La tombe sera rouverte. Ainsi en a décidé le conseil municipal de Hildeburghausen, en Thuringe, le 27 juin, afin de savoir une bonne fois pour toutes qui fut cette « comtesse des Ténèbres », enterrée depuis 1837 sur la petite colline qui surplombe la ville. Tandis que les uns se réjouissent à l’avance de voir débarquer les touristes par cars entiers, d’autres ont formé un front de résistance et voudraient qu’on la laisse en paix.
Pour comprendre le mystère entourant cette femme qui, en raison de ses lunettes vertes et du voile qui lui couvrait en permanence le visage, est entrée dans l’histoire sous ce nom de « comtesse des Ténèbres », il faut remonter à 1795 et se plonger dans le Paris révolutionnaire. Cela fait quatre ans que Marie-Thérèse Charlotte de Bourbon, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, alors âgée de 16 ans, est prisonnière au Temple. Elle y a vécu l’exécution de ses parents et la mort de son frère. Depuis un an, plus aucun proche n’est là pour partager sa captivité. Elle est entourée de soldats qui sont, à en croire son journal, presque toujours ivres. On ne sait pas avec certitude si elle fut ou non violée. Mais il ne fait guère de doute que la prison l’a laissée ravagée.
Comme la princesse est en train de devenir l’idole d’une opposition royaliste qui se renforce de jour en jour, le gouvernement révolutionnaire veut l’expulser aussi vite que possible vers l’Autriche, terre natale de sa mère. Mais on craint que les Autrichiens, avec qui les Français sont alors en guerre, ne la marient à l’archiduc Charles, frère cadet de l’empereur, pour ensuite pouvoir revendiquer l’héritage de la princesse et élever des prétentions au trône de France. Ce dilemme semble d’abord insoluble.
Officiellement, la princesse est livrée le 26 décembre 1795, à Bâle, aux autorités autrichiennes. Mais, comme le dit Balzac, « il y a [toujours] deux histoires : l’histoire officielle, menteuse, qu’on enseigne […], puis l’histoire secrète, où sont les véritables causes des événements, une histoire honteuse (1) ». Celle de la fille de Marie-Antoinette en est une parfaite illustration.
Selon l’histoire officielle, elle est amicalement recueillie par la cour de Vienne au début du mois de janvier 1796 et traitée par l’empereur comme sa propre fille. En 1799, elle épouse l’un de ses cousins et vit, sous le titre de duchesse d’Angoulême, en Lituanie puis en Angleterre – à la cour de son oncle, le futur Louis XVIII. Après la chute de Napoléon, Louis monte sur le trône et Marie-Thérèse le suit en France. Elle la quitte de nouveau, à la suite de la révolution de 1830 et meurt, seule et aigrie, en 1851 à Frohsdorf, en Autriche.
La version non officielle est plus spectaculaire et, à en croire de récentes découvertes, plus plausible. Dès janvier 1796, Marie-Caroline, reine de Naples et sœur de Marie-Antoinette écrit : « Je suis malade de peur que ces bêtes sauvages ne se permettent d’envoyer à Vienne une autre jeune fille que ma nièce. » L’agent secret anglais lord Wickham reçoit, lui, de ses informateurs d’inquiétants rapports sur une fuite ou un enlèvement planifié de la dauphine pendant son séjour à Bâle. Dans les archives nationales de Paris se trouvent en outre des lettres de chantage, que – des décennies plus tard – une ancienne gouvernante a écrites à la duchesse d’Angoulême. Elle l’y menace d’éventer le secret de la substitution de personne. Jusqu’à sa mort, la duchesse lui enverra de l’argent pour prix de son silence.
Cette correspondance prouve sans équivoque possible que ce n’est pas la fille de Marie-Antoinette qui a été accueillie à Vienne, mais sa demi-sœur Ernestine, fille adultérine de Louis XVI et d’une femme de chambre. Celle-ci avait été élevée à la cour de Versailles avec Marie-Thérèse (2).
Les lettres que Marie-Caroline de Naples a envoyées entre 1796 et 1799 à sa fille, l’impératrice d’Autriche, montrent qu’on a eu tôt fait de remarquer la tromperie. Mais personne n’a voulu le reconnaître. Après tout, le négociateur autrichien Dengelmann avait officiellement attesté la restitution de la « vraie » princesse – certes sans l’avoir jamais vue auparavant. Il s’agissait de sauver la face, comme l’écrit Marie-Caroline.
