Chassé vers le paradis

Depuis la fenêtre de sa chambre d’hôtel, à Leipzig, il peut bien les voir, ces chemises brunes. Elles se rassemblent pour le lever du drapeau sur la Rossplatz, juste en face. Peu auparavant, il a été témoin de la façon dont elles ont arraché de son vélo un garçon boulanger et l’ont roué de coups, uniquement parce qu’il n’avait pas fait le salut hitlérien. Mais, à présent, elles constituent la toile de fond d’une agression d’un genre tout différent. Elles sont là pour lui, le grand chef d’orchestre Bruno Walter. Elles exigent que son concert qui doit avoir lieu dans deux jours, le 17 mars 1933, soit « annulé », mais la direction de la salle n’est pas prête à se laisser intimider.

On a sa fierté de citoyen de Leipzig. Et l’on a des contacts, des coups de fil sont passés. Par exemple à Winifred Wagner, à Bayreuth. Cette intime de Hitler est convaincue que le nouveau chancelier « désapprouve complètement » ces attaques. Mais cela n’aide guère. « Pour des raisons d’ordre public », le concert ne peut avoir lieu.

« Pour des raisons d’ordre public » ? Les nazis font encore preuve d’une certaine prudence. Mais on ne saurait expulser discrètement un chef d’orchestre aussi célèbre que lui. Dès le 17 mars, le New York Times révèle le véritable motif de l’interdiction : Walter ne correspond pas « aux critères raciaux privilégiés par les nazis ». Il faut dire qu’il est né Schlesinger. Le journal a déjà consacré des articles à Walter lors de ses concerts à New York. Et les Américains savent ce qu’ils gagnent lorsqu’il s’installe définitivement chez eux six ans plus tard – l’un de ces émigrés qui affluent alors par dizaines de milliers.

De tous les musiciens, compositeurs et musicologues qui, sous le IIIe Reich, émigrèrent aux États-Unis, Bruno Walter – décédé le 17 février 1962 dans sa maison de Beverly Hills – était sans doute le plus célèbre. On estime qu’au moins 1 500 musiciens européens ont fui en traversant l’Atlantique, ce qui en fait sans doute le plus important transfert de talent de l’histoire. Longtemps, pourtant, on ne s’est guère intéressé qu’à l’émigration littéraire, comme le regrette la musicologue Dörte Schmidt dans l’ouvrage collectif paru en 2008, Musik und Musiker im Exil.

 

Schönberg, Stravinski, Bartók, etc.

Au moment de la fuite de Walter, Arnold Schönberg était déjà depuis cinq ans aux États-Unis, « chassé vers le paradis », comme il l’écrivit. Les compositeurs Erich Wolfgang Korngold et Hanns Eisler vivaient eux aussi là-bas, en Californie, tandis que Paul Hindemith s’était installé dans le Connecticut en 1940. La même année, Darius Milhaud arriva de France et Béla Bartók de Hongrie. Ils furent rejoints par Igor Stravinski, Kurt Weill, les chefs d’orchestre Otto Klemperer et Erich Leinsdorf, des pianistes comme Rudolf Serkin et Arthur Schnabel, des violonistes comme Adolf Busch et Bronislav Hubermann, des orchestres entiers comme le quatuor Kolisch de Vienne. Sans oublier des musiciens de variétés comme le roi de l’opérette Emmerich Kálmán ou Friedrich Hollaender, le compositeur de la musique de L’Ange bleu, et environ quatre-vingt-dix musicologues.

L’histoire de l’influence de cet incroyable exode n’a pas encore été écrite. Les émigrants non juifs comme Bartók, Busch, Hindemith, Stravinski n’étaient qu’une petite minorité. Dans 97 % des cas, l’exil était la conséquence des persécutions raciales, indique l’excellent dictionnaire en ligne des musiciens et musiciennes persécutés sous le nazisme, créé par l’université de Hambourg en 2005 (1). Ce sont les meilleurs qui émigrèrent, pour la plupart issus de familles juives. Même si leur destin et leur engagement esthétique étaient par ailleurs très différents, on peut malgré tout discerner quelques points communs. Et le « cas Walter » y aide plus qu’aucun autre.

Né le 15 septembre 1876 à Berlin, le musicien a passé son enfance sous l’empire wilhelmien. Schlesinger père est comptable dans une fabrique de soierie. D’« origine modeste », comme l’écrira son fils, il a cette « soif d’ascension sociale » que partagent les familles juives de l’époque, et que décrivait ainsi Stefan Zweig : « Même le plus nanti préférera donner sa fille à un homme d’esprit pauvre comme Job plutôt qu’à un commerçant. » Le chef d’orchestre Erich Leinsdorf, qui émigra d’Autriche en 1937, précise : « Les Juifs se sont concentrés dans les domaines où il leur était permis de déployer leurs talents. »

La mère joue du piano, le don du cadet est découvert tôt. Véritable « petit Mozart », Bruno Schlesinger se destine à une carrière de pianiste. Mais dès qu’il entend, à la Philharmonie de Berlin, le chef d’orchestre Hans von Bülow, plus rien d’autre « ne compte ». Qu’il est un maestro-né, un musicien qui croise alors sa route le constate d’emblée. Il dirige l’Opéra de Hambourg et s’appelle Gustav Mahler. « Ainsi, vous êtes le nouveau répétiteur, savez-vous bien jouer du piano ? – Admirablement », répond le débutant, et Mahler rit.

Une collaboration commence, qui catapulte bientôt le jeune virtuose au sommet. Pour obtenir un poste à Breslau, en 1896, il se fait appeler pour la première fois Bruno Walter et gardera ce nom. C’est là un acte d’assimilation, mais il ne le présentera pas ainsi dans ses Mémoires (2), de même qu’il y taira sa conversion au catholicisme avant son entrée en fonction à Riga, ville alors sous domination russe – Mahler lui-même ne s’était-il pas fait baptiser pour travailler à Vienne ? C’est « après une mûre réflexion », écrit Walter, qu’il s’est tourné vers la « doctrine chrétienne ».

« Rasez votre barbe avant d’arriver à Vienne », lui conseille Mahler à l’été 1901, sans donner plus d’explication. Il vient de l’engager comme chef d’orchestre. Bruno Walter, qui n’a que 24 ans et épouse la même année la soprano Elsa Korneck, se retrouve à la fois dans le temple de la musique et dans une ville où l’antisémitisme est devenu un « instrument de pouvoir » entre les mains du maire populiste Karl Lueger. Le contre-pouvoir de l’esprit s’y cristallise d’autant plus ardemment autour de Gustav Mahler, que vénère aussi la jeune avant-garde. Bon nombre des musiciens qui émigreront des décennies plus tard aux États-Unis façonnent cette Vienne et sont façonnés par elles – depuis le compositeur Arnold Schönberg jusqu’au pianiste Paul Wittgenstein.

Walter les connaît tous. Dans le palais de Karl Wittgenstein, industriel friand de culture, il se sent « comme chez lui ». On s’y montre conservateur, musicalement parlant, ce qui n’est pas pour déplaire à Walter. Il continuera de trouver pertinentes les attaques du grand critique viennois Julius Korngold contre la musique atonale même quand les nazis la déclareront « dégénérée ». En même temps, il ne s’est jamais laissé déposséder de son amour de Wagner par Hitler le wagnérien. Bannir l’art pour des considérations politiques, dira-t-il plus tard, est tout simplement fasciste.

Les précurseurs des nazis, Walter ne les rencontre pas seulement à Vienne, où il dirige l’orchestre de l’Opéra de la cour plus de 850 fois jusqu’en 1912, mais aussi à Munich, où il devient directeur général de la musique en 1913. Une grande partie de la presse se met aussitôt à douter de sa « sûreté stylistique » lorsqu’il dirige du Wagner – ce qui, dans le langage codé des antisémites, signifie purement et simplement que le chef d’orchestre est un « dégénéré ». Les chuchotements ne s’apaisant pas, son voisin de la Poschingerstrasse, Thomas Mann, intervient (3). Dans un article paru en 1916, l’écrivain explique que Walter est allemand « d’esprit, de cœur, de culture et d’amour, même s’il ne l’est, même à [ses] yeux, pas de sang ». L’admiration de Mann s’accroît encore lorsque Walter dirige en 1917 la première – devenue légendaire – de l’opéra d’Hans Pfitzner Palestrina.

En 1922 apparaissent sur les murs de Munich « des affiches rouge sang avec d’inquiétantes croix gammées », se souvient Walter, qui quitte la ville cette même année. Son ancien compagnon d’armes Arnold Schönberg a fait dès 1921 l’expérience des tracasseries quotidiennes, obligé qu’il fut d’« apprendre qu’[il n’est] pas un Allemand, pas un Européen, peut-être même pas un homme […], mais un Juif » : au moment même où il se rend en vacances en famille au Mattsee, non loin de Salzbourg, à l’été de 1921, la municipalité publie un appel qui invite les estivants non aryens à partir afin d’instaurer une « villégiature sans Juifs ». C’est un exil avant l’exil qui s’esquisse là.

 

Une demi-heure d’applaudissements

Pour Bruno Walter aussi. Dès sa première invitation aux États-Unis en 1923, sa patrie lui est devenue étrangère. Certes, à partir de 1924, il dirige l’Opéra municipal de Berlin et prend la tête, en 1929, de l’orchestre de la Gewandhaus de Leipzig, mais la question de savoir pour combien de temps encore reste posée. Elle en préoccupe beaucoup, comme Alfred Einstein, ce brillant musicologue qui, faute de chaire de professeur, est contraint de gagner sa vie comme critique.

Les Juifs étant quasiment absents de l’université, les expulsions ne changèrent pas grand-chose pour la musicologie allemande « officielle » ; en revanche, jusqu’en 1950, un musicologue américain sur deux était un émigré. En 1939, Einstein obtint un poste de professeur dans le Massachusetts et, en l’espace de huit ans, il écrivit des œuvres devenues des classiques – comme son fameux livre sur Mozart (4). « Je ne saurais trop remercier notre Führer », s’amusait-il à résumer.

Les Londoniens ne réagirent pas autrement lors de la venue de Bruno Walter, après son expulsion du Reich. « L’Allemagne a offert ses plus grands chefs d’orchestre au reste du monde », écrivit un journal. À Amsterdam, la place de la gare était noire de monde et la foule le salua en entonnant un chant néerlandais à la gloire de la liberté. À Vienne, à l’issue du premier concert qu’il donna à son retour, en 1933, on l’applaudit pendant une demi-heure. Après ses expériences à Leipzig et Berlin, il avait en effet déménagé avec sa famille dans la capitale autrichienne. Il s’y sentait chez lui, malgré la présence des antisémites. En 1936, il prend la tête de l’Opéra de Vienne. Il se produit également à Salzbourg, où « le soir, depuis un sommet des Alpes bavaroises, de l’autre côté de la frontière, une croix gammée illuminée [le] menaçait ».

En juin de l’année 1935, pendant trois jours, a lieu un enregistrement qui nous touche encore par son atmosphère de brûlante urgence. Walter dirige l’orchestre philharmonique de Vienne, la soprano Lotte Lehmann et le ténor Lauritz Melchior pour le premier acte de la Walkyrie de Wagner et son Sigmund qui fuit dans une forêt dont l’obscurité, avec les basses profondes et les cris à la fois menaçants et désespérés des instruments à vent, est aussi impénétrable que tangible. « Wes Herd dies auch sei, hier muss ich rasten » (« Peu importe de qui c’est là le foyer, je dois m’y reposer ») : ces vers célèbres, Sigmund les dit plus qu’il ne les chante. L’individualisation de chaque son, de chaque rythme, de chaque phrase fait oublier tous les artifices de l’opéra. Ici, il est question de la vie.

Il faut écouter cet enregistrement quand on doute que l’art et la vie puissent être séparés et que l’on veut savoir pourquoi ce chef d’orchestre compte parmi les plus grands : il délivre Wagner du pompeux pathos qu’apprécient tant ses admirateurs moins éclairés. Ici sa musique est gracieuse et lumineuse, elle est au service de la vie. Avec ce Sigmund en fuite, Bruno Walter entame sa propre échappée, quand les Viennois, qui pour l’heure le fêtent encore, acclameront l’Anschluss. Il apprend l’entrée de la Wehrmacht sur le territoire autrichien à Amsterdam, lors d’une tournée.

En novembre 1939, Bruno Walter arrive avec son épouse et sa fille Lotte à New York, une famille de musiciens parmi bien d’autres en ces heures sombres. « On n’a jamais vu une telle concentration de virtuoses », écrit le critique Artur Holde, qui a lui-même fui l’Allemagne. Dans le journal pour émigrés Der Aufbau, il met en garde les nouveaux arrivants contre de trop grandes espérances. Les bases économiques de l’industrie musicale restaient fragiles. Ceux qui envisageaient cet art comme un « langage universel », oubliaient que les Américains avaient des goûts différents.

Même les meilleurs peinent. Ainsi du célèbre violoniste Adolf Rebner, dans le quatuor duquel Paul Hindemith a joué. Quand il demande de l’aide à Arnold Schönberg, voici la réponse qu’il reçoit : « 1° avoir de la patience ; 2° accepter n’importe quel gagne-pain ; 3° et surtout, ne pas perdre courage, car 4° vous allez trouver quelque chose que ce soit dans un ou deux ans, ou dans plus longtemps encore… » Pour le beau-frère de Schönberg, Alexander von Zemlinsky, l’attente fut trop longue. Comme Walter, il était retourné à Vienne en 1933. Pour obtenir l’autorisation de quitter l’Autriche en 1938, sa femme et lui durent payer 27 612 reichsmarks et, à New York, son nom n’évoquait pas grand-chose. Sans ressources et alors âgé de 67 ans, il dut s’abaisser à écrire des chansons à succès. Il tomba malade, subit plusieurs infarctus avant de succomber quatre plus tard, en mars 1942.

Si un homme de sa stature échoua et qu’un Béla Bartók dut vivre longtemps dans l’indigence, on peut imaginer que les happy ends de l’émigration eurent pour pendant bien des tragédies. Le drame s’immisce même dans le succès d’un Erich Wolfgang Korngold. En 1910, Bruno Walter avait été le premier à interpréter le trio avec piano de cet enfant prodige de 12 ans, et, avec sa langue musicale d’une exubérante incandescence le compositeur s’était plus tard imposé. Aux États-Unis, il fut parmi les plus demandés des musiciens germanophones à avoir fait carrière à Hollywood. Mais Korngold a beau accompagner les chevauchées d’Errol Flynn en Robin des Bois de réminiscences de Wagner et de Mahler – une ambiance musicale qui n’a cessé d’imprégner les blockbusters jusqu’à aujourd’hui –, la grande musique et Vienne lui manquent. Lorsqu’il y retourne en 1949, c’est cependant pour être profondément blessé qu’on lui batte froid. Cela lui brisa littéralement le cœur – à 60 ans. Il n’est pas anodin que l’une de ses œuvres aujourd’hui les plus populaires soit son Concerto pour violon, composé en 1945, et dans lequel il recourt aux compositions de film pour faire génialement fusionner le « grand cinéma » et la musique pure. On se retrouve comme devant un écran, on voit, la mer est authentique, on sent le vent. Le concerto pour violon qu’Arnold Schönberg acheva en 1936 au bord du Pacifique trahit lui aussi la manière dont ce nouvel environnement a pu vivifier son style : il n’a jamais rien écrit de plus lumineux.

 

« Weimar sous les palmiers »

Le fait que ce soit George Gershwin, le partenaire de tennis de Schönberg, qui ait payé l’impression de son Quatuor à cordes n° 4 et que le quatuor Kolisch ait pu enregistrer cette pièce, et d’autres, dans le studio de cinéma de United Artists montre les avantages qu’offrait le voisinage de tous ces émigrés sur la côte pacifique. On qualifiait volontiers les collines le long de Sunset Boulevard de « Weimar sous les palmiers », parce que c’est là, autour de Thomas et Heinrich Mann, que beaucoup d’écrivains trouvèrent refuge – mais le nombre de musiciens était plus élevé encore. Et nul n’a su réunir les deux cercles aussi bien que Bruno Walter, l’ami de Thomas Mann, qui conseilla l’écrivain (avant même Adorno) pour son roman Le Docteur Faustus. [Lire « Thomas Mann a-t-il pillé Schönberg ? », Books, n° 36, octobre 2012.]

