Avis de roulis pour l’université américaine

« Aucun système éducatif ne peut bousiller complètement tous les jeunes », disait Otto Neugebauer, éminent historien des mathématiques, fort d’une expérience de mauvais élève dans un détestable lycée autrichien avant la Première Guerre mondiale. Si l’on suit cette logique, à la limite, peu importe le système, les meilleurs s’en sortent toujours. L’adage pourrait s’appliquer au système universitaire français, qui continue à juste raison de perdre des points dans les classements internationaux et produit chaque année, par centaines de milliers, ses cohortes de jeunes peu instruits et mal préparés à l’entrée dans la vie active. Mais des voix de plus en plus nombreuses se font entendre pour l’appliquer au système universitaire le plus brillant et le plus puissant du monde (lire « À quoi sert l’université ? », Books, mai 2012).

Contrairement à ce qui se passe en France, où les problèmes de l’université n’attirent guère les auteurs et les éditeurs, les ouvrages sur les maux et les désarrois de l’enseignement supérieur américain sont désormais légion (1). Écrit comme beaucoup de ces livres par un éminent professeur de lettres, préoccupé de voir s’étioler la place des humanités dans les cursus, celui d’Andrew Delbanco présente l’intérêt de replacer le college actuel dans l’histoire longue et de reposer sur une enquête de terrain approfondie. Son regard ne néglige aucune des trois grandes catégories de colleges : les community colleges, ces universités publiques fast food où l’on forme les jeunes en deux ans, ceux qui sont des universités publiques ou privées à part entière, donnant une formation de quatre ans, et ceux qui forment les quatre premières années des prestigieuses universités de recherche, là encore publiques ou privées. Plus de 4 000 au total, rassemblant quelque vingt millions d’étudiants (soit nettement plus qu’en France, eu égard à la population des deux pays).

En grevant les budgets publics et les ressources des grands établissements privés, la crise financière de 2008 continue de produire ses effets. Elle a eu le mérite de mettre à nu les problèmes préexistants d’un système qui, en dépit de sa variété, s’est laissé aller au fil des dernières décennies. La dérive s’est produite dans plusieurs directions : forte augmentation des droits d’entrée, priorité donnée aux formations à but professionnel au détriment de la culture générale, précarisation des emplois, explosion des coûts administratifs et, dans les grandes universités, dépréciation des tâches d’enseignement, maintien de dépenses héritées d’un autre âge et dégradation des critères d’évaluation de la recherche.

Le premier point est le plus spectaculaire. La crise a contraint les universités à augmenter massivement les droits versés par les étudiants, ce qui a fortement accru les inégalités et fait exploser la charge de la dette des anciens élèves, estimée aujourd’hui à mille milliards de dollars. Les grandes universités publiques de recherche font payer désormais près de 30 000 dollars par an, en moyenne, à leurs étudiants et les universités privées plus de 50 000. En dépit des bourses et autres avantages consentis aux enfants de milieu modeste, les plus brillants d’entre eux s’inscrivent de plus en plus souvent dans un établissement de seconde zone. Pour couronner le tout, les meilleures universités ne fournissent plus un passeport pour un emploi rémunérateur : dans des disciplines naguère considérées comme sûres, le droit, la médecine et même la finance, l’avenir professionnel se fait incertain. « À long terme, les clients ne vont plus vouloir continuer à financer un système qui les endette de manière insupportable et ne leur procure que peu de bénéfices financiers visibles en retour », écrit l’historien Anthony Grafton, professeur à l’université de Princeton, dans la New York Review of Books.

L’enseignement supérieur américain va devoir se repenser en profondeur. Mais annoncer son décès serait prématuré. Son atout maître, c’est en effet sa diversité. De nombreuses universités, des plus modestes aux plus grandes, jouissent d’une totale indépendance. Les établissements publics eux-mêmes bénéficient d’une autonomie impensable en France (sélection des étudiants, recrutement des enseignants). Il n’y a pas de « ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ». La voie est libre pour innover.

 

Ce que nous enseignent les cartes du monde

« On me dit qu’il existe des gens qui ne s’intéressent pas aux cartes, j’ai peine à le croire » écrivait Robert Louis Stevenson dans un texte autobiographique commentant son fameux roman d’aventures L’Île au trésor. Dans ce récit, une carte au trésor joue notoirement un rôle clé. Mais Stevenson n’aimait pas que les cartes au trésor. Il aimait les cartes en général, toutes les cartes, à l’instar de la plupart d’entre nous. Depuis que les cartes existent, c’est-à-dire plusieurs milliers d’années, des millions d’hommes se sont laissé entraîner à rêver sur les noms exotiques de cités mystérieuses perdues aux confins de la terre, égarés en esprit dans des contrées éloignées aux contours peu familiers, plu à suivre du doigt les méandres de fleuves inconnus, ou le tracé sinueux de chaînes de montagnes à la physionomie étrange. Les cartes dépaysent, elles font voyager en imagination. La séduction qu’elles exercent pour cette raison a parfaitement été décrite par Charles Marlow, le narrateur du roman Au cœur des ténèbres, porte-parole de son auteur Joseph Conrad : « Quand j’étais petit garçon, j’avais une passion pour les cartes. Je passais des heures à regarder l’Amérique du Sud, ou l’Afrique, ou l’Australie, et je me perdais dans toute la gloire de l’exploration. En ce temps-là il restait beaucoup d’espaces blancs sur la terre, et quand j’en voyais un d’aspect assez prometteur sur la carte (mais ils le sont tous), je mettais le doigt dessus et je disais : “Quand je serai grand j’irai là.” » Aujourd’hui, bien que les espaces blancs en aient disparu, nous plongeons toujours dans les cartes du monde avec une certaine délectation.

