Le cri du homard

Chaque automne, les homards des Caraïbes migrent vers les eaux profondes pour éviter les cyclones. Ils vont en file indienne sur le fond de l’océan, les antennes appuyées sur le corps du précédent. La question reste ouverte de savoir ce qui se passe dans leur cerveau. En témoigne une succession de lettres publiées dans l’hebdomadaire britannique Times Literary Supplement (TLS).

Le test décisif est la manière dont le homard se comporte quand on le met à la casserole. Dans son livre, la journaliste gastronomique américaine Elizabeth Townsend cite le spécialiste Robert Bayer, qui, en scientifique pragmatique, dit « ne pas tuer le homard avant de le cuire parce qu’il n’est pas sûr que l’animal fasse la différence ». Bayer se penche davantage sur la question du traumatisme ainsi créé au cuisinier. Ce n’est pas du goût de l’auteure, qui juge cette pratique « inhumaine » et estime que cela affecte la qualité de la chair. Elle recommande de tuer le homard préalablement refroidi au frigo en coupant le corps en deux ou en perforant la tête. On conçoit l’émoi des lecteurs du TLS.

Une première lettre, émanant d’un émigré à Bordeaux, cite un polisseur de verre de Boston : il lui a appris à mettre le homard dans l’eau froide et à élever progressivement la température jusqu’à ébullition, entraînant une « mort douce ». Cela évite le mouvement convulsif qui saisit le homard plongé vivant dans l’eau bouillante, et permet à la chair de se détacher facilement de la carapace au lieu d’y adhérer. Faux, rétorque une lectrice du Somerset. Un soir en Irlande, « j’ai mis un homard dans l’eau froide et la casserole sur le feu avec le couvercle. Quand l’eau a commencé à chauffer, le homard s’est employé à repousser le couvercle. Ses antennes l’ont déplacé et se sont mis à battre à l’air libre. Il se hissait spasmodiquement  et ses pinces griffaient les côtés de la casserole. Je pourrais jurer que je l’ai entendu crier ».

Une autre lectrice cite les instructions de Julia Child dans son livre Mastering the Art of French Cooking (Knopf, 1961) : « Il peut être tué presque instantanément juste avant de le mettre à cuire, si vous plongez la pointe d’un couteau dans la tête entre les yeux, ou si vous coupez l’épine dorsale en pratiquant une petite incision au dos de la carapace, à la jonction entre le torse et la queue. » Mais toute cruauté est-elle absente de ces gestes ? Pas convaincu, un Américain de Nouvelle-Angleterre suggère aux Britanniques de s’inspirer de la méthode employée chez lui pour préparer les crabes bleus. On les met dans un seau et on remplit le seau de blocs ou de cubes de glace. Les crabes pensent que l’hiver est arrivé et s’endorment peu à peu. « Quand l’eau bout à gros bouillons, jetez les crabes dedans. Ils changent de couleur rapidement et ne se débattent que pendant une ou deux secondes. » Le TLS a mis fin au débat avec une lettre d’un Canadien : « Vous me jugerez peut-être scrupuleux à l’excès, mais mon moyen préféré de réduire la souffrance des homards est de leur couper les nerfs en leur plongeant prestement un grand couteau de cuisine dans la tête. » Cette correspondance n’évoque pas la technique consistant à attacher le homard et à le placer délicatement sur des pierres chauffées à blanc.

Cauchemar

« Alerte ! Malgré une recherche ô combien active, nous n’avons trouvé dans aucune langue un antonyme du mot “cauchemar”. En d’autres termes, nous nommons nos pires rêves sans savoir donner un nom aux plus merveilleux. Quelle conclusion en tirer quant à la complexion mentale de l’espèce humaine ? »

Daniel Pennac

NB. Le mot cauchemar est d’origine picarde. Selon le Dictionnaire historique de la langue française, cauche vient du croisement de l’ancien chauchier et du picard cauquier, qui veulent dire « presser », et mar vient du picard mare, lui-même emprunté au néerlandais, qui désigne un fantôme provoquant de mauvais rêves. On retrouve ce mot dans le « nightmare » anglais.

Aidez-nous (vraiment !) à trouver le prochain « mot manquant ». Consommer son mariage, disons-nous. Et aussitôt de nous apercevoir que manque à notre langue le substantif qui désigne la chose. Ce mot existe-t-il en ce sens exclusif dans une autre langue ?

Écrivez à

Le mot du mois

« Les livres nous charment jusqu’à la moelle, nous parlent, nous donnent des conseils et sont unis à nous par une sorte de familiarité vivante et harmonieuse. »

Pétrarque, Lettres.

Exxon, l’empire se réinvente

ExxonMobil, la première entreprise mondiale – et la plus rentable – a l’habitude des rôles de méchant. Chaque fois que les Américains frappés de plein fouet par la récession subissent une nouvelle flambée des tarifs de l’essence, les profits du géant pétrolier flambent plus encore. Les prix records à la pompe en 2008 expliquent ainsi largement les 45 milliards de dollars de bénéfices enregistrés cette année-là par ExxonMobil, les plus élevés de l’histoire du capitalisme.

L’entreprise joue également un rôle démesuré dans la politique américaine – comme on peut s’y attendre de la part de toute firme faisant des dizaines de milliards de profits. Depuis 1998, ExxonMobil a injecté 9,4 millions de dollars dans les campagnes présidentielles et législatives – dont 87 % en faveur du Parti républicain –, et dépensé 169 millions en campagnes de lobbying à Washington. Le géant est par ailleurs responsable du grand bain de pétrole brut pris en 1989 par les loutres de mer d’Alaska, a longtemps payé des scientifiques extérieurs pour répandre sciemment le doute sur le réchauffement climatique, et son ancien président était l’un des compagnons de chasse du vice-président Dick Cheney. « L’Étoile de la mort », c’est ainsi que les salariés surnomment le siège social blanc aux lignes épurées de la firme, situé à Irving, au Texas.

Mais les journalistes d’investigation se sont souvent heurtés aux pires difficultés pour évaluer ce que fait exactement ExxonMobil, au-delà de ce que laissent entrevoir les informations publiques – résultats financiers, fonds versés aux partis politiques, organigramme, identité des lobbyistes, chiffre d’affaires et performance boursière. Comment sont prises ses décisions ? Où se situent exactement ses multiples opérations de forage à l’étranger ? Quid de ses pratiques et de sa politique de management internes ? Quelles sont ses stratégies à long terme, et quelles ficelles tire la firme en coulisse pour les mettre en œuvre ?

Cette opacité ne doit rien au hasard. Comme l’écrit dans Private Empire Steve Coll, reporter deux fois récompensé par le prix Pulitzer, l’entreprise a toujours cherché à fonctionner dans l’ombre. Bon nombre d’anciens responsables de la CIA ou de la Maison-Blanche partis travailler pour elle s’étonnent ainsi, dit-il, de voir qu’elle utilise des règles de confidentialité et de protection de l’information encore plus exceptionnelles que celles appliquées par les meilleures agences de sécurité du pays. Avec ce livre fascinant et exhaustif, Coll nous offre la première étude de référence sur ce qui se passe vraiment à l’intérieur de la firme.

 

Un Etat privé dans l’Etat

L’auteur, qui doit son dernier prix Pulitzer à Ghost Wars (« Guerres fantômes »), une analyse de la bataille idéologique qui s’est jouée autour de l’Afghanistan, se distingue surtout depuis quelque temps par ses enquêtes sur l’espionnage, le terrorisme et la sécurité nationale pour le New Yorker. Et c’est exactement l’approche qu’il utilise pour analyser cette entreprise dont la taille, les profits et l’influence en font une sorte d’État privé dans l’État américain, à ceci près qu’il échappe presque totalement à la surveillance et au contrôle auxquels sont soumis les gouvernements démocratiques. Comme l’auteur le montre, l’emprise de la firme sur le gouvernement de certains des pays où elle est implantée est bien supérieure à celle de l’ambassade américaine, en raison de l’ampleur de ses investissements. Coll a fouillé des milliers de documents officiels récemment déclassifiés et s’est rendu partout – en Indonésie, en Guinée équatoriale, au Tchad, au Nigeria, ainsi qu’en Europe et au Moyen-Orient – pour en rapporter une masse de révélations, parfois dérangeantes et choquantes, sur la manière dont la compagnie fait ses affaires.

L’histoire que raconte Coll commence en mars 1989, avec l’accident qui a fait d’Exxon l’entreprise la plus haïe d’Amérique : la marée noire du Valdez, qui a déversé au moins quarante millions de litres de pétrole brut dans les eaux cristallines du détroit du Prince-Albert en Alaska. L’opprobre qu’a jeté cette affaire sur la firme a duré plus d’une décennie, mais un événement survenu sept mois plus tard a eu finalement plus d’impact encore sur les destinées de la compagnie : la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide. « Une ère impériale s’ouvrait à la fois pour les États-Unis et pour Exxon », écrit l’auteur. « De nouvelles nations regorgeant de pétrole et de gaz ainsi que d’autres jusque-là fermées aux investissements occidentaux, ont affiché des panneaux “À louer” pour appâter les géologues de Londres et de Houston : la Russie, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, l’Angola, le Qatar, et la minuscule Guinée équatoriale. » Puis, en 1999, un autre événement crucial se produisait : la fusion d’Exxon et de Mobil, qui a créé le premier producteur privé d’hydrocarbures au monde, et la plus grosse société enregistrée aux États-Unis, tous secteurs confondus – une entité dont le pouvoir économique, la rentabilité et l’influence sont de fait sans équivalent.

Coll assortit l’histoire d’ExxonMobil, dont les grandes lignes sont bien connues, d’une masse de détails formidablement bien présentés et de personnages hauts en couleur, à commencer par Lee Raymond, patron du géant pétrolier de 1999 à 2005. Raymond était depuis plus de dix ans déjà l’ami de l’ancien P-DG de Halliburton, Dick Cheney, quand celui-ci est devenu vice-président sous George W. Bush – et chef de l’équipe « Énergie » de la Maison-Blanche. À la fois très respecté et redouté de ses collaborateurs, Lee Raymond a été l’architecte de la politique de développement international agressivement menée par ExxonMobil après la fin de la guerre froide. Coll estime que sa priorité absolue était l’infatigable acquisition de réserves « de remplacement » – c’est-à-dire de réserves pétrolières disponibles pour une exploitation future d’une importance égale ou supérieure aux champs déjà en exploitation. Plus les réserves de remplacement prouvées d’une compagnie pétrolière sont importantes, plus grande est sa valeur boursière. D’où le désir obsessionnel de Lee Raymond de s’arroger de nouvelles sources de production, fût-ce au prix d’un engagement en territoire de plus en plus incertain – États africains faibles, zones de guérilla et très grandes profondeurs maritimes où rien ne prouvait que le forage fût sans risque pour l’environnement. Cet acharnement à démontrer qu’ExxonMobil disposait de suffisamment de réserves attestées a aussi poussé Raymond à s’aventurer sur des terrains légalement glissants, comme l’utilisation de longues années durant de ruses comptables dans les rapports transmis à la SEC (l’autorité boursière américaine).