Côté français aussi, on s’efforça de faire profil bas. Participèrent à l’échange, entre autres, Paul de Barras, l’un des membres du Directoire, et le ministre de l’Intérieur Pierre Bénézech. Ils prenaient un risque énorme en agissant ainsi. Si la vérité était découverte, cela pouvait non seulement compromettre leur carrière, mais aussi les relations entre le gouvernement français et la maison des Habsbourg. L’échange était un acte officiel entre deux États ; la crédibilité encore fragile de la jeune République française aurait été durablement détruite.
L’un des principaux problèmes fut bien entendu de trouver un point de chute à la vraie princesse. Personne ne savait combien de temps elle devrait rester cachée. Ni quand on l’utiliserait comme joker (si tant est qu’on l’utilisât un jour) – dans le cas par exemple, où les Habsbourg tenteraient grâce à un mariage de revendiquer le trône de France.
En ces temps de guerres révolutionnaires ébranlant l’Europe, une seule institution était capable d’agir à l’échelle internationale en s’affranchissant des carcans politiques, sociaux et religieux : la franc-maçonnerie. Il ne s’agit pas ici de raviver l’une des nombreuses théories du complot qui associent de manière fantaisiste les francs-maçons à la Révolution française. Ce qui nous intéresse ici est uniquement leur réseau, exceptionnel. Vers 1790, de part et d’autre du Rhin, il existait une loge dans presque chaque grande ville. Tous ceux qui participèrent à la substitution étaient des francs-maçons, depuis les membres du gouvernement Barras et Bénézech, jusqu’à l’envoyé français à Bâle.
Dans les années qui suivent 1796, la vraie Marie-Thérèse est aperçue à de nombreuses reprises à différents endroits, tantôt à Strasbourg, tantôt dans la petite ville souabe d’Ingelfingen. En raison de la grande ressemblance avec sa demi-sœur, les gens croient avoir affaire à la duchesse d’Angoulême. Mais, à cette époque, celle-ci vit à des milliers de kilomètres de là, dans la lointaine Lituanie.
À partir de 1799, Leonardus Cornelius Van der Valck, ancien ambassadeur de Hollande à Paris, se charge de la protection de la princesse – sans doute à l’instigation du ministre français des Affaires étrangères Talleyrand (lui-même franc-maçon). En 1807, Van der Valck et Marie-Thérèse finissent par s’installer à Hildburghausen, en Thuringe. Le duc Charles de Mecklenbourg-Strelitz y est grand-maître de la loge locale et sa fille Charlotte, la duchesse régnante. Une étroite amitié liait la famille du duc et Marie-Antoinette du vivant de celle-ci.
Là, Marie-Thérèse trouve enfin la paix à laquelle elle aspirait lorsqu’elle était en prison : « Il m’arrive de fermer les yeux, écrivait-elle alors, et de m’imaginer habiter dans un château solitaire, entourée uniquement de quelques personnes de confiance qui m’aiment comme je les aime […], et les gens que je rencontre ne se doutent pas de qui je suis. » Des rumeurs courent déjà à l’époque, mais Van der Valck possède suffisamment d’argent pour assurer l’anonymat de sa compagne. La « comtesse des Ténèbres » meurt en 1837. Elle est enterrée sur la colline qui surplombe Hildburghausen.
Tous ceux qui étaient au courant de la substitution ayant soigneusement évité de laisser des traces écrites, les sceptiques continuent de douter de l’identité de la « comtesse des Ténèbres ». C’est pourquoi, cent soixante-quinze ans après sa mort, une analyse ADN doit déterminer si elle était bien la fille de Louis XVI. Une initiative citoyenne a obtenu que les habitants d’Hildburghausen puissent se prononcer au préalable sur le bien-fondé d’une exhumation. Mais en dehors de la question éthique de savoir s’il est légitime ou non de troubler le repos des morts pour obtenir de nouveaux renseignements, il est improbable que l’énigme soit définitivement résolue un jour. L’accès à la colline fut interdit de 1967 à 1991 par l’armée soviétique. De vieux habitants d’Hildburghausen rapportent que, pendant cette période, la tombe aurait été ouverte – on était à la recherche d’objets précieux. L’examen d’une tombe qui a déjà été profanée ne saurait donner des résultats scientifiques sérieux. Quelle que soit la décision des citoyens d’Hildburghausen, l’ombre du doute continuera de planer sur la véritable identité de la mystérieuse « comtesse des Ténèbres ».
Cet article est paru le 20 septembre 2012 dans Die Zeit. Il a été traduit par Baptiste Touverey.