Prophète et poète

À parcourir le Web, Nostradamus avait à peu près tout prévu, y compris le 11 Septembre et l’élection d’Obama. On voit par exemple cité ce quatrain :

Les vieux chemins seront tous embellys,
L’on passera à Memphis fomentree:
Le grand Mercure d’Hercules fleur de lys,
Faisant trembler terre, mer & contrée.

Suivi de ce commentaire sans ironie : « Depuis la victoire de Barack Obama, ce quatrain a pris tout son sens (comme c’est malheureusement souvent le cas avec les prophéties de Nostradamus, qui ne se révèlent dans toute leur clarté qu’après l’événement). »

Une nouvelle traduction anglaise des Centuries est saluée par la critique. L’occasion de rappeler qui était l’homme et de gloser sur la signification de son œuvre. Nostradamus est né en 1503 à Saint-Rémy-de-Provence. Son père, notaire, descendait d’une famille de juifs espagnols convertis. À l’âge de 16 ans, Michel de Nostredame s’inscrit à l’université d’Avignon, laquelle doit fermer un an plus tard en raison d’une épidémie de peste. Pendant les neuf années suivantes, il gagne sa vie en France et en Italie comme herboriste et guérisseur. En 1529, il étudie la médecine aux côtés de Rabelais à l’université de Montpellier, mais se fait expulser, sans doute pour avoir décrié les médecins. Il reprend son errance en France et en Italie, comme apothicaire. En 1546, la ville d’Aix-en-Provence fait appel à ses services pour traiter une nouvelle épidémie de peste. Il s’installe l’année suivante à Salon-de-Provence, où il restera jusqu’à sa mort. C’est là qu’il entame sa vie d’écrivain. Il rédige des almanachs (où il glisse déjà quelques prophéties), un livre de recettes de confitures, de cosmétiques et de philtres d’amour et un traité de médecine sans originalité, dont il ne subsiste que la traduction anglaise. Après quoi il entame son grand œuvre, Les Centuries, un millier de quatrains prophétiques rassemblés en dix « centuries ». Sa réputation est telle qu’il devient un ami proche de Catherine de Médicis. Il est censé avoir prédit la mort de son mari Henri II dans un tournoi en 1559, avec ce quatrain :

Le Lyon jeune, le vieux surmontera,
En champ bellique par singulière duelle,
Dans cage d’or les yeux lui crèvera,
Deux classes, une puis mourir de mort cruelle.

Comme Richard Sieburth, le traducteur, Steven Connor, qui enseigne la littérature à Cambridge, se dit impressionné par la qualité poétique de ces quatrains. Dans la London Review of Books, il vante la manière remarquable dont l’auteur use « de la concision, de l’obliquité et de l’argot » et possède l’art de faire se rencontrer en quelques vers plusieurs échelles d’espace et de temps. Comme ici :

Changer à Beaune, Nuits, Châlons et Dijon,
Le duc voulant amander la Barrée,
Marchant près fleuve, poisson, bec et plongeon
Verra la queue : porte sera serrée.

Ce n’est pas vraiment l’avis de  Dwight Garner, critique littéraire au New York Times. Il dit avoir souffert de claustrophobie intense en lisant Les Centuries et exprime le souhait de ne plus avoir à y revenir. Quoi qu’il en soit, Connor lui-même admet que la poésie de Nostradamus a toutes les chances de rester à l’arrière-plan, l’intérêt constant porté par le grand public à son œuvre depuis quatre siècles et demi venant des interprétations données à ses prophéties. De ce point de vue, pour les spécialistes, la question n’est pas leur valeur prédictive, voisine de zéro, mais le message réel qu’elles véhiculent. Et ils ne sont pas d’accord entre eux. Ainsi, pour le New-Yorkais Stéphane Gerson, auteur d’une introduction historique insérée dans ce volume, Nostradamus nous offre une source de réconfort, une manière d’accepter les vicissitudes de la vie comme elles viennent : « Les vallées suivent les hauteurs. Le plaisir et la joie se mêlent étroitement à la peine. La modération et la persévérance sont la voie à suivre. » Pour le traducteur, le message est beaucoup plus noir : « L’histoire, cauchemar dont le prophète tente de s’extraire, n’est qu’une succession de traumatismes. »

