidentielle de 2008 que ce touche-à-tout de 34 ans a acquis sa notoriété, prévoyant avec succès l’issue du scrutin dans tous les États à l’exception de l’Indiana. Le New York Times s’est empressé d’acheter les droits d’hébergement de son blog, FiveThirtyEight.com, et, l’année suivante, Silver intégrait la liste des cent personnes les plus influentes du monde établie par Time. Il ne lui restait plus qu’à publier un livre pour satisfaire la curiosité de ses fans : The Signal and the Noise s’est propulsé en quelques semaines à la douzième place des meilleures ventes du New York Times.

L’auteur y passe en revue les différents domaines où peut s’appliquer son art, avec de courts chapitres traitant de la météo, du poker, de la finance ou encore des éruptions volcaniques. On découvre au passage quelques pépites, comme lorsque l’auteur démontre que les chaînes météo locales surestiment systématiquement le risque de pluie (le téléspectateur est toujours plus mécontent en cas de pluie imprévue que dans le cas inverse).

Loin de se poser en augure infaillible, Silver défend une approche probabiliste de la prédiction : au lieu d’annoncer si tel ou tel épisode se produira, l’idée est d’« examiner pour plusieurs événements possibles les chances qu’ils ont de se réaliser et de modifier la prédiction à mesure que la quantité d’informations disponibles s’accroît », explique Chris Wilson dans Bookforum. Les bons prévisionnistes doivent se tenir prêts à remettre en cause leur vision de l’avenir à la lumière de nouvelles données. Reprenant une distinction du philosophe Isaiah Berlin, Silver affirme qu’ils « doivent être des “renards” et non des “hérissons”, lesquels se contentent d’intégrer de nouvelles informations au sein d’une théorie qu’ils maintiennent à toute force », relève Matthew Yglesias sur le site Slate. Raison pour laquelle, ajoute-t-il, « les idéologues font rarement de bonnes prédictions en politique ». Yglesias regrette toutefois que « le signal émis par Silver tend[e] à se perdre dans le bruit des anecdotes. Si certaines de ses digressions sont réjouissantes, d’autres le sont beaucoup moins, comme certains développements bâclés sur la gestion politique du changement climatique ».

Tintin la gaffe

« Tintin n’a jamais vraiment pris en Amérique », note Charles McGrath dans le New York Times, et le film de Spielberg n’a pas suffi à changer la donne. En revanche, le petit reporter fascine outre-Manche, où abondent les tintinologues. Dans la London Review of Books, Christopher Tayler explique cet engouement par le singulier parallèle entre la vie du poète, adulé des Anglais, T. S. Eliot et celle de Hergé. Voilà deux grands créateurs, ultra-reconnus chez eux ; la vie de famille ne les intéresse guère, la philosophie orientale et l’Église davantage ; tous deux subissent vers le milieu de leur vie une grave crise psychologique et conjugale, qu’ils soignent pareillement par des séjours thérapeutiques en Suisse et le remariage avec une jeunette – laquelle, veuve, deviendra l’implacable gardienne de leur temple. Enfin, tout deux ont flirté avec le fascisme et l’antisémitisme.

Quoi qu’il en soit, les tintinologues anglophones ont désormais du grain à moudre avec la traduction presque simultanée de deux magistrales biographies de Hergé, celle de Pierre Assouline et celle de Benoît Peeters (1). Ces puissants coups de projecteur révèlent un paradoxe : aujourd’hui, semble-t-il, c’est moins la créature qui intéresse que son créateur, moins Tintin que Hergé. Le petit reporter est d’ailleurs un curieux non-personnage, une sorte d’éternel post-ado, virginal, sans passé, sans substance. Le dessinateur avouait à la longue l’avoir pris en grippe, et ne s’amusait qu’avec la galerie des acolytes, Haddock, Tournesol et tutti quanti. Hergé, lui, malgré une vie parfaitement banale (hormis un peu d’alcoolisme, un peu de dépression, et un divorce à rebondissements), présente au moins une aspérité captivante : son comportement douteux pendant l’occupation allemande en Belgique.

Georges Remy venait d’un milieu traditionnel, et son enfance, qu’il disait sinistre, a été dominée par l’Église, le scoutisme et les valeurs de droite. À la fin des années 1920, l’homme qui lui met professionnellement le pied à l’étrier est un prêtre, Norbert Wallez, dont la revue Le Petit Vingtième propage les valeurs catholiques (d’où le missionnaire de Tintin au Congo), mais aussi des idées plus que marquées à droite. Il poussera Hergé à initier la carrière de Tintin en l’envoyant « au pays des soviets », pour en dire pis que pendre. Et le prêtre lui fera épouser sa secrétaire (laquelle aurait sans doute préféré l’abbé, reconnaîtra amèrement Hergé).

