Peu importe à qui l’on s’adresse, à son père ou à sa mère, à ses deux sœurs ou à Johann Traber junior lui-même, tous finissent immanquablement par évoquer ce jour qui a changé à jamais leur vie et le destin de leur famille. Les uns le racontent en pleurant, les autres d’une voix brisée, seul Johann Traber junior en parle avec une sobriété presque désinvolte. Il a aujourd’hui 37 ans, et c’est le seul à ne pas s’en souvenir, à ne pas avoir d’images devant les yeux.
C’était le 21 mai 2006, un jour pluvieux à Hambourg. On fêtait l’inauguration du nouveau Jungfernstieg, la grande promenade de la ville, lorsqu’il est tombé d’une hauteur de 52 mètres.
Katharina Traber, 33 ans, la sœur cadette : « Nous n’avions jamais imaginé qu’il pourrait arriver quelque chose. »
Anna Traber, 36 ans, la sœur aînée : « Jusqu’à ce jour, nous nous sentions invulnérables. »
Johann Traber senior, 68 ans, le père : « Je revois encore toute la scène : comment le mât se tord. Comment Johann tombe. Comment il se balance, inerte, au bout de la longe de sécurité attachée à sa taille, comme s’il était suspendu à une potence. Ces images ne veulent pas s’effacer. »
Mitzi Traber, 61 ans, la mère : « Non, ces images resteront pour toujours. C’est pourquoi nous n’y arrivons plus. Nous n’avons plus le sang-froid nécessaire. »
Les Traber comptent parmi les plus anciennes dynasties d’artistes d’Allemagne. C’est en 1512 qu’ils auraient été mentionnés pour la première fois dans un document évoquant des comédiens ; selon la légende familiale, ils dansent sur la corde depuis 1799. Ils se sont produits à Madrid et à Tokyo, au stade de Wembley, à Londres, et à la porte de Brandebourg, à Berlin. Ils ont marché sur la corde sans filet et les yeux bandés, s’y sont tenus sur la tête, sur les mains et sur les épaules, y ont roulé sur des monocycles, des vélos, des motos. Et ils ont établi quelques records délirants : le temps le plus long sur une corde haute (dix-sept jours), la distance la plus longue (640 mètres), la hauteur la plus élevée (2 962 mètres, sur la Zugspitze, le sommet le plus haut d’Allemagne), la vitesse la plus élevée (96 km/h à moto, sur une corde de 380 mètres), le plus grand nombre de sauts périlleux (quinze, à 40 mètres de hauteur, également sur une moto). Pendant seize générations, tout s’est bien passé.
L’entreprise s’est transmise de père en fils, de fils aîné en fils aîné. De Johann en Johann. C’est également ce qu’avait prévu Johann Traber senior. Mais son fils, Johann junior, est tombé. Il a été grièvement blessé, mais il a survécu. Depuis, les Traber doivent se battre.
On pourrait raconter leur histoire comme une tragédie. Mais c’est surtout l’histoire d’une famille, une histoire qui parle du sens du devoir et de la tradition, de pères, de leurs fils et de leurs filles – et de haute voltige. Un art millénaire qui, pour beaucoup, semble aussi désuet que le patriarcat qui a si longtemps marqué cette famille.
Je rencontre les Traber par une chaude journée du mois de juin. Une route étroite mène à leur propriété de 5 000 m2, le Jägerhof, située près de la petite ville de Vieux-Brisach, non loin de la frontière franco-allemande, dans le Bade-Wurtemberg. Après un camion-kiosque, la route bifurque et débouche sur le royaume de la famille Traber. Autour d’une place pavée sont regroupés une chapelle blanchie à la chaux, sept grands garages dans lesquels sont entreposés des équipements qui pèsent des tonnes et quatre maisons dans lesquelles vivent les Traber : Johann Traber senior et sa femme Mitzi, mariés depuis trente-huit ans ; leur fils, Johann junior ; leur fille cadette, Katharina, et son compagnon ; et Anna, la fille aînée, avec son mari et leurs deux enfants, Mex, 8 ans, et Antonia, 5 ans.