La description que donne Coll des activités mondiales du géant pétrolier attestent sa connaissance aiguë des questions internationales. Par exemple à Aceh, en Indonésie, les intérêts d’ExxonMobil se sont profondément incrustés dans les priorités de la diplomatie et du renseignement américains, finissant par exercer un extraordinaire contrôle sur la politique de l’administration Bush. Après que les rebelles d’Aceh ont attaqué les champs de gaz d’ExxonMobil dans le cadre de la lutte d’indépendance contre l’Indonésie, les diplomates de la Maison-Blanche sont intervenus et ont obtenu d’eux qu’ils laissent la compagnie tranquille. La firme a aussitôt recruté des secteurs entiers de l’armée indonésienne pour assurer la sécurité de ses installations – ce que les Indonésiens ont fait avec leur brutalité habituelle, usant de leurs célèbres techniques de torture et d’exécution des guérilleros, parfois jetés dans des fosses communes. Coll a recueilli le témoignage d’Indonésiens et d’habitants d’Aceh, épluché documents juridiques et rapports d’organisations de défense des droits de l’homme pour donner une description à vif de ces événements à faire frémir.

 

Un président texan et scout d’élite

L’auteur nous invite même à assister aux rencontres de Lee Raymond avec son ami Dick Cheney, et nous fait pénétrer à l’intérieur des bureaux d’ExxonMobil à Washington, où la firme est depuis longtemps passée maître dans l’art du lobbying. Mais il est clair, écrit-il, que « la stratégie de la compagnie n’était pas tant d’aveugler ou de manipuler les autorités de Washington que de les gérer et de leur survivre ». Comme le disait Lee Raymond : « Les présidents vont et viennent ; pas ExxonMobil. »

Parmi les sujets dont il discutait souvent avec Dick Cheney figuraient les enjeux politiques du changement climatique. L’un et l’autre considéraient tout effort sérieux de réduction des émissions de CO2 – effort qui aurait profondément affecté l’industrie pétrolière – comme une abomination pour l’économie américaine, le secteur des hydrocarbures et, par extension, pour les intérêts de l’administration Bush. Au tournant des années 2000, ExxonMobil a donc recruté des chercheurs extérieurs pour faire planer le doute sur la science du changement climatique. Mais en interne, comme le révèle Coll pour la première fois, ses propres scientifiques avaient parfaitement conscience de la réalité du phénomène et cherchaient la meilleure manière de tirer parti des opportunités qu’il créait – comme la fonte de la calotte glaciaire arctique – et trouver de nouvelles réserves.

Même quand il raconte des épisodes comme celui-ci, Coll emploie un langage simple, clair et dénué de passion. Alors que certains des faits rapportés sont scandaleux, le travail d’enquête est approfondi et objectif. C’est particulièrement manifeste quand l’auteur rend compte des discussions entre l’administration Bush et le géant pétrolier à propos de l’invasion de l’Irak. Bien que l’opinion reste convaincue que l’opération a été décidée par Bush pour assurer des réserves pétrolières aux compagnies comme ExxonMobil, le récit de Coll montre une entreprise extrêmement réticente.

Une fois le pays occupé, l’administration Bush a pressé ExxonMobil d’ouvrir une représentation à Bagdad. Mais elle s’est heurtée à un refus. « Tout en cultivant ses relations avec la présidence, Raymond a sciemment tenu Exxon­Mobil à l’écart de l’Irak », écrit l’auteur. « Il n’était pas dans les intérêts d’ExxonMobil d’être associée à l’échec des projets de reconstruction nationale, dans un pays détenant des réserves inexploitées de pétrole et de gaz parmi les plus importantes au monde. »

La partie peut-être la plus surprenante du livre concerne le passage de l’ère Raymond au régime actuel, sous la direction de Rex Tillerson. Comme son prédécesseur, Tillerson a vigoureusement défendu l’acquisition par la firme de réserves de remplacement, s’est assuré qu’elle reste un colosse du lobbying et a distribué des millions de dollars aux candidats républicains aux élections. C’est le minimum que l’on puisse attendre du successeur de Raymond, Texan, scout d’élite et qui a pour livre de chevet cette bible du libéralisme qu’est Atlas Shrugged (La Grève, Belles Lettres, 2011), d’Ayn Rand.

Mais, sous Tillerson, l’entreprise a aussi entamé une mue aussi tranquille que fondamentale. Les équipes scientifiques d’ExxonMobil ayant compris depuis longtemps la réalité du changement climatique provoqué par les combustibles fossiles, la compagnie a désormais cessé de stipendier des chercheurs extérieurs pour diffuser l’information contraire, et semble même prête à prendre la tête du combat en faveur d’une législation en la matière.

De même que la firme a toujours planifié ses stratégies d’exploration planétaire sur un temps long qui va bien plus loin que n’importe quel mandat présidentiel, elle se prépare à présent au caractère inéluctable d’une taxe carbone – même si pareille législation n’est sans doute pas pour demain. Et sa puissante équipe de lobbyistes (que Tillerson a encore renforcée en y intégrant des démocrates de haut vol) a même commencé à promouvoir un texte en ce sens, fin prêt dès que le Congrès sera de nouveau en mesure de s’attaquer au sujet. L’entreprise a parallèlement commencé d’investir des millions de dollars dans le développement des biocarburants à base d’algues de synthèse.

En 2010, Tillerson a également initié un autre changement d’importance : ExxonMobil a fusionné avec XTO, le numéro un américain des gaz non conventionnels et autres gaz de schiste. Ce rachat est intervenu au moment où s’effondrait la capacité de la compagnie à renouveler ses réserves. Le gaz naturel représente désormais 45 % des actifs de la société, et ExxonMobil est effectivement devenue le principal producteur de gaz naturel d’Amérique.

Bien qu’il émette lui aussi du CO2, ce combustible en rejette environ moitié  moins dans l’atmosphère que le charbon et trois fois moins que le pétrole. C’est, de facto, l’énergie fossile la moins polluante – et ses producteurs rafleront la mise dès que sera mis en place un régime juridique de lutte contre le changement climatique.

Le XXe siècle, siècle du pétrole, a donné naissance à ce mastodonte qu’est ExxonMobil. Mais, bien que nous voyions se profiler son lent et coûteux crépuscule, la plus puissante entreprise du pays devrait, elle, ne cesser d’être plus riche et plus puissante jour après jour.

 

Cet article est paru dans BookForum à l’été 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Maya, abeille et rebelle

« Venez donc découvrir la malicieuse Maya. Petite oui, mais espiègle Maya » : aucun enfant, dans les années 1980 et 1990, n’a échappé au refrain entêtant de la chanson générique du dessin animé japonais Maya l’abeille, produit par Nippon Animation et Apollo Film, qui, de 1975 à 1982, ont réalisé cent quatre épisodes [diffusés en France à partir de 1978]. Il est probable, cependant, que les petits frères et sœurs ou même les fils ou filles de ces anciens enfants connaissent eux aussi fort bien l’abeille grassouillette aux boucles blondes, maniérée à outrance mais capable, tel un Petit Poucet invertébré, de surmonter les obstacles et d’affronter les dangers du vaste monde sans la protection des adultes, ne se fiant qu’à son propre courage candide.

Considéré comme « éducatif et pédagogique », opportunément décliné par le marketing en une douzaine de produits (des vêtements aux livres en passant par les jouets), le personnage n’a en effet cessé de bourdonner et de voleter en vidéocassettes, puis sur DVD et, ces dernières années, sur différentes chaînes télévisées. Et ce n’est pas fini, puisque Studio 100 Animation, basé à Paris, a réalisé une Maya l’abeille en 3D et en cinquante-deux épisodes, qui devrait être prochainement programmée sur Rai YoYo [chaîne pour enfants de la RAI] (1).

La nouvelle tombe – et ce n’est pas un hasard – au moment précis du centième anniversaire de la petite fille-insecte, ou plutôt du livre dont est inspiré le dessin animé : Les Aventures de Maya l’abeille, de l’écrivain allemand Waldemar Bonsels de la première moitié du XXe siècle, publié pour la première fois dans son pays en 1912 (2) ; le triomphe télévisuel a ensuite donné lieu à une quantité infinie de petits livres, produits dérivés ou versions « micro-romanesques » des épisodes.

Le succès du dessin animé n’a pourtant pas contribué à faire connaître aux lecteurs italiens [et français !] la « vraie » Maya l’abeille, littéraire, beaucoup moins lue et connue que dans son pays d’origine. Or il ne s’agit nullement d’une comptine pour les tout-petits, comme le laisse penser le dessin animé. Die Biene Maia – et plus encore Himmelsvolk (« Le peuple du ciel »), la suite publiée en 1915 – est un solide roman aux accents philosophiques, où la nature, sous couvert d’un romantique regret de l’innocence perdue des temps préindustriels, est en réalité le théâtre d’une lutte féroce pour la survie du plus fort, Maya apparaissant comme une rebelle prête à rentrer dans le rang pour répondre à l’appel de la ruche patrie. Un texte qui, en somme, s’adresse plutôt aux enfants d’un certain âge, voire aux adultes. Au point, dit la légende, qu’il était parmi les préférés des soldats du IIIe Reich pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les découvertes vraiment intéressantes concernent toutefois Bonsels, l’un des écrivains allemands les plus connus des années 1920, auteur de médiocres essais sur la religion et la philosophie, et surtout de romans érotiques – loin d’être appréciés par la critique de son temps, mais très aimés du public, à tel point que le récit de son Voyage en Inde, paru en 1916, se vendit à un demi-million d’exemplaires et fut même traduit en France (3). Bien que l’écrivain n’eût certes pas été un subversif, les nazis mirent à l’index une grande partie de son œuvre en 1933, en raison de son érotisme « scandaleux ». Bonsels, qui, sans être inscrit au parti, cultivait une mythologie personnelle très proche de celle du national-socialisme, crut bon de regagner les faveurs du régime en publiant en 1943 Der Grieche Dositos, un roman dont l’intention, dit la préface, était de faire la propagande et de soutenir l’antisémitisme, en offrant une vision « aryenne » de la figure du Christ, dont l’appartenance au peuple juif était niée. Érotomane et mystique, auteur de bestsellers avant la lettre, antisémite convaincu, Bonsels avait toutes les raisons de tomber dans l’oubli si la petite abeille centenaire n’était pas là pour empêcher son fantôme de disparaître définitivement.

Mais s’il plane encore parmi nous, tout le mérite (ou la faute) en revient aux scénaristes et dessinateurs japonais qui, engagés dans une gigantesque entreprise de relecture des classiques de la littérature occidentale pour enfants, dont les fruits ont accompagné les bambins de toute la planète pendant une vingtaine d’années, ont pris la peine de transformer Maya en un doux produit industriel et politiquement correct, neutralisant les accents autoritaires et la fureur d’une fin guerrière (la grande bataille entre les abeilles et les guêpes qui clôt le roman) qui semble, un siècle plus tard, avoir un goût de présage.

 

Cet article est paru dans Il Manifesto le 6 avril 2012. Il a été traduit par Maïra Muchnik.

Blasphémer est-il un droit de l’homme ?