Mais allons-nous le faire longtemps encore ? À l’heure de la navigation par GPS et des cartes interactives accessibles via internet, affichées à volonté sur les écrans des téléphones portables, quelque chose n’est-il pas en train de changer profondément ? Les cartes continuent à tout le moins à susciter suffisamment de curiosité pour avoir récemment donné lieu à la publication, à quelques mois d’intervalle, de trois ouvrages qui leur sont intégralement consacrés. On y trouve des réponses à beaucoup de questions qu’on peut se poser à leur propos. Couvrant largement le même terrain (ils abordent en partie les mêmes sujets, racontent les mêmes histoires et sont émaillés des mêmes anecdotes), les trois livres sont en même temps assez différents pour pouvoir être considérés comme complémentaires. Un peu curieusement, aucun d’entre eux n’est signé par un géographe.

Casablanca et Docteur Folamour

On the Map, de Simon Garfield, brillant journaliste et écrivain touche-à-tout (son précédent livre était un passionnant essai sur les caractères d’imprimerie), embrasse un champ très large. À côté de la relation de plusieurs épisodes de l’histoire des cartes du monde, on y trouvera des réflexions sur la carte du métro de Londres, la carte épidémiologique dressée par le médecin John Snow lors de la vague d’épidémies de choléra qui a frappé la capitale anglaise au milieu du XIXème siècle, la fameuse « salle des cartes » installée au cœur de l’abri souterrain utilisé par Winston Churchill et l’État-major britannique durant la Seconde Guerre mondiale, les cartes de pays ou de lieux imaginaires comme celles de L’Île au trésor, précisément, ou de la Terre du Milieu dans les histoires de J. R. R. Tolkien, ou les cartes au cinéma, dans les films Casablanca et Docteur Folamour ou les aventures d’Indiana Jones. Garfield évoque aussi l’histoire des guides de voyage, de la Description de la Grèce de Pausanias, dans l’antiquité romaine, à la collection Lonely Planet aujourd’hui en passant par les célèbres guides Baedeker ; et la carte des canaux de Mars, les travaux de cartographie du cerveau humain, ainsi que la légendaire formule « Hic sunt dracones » (« Ici sont les dragons »), soi-disant employée en routine sur les cartes anciennes pour désigner les régions dangereuses et inexplorées, mais dont on ne connaît en réalité qu’une seule mention, sur un globe terrestre datant de 1505, dans un sens qui n’est d’ailleurs pas sans ambiguïtés.

Dans un genre encore plus léger, Maphead, de Ken Jennings, rassemble des observations sur le thème des cartes et de la géographie par un jeune américain champion de jeux d’érudition télévisés, qui se trouve posséder, comme on disait autrefois, un beau brin de plume. Passionné de géographie depuis toujours, Jennings, étant enfant, était capable de rester à regarder des cartes « littéralement durant des heures ». Il était obsédé par la localisation dans l’espace au point d’ajouter comiquement sur son adresse postale, à une formule similaire à celle qui orne la couverture des cahiers d’écolier du héros de James Joyce Stephen Dedalus (« Sallins, Comté de Kildare, Irlande, Europe, Monde, Univers »), quelques niveaux intermédiaires supplémentaires : « Système solaire, Bras d’Orion, Voie lactée, Superamas de la Vierge. » À côté d’informations précieuses sur l’histoire de la cartographie, Maphead contient des aperçus d’un intérêt plus limité sur les concours de connaissances géographiques organisés par la National Geographic Society, ou le hobby du « geocaching », qui consiste à dissimuler (et essayer de retrouver) des objets dans des lieux identifiables à l’aide de leurs coordonnées GPS. Entre autres considérations sur la géographie, Jennings propose quelques hypothèses sur les raisons du déclin de l’intérêt pour cette discipline et l’effondrement du niveau de la connaissance géographique aux États-Unis, parmi lesquelles l’atrophie de la capacité des jeunes Américains à explorer leur environnement physique immédiat, du fait d’un mode de vie qui les confine largement à leur domicile ou dans l’automobile familiale, absorbés dans la contemplation permanente de multiples écrans.

Pas de carte parfaite ou idéale

Le plus érudit, sérieux et riche des trois ouvrages est celui de de Jerry Brotton A History of the World in Twelve Maps. C’est aussi le plus épais, le mieux organisé, celui dont la thématique est la plus homogène et qui contient les analyses les plus fouillées. Contrairement à ce que suggère son titre, il ne s’agit pas d’une véritable histoire du monde, pas davantage, d’ailleurs, d’une histoire générale de la cartographie, mais d’une histoire des cartes du monde, centrée sur une douzaine d’entre elles (d’autres sont mentionnées en passant), choisies pour leur valeur exemplaire ou en raison du rôle particulier qu’elles ont joué. Jerry Brotton est un historien spécialiste de la Renaissance, et son livre étend à d’autres périodes, en amont et en aval, l’étude de la représentation du monde à l’aube des Temps Modernes qu’il avait menée dans un ouvrage de jeunesse, tout aussi savant mais d’un ton plus universitaire : avec le temps, le style de Jerry Brotton a heureusement évolué, il est devenu à présent franchement élégant et très agréable à lire.

A History of the World in Twelve Maps est davantage l’assemblage de douze essais qu’un récit historique en bonne et due forme. Une double thèse sous-tend toutefois l’ouvrage et lui sert de fil conducteur. Parce qu’une carte est toujours le produit d’un travail de simplification, implique la sélection d’un certain nombre d’éléments et résulte de l’application de conventions de représentation, il n’existe par définition pas de carte parfaite ou idéale, totalement réaliste. Toute carte exprime par ailleurs une certaine vision de ce qui nous entoure, et si les cartes nous apprennent quelque chose sur le monde, elles nous enseignent aussi beaucoup sur ceux qui les ont réalisées et l’environnement culturel dans lequel elles ont été produites. Jerry Brotton le montre avec brio sur les exemples des douze cartes du monde qu’il a retenues.