Âme et esprit

Pygmalion, le Golem et Terminator : trois histoires réunies, selon la Tchèque Eva Voldrichová Beránková, en une seule, celle de L’Ève future (1886) de Villiers de l’Isle-Adam. La version antique, d’abord, du côté du personnage d’Ewald, malheureux avec une femme belle mais stupide ; le modèle médiéval pragois ensuite, avec Edison, qui se met à la place de Dieu afin de fabriquer pour son ami une femme aussi belle qu’intelligente ; et enfin l’automate du XXe siècle, éventuellement doté d’une âme, systématiquement machine de mort. « L’Ève future, faisant la somme des différents modèles d’êtres artificiels, a eu bien plus d’influence que ne le laissait présager son originalité », note le professeur Václav Jamek sur le roman du décadent français. Non sans ajouter : « Si, au hasard, un Hongrois avait écrit ce livre, personne n’en aurait entendu parler ; mais de toute façon, qui d’autre qu’un Français pouvait assimiler âme et esprit ? »  

À la mode impressionniste

Savez-vous ce qu’est un strapontin ? C’est un coussinet que les femmes se mettaient à l’arrière de la taille, pour faire bouffer leur robe. On appelait cela aussi un faux-cul. La critique d’art américaine Debra Mancoff a consacré un livre entier à étudier la mode vestimentaire des deux sexes telle qu’elle apparaît dans les tableaux des impressionnistes parisiens, de Renoir à Alfred Stevens en passant par Monet, Manet et Caillebotte. Pour les amateurs d’art de l’époque, note Molly Guinness dans The Spectator, l’habit faisait le moine, révélant discrètement, à la simple qualité d’un châle ou d’un « paletot » (mot qui fit un détour par l’Angleterre), le statut social du modèle.

Les bonnes affaires de la mémoire

« Ils avaient entendu dire qu’ici [à Theresienstadt – alias Terezin], personne ne leur expliquerait comment ces horreurs avaient pu se produire, mais qu’on leur apprendrait à vivre avec cette conscience de l’horreur », explique un personnage de L’Atelier du diable. Il suffirait à ces descendants de victimes de la Shoah de visiter ce ghetto à l’est de Prague où vécurent leurs grands-parents, de flâner dans ce camp par lequel ils transitèrent avant d’être déportés en Pologne, de dormir sur les mêmes bat-flanc, et d’écouter les histoires de « l’oncle Lobo », figure emblématique du lieu depuis sa naissance clandestine dans le camp durant la guerre. Alors ils sont venus nombreux, en compagnie de jeunes Occidentaux obnubilés par le mal absolu, pour fonder la communauté new age du Comenium. D’autant que, dans le roman de Jáchym Topol, Theresienstadt a besoin de défenseurs face aux bulldozers d’un gouvernement pressé d’effacer les vestiges du passé. Autour du narrateur qui a grandi dans ces ruines, la petite communauté soutenue avec ferveur par les médias et les sponsors organise des « ateliers joyeux » et fraternise dans l’amour libre. Pour gagner de l’argent, on vend bientôt des tee-shirts « si Kafka avait survécu à sa mort, on l’aurait tué ici » et des « pizzas Ghetto ».

À mi-roman, changement de décor. « La comédie absurde aux accents hippies sur le business de la Shoah se transforme en une tragédie pleine d’images terribles sur la concurrence victimaire », analysait le site de la radio allemande Dradio, à la sortie du livre outre-Rhin. Direction l’atelier du diable, un vieux bunker dans la forêt biélorusse, non loin du village martyr de Khatyn (à ne pas confondre avec Katyn en Pologne), dont les habitants furent massacrés par les nazis. Là, au détour des couloirs obscurs, les témoins du passé, morts depuis et momifiés pour l’occasion, parlent aux visiteurs via des enregistrements hachés sortis de leur bouche articulée. Un « Jurassic Park de la terreur », « écomusée des totalitarismes », selon ses concepteurs, à la hauteur des massacres, commis en Biélorussie par les Allemands et les Soviétiques : « [Les nazis] ont tué quatre millions de personnes ici, lance l’un d’eux au narrateur. C’est même dans le Guinness des records ! […] Il n’y a rien eu chez vous ! Et votre Theresienstadt, c’est de la gnognotte ! »

« Topol aborde un sujet grave et toujours d’actualité, souligne le site iLiteratura. Doit-on enterrer notre passé tragique ou bien le préserver pour les générations futures ? » Malgré les exagérations grotesques du roman sur les dérives fanatiques, cyniques et commerciales de la politique mémorielle, la réponse est claire. Comment peut-on permettre aux enfants de Theresienstadt de jouer à cache-cache dans les anciennes chambres mortuaires ? Ou laisser à la merci des corbeaux les crânes réapparus à la surface de fosses communes dans les champs biélorusses ! Bien sûr, il faut sauver ces lieux.

