Quand j’avais 15 ans, j’ai tué

Des « Maras », ces gangs de jeunes ultraviolents qui terrorisent les barrios de Guatemala City à force de rackets, de trafics de drogue, de viols et d’assassinats, on ne connaît guère que ce nom générique qui n’évoque qu’un « phénomène de société » sans visage. Mais des êtres qui composent le phénomène, que savons-nous ? Qu’ils sont tatoués des pieds à la tête et qu’on les appelle des mareros. Au masculin. A priori, les femmes n’ont pas leur place dans ce monde où l’on recrute parfois dès 8 ans – avant, même là, on est trop jeune pour prétendre à intégrer des cliques dont le rituel d’entrée est l’obligation de tuer – des garçons qui restent jusqu’ à 25 ans – au-delà, en général, on est mort. Seules quelques mareras parviennent à s’y imposer. Alma est de celles-là, qui a pendant plusieurs années appartenu à l’un des gangs les plus violents de Guatemala City, Barrio 18. « J’ai attendu que ma mère me donne de l’amour, a-t-elle confié à la journaliste Isabelle Fougère. Elle n’avait pas le temps. J’ai cru trouver l’esprit de famille et la protection dans le gang. »

Alma est l’« héroïne » – on peine à utiliser ce terme qui lui va pourtant comme un gant – du dernier reportage du photographe d’origine catalane Miquel Dewever-Plana, spécialiste des Mayas qui travaille depuis 2007 sur les Maras (1). Et l’objet du livre qu’il en a tiré avec Isabelle Fougère, dont on parcourt le récit à la fois avec effroi et le cœur serré, l’intelligence en vrac (2). Cette vie, on peut la résumer avec de pauvres mots : enfance déglinguée, père alcoolique et violent, espoir d’études ruiné, choix du gang à 15 ans (plutôt asséner la violence que la subir dans un pays où il y a dix-huit assassinats par jour), premier meurtre, carrière fulgurante de criminelle sans pitié, mort d’une enfant sous les coups de son compagnon, qui provoque la décision de quitter le gang, trois balles dans le corps, tétraplégique. Mais rien ne permet de mieux saisir ce destin que les images prises dans l’intimité : la petite fille radieuse et sage aux jambes de sauterelle qui rêvait d’entrer à l’université, le visage de madone boudeuse qui est aujourd’hui le sien, l’étreinte de son compagnon, qui ne l’a pas lâchée malgré tout, la petite tombe fleurie de son enfant mort-née, les radios qui disent qu’elle ne marchera jamais plus, le bonheur d’une douche, la séance de maquillage avant d’aller bosser, et l’ombre d’un fauteuil roulant. Plus jamais, peut-être, on ne pourra écrire de la même manière sur les gangs maras, car il y aura moins d’excuses pour les caricatures. On ne naît pas mauvais, on le devient, dit l’histoire d’Alma. « C’est extrêmement troublant d’être face à des assassins, et de ne voir plus que l’être humain », confie Miquel Dewever-Plana. Très troublant, en effet. Aujourd’hui, Alma est sortie de la Mara et du quartier, grâce à un programme de réinsertion. Elle fait des paquets-cadeaux dans un grand magasin et sait que son ancien gang veut toujours sa peau. Le reportage de Miquel Dewever-Plana est écrit, comme sa vie, avec des points de suspension.

 

Voir le webdocumentaire consacré à Alma sur le site d’Arte

Un siècle avant Obama, déjà…

L’élection présidentielle américaine de 1904 s’est achevée sur la victoire éclatante du candidat républicain Theodore Roosevelt contre son adversaire démocrate Alton Parker. Le premier rassembla 7,6 millions de voix, soit 56 % des suffrages exprimés, contre 5 millions seulement pour Parker. Il n’échappera pas aux as de l’arithmétique que ce décompte passe sous silence environ un million de voix : en 1904, comme aujourd’hui, plusieurs représentants de petites formations se lancent tous les quatre ans dans la course à la Maison-Blanche, à côté des candidats des deux principaux partis. Parmi eux, le socialiste Eugene Debs récolta 400 000 suffrages, entamant la domination républicaine dans les régions industrielles ; et Silas Comfort Swallow, partisan de la prohibition, attira sur son nom les voix de 259 000 Américains convaincus que leurs concitoyens devaient cesser de picoler. Beaucoup plus bas dans le classement venait, avec environ deux mille voix selon l’estimation très généreuse de Bruce L. Mouser, George Edwin Taylor, le candidat du National Negro Liberty Party.

Comme l’écrit l’historien, se présenter à l’élection présidentielle en 1904 était, pour un Noir, « idéaliste, au mieux ». Au pire, on peut soupçonner Taylor d’être de ces excentriques qui ont pour eux-mêmes plus de considération que l’histoire n’en aura jamais. Journaliste pugnace, Taylor n’était pas le seul à vouloir se mettre en avant en 1904 : au moins un autre candidat noir était en lice, et non par caprice. L’un et l’autre protestaient contre le repositionnement des principaux partis, qui conduisait à l’exclusion des Noirs de la citoyenneté. Ce mouvement de protestation, et le rôle qu’y joua Taylor, nous offre un parfait aperçu de la façon dont les grandes formations américaines ont transformé pendant des décennies les Afro-Américains en véritables sans-abri de l’espace politique.