La première date du IIe siècle de notre ère. C’est la représentation du monde connu à cette époque, telle qu’on peut l’établir à partir des indications données dans sa monumentale Géographie par l’astronome et géographe d’Alexandrie Claude Ptolémée. Elle a pour particularité que nous ne la connaissons qu’indirectement. Dans l’hypothèse où elles auraient existé (ce qui n’est pas sûr), les cartes originales ont en effet été perdues et nous ne possédons que des documents très postérieurs, copies des originaux ou cartes directement fabriquées sur la base des données chiffrées fournies dans l’ouvrage : exploitant l’idée du quadrillage par méridiens et parallèles proposée par ses prédécesseurs (notamment l’astronome Hipparque), Ptolémée avait calculé les coordonnées géographiques (latitude et longitude) de 8 000 points d’une portion de la planète qu’il savait limitée. Il ne faut pas oublier que l’idée d’une terre sphérique n’avait rien d’étrange pour les savants de l’Antiquité. Avancée par Pythagore, la théorie de la sphéricité de la terre avait été établie par Aristote. À l’aide d’une méthode ingénieuse, Ératosthène avait même réussi à calculer la circonférence de notre planète (40 000 kilomètres), avec une étonnante précision.

Parmi les cartes du monde postérieures analysées par Jerry Brotton figure notamment, à côté de celle du géographe arabe du Moyen-âge Al-Idrisi et d’une carte asiatique (coréenne) de 1402, la fameuse Mappamundi accrochée dans la cathédrale de Hereford. C’est la plus grande et la plus détaillée de ces cartes médiévales qui mêlaient indications géographiques, scènes bibliques et symbolisme religieux. Dans On the Map, Simon Garfield raconte dans quelles circonstances cette œuvre d’art unique a été vendue aux enchères chez Sotheby’s, en 1988, dans le but de payer les travaux de restauration de la cathédrale, et rachetée par un consortium de donateurs privés amis, ce qui a permis de la garder dans l’édifice. La carte du monde de Martin Waldsseemüller (1507) est célèbre parce qu’y apparaît pour la première fois le nom « Amérique » pour désigner un continent qu’en toute rigueur, on le sait, il aurait fallu appeler « Colombie ». S’il a été baptisé d’après le nom d’Americo Vespucci, c’est parce que, durant un moment, on a erronément cru que celui-ci avait précédé Christophe Colomb sur les rivages du Nouveau Monde. Rapidement, la vérité a été rétablie, mais il était trop tard et le nom est resté. En raison de sa portée symbolique, cette carte a été acquise en 2003 par la Bibliothèque du Congrès américain, avec l’appui de fonds privés.

Jerry Brotton consacre une trentaine de pages à la carte du monde de Diego Ribeiro, cartographe portugais au service des Espagnols, à l’aide de laquelle ces derniers, à l’époque où les deux puissances s’étaient partagé le monde par l’intermédiaire du Traité de Tordesillas, tentèrent en vain, en jouant sur les incertitudes affectant le calcul des longitudes, de s’assurer la possession de l’archipel des Moluques, à l’est de l’Indonésie. Il présente aussi l’atlas mondial du Hollandais Joan Blaeu, un des premiers atlas géographiques à avoir été commercialisés, le plus cher du XVIIe siècle et l’un des plus beaux de l’histoire de la cartographie, ainsi que les cartes « géopolitiques » réalisées au début du XXe siècle par l’Anglais Harold Mackinder, pionnier de cette discipline qui étudie en termes géographiques les rapports de forces entre puissances politiques. Un chapitre d’A History of the World in Twelve Maps sort du cadre strict de l’étude des cartes du monde, puisqu’il porte sur le grand projet de cartographie de la France mené à bien par une célèbre famille de géographes, les Cassini, à l’aide de la méthode de triangulation, qui permet de réaliser un maillage du territoire en déterminant la position des points et leur distance par la mesure des angles par rapport à certains repères. Cette entreprise cartographique, dont Brotton affirme qu’elle significativement contribué à forger l’identité française, inspirera un projet équivalent en Angleterre, connu sous le nom d’Ordnance Survey.

La projection de Mercator

Trois cartes du monde étudiées dans l’ouvrage méritent une attention particulière. La première est celle du grand cartographe flamand Gérard Mercator (1512-1594), inventeur de la projection qui porte son nom, utilisée par les cartographes durant des siècles et à laquelle il est encore largement fait recours aujourd’hui. Comme on sait, il n’est pas possible de représenter fidèlement, sans déformation, la surface d’une sphère comme le globe terrestre sur la surface à deux dimensions d’une carte. Au début du XIXe siècle, Carl Friedrich Gauss a démontré mathématiquement cette impossibilité. Le procédé permettant de mettre en correspondance tout point d’une surface sphérique avec un point d’une surface plane s’appelle « projection ». Il existe des centaines de types de projection. Les plus courantes sont rassemblées en trois grandes familles (projections cylindriques, coniques, azimutales), selon le type de surface géométrique simple sur lequel s’opère la projection. D’autres, moins connues, impliquent des surfaces de projection plus compliquées. Certaines projections conservent les surfaces (elles sont dites « équivalentes ») d’autres les angles (projections « conformes »), d’autres encore les distances (projections « équidistantes »). Mais aucune ne peut conserver toutes ces grandeurs à la fois, et toutes se caractérisent en conséquence par un certain type de distorsion. Entre les différentes formes de distorsion possibles, il faut choisir, en fonction des besoins et de l’usage attendu de la carte.