La famille de Walter avait d’emblée emménagé dans une jolie maison d’un étage au milieu de la verdure, à Beverly Hills. « Ma propre installation se déroula sans difficulté », écrit-il à la fin de ses Mémoires. De fait, il avait déjà, peu après son arrivée, donné cinq concerts avec l’orchestre philharmonique de Los Angeles, deux mois plus tard tout autant avec l’orchestre symphonique de la NBC à New York, et entre ces deux villes il y en eut beaucoup d’autres dans lesquelles on le fêta.

L’impressionnante discographie de Walter témoigne de sa place parmi les Toscanini, Klemperer et Furtwängler. Mais elle ne nous dit rien de l’impact qu’eut l’interaction entre tous ces musiciens. Elle se fait pourtant sentir aujourd’hui encore, par exemple chez le pianiste presque nonagénaire Menahem Pressler, l’un des fondateurs du légendaire Beaux Arts Trio. Né à Magdebourg, il avait fui en Palestine via l’Italie ; à partir de 1946 il fit carrière aux États-Unis et prit des leçons auprès de Bruno Walter. « Il savait tout, se souvient-il. Il n’a jamais donné d’ordres. Il se contentait de demander. Comme il m’a expliqué la musique ! Quelle vision il avait ! Cette chaleur ! » Lorsque Pressler joue, on entend ce qu’il répète lui-même à ses élèves : « Tu dois ressentir chaque pas. » Au lendemain d’un concert donné à la Gewandhaus de Leipzig, nous nous retrouvons dans son hôtel, non loin de l’endroit d’où Bruno Walter observait depuis sa fenêtre les hordes de SA, en 1933. « L’émigration est une chose effroyable, me dit Pressler. Une chose effroyable. » Walter l’avait apprécié d’emblée parce que lui, Pressler, avait hébraïsé son prénom, de Max Jacob à Menahem.

Il raconte une soirée à Beverly Hills chez Alma Mahler, la voisine de Walter, au 610, Bedford Drive. Pressler jouait pour elle. « Il n’y avait pas d’air conditionné à l’époque, les fenêtres étaient ouvertes. J’ai demandé : ne devrions-nous pas fermer les fenêtres pour ne pas déranger les voisins ? Et elle me dit, conclut-il en riant : “Schlesinger peut bien rester tranquillement éveillé.” »

 

Cet article est paru dans le Zeit le 17 février 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

Une idéologie antiscientifique

La question des différences sexuées du cerveau et du comportement continue de nourrir une abondante controverse. Une série de livres de vulgarisation a fait connaître nombre d’avancées récentes dans ce domaine. Cerveau d’homme, cerveau de femme ?, de Doreen Kimura (1), « La différence essentielle », de Simon Baron-Cohen [lire l’article de ce dernier p. 34], « Le genre du cerveau », de Melissa Hines et « Le cerveau féminin » de Louann Brizendine (2) ont passé en revue et parfois surinterprété l’état du savoir. Cette vague d’intérêt a aussi déclenché les foudres des critiques, comme en témoignent les deux livres que nous analysons ici : Brain Storm de Rebecca Jordan-Young et Delusions of Gender de Cordelia Fine [lire les articles précédents]. Les deux ouvrages ont de nombreux mérites mais dressent un tableau désobligeant de la recherche scientifique sur le sujet.

Des catégories remises en cause

Jordan-Young a écrit le sien après s’être penchée sur les causes de la fluctuation des comportements sexuels, en entreprenant une étude de la sexualité humaine en lien avec l’épidémie de sida. Elle a été frappée par l’importance de la variation dont nous sommes capables et la difficulté, parfois, de ranger les individus dans des catégories nettement définies comme homme ou femme, homosexuel ou hétérosexuel. Elle a été interpellée par l’affirmation qu’il pourrait y avoir un cerveau « mâle ou femelle », voire un cerveau « homosexuel ou hétérosexuel ». Son intérêt a notamment été piqué au vif en lisant l’article de Simon LeVay publié en 1991 dans Science, qui classait de manière très simple ses sujets en « hommes, femmes et homosexuels » [lire l’article de Hillary et Steven Rose p. 26]. Elle a mis en cause la valeur de ce genre de catégories, étant donné l’absence de frontières claires qu’elle avait constatée au cours de son propre travail. En tentant de comprendre les causes possibles des corrélations observées [dans les années 1980 et 1990] entre les structures cérébrales et le comportement sexuel par des chercheurs comme Roger Gorski, Simon LeVay ou Dick Frans Swaab, parmi bien d’autres, elle a étudié la célèbre hypothèse formulée en 1959 par l’équipe de William C. Young. D’après celle-ci, l’impact des hormones sur le fœtus du cochon d’Inde structure définitivement les formations neuronales qui seront activées à l’âge adulte de manière propre à chaque sexe par les hormones stéroïdiennes produites par les gonades (3). La question de savoir si cette hypothèse vaut pour le cerveau humain reste controversée, dans l’impossibilité où nous sommes de mener sur notre espèce les expériences qui ont permis de la valider chez d’autres animaux.

Jordan-Young passe en revue de façon approfondie et séduisante les défis et les pièges de l’analyse de la différenciation sexuelle du cerveau humain. C’est l’un des points forts du livre. Nos comportements sont com­plexes et souvent ne montrent pas les différences marquées que l’on observe dans certaines espèces. La sexualité humaine et nos modes de cognition exigent des analyses comportementales multidimensionnelles capables d’appréhender l’éventail des variations constatées. Rapporter telle ou telle variation à l’observation d’une structure cérébrale figée par une image, à un instant donné, ou à la mesure d’un taux hormonal, est un exercice périlleux. On ne peut qu’établir des corrélations. Mais c’est une première étape, pouvant ouvrir la voie à une recherche plus approfondie. De plus, même si l’on se contente de définir chaque individu comme mâle ou femelle, il existe de nombreuses différences sexuées dans la taille, la forme et la neurochimie de régions spécifiques du cerveau chez les garçons et les filles, les hommes et les femmes. La difficulté est de discerner comment les disparités observées apparaissent et de comprendre ce qu’elles signifient.

Comme le souligne Jordan-Young, le sens de la flèche dans la chaîne causale (s’il y en a une) ne peut pas être vérifié, en dépit des variantes avérées dans le développement du système reproductif humain, comme le syndrome de l’insensibilité aux androgènes (4) ou l’hyperplasie congénitale des surrénales (HCS) [lire l’article de Hillary et Steven Rose p. 26 et celui de Diane Halpern p. 31] ou encore des cas individuels comme celui fameux de « Joan/John », un garçon élevé comme une fille parce que son pénis avait été accidentellement endommagé. Cependant, après avoir rendu compte des expériences de l’équipe de Young, Jordan-Young accorde peu d’attention au très grand nombre d’études sur l’animal menées dans les cinquante années et plus qui ont suivi. Ce faisant, elle empêche le lecteur de prendre connaissance de la masse convaincante de données montrant que les corrélations entre le cerveau et le comportement peuvent être le résultat des effets structurants des hormones stéroïdiennes in utero et d’effets d’activation à l’âge adulte (ou des deux).

Elle n’évoque pas non plus les expériences n’impliquant pas les hormones. Au lieu de présenter une discipline complexe et féconde qui produit parfois des résultats confus ou inconsistants, elle adopte un point de vue très anthropocentré et laisse entendre que les études sur les différences sexuées manquent de cohérence. Elle ignore en outre les critiques qui ont émergé au sein même de la discipline, faisant croire à une unanimité des scientifiques qui étudient la contribution relative des hormones et d’autres variables aux différences sexuées. Rien n’est plus éloigné de la vérité, comme tout chercheur soumis au contrôle de ses pairs peut en témoigner. Elle ignore aussi l’existence de la feuille de route, dûment publiée [en 1985], qui établit les protocoles nécessaires d’abord pour établir si un trait révèle une différence sexuée, puis pour rechercher si les hormones sont impliquées et, si oui, pour distinguer entre les effets structuraux définitivement ou durablement acquis et les effets souvent contingents de l’action des hormones pendant la vie adulte.

Il reste que, si l’on considère le contexte large des différences sexuées dans le cerveau et le comportement des humains, les préoccupations de Jordan-Young sont fondées. Même si de nombreux éléments tendent à prouver que les hormones produites par les gonades sont souvent impliquées, il est effectivement difficile, pour l’heure, de déterminer quels facteurs, biologiques ou environnementaux, sont à l’origine des différences sexuées observées dans le cerveau humain. Si, parmi toutes les espèces de vertébrés, il fallait en sélectionner une pour déterminer les principes de base qui sous-tendent les relations entre les hormones, le cerveau et les différences sexuées, on ne choisirait certainement pas Homo sapiens !

Cordelia Fine a apparemment décidé d’écrire son livre après avoir vu un enseignant du jardin d’enfants de son fils lire un ouvrage affirmant que les hommes n’ont pas les circuits neuronaux requis pour relier langage et émotions. Elle ne précise pas de quel livre il s’agissait, mais on pense à The Female Brain, de Louann Brizendine [lire l’article de Diane Halpern p. 31]. Elle a été tellement scandalisée qu’elle a entrepris de passer au crible les recherches qui pouvaient soutenir une telle ineptie. Fine écrit de façon séduisante et intelligente. Elle met en regard des citations sexistes de l’ère victorienne et des citations de certains des livres à succès récents les plus choquants. Elle fait passer avec force et efficacité le message pas très subtil que peu de choses ont changé pour les femmes depuis des centaines d’années. Elle passe en revue de manière détaillée l’énorme quantité d’études démontrant comment le biais sexiste imprègne insidieusement notre société et comment cela nourrit l’inégalité entre les sexes. Étant donné que ce qui distingue les genres est dans une large mesure le fruit de vécus incontestablement différents, on peut comprendre sa frustration devant les affirmations infondées de « programmation » de la moindre différence sexuée dans le cerveau humain (Cordelia, nous sommes avec toi). Malheureusement, elle choisit de piétiner les neuroscientifiques au lieu de diriger sa colère vers ce qui devrait la justifier.

Fine divise son livre en trois parties, dont chacune comprend une suite de courts chapitres destinés à mettre les points sur les i, avec un titre éloquent du genre « Brain Scams » [jeu de mots entre « scan » et « scum », écume, lie] ou « Sexe et spéculation précoce ». La première partie est intitulée « Un monde à demi changé, des esprits à demi changés » et aurait dû être accompagnée de cet avertissement destiné aux femmes : même si vous êtes mariée à un « oiseau rare », comme l’est apparemment Fine, il se peut que vous enragiez de faire une plus grande part des tâches ménagères, d’être moins reconnue malgré un meilleur CV et de gagner moins en travaillant autant ou plus. Nous vivons encore dans un monde d’hommes et Fine veut s’assurer que nous sachions à quel point c’est vrai. La troisième partie enfonce le clou en présentant en détail tous les éléments qui prouvent de manière écrasante que la perception du genre, par les autres et par soi-même, commence très tôt, avant même que l’enfant ait la conscience de soi, et oriente ensuite tous les choix, qu’il s’agisse des jeux et des camarades de jeu ou de la carrière et du mode de vie.

Il n’y a pas lieu de contester l’argumentation de Fine : le genre est un paramètre aussi saillant qu’envahissant, qui définit chacun d’entre nous à un point dont nous ne sommes pas même conscients. Mais elle ne supporte pas que l’on puisse estimer « biologique » la moindre composante de ces différences. Elle met adroitement en évidence le niveau d’absurdité de certains des arguments avancés, montrant par exemple que l’idée d’une base évolutionnaire expliquant la préférence des filles pour le rose et des garçons pour le bleu ne tient pas, ce code culturel étant apparu en Occident il y a cinquante ans seulement. Spirituelle et acerbe, elle décoche des flèches terribles et use volontiers de la dérision. Elle a ses têtes de Turc : l’ancien président de Harvard Lawrence Summers est si souvent mentionné qu’il semble avoir passé toute sa carrière à parler en public de l’infériorité des femmes (5). Elle nourrit une irritation au moins aussi vive à l’égard de Simon Baron-Cohen [voir son article p. 34] et de Louann Brizendine, auteurs de livres à succès, que Fine accuse d’être des charlatans. À la centième injure ou à peu près, cela commence à faire un peu mesquin.

Mais c’est dans la deuxième partie, intitulée « Neurosexisme », que Fine se montre vraiment décevante. Tout au long du livre, elle met en garde le lecteur contre les périls des idées préconçues, des biais cachés et contre le risque de ne voir que ce qu’on a envie de voir. Or c’est exactement les travers dans lesquels elle verse. Elle adosse son néologisme agressif « neurosexisme » à d’autres du même tabac, comme « neuroabsurdité » et « neuroscientifique » (qui rappelle « pseudoscientifique »). Elle va jusqu’à dire que « le sexisme habillé de ses atours neuroscientifiques » est exploité pour promouvoir un enseignement séparé pour les garçons et les filles. L’hostilité est franche et crue. Mais ses critiques sont aussi faibles et infondées que l’est la science à ses yeux. Elle déclare sans intérêt les études menées sur les différences sexuées dans la neuroanatomie des animaux, au motif que la discipline n’est pas parvenue à lier les différences dans la taille d’un noyau cérébral, le SDN, à une modification spécifique du comportement (6). Dans ce cas, la critique n’est même pas exacte, car il existe un consensus croissant pour considérer le SDN comme un élément clé dans le processus de déféminisation (7) et probablement aussi dans l’établissement de la préférence sexuelle. Ces interprétations relativement récentes de la fonction du SDN ont été conduites avec prudence, elles s’appuient sur des années d’accumulation de données expérimentales. Fine exploite le fait que Roger Gorski, le découvreur du SDN, admettait en 1980 ne pas connaître la fonction de ce noyau ; cela en dit long sur la faiblesse de ses arguments. De plus, il semble lui avoir échappé qu’un petit nombre seulement de variables neuroanatomiques ont été directement associées au contrôle du comportement.

Quelques mauvais joueurs

Elle rejette l’emploi de l’imagerie par résonance magnétique nucléaire fonctionnelle (IRMf) pour détecter des différences sexuées dans le cerveau comme immature et incapable de réellement mesurer l’activité neuronale. Elle a plus de difficulté à contrer les études élégantes et stimulantes de Melissa Hines et d’autres sur le choix sexué des jouets par les humains et les primates, allant jusqu’à discréditer les recherches sur les filles atteintes d’HCS, chez lesquelles le rôle de l’influence des parents a pourtant été évalué avec soin et jugé non responsable de la préférence manifestée pour des jouets masculins. Au lieu d’admettre qu’il y a là peut-être quelque chose d’intéressant, Fine refuse de céder un pouce de terrain et se lance dans une argumentation alambiquée et finalement irrationnelle, selon laquelle les chercheurs « ne connaissent même pas » les paramètres qui font qu’un type de jouet est préféré par les filles ou par les garçons. Ce qui fausse les données n’est pas clair.

L’une de ses rengaines est de souligner à quel point nous en savons peu, comme si c’était une carence de la recherche scientifique et non la conséquence naturelle du rythme relativement lent des découvertes, lié au petit nombre de scientifiques travaillant sur le sujet. Que la réalité soit complexe n’est pas une grande nouveauté, même pour la presse grand public. Le livre de Melissa Hines Brain Gender est une présentation aussi équilibrée que possible de l’état actuel de nos connaissances sur les influences culturelles et biologiques en matière de différences sexuées dans le cerveau et le comportement. Par ailleurs, Anne Fausto-Sterling, auteur de Troubles dans le genre (8), nous rappelle sans cesse l’ampleur de notre ignorance sur le cerveau humain, à la complexité si déroutante, mais elle a modifié sa position, passant dans son dernier livre de la thèse selon laquelle les différences n’ont pas de bases biologiques à l’idée d’une interaction complexe et mal comprise entre biologie et culture (9). Notre crainte est que des livres comme ceux de Fine et Jordan-Young, loin de faire avancer le débat, contribuent à entraver, voire inverser, les progrès en cours dans ce domaine.