Reste à fixer des limites à l’exploitation forcenée du passé : « Topol s’attaque à la commercialisation croissante des lieux de mémoire et il n’a pas peur de s’attaquer à un sujet sacré », se félicite le site tchèque, en référence aux propos de l’un des personnages de L’Atelier du diable : « Un petit hôtel douillet, un bus, Auschwitz déjeuner compris, ça vous fera 52 euros. C’est comme ça qu’il faut faire ! Ces enfoirés de Polonais, ils connaissent la musique. »

L’héritière flamboyante

Consuelo Vanderbilt, richissime héritière américaine, fut mariée en 1895 au neuvième comte de Marlborough, rejeton d’une famille aussi aristocratique que désargentée (elle devint ainsi la cousine par alliance, puis la confidente, d’un certain Winston Churchill). Ces noces donnèrent lieu à de splendides festivités dont Consuelo révèle les motivations sordides dans des Mémoires, publiés au début des années 1950, qui n’avaient jamais été traduits en français : sa mère était une sorte de maquerelle qui troqua sa fille et ses millions contre un blason… De fait, ce mariage malheureux se solda par un divorce qui fit scandale. Mais la belle convola de nouveau très vite avec l’aviateur français Jacques Balsan et continua de mener une existence flamboyante, troquant la haute aristocratie britannique pour les grands noms de l’intelligentsia française (Guitry, Tardieu…). Le très chic Country Life a salué un ouvrage « merveilleusement évocateur » lors de sa réédition, il y a quelques mois, outre-Manche. 

Les thermes de la féminité

Trois femmes et une fillette dans une station thermale : voilà le cadre et les protagonistes du dernier roman de Ginevra Bompiani, ouvrage que Bruno Quaranta juge, dans la Stampa, « exemplaire ». Pourquoi une femme va-t-elle dans une station thermale ?, s’interroge l’auteure. « Pour suivre une cure, dans l’espoir de rajeunir, mais aussi pour se retirer pendant un temps de la société », explique Goffredo Fofi dans Internazionale. Dans ce huis-clos, profonde réflexion sur la féminité confrontée au vieillissement, les voix s’entremêlent et les secrets refont peu à peu surface.

Naipaul, à la gloire de son père

Malgré ce que suggèrent les mésaventures maritales d’un certain prince de Thèbes, qui convola un peu trop à la légère, rien ne prouve qu’une mère exerce une plus grande influence sur son fils qu’un père. C’est tout aussi souvent – et je serais tenté de dire plus souvent – le père qui constitue la figure essentielle, pour le meilleur et pour le pire. Avoir un père bienveillant ou injuste, honnête ou corrompu, joyeux ou sinistre, un père qui a réussi ou raté sa vie, se répercute grandement sur les perspectives, l’ambition, la confiance en soi, bref sur le destin d’un fils. Le type de père que l’on a, bien sûr, dépend de ce critère plutôt flou et qui se dérobe à toute évaluation scientifique, que l’on appelle la chance.

V. S. Naipaul est plutôt bien tombé. Son père, Seepersad Naipaul, un homme dont la réussite terrestre fut des plus modestes, était un monument de décence, de générosité, d’altruisme et de bon sens, pour son fils, à défaut de l’être toujours pour lui-même. Personne n’a été plus soutenu et encouragé que l’écrivain par cet homme qu’il surnommait « Pa ». Lorsque son père est mort, à 47 ans, Naipaul, qui n’en avait alors que 21, envoya un télégramme à sa famille qui disait : « Il fut l’homme le meilleur que j’ai connu. Je lui dois tout. » [Lire : « L’effroyable M. Naipaul », Books, n° 4, avril 2009.] On peut y voir l’expression emphatique du deuil, mais pas seulement. Plus tard, il ajouta : « D’une certaine façon j’ai toujours considéré ma vie comme une continuation de la sienne – une continuation qui, espérais-je, serait aussi un accomplissement. »