Les Traber distinguent deux types de personnes : les bourgeois, qu’ils appellent aussi « les paysans », et les gens comme eux, les itinérants, les gens du cirque, les gens du voyage. Et, comme il est d’usage chez ces derniers, ils forment une famille qui se rassemble autour du père. Il est au sommet de la hiérarchie et, même si ses enfants contestent parfois ses décisions, ils finissent généralement par se plier à sa volonté. Surtout sur la corde. Là, aucun ordre ne peut être discuté. On leur a inculqué cela dès leur plus jeune âge. Car ils risquent leur vie à la moindre hésitation.
Le patriarche m’attend dans l’un des pavillons, sous le lustre du salon. Johann Traber senior est un homme aussi subtil que bavard, qui commence par demander à chacun son signe astrologique.
Traber (qui est Taureau) confie qu’il s’en veut pour la chute de son fils, il y a quinze ans 1. Ses enfants ne sont pas d’accord. Ils assurent que leur père n’y est pour rien. Mais Traber ne l’entend pas de cette oreille. « Je suis le père, le chef de famille, dit-il. Bien sûr que j’en porte la responsabilité. J’ai toujours voulu que mes enfants puissent compter sur moi. »
Johann junior : « J’avais 6 ans lorsque j’ai fait mes débuts, à l’Europa-Park de Rust. Mon père et moi sommes passés sur le câble à moto. À 75 mètres de hauteur. À la fin, je suis monté sur ses épaules. Je n’avais pas peur, je me sentais protégé et en sécurité. Après tout, mon père était là, il avait tout sous contrôle. »
Anna : « Je n’ai pas choisi ce travail sur la corde parce que j’aime particulièrement être artiste ou au centre de l’attention. Je l’ai fait pour respecter la tradition et aussi pour papa. »
Johann senior : « Pour devenir un bon funambule, il faut faire confiance à son père. C’était pareil avec mon papa. »
Johann senior se lève et passe du pavillon à une maison située en face, en diagonale. Contrairement à ses trois enfants, il se promenait encore régulièrement sur la corde l’année dernière, à l’Europa-Park de Rust, sur un traîneau, déguisé en père Noël. Cette année aussi, il doit s’y produire, tous les jours pendant six semaines. Il déverrouille la porte et entre dans son musée.
Des coupes argentées et scintillantes forment un arc de cercle derrière une vitrine et, au mur, sont accrochées peut-être 50 motos. Traber regarde autour de lui. Il pourrait raconter une anecdote sur chacune des pièces exposées : sur la photo avec Roger Moore, avec qui l’équipe de Traber, engagée pour les cascades, a autrefois tourné un James Bond. Ou sur la Smart décapotable avec laquelle il s’est hissé jusqu’au sommet de la tour de télévision de Stuttgart sur un câble incliné. Arrivé à 53 mètres de hauteur, il a tiré le frein à main, il est descendu et il a fait le poirier sur le cadre du pare-brise. « Quand je suis ici, dit-il, je me sens de nouveau fier. J’entends les murmures du public, les cris d’effroi et les applaudissements. »
Ce que Johann senior ne montre pas et que seul son fils sortira plus tard dans l’après-midi, c’est le costume que celui-ci portait lors de sa chute. Le maillot blanc déchiré, le sang séché couleur brun rouillé.
Traber a besoin de reprendre son souffle, il s’assied à une table ronde en bois. Il dit : « Parfois, ça fait mal. C’est la nostalgie. Dès ma naissance, j’ai eu pour mission de maintenir la tradition. Tant que je serai en vie, le Traber Show continuera d’exister. Mais, quand je ne serai plus là, il s’arrêtera sans doute. »
Traber s’est vu diagnostiquer un cancer de la prostate il y a quatre ans, il a subi plusieurs chimiothérapies et radiothérapies. Il se sent faible, confie-t-il, et dort mal la nuit. Il assure ressentir sa propre finitude. Il a 68 ans ; son père, qui s’appelait également Johann et qu’il admirait par-dessus tout, est mort à 69 ans. La question que se pose Traber, et qu’il adresse parfois en pensée à son père décédé, est la suivante : qu’est-ce que je vais laisser derrière moi ?