Il existe de bonnes raisons d’être irrité par une partie des écrits sur les bases neurales des différences sexuées dans le cerveau, mais la discipline est active et vivante, les scientifiques dialoguant et se corrigeant les uns les autres. Les fondations sont solides et de nouveaux éléments, parfois surprenants, sont découverts régulièrement. Condamner toute recherche sur le sujet au motif qu’il y a quelques mauvais joueurs qui en appellent au grand public revient à affirmer que toute la recherche sur le cancer est bidon, parce que certains pensent qu’on peut guérir les tumeurs par la prière. Ces deux livres jettent le bébé avec l’eau du bain : tout un champ de recherche est condamné par un cocktail de combat contre de faux problèmes et de mise en avant de quelques études ou interprétations défectueuses. Ce qui est particulièrement frustrant, pour ceux d’entre nous qui travaillent sur les différences sexuées dans le cerveau, c’est de voir combien il est difficile de faire admettre que le genre est une variable biologique cruciale qui doit être prise en considération dans toute recherche destinée à faire avancer notre compréhension du cerveau. La plupart des neuroscientifiques n’étudient qu’un seul sexe, généralement le mâle, et considèrent que tous leurs résultats peuvent être étendus à l’autre. Nous avons pourtant constaté maintes et maintes fois que ce n’était pas le cas. Ce biais n’est pas limité aux neurosciences : une analyse récente démontre une tendance générale à exclure les femmes des études menées dans toute une série de disciplines biologiques (10). En outre, de nouveaux aspects du fonctionnement des neurones ont été découverts uniquement parce qu’on a comparé des cerveaux d’hommes et de femmes, ce qui rappelle le pouvoir heuristique de ce type d’études. Il en va ainsi dans toute une gamme de domaines : mécanismes de régulation de la douleur, génération de synapses, de neurones et cellules gliales, mort cellulaire, empreinte génétique (11). Hommes et femmes ont tout à gagner à une mise en évidence des bases mécaniques des différences sexuées, notamment au plan thérapeutique. L’utilité de ces recherches est complètement perdue de vue par Fine et dans une moindre mesure par Jordan-Young.

Celle-ci exprime son point de vue sur la manière dont la recherche devrait être conduite et interprétée. Ses vues sont les bienvenues, mais elle les présente comme si elles étaient inconnues des chercheurs qui travaillent sur les différences sexuées. Son observation que les hormones stéroïdiennes « sexuelles » sont mal nommées, parce que les androgènes peuvent être converties en œstrogènes et que ces stéroïdes font bien d’autres choses que contrôler la sexualité [lire l’article de Hillary et Steven Rose p. 26], n’a rien de nouveau pour ceux d’entre nous qui connaissent depuis les années 1970 l’importance de l’hypothèse du rôle de l’aromatisation (conversion d’androgènes en œstrogènes) dans la différenciation sexuelle du cerveau. Ces sujets doivent être replacés dans un contexte plus large. Le fait que des substances naturelles soient souvent mal nommées et catégorisées de façon inadéquate quand elles sont découvertes est un problème classique, qui n’est pas réservé aux hormones stéroïdiennes. Pensons à la révolution qu’a représentée la découverte des neuropeptides, quand on s’est aperçu que des messagers endogènes portant des noms comme « polypeptide intestinal vasoactif » étaient largement présents et actifs dans le cerveau. L’idée que les effets de l’expérience individuelle inter-agissent avec ceux des hormones est une réalité fascinante mais elle n’a rien de nouveau, et est souvent venue des recherches s’efforçant d’analyser le contexte dans lequel les hormones agissent.

On ne peut pas s’empêcher de penser que le choix de Jordan-Young de concentrer son attention sur les recherches menées sur l’homme, qui, comme elle le dit, ne peuvent pas faire l’objet d’analyses expérimentales détaillées, l’a conduite à mettre en avant une vision déterministe de l’action des hormones sur le comportement, qui ne reflète pas le point de vue de la discipline. Elle préconise de considérer le contexte biologique le plus large possible, en voyant dans les différences sexuées un type particulier de norme de réaction (12) témoignant de la variabilité des phénotypes qu’un génotype unique peut générer dans des environnements différents. Mais ce concept valable est massivement utilisé par les chercheurs, en particulier les écologistes évolutionnaires, qui tâchent de comprendre les causes de la variation phénotypique au sein d’une espèce donnée.

Les différences sexuées sont un exemple parmi d’autres des variations au sein d’une espèce, même si c’est l’un des plus frappants. Un champ prometteur des études comportementales consiste à considérer la personnalité d’animaux et d’humains dans le contexte des normes de réaction, et cela fait sens d’inclure le sexe parmi les variables. La difficulté est bien sûr de prendre en compte toute la gamme de manifestations d’un trait donné spécifié par une norme de réaction et de tester cette gamme de manifestations dans divers environnements. Une telle analyse n’est pas possible chez les humains pour les raisons évidentes mentionnées par Jordan-Young, mais c’est une voie de recherche prometteuse chez les animaux non humains. Il est un peu décevant de lire que les études chez les plantes et les animaux sont essentielles pour la compréhension des différences sexuées dans le contexte biologique le plus large et de la voir ignorer, et même dénigrer, ce type d’étude quand elle entreprend de proposer une nouvelle stratégie de recherche sur le rôle des hormones aux différents stades de la vie humaine.

Amener le commun des mortels à adopter un point de vue plus critique de conceptions souvent simplistes de données complexes est un objectif que tout scientifique doit saluer. Un pendule tend à osciller fortement avant de tendre inexorablement vers le centre. La question cruciale est de savoir où ce centre se situera. S’assurer qu’il sera au bon équilibre est dans une large mesure de la responsabilité des chercheurs.

Cet article est paru dans la revue en ligne Biology of Sex Diferences, 2011, 2/4. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Si les hommes étaient rouges et les femmes vertes…

Si nous étions tous des hermaphrodites, comme les escargots, la discussion sur le sexe du cerveau tournerait court. Et que serait-elle si les hommes étaient rouges et les femmes vertes ? L’hypothèse est moins absurde que la première, car chez certains gibbons, grands singes proches de nous sur l’arbre des espèces, le mâle est d’une couleur, la femelle d’une autre. Le débat entre les tenants d’une « différence essentielle » entre les sexes et ceux de l’« identité sexuelle » en serait peut-être simplifié. Je dis « peut-être » parce que la force de nos préjugés ou de notre imprégnation idéologique est telle qu’ils nous conduisent parfois à nier l’évidence. La différence entre les sexes est en réalité bien visible, même pour ceux d’entre nous qui ne se promènent pas tout nus du matin au soir. À l’ère de la « théorie du genre », il est touchant de voir, dans les rues de nos villes, à quel point  la « femelle humaine », comme disait Simone de Beauvoir, tient à afficher, voire à accuser sa féminité. Et, à vrai dire, le mâle humain n’est pas en reste – quand il n’oblige pas la femelle à se voiler de la tête aux pieds. Voilà bien un domaine où la culture tend à aiguiser la différence produite par la nature, plutôt qu’à l’estomper. C’est d’ailleurs assez naturel, tant la culture est à bien des égards le prolongement de la nature. Du point de vue de celle-ci, la différence est aussi puissante que nécessaire. Puissante, car l’écart génétique entre les sexes écrase par son ampleur toutes les autres différences génétiques. Nécessaire, car c’est elle qui assure la reproduction de l’espèce. Que cela plaise ou non, il s’ensuit un minimum de câblage des comportements, du moins de ceux impliqués dans la recherche d’un partenaire. Mais ce « minimum » représente beaucoup ; ses incidences sont nombreuses. Générée par notre gros cerveau, l’évolution culturelle a certes fait exploser la complexité de l’humaine nature ; elle n’en a pas changé les fondamentaux. Ce gros cerveau rend possibles des phénomènes aussi surprenants que la transsexualité et la négation des différences sexuelles. Il n’en reste pas moins forgé sur l’enclume de nos origines.

 

17 faits & idées à glaner dans le numéro 37

La poésie est un mélange de musique et de mathématiques.

• Les mauvais livres peuvent être très instructifs.

• Notre dépendance à l’égard de l’autre est plus aiguë que jamais.

• Les nouveaux-nés filles regardent plus longtemps un visage humain que les nouveaux-nés garçons.

• Personne ne demande jamais en quoi l’homme diffère de la femme.

• Le cerveau féminin a un plus grand degré de plasticité que le cerveau masculin.

• Il y a une tendance générale à exclure les femmes des études menées dans toute une série de disciplines biologiques.

• Ceux qui écrivent obscurément ont bien de la chance : ils auront des commentateurs. Les autres n’auront que des lecteurs.

• Aucun système éducatif ne peut bousiller complètement tous les jeunes.

• L’atmosphère est un système vivant, un sous-produit d’un processus respiratoire qui a lieu sur la Terre.

• Des millions d’êtres humains sont réduits à l’état végétatif tous les soirs devant leur téléviseur.

• Dans chaque pays du globe il y a un Sud, et toutes les régions du Sud se ressemblent mystérieusement.

• Pour le puritain, la sexualité est une puissance obscure de désirs très explicites.

• La propension des hommes à épater les femmes s’est adaptée à l’univers feutré de l’entreprise.

• Le pèlerinage à La Mecque profite à Red Bull.

• La moitié des jeunes Américaines ont de la poitrine à l’âge de 10 ans, signe d’une puberté de plus en plus précoce.

• C’est parce que l’homme est le plus intelligent des animaux qu’il possède des mains.

Le plus aimé des auteurs français

Parmi les livres publiés à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort d’Albert Camus, il y a deux ans (l’an prochain, on célébrera le centenaire de sa naissance), le plus original était celui d’Elizabeth Hawes : Camus, A Romance [lire « Orwell gaulois », Books, avril 2011]. La journaliste américaine y raconte la passion dont elle s’est prise pour Camus et la façon dont celle-ci l’a amenée à se lancer sur ses traces. Ce faisant, elle livre un portrait chaleureux et d’une grande finesse de l’écrivain, l’un des meilleurs avec ceux qu’on trouve dans les magistrales biographies d’Herbert Lottman et Olivier Todd (1). Elizabeth Hawes aurait-elle été saisie d’un semblable engouement pour François Mauriac, la chose aurait un peu surpris. Mais s’agissant de Camus, elle a semblé naturelle. Camus n’est en effet pas seulement l’un des auteurs français du XXe siècle les plus lus en France et dans le monde. C’est aussi le plus aimé. Pour quelle raison ?

L’un des textes les plus célèbres de Jean-Paul Sartre est la lettre ouverte cinglante et cruelle par laquelle il a mis fin à son amitié avec Camus, après que celui-ci, ulcéré par l’exécution de L’Homme révolté dans Les Temps modernes, lui eut fait part de son exaspération de se voir donner des leçons par « des censeurs qui n’ont jamais placé que leur fauteuil dans le sens de l’Histoire ». Au beau milieu de remarques blessantes, Sartre, en une de ces formules brillantes dont il avait le secret, y résumait ainsi ce qu’Albert Camus avait représenté pour la génération à laquelle ils appartenaient tous les deux : « L’admirable conjonction d’une personne, d’une action et d’une œuvre. » C’est dans cette direction qu’il faut chercher la réponse à la question posée, en n’oubliant pas que, pour les générations postérieures, Camus est aussi une image.

Il était très beau, ressemblait à Humphrey Bogart (on a également dit à Gérard Philippe) et en était parfaitement conscient. Sa personne exhalait un charme puissant que restituent les photos qu’on a conservées de lui, notamment ses célèbres portraits par Henri Cartier-Bresson. Cigarette « existentialiste » aux lèvres, le col de son trench-coat relevé, Camus est l’incarnation emblématique de l’écrivain « engagé ». Mais il émane aussi de ces images quelque chose de plus : que Camus y arbore une expression triste, joyeuse ou mélancolique, son visage dégage toujours une impression d’intensité et de concentration qui faisait dire à un critique anglais que, sur toutes, il a l’air de penser. Ces clichés ont incontestablement contribué à faire de Camus l’une des grandes figures mythiques de la littérature contemporaine. Mais elles n’y auraient pas réussi si elles n’étaient venues donner un support concret à un sentiment d’admiration.

Vers la fin de L’Ordre libertaire, le gros ouvrage qu’il a consacré à Camus dans l’intention de réhabiliter son œuvre philosophique, Michel Onfray énumère une série de facteurs expliquant, affirme-t-il, la haine et le mépris dont l’auteur de L’Étranger a été accablé : « Camus paie pour sa rectitude, sa droiture, la justesse de ses combats, il paie pour son honnêteté, sa passion pour la vérité, il paie pour avoir été résistant à l’heure où beaucoup résistaient si peu […] il paie la fidélité à son enfance […] il paie d’avoir choisi la justice, la liberté et le peuple dans un univers d’intellectuels fascinés par la violence, la brutalité et les idées. »

 

Résistant au mirage du communisme

Cette liste met en réalité remarquablement en évidence les raisons pour lesquelles Camus a constamment été révéré et adulé. En dehors du petit monde des intellectuels marxistes parisiens d’après guerre, sur lesquels Michel Onfray déverse sa rage justicière, Camus n’a en effet jamais cessé d’être apprécié. Il a même fait l’objet d’une dévotion tellement exagérée qu’elle a contribué à donner de lui une représentation schématique et simpliste. La combinaison de ses idées généreuses, de son physique avantageux, de son histoire personnelle étonnante et touchante – de sa naissance dans une famille pauvre et illettrée d’Algérie à la consécration parisienne – et d’une mort tragique et prématurée à la James Dean, dans un accident de voiture, l’a transformé en une légende.

L’idée de Michel Onfray est que, si Camus était reconnu comme écrivain, il n’a jamais été pris au sérieux comme penseur, notamment comme penseur politique. Injustement accusé, pour reprendre le titre du pamphlet mesquin de Jean-Jacques Brochier, d’être un « philosophe pour classes terminales (2) », Camus, affirme  Onfray, était considéré au mieux comme le porte-parole de l’humanisme mou et bien-pensant des « belles âmes », au pire comme un complice de l’exploitation des plus faibles et de l’oppression coloniale. Mais s’il est exact qu’il a été mis au ban d’une partie de l’intelligentsia française, ce dont il a énormément souffert, Camus a aussi été très largement perçu comme un homme perspicace, clairvoyant avant tout le monde au sujet du communisme. C’est le cas depuis longtemps dans le monde anglo-saxon. Pour la plupart des observateurs de langue anglaise de la vie des idées en France, par exemple Tony Judt, Albert Camus est une figure emblématique de l’honnêteté intellectuelle, l’un des rares intellectuels non conservateurs avec George Orwell, Hannah Arendt, Karl Popper, Arthur Koestler et Raymond Aron à avoir résisté au dangereux mirage du communisme.