La projection de Mercator est une projection cylindrique tangente à l’équateur. C’est une projection conforme : elle conserve les angles, mais pas les surfaces, ni les distances. Plus on s’éloigne de l’équateur, plus la taille des continents est exagérée, et la surface relative des régions situés aux latitudes élevées est bien trop importante : l’Europe apparaît plus grande que l’Amérique du sud, pourtant deux fois plus étendue, et l’Alaska semble avoir la même taille que le Brésil, en réalité cinq fois plus vaste. Mais le procédé possède une propriété remarquable eu égard aux besoins de la navigation, que Mercator avait à l’esprit. Pour corriger les effets de la courbure des méridiens, dans la projection de Mercator (établie par ce dernier empiriquement, sans la démonstration mathématique permettant de la reproduire), l’écart entre les parallèles s’accroît à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. Ceci permet de représenter par une ligne droite la route qui coupe tous les méridiens selon le même angle (dite « route loxodromique »), route qu’il est le plus facile pour les marins d’emprunter, parce que, sans être la plus courte, elle est de cap constant. Armé de la carte de Mercator, il est aisé de la suivre à l’aide de la boussole et du compas. Utilisée aujourd’hui encore pour la navigation, la projection de Mercator l’est également souvent pour les cartes des régions proches de l’équateur, où les distorsions de surfaces sont beaucoup moins importantes. Elle a par ailleurs été améliorée dans le but de corriger ses défauts, et il en existe à présent plusieurs variantes, dont une est très employée.

Il y a une cinquantaine d’années, la carte du monde de Mercator a fait l’objet d’une violente attaque, dont Jerry Brotton fait le récit dans un chapitre de son livre. Cette offensive était motivée par des considérations qui n’étaient pas scientifiques, mais de caractère politique. Soutenant que la carte de Mercator traduit une vision de la planète insupportablement occidentale, nordique et « euro-centrique », le géographe amateur allemand Arno Peters proposa en alternative une carte basée sur une autre forme de projection, dont il se présentait comme l’inventeur, indûment puisqu’elle a en réalité été conçue en 1885 par l’historien anglais James Gall.

Une carte « politiquement correcte »

La projection dite « de Gall-Peters » est une projection équivalente, qui conserve donc les surfaces. Mais le prix qu’elle paie pour cela est de trahir les angles : sur la carte de Gall-Peters, l’Afrique et l’Amérique du sud apparaissent démesurément allongées, à la façon des personnages des toiles d’El Greco, à un degré qui les rend presque méconnaissables. La carte de Peters a été publiée peu après que les premières photos de notre planète à partir de l’espace, prises par Apollo 17, sont venues sensibiliser le public à la fragilité de l’habitat commun de l’humanité, en offrant comme un symbole à la nécessaire solidarité entre pays du nord et du sud. Parce qu’elle se présentait comme une carte « politiquement correcte », elle a été applaudie et soutenue par de nombreuses organisations non gouvernementales, d’une manière dont on peut trouver l’écho dans une célèbre œuvre de fiction. Ainsi que le rappellent Jerry Brotton, Simon Garfield et Ken Jennings, dans un épisode de la série télévisée américaine The West Wing (« À la maison blanche »), des représentants d’une association imaginaire baptisée « Organisation of Cartographers for Social Equality » font du lobbying auprès du président des États-Unis pour rendre l’usage de la carte de Peters obligatoire dans les écoles.

La carte de Peters n’a jamais plu aux géographes et aux cartographes, qui la trouvaient, à juste titre, non seulement contre-intuitive, mais de surcroît entachée de graves défauts. À plusieurs reprises, le géographe américain Mark Monmonier, notamment, vulgarisateur de la géographie de grand talent et auteur d’un livre sur les mauvais usages des cartes, a mis en évidence et vertement dénoncé la faiblesse des travaux de Peters : « La carte de Peters n’est pas seulement une carte équivalente, c’est une carte équivalente exceptionnellement mauvaise, qui offre une image terriblement distordue des pays des régions tropicales, dont ses avocats entendent [précisément] défendre les droits ». Au moment où Monmonier écrivait ces lignes, la projection de Peters avait en réalité déjà cessé d’être à la mode, pour devenir un objet de curiosité historique. Indépendamment de la manière dont il s’est conclus, cet épisode de l’histoire de la cartographie, souligne Jerry Brotton, aura eu le mérite de mettre en évidence avec éclat qu’il ne peut pas exister de carte définitive : « Si Peters a commis une erreur, au-delà de sa cartographie douteuse, c’est de ne pas reconnaître que sa propre carte était juste une autre représentation partielle du monde, soumise au même type de jeu entre forces politiques que celui qu’il avait identifié dans l’histoire de la cartographie occidentale. »

Le dernier chapitre d’A History of the World in Twelve Maps traite des systèmes d’information géographique, du système de positionnement par satellite GPS, de la cartographie électronique et de Google Earth. Ce n’est certes pas le moins captivant. Il est de fait difficile de surestimer l’impact des développements intervenus dans le domaine des technologies de l’information sur la cartographie et, plus largement, sur notre représentation de l’espace. La plupart des innovations concernées datent des dernières années et sont apparues en un intervalle de temps spectaculairement court. Les premiers systèmes d’information géographique, programmes de traitement de l’information géographique à partir d’images aériennes ou spatiales, ont commencé à être exploités par les services public nationaux (l’armée, les services du cadastre) durant les années 1980. Au cours des années 1990, les services commerciaux basés sur ces technologies se sont multipliés. En 2000, invoquant la fin de la guerre froide, et sous la pression des industriels excités par la perspective de l’ouverture de fabuleux marchés, le président américain Clinton mettait fin aux restrictions affectant l’accès aux données du système de satellites militaires GPS, qui se traduisaient par l’obtention, par les utilisateurs civils, d’un signal « dégradé » d’une précision limitée. En 2004, Google achetait la société australienne Where 2 Technologies et la société américaine Keyhole et, avec elles, les logiciels respectivement employés dans les systèmes Google Maps et Google Earth, que l’entreprise lançait sur le marché un an après, en 2005. Le dispositif sera complété en 2007 par l’application Google Street View, qui fournit des vues à 360 ° de lieux identifiés par leur adresse postale. Aujourd’hui, il couvre 39 pays et 3000 villes dans le monde.