Traber le sait : lorsqu’il ne sera plus là, une tranche de l’histoire familiale disparaîtra avec lui, ainsi qu’une partie des connaissances nécessaires pour être un bon funambule.
Le funambulisme a une histoire millénaire. Depuis l’Antiquité au moins, des hommes se tiennent en équilibre sur des cordes vacillantes de quelques centimètres d’épaisseur, très haut au-dessus du sol. Il existe des peintures sur vase et des fresques datant de 1350 av. J.-C. représentant des funambules. Cet art a connu son apogée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, avant l’invention de la télévision et la démocratisation de la radio. À cette époque, il pouvait attirer des milliers de personnes sur la place du marché, venues admirer l’audace des artistes. Aujourd’hui, on ne compte plus en Europe que quelques familles qui marchent sur la corde. Tout comme de nombreux cirques, les anciennes familles de saltimbanques se demandent comment enthousiasmer le public avec un spectacle à l’ancienne quand quelques clics suffisent pour voir sur YouTube des gens traverser des gorges pieds nus sur des kilomètres de slackline 2 ou sauter en parachute depuis la stratosphère.
En Allemagne, il n’y a plus que les frères Weisheit, basés à Gotha, qui peuvent vivre du funambulisme. Toutes les autres grandes dynasties d’artistes, dont certaines se produisent depuis le Moyen Âge, ne sont plus en activité depuis longtemps : les Bühler, les Kolter, les Malmström.
Lorsqu’on parle avec les Traber, on a l’impression qu’ils ne comprennent pas très bien eux-mêmes pourquoi on a cessé de faire appel à eux. Est-ce parce que, pour leurs clients – les entreprises, les cirques ou encore les parcs de loisirs –, le risque est trop important désormais ? Craignent-ils, depuis l’accident de Johann junior, la mauvaise presse que susciterait une chute ?
L’auteur Paul Auster a un jour écrit un texte sur son ami, le funambule Philippe Petit, qui s’est entraîné dans sa jeunesse avec les Traber avant d’acquérir une renommée mondiale, notamment en marchant sur un câble métallique tendu entre les tours du World Trade Center, à New York. Ce qui fait l’intérêt de la haute voltige, remarque Auster, ce n’est pas le danger – il s’agit plutôt de le faire oublier au public. La beauté du funambulisme réside dans sa « totale inutilité », elle procède d’« un désir à la fois extravagant et parfaitement naturel ». Le funambulisme se passe d’explications et, en même temps, éveille en nous une profonde pulsion esthétique.
Johann Traber parle du rêve de voler, qui est à la base de la haute voltige. Quand on regarde d’en bas, on doit avoir l’impression que l’artiste est en train de planer.
Les funambules distinguent différents types de numéros. Il y a le funambulisme qui se pratique généralement dans les cirques et à quelques mètres de hauteur au-dessus d’un filet de sécurité. Ce que Traber qualifie, avec dédain, d’« acrobatie au sol » : « Marcher à 5 mètres de hauteur, beaucoup savent le faire, dit-il. Mais à 50 mètres ? Très, très peu de gens en sont capables. »
Il y a le travail au mât, qui fait jusqu’à 50 mètres de haut, sur lequel l’artiste grimpe et au sommet duquel il se met sur la tête ou sur les mains et se balance de telle sorte qu’il oscille sur plusieurs mètres.
Il y a également le travail au trapèze, qui est généralement suspendu sous une moto, elle-même lancée sur le câble. L’artiste fait par exemple le grand écart ou se pend la tête en bas, assuré seulement par un pied.