Aujourd’hui, même en France, personne ne conteste que Camus a mis toute sa vie sa plume au service de causes justes. Pilier, avec Pascal Pia, de Combat, le journal issu de la presse résistante durant la Seconde Guerre mondiale, il a dénoncé la peine de mort comme une barbarie indigne et inutile. Intransigeant avec les collaborateurs, il s’est opposé aux excès sanglants de l’épuration. Après l’explosion de la bombe atomique d’Hiroshima, unanimement saluée par l’opinion internationale, il a été l’un des seuls intellectuels européens à mettre en garde contre les « perspectives terrifiantes » que l’arme de destruction massive ouvrait à l’humanité. S’il a eu raison à propos du communisme, dit-on souvent, Camus s’est trompé sur l’Algérie. Michel Onfray montre à quel point sa position dans cette affaire a été caricaturée. Le critique irlandais Conor Cruise O’Brien et, après lui, d’une manière moins subtile, Edward Said ont reproché à Camus d’ignorer dans ses romans la dure réalité de la vie des populations arabes et de cautionner implicitement l’idéologie colonialiste. En réalité, il a toujours été profondément anticolonialiste. Le reportage « Misère de la Kabylie » qu’il a publié à l’époque où il était journaliste à Alger républicain brosse un tableau impitoyable de l’état de détresse dans lequel vivaient les autochtones. Toute sa vie, Camus a lutté en faveur des droits des Arabes et dénoncé les injustices dont ils étaient l’objet. S’il s’est opposé au FLN, c’est en raison de son aversion viscérale pour la violence terroriste aveugle et de sa conviction (naïve, diront certains), qu’il était possible pour les populations française et arabe de coexister dans une Algérie restant liée à la France.

Michel Onfray place les idées politiques de Camus sous le signe de la pensée libertaire. Pour lui, l’intellectuel est en effet un « philosophe nietzschéen de gauche, hédoniste et libertaire ». Cette qualification n’est pas sans soulever quelques problèmes. Camus, qui se défendait d’être un philosophe, se voyait comme un écrivain et est généralement considéré comme un moraliste (expression qu’il n’aimait pas beaucoup). Il était « l’héritier […] de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu’il y a de plus original dans les lettres françaises » a justement dit Jean-Paul Sartre dans le beau texte d’hommage à Camus qu’il a publié à sa mort, où il saluait avec à-propos « son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel ».

Si Camus avait consenti à se présenter sous la bannière d’une philosophie, il n’est d’ailleurs pas sûr que c’eût été celle-là. L’homme avait incontestablement un tempérament libertaire, et il est notoire qu’il a toujours été très proche de ce courant, avec une sympathie toute particulière pour les idées de Proudhon et de Fernand Pelloutier. Mais, en pratique, il prônait un socialisme modéré qui l’a souvent rapproché des sociaux-démocrates et d’hommes comme Pierre Mendès France. Camus, résume très bien Jacques Julliard dans le beau double portrait de lui et Sartre figurant dans sa récente fresque historique Les Gauches françaises (3), « se trouve du côté des syndicats, et nommément de la tradition syndicaliste révolutionnaire. Il fait confiance à la démocratie tout en lui résistant. […] Son éloge de la mesure évoque les checks and balances du libéralisme britannique ».

On dira la même chose du « nietzschéisme » de Camus. À l’évidence, Nietzsche est l’un des penseurs qui l’ont influencé le plus profondément, et il est demeuré pour lui toute sa vie une référence fondamentale : dans la serviette de Camus récupérée dans l’épave de la voiture de Michel Gallimard, à côté du manuscrit de son roman autobiographique posthume Le Premier Homme, se trouvait un exemplaire du Gai savoir. Lorsqu’on a demandé à Camus, à l’occasion de la remise du prix Nobel, quels étaient les écrivains et penseurs qui l’avaient le plus marqué, à côté de Nietzsche, il a toutefois mentionné Dostoïevski, Tolstoï et Pascal. On sait qu’au mur de son bureau des portraits des quatre hommes étaient accrochés.

Pour expliquer la séduction qu’exerce Camus, à côté de ses idées, il faut aussi tenir compte de sa plume. « Ceux qui écrivent obscurément, ironisait-il, ont bien de la chance : ils auront des commentateurs. Les autres n’auront que des lecteurs, ce qui, paraît-il, est méprisable. » Pour cette raison, Camus, dit Onfray, s’exprimait dans un style « efficace, simple, clair, direct, ignorant l’inutile, allant au nécessaire. Une prose utile pour dire les choses justes et vraies ». On lui a reproché son français « scolaire », il a été accusé d’être un « écrivain pour instituteurs » rédigeant des textes « pour la dictée ». « Mais n’est-ce pas là le compliment suprême, celui auquel n’atteignent que les plus grands prosateurs ? » s’exclame Julliard. Camus employait toujours un ton mesuré, souvent très ferme mais jamais injurieux, et une langue précise et lumineuse, parfois un peu ampoulée, mais jamais savante. Michel Onfray lie pertinemment ce choix au respect qu’il témoignait à la langue française : « Lorsque l’on vient au monde dans une famille intellectuellement démunie, issu d’une parentèle en délicatesse avec la langue française, il faut apprendre à parler sa langue dite maternelle comme une langue étrangère, avec effort et difficulté, patience et courage. »

 

Parodie de l’existentialisme

À l’intérieur de ces contraintes de lisibilité, Camus pratiquait cependant plusieurs styles : élégiaque dans Noces et L’Été, neutre et mat dans L’Étranger, dépouillé et descriptif dans les nouvelles de L’Exil et le Royaume, style de confession sardonique à la Dostoïevski dans La Chute, à la fois intime et lyrique dans Le Premier Homme, roman inachevé qui, dans la version de premier jet où il nous est parvenu, déroule de longues phrases sinueuses à la manière de Proust. Camus a démontré la parfaite maîtrise qu’il possédait de la langue française dans une très amusante pièce, jamais jouée, et intitulée L’Impromptu des philosophes, un pastiche des comédies de Molière parodiant dans le langage du Grand Siècle les raisonnements opaques de l’existentialisme.

Enfin, il y a la personnalité de Camus. La meilleure manière de l’appréhender est de se plonger dans ses Carnets. Roger Grenier et, avant lui, le journaliste américain Joseph Liebling dans un long article du New Yorker ont attiré l’attention sur leur intérêt psychologique et leur qualité littéraire. À l’exception des parties rédigées durant ses séjours aux États-Unis, en Amérique latine et en Italie, qui prennent la forme de journaux de voyage, ces cahiers de notes étaient essentiellement un outil de travail. Il y consignait non des événements mais des observations, des émotions et des idées. Il lisait voracement et y recopiait des phrases ou des passages qui l’avaient frappé, rapportait des scènes émouvantes ou comiques auxquelles il avait assisté, jetait sur le papier des schémas de romans et de pièces, des réflexions sur le monde et l’existence. Il y exprimait ses doutes, ses joies, ses espoirs et ses angoisses, et l’on y découvre l’homme complexe qu’il était, amoureux de la vie mais terriblement sensible à son tragique, attaché aux plaisirs terrestres mais hanté par ce sentiment de l’absurde qu’il a dépeint dans Le Mythe de Sisyphe, travaillé par de nombreuses contradictions et quelquefois en proie au remords, non sans raisons. Camus, on le sait, n’hésitait pas à faire usage de son charme. Marié deux fois, il a collectionné les aventures et s’est très sérieusement et durablement épris d’au moins trois autres femmes que la sienne, dont les actrices Maria Casarès et Catherine Sellers. Francine Camus en a souffert, et il est de notoriété publique que le comportement sentimental de son époux n’est pas étranger à l’état de dépression dans laquelle elle a passé plusieurs années. Camus en éprouvait un violent sentiment de culpabilité, qu’il a exprimé dans le long monologue de La Chute, généralement considéré comme son chef-d’œuvre.

Michel Onfray évoque avec éloquence l’amour de Camus pour sa mère mutique, son attachement à sa famille, ses origines à moitié espagnoles et sa terre natale, sa fidélité envers l’instituteur qui l’a arraché à l’ignorance, à qui il a dédié son discours de réception du prix Nobel, et son maître en philosophie Jean Grenier, ce qu’a représenté pour lui la maladie, sa puissante attirance pour l’atmosphère de camaraderie qu’il goûtait sur les terrains de football, dans les salles de rédaction et sur les scènes de théâtre. On prend conscience en le lisant à quel point, derrière le penseur aux idées justes et l’écrivain de talent, c’est l’homme Camus que l’on aime, « charmeur et ombrageux, sincère et théâtral, humble et arrogant » (Olivier Todd).

On rapproche souvent Albert Camus et George Orwell. Au-delà de quelques caractéristiques anecdotiques (Camus et Orwell sont tous les deux morts à 47 ans, ils ont également souffert de la tuberculose), les deux hommes partagent de nombreux traits et leur univers de valeurs est le même. Tenant fortement à quelques principes fondamentaux avec lesquels ils ne transigeaient pas, l’un et l’autre ont payé de leur personne pour défendre leurs convictions (Camus dans la presse clandestine, Orwell dans les rangs des combattants républicains lors de la guerre d’Espagne). Tous deux ont dénoncé le totalitarisme sous sa forme communiste autant que fasciste et nazie. Hommes de gauche tous les deux, ils ont vertement critiqué la gauche et se sont fait attaquer par elle avec férocité. Et ils mettaient l’un comme l’autre un point d’honneur à écrire une langue simple et compréhensible, exempte de jargon et de grands mots.

Bien sûr, la comparaison ne tient pas jusqu’au bout. Camus était de toutes ses fibres un homme de la Méditerranée et Orwell profondément anglais. Orwell provenait de ce qu’il appelait la « lower-upper middle class » et Camus d’un milieu carrément misérable. Camus était l’élégance même et Orwell un homme timide et maladroit. Mais c’est le tableau d’ensemble qui compte. Dans le monde anglo-saxon, Orwell fait donc l’objet du même sentiment unanime de respect dont bénéficie Camus. On ne s’y attend cependant pas à le voir susciter le genre de passion qu’éprouvait Elizabeth Hawes pour Camus. Aussi sérieux, honnête, lucide et courageux qu’Orwell, et écrivant aussi bien, Camus avait en plus énormément d’allure et les qualités d’un homme du Sud. C’était un Orwell méditerranéen.

 

Comprendre le mal

Gitta Sereny, morte en juin 2012 à l’âge de 91 ans, était l’une des plus grandes journalistes du XXe siècle, auteure de plusieurs livres remarquables qui tous cherchent à éclairer une question centrale, obsédante : d’où viennent la haine, la violence, le crime ? Si nous posons, comme elle, que ces comportements incarnent le mal et que, d’autre part, il n’existe pas deux sous-espèces d’êtres humains, les monstres et les normaux, comment expliquer que l’on commette ces actes destructeurs ? Sereny a cru possible de comprendre même les crimes les plus atroces en reconstituant le récit de vie de leur auteur, car c’est là que réside son identité. Or qui veut empêcher que les crimes reviennent doit tenter de les comprendre.

Le moment où se décide sa vocation se situe à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’elle travaille en Allemagne pour l’UNRRA, l’organisme des Nations unies chargé d’aider les réfugiés de guerre et les personnes déplacées. Elle découvre alors un crime insoupçonné. Au lendemain de l’occupation de la Pologne, les autorités allemandes ont commencé à repérer les enfants d’apparence « aryenne » (blonds aux yeux bleus), à les enlever et à les transférer en Allemagne où les plus conformes au modèle racial seront donnés en adoption aux familles. L’on estime à 200 000 ces « enfants volés » en Pologne, auxquels s’ajoutent nombre d’autres, raflés en Ukraine et ailleurs. Les enfants ont subi un premier choc lorsque, âgés de 3, 4 ou 5 ans, ils ont été arrachés à leurs parents, à leur langue, à leur pays ; la guerre finie, alors qu’ils ont 8, 9 ou 10 ans, on les arrache à leur famille adoptive où ils ont été entourés d’amour, pour les renvoyer dans un pays qu’ils ne connaissent pas, chez des adultes dont ils ne se souviennent plus, où l’on parle une langue qu’ils ne comprennent pas. Certains, faut-il s’en étonner, développent des comportements asociaux et un penchant pour la violence.

À partir de ce moment, Sereny consacrera sa vie à étudier ces deux faits massifs : la violence qui a conduit aux crimes nazis, la violence infligée aux enfants – mais parfois aussi exercée par eux. Devenue journaliste, installée à Londres, elle écrit sa première enquête sur Mary Bell, une fillette de 11 ans qui, en 1968, tue deux petits garçons âgés de 3 et 4 ans. Sereny met au point sa méthode : elle interroge toutes les personnes impliquées et réunit une information exhaustive (1). Vingt-cinq ans plus tard, elle revient sur le sujet, interrogeant l’enfant devenue adulte.

Le même besoin de remonter aux sources du mal la conduit dans une autre direction. En 1970, elle entre en contact avec Franz Stangl, l’ancien commandant de Treblinka, le plus grand camp d’extermination allemand. L’homme a été condamné à la prison à vie, mais il accepte de répondre aux questions de la journaliste. Sereny poursuit l’enquête auprès de sa famille, de ses proches et des victimes survivantes. Le résultat, Au fond des ténèbres (2), est un livre exceptionnel qui permet de s’approcher de cette énigme : comment un individu normal a-t-il pu commettre un crime pareil ? Et si nous ne l’excluons pas du genre humain, comme lui le faisait pour ses victimes, que faut-il en conclure sur la nature de ce genre ?

Ses quatre livres suivants sont consacrés aux mêmes thèmes. Certains ont pu se demander si Sereny ne s’est pas trop rapprochée des sujets de ses enquêtes, Mary Bell, Stangl, Speer, si elle ne les « humanise » pas trop. Il est certain qu’elle ne les exclut pas du cercle de l’humanité et qu’en acceptant de les écouter, puis de transcrire leurs paroles, elle construit un cadre commun à eux et à nous. Ceux qui adoptent la formule du SS croisé par Primo Levi à Auschwitz, « Ici, il n’y a pas de pourquoi », risquent de ne pas apprécier ses ouvrages. Pour juger et condamner les individus, l’empathie n’est pas indispensable, elle peut même être gênante. Mais on ne peut s’en passer si le but de notre quête est de comprendre les raisons obscures de nos actes, aussi odieux soient-ils.

 

Tzvetan Todorov
 

Tchékhov, l’auteur en fuite

Né en 1860 à Taganrog, port de la pointe nord-est de la mer d’Azov, Anton Pavlovitch Tchékhov, troisième enfant d’une fratrie de cinq garçons et une fille, doit se débrouiller par lui-même dès 1876, quand son boutiquier de père s’enfuit à Moscou afin d’échapper à la prison pour dettes qui l’attend. Anton reste seul pour finir ses études à Taganrog, payant sa pension grâce aux cours particuliers qu’il donne. Quand il rejoint toute la famille à Moscou en 1879, il découvre que les siens habitent un sous-sol humide et vivent dans une extrême pauvreté. Depuis ce moment jusqu’à sa mort précoce, de la tuberculose, en 1904, Tchékhov ne sera jamais bien longtemps loin de ses proches, en particulier de sa mère et de sa jeune sœur Maria. Tandis que ses frères aînés, Alexandre et Nikolaï, quittèrent le bercail pour se marier, Anton resta, devenant rapidement à la fois le soutien et le chouchou de la famille. La décision de s’assurer un revenu en écrivant des nouvelles faisait partie de cette mue : l’argent allait tirer les siens d’embarras jusqu’à la fin de ses études de médecine et son entrée dans la vie active.