Vers la fin de ce livre puissamment argumenté et joyeusement provocateur, Austin Dacey cite cette formule de Nietzsche : « Et toujours on verra la race humaine décréter de temps en temps : “Il y a quelque chose dont on n’a absolument pas le droit de rire.” » En lisant ces mots, je n’ai pu m’empêcher de penser à La Vie de Brian, le film des Monty Python sorti en 1979 qui évoque la trajectoire de Brian, un jeune Juif que l’on prend pour le Messie. Ce long métrage fut condamné par toutes sortes de groupes religieux et interdit de projection dans plusieurs villes britanniques (1). Même si certains le dénoncèrent comme blasphématoire, ce film appartient en fait au genre de la satire iconoclaste. Mais il est indubitable qu’il froissa les susceptibilités de nombreux croyants, et pour cette seule raison il serait pratiquement impossible de tourner aujourd’hui quoi que ce soit de semblable.

Par un revirement qui montre à quel point la religion reste au cœur du débat public, ce qui était jadis puni comme blasphème est à présent condamné comme violation des droits de l’homme. Comme l’écrit laconiquement Dacey, « le blasphème a été reformulé dans le cadre du discours laïc du respect des personnes ». La Cour européenne des droits de l’homme reconnaît le droit universel « au respect des sentiments religieux » (2), tandis que les Nations unies condamnent tout ce qui peut être considéré comme « un appel à la haine religieuse » (3). Nous en sommes arrivés à un point ou un acte jadis défini comme sacrilège contre Dieu est désormais poursuivi comme un manque de respect envers l’humanité.

Représentant de l’Union internationale humaniste et éthique auprès des Nations unies, Dacey prône une culture publique laïque où les croyances et les opinions rivales peuvent pleinement s’exprimer. Mais point n’est besoin d’être laïciste ou humaniste pour être troublé par la tendance qu’il décrit. Ce n’est pas seulement la liberté d’expression qui est en danger. Interdire l’outrage aux sentiments religieux porte aussi atteinte à la liberté religieuse, puisque cela empêche les croyants de combattre l’idolâtrie tout en limitant la liberté des incroyants.

Comme l’écrit Dacey, « une certaine tolérance à l’égard du sacrilège permet de ne pas conférer un caractère sacré à tout et n’importe quoi ». Comme le laïcisme lui-même – dont les origines en Europe et en Amérique résident dans la dissidence religieuse plus que dans l’incroyance –, l’inconvénient des lois interdisant le blasphème est qu’elles inhibent l’exercice de la conscience morale et font obstacle à la foi authentique (4). Les fidèles ont même plus de raisons de s’y opposer que bien des athées, qui peuvent les rejeter simplement parce qu’elles entravent la liberté d’expression.

En montrant que le blasphème devrait être protégé comme partie intégrante de la pratique religieuse, Dacey va nettement plus loin que les arguments libéraux habituels. Mais il entend également défendre le blasphème comme un droit de l’homme : « Le blasphème doit être protégé par le législateur, écrit-il, dans le cadre de l’égalité devant la loi et comme exercice des droits fondamentaux à la liberté d’expression et à la liberté de conscience. »

 

La tolérance, cette habitude démodée

Ici, Dacey révèle son attachement au libéralisme fondé sur le respect des droits, devenu l’orthodoxie parmi les philosophes depuis une trentaine d’années. Ce n’est pourtant pas la seule philosophie libérale, et ce n’est peut-être pas la plus adéquate pour affronter les menaces qui pèsent aujourd’hui sur nos libertés. Évoquant brièvement John Stuart Mill, Dacey trouve insuffisante sa défense de la liberté, car « elle tend à faire de la liberté une question de bien ou d’intérêt plutôt que de droit ou de principe ». Mais peut-être est-ce précisément là ce qui rend le libéralisme de Mill supérieur aux philosophies plus légalistes qui dominent aujourd’hui.

Au lieu d’en appeler aux droits fondamentaux, Mill suggérait que la liberté – y compris celle de choquer les autres – était dans l’intérêt de tous. Non seulement une société qui qualifie de crime le fait d’offenser autrui ne sera pas libre, mais elle sera aussi claustrophobe, timorée et inerte.

L’argument de Mill n’est pas imparable, et il ne convaincra certainement pas les fondamentalistes et les fanatiques. Mais il a plus de chances d’être généralement accepté que les théories très contestables imaginées par les philosophes d’aujourd’hui.

Comme beaucoup de ceux qui écrivent à présent sur la religion et la sphère publique, Dacey parle peu de tolérance, de cette habitude démodée de supporter des gens et des idées que l’on déteste et méprise. Discrédité parce qu’il s’accorde mal avec la notion de respect, bien plus à la mode, ce mot n’apparaît même pas dans l’index du livre.

La tolérance a ses limites ; s’il avait suffi d’interdire Der Stürmer de Julius Streicher pour endiguer le raz-de-marée nazi, je serais ravi que ce torchon ait été déclaré hors la loi (5). Dacey admet que ces problèmes sont passablement insolubles. « Nombre de ces questions n’ont pas de réponse facile ou satisfaisante », écrit-il. Mais c’est la tolérance qui a (provisoirement) mis fin aux guerres de religion, et c’est sans doute seulement en ressuscitant cette pratique que nous pouvons espérer éviter des conflits semblables à l’avenir.

 

Cet article est paru dans le quotidien canadien The Globe and Mail le 29 juin 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

Dans les bas-fonds de Bombay

Que savons-nous des pauvres ? La question est liée à la manière dont nous – par nous, j’entends les relativement riches – écrivons sur eux. La misère est devenue pour la première fois un sujet d’enquête littéraire dans les grandes villes industrielles du XIXe siècle. Quand sa vue, son bruit et son odeur se sont tant rapprochés des demeures de la bourgeoisie que leurs occupants ne pouvaient continuer de l’ignorer. « Il nous aurait suffi de parcourir une centaine de mètres pour voir par nous-mêmes, mais nous ne l’avons jamais fait », écrivit William Thackeray à propos de la série de reportages publiés par son ami Henry Mayhew à propos de la vie dans les rues de Londres (1). Ayant voyagé « au pays des pauvres » et en ayant rapporté des récits « d’horreur et d’éblouissement », Mayhew avait enfin révélé aux riches, disait le romancier, la « détresse merveilleuse et compliquée » des miséreux.

Cette démarche d’explorateur, qui voit dans la pauvreté un territoire étranger à pénétrer, a fait florès au XXe siècle, quand des auteurs à la fibre sociale ont non seulement passé du temps auprès des pauvres, mais se sont également efforcés de vivre aussi misérablement qu’eux, pour combler le fossé les séparant de leur sujet et étayer leurs observations d’une expérience de première main. La paupérisation de l’écrivain était parfois de courte durée. George Orwell passa moins d’un mois à Wigan, pour le livre qui allait devenir Le Quai de Wigan [Ivrea, 1982], et une partie de ce temps seulement dans ce qui devait être la pension la plus crasseuse de la ville minière et textile, après l’avoir résolument cherchée. L’expérience a cependant valu au livre certaines de ses images les plus inoubliables : le pot de chambre que l’on remisait sous la table de la cuisine, les mains sales du propriétaire qui laissait des empreintes de doigts sur le pain. Comme Mayhew, Orwell s’en retourna avec des histoires d’horreur et d’éblouissement, mais où donc, dans ce livre, les pauvres s’exprimaient-ils ou révélaient-ils leur personnalité ?

Seule la voix de l’auteur se donnait à entendre. Les désirs et les peurs propres aux gens qui croisaient sa route ne pouvaient convenir à un livre qui relevait pour moitié du pamphlet et pour moitié du récit de voyage, même entre les mains d’un écrivain aussi doué qu’Orwell. Depuis Dickens, la complexité des destinées individuelles était l’apanage du roman. Au cours des 160 et quelques années qui ont suivi la première apparition du Roublard Rusé (2) et de Jo, le balayeur passant (3), la fiction a plus fait que le reporter curieux pour faire des pauvres, dans notre esprit, bien autre chose qu’une condition ou une cause : des êtres aussi diversement et intensément humains que nous.

Dans son enquête sur la vie d’un bidonville de Bombay, Katherine Boo réussit le tour de force de rendre les miséreux aussi proches de nous qu’ils pourraient l’être dans un roman. L’histoire est racontée à la troisième personne et le « je » de l’auteur ne s’immisce jamais avant la postface. Les personnages prennent de l’épaisseur et se lient les uns aux autres au gré d’une chronologie qui va et vient sur quatre ans. Rien de tout cela ne serait vraiment surprenant si l’auteur était une romancière décidée à mettre son talent au service de quelque reportage buissonnier, mais Boo est journaliste.

Et l’information vérifiable a de l’importance à ses yeux : l’étoffe doit être authentique jusque dans la moindre fibre. Elle a passé plus de quatre ans avec les habitants d’Annawadi, un bidonville proche de l’aéroport de Bombay, prenant des notes, des vidéos et des photographies, consultant plus de 3 000 documents d’archives. Elle assure dans la postface que chaque nom est authentique et qu’elle a patiemment reconstitué, en interrogeant plusieurs témoins, les événements auxquels elle-même n’avait pas assisté. Rien n’a été travesti ou adapté. Il n’y a pas de pseudonymes, de personnages composites, ou d’incidents déplacés d’un lieu ou d’un moment à un autre.

 

Course au sordide et à la puanteur

Behind the Beautiful Forevers tire son titre d’un slogan pour une marque de carrelages dont les panneaux publicitaires émaillent la route de l’aéroport de Bombay. Derrière ce mur d’affiches s’étend le bidonville – ou plutôt ce que Boo appelle la « sous-ville » – d’Annawadi, où 3 000 personnes s’entassent dans quelque 300 masures étayées de ruban adhésif et de corde, que domine la silhouette des palaces des environs de l’aéroport. Ce n’est pas le plus célèbre bidonville de Bombay – le titre revenant à Dharavi, avec son million d’habitants et ses excursions touristiques – mais il pourrait se mesurer aux autres dans n’importe quelle course au sordide et à la puanteur. Toutes les nuits, les hôtels alentour jettent de la nourriture avariée, qui alimente les centaines de cochons sauvages du bidonville. Un vaste lac d’eaux usées vient clapoter contre le seul espace public du lieu, un front de mer nauséabond où se déroule chaque soir le même « cirque », comme l’écrit Katherine Boo, avec des gens « qui se battent, font la cuisine, flirtent, se baignent, s’occupent des chèvres, jouent au cricket, attendent pour prendre de l’eau au robinet public, font la queue devant un petit bordel, ou cuvent les effets du tord-boyaux local… ». Les maladies y prospèrent. Les asticots pénètrent vite la moindre coupure de la peau.

Vingt ans avant la venue de l’auteure en 2007, Annawadi était un marécage abandonné et sans nom, jugé trop humide pour y construire ou y faire quoi que ce soit, même dans une métropole manquant de place pour s’étendre et absorber le flot incessant des migrants. Puis, au début des années 1990, un groupe de travailleurs monté du Tamil Nadu pour réparer les pistes d’atterrissage décida que, même avec les serpents et un sol gorgé d’eau, cet emplacement tout proche de l’aéroport et de ses « possibilités de construction terriblement excitantes » ferait un bon endroit où s’installer.