Et il y a la discipline reine, le funambulisme proprement dit, qui se pratique sur une corde droite ou inclinée, tendue à une hauteur vertigineuse. Parfois c’est à 30 mètres au-dessus du sol, parfois à 50 mètres. Le funambule tient dans ses mains un balancier en aluminium pouvant mesurer jusqu’à 7 mètres de long et peser jusqu’à 40 kilos, qui l’aide à abaisser son centre de gravité et à garder ainsi l’équilibre. La plupart des funambules ne sont pas assurés. Il n’y a pas d’explication logique à cela. En 2006, au sommet du mât, Johann était assuré, et c’est ce qui lui a sauvé la vie. Lorsqu’on demande aux Traber pourquoi ils ne s’assurent pas sur la corde, ils invoquent leur honneur d’artiste.
Johann senior : « Bien sûr, on joue avec sa vie. À certains moments où j’ai eu peur de mourir, il m’est arrivé de prier sur la corde. »
Johann junior : « Je ne suis pas sujet au vertige, j’ai juste appris à gérer la hauteur. Je n’ai donc jamais eu peur. Ce que j’éprouvais, c’était du respect. Le respect empêche de devenir imprudent. J’étais calme, serein. »
Marcher sur la corde a toujours été un domaine réservé aux hommes. Bien sûr, il y a aussi des femmes funambules, comme Selena Young, qui a été victime d’un accident en 1862 à un stade avancé de sa grossesse, ce qui a entraîné l’interdiction pour les femmes de marcher sur la corde en Grande-Bretagne. Mais les hommes étaient plus connus, au premier rang desquels le Français Charles Blondin, qui, du haut de son mètre cinquante-deux, était surnommé le Grand Blondin. En 1859, devant 25 000 spectateurs, il fut le premier à traverser les gorges du Niagara, un exploit qu’il réitérera plusieurs fois, notamment avec son manager sur le dos ou en s’arrêtant en plein milieu pour boire une coupe de champagne sur la corde.
Chez les Traber aussi, à l’exception de la tante Sonja, la reine des airs, ce sont surtout des hommes qui marchent sur la corde. Mitzi, la mère de Johann junior, d’Anna et de Katharina, aidait certes de temps en temps au trapèze, mais s’occupait surtout de la comptabilité. Elle n’a jamais marché sur la corde et assure souffrir du vertige.
Katharina : « Je travaille sur le trapèze depuis que j’ai 14 ans. Mais il n’a jamais été question que ma sœur ou moi soyons les vedettes du spectacle. »
Anna : « La star, c’était notre frère. Je ne me suis produite régulièrement qu’après la chute de Johann, sur le mât et la moto. J’avais déjà 21 ans. »
Johann junior : « Il a toujours été clair que je prendrais la succession de mon père. J’ai toujours voulu être funambule, je n’ai jamais pensé à faire autre chose. »
Johann senior : « Le funambulisme est en effet un métier d’homme. C’est un travail éprouvant. Il faut être très bien entraîné et avoir les nerfs solides. C’est pourquoi j’ai tenu mes filles à l’écart. Jusqu’à ce que ce ne soit plus possible. »
Chez les Traber, personne ne semble avoir jamais remis en question ce mode de succession. Certes, les deux filles se disent « émancipées », mais apparemment elles aussi ont toujours accepté que ce soit leur frère et non l’une d’elles qui succède à leur père. Conformément à la tradition.
Il existe une photo en noir et blanc, prise en 1959 dans une arène de Madrid destinée aux corridas, qui montre Johann Traber senior et son père, un homme de 1,57 mètre pour 120 kilos, paraît-il, qui s’appelait Johann mais que tout le monde surnommait Schang, une déformation du français Jean. Sur sa tête, un chapeau blanc et, au coin de la bouche, ce qui ressemble à un cure-dents. À côté de lui, Johann Traber senior, alors âgé de 6 ans et surnommé Schangi, casquette de capitaine sur la tête, se tient en équilibre sur une barre à quelque 50 centimètres du sol.