Le grand-père d’Anton était un serf qui avait travaillé dur pour affranchir les Tchékhov, mais son père, lui, ne s’intéressait guère qu’au chant choral religieux et avait précipité la famille dans la misère ; c’est donc à lui qu’il allait revenir de propulser les siens dans la bonne société, achetant et construisant des manoirs tout en payant à Maria ses études d’enseignante. La jeune femme avait dans sa chambre un portrait d’Anton et lui servait souvent de secrétaire ; il la dissuada de se marier. Le cadet, Mikhaïl, se vit confier la tâche de harceler les éditeurs jusqu’à ce qu’ils versent au jeune écrivain ses droits d’auteur. Dans Memories of Chekhov, recueil de récits de ses contemporains sur leurs rencontres avec l’auteur, le futur peintre Zakhar Pichugin raconte une visite à la famille quand Anton n’avait que 23 ans (1) : « En entrant, j’ai salué le père d’Anton Pavlovitch et reçu pour réponse ces mots qu’il murmura d’un ton mystérieux. “Chut, s’il vous plaît ne faites pas de bruit, Anton travaille !”  “Oui, mon cher, notre Anton travaille”, ajouta sa mère, Evgenia Yakovlevna, en faisant un geste vers la porte de sa chambre. J’ai avancé. Et Maria Pavlovna, sa sœur, a chuchoté : “Anton travaille en ce moment.” Dans la pièce suivante, d’une voix étouffée, Nikolaï Pavlovitch a murmuré : “Bonjour, mon cher ami. Vous savez, Anton est en train de travailler.” Tous craignaient de briser le silence… »

En 1886, Tchékhov publia une nouvelle, Chut !, dans laquelle un écrivain exige le mutisme de sa famille sans respecter lui-même son besoin de sommeil ; Anton avait semble-t-il l’habitude de réveiller Maria pour discuter de ses idées. Hormis le fait que l’auteur égoïste est, dans le récit, un journaliste médiocre, il existe une différence essentielle entre l’écrivain réel et le personnage fictif : la famille de ce dernier se compose d’une épouse et de jeunes enfants. Tchékhov évita ce genre de liens et décrivait en général négativement les relations pères-fils, comme s’il était impossible d’avoir une autorité sans en abuser ; sa vie durant, il ne cessa de faire savoir qu’il avait été battu par son père.

Au regard de la révérence inspirée par ses premiers succès littéraires dans la famille, et de la facilité avec laquelle il produisait et publiait des nouvelles (528 entre 1880 et 1888), il a toujours été douteux que la médecine devînt jamais son activité principale. Mais il l’a bel et bien pratiquée, d’abord dans des hôpitaux de province puis, par générosité, en soignant les paysans des environs de Melikhovo, le domaine de 230 hectares qu’il avait acheté à une soixantaine de kilomètres de Moscou, quand il entrait dans la trentaine. Tchékhov hissait le drapeau pour signaler qu’il était chez lui et était ensuite submergé par les demandes de secours. Dans « Anton Tchékhov : Mémoires d’un frère », Mikhaïl se rappelle une anecdote qui laisse entrevoir la tension entre engagement et retrait si caractéristique de la vie de Tchékhov. C’était en 1884, et il soignait une mère et ses trois filles, atteintes de la typhoïde : « Anton… a passé des heures et des heures avec ces patientes, jusqu’à l’épuisement. Malgré ses efforts, l’état de ces femmes s’est détérioré, jusqu’à ce que la mère et l’une des sœurs, un jour, ne meurent. La jeune agonisante a agrippé la main d’Anton juste avant de trépasser. Son étreinte glacée lui insuffla de tels sentiments d’impuissance et de culpabilité qu’il envisagea d’abandonner la médecine. Bien sûr, après cela, il consacra de plus en plus son énergie à la littérature…… »

Ni Tchékhov vu par ses contemporains ni les charmants Mémoires de Mikhaïl ne peuvent remplacer les biographies magistrales de Ronald Hingley (2) et Donald Rayfield (3), mais ces deux livres témoignent puissamment du milieu où vivait Tchékhov et de l’étrange manière dont l’écrivain gérait ses relations avec ses amis, sa famille et ses lecteurs. Tous ceux qui l’on rencontré parlent de son abord facile et de son charme, de la diligence qu’il mettait à lire les manuscrits d’aspirants écrivains ou à courir au chevet d’une connaissance dans le besoin. Certains, cependant, notaient une réserve derrière le charme et son habitude de ne participer à la conversation que par de rares remarques ironiques ou, à l’inverse, par un flot incessant de blagues délibérément fantasques.

Et puis, par-dessus tout, il y avait sa tendance à disparaître sans crier gare ; Potapenko se souvient de la manière dont Tchékhov interrompit un séjour à Moscou, à peine arrivé, parce qu’un homme de ses relations, d’un naturel volubile, l’avait alpagué à sa descente de fiacre et « promis » de passer la soirée avec lui. Tchékhov était trop poli pour dire non, observe Potapenko : « Il était incapable de blesser une autre personne. » Alexandre Serebrov-Tikhonov, qui pêchait avec l’auteur, se souvient de lui en train d’expliquer son amour de ce loisir par le fait qu’on n’est alors « un danger pour personne ».

Si Tchékhov se sentait souvent pris au piège en société, l’ennui et un sentiment d’exclusion l’oppressaient dès qu’il se retrouvait seul : « Malgré son charme incontestable, cet endroit est ma prison », a-t-il dit à propos de sa maison de Yalta. L’auteur ne se lassait jamais de le répéter : « la liberté complète et absolue, la liberté » était la valeur suprême. Mais où la trouver ? Ne se satisfaisant pas d’osciller entre une vie sociale trépidante et très arrosée à Moscou et des périodes de relative tranquillité à la campagne, l’écrivain finit par prendre des dispositions plus singulières : il se fit construire, à Melikhovo, un petit bureau à l’écart du bâtiment principal, afin de pouvoir inviter autant d’hôtes que possible, puis leur échapper pour rester seul ; et quand il fit bâtir sa maison de Yalta, il acheta aussi un cottage isolé sur la côte toute proche.

Ces solutions reposaient sur la bonne volonté de son entourage, qui acceptait de distraire les amis d’Anton pendant qu’il s’esquivait : sa mère et Maria devinrent célèbres pour leur cuisine généreuse. Dans ses Mémoires, son frère Mikhaïl prend un plaisir évident à nommer les hôtes fameux dont il fit la connaissance, pendant qu’ils attendaient que l’écrivain émerge de sa tanière. Rien de cette minutieuse mécanique sociale, cependant, ne pouvait résoudre la question des femmes et du mariage.

Publiées principalement dans des petits journaux et autres revues de seconde zone, écrites sous un pseudonyme afin de ne pas compromettre sa carrière de médecin, les premières nouvelles sont merveilleusement légères et courtes. Dans Une erreur, des parents anxieux écoutent à la dérobée une conversation entre leur fille et un professeur d’écriture, déterminés à se précipiter dans la pièce avec une icône pour bénir le couple dès que le jeune homme aura fait le premier geste amoureux ; après quoi il lui sera impossible d’échapper au mariage. Le couple flirte, la jeune fille donne sa main à baiser, les parents entrent en hâte et vocifèrent leur bénédiction. Mais, dans sa précipitation, la mère a pris non pas l’icône mais le portrait d’un écrivain. Il y a des cris et des récriminations. Tchékhov termine la nouvelle sur cette phrase mémorable : « Le maître d’écriture profita de la confusion générale et s’éclipsa. »

 

Prisonnier d’un mariage sans amour

Dans tous ces récits, la décision d’aimer est toujours une erreur menant dans une geôle dont on ne s’évade pas, que ce soit celle du mariage ou celle de l’adultère ; pourtant, l’amour est fort séduisant et la vie sans lui une prison d’ennui. Dans Un malheur, une épouse vertueuse résiste aux avances d’un jeune avocat passionné et presse son mari de prendre conscience de la situation ; mais elle finit par succomber alors que, « comme un serpent », le désir « lui pétrifie les membres et l’âme (4) ». Dans Le Champagne, un chef de gare prisonnier d’un mariage sans amour dans un village reculé se dispute avec sa femme pendant qu’ils boivent du champagne pour la Saint-Sylvestre. Son épouse leur prédit le mauvais sort car il a laissé tomber la bouteille, mais, se précipitant en rage hors de la maison, il songe : « Quel mal peut-on faire encore à un poisson pêché, cuit et servi en sauce ? » De retour chez lui, il trouve la réponse ; un train a amené la très jeune tante de son épouse : « Je trouvai assise à la table une petite femme aux grands yeux noirs. Ma table, les murs gris, le divan aux formes grossières… tout, jusqu’au moindre grain de poussière, se trouva rafraîchi et égayé par la présence de cet être nouveau, jeune, exhalant une sorte de parfum subtil, de beauté et de corruption (5). » La tentation est irrésistible. Quelques lignes et quelques mois plus tard, tant est grande la vélocité de Tchékhov, nous découvrons que le narrateur n’a plus ni épouse, ni emploi, ni maison, ni amante. Il y a toujours au cœur de ces nouvelles une situation dans laquelle l’objet du désir, voire le fait même de désirer, se révèle toxique ou carcéral ; et c’est ce qui confère à ses textes leur atmosphère de mystère et de pessimisme.

La pression en faveur de la réforme politique et sociale s’intensifiant en Russie tout au long du XIXe siècle, les paysans devinrent le centre d’un intense débat. Lui-même d’origine paysanne, Tchékhov était bien placé pour avoir son mot à dire, en particulier à partir de 1888, quand son œuvre fait irruption dans les meilleures revues de Saint-Pétersbourg. Mais, se déclarant « ni libéral ni conservateur », l’auteur refuse d’être associé à la moindre opinion politique. Dans ses récits, la vie rurale est subordonnée à la tension sous-jacente qui anime toutes ses intrigues : énergiques, impulsifs, toujours prêts à s’engager dans l’amour et dans l’action, les moujiks de Tchékhov ne peuvent que fasciner ; en même temps, ils sont ignares, sales, impénétrables et dangereux.

Les Voleurs est un bon exemple de la manière dont l’écrivain joue l’attirance sexuelle contre les préjugés de classe pour créer cette ambivalence. Un aide-médecin, Ergounov, perd son chemin dans une tempête de neige alors qu’il apporte du matériel médical à l’hôpital sur le meilleur cheval de son supérieur. Trouvant refuge dans une auberge, il y partage la compagnie de Liouba, la superbe fille du tenancier, âgée de 20 ans, de Kalachnikov, « filou notoire et voleur de chevaux invétéré », et de Mérik, un « paysan à la peau tannée » avec « les cheveux, la barbe et les yeux noirs comme suie ». Intimidé mais sûr de sa supériorité sociale, Ergounov montre aux hommes son pistolet. Tout de même, il est sexuellement excité par Liouba. Quand Kalachnikov joue de la balalaïka tandis que Mérik et Liouba dansent, notre héros regrette d’« être aide-médecin et non simple paysan ». Se précipitant dehors sous la neige quand Kalachnikov quitte les lieux, pour s’assurer qu’on ne lui vole pas son cheval, il découvre que même la nature est écartelée entre la liberté et l’entrave : « Et quel vent, quel vent ! Les bouleaux et les cerisiers dénudés, vaincus par ses rudes étreintes, se courbaient vers la terre et se lamentaient : “Mon Dieu, pour quelle faute nous as-tu attachés au sol et ne nous laisses-tu pas prendre notre essor ?” » Liouba, qui a manifestement une laison avec Mérik, finit par embrasser le médecin pendant que la canaille vole le pur-sang ; puis elle l’assomme quand il essaie de coucher avec elle. Pourtant, le lendemain matin, loin de se mettre en colère à cause du cheval perdu, Ergounov est attiré par la vie de liberté qu’il prête aux paysans, au point de penser que, « s’il n’était pas encore devenu un voleur, un escroc ou même un brigand, c’était seulement parce qu’il ne savait pas s’y prendre (6) ».

Publiée en 1890, cette nouvelle fut écrite alors que Tchékhov traversait une grave crise existentielle. Quand il avait la vingtaine, il alternait les hivers à Moscou et les étés dans des maisons qu’il louait à la campagne, travaillant sans cesse. Sa prose avait été reconnue au plus haut niveau avec l’attribution du prix Pouchkine en 1887, et sa pièce Ivanov avait été bien accueillie en 1889. Mais rien de tout cela ne lui donnait satisfaction ; au contraire, il se sentait tant exaspéré par le milieu littéraire qu’il parlait d’abandonner l’écriture pour la médecine. Au printemps 1889, son frère aîné Nikolaï mourut de la tuberculose. Tchékhov lui-même crachait du sang depuis des années et, bien qu’il refusât d’être examiné par un médecin, il devait savoir ce que cela signifiait.

Au cours des mois qui suivirent cette perte, il écrivit Une banale histoire, où un professeur de médecine vieillissant affronte sa mort prochaine, l’humeur nerveuse et irascible. Sa femme, autrefois désirée, est désormais sans beauté et casse-pieds, sa fille ne fait plus naître chez lui qu’un sentiment d’impuissance, et sa belle pupille, Katia, une actrice ratée, l’attire et le dégoûte à la fois. Le médecin aimerait se sentir proche de sa famille et de ses amis, mais ils sont inférieurs et envahissants. Ayant refusé d’aider Katia lorsqu’elle est venue mendier son conseil, il souffre à l’idée qu’elle n’assistera pas à son enterrement. La manière dont Tchékhov crée une atmosphère de profond malaise psychologique avec une intrigue promptement menée et apparemment simple est remarquable, comme toujours.

 

« J’ai vécu, j’en ai assez fait »

L’éminent et bel auteur était alors entouré de jeunes femmes désireuses de faire leur vie avec lui. Tout en confiant à des amis qu’il était pressé de se marier, il s’était désengagé du moindre flirt et de la moindre liaison. On crut un moment que la brillante Lika Mizinova, de dix ans sa cadette (il l’appelait « Lika la belle »), serait la bonne. Elle était amoureuse et lui faisait une cour frénétique. Mais Tchékhov réagit à ce faisceau de succès littéraire, de deuil et de possible romance en prenant la fuite : au printemps 1890, il partit, seul, visiter la colonie pénitentiaire de l’île Sakhaline, au large de la Sibérie. À l’arrivée, il passa trois mois à recenser la totalité des quelque 10 000 prisonniers, interrogeant plus de 160 personnes par jour, préparant une fiche pour chacun, et prenant des notes sur le travail forcé, la prostitution enfantine et les flagellations. Le voyage de retour se fit par bateau vers Odessa via Ceylan, où l’auteur coucha, et s’en vanta, avec « une Indienne aux yeux noirs… dans une cocoteraie au clair de lune ». À Moscou, il écrivit : « Je peux dire ceci : J’ai vécu, j’en ai assez fait ! Je suis allé dans l’enfer de Sakhaline et dans le paradis de Ceylan. » Par conséquent, il n’était plus obligé de songer au mariage.

Les deux livres dont il est ici question en disent peu sur Sakhaline, et même les biographies plus complètes se contentent de rappeler les conditions terribles qui y prévalaient et l’étrange recensement par un seul homme qu’y réalisa Tchékhov. Ce voyage apporte pourtant un singulier éclairage sur son œuvre, tout comme il marqua un tournant dans sa manière de résoudre ses dilemmes personnels. Résolu à rester libre, il fuit pour observer ceux qui sont enfermés dans la pire prison imaginable. Attiré et révulsé par la grouillante vulgarité de la vie, il essaya de mettre de l’ordre dans les communautés les plus avilies. Qu’étaient ses 600 et quelques nouvelles, sinon, à leur manière, un recensement de prisonniers, d’êtres tombant dans les pièges de l’amour, du travail, de l’obsession ? Après Sakhaline, les récits de Tchékhov deviennent plus rares et plus sombres. L’un des premiers, La Salle n° 6, raconte l’histoire d’un médecin hospitalier paresseux fasciné par un malade mental qui a fini par voir sa crainte obsessionnelle d’être arrêté et emprisonné devenir réalité quand il fut reconnu fou. Le même destin attend le docteur, dont l’intérêt excessif pour ce patient est bientôt interprété comme une forme de démence.

Malgré de continuels allers-retours entre Moscou et la campagne, les années 1892-1898 furent les plus stables de sa vie. Il acheta Melikhovo, mit sa famille au travail pour reconstruire le domaine et le mettre en culture, côtoya et évita un nombre considérable d’invités et se lança dans une nouvelle activité de philanthrope, aidant les autorités locales à organiser les secours contre la famine et à subventionner la création d’écoles pour les enfants de paysans. De nombreuses conversations rapportées dans Tchékhov vu par ses contemporains révèlent un auteur profondément pessimiste à propos du présent mais étonnamment optimiste s’agissant de l’avenir radieux qui s’annonçait à l’échéance d’un siècle, quand l’homme utiliserait la science pour transformer le monde en un jardin magnifique.