Ils voyaient juste. Les habitants d’Annawadi ont commencé de gagner leur vie grâce aux détritus jetés par les clients de l’aéroport – paquets de cigarettes, canettes, bouteilles, magazines, ferraille, tout ce qui avait la moindre valeur à la revente. Et, à l’hiver 2007-2008, ils jetaient plus que jamais. L’économie indienne, dont le taux de croissance talonne celui de la Chine, avait provoqué « une course d’obstacles à la prospérité dans la sur-ville, dont la poussière retombait en nuées d’opportunités sur les bidonvilles ».La Bourse indienne atteignait de nouveaux sommets. Les voyages d’affaires et les mariages mondains s’ajoutaient au tourisme pour remplir les avions et les hôtels, tandis que le boom de la construction liée aux JO de Pékin faisait monter les prix de la ferraille dans le monde entier. Chaque matin, les chiffonniers partaient d’Annawadi pour écumer le territoire de l’aéroport, et revenaient le soir avec à l’épaule des sacs de jute remplis de déchets, « comme une procession de pères Noël aux dents cassées et âpres au gain ».

Tout ceci était une bonne nouvelle pour Abdul, un jeune musulman âgé de 16 ou 19 ans (« ses parents n’ont jamais eu le sens des dates ») au début de l’histoire. Garçon d’une laideur insigne, malingre, le visage défiguré par les morsures de rat, Abdul s’occupe des déchets que les éboueurs lui apportent, les trie puis les revend à des usines de recyclage situées à quelques kilomètres de là. Il excelle dans ce métier, savoir-faire qu’il a commencé d’acquérir à 6 ans et qu’il espère exercer pour le restant de ses jours, mais la sophistication croissante des matériaux complique le travail. Prenez les capsules de bouteilles, par exemple : « Certaines ont des revêtements intérieurs en plastique, qu’il faut enlever avant de pouvoir mettre les capsules dans la pile dédiée à l’aluminium. Les poubelles des riches sont chaque année un peu plus complexes, pleines de matières hybrides, d’impuretés et autres intrus. On injectait à présent du plastique dans des planches qui avaient l’apparence du bois. Comment trier les gants de massage en loofa ? Les propriétaires des usines exigeaient des déchets parfaitement purs, faits d’un seul et unique matériau. »

Dans l’ensemble, l’avenir d’Abdul semble plus radieux que celui de beaucoup. Son ardeur au travail lui a permis de verser le premier acompte pour l’acquisition d’un lopin de terre dans un nouveau lotissement, un peu plus loin de la ville, où sa famille aura pour voisins des musulmans du nord de l’Inde comme eux. Et, pour le moment, il peut s’estimer heureux, quand certains sont ici tellement pauvres qu’ils attrapent des rats et des grenouilles pour les faire frire en guise de dîner, tandis que d’autres mangent les mauvaises herbes qui poussent au bord du lac de vidange.

Mais le diagnostic se révèle prématuré. La vie d’Abdul se désagrège après une dispute avec sa voisine à propos de travaux d’embellissement de la cahute familiale. Le livre est articulé autour de cet incident à l’origine de « la chaîne d’événements imprévus qui allait bousiller deux familles à jamais ». La voisine est une affabulatrice surnommée Fatima l’unijambiste, qui se dandine de manière aguicheuse sur ses béquilles pour séduire d’autres hommes que son mari, espérant ainsi « transcender l’affliction dont d’autres lui ont donné le nom ». Dans un accès d’auto-apitoiement et de rage, elle s’immole délibérément par le feu. Gravement brûlée et agonisant à l’hôpital, elle accuse injustement Abdul et son père de l’avoir poussée au suicide. Une immense toile de corruption politique, judiciaire, et policière enserre dès lors la famille, pendant que le père et le fils attendent les audiences qui finiront par les libérer – trop tard pour sauver ce qui reste de l’activité d’Abdul.

La corruption est récemment devenue un motif de protestation populaire dans les classes moyennes indiennes. Une préoccupation alimentée par certains cas très médiatisés de subornation d’hommes politiques par de grandes entreprises, mais aussi, à un niveau moins spectaculaire, par les pots-de-vin qu’il faut régulièrement verser aux fonctionnaires, dans la vie quotidienne. En 2011, le militant Anna Hazare a utilisé la tactique gandhienne de la grève de la faim pour extorquer au gouvernement la promesse d’adopter une législation anticorruption très stricte et de créer un poste de médiateur de la République pour recevoir les plaintes et poursuivre en justice (4).

Mais la concussion qui règne à Annawadi ne tombera probablement jamais sous le coup de la loi. Vue du lac putride, la campagne anticorruption a des allures de vœu pieux. Tout contact avec la police, la justice, le système de santé ou les services de l’éducation s’assortit d’une demande de dessous-de-table. Un médecin de la police explique ainsi à Abdul qu’il certifiera qu’il a 17 ans s’il lui verse 2 000 roupies ; sinon, il écrira qu’il a 20 ans (pour ce qui est de ses chances d’échapper au pire, plus il est jeune, mieux c’est). « Abdul s’est redressé, furieux. Il n’avait pas ces 2 000 roupies, et qu’est-ce qui lui prenait, à ce médecin opulent, de demander du liquide à un gars en détention ? Le docteur a levé les mains, l’air triste. “Oui, c’est nul de quémander auprès d’un pauvre garçon comme toi, mais le gouvernement ne nous paie pas suffisamment pour pouvoir élever nos enfants. Nous sommes obligés de toucher des pots-de-vin…” Il sourit à Abdul. “Aujourd’hui, on ferait presque n’importe quoi pour de l’argent.” »

 

Un réseau d’écoles fictives

Le médecin revient sur sa décision, mais une autre fonctionnaire, chargée de prendre les dépositions, insiste davantage. Plus elle accumule de charges contre Abdul et son père, plus elle a de chances de les convaincre de payer pour atténuer les accusations et leur permettre de rester en liberté. Grâce aux gains du garçon comme trieur de déchets, ils font une cible de choix, même si n’importe quel habitant d’Annawadi ayant un tant soit peu d’argent est à vrai dire susceptible d’être plumé par un policier, dès lors qu’il lui en  prend la fantaisie. Vivre à Annawadi, après tout, c’est être hors la loi à un niveau fondamental – on squatte le terrain de l’aéroport – et les forces de l’ordre peuvent utiliser n’importe quelle excuse pour exiger un bakchich ou pour tabasser. Pendant la détention préventive d’Abdul, la police rend visite à sa mère tous les jours, « se pourléchant les babines comme des chiens », dit-elle, « suçant ce qu’il nous reste de sang ».

Les pauvres, en d’autres termes, sont une source de profit. Les dessous-de-table qu’on leur soutire viennent compléter les maigres salaires des agents de l’État – policiers, mais aussi médecins, enseignants ou juristes. Il existe également des formes plus complexes et indirectes de corruption, dont l’effet est d’affecter aux riches les fonds a priori conçus pour les pauvres. Le gouvernement central indien, par exemple, a mis en place un ambitieux programme destiné aux 300 millions d’enfants défavorisés sur le plan scolaire : principalement des filles, des enfants travailleurs et des handicapés. Le projet bénéficie d’un financement international dont Annawadi reçoit sa part dans la mesure où il abrite (c’est en tout cas ce que pense le gouvernement) un réseau de vingt-quatre écoles maternelles créé par une dirigeante associative du bidonville. Mais les écoles sont fictives. Les chèques qui arrivent sur le compte de l’organisation sont touchés en liquide et remis au responsable du service scolaire qui a imaginé l’escroquerie. Katherine Boo écrit : « Bien que les fonds publics destinés à l’éducation aient augmenté à la faveur de la nouvelle richesse indienne, ils ont principalement servi à faire circuler de l’argent au sein de l’élite. Les hommes politiques et les responsables de la municipalité ont aidé parents et amis à créer des associations pour capter les ressources gouvernementales. Il leur importe peu que les écoles fonctionnent réellement. »

La rumeur de scandales comme celui-ci est largement répandue en Inde, où la presse et la télévision s’en font parfois l’écho. La tendance est de les voir comme une généralité floue : « Oh, dans un endroit comme l’Inde, la corruption est un mode de vie. » Mais Katherine Boo incarne le phénomène avec tant de talent que ses personnages sont bien davantage que les emblèmes d’une situation globale. Le pivot de l’escroquerie des écoles, par exemple, est une ancienne enseignante de maternelle prénommée Asha dont le rêve est d’« enfourcher l’inexorable corruption de la ville pour se frayer un chemin dans la classe moyenne ». Asha passe son temps à cultiver les relations politiques qui ont fait d’elle la plus grande magouilleuse du bidonville, tandis que sa fille, Manju, enseigne suffisamment dans la cahute familiale pour entretenir l’idée qu’il existe bien une école. Personnage plus noble que sa mère, qu’elle désapprouve, Manju veut être la première femme d’Annawadi diplômée de l’université. C’est pourquoi, dans son gourbi situé à dix mètres du lac puant, elle essaie de comprendre l’intrigue de Mrs Dalloway et les personnages du Train du monde : « Millaman, Mirabell, Petulant – as-tu déjà entendu des noms pareils ? » demande-t-elle à son frère (5).

Ces deux œuvres littéraires sont au programme de l’humble université pour filles qu’elle fréquente, sous forme d’abrégés ; seuls les enfants anglophones de la bourgeoisie lisent vraiment, dans les meilleurs établissements, le roman de Virginia Woolf ou la pièce de William Congreve. Mais en mémorisant quelques faits et analyses sur son antisèche, Manju obtiendra un diplôme laissant entendre qu’elle parle parfaitement anglais. Un tremplin pour sortir du bidonville. L’instruction – n’importe quelle forme d’instruction –, voilà ce que les parents d’Annawadi veulent pour leurs enfants, et certains peuvent se permettre de payer les frais exigés par des écoles privées en plein essor. Quant au revenu généré par son empire éducatif fictif, Asha confie : « Bien sûr, c’est malhonnête… Mais est-ce ma malhonnêteté ? Comment quelqu’un peut-il dire que je fais le mal quand des gens importants ont rempli tous les papiers – quand des gens importants disent que c’est bien ? » Et c’est ainsi qu’Asha se fait sa place dans la sur-ville.

Pendant qu’il faisait des recherches pour son troisième livre de reportage sur l’Inde, à la fin des années 1980, V. S. Naipaul décida de voir un bidonville de l’intérieur, mais opta finalement pour une simple course en taxi tout autour. « Ç’avait été assez dur comme ça de longer la zone », écrit-il, se plaignant de l’odeur des excréments. « C’était encore plus dur d’imaginer ce que cela pouvait être de vivre là (6). » Bien des choses, concernant Annawadi, sont difficiles à imaginer, et notamment certains niveaux de désespoir et d’horreur qui impressionneraient même un écrivain comme Naipaul, pourtant rarement surpris par les avilissements propres à la vie en Inde.

Fatima l’unijambiste a une fillette de 2 ans, Medina, qui attrape la tuberculose et devient à la fois un risque sanitaire et une charge financière pour sa famille. Elle se noie dans un seau d’eau, à la maison. Katherine Boo laisse entendre que sa mère l’a tuée : « On se débarrassait parfois des enfants malades, en raison du coût prohibitif des soins. » Puis il y a l’accident dont Abdul est témoin lors d’une de ses visites à l’usine de recyclage, dont les terribles machines sont détenues et gérées par des hommes en kurtas (chemises) d’un blanc amidonné, « pour indiquer la distance entre les propriétaires et la saleté de leur métier ».