« La carte n’est pas le territoire »

Combiné avec d’autres ressources, ce triptyque met Google en possession d’un instrument de collecte, de traitement et de diffusion des informations spatiales d’une puissance inégalée, très supérieure à celle des programmes des entreprises concurrentes comme Microsoft, Apple ou Yahoo. Il permet même aux dirigeants de Google d’envisager de réaliser le rêve impossible d’une carte à l’échelle 1:1. « La carte n’est pas le territoire », disait le logicien Alfred Korzybski en une formule fameuse qui a donné son titre à un roman de Michel Houellebecq : par définition, une carte n’est pas identique à ce qu’elle représente. Dans un de ses contes, Jorge Luis Borges s’est amusé à imaginer un empire dans lequel l’art de la cartographie avait atteint un tel niveau de perfectionnement qu’on y avait mis au point « une carte de l’Empire qui avait la taille de l’Empire ». L’idée d’une carte de la même surface que le territoire qu’elle représente avait déjà été énoncée par Lewis Carroll sous la forme d’une carte « à l’échelle d’un mile pour un mile ». Dans une de ses chroniques, le facétieux Umberto Eco s’est appliqué, avec tout le faux sérieux d’une parodie d’article scientifique, à expliquer les mille et une difficultés liées à sa réalisation pratique : comment enrouler ou plier une telle carte, où l’entreposer, de quelle manière éviter qu’une fois complètement déployée, elle ne plonge le territoire qu’elle représente dans une totale obscurité ?

Mais si l’idée d’une carte à l’échelle 1:1 est absurde dans le cas d’une carte physique, elle acquiert un certain sens dans celui d’une carte virtuelle : « Google », affirme (avec une certaine exagération) un des responsables des technologies géospatiales de l’entreprise, « stocke différents catégories d’informations qui peuvent être retrouvées à tout moment et accumulées sur une image géospatiale à l’échelle 1:1 : données sur les réseaux sociaux dans lesquelles sont impliqués les individus, sur les flux de capitaux, les réseaux de transport souterrains, et une grande variété d’informations commerciales. » Ceci ne va pas sans soulever de sérieux problèmes. À de nombreux égards, Google Earth et les autres programmes géographiques de la firme se situent dans la stricte continuité des réalisations cartographiques du passé : Google Maps est basé sur la projection de Mercator, Google Earth sur une projection cylindrique équidistante classique appelée « plate carrée » et, pour l’image de la terre sur la page d’accueil, sur un type de projection azimutale inventé par Ptolémée. L’utilisation des cartes à des fins économiques, relève Jerry Brotton, n’a elle-même rien de fondamentalement neuf : « La cartographie et l’argent ont toujours été de pair, en une association reflétant les intérêts des dirigeants, des États [et] des entreprises. »

Ce qui est cependant inédit, ce sont l’échelle gigantesque à laquelle cette association opère aujourd’hui, l’utilisation intensive des cartes comme instruments de recherche dans un but mercantile, et la situation de monopole que confère à Google la détention d’informations que la société possède en exclusivité. Google ne dévoile pas l’origine des données que l’entreprise acquiert de ses différents fournisseurs, et garde secrets les codes utilisés pour élaborer ses images : « Pour la première fois dans l’histoire, une image du monde est construite à l’aide d’informations qui ne sont pas publiquement et librement disponibles ». Tout en faisant l’éloge de la prouesse technologique qu’a constitué le développement de Google Earth, Jerry Brotton attire donc l’attention sur les multiples questions que pose un tel système en termes d’accès à l’information, de sécurité publique, de protection de la vie privée et de philosophie de la géographie : « Nous nous trouvons à l’orée d’une nouvelle géographie, mais qui risque de se trouver entraînée comme jamais auparavant par un seul impératif : l’accumulation de profits financiers par la monopolisation d’informations quantifiables. »

À ces risques, on pourrait ajouter d’autres effets secondaires possibles de la cartographie numérique. Par exemple l’érosion progressive des capacités à se situer et s’orienter dans l’espace que pourrait avoir pour conséquence l’usage exclusif du GPS et la disparition des cartes physiques, dont Ken Jennings affirme détecter de premières traces. Ou l’irréversible glissement, avec l’expansion des systèmes mobiles, vers un univers que Simon Garfield caractérise comme celui du « me-mapping », dans lequel les cartes sont centrées sur l’individu et l’endroit où il se trouve au moment précis où il les consulte. Bien sûr, ici aussi, rien de totalement nouveau. De tous temps, les cartes ont eu pour point de référence la partie du monde où vivaient ceux qui les fabriquaient, que ce soit le Moyen-Orient, la Chine ou l’Europe. Mais en descendant à l’échelle individuelle d’une personne en déplacement, et en se transformant en purs instrument de recherche utilitaire (« Où se trouve la banque la plus proche ? Un restaurant chinois est-il ouvert dans le voisinage à cette heure ? »), les cartes perdent une partie de ce qui a toujours fait leur intérêt et presque tout ce qui constitue leur charme. Conçues dans une perspective essentiellement fonctionnelle, les cartes électroniques ne sont pas regardées pour leur beauté, comme l’étaient les cartes d’autrefois, jugées si esthétiques qu’on en usait souvent pour la décoration. Et n’ouvrant plus d’horizons sur le monde éloigné, elles se trouvent dépouillées de la capacité qu’avaient les cartes d’antan de faire voyager en esprit, comme Stevenson et Conrad aimaient tant le faire.