Il aurait été logique, à ce stade de sa carrière, qu’il écrivît un roman. Il disait en avoir un en préparation, mais, après des mois de travail, il décida de le décomposer en un recueil de nouvelles reliées entre elles, « Contes de la vie de mes amis », qui n’a finalement jamais été publié. Cela faisait partie intégrante de sa facture et de son message que de créer une situation dramatique complexe, puis de tirer rapidement sa révérence. En tout cas, les récits ne gagnent pas à être plus longs : la fascination pour l’indocilité de la vie – et la peur qu’elle engendre – apparaît dans la manière dont l’auteur décrit le contexte rapidement mais brutalement, avec appétit mais sans jamais de gloutonnerie. Le long roman, comme le mariage, aurait été un engagement trop fort ; Tchékhov préférait le flirt et l’éphémère. Coupez, coupez, coupez, conseillait-il constamment aux auteurs qui lui soumettaient leurs manuscrits.

En lieu et place du roman, il commença de se concentrer sur le théâtre : La Mouette (1896), Oncle Vania (1899), Les Trois sœurs (1901) et La Cerisaie (1904). Plus fragmentées et insaisissables que les nouvelles, ses pièces sont difficiles à résumer. Mais la structure est parfaitement claire : pendant quatre actes, une dizaines de personnages s’enfoncent peu à peu dans le bourbier de la vie. Amoureux au premier acte, ils sont mariés et le regrettent au deuxième. S’ils se languissent d’entrer dans le monde du travail quand nous faisons leur connaissance, ils s’y ennuient à mourir quelques années plus tard. Leur amour étant non partagé, ils épousent quelqu’un qui les aime, juste pour qu’il se passe quelque chose, et finissent invariablement par le ou la haïr.

Tchékhov appelait ses pièces des farces : son metteur en scène, Konstantin Stanislavski les voyait comme des tragédies lyriques. Ils se querellaient. Mais le génie de ces drames est de ne jamais vraiment se prétendre une chose ou une autre. De tirade en tirade, il est impossible de savoir quel degré ou quel genre de sérieux leur attribuer : leur seul sens est de défier notre habitude de donner du sens.

En 1897, une hémorragie pulmonaire marqua le début de la fin. Il vendit Melikhovo et emmena la famille sous le climat plus clément de Yalta. La maladie, qu’il ne pouvait plus nier, exacerba son vieux dilemme : avec le peu de temps qu’il lui restait, il était encore plus important de vivre intensément ; mais l’intensité entretenait la maladie et écourtait son espérance de vie. En 1899, il s’occupa de réunir son œuvre en prose, jusqu’alors éparpillée entre différents magazines, chez un seul éditeur. Le temps des paris sans risque était révolu. « Puis soudain, à la fin mai 1901, écrit Mikhaïl, j’ai lu dans les journaux qu’Anton s’était marié… Je ne savais même pas qui était sa promise. » L’amertume de Mikhaïl n’était rien, comparée à l’angoisse de leur sœur Maria qui se sentit profondément trahie après avoir tenu si longtemps compagnie à Anton.

La mariée, Olga Knipper, était l’actrice vedette du Théâtre des arts de Moscou. Tchékhov insista que pour les noces se déroulassent en secret ; il craignait d’être englouti par la foule. L’écrivain Ivan Bounine se souvient d’avoir pensé : « Pour lui, ce sera comme se suicider ou être envoyé en prison. » Mais puisque Olga allait continuer de travailler à Moscou et que Tchékhov était obligé de vivre à Yalta pour raisons de santé, on pouvait douter qu’ils passeraient beaucoup de temps ensemble. Un ami et médecin, Isaac Altshuller, se souvient qu’en rentrant à Yalta, après ses séjours à Moscou, Tchékhov « souffrait de graves saignements de gorge, ou de quintes de toux ». Pendant les répétitions, il s’excitait tellement que les acteurs devaient lui demander de partir. Les querelles et les réconciliations avec Olga étaient permanentes. Mais elle fut près de lui à la fin. Ayant parlé, en avril 1904, de participer à la guerre russo-japonaise comme médecin, il se mit en fait en quête de soins dans la station thermale allemande de Badenweiler où, à seulement 44 ans, il mourut dans sa chambre d’hôtel le 15 juillet, peu après minuit.

Le récit que fait Mikhaïl des funérailles décrit une foule immense qui se presse « dans le cimetière, écrasant les croix, percutant les monuments, brisant les grillages et piétinant les fleurs ». Gorki, dont Tchékhov critiquait l’écriture jugée trop exubérante, comprit l’ironie de la situation : Anton « a combattu tout sa vie la vulgarité », mais ses funérailles furent un « gigantesque capharnaüm d’hommes et de femmes bruyants, entassés et vulgaires ». On peut soutenir que Tchékhov, dans son cercueil, était bien placé : il avait toujours aimé être près de la foule, mais jamais vraiment parmi elle.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 5 avril 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

L’ambre beurk

On l’a longtemps pris pour du vomi de baleine, de la bave de dragon, un champignon, de la sève d’arbre, une poire sous-marine ou une météorite. Le roi d’Angleterre Charles II aimait en mettre sur ses œufs, les Chinois vantaient ses vertus médicinales et Casanova l’utilisait pour épicer sa mousse au chocolat. Elle peut conserver son arôme particulier – tabac ? violette ? bouse de vache ? – pendant trois cents ans et a fait le bonheur des apothicaires, parfumeurs et amateurs de raretés pendant des siècles. Aujourd’hui, son cours dépasse les 2 000 dollars le kilo, mais il faut être prêt à ramasser une importante quantité de déchets pestilentiels pour devenir un collectionneur sérieux. Bienvenue dans le monde de l’ambre gris.

Dans son livre inégal mais généralement captivant, Christopher Kemp – un biologiste moléculaire originaire du Michigan qui mène ses recherches en Nouvelle-Zélande – retrace l’histoire de sa propre fascination pour cette substance étrange qui n’a pas perdu tout son mystère. Cela commence par la découverte fortuite d’un échantillon sur une plage des antipodes et se poursuit par une courte investigation à l’échelle du globe. Ce premier débris n’était en fait qu’un bout de suif sans intérêt, mais Kemp est un collectionneur dans l’âme, dont la curiosité est attisée par la quasi-absence d’information scientifique sous le flot des mythes populaires.

L’ambre gris est un type d’excrément particulièrement élaboré que produisent, dans des circonstances assez compliquées, environ 3 500 cachalots dans le monde entier. Les becs de calmars non digérés par les cétacés forment une masse qui peut provoquer leur mort par occlusion intestinale, ou bien être évacuée sous la forme d’agrégats compressés à l’extrême. Ceux-ci dérivent au gré des courants marins, oxydés par le sel et vieillis par le contact de l’eau. Ceux qui se lancent à la recherche de ce trésor flottant pourront en témoigner, chaque fragment est unique et distinct : l’apparence de l’ambre gris est variable et il peut se présenter sous la forme de petites pépites foncées ou de grands blocs aux contours pâles. Il est nécessaire de flairer la substance – et encore, ce n’est pas toujours suffisant pour en avoir le cœur net. Comme le dit un historien, « il faut renifler pas mal de crottes de chien avant d’espérer trouver un morceau d’ambre gris ». Pas étonnant que la course à ce précieux déchet attire un type bien particulier d’amateurs.

 

Un marché bien louche

Il y eut, par le passé, de gigantesques récoltes. En 1891, un certain « Black Louis », habitant la Tasmanie, se glissa dans une carcasse de cachalot échouée depuis dix jours et en rapporta un « rocher » de 90 kilos, qui se vendit une fortune sur le marché de Londres. Moins chanceux, les habitants déshérités de Bolinas, en Californie, crurent en 1934 avoir trouvé sur leur littoral des centaines de kilos de matière qui sentait « le fromage très fort » : l’analyse en laboratoire prouva qu’il ne s’agissait que de déchets provenant de la vidange d’un égout. Il y a des années, j’ai ramassé un bloc de 1,5 kilo en fouillant la plage d’une île déserte des Hébrides et – jusqu’au jour où j’ai lu ce livre – j’ai toujours regretté de m’en être débarrassé comme d’une simple curiosité. À présent, je me demande si ce n’était pas simplement un morceau de savon industriel, ou pire.

Le marché de l’ambre gris semble être aujourd’hui, comme il se doit, bien louche. L’enquête menée par Kemp l’amène à rencontrer des individus fort peu coopératifs, à commencer par la « Mafia des Plages », qui protège ses « droits » de collecte par des discussions musclées. Aucun des interviewés n’a voulu livrer de secrets professionnels, mais il est clair que certains chasseurs se font aider par des chiens entraînés, comme les truffiers. Il y a également les revendeurs, aussi discrets que les dealers de drogue.

Les restrictions à l’exportation et les taxes expliquent que certains paquets voyagent par valise diplomatique. L’industrie de la parfumerie nie souvent employer encore cet ingrédient animal naturel, mais c’est évidemment un mensonge : aucun produit de synthèse n’a jamais eu de propriétés comparables lorsqu’il s’agit de fixer et de renforcer les autres parfums (1). Quand le marchand français Bernard Perrin, établi à Grasse, dévoile sa collection secrète, emballée dans du coton, Kemp a ce commentaire : « Ils attendent dans l’obscurité, comme des fragments de statues antiques. »

Venant d’une vieille lignée de parfumeurs sardes, je comprends pourquoi notre savant auteur est subjugué par ces exotiques excréments de cachalot. Le fil rouge de Floating Gold est la quête personnelle de Kemp, l’élégance avec laquelle il surmonte la frustration, les mensonges et l’inconnu. Si la chasse à l’ambre gris fait un peu penser aux fabuleux voyages de Gulliver, c’est précisément parce que l’homme n’a jamais cessé de se salir les mains, dans la recherche d’un peu d’espoir. Un savant employé par un musée a confié, que parmi les échantillons qu’on lui avait soumis en vingt ans, il avait tout vu, du charbon au mouton pourri, mais jamais la toison d’or proprement dite. On suit Kemp dans son errance le long des côtes balayées par le vent, au milieu des tongs, des préservatifs, du papier-bulles et des crottes d’otarie – son zèle est presque sans bornes –, il va même jusqu’à cuisiner l’ambre gris avec du jaune d’œuf, un os à moelle et de la cannelle. La balle est maintenant dans le camp des grands chefs cuisiniers… à condition qu’ils n’oublient pas de sentir la chose avant usage.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en juillet 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

Sayonara, Gangsters (2)

2.

À un certain moment nous avons commencé à nous nommer différemment.

Deux amants magnifiques ont été les premiers à lancer la nouvelle mode. Leurs noms ne nous sont malheureusement pas parvenus.

L’homme n’avait aucun nom. Il ne voulait pas que ses parents le nomment et il ne voulait pas se nommer lui-même. Il était las aussi des tueries. Il pensait pouvoir se débrouiller sans nom.

La femme pensait la même chose.

Cela présentait toutefois un inconvénient.

Alors qu’il baisait les seins de la femme, embrassait sa fine clavicule et sa nuque, l’homme essaya de murmurer le nom de sa bien-aimée dans son oreille.

« Ma belle… », commença-t-il. Et alors, abasourdi, il marqua une pause.

Ce n’était pas convaincant.

L’homme interrompit momentanément leur rapport, remit son caleçon et s’assit sur le lit.

Les mains posées sur ses seins, faussement timide, la femme frottait sa joue contre celle de l’homme qui regardait le plafond d’un air sombre.

– Que se passe-t-il, mon chéri, demanda la femme. Tu ne m’aimes plus ?
– Non, ce n’est pas ça, répondit l’homme. C’est seulement que murmurer « Oh, ma belle… », ça me donne la chair de poule. C’est tellement abstrait, j’ai peur de devenir impuissant.
– Oh mon chéri, tu es si sensible !
La femme se mit à quatre pattes sur le lit et attendit que l’homme trouve une solution.
– C’est gênant de n’avoir pas de nom, dit l’homme.
– Oui. Mais ce n’était pas gênant jusqu’à maintenant, hein ?

Cela n’avait pas été gênant du tout. Ils avaient baisé dans un débordement de joie comme si demain n’existait pas.

Tendrement, ils contemplaient leurs corps. Jusque-là, occupés comme ils l’étaient à s’embrasser et à fermer les yeux et le reste, ils n’avaient pas eu le loisir de s’installer confortablement pour se regarder.

Que nos corps sont subtils, pensait l’homme.

– Mon Dieu, je t’ai fait des choses affreusement impudiques, n’est-ce pas ? Pour une raison ou une autre, il se sentait d’humeur à dire ces mots.
– Oh oui. Bigre, en as-tu déjà fait de pareilles ? Plein et plein et plein. Tu m’as fait plein de choses impudiques !! répondit la femme avec fougue, couvrant sa joue de baisers.
– Je crains de te devoir des excuses.
– Hé, ne t’inquiète pas pour ça. Regardons les choses en face, tu es beau mec !

Selon Guillaume d’Ockham, toutes les âmes ont la même structure : elles sont sphériques avec une cavité intérieure au milieu. Quand l’archange Gabriel pose son doigt sur la surface et fait le signe de croix, la personne tremble et psalmodie : « Gloire au nom de Dieu ! » Le couple réalisait que les corps, d’un autre côté, sont beaucoup plus complexes et subtilement accordés.

L’homme comprenait maintenant que les amants ont besoin de noms. Pas des noms choisis par leurs parents, pas des noms sélectionnés par eux seuls ; l’homme pensait qu’il devait certainement exister un mode de dénomination plus approprié pour les amants.

– Faisons un essai, dit l’homme. Tu penses à un nom qui me convient et tu me le donnes. Je pense à un nom parfait pour toi et je te le donne. Ces noms seront pour notre usage exclusif. Ça te plaît ?
– Oh, oui, oui ! J’adore ! Tu es le meilleur !

C’est ainsi qu’ils se baptisèrent l’un l’autre.

Les amants tinrent leurs noms secrets, c’est pourquoi nous ne les connaissons pas.

L’homme prononça le nom de la femme.

La femme prononça le nom de l’homme.

– Tu vois, ce n’est ni abstrait ni commun. Cela ne pouvait pas mieux s’accorder avec ton corps, dit l’homme, faisant glisser son caleçon.
– La femme, extasiée, roulait le nom de l’homme sur sa langue.
– Maintenant ! brailla la femme. Mettons-nous au diapason et joue-moi un air !

 

3.

Et ainsi nous avons commencé à nous nommer les uns les autres.

Nous demandons à la personne dont nous voulons qu’elle nous nomme de nous donner un nom.

C’est notre manière de faire la cour.

J’ai donné mille noms et les ai perdus mille fois. J’ai circulé sans nom quelque temps avant de rencontrer Livre de Chansons.

À force de donner des noms, on devient prudent.

 

4.

– J’aimerais que tu me donnes un nom, ai-je dit.
– Okay.
Et puis :
– Tu me donnes un nom toi aussi, a-t-elle ajouté.

Henry IV en avait terminé avec son lait-vodka et s’endormait dans son panier.

Nous venions de faire l’amour pour la première fois et étions allongés dans une intime et paisible étreinte.

J’allai à mon bureau et écrivis le nom de la femme sur une feuille.

La femme se retourna sur le lit de sorte qu’elle faisait face à l’autre mur.

Elle griffonna mon nom sur son petit carnet.

Mes yeux s’attardaient sur le dos nu de la femme.

Je ne savais pas qu’un dos de femme pouvait être aussi ravissant.

 

5.

La femme prit la feuille de papier sur laquelle j’avais écrit son nom et elle lut.

Livre de Chansons Nakajima Miyuki

– Merci, dit la femme.

 

6.

De nombreux poètes écrivaient en japonais à la fin du XXe siècle.

Nous appelons cette période l’« Âge des Trois Grands Poètes ».

Toutes leurs œuvres, à l’exception de celles des trois plus grands, ont été oubliées.