Jusqu’alors, l’image que nous avions de Seepersad Naipaul dérivait largement du héros du roman écrit par son fils, Une maison pour Monsieur Biswas (1). Comparant son père au protagoniste du livre, Naipaul a reconnu des différences : « Mon père était un homme plus profond à tous égards. Et ses blessures étaient plus profondes que celles qu’exprime son double littéraire. [Mon roman] s’inspire de lui, mais n’épuise pas sa réalité. » Aussi émouvant que soit le M. Biswas du livre – j’ai la faiblesse de le considérer comme l’un des rares personnages comiques mémorables de la littérature contemporaine –, Seepersad Naipaul s’est révélé plus gentil, plus noble et plus touchant encore que son portrait fictif.

Dans Une maison pour Monsieur Biswas, Anand, le fils aîné et préféré de la nombreuse fratrie, s’embarque de Port of Spain pour l’Angleterre ; une enfance d’élève studieux lui a permis d’obtenir une bourse pour Oxford. « Anand lui manquait et le préoccupait » écrit Naipaul à propos de M. Biswas.

« Les lettres d’Anand, rares au début, se firent de plus en plus fréquentes. Elles étaient chagrines, pleines de compassion pour lui-même ; puis elles se teintèrent d’une hystérie que M. Biswas comprit aussitôt. Il écrivit à Anand de longues épitres humoristiques. À grands frais, il lui envoya par avion un ouvrage intitulé “Déjouons les menées de nos nerfs”, dû à deux femmes psychologues américaines. Les lettres d’Anand s’espacèrent de nouveau. M. Biswas ne pouvait rien faire qu’attendre… »

Ce passage qui se trouve vers la fin du roman constitue un résumé on ne peut plus infidèle des échanges épistolaires entre les Naipaul père et fils. La nature de cette correspondance rassemblée sous le titre Entre père et fils (mais qui inclut aussi de nombreuses lettres du jeune V. S. Naipaul à sa sœur aînée Kamla, et quelques-unes à d’autres membres de sa famille) est mieux saisie dans un autre passage du roman, où Naipaul écrit : « À présent M. Biswas aurait eu besoin de l’intérêt et de la colère de son fils. Dans le monde entier, il n’existait personne d’autre à qui il pût se plaindre. » En fait, il existait dans la vie réelle une extraordinaire réciprocité entre les deux hommes, qui se plaignaient et se remontaient le moral à tour de rôle.

Les lettres de Entre père et fils commencent pour de bon en août 1950 lorsque V. S. Naipaul, alors âgé de 18 ans, écrit à sa jeune sœur Sati depuis New York, courte escale sur le chemin qui va le mener à Londres, puis à Oxford. Il y restera six ans, sans retourner une seule fois à Trinidad et ne reverra jamais son père : il s’éteindra en octobre 1953, après qu’une attaque cardiaque l’eut laissé très affaibli en février.

Peu après cette attaque, son père écrit à Naipaul : « S’il te plaît, prends bien soin de toi ; car, s’il t’arrivait quoi que ce soit de fâcheux, “le dernier espoir de l’Angleterre” s’évanouirait. » Ce qui est entendu ici, c’est le dernier espoir de la littérature anglaise. Sous les dehors de la plaisanterie, le père de Naipaul est très sérieux. Vido comme on l’appelait, était l’espoir de sa famille. Vif, discipliné, ombrageux, bon élève (« doué d’une précocité qui [le] distinguait par rapport aux autres enfants »), il incarnait pour eux la perspective de laisser une marque dans le vaste monde.

Comme Naipaul l’écrira plus tard – et cette fois avec fidélité –, « les visions de l’avenir [de M. Biswas] finirent par se résumer à des visions de l’avenir d’Anand ». Cet espoir était celui de s’affranchir de décennies de profondes ténèbres dans un pays, Trinidad, qui était en marge de la marge d’une région secondaire. Malade, exerçant un métier bien en dessous de ses capacités, sans cesse gêné aux entournures, le père de Naipaul lui écrit néanmoins : « La vérité est que l’unique personne dont je m’inquiète souvent, c’est toi. »