Pendant la guerre, naïf et opportuniste, il sinue d’une revue à l’autre, sans se préoccuper outre mesure des voisins de page de son héros (qui cohabitera ainsi avec de la publicité pour Le Juif Süss). En revanche – mais pour une histoire de gros sous – Hergé ne collaborera pas avec le fasciste belge Léon Degrelle (2), « une des rares peaux de banane sur lesquelles il n’aura pas glissé ! » ironise Christopher Tayler, qui décrit le comportement du « malléable » Hergé comme « de l’ineptie mais pas de la trahison ».

Après guerre, Hergé, arrêté quatre fois, temporairement interdit de publication, traverse un passage à vide. Il songe même à s’exiler en Argentine. Quand il reprend le dessus, c’est pour connaître le plein succès avec Le Journal de Tintin et les impressionnants Studios Hergé (truffés d’anciens collabos) où les albums sont soigneusement dépollués : l’affreux Blumenstein de New York deviendra Bohlwinkel du São Rico ; Rastapopoulos, irrémédiablement levantin mais désormais antisémite et protecteur de nazis, sera capturé par l’US Navy ; Tintin lui-même devient anticolonialiste et antifasciste…

« Globalement, ce travail [de dépollution] a été assez bien fait », juge Christopher Tayler qui, à l’image de nombreux commentateurs de ces biographies dans la presse anglophone, semble trouver que les péchés de jeunesse de Hergé étaient somme toute véniels. Les Anglo-Saxons semblent plus intéressés par cette question, pour eux mystérieuse : comment vit-on donc dans un pays occupé, comment continue-t-on à y travailler, à y faire carrière ? Réponse de Hergé : « Personne ne s’est plaint que les boulangers ou les poinçonneurs continuent de travailler pendant l’Occupation. Pourquoi seuls ceux qui travaillent dans un journal seraient-ils automatiquement des traîtres ? » Il avance même cet argument : l’espace occupé par Tintin dans les pages du journal collaborationniste Le Soir, c’était ça de moins pour la propagande ! Il fait enfin valoir qu’il s’est conformé à la « politique de présence » prônée par le roi Léopold.

Aujourd’hui, l’inoxydable Tintin, passé au crible du politiquement correct, est une vedette planétaire sans tache (de Gaulle voyait en lui son seul rival international). Il n’a même pas eu besoin d’être redessiné car, à la différence de Lucky Luke, il ne fume pas. Les « imprudences » de Hergé pendant la guerre doivent s’oublier, et Benoît Peeters a beau jeu d’accuser le livre de Pierre Assouline d’être « trop politique ». Donc tout est pardonné…

Pas vraiment. Tout récemment, la calme Suède s’est enflammée à propos de la présence de Tintin au Congo dans les rayons des bibliothèques publiques. Le débat entre censeurs et contre-censeurs y fait encore rage. Comment pourrait-on donc penser que le contenu de vingt-cinq albums traduits en quatre-vingt-douze langues et lus par quatre générations de jeunes (dans une définition assez large : de 7 à 77 ans) puisse de quelque manière échapper à la politique ?

1| Hergé, Son of Tintin, Johns Hopkins University Press, 2011.
2| Léon Degrelle, chef du parti rexiste et grand amateur de pantalons de golf, clamera haut et fort qu’il serait en fait le modèle même de Tintin.
 

La dauphine et les francs-maçons

La tombe sera rouverte. Ainsi en a décidé le conseil municipal de Hildeburghausen, en Thuringe, le 27 juin, afin de savoir une bonne fois pour toutes qui fut cette « comtesse des Ténèbres », enterrée depuis 1837 sur la petite colline qui surplombe la ville. Tandis que les uns se réjouissent à l’avance de voir débarquer les touristes par cars entiers, d’autres ont formé un front de résistance et voudraient qu’on la laisse en paix.

Pour comprendre le mystère entourant cette femme qui, en raison de ses lunettes vertes et du voile qui lui couvrait en permanence le visage, est entrée dans l’histoire sous ce nom de « comtesse des Ténèbres », il faut remonter à 1795 et se plonger dans le Paris révolutionnaire. Cela fait quatre ans que Marie-Thérèse Charlotte de Bourbon, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, alors âgée de 16 ans, est prisonnière au Temple. Elle y a vécu l’exécution de ses parents et la mort de son frère. Depuis un an, plus aucun proche n’est là pour partager sa captivité. Elle est entourée de soldats qui sont, à en croire son journal, presque toujours ivres. On ne sait pas avec certitude si elle fut ou non violée. Mais il ne fait guère de doute que la prison l’a laissée ravagée.