« Quelques semaines plus tôt, Abdul avait vu la main d’un garçon sectionnée net pendant qu’il mettait du plastique dans l’un des broyeurs. Les yeux du garçon s’étaient emplis de larmes mais il n’avait pas crié. Au lieu de cela, il était resté là avec son moignon qui pissait le sang, venant de perdre son gagne-pain, et avait commencé de s’excuser auprès du propriétaire. “Sa’ab, je suis désolé”, avait-il dit à l’homme en blanc. “Je ne vous causerai aucun problème en parlant de ça. Vous n’aurez pas d’ennuis avec moi.” »

Trois vignettes, donc, d’un bidonville de Bombay : une mère plonge son enfant la tête la première dans un seau rempli d’eau ; un garçon se coupe la main et s’excuse terrifié auprès de son patron pour le dérangement ; une fille s’assied non loin des égouts et des porcs couverts de merde pour essayer de comprendre quelque chose à Mrs Dalloway. Peut-être est-ce ce que Thackeray voulait dire par la « détresse merveilleuse et compliquée » des pauvres. Naturellement, on cherche à en sortir. La soif d’évasion des habitants d’Annawadi explique l’éducation, la corruption et l’ardeur au travail ; elle explique même la présence de Virginia Woolf. Mais que réserve le destin à ceux qui restent ? Deux des personnages du livre mettent fin à leur misère avec de la mort-aux-rats. Mais pas Abdul. Au cœur de l’adversité, il a la révélation de son désir d’élévation morale. « Il voulait être meilleur que la matière dont il était fait », écrit Boo. « Dans l’eau sale de Bombay, il voulait être la glace. Il voulait avoir des idéaux. Pour des raisons intéressées, la foi en une possible justice était l’un des idéaux qu’il voulait le plus avoir. » L’ambition d’Abdul est décrite magnifiquement mais presque avec mélancolie, car, comme l’explique Boo, « dans les sous-villes régies par la corruption, où des êtres épuisés luttent sur un maigre terrain pour très peu de choses, il est effroyablement difficile d’être bon. L’étonnant, c’est que certaines personnes sont bonnes, et que beaucoup tentent de l’être… ».

 

La colère et l’espoir privatisés

Selon la Banque mondiale, un tiers des pauvres de la planète vivent en Inde. En 2008, au moment de ce calcul, cela signifiait que 456 millions d’Indiens environ, soit 42 % de la population, devaient vivre avec moins de 1 euro par jour. Il est difficile de savoir quelle proportion des habitants d’Annawadi correspond à cette définition de la pauvreté ; tout ce que nous dit Katherine Boo, c’est qu’en 2008 presque personne dans ce bidonville ne pouvait être considéré comme pauvre selon les critères officiels indiens (dont elle oublie de dire ce qu’ils sont). Et elle ajoute que, dans la mesure où les habitants du bidonville comptaient parmi les cent millions d’Indiens qui étaient sortis de la pauvreté depuis la libéralisation économique du pays en 1991, ils faisaient « partie de l’une des plus formidables réussites de l’histoire moderne du capitalisme mondialisé ».

L’ironie fait ici transparaître la colère de l’auteure, mais ce livre vivant et pénétrant donne peu de leçons de morale. Katherine Boo restitue de manière inoubliable ce lieu grouillant de vie. Et si ses analyses élargissent notre compréhension de l’Inde, et de ce que peut signifier la pauvreté, ses sujets suscitent plus la sympathie que la pitié. Après tout, la question qui a conduit l’auteure à Annawadi n’était pas tant : « Comment pouvons-nous, nous les riches, permettre que ceci continue ? » mais : « Pourquoi les pauvres le supportent-ils ? » Ils n’y sont pas contraints : les misérables sont bien plus nombreux que les nantis à Bombay et dans les autres métropoles de la planète, et ils pourraient terroriser les riches bien davantage qu’ils ne le font. « Pourquoi un endroit comme la route de l’aéroport, avec ses bidonvilles qui dansent joue contre joue avec les hôtels de luxe, ne ressemble-t-il pas à un jeu vidéo insurrectionnel ? » demande Katherine Boo. « Pourquoi nos sociétés inégales n’implosent-elles pas ? »

À vrai dire, comme elle l’a découvert, même si les pauvres se plaignent parfois de l’avarice et de l’égoïsme des riches, ils se plaignent bien plus de leurs voisins. Les individus misérables rendent responsables de leur sort d’autres individus misérables, au lieu d’afficher leur solidarité et de porter leur révolte dans la rue. À mesure que les identités de groupe fondées sur la caste, la religion et la langue ont commencé de s’estomper, « la colère et l’espoir ont été privatisés, comme tant d’autres choses à Bombay ». Et pas seulement à Bombay, mais aussi à Nairobi, Santiago, Washington et New York.

Les pauvres ne se sont pas unis ; ils ont rivalisé férocement entre eux pour des gains aussi minces que provisoires. Et ce conflit interne à la sous-ville n’a fait qu’une minuscule vague à la surface de la société dans son ensemble. Les portes des riches, parfois secouées, sont restées intactes. Les hommes politiques se sont accrochés à la classe moyenne. Les pauvres se sont détruits les uns les autres, et les grandes villes inégalitaires de la planète ont continué de vivre dans une paix relative.

« Relative » est peut-être le qualificatif important, au regard des émeutes et des pillages qui se sont déroulés l’an dernier à Londres et au désordre persistant qui règne à Athènes. Mais les foules qui sont descendues, ici et là, dans la rue auraient été enviées par les habitants d’Annawadi. Qui, ici, peut avoir le temps de renverser les barricades ?

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 5 avril 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Pour en finir avec l’essentialisme

Il existe entre les sexes, selon Aristote, une différence essentielle : le cerveau des hommes est plus gros, les femmes sont plus incohérentes, émotives et compatissantes, au moins en partie parce qu’elles ne produisent pas de sperme, d’où les divergences de comportement et de place dans l’ordre social. Sur le plan symbolique, c’est ici que commence la longue et souvent lamentable histoire du recours à la biologie pour définir la nature de la femme et lui attribuer un statut inférieur.

Pour les naturalistes, l’origine des différences sexuelles résidait dans les organes génitaux de l’homme et le cycle menstruel des femmes. Les testicules étaient source de masculinité, comme l’attestait la nature efféminée des eunuques ; ingérer des extraits de testicules d’animaux est depuis longtemps censé renforcer la puissance de l’homme, son tempérament belliqueux et sa domination intellectuelle. À la fin du XIXe siècle, le physiologiste Charles-Édouard Brown-Séquard s’injecta des extraits de testi­cules de chien et de cochon d’Inde pour retrouver la jeunesse (en vain). Dans la culture populaire, l’élixir du savant se transforma en « glandes de singe », qui connurent une vogue durable, même si l’on s’en moquait fort ; vogue qui n’a pas disparu, comme en témoigne la batterie de produits à base de testicules vendus pour leurs vertus « rajeunissantes » sur Internet et dans les boutiques spécialisées (1). De même, la féminité essentielle résidait dans les ovaires et leurs fluides, et expliquait le rôle naturellement nourricier de la femme, tout en la rendant étrangère à des activités comme la guerre ou la science.

Dans les années 1930, les principes actifs découverts dans les testicules et les ovaires – les hormones – furent isolés et leur structure chimique analysée. Les jugeant spécifiquement sexués, les endocrinologues les baptisèrent testostérone et œstrogène. Hélas pour les subtilités révélées par les recherches ultérieures, ces appellations restèrent. Peu importe que les deux sexes produisent les deux hormones, ou qu’elles aient des effets physiologiques nombreux et variés ; peu importe qu’elles soient, sur le plan chimique, des membres très semblables d’une famille de molécules stéroïdes que le corps convertit aisément les unes en les autres. Dans la conception populaire, la testostérone est le principe mâle et l’œstrogène le principe femelle, avec cette conséquence : on juge invariablement que les Alastair Campbell (2) de ce monde sont « gouvernés par leur testostérone » [pour une critique de la critique, lire l’article de Margaret McCarthy et Gregory Ball p. 37].

Le lourd cerveau de l’homme

En ce qui concerne le cerveau, si la phrénologie a décliné à la fin du XIXe siècle, elle a été remplacée par la craniométrie, science postulant que la taille de la chose était un bon marqueur de l’intelligence. Selon le chirurgien français Paul Broca, le cerveau de l’homme était en moyenne de 14 % plus lourd que celui de la femme. Ses données ont été élégamment contestées par Stephen Jay Gould dans La Mal-mesure de l’homme. Cette différence de poids tient surtout aux différences de taille et de carrure ; dès qu’on les neutralise, elle disparaît. Après la mort de Broca – dont l’autopsie révéla un cerveau d’une taille fort décevante –, on cessa d’associer avec enthousiasme dimension du crâne et intelligence.

Il fallut attendre les années 1960 pour que des mesures plus fines révèlent de subtiles différences anatomiques entre le cerveau de l’homme et celui de la femme. Le premier a l’air légèrement de guingois : les hémisphères y sont un peu plus asymétriques que chez la femme. D’aucuns ont affirmé que la forme et la taille du corps calleux – la large bande de matière blanche qui relie les deux hémisphères – diffèrent d’un sexe à l’autre, mais cette thèse a été vigoureusement contestée. Même si ces dissemblances étaient prouvées sans équivoque, personne n’a la moindre idée de ce que cela impliquerait en termes de différences prétendument essentielles entre les sexes. Le mythe du masculin cognitif (hémisphère gauche) et du féminin affectif (hémisphère droit) persiste, et la supposée épaisseur du corps calleux de la femme a été invoquée pour expliquer que les hommes sont plus aptes à se concentrer sur une mission tandis qu’elles sont plus douées pour mener plusieurs tâches à la fois.

Les études fondées sur l’imagerie cérébrale n’aident guère. La plupart des expériences consistent à placer quelqu’un dans un appareil IRM pour lui demander d’accomplir des tâches et de résoudre des problèmes. En matière de modèle d’activité cérébrale, on trouve assez fréquemment des différences. Pourtant, quel que soit le modèle, le temps mis à résoudre les problèmes et les solutions proposées ne varient généralement pas d’un sexe à l’autre ; c’est donc aller trop loin que de déduire des différences cognitives ou comportementales à partir d’une disparité mesurable dans les processus cérébraux. La logique inverse serait même possible : la structure et l’activité de nos neurones pourraient bien être influencées par notre vécu quotidien. On a ainsi découvert que la partie postérieure de l’hippocampe des chauffeurs de taxi londoniens est plus grosse que celle du groupe de contrôle (un chauffeur nous a néanmoins déclaré qu’il n’en croyait pas un mot puisqu’il conduisait son taxi depuis trente ans, comme l’avait fait son père avant lui, et que, si c’était vrai, son cerveau aurait depuis longtemps jailli hors de son crâne) (3).

C’est la découverte que certains amas de cellules nerveuses de l’hypothalamus sont plus abondants chez l’homme qui a permis de relier explications hormonales et explications cérébrales des différences entre les sexes, ces cellules étant porteuses de récepteurs qui fixent la testostérone. Mais l’étude des dissemblances entre cerveaux adultes n’explique pas l’origine du phénomène : résultent-elles d’une « programmation » interne différente, ou sont-elles – comme l’hippocampe du chauffeur de taxi – imposées par le vécu à la structure très malléable du cerveau ? Une réponse partielle est apportée par l’étude du fœtus. Les biologistes s’accordent aujourd’hui à reconnaître que, durant les premières étapes in utero, les cerveaux masculins et féminins sont impossibles à différencier. Cependant, au cours du développement normal d’un garçon, la production de testostérone augmente d’un coup, ce qui déclenche les processus structurels et biochimiques qui masculinisent le cerveau. C’est ce qu’on appelle la théorie de l’organisation du cerveau, concept avancé par John Money dans les années 1960. C’est actuellement la principale explication de la différence essentielle entre hommes et femmes.