« Je ne veux pas que tu sois comme moi », explique M. Biswas à son fils. Dans le roman de Naipaul, le sens de cette phrase est qu’il veut que son fils mène une vie plus vaste et évite le piège d’une existence étriquée comme la sienne dans un coin perdu de la périphérie. Bien que brahmane, Seepersad Naipaul était pauvre et membre d’une minorité dans un pays qui ne jouait aucun rôle dans le monde moderne – sa vie à Trinidad peut être vue comme celle d’un grain posé sur un pois minuscule. Le terme « marginalisé », si populaire parmi les universitaires qui s’occupent d’études « postcoloniales », ne donne pas même un semblant d’idée de ce que fut cette existence ; après tout, la métaphore de la marge suppose une feuille, mais rien n’indique que les Naipaul figuraient seulement sur cette page. À 17 ans, V. S. Naipaul avait déjà prévu de s’enfuir – une fuite sans retour : « Mon existence à Trinidad touche à sa fin – il ne me reste que neuf mois. Après, je partirai pour ne jamais revenir. » Six mois après la mort de son père, alors que sa mère le conjure de rentrer, Naipaul lui répond : « Je pense que je mourrais si je devais passer le reste de mes jours à Trinidad. C’est un endroit trop exigu, les valeurs sont viciées et les gens mesquins. » Son père n’aurait eu aucune peine à comprendre cela.

À peine Naipaul a-t-il quitté Trinidad qu’il respire un air différent, plus profond et plus riche. Lors de la brève escale qu’il y fait, il est ébloui par New York : « Luxe et décadence. » Londres est encore mieux : « Je n’imagine pas comment je pourrais vivre ailleurs. » Il saisit vite l’état d’esprit d’Oxford, qui est de travailler dur, mais pas trop. Il prend la juste mesure du déclin de l’aristocratie anglaise, tout en profitant de ce que propose Oxford en matière de loisirs et de menus plaisirs aristocratiques. Le monde s’ouvre à lui ; pendant ses vacances, il se rend en France, visite l’Espagne, rencontre des Allemands. Apprenti coureur de jupons, il se plaint de la haute taille des jeunes Anglaises. « Il faut que j’apprenne à danser », écrit ce garçon à la mine sévère qui fera dire un jour à Saul Bellow qu’un seul regard sur lui pouvait tenir lieu de Yom Kippour.

 

Camarades de plume

Faisant feu de tout bois, Naipaul ne resta pas longtemps inexpérimenté. Un vieux proverbe arabe conseille, quand votre fils devient un homme, d’en faire votre frère. C’est précisément ce que fit Seepersad Naipaul. « Je me souviens de toi aujourd’hui, écrit-il le jour de l’anniversaire de son garçon, comme de mon frère de 19 ans (2). » Parallèlement, ils sont aussi camarades de plume, se prodiguant mutuellement des conseils de part et d’autre de l’océan. Le père demande au fils de l’aider à placer quelques nouvelles en Angleterre, ajoutant : « Garde la monnaie. » Il travaille comme secrétaire de rédaction dans un journal de Trinidad, tandis que son fils commence à faire des reportages pour Isis, un magazine étudiant d’Oxford, en confiant : « Je m’aperçois que le journalisme me plaît beaucoup. » Le fils écrit au père : « J’ai toujours admiré ton talent d’écrivain. Et je suis convaincu que si tu étais né en Angleterre, tu serais riche et célèbre, la coqueluche des intellectuels. » Le père écrit au fils : « De ta part, un mauvais récit est pour moi inimaginable. […] Seigneur ! À ton âge, je n’écrivais pas sans peine une lettre satisfaisante. » Et, toujours l’encourageant : « Je suis certain que tu seras un grand écrivain. »

Les conseils de Seepersad Naipaul à son fils sur l’écriture sont toujours pertinents. « Lis Conrad pour l’intensité de son expression, mais, pour l’essentiel, sois toi-même. » Sur la formation du style, il lui dit : « Ne te soucie de satisfaire nul autre que toi. Assure-toi seulement que tu as réussi à dire exactement ce que tu voulais exprimer – sans faire le malin ; avec une sincérité totale et courageuse – et tu auras du style parce que tu auras été toi-même. »

Les conseils du fils au père sont, comme de juste, moins profonds et portent davantage sur les débouchés commerciaux possibles pour son œuvre. À Seepersad qui envisage de se lancer dans un roman – qu’il ne vivra pas assez longtemps pour écrire – son fils rappelle qu’il « doit avoir conscience que la société des Indes occidentales est une société très intéressante – avec sa sophistication en toc ». Il lui rappelle aussi que Joyce Cary ne s’est mis à écrire des romans qu’après avoir pris sa retraite du Colonial Service (3). « Tu disposes d’un matériau suffisant pour cent nouvelles », le conjure-t-il, tapant son exhortation en majuscules. « Au nom du ciel, mets-toi à les écrire. Tu es un écrivain et tu le sais. Cesse d’invoquer des prétextes. » Imaginez vous faire sermonner ainsi par votre enfant. Seepersad Naipaul l’accepta, sans le moindre soupçon de ressentiment, pour autant que l’on puisse en juger.