La même année, avec son cousin du même âge, il a participé pour la première fois à un spectacle, à 22 mètres de hauteur. Un prospectus les présentait alors comme « les deux plus petits funambules du monde ». Traber dit qu’il a toujours lutté pour obtenir la reconnaissance de son père. Si Schangi ne se défendait pas à l’entraînement, Schang lui jetait des bouteilles d’eau, même lorsque son fils s’exerçait sur la corde à 8 mètres de hauteur et sans sécurité. Si la pointe de ses pieds n’était pas droite, Schang le frappait avec un bâton qu’il avait baptisé « le maître de danse ».
Le père l’a martelé à Schangi, tout comme à ses deux jeunes frères, Charlie et Falko : « Nous sommes les Traber, les meilleurs funambules du monde. »
Adolescent, Schangi recevait encore une gifle de temps en temps. Le père traitait ses fils d’« amateurs », d’« incapables ». Aujourd’hui, Traber affirme : « Il ne nous a pas brisés. Il s’arrêtait toujours juste avant. »
Traber sort de son musée, s’arrête au milieu du Jägerhof. Il lui est peut-être arrivé de donner une claque à son fils, dit-il, mais il ne l’a jamais frappé aussi fort. Il avait décidé de s’y prendre autrement.
Il lui a quand même transmis tout ce qu’il savait – et qu’il a toujours caché à ses filles. Il lui a appris à monter toute la structure : il lui a montré comment passer le câble – 14 millimètres d’épaisseur, en acier galvanisé – à travers des manilles et des crochets, des œillets et des pinces, puis comment le tendre avec des treuils. Il lui a enseigné que mieux valait changer chaque câble tous les deux ans et faire contrôler régulièrement les mâts.
Traber raconte : « Pour moi, le jour de sa naissance, il était clair que mon garçon serait funambule. Il devait être le Johann de sa génération et reprendre un jour le flambeau : le Jägerhof, le hangar, l’atelier. » Johann senior avait même déjà réglé sa succession. « Mitzi, va chercher un papier à en-tête », avait-il ordonné à sa femme avant de nommer officiellement son fils Johann comme son associé. C’était à la Noël 2005. Six mois avant la chute.
Johann Traber junior (signe astrologique : Bélier) se tient dans le camion-kiosque argenté. Il porte une casquette qui cache ses cicatrices. Ce jour-là, il a un rendez-vous. Avec Caroline. Depuis des mois, ils s’écrivent et se téléphonent, presque chaque jour ces dernières semaines. Et la voilà qui est assise sur une petite chaise à côté du kiosque. Elle aussi est une Traber, elle appartient à la branche est-allemande de la famille, son père est le petit-cousin de Johann senior.
Dès que passent des clients, généralement des cyclistes ou des promeneurs, Caroline donne un coup de main à Johann. Il vend des boissons sans alcool et du café, des barres de chocolat et des chips.
Après sa chute, il a fait de la mise en rayon pour un supermarché, d’où il a été renvoyé parce qu’il était trop lent, avant d’être embauché par une entreprise de transport sur une chaîne de montage. Mais, là aussi, on l’a licencié – au bout d’une journée, raconte-t-il. Puis c’est son mariage – avec une auxiliaire de vie qu’il avait rencontrée après son accident – qui a capoté. Il touche une pension d’invalidité de 1 200 euros, à laquelle s’ajoute ce que lui donnent ses parents, plus les recettes du kiosque.
Depuis sa chute, il a perdu l’odorat et en grande partie le goût. Il a une vision floue de l’œil droit. Sur son cou, il garde une cicatrice due à une trachéotomie. Il parle lentement, il a parfois visiblement du mal à se concentrer, à trouver ses mots.
Il dit que son ancienne vie lui manque. Il parle de ses records. Comment il a passé dix-sept jours sur un câble à 30 mètres de haut lors de l’Exposition universelle de Hanovre, en 2000, interrompus seulement par quelques minutes de pause quotidienne. Comment il a franchi le Rhin à moto, sur une corde tendue à 160 mètres au-dessus du sol, depuis le rocher de la Lorelei. Comment il a fait quinze sauts périlleux sur sa moto à 40 mètres de hauteur à la porte de Brandebourg. Comment sa bouche s’asséchait et l’adrénaline se répandait dans son corps.