Mais la véritable question remonte plus que jamais à Aristote : ces disparités légitiment-elles, au nom du naturel, les places différentes qu’occupent les hommes et les femmes dans l’ordre social ? Parmi ceux qui insistent sur la « différence essentielle » figure Simon Baron-Cohen, connu pour ses recherches sur l’autisme. Il pense que la brusque montée de la production de testostérone crée des cerveaux de type S chez les hommes (« systématisants ») et de type E chez les femmes (« émotionnels »), et que l’autisme se situe à l’une des extrémités du spectre masculin. Peu importe que certains hommes et certaines femmes – nous deux, par exemple – risquent de découvrir en remplissant le questionnaire de Baron-Cohen qu’ils ont le cerveau du sexe opposé. Pour lui, comme pour d’autres déterministes, la différence sexuelle doit être comprise dans le cadre d’une idéologie de la diversité plutôt que de l’infériorité. Mais cet éloge du pluriel ne pèse pas lourd face à la relation persistante des femmes au travail à bas salaire et à la pauvreté dans les pays en développement, que l’économie libérale explique davantage que la neuroscience [lire l’article de Simon Baron-Cohen p. 34].

Le « cerveau gay »

Dans ce monde binaire, où trouver une place pour l’ambiguïté sexuelle, les gays, les lesbiennes ou les transsexuels ? Leur existence pose depuis longtemps un problème aux essentialistes, problème résolu culturellement en les pathologisant. Dans ses premières versions, la bible des psychiatres américains, le Diagnostic and Statistical Manual (DSM) définissait l’homosexualité comme une maladie : c’est en 1974 seulement, avec l’essor du mouvement gay et lesbien, qu’elle a officiellement cessé de l’être (4). Mais aujourd’hui encore, les individus intersexués doivent lutter contre une puissante culture biomédicale qui affirme que la fracture binaire est fondamentale. Ceux dont le corps et la sexualité ne respectent pas ce clivage sont incités, ou obligés, à demander une intervention médicale dont le but est de les replacer en toute sécurité d’un côté ou de l’autre, par le biais du scalpel, des hormones et de la psychothérapie.

À mesure que l’ambiguïté sexuelle devenait plus visible à travers l’intervention clinique, ces personnes ont été perçues comme une perspective pour la recherche : si les différences dans la façon dont hommes et femmes pensent et agissent sont liées à la structure cérébrale et à l’équilibre hormonal, alors les individus intersexués ou homosexuels devaient également avoir une biologie et des schémas de pensée intermédiaires. Dans ce cas, le « cerveau gay » devait ressembler à un cerveau féminin, ou du moins être entre celui des hétéros de l’un et l’autre sexe. En 1991, s’appuyant en partie sur l’autopsie d’homosexuels morts du sida, le neuroscientifique gay Simon LeVay affirmait avoir découvert cette région intermédiaire dans l’hypothalamus (5). Ses résultats n’ont pas été reproduits, même si le chercheur néerlandais Dick Swaab a ensuite localisé la « gayté » dans une région un peu différente de l’hypothalamus (6). Deux ans après la publication des conclusions de LeVay, le généticien Dean Hamer prétendait avoir identifié un « gène gay » (ou, plus précisément, une région chromosomique contenant ce gène). Pas plus que celles de LeVay, les théories androcentriques de Hamer n’ont résisté à l’épreuve du temps (7). Mais elles ont été aussitôt accueillies avec enthousiasme par la communauté gay américaine, qui voyait là une manière de légitimer l’homosexualité, alors qu’elles suscitaient une certaine hostilité en Angleterre, la naturalisation de l’orientation sexuelle étant perçue comme une forme de déterminisme.

Les chercheurs en biopsychologie qui travaillent sur le sexe et l’identité sexuelle ont un autre centre d’intérêt : la théorie de l’organisation du cerveau. Un facteur affectant la montée de testostérone fœtale pourrait-il modifier l’orientation sexuelle ? L’une des causes les plus courantes d’ambiguïté sexuelle, qui est au centre de Brain Storm de Rebecca Jordan-Young, est une maladie génétique récessive, l’hyperplasie congénitale des surrénales (HCS), qui touche un enfant sur 15 000 en Europe et aux États-Unis. L’HCS peut entraîner une surproduction d’hormones surrénales in utero. L’une des nombreuses conséquences est que les femmes (chromosomes XX) naissent avec des organes génitaux ambigus, dont parfois un pénis et un scrotum miniatures (les garçons – chromosomes XY – atteints de cette maladie naissent avec un pénis très gros et atteignent prématurément la puberté) (8). Le milieu médical considère cette pathologie comme un grave problème sexuel et personnel pour l’enfant et sa famille, situation que la médecine doit aider à normaliser. Persuadés qu’il existe deux genres, et seulement deux, les cliniciens cherchent des critères objectifs pour attribuer à l’enfant son « vrai » sexe. La taille du pénis contribue donc à déterminer si l’enfant est mâle ou femelle. Les jeunes garçons doivent être capable d’uriner debout, et l’homme doit avoir un pénis assez grand pour permettre la pénétration vaginale durant le rapport sexuel ; c’est un point de vue typiquement hétérosexuel et masculin. Dans cette quête de signes mesurables débouchant sur l’inscription scientifique dans un sexe ou un autre, un bébé né avec un pénis long de moins de 1,5 cm et large de moins de 0,7 cm sera considéré comme une fille, et le processus visant à lui donner des organes génitaux féminins « normaux » est entrepris peu après la naissance. Il existe toute une série d’opérations, s’étendant sur plusieurs mois ; ces interventions reposent sur une norme culturelle, partagée par les médecins et les parents, selon laquelle le sexe est et doit être binaire. Cette pensée commence à être contestée par le mouvement intersexuel aux États-Unis. Néanmoins, si les théoriciens de l’organisation du cerveau ont raison, la montée hormonale qu’entraîne l’HCS masculinise un cerveau jusque-là asexué et, par conséquent, malgré toutes les interventions chirurgicales en sens inverse, le comportement de l’enfant en est masculinisé et ne peut être « rectifié » qu’au prix d’un traitement hormonal à vie [sur l’HCS, lire l’article de Diane Halpern p. 31 et celui de Margaret McCarthy et Gregory Ball p. 37].

Pour les féministes, cet essentialisme n’a rien de nouveau. À la fin du XIXe siècle, lorsqu’elles luttaient pour obtenir le droit aux études supérieures, elles se heurtaient à une science patriarcale qui affirmait qu’aller à l’université nuirait irrémédiablement aux fonctions reproductrices des femmes et qu’il fallait donc, au nom de leur propre bonheur, leur en interdire l’accès. Les féministes étaient passionnément hostiles à ces arguments, mais ces mêmes forces qui avaient réussi à les empêcher d’étudier les sciences les empêchaient également de contrer les arguments scientifiques par leurs propres arguments scientifiques. Mais dès les années 1970, même si les femmes étaient sous-représentées dans les universités – particulièrement dans les sciences –, elles étaient présentes dans les labos et comptaient dans leurs rangs suffisamment de féministes pour pouvoir lancer une vigoureuse contre-attaque.

Tradition féministe

Le livre de Steven Goldberg The Inevitability of Patriarchy (1973) suscita quelques escarmouches : l’auteur affirmait que la puissance masculine dans le monde était le fruit d’un désir de réussir provoqué par la testostérone, quelle que soit la définition de la réussite donnée par telle ou telle société. Mais s’il fondait ses arguments sur la recherche hormonale lancée par John Money et ses collègues, Goldberg était sociologue. Les biologistes féministes entreprirent de lui répondre sur le terrain de la science autant que sur le terrain politique (9). Le premier combat réel ne vint cependant qu’avec la publication en 1975 du livre de E. O. Wilson La Sociobiologie, qui prétendait qu’une nouvelle synthèse évolutionnaire allait réduire le social au biologique, entérinant la position d’infériorité imposée aux femmes. Les militantes parmi les biologistes ripostèrent via un numéro spécial de la revue Signs, consacré aux rapports entre science et féminisme. Entre autres pionnières d’une alliance multidisciplinaire, Ethel Tobach et Betty Rosoff inaugurèrent la série Genes and Gender (10) ; Ruth Hubbard, Mary Sue Henifer et Barbara Fried coéditèrent une collection intitulée Women Look at Biology Looking at Women (11) tandis qu’Anne Fausto-Sterling explora la société dans la biologie et la biologie dans la société, avant de se tourner vers la recherche hormonale et la fabrication de l’identité sexuelle et de la sexualité [sur Anne Fausto-Sterling, lire l’article de Margaret McCarthy et Gregory Ball p. 37].

Le nouveau livre de Rebecca Jordan-Young s’inscrit dans cette tradition. En tant que spécialiste en recherche socio-médicale, elle prend directement pour cible la théorie de l’organisation du cerveau, et les preuves sur lesquelles ses partisans s’appuient pour affirmer que la sexualité, l’orientation et ce qu’elle désigne poliment comme les « intérêts sexués » sont tous déterminés par cette fatidique montée de testostérone. Bien qu’elle soit parfaitement au courant des travaux ethnographiques réalisés sur la construction sociale du savoir scientifique, elle s’intéresse principalement à la pratique de la recherche, dont elle a une connaissance de première main. Elle cite les entretiens que lui ont accordés d’éminents chercheurs, et se demande si les nombreuses études qui s’efforcent d’étayer cette théorie par des exemples concrets satisfont les critères de la méthode scientifique.

Même si beaucoup de déductions sur la biologie et le comportement humains sont tirées d’observations et d’expériences réalisées sur des animaux, en particulier des rats de laboratoire, dont on peut manipuler le taux d’hormones, les organes génitaux et la structure cérébrale, l’extrapolation a évidemment ses limites. Comme on ne peut pas faire de même directement sur l’humain, les spécialistes des différences sexuelles doivent se fier à ce que Jordan-Young appelle des « quasi-expériences ». En font l’objet des maladies génétiques comme l’HCS ou les accidents chirurgicaux rares qui détruisent le pénis de bébés ensuite élevés comme des filles. Les études de cohorte suivent les enfants tout au long de leur développement et jusqu’à l’âge adulte. On peut aussi recourir à une approche par contrôle de cas, pour tenter d’identifier les facteurs qui, dans l’expérience hormonale prénatale, peuvent expliquer la sexualité ou l’orientation sexuelle d’un adulte.