Même lorsque son fils devient l’homme qu’il aurait souhaité être, le père continue à s’inquiéter pour lui, se doutant que son tempérament d’artiste ne peut manquer de lui causer des ennuis. « La sensibilité est rare, lui confie-t-il, et l’intelligence fort peu répandue. Ceux qui les possèdent à un degré plus ou moins exceptionnel souffrent souvent terriblement. » Dans le même temps, son fils remarque : « Je découvre en moi toutes sortes de traits aristocratiques. » Il est un aristocrate en devenir, du moins au sens où l’entendait Balzac, pour qui un véritable artiste est un prince. Mais la morgue qui ne vient que trop facilement au fils n’est pas – quelle surprise ! – unanimement appréciée. Il écrit à son père : « Un ami m’a dit l’autre jour que si les gens ne m’aiment pas, c’est parce que je leur donne l’impression de savoir qu’ils sont idiots. »

Tous les échanges ne portent pas sur l’écriture et les états d’âme. Les soucis d’argent reviennent régulièrement dans la correspondance. Du côté de Trinidad, la vieille voiture de famille a besoin d’un pneu, le frigidaire tombe en panne, tout comme la machine à écrire. On tente de faire parvenir à Vido des cigarettes bon marché en contrebande ; on lui envoie des vêtements. Le père joint de l’argent à ses lettres, dès qu’il peut, mais s’en veut de ne pouvoir donner plus. De façon moins convaincante, le fils affirme qu’il va envoyer des fonds à sa sœur en Inde, mais n’y parvient pas : « Je me débrouille tout juste pour vivre – très chichement. Et pour avoir des amis dans cet endroit, il faut avoir de l’argent, de quoi leur offrir un verre ou du thé. » Dans ce domaine, c’est le père qui assume toute la culpabilité. « Ne te tourmente pas pour ce qui est de nous envoyer des fonds. Ce qu’il y a de désolant, c’est que nous ne t’en envoyions pas. » Vers la fin de sa vie, il dit à son fils : « Ne dédaigne jamais les questions d’argent. » À juste titre, bien sûr, puisqu’un tel comportement est un luxe que seuls les riches peuvent se permettre d’avoir.

Bien que nous soyons au début des années 1950 – une époque où, pour les Anglais, le pays nègre commençait à Calais –, les lettres de Naipaul ne mentionnent guère les préjugés raciaux. C’est son père qui, en fait, aborde le premier ce sujet, lorsqu’il se plaint des employés blancs qui, dans le journal où il travaille à Trinidad, obtiennent des promotions plus facilement que lui. Le fils note, de son côté, que les Allemands qu’il a rencontrés « respectent les Indiens et sont même attirés par eux », ce qui laisse entendre qu’on ne saurait en dire de même des Anglais. Une seule fois, alors qu’il a quitté Oxford et réfléchi à son avenir, il note, dans une lettre à sa mère, que « ce pays est rempli de préjugés raciaux ».

Les barrières de classe apparaissent, elles, plus amplement. « Ces différences, écrit Naipaul à sa famille, sont réelles, quoi qu’on en dise. » Il se plaint de la clique qui sévit au magazine Isis. Lorsque son père le met en garde contre un mariage trop précoce, il déplore de ne pouvoir même y songer, son rang social faisant de lui un parti pour le moins déplorable : « Je ne fais croire à personne que je suis riche ; la nature ne m’a pas doté d’un physique remarquable, et je ne baigne pas dans les relations distinguées. Une complète insignifiance, en d’autres termes. »

Ses parents s’inquiètent de le voir épouser une femme blanche, ce que d’ailleurs il finira par faire. C’est la seule fois où le père n’est pas loin de faire la leçon à son fils, où il lui tient des propos empruntés aux sciences sociales : « Si l’on menait une enquête, elle montrerait qu’une grande majorité des mariages mixtes se terminent par un échec. » Mais la plaidoirie est laissée à la mère, qui le supplie : « Ne te marie pas avec une Blanche, s’il te plaît ne le fais pas. » À la fin, malgré tout, le père consent au mariage ; telle est la profondeur de son amour, il n’est pas prêt à perdre son fils pour des questions aussi triviales que la race ou la religion.