Distincts par leur approche, les trois livres de Jerry Brotton, Simon Garfield et Ken Jennings s’accordent implicitement sur un point : la cartographie a un grand avenir devant elle. Autant qu’à l’époque où elles étaient en vélin, parchemin, tissu ou papier, les cartes, sous la forme électronique qui sera désormais essentiellement la leur, nous livreront de plus en plus d’informations sur le monde. Elles devraient aussi continuer à éclairer ceux qui les étudient sur les usages pour lesquels elles ont été créées, le contexte dans lequel elles ont été mises au point, la société dans laquelle elles ont vu le jour, et la vision du monde qu’avaient ceux qui les ont développées et ceux qui les emploient. Mais continueront-elles à faire rêver ? Ceci est beaucoup moins sûr.

Michel André

Le sexe du cerveau – Un débat parasité

Pourquoi y a-t-il près de cinq fois plus d’autistes garçons que filles ? Pourquoi 80 % des bègues sont-ils des hommes ? Pourquoi neuf personnes incarcérées sur dix sont-elles de sexe masculin ? Ces questions simples ouvrent sur un problème scientifique d’une grande complexité : comment expliquer les différences cérébrales statistiquement observables entre les sexes ? Quelle est la part des gènes, du jeu des hormones in utero, de l’environnement dans la petite enfance, de l’évolution du cerveau à l’adolescence ? Mais, comme si la complexité du problème scientifique ne suffisait pas, il est parasité par l’influence d’idéologies puissantes, qui s’affrontent en un combat douteux. Les quatre articles que nous présentons dans ce dossier illustrent l’impact de ce parasitisme. Ils sont tous écrits en réaction à la publication d’ouvrages dénonçant les biais réductionnistes reflétant, selon leurs auteures, la préférence des scientifiques pour la thèse du déterminisme biologique. Écrit par deux vétérans de la lutte antiréductionniste, Steven et Hillary Rose, le premier article dénonce l’éternel « recours à la biologie pour définir la nature de la femme et lui attribuer un statut inférieur » et le dernier avatar, selon eux, de cette funeste tentation, une « idéologie de la diversité plutôt que de l’infériorité ». Pour eux, les expériences menées par les chercheurs qui travaillent sur la différence des sexes « nous en apprennent plus sur leur idéologie que sur leur objet d’étude ». Dans le deuxième article, Diane Halpern, la plus célèbre psychologue américaine spécialisée dans l’étude des différences cognitives entre les sexes, commence par faire droit à ce point de vue pour ensuite retourner l’argument et mettre en avant l’existence d’une série de recherches sérieuses qui, selon elle, ne prêtent guère le flanc à ce genre de critique. Les deux articles suivants sont des plaidoyers en défense, écrits l’un par un chercheur anglais mis en cause dans les ouvrages en question, le spécialiste de l’autisme Simon Baron-Cohen, l’autre par deux scientifiques américains qui dénoncent l’idéologie du tout culturel.

 

Dans ce dossier :

Une obstination poétique

« C’est une pauvre sorte de mémoire que celle qui ne fonctionne qu’à reculons », déclare la Reine Blanche de Lewis Carroll dans De l’autre côté du miroir. Cette phrase, la poétesse argentine Olga Orozco, décédée en 1999 à l’âge de 79 ans, la cite dans l’un de ses essais pour lui opposer « la possibilité de la poésie comme forme temporelle extrême, capable de s’emparer de toutes les dimensions, présentes et futures, de la trame du monde », rapporte Esperanza López Parada dans les colonnes d’El País.

Spécialiste de littérature hispano-américaine, elle-même poétesse, López Parada profite de la parution des œuvres complète d’Orozco pour rendre hommage à sa conception puissante du fait lyrique comme expression de la totalité. Orozco, dit-elle, écrit « avec tout son corps, avec toute son histoire, avec toutes les générations qui l’ont précédée, avec toute son enfance, avec chacun des moments de sa biographie dans chaque instant biographique. Mais aussi avec le sentiment paradoxal de leur inéluctable perte ». La mission qu’elle s’est donnée est vertigineuse : écrire tout ce qui est ET ce qui n’est pas, ce qui n’est plus. Traversés par cette tension irréconciliable, ses vers poussent le langage dans ses derniers retranchements : « Armée de son verbe puissant, Olga s’avance, sans jamais trembler, tout au bord de l’expression, pour entrevoir ce qui est “hors de soi”, l’autre côté du poème », commente Silvina Friera dans Página 12, le quotidien de Buenos Aires.

Édité par la poétesse et traductrice argentine Ana Becciú, Poesía completa rassemble les onze recueils écrits par Orozco entre 1946 et sa mort, dont un livre posthume, Últimos poemas (« Derniers poèmes »), ainsi que trois essais où elle livre sa vision de la création. Méconnue en France, où elle demeure presque inédite, l’œuvre d’Orozco impressionne (1) : de longs poèmes, interminables litanies laïques qu’elle déverse dans une « large respiration », une sorte de « grande marée du cœur ».