Comme la princesse est en train de devenir l’idole d’une opposition royaliste qui se renforce de jour en jour, le gouvernement révolutionnaire veut l’expulser aussi vite que possible vers l’Autriche, terre natale de sa mère. Mais on craint que les Autrichiens, avec qui les Français sont alors en guerre, ne la marient à l’archiduc Charles, frère cadet de l’empereur, pour ensuite pouvoir revendiquer l’héritage de la princesse et élever des prétentions au trône de France. Ce dilemme semble d’abord insoluble.

Officiellement, la princesse est livrée le 26 décembre 1795, à Bâle, aux autorités autrichiennes. Mais, comme le dit Balzac, « il y a [toujours] deux histoires : l’histoire officielle, menteuse, qu’on enseigne […], puis l’histoire secrète, où sont les véritables causes des événements, une histoire honteuse (1) ». Celle de la fille de Marie-Antoinette en est une parfaite illustration.

Selon l’histoire officielle, elle est amicalement recueillie par la cour de Vienne au début du mois de janvier 1796 et traitée par l’empereur comme sa propre fille. En 1799, elle épouse l’un de ses cousins et vit, sous le titre de duchesse d’Angoulême, en Lituanie puis en Angleterre – à la cour de son oncle, le futur Louis XVIII. Après la chute de Napoléon, Louis monte sur le trône et Marie-Thérèse le suit en France. Elle la quitte de nouveau, à la suite de la révolution de 1830 et meurt, seule et aigrie, en 1851 à Frohsdorf, en Autriche.

La version non officielle est plus spectaculaire et, à en croire de récentes découvertes, plus plausible. Dès janvier 1796, Marie-Caroline, reine de Naples et sœur de Marie-Antoinette écrit : « Je suis malade de peur que ces bêtes sauvages ne se permettent d’envoyer à Vienne une autre jeune fille que ma nièce. » L’agent secret anglais lord Wickham reçoit, lui, de ses informateurs d’inquiétants rapports sur une fuite ou un enlèvement planifié de la dauphine pendant son séjour à Bâle. Dans les archives nationales de Paris se trouvent en outre des lettres de chantage, que – des décennies plus tard – une ancienne gouvernante a écrites à la duchesse d’Angoulême. Elle l’y menace d’éventer le secret de la substitution de personne. Jusqu’à sa mort, la duchesse lui enverra de l’argent pour prix de son silence.

Cette correspondance prouve sans équivoque possible que ce n’est pas la fille de Marie-Antoinette qui a été accueillie à Vienne, mais sa demi-sœur Ernestine, fille adultérine de Louis XVI et d’une femme de chambre. Celle-ci avait été élevée à la cour de Versailles avec Marie-Thérèse (2).

Les lettres que Marie-Caroline de Naples a envoyées entre 1796 et 1799 à sa fille, l’impératrice d’Autriche, montrent qu’on a eu tôt fait de remarquer la tromperie. Mais personne n’a voulu le reconnaître. Après tout, le négociateur autrichien Dengelmann avait officiellement attesté la restitution de la « vraie » princesse – certes sans l’avoir jamais vue auparavant. Il s’agissait de sauver la face, comme l’écrit Marie-Caroline.

Côté français aussi, on s’efforça de faire profil bas. Participèrent à l’échange, entre autres, Paul de Barras, l’un des membres du Directoire, et le ministre de l’Intérieur Pierre Bénézech. Ils prenaient un risque énorme en agissant ainsi. Si la vérité était découverte, cela pouvait non seulement compromettre leur carrière, mais aussi les relations entre le gouvernement français et la maison des Habsbourg. L’échange était un acte officiel entre deux États ; la crédibilité encore fragile de la jeune République française aurait été durablement détruite.

L’un des principaux problèmes fut bien entendu de trouver un point de chute à la vraie princesse. Personne ne savait combien de temps elle devrait rester cachée. Ni quand on l’utiliserait comme joker (si tant est qu’on l’utilisât un jour) – dans le cas par exemple, où les Habsbourg tenteraient grâce à un mariage de revendiquer le trône de France.

En ces temps de guerres révolutionnaires ébranlant l’Europe, une seule institution était capable d’agir à l’échelle internationale en s’affranchissant des carcans politiques, sociaux et religieux : la franc-maçonnerie. Il ne s’agit pas ici de raviver l’une des nombreuses théories du complot qui associent de manière fantaisiste les francs-maçons à la Révolution française. Ce qui nous intéresse ici est uniquement leur réseau, exceptionnel. Vers 1790, de part et d’autre du Rhin, il existait une loge dans presque chaque grande ville. Tous ceux qui participèrent à la substitution étaient des francs-maçons, depuis les membres du gouvernement Barras et Bénézech, jusqu’à l’envoyé français à Bâle.