À un moment, Naipaul informe ses parents qu’il a été « la proie du bouleversement émotionnel le plus grave qu’[il ait] jamais connu ». Il le met au compte du fait qu’il devient « adulte », mais sombrera à nouveau plus d’une fois, et il est difficile de ne pas y voir une dépression. Un psychologue qu’il consulte lui dit que c’est dû à la peur de l’échec, ce que Naipaul trouve convaincant, bien qu’il écrive à sa mère que cela peut être dû à la solitude et à l’absence d’affection. Dès qu’il entend parler des problèmes de son fils, le père, un homme de la génération prépsychanalytique, l’enjoint d’arrêter de se faire du souci, ajoutant que « la plupart des choses qui nous tourmentent ne constituent en fait aucun vrai motif d’inquiétude ». Il lui donne un conseil très boud-dhiste : « Garde ton centre », et lui envoie un livre, « Vous et vos nerfs », dont il pense qu’il l’aidera à résoudre ses problèmes. C’est touchant.

Entre père et fils raconte l’histoire d’une relation extraordinairement tendre, mais le livre prend une valeur plus strictement littéraire précisément au sujet de cette dépression du jeune V. S. Naipaul. Ses causes semblent assez évidentes : le passage brutal d’une culture à une autre ; l’appartenance à une minorité ; le fait d’être presque sans soutien de la part de sa famille, sans amis ; le sentiment que tant de choses s’opposent à votre réussite – tout cela pourrait faire vaciller n’importe qui.

Ce livre éveille de l’intérêt avant tout en raison de la renommée qu’a acquise plus tard l’écrivain, mais son véritable héros est Seepersad Naipaul. Les jeunes, occupés essentiellement d’eux-mêmes, pour le dire gentiment, ont rarement un comportement héroïque, du moins en dehors des champs de bataille. Le profond dévouement du père pour son fils talentueux touche par sa noblesse. Peu après que Vido a vu son premier roman refusé, Seepersad, proposant de l’entretenir à la maison pendant trois ans, écrit : « Je veux que tu aies cette chance que je n’ai jamais eue : quelqu’un pour veiller sur moi et les miens pendant que j’écris. » Il connaît son fils, il sait que « rien d’autre que la réussite littéraire [ne le] rendra heureux ». Plus tard, il écrit : « Je te soutiens. »

Seepersad Naipaul paraît d’autant plus admirable quand on sait à quel point, pendant tout ce temps, son existence l’étouffe peu à peu. « Dans cette lutte pour la vie, confie-t-il à son fils, je me sens écrasé par des forces implacables. » Sa famille nombreuse requiert de sa part des soins infinis. Son travail ne lui laisse pas le temps d’écrire, son vœu le plus cher pourtant, juste après la réussite de son fils. Il lui faudra boire le calice jusqu’à la lie. D’abord, lorsqu’il écrit à Vido : « Ceci risque de t’affliger : ta Ma va avoir un bébé. » C’est leur septième enfant. Ensuite, bien sûr, avec son attaque cardiaque, à 47 ans. Il veut se montrer vaillant malgré tout. Dans l’une des dernières lettres à son fils publiées dans le livre, il parle de sa foi en une « providence divine », qui ne s’exercerait que sur « ceux qui ont cru en elle ».

À un moment donné, alors que V. S. Naipaul n’arrive plus à écrire, son père l’enjoint de commencer un nouveau roman et s’offre lui-même comme sujet possible. « Si tu butes sur la question du thème, sers-toi de moi », lui dit-il. Neuf ans plus tard – en 1961 – V. S. Naipaul prouvera qu’il a suivi la suggestion de son père : il publie alors Une maison pour Monsieur Biswas, son seul livre, selon moi, qui passera à la postérité. Bien plus tôt, peu après son arrivée à Oxford, le père lui avait fait une autre suggestion : « Tes lettres sont charmantes dans leur spontanéité. Si tu m’en écrivais beaucoup au sujet d’Oxford, des choses et des gens – surtout des gens –, je pourrais les rassembler pour faire un livre : Correspondance entre un père et un fils, ou Mes lettres d’Oxford. Qu’en penses-tu ? » On ignore ce qu’il en pensa, mais nous avons à présent le livre en question. Cela suffirait presque à nous faire croire en une divine providence, du moins pour ceux qui ont foi en elle.