Le contexte fait tout

Dans son examen exhaustif des sources, Jordan-Young découvre un méli-mélo d’échantillons minuscules, de contrôles inadéquats, de données contradictoires et de conclusions extravagantes. Le stress prénatal peut soit augmenter soit réduire la probabilité de devenir homosexuel (ou n’avoir aucun effet). Il y a plus de gauchers parmi les gays, mais le fait d’être gaucher s’accompagne apparemment d’une « hypermasculinité » plutôt que de la féminisation prévisible. Les filles soumises in utero à un fort taux de progestérones, qui induisent une androgénisation prénatale, sont décrites comme des garçons manqués à l’adolescence, mais ont un « comportement sexuel correspondant aux stéréotypes féminins » à l’âge adulte. Et ainsi de suite. Mais le plus flagrant, dans toutes ces études, c’est la façon dont les expériences sont influencées par les idées préconçues des chercheurs quant au comportement approprié pour un homme ou pour une femme. Les filles (et apparemment même les jeunes guenons vervets) sont censées préférer les casseroles et les poupées aux camions et au Meccano (12). Quand les filles se sont révélées tout autant attirées que les garçons par un jeu de construction appelé Lincoln Logs, on y a substitué un avion Lego. Comment ne pas en conclure que ces expériences nous en apprennent davantage sur l’idéologie des chercheurs que sur leur objet d’étude ?

Comme le souligne Jordan-Young, les préconceptions essentialistes des scientifiques les poussent à ignorer le contexte, et surtout le fait que les identités sexuelles ne jaillissent pas tout armées du génome ou de l’organisation cérébrale du nouveau-né. Elle cite les travaux de l’ethnographe Suzanne Kessler sur la détresse des mères et de leurs filles atteintes d’HCS lors des examens vaginaux humiliants (13). Comment ces procédures médicales interminables et indiscrètes, ces traitements médicamenteux à vie, auxquels sont soumis les enfants atteints d’HCS, pourraient-ils ne pas affecter l’idée qu’ils se font de leur identité ? Au lendemain du séquençage du génome humain, même les généticiens les plus extrémistes commencent à reconnaître que les gènes seuls ne déterminent pas la totalité du développement. Ils sont contraints de ressusciter l’épigénétique, l’étude de la manière dont les gènes sont activés et régulés par l’expérience et l’environnement au cours du développement, initialement formulée par C. H. Waddington il y a soixante-dix ans et à présent endossée par les scientifiques les plus reconnus. Comme le dit Jordan-Young, le contexte fait tout.

« Prendre le contexte au sérieux » et « substituer le potentiel à l’essentiel » sont les deux thèmes de ses derniers chapitres. Les critiques des générations précédentes, tant des biologistes féministes que des marxistes radicaux dénonçant le déterminisme génétique comme Richard Lewontin, ont été les premiers à avancer des théories plus ouvertes du développement biologique. Cependant, ils avaient une vision moins circonscrite du « contexte ». Pour eux, il s’agissait de l’ensemble du cadre social où s’inscrit la science. Ces premiers chercheurs critiques voulaient révéler et contester les valeurs sociales (sexisme, racisme, classe) cachées derrière le déterminisme biologique. En se concentrant sur la microproduction du savoir scientifique, Jordan-Young ignore ce contexte plus vaste. Néanmoins, en mettant systématiquement le doigt sur les recherches douteuses qui étayent la théorie de l’organisation du cerveau, elle ouvre la voie à une étude non hiérarchique des différences sexuelles, plus fructueuse pour la science et moins dangereuse pour la société.

Cet article est paru dans la London Review of Books en septembre 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.

Neurosexisme(s)

En septembre 2010, au journal télévisé de CBS News, une correspondante médicale, Jennifer Ashton, déclarait que « les hommes ont 6,5 fois plus de matière grise que les femmes. La matière grise est en partie responsable du traitement de l’information, cela peut donc expliquer pourquoi, en général, les hommes sont meilleurs en maths ». Ashton poursuivait en expliquant que les femmes « ont parfois jusqu’à 10 fois plus de matière blanche », ce qui peut « expliquer leur talent pour mener de front des tâches multiples ». Pas besoin d’être spécialiste pour contester ces chiffres. Pas la peine, non plus, de connaître les différences sexuelles présentes dans les structures cérébrales pour s’apercevoir qu’il y a un pas entre les neurones et le don pour les maths ou la capacité à partager son attention entre plusieurs tâches. Fondés sur des études précises et sur un raisonnement solide, les livres de Rebecca Jordan-Young, Brain Storm, et de Cordelia Fine, Delusions of Gender, offrent un antidote aux neuro-mensonges de ce genre.

« Impostures cérébrales »

La facilité avec laquelle un héraut des médias peut partir de la matière grise et de la matière blanche (c’est-à-dire, respectivement, les corps cellulaires des neurones et leurs axones myélinisés) pour expliquer que tel sexe est plus doué pour les maths ou pour mener de front plusieurs tâches est un parfait exemple de ce que Jordan-Young qualifie d’« “infopub” pour croyances chéries ». La journaliste-médecin avait à peu près tout faux. Les hommes et les femmes ont en moyenne des capacités comparables en maths (même s’il y a plus d’hommes que de femmes aux deux extrémités du spectre), et nous pouvons tous apprendre à faire plusieurs choses à la fois avec un peu d’entraînement. La faille la plus flagrante de ce reportage se situe peut-être dans ce qui n’y est pas dit : notre cerveau évolue en fonction de notre expérience, si bien que les prétendues différences cérébrales entre hommes et femmes pourraient être l’effet (et non la cause) d’un vécu différent. Même si ce reportage télévisé se révèle défaillant sur tous les plans, il transmet aux spectateurs le message suivant : la neuro-science moderne peut expliquer les stéréotypes courants quant aux différences entre hommes et femmes.

Semblables à bien des égards, ces deux livres protestent contre ce que Fine (psychologue à l’université Macquarie en Australie) appelle les « impostures cérébrales », l’usage irresponsable des résultats scientifiques pour affirmer que les deux sexes sont fondamentalement différents, l’idée que l’on peut utiliser la morphologie du cerveau pour expliquer les stéréotypes. Les deux auteurs s’inscrivent en faux contre la croyance que les hommes sont bons en maths et les femmes douées pour les relations humaines parce que les uns et les autres seraient fabriqués comme ça, selon la distinction entre cerveau synthétique (masculin) et empathique (féminin), pour reprendre la terminologie du psychologue Simon Baron-Cohen [lire son article p. 34]. Outre leurs assauts contre la distinction entre ces deux types cérébraux hypothétiques, Fine et Jordan-Young critiquent aussi des exemples extrêmes empruntés aux écrits de la psychiatre Louann Brizendine, pour qui les différences entre cerveau masculin et cerveau féminin apparaissent dans nos interactions quotidiennes (1). Les deux auteures soulignent les préjugés à l’œuvre chez les « essentialistes » (pour qui hommes et femmes sont « essentiellement » et immuablement différents), et toutes deux soulignent que l’identité sexuelle est acquise, même à un très jeune âge. Elles visent les chercheurs apparemment aveugles au fait qu’il y a très loin de la découverte de différences sexuées dans le cerveau à l’explication de comportements complexes.

Même si ces livres se ressemblent plus qu’ils ne diffèrent, chaque auteure a un message spécifique. Fine forge le terme « neurosexisme » pour parler de la façon dont la neuroscience est mise au service d’un projet sexiste proclamant que « les filles sont comme ceci » et « les garçons sont comme cela » parce que leur cerveau fonctionne différemment. Ce mot correspond bien au travail de certains chercheurs peu scrupuleux ou de vulgarisateurs non scientifiques qui prétendent pouvoir expliquer, sur la base de la neuroanatomie, pourquoi les hommes ne demandent jamais leur chemin et pourquoi les femmes aiment papoter. Ce terme savant ne s’applique pourtant pas à quiconque étudie le sujet. De nombreux scientifiques travaillent de manière responsable et se montrent prudents dans l’énoncé de leurs conclusions.

Malgré l’immense quantité de pseudoscience relayée par les médias grand public et par certains universitaires, il existe certaines différences sexuelles observées dans toutes les études, toutes les espèces et toutes les cultures. La plupart d’entre elles sont négligées par Fine. Cela reflète peut-être en partie le fait que, si les différences sexuelles apparaissent bel et bien dans plusieurs domaines de recherche, aucune ne confirme l’idée essentialiste qu’il faudrait offrir aux garçons et aux filles un type d’éducation spécifique selon leur modèle cérébral, que les ingénieurs se recrutent chez un sexe plutôt que l’autre, ou qu’un des deux genres est intrinsèquement plus intelligent, pour ne reprendre que quelques-unes des allégations qu’on trouve souvent présentées sous couvert de science. Par exemple, dans un récent ensemble d’études réalisées auprès de 200 000 hommes et femmes grâce à un site Web de la BBC, un test consistant à évaluer l’orientation de lignes, entre autres tâches visuospatiales, a révélé des différences non négligeables en faveur des hommes dans 53 pays. En revanche, les études sur la formation de l’intelligence montrent que tout le monde peut améliorer ses compétences visuospatiales, de sorte que toute explication doit prendre en compte les différentes manières dont les facteurs biologiques et psychosociaux s’affectent les uns les autres.

Envisageons un modèle biopsychosocial dans lequel la biologie prédispose les individus à acquérir certaines compétences plus facilement que d’autres, alors que chacun choisit ses expériences en fonction de l’éducation qu’il a reçue jusque-là, des possibilités offertes par son environnement, et de ses croyances quant aux comportements appropriés pour les hommes et pour les femmes. Ces expériences modifient les structures neuronales, qui à leur tour modifient la façon dont les individus réagissent, et ainsi de suite. Dans la mesure où de nombreux stéréotypes concernant les différences sexuelles reflètent les disparités entre hommes et femmes au sein du groupe, les individus choisissent peut-être, en adoptant ces stéréotypes, des environnements et des expériences qui renforcent ou réduisent ces différences.

L’influence de l’égalité des sexes

Un paradigme relativement récent montre à quel point les différences sexuelles peuvent être complexes. Plusieurs chercheurs ont examiné la façon dont elles varient en fonction de l’égalité des sexes. Dans les sociétés plus égalitaires, les femmes obtiennent d’aussi bons résultats que les hommes en mathématiques, de bien meilleurs en lecture, et de bien pires dans les tâches visuospatiales. Aucune théorie simple ne peut expliquer ces résultats, ni l’hypothèse selon laquelle les différences reflètent les normes ambiantes, ni l’idée qu’une société égalitaire réduit toutes les disparités de ce type.

Il n’est pas toujours erroné ou néfaste d’évoquer les influences biologiques. Au niveau le plus simple, il existe une base génétique pour certains types de retard mental plus fréquents chez les hommes. Le cerveau inclut de nombreux récepteurs d’hormones gonadiques, hormones qui influencent bel et bien certains comportements sexuels, dans la période prénatale et, à un moindre degré, après la puberté. Ce qui manque à ces deux livres, c’est une approche plus nuancée qui pourrait apprendre aux lecteurs comment distinguer entre les affirmations médiatiques simplistes et la recherche authentique sur les influences hormonales et génétiques dans le comportement des hommes et des femmes. Se plonger dans les détails parfois confus que doit aborder la vraie recherche est beaucoup plus difficile que d’adopter une approche univoque mettant uniquement l’accent sur les mauvais travaux. Hélas, il est aussi beaucoup moins divertissant de lire un ouvrage équilibré sur des questions complexes. Un point de vue nuancé refléterait pourtant mieux l’état actuel de la recherche sur les différences sexuelles.