Presque tous les funambules sont tombés à un moment ou à un autre de leur vie. Le Grand Blondin a fait une chute de 10 mètres parce que la corde s’est rompue. Philippe Petit s’est cassé plusieurs côtes en tombant de 14 mètres. Dans la famille Traber aussi, les chutes ont été fréquentes.
À l’âge de 9 ans, Traber senior a fait une chute de 9 mètres et a dû subir une ablation de la rate. À 19 ans, son frère Charlie et lui se sont grièvement blessés en tombant d’une hauteur de 30 mètres parce qu’un mât s’était détaché de son ancrage. Cinq jours plus tard, ils étaient de nouveau sur la corde, sur ordre de leur père. Celui-ci savait que, si ses fils n’y retournaient pas rapidement, ils ne le feraient peut-être plus jamais.
En 1996, Lutz Schreyer, un proche collaborateur des Traber, est mort en tombant de sa corde à Baden-Baden. Peu de temps après, Johann Traber senior avait l’idée du prochain record : son frère Falko et lui passeraient à vélo sur la Zugspitze, à 2 962 mètres d’altitude, sans être assurés, et feraient le poirier sur le guidon.
Un succès. Les deux frères ne sont pas tombés. Ils ont sauvé la réputation de la famille. Et ces records toujours plus audacieux ont rapporté aux Traber des contrats lucratifs : des représentations dans les fêtes organisées par des villes et des entreprises, dans les centres commerciaux et les magasins de bricolage, dans les parcs d’attractions.
Après sa chute, Johann a été hospitalisé pendant six mois à Hambourg. Se sont ensuivis trois ans et demi de rééducation, d’ergothérapie, de physiothérapie et de psychothérapie. « Avant l’accident, raconte-t-il, j’étais un homme de 22 ans. Après, j’étais redevenu un bébé. Ma mère changeait mes couches, me douchait et me nourrissait, me donnait à boire. J’ai dû tout réapprendre depuis le début, à me tenir debout, à marcher, à parler. »
Johann n’a jamais vu les images télévisées de sa chute. Il ne sait que ce que ses sœurs et son père lui ont raconté. C’était le dernier spectacle sur le Jungfernstieg, le neuvième en trois jours. Johann a grimpé en haut du mât. Là, à 52 mètres, il s’est accroché. Il s’est mis debout et a fait le poirier.
C’est alors que le sommet du mât s’est brisé. Et Johann est tombé. Il a fait une chute de 20 mètres, s’est cogné la tête contre la partie inférieure du mât et a oscillé, inerte, au bout de la longe de sécurité. Il n’était jamais tombé auparavant.
Johann senior : « J’ai escaladé le mât pour rejoindre Johann. Je l’ai pris dans mes bras. Je lui ai dit : “Johann, Johann, papa est là !” Il a gémi. J’ai pensé : “Dieu soit loué, il est vivant.” »
Le crâne de Johann était fracturé, ainsi que son os zygomatique, sa mâchoire, son bassin et, du côté gauche, sa cuisse, son tibia et toutes ses côtes. Les médecins l’ont opéré pendant neuf heures ; ils ont même retiré sa calotte crânienne afin de permettre à son cerveau tuméfié de mieux se dilater.
Johann raconte avoir eu une vision de lui-même dans une sorte d’expérience de mort imminente : il entrait dans une pièce blanche au sol bleu ciel, où se tenait un homme petit et lourd, en costume noir. Son grand-père Schang, qu’il n’a jamais connu. Il lui aurait dit : « Retourne là-bas. »
Après huit semaines de coma, Johann s’est réveillé. Son père lui a construit une chapelle, située à une cinquantaine de mètres du kiosque où il travaille, qui porte le nom de Sankt Georg [Saint-Georges], le quartier de Hambourg où se trouve l’hôpital qui lui a sauvé la vie. Traber senior y récite chaque jour un Notre Père.