L’un d’eux est Tanikawa Shuntaro (1), auteur de « La regardant jouer dans l’eau ».

Tamura Ryuichi, auteur de « Avec des joues roses », est le second.

Et Nakajima Miyuki (2), auteure de « Si tu dois naviguer, navigue en septembre », est la troisième. Ce poème se trouve sur la face B de son septième album.

J’ai toujours espéré que le livre de poèmes que je suis éventuellement destiné à écrire serait une collection aussi éblouissante que le Livre de Chansons Nakajima Miyuki.

« Livre de Chansons Nakajima Miyuki. »

C’est le nom de la femme.

 

7.

Je lis les mots que Livre de Chansons a écrits.

Sayonara, Gangsters

– Merci, dis-je.

 

8.

– J’étais une gangster, dit Livre de Chansons.

Mais je ne suis pas une gangster désormais.

Je ne le suis plus.

Ainsi, « Sayonara, Gangsters » est mon nom.

 

II « Arrêtez, arrêtez ça ! »

1.

J’ai rencontré les gangsters une fois, une seule fois. C’était à la banque.

J’étais assis sur le canapé, je lisais le journal et je regardais un soap opera.

Dans le soap, un couple qui était amoureux au début se séparait à la fin, et un homme et une femme qui n’étaient pas amoureux au début soit tombaient amoureux, soit dépassaient ce stade et se séparaient à la fin, et le personnage principal se trouvait ou se perdait lui-même dans sa chambre ou dans un parc ou pendant qu’il écrivait une lettre assis à son bureau, et l’héroïne enceinte sanglotait ou était dans tous ses états ou en pleine dépression, et soit l’homme la larguait, soit elle larguait l’homme, et chaque fois qu’une scène sexy s’annonçait, la caméra faisait un plan rapproché sur un rideau ou une poignée de porte, comme pour évoquer les délires narcissiques d’un schizophrène.

Je venais de perdre mon boulot et ma copine. Tout ce que j’avais, c’était les journaux que je lisais et les soap operas que je venais regarder sur le canapé de cette banque avec l’air conditionné.

Le temps que j’arrive à la banque ce jour-là, la moitié des personnages du soap étaient morts et les autres étaient devenus fous ou romanciers, ou ils avaient atteint le stade où rien ne les excitait plus que les chaussettes des fillettes de l’école primaire. Tous ces personnages disparurent en me disant au revoir derrière l’écran. Trois grandes guerres éclatèrent, plusieurs conflits mineurs furent déclenchés, qu’ils épandaient depuis l’arrière d’un camion. Il y eut un paroxysme. De nouveaux sponsors firent leur apparition, avant de céder à leur tour la place. L’énigmatique beauté qui avait subjugué un million d’hommes me regardait droit dans les yeux et murmurait : « Si tu veux faire l’amour avec moi, achète ce fard à paupières ! » ; et une nouvelle troupe de personnages débarqua sur ces entrefaites.

 

Ce texte est extrait du roman Sayōnara, Gyangutachi (« Sayonara, Gangsters »), qui paraîtra en français chez Books éditions début 2013. Il a été traduit par Jean-François Chaix.

La malédiction

Un poulet, ça peut disparaître aussi facilement qu’un insecte. Et Zhong Yonglian, la propriétaire du volatile porté disparu qui nous occupe ici, avait conclu que sa voisine Wu Haiying était responsable de la perte. Il y avait à charge deux éléments de preuve : d’abord, des empreintes de pattes qui menaient au potager de Wu ; ensuite, l’odeur de ragoût venant de chez elle. Wu Haiying n’était pas le genre de femme qu’on désirait se mettre à dos : elle aimait la bagarre, et pouvait réduire en cendres votre maison si elle était d’humeur à envenimer une querelle. Si seulement le fils de Zhong Yonglian avait été là, avec son regard noir d’assassin ! Mais il n’avait pas téléphoné depuis des lustres, ni envoyé d’argent.

Le crépuscule approchant, deux aspects du problème s’imposèrent à Zhong Yonglian : premièrement, c’est Wu Haiying qui avait saboté leur relation en apparence harmonieuse, et le tempérament accommodant de Zhong ne saurait suffire pour une réconciliation ; deuxièmement, même si la disparition d’un poulet n’est pas une catastrophe monumentale, il n’était pas question de fermer les yeux. Si Zhong attendait jusqu’au lendemain, son heure serait passée. Elle décida donc de faire le tour du village. « Vous avez vu mon poulet ? » demandait-elle à tous ceux qu’elle rencontrait. « La dernière fois que je l’ai vu, il était vers l’est. » Elle tenait cette tactique de son mari. Il faut d’abord préparer le terrain, lui avait-il expliqué, à la fin de la longue maladie dont il était finalement mort. Yonglian s’avança enfin devant la maison de Wu Haiying : « Qui peut bien avoir volé mon poulet ? » répéta-t-elle trois fois.

– Qu’est-ce qui ne va pas ?, demanda Wu Haiying.
– J’essaie de trouver qui a volé mon poulet.
Une fois ces mots prononcés, Zhong Yonglian fut presque prise de vertige à l’idée de cette déclaration de guerre implicite.
– Il reviendra tout seul quand ça lui chantera, répondit Wu.
– Et s’il est déjà tué et mangé ?, lança Zhong, renouvelant sa provocation.
Elle détourna rapidement les yeux. Wu Haiying comprit enfin.
– Tu crois que je l’ai pris ?
– À toi de me le dire, lâcha Zhong Yonglian en faisant mine de partir.
Wu Haiying la retint par la manche. Zhong se dégagea : « Va te faire foutre ! »
– Tu prétends que j’ai mangé ton poulet ?, hurla Wu Haiying.
– Non. Mais tu viens de le faire.
– Quand ?
– C’est très facile de manger un poulet. Et c’est propre, ça ne laisse pas de traces.

Il commençait de pleuvoir à verse. Wu Haiying attrapa Zhong Yonglian – un bout de femme mince et fragile – par le col, dévisagea son accusatrice d’un air farouche, puis la gifla violemment. Les yeux et le nez de Zhong Yonglian laissèrent couler des larmes et du sang, ses traits étaient déformés par la double humiliation. Alors que Wu Haiying s’apprêtait à lui administrer une seconde claque, Zhong se rappela son défunt mari et, dans un sanglot mêlé d’indignation et de mélancolie, elle se jeta sur la voisine, à qui cette attaque surprise fit perdre l’équilibre. Une fois relevée, elle empoigna les cheveux de Zhong Yonglian (aussi facilement que s’il s’agissait d’une touffe d’herbe) et tira de toutes ses forces, la projetant au sol. Quand les témoins arrivèrent sur les lieux, Zhong, étendue à terre, appelait à grands cris son mari défunt et son fils absent, Wu Haiying debout à côté d’elle, qui ignorait son époux l’exhortant à rentrer à l’intérieur de la maison.

– C’est elle qui a commencé, se défendit Wu. Elle a dit que j’avais volé son poulet.
Zhong Yonglian martela le sol en béton avec ses poings :
– Tu n’as pas honte, salope ?
Quelques femmes tentèrent de l’aider à se relever, mais elle refusait de se mettre debout. Ses bras et ses jambes furent pris de spasmes.
– Elle simule, dit Wu Haiying.
– Ferme-la donc !, suggéra son mari.
Elle n’en avait pourtant pas fini, alors même qu’il la traînait à l’intérieur.
– Vous l’avez tous entendue : elle dit que j’ai volé son poulet. Que je sois foudroyée si je l’ai fait !
Alors, Zhong Yonglian se redressa et pointa le doigt dans sa direction :
– Si tu as volé mon poulet, ton fils mourra dans l’année. Si tu ne l’as pas volé, c’est le mien qui mourra.
– Si je l’ai volé, mon fils mourra !, répéta Wu Haiying, acceptant les termes de la malédiction.
– Je ne la crois toujours pas, marmonna Zhong Yonglian.

Même si elle s’endormit en pleurant cette nuit-là, elle avait le sentiment d’une injustice un peu tempérée par le fait d’avoir eu le dernier mot. Le lendemain matin, le poulet rentra, trempé par la pluie, comme un ermite miteux de retour d’une retraite, grattant le sol, un chiffon rouge noué à la patte. Elle le porta dans la maison et le tua sans bruit.

À chaque fois qu’elle croisait Wu Haiying, Zhong Yonglian se sentait coupable. Jusqu’au jour où elle comprit que, même si sa voisine n’avait pas volé le poulet, cela ne faisait pas d’elle pour autant une bonne personne, ni n’empêchait qu’elle soit une voleuse. Elle se rappelait l’amertume salée de son sang et de ses larmes, et la manière dont Wu Haiying l’avait mise à terre en lui tirant les cheveux.

Quand elles se rencontraient, Zhong s’efforçait de rivaliser de mépris avec son ennemie. Elle installa une bâche en plastique sur la clôture entourant le poulailler, pour empêcher les volatiles de filer, et demanda à son gendre d’écrire « Mort aux voleurs » sur le bout de tissu rouge attaché à la patte de chaque poulet.

Les deux femmes veillaient à ne plus rien avoir à faire l’une avec l’autre.

Quand vint le dernier mois de l’année lunaire, le village ne parla plus que du retour de Dongguan (1) du fils de Wu Haiying. Il était revenu au volant d’une Buick blanche qui avait roulé sans bruit sur l’herbe gelée et les pierres de la route menant au village. Il avait tiré sur le frein à main et claqué la portière derrière lui, avec toute la morgue d’un membre du Politburo. Il avait fermé avec la télécommande et la voiture immobile avait vagi comme un animal craintif. Du véhicule était aussi sortie une jeune femme – pas de la région, à coup sûr – âgée d’une petite vingtaine d’années, qui le regardait d’un œil enamouré. Son visage, blanc et doux, aurait pu tenir dans la paume d’une seule main ; ses yeux brillaient d’un éclat que les villageois associaient aux étrangères, pas aux Chinoises. Ses cheveux épais, teints en rouge flamboyant, étaient coupés court. C’était l’hiver, mais elle ne portait qu’un tee-shirt gris moulant sur un pantalon de cuir noir, ce qui mettait en valeur ses courbes élancées et ses longues jambes. Elle adressa à son public un sourire candide, dévoilant des dents d’une blancheur de perles.

– Rentre, Xixi, lui dit Guohua, et elle disparut, docile, dans la maison de Wu Haiying. Elle était de loin ce que l’on avait vu de plus beau depuis des siècles. Toute la journée, les habitants furent troublés par une curieuse sensation de vide, de ravissement contrarié. Guohua la garda claquemurée chez lui jusqu’au jour où Wu Haiying les emmena faire le tour du village, après quoi il la conduisit enfin chez quelques membres de la famille. Wu Haiying, en revanche, rendait visite à tout le monde, l’air radieux. Sachant ce qu’elle venait entendre, ses hôtes s’empressaient de la complimenter sur sa bonne fortune. « Ses parents n’ont pas encore donné leur accord », répondait-elle, dans un accès de feinte modestie. Si son interlocuteur omettait de dire quelque chose comme « tôt ou tard, alors », elle ajoutait en hâte : « Ils ont échangé des anneaux, vous savez. » Elle était tellement euphorique qu’elle en oubliait même de mépriser sa voisine, dont l’humiliation était à présent complète.

Zhong Yonglian partit pour la ville, demandant au propriétaire d’une boutique de téléphonie de composer le numéro inscrit sur le papier qu’elle lui tendait. Elle voulait dire à son propre fils, Guofeng, qu’il devait ramener une fille pour le Nouvel An, quitte à la payer. Personne ne décrocha, malgré plusieurs tentatives. « Réessayez, insista Zhong Yonglian. Vous ne vous êtes pas trompé de numéro ? » Quand l’homme s’exécuta, le téléphone avait été éteint par celui – quel qu’il soit – qui se trouvait à l’autre bout. Guofeng avait toujours été solitaire : il n’avait jamais dit à sa mère où il travaillait, il ne lui téléphonait pas. « Je ne me soucie pas de toi, moi, disait-il quand elle avouait s’inquiéter pour lui. Tu n’as rien de plus important à penser ? » Presque tous les ans, il allait en ville pour le Nouvel An, et revenait bien après la tombée de la nuit : pieds nus, le visage en sang. Il ne lui disait jamais ce qui s’était passé. Une année, il n’y était pas allé parce qu’il aidait son oncle, qui faisait du transport routier. Quand l’oncle tomba malade, Guofeng disparut avec le camion jusque dans la province d’Anhui, là-bas dans le Sud-Est, et finit par appeler pour dire qu’il était tombé en panne. L’oncle partit le chercher, parcourant des centaines de kilomètres à travers la Chine, pour retrouver le camion la portière ouverte, la clé sur le contact, mais sans la moindre trace du chauffeur. « Ça fait des siècles que tu aurais dû te débarrasser de cette merde », voilà tout ce que Guofeng avait trouvé à dire après coup.

À présent, Zhong Yonglian allait au commissariat, un foulard noué sur sa tête. Un agent lui demanda ce qu’elle voulait.

– Je suis venue signaler un crime.
– Votre nom ?
– Peu importe.
Elle mit sa main en cornet autour de sa bouche et murmura à l’oreille de son interlocuteur :
– Guohua est de retour.
– Qui ?
– Celui qui s’est enfui après la descente de police dans le tripot clandestin.
Elle eut une autre idée : « Il a ramené une femme avec lui. Je suis sûre que c’est une pute. »
– Merci.

Le commissariat ne couvrait ses frais de fonctionnement que grâce aux amendes. Chacun des joueurs arrêtés l’année précédente avait payé jusqu’à quatre cents yuans, sauf l’introuvable Guohua. S’il ne payait pas, avaient commencé de grommeler les gens après sa fuite, pourquoi eux devraient-ils le faire ?

Quelques jours plus tard, le commissariat envoya un policier, un chauffeur et un membre de la police militaire capturer leur proie. Ils traînèrent hors de la maison Guohua, qui se débattait comme un lapin pris au piège. Xixi les poursuivit jusqu’à la voiture : « Pourquoi ? Pourquoi ? » sanglotait-elle, exactement comme ces femmes qu’on voit dans les soap operas.

« Dégage », lui cria l’homme de la police militaire, dont la moustache semblait taillée d’après celle de Staline. Xixi se mit à le frapper à coups de poing, hurlant des obscénités dans son mandarin aux intonations délicieuses. Elle se mordit le milieu de la joue, ce qui ne manqua pas de produire son effet : elle se mit à pleurer. « De quel droit l’arrêtez-vous ? La police ignore donc qu’il y a des lois ? » À peine perturbés par sa charmante naïveté, les trois hommes emmenèrent Guohua dans un nuage de poussière.

Wu Haiying, sortie couper du fourrage pour les cochons, s’évanouit en apprenant la nouvelle, tandis que Xixi pleurait accroupie près d’elle. En les observant de sa fenêtre, Zhong Yonglian sourit. Bien fait pour eux, songea-t-elle. « Bien fait pour eux », répéta-t-elle tout haut en arpentant sa maison.

Une demi-heure plus tard, Guohua revint. Il avait réussi à s’échapper. Il embrassa Xixi sur le front et courut à l’étage se cacher dans la mesure à grains de la salle de battage.

– Dites-leur simplement que je suis parti dans les montagnes !À la tombée de la nuit, l’équipe d’enquêteurs était de retour au village. Ils firent irruption chez les Wu et se mirent à fouiller négligemment la maison.

– Où il est ?, aboyèrent-ils en saisissant Wu Haiying par le col.
– Je ne sais pas.
– Tu mens.
Wu Haiying détourna les yeux.
– Il est parti dans les montagnes, leur dit Xixi boudeuse.
– Il s’est sauvé ?
– C’est ce que j’ai dit.

L’homme à la moustache de Staline braqua sa torche droit sur elle. Fermant les yeux, elle se mordit la lèvre. Son visage se contracta, la peau tendue, les cils projetant de longues ombres sur ses joues.