À l’instar d’Alejandra Pizarnik, l’autre grande dame de la poésie argentine du XXe siècle, avec laquelle elle n’a cessé de dialoguer dans toute son œuvre, Orozco est en « quête du mot qui parviendra enfin à contenir toute la diversité de ce qu’elle est ». Cette quête mena Pizarnik au bord de l’abîme, précipitant sans doute son suicide. Pour Olga, au contraire, elle fut un aiguillon, une force qui l’incita à écrire toujours plus de vers, à vivre toujours plus longtemps. La première trouva dans le surréalisme une façon de dire sa détresse, sans lénitifs ; la seconde en fit un moyen de « renforcer sa foi en une réalité toujours pourvoyeuse d’images », analyse López Parada. Plutôt que de se rendre à l’idée d’un langage inapte à dire le moi et le monde, Orozco prend le parti de la ténacité ; têtue et fière, elle insiste toujours, s’obstine dans sa lutte vaine : « Ici, face au miroir, moi, l’inévitable / Une image avec ses ombres, la solitude démultipliée. »

1| La Nuit à la dérive, le seul de ses volumes disponible en français à ce jour, a été traduit par Claude Couffon aux éditions Indigo (2000).

 

 

L’histoire falsifiée du « Goebbels russe »

À peine annoncée en mai dernier, la nomination de Vladimir Medinski au poste de ministre de la Culture a embrasé le Web russe : cet ancien conseiller en communication élu à la Douma en 2003, sous les couleurs du parti présidentiel, s’est depuis rendu célèbre avec une série de livres ouvertement révisionnistes. Rassemblés sous le titre « Les mythes de la Russie », ils visent à recréer la « mythologie positive » dont l’historiographie – essentiellement occidentale – aurait injustement privé les Russes. L’un des volumes donne ainsi à voir Ivan le Terrible comme un « dirigeant plein d’humanité », tandis qu’un autre n’hésite pas à qualifier l’histoire de l’antisémitisme en Russie de « grossière exagération », lit-on sur le blog de la New York Review of Books. Le dernier en date, consacré à la Seconde Guerre mondiale, a suscité une foule de commentaires consternés depuis sa parution en 2011 : « Propagande, divagation, raisonnement illogique », égrène sèchement le site Aktoualnaïa istoria ; « pure escroquerie », renchérit le PublicPost à propos de cet ouvrage qui affirme, par exemple, que ni les États baltes ni la Pologne n’ont été occupés par l’Armée rouge durant le conflit. À sa décharge, Medinski n’est probablement pas le seul, ni même le principal auteur de son livre : accusé de plagiat pour sa thèse universitaire, celui que l’on surnomme déjà le « Goebbels russe » se cache à peine d’avoir recours à des nègres pour bâtir sa prétendue histoire de la Russie.

Velázquez, une passion romaine

Un ouvrage « parfaitement documenté », « élégant », « précis », qui donne à voir le « monde intérieur » d’un maître de la peinture classique : on ne compte plus les compliments adressés par la presse italienne à cet ouvrage que La Stampa présente comme « le premier roman jamais écrit sur Diego Velázquez ». C’est en lisant une lettre du peintre conservée à Rome que le journaliste Riccardo de Palo a eu l’idée de cette autobiographie imaginaire, centrée sur les années italiennes de l’artiste. Car le principal représentant du Siècle d’or espagnol voua une véritable passion à la Ville éternelle : fasciné par la beauté des lieux lors de son premier séjour en 1629, il y retourna vingt ans plus tard pour cette fois tomber sous le charme d’une certaine Marta, de trente ans sa cadette. Pour elle, le « peintre des peintres » retardera plusieurs fois son retour en Espagne « sous des prétextes totalement invraisemblables et malgré les sollicitations répétées du roi », raconte le Corriere della Sera, qui note que cette liaison ne fut pas sans conséquence pour l’histoire de l’art : Marta inspira probablement à Velázquez sa célèbre Vénus au miroir, l’un des rares nus de la peinture espagnole. 

Livre manquant – Différence des sexes : le choc des idéologies

Comme l’illustre le présent dossier de Books, de nombreux livres mettent en évidence les effets de l’idéologie réductionniste sur l’analyse des différences cérébrales entre les sexes. Une idéologie selon laquelle la biologie explique l’essentiel de ces différences. Beaucoup d’autres livres, souvent à plus fort tirage, paraissent céder à cette idéologie. Quelques ouvrages seulement critiquent l’idéologie culturaliste, selon laquelle les différences constatées sont pour l’essentiel l’effet de l’expérience individuelle et de la société où la personne a vécu. Mais aucun livre ne rend compte, dans un esprit d’objectivité, de l’historique et de la dynamique de ces deux idéologies contraires, de leurs interactions et de leurs effets tant sur la recherche scientifique que sur les préjugés dominants d’une époque. On peut le supposer, un tel livre mettrait en évidence une inversion de paradigme. L’intelligentsia occidentale est passée d’une domination à une autre. L’idéologie réductionniste a régné ; c’est au tour de l’idéologie culturaliste. Cependant le grand public, qui a un temps de retard, reste attaché à la première, ce qui explique les gros tirages en faveur de ce point de vue. Le livre étudierait la fortune et la prégnance de ces idéologies dans plusieurs disciplines du monde scientifique : psychologie, neurobiologie, génétique, anthropologie, sociologie… Il analyserait la réceptivité des médias et des manuels scolaires aux idées développées par les chercheurs. Et distinguerait entre les pays. Ainsi en France, une large fraction de l’intelligentsia reste imperméable à la théorie de l’évolution. En témoignent les ouvrages d’une Élisabeth Badinter ou d’une Françoise Héritier. Or, comme l’avait déjà très bien vu Darwin (il y a consacré un ouvrage), il n’est guère possible de comprendre quoi que ce soit à la différence des sexes sans la grille de lecture fournie par cette théorie et les connaissances qu’elle a permis d’accumuler depuis cent cinquante ans.