Johann junior : « Je sais que mon père s’en veut pour ma chute. Mais ce n’est pas de sa faute. C’était un accident, causé par un matériel défectueux. »
Le parquet a constaté par la suite que de la condensation s’était infiltrée à l’intérieur du mât par des microfissures, ce qui avait entraîné la formation de rouille. Personne n’est à blâmer.
Johann Traber senior a du mal à en parler. Peu de temps avant l’accident, il avait contrôlé et fait radiographier le mât en collaboration avec l’organisme agréé, dit-il. Aucun défaut n’avait été constaté. Après l’accident, il a scié tous les autres mâts qu’il possédait. Ils étaient tous en bon état.
Le soir est tombé sur le Jägerhof. La famille Traber s’est rassemblée autour d’une grande table sur la terrasse, devant la nouvelle maison d’Anna. Il y a de la pizza. Tout le monde est là : Johann Traber senior et sa femme Mitzi. Anna et Katharina avec leurs compagnons (l’un est employé de banque, l’autre mécanicien automobile). Les enfants, Mex et Antonia, bien sûr. Et aussi Johann junior et Caroline. Anna et Katharina ont l’air épuisé, elles sont rentrées tard. Elles travaillent toutes les deux à l’Europa-Park de Rust, tout près d’ici. Elles y tiennent un stand où elles vendent du saumon flambé. C’est désormais la principale source de revenus de la famille. Ce n’est pas un travail facile que de rester toute la journée devant un feu, mais les deux sœurs trouvent que c’est une vie agréable et tranquille. Une vie sans risques.
Katharina : « Après la chute de Johann, j’étais terriblement nerveuse et agitée avant chaque représentation. Je ne pouvais pas regarder ma sœur travailler sur le mât. »
Anna : « Parfois, je pensais que j’allais vomir. »
Après l’accident de Johann, Traber senior aurait pu engager des artistes extérieurs, mais il n’a pas voulu. « On ne peut compter que sur la famille », dit-il. Katharina est restée sur le trapèze. Anna a pris en charge la moto et le mât. Johann senior installait seul le matériel. Au bout d’un an, Johann junior a fait son come-back, à Munich, à l’occasion de l’Oktoberfest.
Il souhaitait de toutes ses forces renouer avec son ancienne vie. La première année, il a fait du trapèze. La deuxième année, il a repris la moto. La troisième année, il a grimpé au mât. Mais il ne parvenait plus à atteindre le sommet. Son corps n’en était plus capable. Les contrats se sont raréfiés.
Six ans après l’accident, Anna est tombée enceinte. Elle avait toujours prévenu qu’elle arrêterait alors. Après cela, Katharina, son frère et son père ont continué à tourner à trois pendant un certain temps.
Ils ne peuvent pas dire exactement quand ils se sont produits ensemble pour la dernière fois, peut-être en 2013. En tout cas, à un moment donné, il n’y a tout simplement plus eu de demandes. Même après coup, les Traber ont du mal à expliquer pourquoi.
Tout s’éclaire lorsqu’on parle à Mathias Reichle. Il est depuis près de cinq ans le directeur du divertissement à l’Europa-Park de Rust, l’un des plus grands parcs d’attractions d’Europe, là où travaillent les sœurs Traber. Enfant, raconte-t-il, il a vu les Traber faire leurs numéros sur la corde à l’Europa-Park. À l’époque, dans les années 1990, c’était le clou du spectacle. Aujourd’hui, à l’exception de Johann Traber avec son numéro de Noël, il est rare que des funambules soient encore engagés durablement.
Reichle invoque exactement les mêmes raisons que d’autres programmateurs et organisateurs : la mise en place pour un spectacle de haute voltige est coûteuse et complexe. Ce qu’il ne dit pas mais laisse entendre (peut-être parce que la famille propriétaire d’Europa-Park est amie de longue date avec les Traber), c’est que la haute voltige est passée de mode.