Dans les années qui suivent 1796, la vraie Marie-Thérèse est aperçue à de nombreuses reprises à différents endroits, tantôt à Strasbourg, tantôt dans la petite ville souabe d’Ingelfingen. En raison de la grande ressemblance avec sa demi-sœur, les gens croient avoir affaire à la duchesse d’Angoulême. Mais, à cette époque, celle-ci vit à des milliers de kilomètres de là, dans la lointaine Lituanie.

À partir de 1799, Leonardus Cornelius Van der Valck, ancien ambassadeur de Hollande à Paris, se charge de la protection de la princesse – sans doute à l’instigation du ministre français des Affaires étrangères Talleyrand (lui-même franc-maçon). En 1807, Van der Valck et Marie-Thérèse finissent par s’installer à Hildburghausen, en Thuringe. Le duc Charles de Mecklenbourg-Strelitz y est grand-maître de la loge locale et sa fille Charlotte, la duchesse régnante. Une étroite amitié liait la famille du duc et Marie-Antoinette du vivant de celle-ci.

Là, Marie-Thérèse trouve enfin la paix à laquelle elle aspirait lorsqu’elle était en prison : « Il m’arrive de fermer les yeux, écrivait-elle alors, et de m’imaginer habiter dans un château solitaire, entourée uniquement de quelques personnes de confiance qui m’aiment comme je les aime […], et les gens que je rencontre ne se doutent pas de qui je suis. » Des rumeurs courent déjà à l’époque, mais Van der Valck possède suffisamment d’argent pour assurer l’anonymat de sa compagne. La « comtesse des Ténèbres » meurt en 1837. Elle est enterrée sur la colline qui surplombe Hildburghausen.

Tous ceux qui étaient au courant de la substitution ayant soigneusement évité de laisser des traces écrites, les sceptiques continuent de douter de l’identité de la « comtesse des Ténèbres ». C’est pourquoi, cent soixante-quinze ans après sa mort, une analyse ADN doit déterminer si elle était bien la fille de Louis XVI. Une initiative citoyenne a obtenu que les habitants d’Hildburghausen puissent se prononcer au préalable sur le bien-fondé d’une exhumation. Mais en dehors de la question éthique de savoir s’il est légitime ou non de troubler le repos des morts pour obtenir de nouveaux renseignements, il est improbable que l’énigme soit définitivement résolue un jour. L’accès à la colline fut interdit de 1967 à 1991 par l’armée soviétique. De vieux habitants d’Hildburghausen rapportent que, pendant cette période, la tombe aurait été ouverte – on était à la recherche d’objets précieux. L’examen d’une tombe qui a déjà été profanée ne saurait donner des résultats scientifiques sérieux. Quelle que soit la décision des citoyens d’Hildburghausen, l’ombre du doute continuera de planer sur la véritable identité de la mystérieuse « comtesse des Ténèbres ».

 

Cet article est paru le 20 septembre 2012 dans Die Zeit. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

L’humanité à poils

Barbe, moustache, rouflaquettes ; crinière, tonsure, perruque ; chignon, tignasse, ou huppe à la punk ; sourcils en broussaille et boule à zéro. On n’en finirait pas de recenser les innombrables formes données par l’homme à sa pilosité, en tous temps et tous lieux. L’ethnologue français Christian Bromberger les a étudiées dans un livre qui fit date sur le sujet, intitulé Trichologiques. Une anthropologie des cheveux et des poils, qui vient de paraître en Espagne. De l’hirsutisme à l’épilation, souligne José Antonio Millan, dans El País, la pilosité humaine – arborée, entretenue, aménagée ou occultée – relève de l’affirmation individuelle autant que de l’identité sociale. Mais il serait vain d’attribuer à ses avatars successifs une quelconque signification universelle. Dans la revue Quadernse, de l’Institut catalan d’anthropologie, Joan Frigolé, professeur à l’université de Barcelone, salue l’« originalité » et l’« érudition » de l’ouvrage de Bromberger, fruit de ses observations sur le terrain – de Marseille à Naples, de l’Iran au Japon – et dans de nombreux champs de recherche comme la médecine, l’art ou le folklore, enrichies d’une exploration historique qui lui permet d’ébaucher une étude comparative de l’Antiquité à nos jours.

Au-delà de la diversité des cultures et des époques, quatre éléments de base expliquent l’agencement des cheveux et des poils : le sexe, le statut social et ethnique, les règles de vie en société et les codes esthétiques dominants. Grâce à l’ample travail de Bromberger, conclut l’universitaire catalan, les poils et les cheveux apparaissent comme des indicateurs privilégiés pour mieux connaître l’âme humaine.