Le sous-titre de Brain Storm promet d’attirer l’attention du lecteur sur « les carences de la science des différences sexuées ». Il y en a beaucoup, mais, comme Fine, Jordan-Young (spécialiste de sociomédecine au Barnard College) n’est pas toujours capable de distinguer entre recherches valides et blabla fumeux. Tout au long de son livre, l’auteure explore trois thèmes principaux : le sexe, le genre et la sexualité. Elle nous rappelle à juste titre que le contexte est une variable cruciale pour comprendre ces trois aspects de l’expérience humaine. Comme Fine, elle met l’accent sur la socialisation.

Elle s’en prend particulièrement aux résultats collectés auprès de jeunes filles souffrant d’hyperplasie congé­nitale des surrénales, famille de désordres récessifs autosomaux qui détériorent la synthèse du cortisol dans les glandes surrénales [sur l’HCS, voir aussi l’article de Hillary et Steven Rose p. 26]. La plupart des cas sont liés à une déficience enzymatique qui pousse les glandes surrénales à excréter un taux excessif d’hormones androgènes au cours de la gestation. Jordan-Young note que cette population atypique livre des résultats contradictoires, et elle suggère que l’expérience unique propre à chaque jeune fille explique leurs réactions sexuelles inhabituelles. Elle s’attaque aussi au cas célèbre d’un enfant élevé comme une fille après que son pénis eut été détruit par un accident survenu lors de sa circoncision, à sept mois. Ses critiques sont fondées, mais elle néglige aussi bien des recherches pertinentes et de qualité, menées par des scientifiques scrupuleux et prudents. Quelques exemples : Jay Giedd (National Institute of Mental Health) a découvert des différences sexuelles dans des cerveaux normaux à toutes les étapes du développement (2) ; Larry Cahill (université de Californie, Irvine) a montré que le sexe et la latéralisation du cerveau ont une influence considérable sur l’émotion et la mémoire (3) ; Bruce McEwen (université Rockefeller) a consacré des décennies à étudier minutieusement les effets des œstrogènes et autres hormones sur le développement neuronal (4).

Écrits dans un style brillant et lisible, Delusions of Gender et Brain Storm contiennent assez de citations et de notes de bas de page pour montrer qu’il s’agit aussi d’ouvrages universitaires sérieux. Fine et Jordan-Young dénichent des affirmations exagérées et isolées, mettent le doigt sur quantité de sottises dans la recherche sur les différences sexuelles. La force de ces livres est de dénoncer des conclusions plus proches de la fiction que de la science. Leur faiblesse est de passer sous silence des différences confirmées par de nombreuses recherches menées avec soin et dûment reproduites. La question n’est pas de savoir si le cerveau des femmes est différent ou semblable au cerveau des hommes, parce qu’il est les deux à la fois. Les questions auxquelles nous devons répondre sont les suivantes : comment pouvons-nous comprendre en quoi nous sommes semblables et différents ? Et comment utiliser ce savoir pour aider chacun à développer tout son potentiel ?

Cet article est paru dans la revue américaine Science le 3 décembre 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.

L’importance du biologique

Le dernier livre de Cordelia Fine [lire l’article de Diane Halpern p. 31 et celui de Margaret McCarthy et Gregory Ball p. 37] est une nouvelle attaque hardie contre l’idée même de différences sexuelles essentielles dans le cerveau humain. Son objectif à peine dissimulé est de montrer que l’on peut faire disparaître toute dissemblance en la matière chez l’être humain. Comment ? Simplement par la manipulation rapide d’une variable socio-psychologique. Si, par exemple, les hommes obtiennent en moyenne de meilleurs scores lors de tests de mathématiques ou de rotation mentale (spatiale), il suffit de dire préalablement aux femmes qu’elles font en général mieux que les hommes pour qu’elles dépassent leurs résultats habituels et même abolissent la différence entre les deux sexes.

Ce n’est que l’une des dizaines d’études sociopsychologiques que Fine passe en revue, et son argument est d’une simplicité séduisante : si les hommes et les femmes peuvent obtenir les mêmes résultats dans des domaines où une solide disparité entre sexes a été constatée, alors il ne peut s’agir de différences essentielles, mais de vestiges des siècles de sexisme au cours desquels on a toujours tenté de dépeindre les femmes comme moins intelligentes que les hommes. Fine va plus loin et affirme que tout spécialiste moderne de neuro-science cognitive suggérant l’existence de différences sexuelles essentielles dans l’esprit humain ne fait que perpétuer ce sexisme historique. Et elle forge un nouveau terme pour qualifier l’exploration, par les chercheurs modernes, des caractéristiques mentales des hommes et des femmes : « neurosexisme ». Son livre est généreusement émaillé de citations empruntées aux sexistes des XVIIIe et XIXe siècles, comme si nos contemporains ne valaient pas mieux que ceux qui voulaient priver la femme du droit de vote et la confiner dans l’espace domestique. Comme si elle voulait nous dire : « Regardez, rien n’a changé. »

Alors qu’est-ce qui fonctionne et qu’est-ce qui cloche dans sa thèse fondamentale ? Ce qui fonctionne, c’est que le livre étudie le rôle des facteurs sociopsychologiques dans les résultats obtenus par les hommes et par les femmes lors de tests psychologiques, et c’est là une contribution tout à fait bienvenue. Étant moi-même l’un de ces psychologues que Fine a en ligne de mire, je pense qu’elle serait très étonnée d’apprendre que je suis d’accord : les variables sociales sont importantes et jouent sans aucun doute un rôle clé dans la détermination de notre comportement. Les effets mis en lumière par l’auteure peuvent être conçus comme la démonstration d’une réalité de bon sens : si vous donnez de l’assurance à quelqu’un, il réussira mieux ; si vous modifiez les espérances de cette personne sur ses performances, ses résultats seront influencés par ses attentes. Merci à Fine de rappeler qu’il ne faut pas oublier l’importance de l’environnement en matière de différences sexuelles.

Mais montrer que la manipulation des variables sociales peut modifier le comportement ne prouve pas qu’elles soient la cause des disparités spontanées. La manipulation sociale est une forme d’intervention, et il ne faut pas se laisser prendre au piège classique qui consiste à supposer que l’absence de traitement est la cause d’une maladie. L’aspirine peut faire disparaître le mal de tête, mais le mal de tête n’est pas forcément causé par l’absence d’aspirine. Là où je suis en désaccord, comme bien d’autres scientifiques probablement, c’est lorsque l’auteure nie avec un extrémisme virulent le rôle que peut jouer la biologie dans l’émergence de toute différence sexuelle dans l’esprit et dans le cerveau. Mon livre The Essential Difference soutient de façon modérée, me semble-t-il, que ces dissemblances sont le fruit d’influences à la fois sociales et biologiques, remarque qui vaut aussi pour l’excellent ouvrage de Melissa Hines Brain Gender. (1) Mais pour Fine, même un soupçon d’influence biologique, c’est encore trop de biologie.

Alors, comment réagit-elle aux expériences qui attestent des influences prénatales ou néonatales sur les différences sexuelles ? Ici, sa principale stratégie (prétendre que les différences sexuelles disparaissent dès qu’on manipule des variables sociopsychologiques) ne tient plus. Elle est donc obligée d’adopter une autre méthode, et dissèque les recherches qui mettent cela en évidence, pour en contester la validité et donc les conclusions.

Étant coauteur de certaines de ces expériences, j’ai pu examiner ses critiques en ayant l’avantage de bien connaître les études dont elle parle, ce qui m’a permis de repérer des erreurs dans ses reproches. Par exemple, Fine tente d’anéantir le résultat de notre étude du nouveau-né, qui a montré que les filles regardent plus longtemps un visage humain tandis que les garçons se concentrent plus longtemps sur un mobile mécanique, en arguant que nous aurions dû présenter les deux stimuli en même temps, plutôt qu’un à la fois, notre façon de procéder pouvant provoquer des effets liés à la fatigue. Elle oublie que nous avions précisément prévu des contrepoids, pour cette raison même, afin d’éviter tout risque de biais de ce type.

Ensuite, elle affirme que l’expérimentateur n’était peut-être pas totalement inconscient du sexe du bébé, parce qu’il pouvait y avoir autour du lit des cartes de félicitations (du genre : « Bravo, c’est un garçon ! »). Elle oublie que c’est précisément pour cette raison que nous avons fait coder les vidéos par des personnes étrangères à l’expérience, afin de ne laisser visibles que les yeux du bébé, zone du visage à partir de laquelle il est pratiquement impossible de déterminer le sexe de l’enfant. Fine a raison de dire que notre étude sur les nouveau-nés mériterait d’être reproduite par d’autres chercheurs, étant donné son importance pour établir une différence sexuelle à une étape du développement antérieure à l’influence de la culture (2). Mais l’érudition de Fine montre aussi ses limites, lorsqu’elle néglige des détails pour faire coïncider les faits avec une théorie des différences sexuelles où la biologie n’a pas sa place.

Même si nous aimerions tous croire en ce déterminisme social extrême, la situation devient absurde lorsqu’on veut expliquer (uniquement en termes de variables sociales) pourquoi des conditions neuro-développementales comme l’autisme, les difficultés d’apprentissage et le retard d’acquisition du langage affectent les garçons plus souvent que les filles : on en vient à attribuer ces états aux facteurs sexistes présents dans la société (ou chez les parents). Et le déterminisme social extrême a beaucoup de mal à expliquer pourquoi l’on trouve bien plus de gauchers parmi les garçons (12 %) que parmi les filles (8 %). Par comparaison, un point de vue plus modéré – qui admet que, par-delà le rôle important de l’environnement social, la biologie peut aussi jouer un petit rôle – ouvre toutes sortes de possibilités d’enquête (notamment sur les effets des hormones prénatales et des gènes). L’autisme est héréditaire, beaucoup de gènes y sont impliqués, et certains pourraient expliquer pourquoi ce phénomène est lié au sexe.

J’ai aussi été impressionné de constater une corrélation régulière entre le niveau de testostérone amniotique fœtale (TF) et le développement social [les rapports avec les autres] mesuré grâce à une étude menée sur dix ans auprès d’un échantillon représentatif d’enfants suivis tout au long de leur développement, et dont les mères avaient toutes subi une amniocentèse pendant leur grossesse (3). Un déterminisme biologique extrême serait tout aussi ridicule, puisqu’il ne fait aucun doute que les variables sociales peuvent amplifier ces effets biologiques et inter-agir avec eux.

Fine est bien sûr obligée de tenter de trouver des failles dans ces études hormonales, en niant notamment que le taux de TF dans le liquide amniotique reflète le taux de TF dans le cerveau. Là encore, elle oublie que s’il existait une manière éthiquement acceptable de mesurer le niveau de TF dans le cerveau, nous l’utiliserions. Mesurer la TF dans le liquide amniotique est la meilleure solution dont nous disposions, et elle semble montrer qu’elle est associée aux différences sexuelles présentes dans l’esprit.

Mais la principale faiblesse des allégations de neurosexisme avancées par Fine me paraît être la manière dont elle mélange science et politique. Son livre est un pamphlet contre les préjugés implicites qui sous-tendent à ses yeux la recherche sur les différences sexuelles. Cela revient à ignorer que l’on peut, en tant que scientifique, s’intéresser à la nature des dissemblances tout en étant fermement partisan de l’égalité des chances et vigoureusement hostile à toutes les formes de discrimination. Les deux domaines ne sont pas nécessairement liés. Il n’y a selon moi aucune raison de confondre la science et la politique.

Cet article a été publié dans la revue The Psychologist en novembre 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.