Son confrère Ingo Reichstein, chef du divertissement du Heide-Park Resort à Soltau, en Basse-Saxe, est plus explicite. Il déclare : « Le funambulisme a fait son temps, c’est lent et ennuyeux. Aujourd’hui, ça n’attire plus personne. » Il pense que la haute voltige doit se réinventer. Comme l’a fait le cirque Roncalli, qui présente désormais des hologrammes au lieu d’animaux vivants. Mais Reichstein ne sait pas non plus quelles seraient les modalités concrètes de cette réinvention. « En tout cas, elle ne devrait pas signifier plus de hauteur, plus de records et plus de danger », dit-il.
Dans la famille Traber, il y a deux hommes que tout cela n’empêche pas de continuer à marcher sur la corde : Falko, 62 ans, le frère de Johann Traber senior, qui a quitté l’entreprise familiale il y a plusieurs décennies suite à une dispute et qui a ensuite établi seul de grands records à Rio de Janeiro et à Kitzbühel, en Autriche ; et son fils Fernando, 23 ans, le dernier artiste de la dix-septième génération.
Avant la pandémie, ils étaient, selon leurs dires, en tournée jusqu’à cent quatre-vingts jours par an. Mais, à cause du Covid, leurs engagements récurrents sur les marchés de Noël de Karlsruhe et de Southampton, où ils jouent les pères Noël sur une luge glissant sur des cordes, ont été annulés. Ils espèrent au moins que le marché de Noël de Bochum aura lieu, ainsi que quelques autres représentations prévues pour l’année prochaine. Dans le cas contraire, ils risquent de crouler sous les frais de l’équipement et des camions, des assurances et des contrôles techniques.
Fernando, un jeune homme arborant une barbe à la d’Artagnan, a travaillé dans l’usine d’un équipementier automobile pendant la pandémie. Maintenant, il intervient pour une entreprise de nettoyage de bâtiments spécialisée dans le travail en hauteur (quoi d’autre ?). Il aimerait exercer ce métier à son compte, dit-il. Mais il ne souhaite pas pour autant abandonner la haute voltige : il veut travailler dans un spectacle laser et, en outre, battre bientôt le record du monde de longueur de son père : les 640 mètres de Baden-Baden. Il est donc possible que Fernando poursuive la tradition encore un peu. Mais que se passera-t-il ensuite ? Sera-t-il le dernier Traber sur la corde ?
Fernando : « Si Dieu le veut et que j’ai un jour des enfants, je leur apprendrai à marcher sur une corde. Encore faut-il qu’ils soient d’accord. »
Anna : « Mes enfants ne monteront pas sur la corde. Je ne veux pas porter cette responsabilité. »
Katharina : « Si j’avais des enfants, je leur permettrais de s’entraîner un peu avec leur grand-père. Mais je n’ai pas envie qu’ils en fassent leur métier pour autant. »
Anna : « Je ne suis pas non plus contre un peu de pratique. »
Johann senior : « Qui sait ce qui se passera quand mon fils aura un fils. Peut-être l’appellera-t-il Johann ? Qui sait ce qui va résulter de cette visite de Caroline… »
Mitzi : « Fiche-leur la paix. Qu’ils fassent d’abord tranquillement connaissance. »
Johann junior : « Peut-être que j’enseignerai le funambulisme à mon fils. Je ne sais pas. Mais, en tout cas, je ne lui donnerai pas Johann comme premier prénom. Il en existe beaucoup d’autres très jolis. »
L’accident de Johann Traber junior remonte maintenant à quinze ans. Pour l’anniversaire du 21 mai, il s’est rendu à la chapelle, raconte-t-il. Midi sonnait. Johann s’est assis devant, sur le banc du premier rang, et a allumé deux cierges : un pour lui, l’autre pour sa famille.
— Björn Stephan est journaliste. Il collabore régulièrement au Zeit et au supplément magazine du Süddeutsche Zeitung. En 2021, il a publié un premier roman : Nur vom Weltraum aus ist die Erde blau (« La Terre n’est bleue que depuis l’espace »), Galiani Berlin. — Cet article est paru dans
le supplément magazine du Zeit le 24 novembre 2021. Il a été traduit par Baptiste Touverey.