– Alors il a foutu le camp ?
– C’est ce que j’ai dit, répéta-t-elle avec un peu plus de témérité.
– Où est ton permis de résidence temporaire ?, demanda l’homme.
– Je n’en ai pas.
– Tu devrais en avoir un.
– Je n’en ai pas.
– Alors on t’emmène.
– Pourquoi ?
Il la frappa, violemment, avec sa torche. Elle s’écroula.
– Emmenez-la, dit le policier.

Et les hommes commencèrent à tirer son corps inerte par ses hautes bottes de cuir. Son visage portait le masque du désespoir, tel un poisson sur une planche à découper, toisant le couteau à évider. La parentèle de Wu Haiying, rassemblée pour observer la scène, se volatilisa. Mais quand les policiers eurent traîné Xixi dans la cour devant la maison, le clan était de retour, brandissant des balais, des piquets, des gourdins et même des pipes à tabac. Les agents étaient cernés, et la bastonnade commença. La petite voix nasillarde du policier tenta d’appeler au calme, mais il était trop tard.

Une autre voix finit par leur crier d’arrêter. La foule s’écarta pour laisser passer le jeune maître, ce jeune maître qui était revenu triomphalement au volant d’une Buick, le jeune maître qui s’était réfugié dans la salle de battage. Un couteau de cuisine à la main, il s’élança en une charge vengeresse, plantant son arme dans le bras de l’homme à la moustache. Tous fermèrent les yeux, momentanément terrifiés par la nouvelle tournure prise par les événements. Même Guohua semblait incapable de croire à ce qu’il avait fait, marquant une pause après avoir retiré le couteau. Seule Zhong Yonglian lui hurla – intérieurement – de poursuivre : « Continue ! Poignarde-le encore ! Ce sera la mort pour toi aussi ! » Guohua le poignarda de nouveau.

Il n’y avait pas de sang. Ni de bruit. Le processus meurtrier semblait intolérablement long, même pour la victime, qui empoigna le couteau, exhortant son assassin à cesser d’utiliser le dos de la lame. Soudain conscient du caractère humiliant de son incompétence, Guohua préféra s’armer d’un piquet en bois. Mais avant qu’il ait pu porter le coup de grâce, les trois représentants des forces de l’ordre s’étaient libérés de leurs assaillants et s’égaillaient à travers le village comme des animaux terrifiés, disparaissant dans le labyrinthe obscur des ruelles.

La police n’envoya jamais personne d’autre. Un parent de Wu Haiying, qui vivait dans la capitale de la province, appela le Comité du Parti ; le Comité en glissa un mot à la Sécurité publique, et la Sécurité publique rappela les dix-huit membres de la milice qui avait été envoyée au village. Quand la Sécurité publique ordonna à la police locale de laisser Guohua tranquille, le parent de Wu Haiying accepta de laisser la Sécurité publique tranquille. Quoi qu’il en soit, Guohua et sa bien-aimée terrorisée déguerpirent au plus vite.

Pour le Nouvel An, on vit rentrer chez eux les travailleurs migrants, rapportant des merveilles comme des cartes de vœux musicales, des téléphones portables dorés et des cigarettes sans fumée. Zhong Yonglian traînait à l’entrée du village, dans le vain espoir d’apercevoir la haute silhouette de son fils. Elle demandait aux autres s’ils savaient où travaillait Guofeng ; personne ne savait.

Elle retourna à la ville pour essayer de le joindre à nouveau sur son portable ; le numéro était hors-service, dit l’homme. Ce qui signifiait, expliqua-t-il, que personne n’utilisait plus ce téléphone ; la facture n’avait peut-être pas été payée, ou l’appareil avait été volé. Dongguan abondait en pickpockets à moto qui, après vous avoir agressé, vous traînaient parfois sur des dizaines de mètres.

Épuisée par les nuits blanches, Zhong s’endormit un jour dans un fauteuil. Elle rêva de Guofeng enfant, mais il avait le visage livide, et sa voix était à peine un murmure. Elle lui servait de la bouillie, y délayait un médicament et lui disait de tout manger. Mais Guofeng se contentait de la regarder piteusement, en secouant la tête. L’angoisse lui serra le cœur. Après avoir éloigné le bol, elle découvrit qu’une énorme créature couleur de calmar était étalée sur le lit, sa poitrine émaciée incrustée d’os et de tendons fibreux, ses membres semblables à des pattes de lapin écorchées. Certains de ses organes internes avaient été perforés, et un sang noir coulait sur le sol. La créature était à moitié accroupie, sa main droite posée à plat sur le bord du lit ; et ses jambes arquées se dérobèrent quand elle tenta de soulever son corps épuisé, tandis que le couvre-lit de coton la recouvrant glissait à terre. Son énorme tête ronde était presque entièrement dépourvue de cheveux et de traits, en dehors d’une grande bouche pantelante et nauséabonde, armée de longues dents pointues. Elle gonflait puis dégonflait ses joues en cherchant à reprendre souffle. Vacillant, comme sur le point de tomber, la créature s’avançait soudain pour attraper Zhong Yonglian. Elle se réveilla, une douleur froide au poignet.

Se précipitant chez sa fille, elle trouva son gendre en train de jouer aux cartes au soleil.

– Je n’ai toujours pas de nouvelles de Guofeng. J’ai fait un rêve affreux : il lui était poussé des ailes et une queue, et il perdait du sang.
Son gendre ne dit rien.
– Peux-tu aller le chercher et le retrouver pour moi ? Tu ne vois pas que sa sœur se fait du souci pour lui ?
Le gendre jeta un regard en direction de Zhong Yonglian, et décida de ne pas dire ce qu’il avait sur le bout de la langue.
– S’il te plaît. Tu es son beau-frère, et il est mon seul fils.
– Comment suis-je censé le retrouver ?
– Je suis sûre que tu auras une idée. Je t’en supplie.
– La Chine est un grand pays. Je ne sais même pas dans quelle province il vit.
– Je sais que tu peux le trouver. Vous êtes si malins, vous les jeunes. Ramène-le pour le Nouvel An. Après, il pourra faire ce qu’il voudra. Je suis malade d’inquiétude : je veux juste le voir.
Son gendre se leva. Le visage inondé de larmes, Zhong Yonglian se jeta soudain à ses pieds.
– J’ai peur qu’il soit mort.
– Mais qu’est-ce que !……  D’accord, d’accord, acquiesça-t-il en voyant approcher sa femme.
– Jure.
– Je le jure.

Après avoir emprunté cinq cents yuans à Zhong Yonglian, son gendre passa une journée dans la capitale de la province, et revint sans avoir dépensé l’argent. Il dit, en mentant, qu’il avait croisé Li Yuanrong, du village voisin, lequel avait reçu de Guofeng une lettre disant qu’il serait de retour dans quelques jours. Quand Zhong Yonglian refusa de le croire, il téléphona à Li Yuanrong qui lui raconta lui-même : « Guofeng rentrera bientôt. Il a un travail qui lui rapporte mille yuans par jour ; il essaye de gagner le maximum avant de revenir. » Quelques jours avant le Nouvel An, un villageois du nom de Guoguang – qui était parti travailler dans le Guangdong – revint et confirma le récit de Li Yuanrong. Guofeng travaillait dans l’usine d’à côté et, depuis quelques jours, il faisait des heures supplémentaires ; on le payait plusieurs fois le salaire normal de quatre cents yuans par jour. Guofeng lui avait demandé de transmettre le message qu’il serait de retour pour le réveillon.

– Comment va-t-il ?
– Il n’est toujours pas très bavard. Il s’est laissé poussé les cheveux, comme un poète.

Zhong Yonglian savait pourquoi Guofeng avait désespérément besoin d’argent. À chaque Nouvel An, les travailleurs migrants venus pour les vacances se réunissaient dans un temple, à Yu, un village voisin, pour jouer aux cartes. Les paris démarraient à quelques centaines ou quelques milliers de yuans, puis grimpaient très vite jusqu’à des dizaines ou des centaines de milliers. La plupart jouaient tout l’argent qu’ils s’étaient donné tant de mal à gagner durant l’année, puis empruntaient un peu de liquide pour acheter un billet de train et repartir dans le Sud. L’an dernier, Guofeng avait gagné des sommes folles pendant les quatre premiers jours, et avait tout perdu le cinquième. Il était rentré à la maison les yeux rouges, avait mangé un bol de bouillie, puis il était parti.

Le matin du dernier jour de l’année lunaire, Zhong Yonglian fit cuire du poulet, de l’oie, du bœuf et du porc, prépara des légumes et de la soupe de tofu. À midi, la nourriture était froide, mais elle continuait d’attendre, comme une femme attend son amant, l’espoir trop fragile pour sortir le chercher elle-même. Elle attendait qu’il entre en courant et crie son nom ; elle attendait de pouvoir se tourner vers lui en souriant.

– Guofeng !
– Maman !

Ces deux mots étaient tout ce qu’elle voulait entendre. Mais alors que le soleil déclinait et que la poussière retombait sur la route, rien ne venait troubler le calme du Nouvel An ; à l’exception du crépitement des pétards allumés par les enfants, tout était silencieux. La nuit tomba, comme si un seau d’encre avait été versé sur le village. Zhong Yonglian s’assit sur le seuil de sa maison, et pleura.

À onze heures, alors que toutes les autres portes étaient verrouillées, et que Zhong Yonglian s’apprêtait à fermer la sienne pour la nuit, elle aperçut deux phares qui luisaient faiblement au loin. Elle se raidit à leur approche, manifestement dans la direction du village. Finalement, elle se laissa envahir par l’excitation et se mit à trottiner, puis à courir, vers la lumière.

Le camion la dépassa sans s’arrêter.

Elle s’assit sur le bord de la route et commença à pleurer, le corps endolori, la semelle de ses chaussures trouée par les pierres, les genoux égratignés par une chute. Son fils ne rentrerait pas. Juste au moment où elle avait perdu tout espoir, le camion fit demi-tour, revint au village et s’arrêta devant chez elle, en laissant tourner le moteur.

Elle regagna sa maison en courant.

Guofeng sortit du véhicule, tenant un sac minable qu’il jeta à terre tandis qu’il tirait deux cents yuans de sa poche pour les donner au chauffeur. Il était aussi impassible que d’habitude. Ramassant le sac, Zhong Yonglian demanda au chauffeur s’il voulait manger un morceau. Il démarra sans répondre.

– Pourquoi rentres-tu si tard ?, demanda-t-elle.
Guofeng semblait impatient.
– J’ai passé vingt-quatre heures dans le train et je
n’arrivais pas à trouver de voiture pour me ramener de la ville.
– Tu as faim ?
– Oui.
– Je vais réchauffer le dîner.
– Donne-moi de la bouillie de riz.
– De la bouillie, pour le Nouvel An ?
– Je viens de te le dire.
Il parlait d’une voix autoritaire, bien que faible.
– Je suis fatigué, reprit-il. Appelle-moi quand ce sera prêt.

Il alla jusqu’à la chambre et s’allongea sur le lit, les yeux fermés. Lorsqu’elle fut sûre qu’il dormait, Zhong Yonglian tira le couvre-lit sur lequel il était étendu et le rabattit sur lui. À la fois vidée et soulagée, elle se mit à préparer la bouillie. Elle nettoya la marmite, rinça le riz puis ajouta l’eau. Elle savait que son fils aimait la bouillie claire comme du bouillon : plus elle était limpide et fade, plus il l’aimait. Avec des gestes empressés, elle alluma le gaz. Elle souleva le couvercle pour voir si c’était cuit : une fois la vapeur dissipée, elle s’aperçut que, dans la louche, le riz était encore dur. Quand ce fut enfin prêt, elle lui en servit une bonne ration, qu’elle porta dans la chambre, indifférente à la chaleur du bol brûlant, et elle l’appela. Sous le couvre-lit on l’entendait à peine respirer. Il gémit faiblement.

– Redresse-toi et mange un peu de bouillie.

Il ne réagit pas. Elle s’assit sur le bord du lit, dans l’attente. Il devait avoir parcouru des milliers de kilomètres en train, et cent autres au moins séparaient le village de la ville. Elle borda doucement le couvre-lit autour de lui. Dehors, une neige drue se mit à tourbillonner à la fenêtre. Il neige, songea-t-elle ; mon fils dort profondément. Le monde est en paix.

Elle l’appela à nouveau.

– Guofeng.

Toujours pas de réponse.

Elle approcha son visage tout près du sien.

– Guofeng, dit-elle doucement, redresse-toi et mange un peu avant de t’endormir.

À présent, elle était inquiète. Lorsqu’elle toucha son visage, il était glacé. Elle plaça la main devant son nez : il respirait à peine. Elle le secoua, tira sur ses membres. La main de Guofeng tombait de sa manche ; elle remonta le tissu pour lui prendre le poignet, mais c’était comme s’il ne restait rien à saisir.

Après un moment de paralysie, elle fondit en larmes.

Elle aurait tout aussi bien pu tenir un poisson mort. Elle avait les doigts poisseux d’avoir touché la chair puante, en décomposition. Son pouce s’enfonça dans le poignet putride de son fils, jusqu’à ses os durs et blancs. Il avait le bras pourri, violacé, d’un violet d’aubergine. Elle retroussa sa chemise de laine : son torse était dans le même état, la poitrine parcourue par un réseau de veines violettes, grosses comme des canaux. Lorsqu’elle tenta de le soulever, sa tête se mit à pendre, comme détachée du corps ; sa bouche ouverte renvoyait une odeur âcre, chimique.

Il ne fallut que trois minutes au médecin de la ville.

– Le corps de votre fils a été détruit, lui dit-il quand il sortit de la salle, paraissant en colère. Tout : les organes, la peau, les os. Il est pourri jusqu’à la moelle.

Elle loua une voiture pour ramener Guofeng au village et l’enterra discrètement.

Après l’arrivée du printemps, un stagiaire ambitieux du centre provincial d’aide juridique vint la voir. Zhong Yonglian – les cheveux tout blancs à présent – le regarda d’un air hébété pendant qu’il lui expliquait des concepts comme ceux d’empoisonnement au plomb, de durée maximum du travail, de santé et de sécurité. Changeant de tactique, il proposa une analogie pour l’aider à comprendre la mort de Guofeng. Pensez aux usines de fabrication d’armes chimiques que les Japonais ont construites pendant qu’ils occupaient la Chine (2) ; l’endroit où votre fils travaillait était beaucoup plus toxique.

Zhong Yonglian se contenta de s’éloigner, en secouant la tête.

– Je veux juste vous aider. Ça ne vous coûtera rien.
– Non.
– Allez-vous tolérer que votre fils soit mort pour rien ?
– Je n’ai pas besoin de votre aide.
Elle se dirigea vers la maison de sa voisine, avec une lenteur extrême, comme si elle se remettait d’une maladie. En voyant Zhong Yonglian s’asseoir précautionneusement sur son seuil de pierre, Wu Haiying lui apporta un tabouret.
– Le sol est trop froid pour s’y asseoir.
– Je me suis trompée, pour le poulet.
– Chut.

Wu Haiying s’accroupit et caressa la main de Zhong Yonglian. Les larmes coulaient en silence sur le visage de Wu, pendant que Zhong regardait à l’horizon, impassible, comme l’une de ces statues de martyrs révolutionnaires de style « réalisme socialiste ». Un travailleur migrant qui n’était pas encore reparti dans le Sud écoutait une chanson américaine (3) dans l’une des maisons situées à l’entrée du village.

 

Partout où je tourne les yeux,
Je suis cernée par ton étreinte.
Chéri, je vois ton aura,
Je sais que tu es mon salut.
Tu es tout ce dont j’ai besoin,
Tout est écrit sur ton visage.
Chéri, je sens ton aura,
Pourvu qu’elle ne pâlisse pas.

Les deux femmes restèrent assises, à écouter.

Merci à Yang Jibin pour m’avoir donné l’idée originale de cette histoire.


Cette nouvelle est parue dans
le Guardian en avril 2012. Elle a été traduite par Laurent Bury.