 

Cet article est paru dans le New Criterion de mars 2000. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

Des nouvelles du Nigeria

« Avec son recueil de nouvelles, Sefi Atta prouve que l’on peut découvrir un pays autrement que par des photos et des reportages ; ses personnages et sa langue nous offrent une grande leçon sur le Nigeria », estime Andi Diehn dans le magazine ForeWord Reviews. Dans ces Nouvelles du pays (onze en tout), une femme accusée d’avoir commis un adultère avec un homme invisible est condamnée à mort, une ONG animée par une vieille gloire siliconée d’Hollywood aide des jeunes filles à échapper aux mariages arrangés, une mère est aux prises avec à sa fille maniaco-dépressive et un mari volage qui s’apprête à fuir à Londres avec sa maîtresse et leurs autres enfants… « Atta a été profondément influencée par le musicien et militant politique Fela Kuti, explique Michelle Tandoc-Pichereau, dans The Short Review, et chacune de ses nouvelles s’inscrit dans l’esprit de l’afrobeat, comme une forme de critique et de protestation sociale. » Elle ne tombe pas pour autant dans le sermon, explique la critique, car « Atta ne prend pas parti, imaginant des personnages qui ont des failles et des contradictions, et toujours une part de responsabilité dans leur destin ». 

La glaise humaine

Manuel Chaves Nogales est une figure mythique du journalisme espagnol de la première moitié du XXe siècle. Correspondant de guerre intrépide et démocrate fervent, il fut en 1936, côté républicain, le témoin des atrocités de la guerre civile, jusqu’au départ de Madrid du gouvernement, assiégé puis chassé par les troupes de Franco. Mais avant de se vouer au grand reportage, il s’était imposé, en 1920, à l’âge de 23 ans, par une œuvre de fiction, ces Histoires prodigieuses, une « galerie de portraits » qui, mis bout à bout, « composent un véritable archétype de l’être humain », selon la revue en ligne Sopa de Libros. Dans cette trentaine de contes moraux, fables ou saynètes, dont certains très brefs, on croise d’improbables destins, comme celui de ce futur nouveau-né qui « meurt content » avant de voir le jour. Dérision, cocasserie, imagination débridée sont, dans la grande tradition picaresque espagnole, au rendez-vous de ce livre, pétri à partir de « la meilleure glaise humaine », précise l’auteur dans son avant-propos,  afin de montrer « la confrontation des âmes simples avec l’absurdité du monde ».

Le monde fabuleux de la bière

« Tom Robbins est peut-être la dernière personne que l’on s’attendrait à voir écrire un livre pour enfants », s’étonne Christian Toto dans le Denver Post. On doit notamment à cet auteur fantaisiste le détonant Même les cow-girls ont du vague à l’âme (adapté au cinéma par Gus Van Sant). Dans B comme bière, il met en scène Sally qui, dans la pluvieuse Seattle, s’apprête à fêter ses 6 ans et se met à s’interroger sur la bière, mystérieux liquide que boivent son père et tous les adultes qu’elle connaît, mais qui lui demeure rigoureusement interdit. Son oncle Moe se propose de l’instruire et de l’amener à la brasserie locale, mais il ne tiendra pas sa promesse. Furieuse, la petite fille avale une canette entière. Dans son ivresse, lui apparaît la fée de la Bière…

Selon Chris Deal du site Creative Loafing Charlotte, « ce n’est pas un livre pour enfants habituel, mais ce qui est étrange, c’est qu’il pourrait l’être. Rien n’est complètement déplacé dans l’ouvrage de Robbins. Comme le veut la loi du genre, les bambins comme les parents y trouvent leur compte ». Ce n’est pas l’avis de Toto, pour qui « B comme bière n’est pas destiné aux enfants, du moins ceux qui ont l’âge de l’héroïne ». Plutôt à ceux qui sont restés des mêmes « au fond d’eux » et sauront apprécier les mots d’esprit de Robbins, lorsqu’il décrit le golf comme une forme de basket-ball pour ceux qui ne savent pas sauter et une forme de jeu d’échecs pour ceux qui ne savent pas penser…