O. P.-V.

Traduction manquante – L’effet groupthink

Pour l’Américain Irving Janis, l’effet groupthink (pensée de groupe) affecte négativement un processus décisionnel se déroulant en milieu clos. Il s’agit d’une dynamique collective qui tend à privilégier la sauvegarde de la cohésion des participants sur la prise en compte réaliste des données déplaisantes du problème lorsque celles-ci sont susceptibles de perturber soit l’assurance du leader, soit l’unité du groupe des conseillers. Elle se révèle désastreuse si certaines mesures tendant à éviter ce biais ne sont pas prises. Janis analyse minutieusement quatre situations de fiascos retentissants qui s’expliquent par l’effet groupthink : l’invasion ratée de Cuba (1961), le déclenchement de la guerre de Corée (1950), le désastre de Pearl Harbor (1941), enfin l’escalade du conflit vietnamien sous Lyndon Johnson (1964). Sans oublier d’analyser des contre-exemples – la crise des missiles (en 1963) et l’adoption du plan Marshall (en 1947) –, deux succès dus au fait que l’effet groupthink a été soigneusement évité. Un concept fécond pour mieux comprendre des erreurs et des échecs politiques spectaculaires, non seulement dans les affaires internationales mais aussi en politique intérieure.

Comment expliquer que ce livre majeur n’ait pas été traduit en français ? Peut-être Janis était-il trop marginalement psychologue pour les psychologues (sa discipline d’origine), et trop marginalement historien ou politologue dans ces deux autres disciplines.

Philippe Braud

Le politologue Philippe Braud, ancien professeur à Sciences Po et à la Wharton school, est un spécialiste de la dimension émotionnelle et symbolique dans la politique. Il a notamment écrit Petit traité des émotions, sentiments et passions politiques, Armand Colin, 2007. Lire l’entretien qu’il a accordé à Books en avril 2012 : « Les citoyens votent surtout par empathie ou antipathie. »

 

 

Du stylet au clavier

On oublie souvent que Prométhée (celui qui pense devant) était affligé d’un frère, Épiméthée (celui qui pense derrière, le « rétro », le crétin). Au premier l’on doit le feu et tout ce qui s’est ensuivi, de la métallurgie au barbecue ; au second, la funeste boîte à malheurs de Pandore.

C’est sûr, l’antithèse regret/progrès a encore de beaux jours devant elle car, dans sa marche inexorable, le progrès multiplie les victimes collatérales. Par exemple, l’écriture manuelle – dont Internet et le culte du « tout écran » feraient inéluctablement une « pratique culturelle condamnée », comme le décrète l’historienne des médias Sonja Neef (1).

Dramatique ? Pas forcément, sauf pour les graphologues. L’écriture manuelle a déjà survécu à bien des révolutions depuis cinq mille ans. Les « clous » imprimés dans l’argile ont fait place aux lettres et symboles dessinés ; puis, on a inventé en Occident l’écriture de la main droite et la ligne horizontale (alors qu’en Mésopotamie c’est la tablette que l’on faisait tourner autour du stylet) ; et aussi les voyelles, la ponctuation, la séparation des mots, et surtout la cursive, la « minuscule carolingienne » – LA grande trouvaille de Charlemagne. Du stylet on est passé au calame, le roseau taillé. Et l’imprimerie était déjà inventée que l’on s’affrontait encore entre classicistes comme Érasme, partisans du calame, et modernistes à la Luther qui en tenaient pour la plume d’oie et l’écriture cursive. Avec l’arrivée de la plume métallique, au XIXe, les nostalgiques ont vociféré : anonyme, blessante, et pour tout dire militaire (« Sergent-Major » !) (2). Idem avec la machine à écrire : elle a eu ses enthousiastes – Nietzsche et Kafka, notamment – mais aussi ses détracteurs instantanés : ils voyaient en elle une « mitrailleuse discursive », qui faisait disparaître de l’écriture toute personnalité et même toute sensualité. Ladite sensualité a pourtant fait un rapide retour en grâce dans l’écriture avec le stylo : Derrida comparait le flux de l’encre tiédie par la main à un flot de sang, voire de sperme (en soulignant l’analogie entre les mots « sèma », le signe en grec, et « semence »).

Les nostalgiques de l’écriture manuelle sont en fait des aristotéliciens sans le savoir : le philosophe grec faisait de la main « l’organe des organes », et disait, bien avant Darwin, que « l’homme n’est pas le plus intelligent des animaux parce qu’il possède des mains ; c’est plutôt parce qu’il est le plus intelligent des animaux qu’il possède des mains ». Ce qui vaut aussi pour les ordinateurs !

 

 

La magie du vagin

Héraut (au féminin) de la « troisième vague » du féminisme américain, Naomi Wolf a entrepris d’écrire un livre retraçant les représentations culturelles du vagin au cours des âges. Telle était du moins son idée d’origine. Il en reste une cinquantaine de pages dans sa « biographie du vagin ». Selon la journaliste et romancière Zoë Heller, qui assassine son livre dans les colonnes de la New York Review of Books, il valait mieux qu’elle s’en tienne là, car l’histoire n’est pas son fort. Elle a viré de bord en cours de route, ayant découvert les neurosciences et la psychologie évolutionniste, ainsi que le rôle de la dopamine, « l’ultime agent chimique féminin ». Elle a compris que l’orgasme vaginal est indispensable à l’évolution de l’espèce, donc à la santé mentale de la femme actuelle, et que celle-ci a hérité du pléistocène la nécessité, pour atteindre l’orgasme vaginal, d’une relation de confiance avec un mâle protecteur et valorisant, attentif aux préparatifs. Cela explique la « profondeur du lien vagin-cerveau ». Le vagin et le cerveau forment un « système global ». Les molécules relâchées pendant un orgasme vaginal pleinement réussi véhiculent des « vérités humaines très profondes ». Le vagin fait « partie de l’âme féminine ». C’est la voie du « sens de la vie ». Il revient à la femme moderne de retrouver la « magie » du vagin et de le remettre à sa vraie place, qui est le « centre de l’univers ».