Né au milieu du XIXe siècle en Arkansas, Taylor a passé toute sa vie adulte dans le Wisconsin et en Iowa. À une époque où la plupart des Afro-Américains résidaient encore dans le Sud, lui vivait dans le Midwest au milieu des producteurs de céréales et des mineurs, un monde où la solidarité interraciale semblait possible. Dans les dernières décennies du siècle, un certain nombre de partis représentant les travailleurs et les fermiers avaient d’ailleurs émergé, remportant parfois un franc succès. En 1878, treize membres du Parti national, venus pour la plupart du Midwest, furent ainsi élus à la Chambre des représentants. Ils militaient en faveur d’une politique monétaire inflationniste et d’un impôt progressif sur le revenu, entre autres mesures destinées à relâcher la pression sur les travailleurs endettés et sous-payés. Les questions raciales n’avaient aucune place dans leur vision, et ces partis ouvriéristes réunissaient généralement Noirs et Blancs.

Après une instruction élémentaire, Taylor entama une carrière de journaliste à La Crosse (Wisconsin) dans les années 1880, soutenant dans ses articles les populistes du People’s Party et leur programme : légalisation des syndicats, création d’une banque centrale, et exigence que « toutes les lois [soient] rédigées dans un langage simple, de sorte que le peuple les comprenne sans avoir à verser des honoraires exorbitants aux juristes ». Des réformes qui transcendaient les frontières raciales. Caché derrière l’écran de la page imprimée, Taylor se faisait l’écho des revendications des travailleurs, comme s’il vivait dans un pays où la couleur de la peau ne comptait pas.

Mais elle comptait. Et quand les Blancs le jugeaient nécessaire, ils le lui faisaient savoir. Comme de nombreux activistes, Taylor usait d’un style corrosif, et, même s’il tournait en dérision les capitalistes et leurs serviteurs politiques, il réservait ses mots les plus durs à d’autres militants de gauche, qu’il accusait de s’être fourvoyés. Il en va souvent ainsi dans les milieux radicaux. En temps normal, ces querelles intestines donnent lieu à des bordées d’injures ; en l’espèce, les attaques étaient teintées de racisme. Un journaliste rival tenta ainsi d’enfoncer un coin entre Taylor et ses lecteurs blancs en le désignant comme un « descendant de la race cannibale ».

Mouser raconte que Taylor avait été apparemment surpris par cette charge, répondant qu’il se serait attendu à pareille attaque dans un État du Sud, mais pas ici. Il découvrait soudain, dans le feu de la bataille, qui il était et dans quel genre de pays il vivait. « Taylor savait assurément qu’il était noir, écrit Mouser, mais il ne semblait pas s’être résigné à cette idée. » De fait, il est difficile de dire ce que « se résigner à l’idée d’être noir » signifiait dans l’Amérique du milieu des années 1880. En vertu des Civil Rights Acts de 1866 et 1875, le Congrès accordait aux Noirs les mêmes droits fondamentaux qu’aux « citoyens blancs ». Mais ces mesures avaient été minées, sinon abolies, par la Cour suprême.

 

Des Noirs politiquement orphelins

Et, en 1889, les assemblées d’un certain nombre d’États du Sud contrôlés par les démocrates commencèrent à rédiger des lois destinées à empêcher les Noirs de voter. L’un des objectifs était de parer à la menace qu’incarnait précisément Taylor : qu’un mouvement politique ouvriériste mobilise les fermiers noirs, les fermiers blancs et les travailleurs de tout poil dans une croisade visant à déposséder les riches de leur fortune et de leurs privilèges. Exhortant les Blancs à prendre au sérieux le spectre d’une « domination nègre », les démocrates persuadèrent les plus pauvres d’entre eux de faire passer la race avant la classe, leur offrant, plutôt qu’un meilleur revenu, cette confortable certitude : quels que fussent leurs problèmes matériels, au moins n’étaient-ils pas noirs.

Le soutien de l’électorat de couleur, vouant aux républicains une reconnaissance éternelle pour avoir aboli l’esclavage dans le Sud, était la seule chance de victoire du parti dans ces États. Le GOP était donc contraint de s’opposer à la remise en cause des droits civiques, sauf à trouver des voix ailleurs. Mais plus l’Union s’élargissait vers l’Ouest, à majorité blanche, ignorer le Sud et ses citoyens noirs n’empêchait plus le parti de former une majorité à l’échelle nationale, grâce aux bastions traditionnels du Nord et aux nouveaux États de l’Ouest.

Dans les années 1890, les Afro-Américains se retrouvèrent ainsi politiquement orphelins. Les démocrates du Sud ne voulaient pas d’eux et les républicains n’avaient plus besoin d’eux. Taylor, comme d’autres militants noirs, se rebiffa contre cette fermeture des partis à leurs préoccupations. Il essaya de se battre, avec Frederick Douglass (1), pour faire admettre par le parti les revendications des délégués noirs, lors de la Convention républicaine de 1892. Mais en vain. Taylor quitta les républicains, leur reprochant d’approuver la remise en cause des droits civiques et le lynchage. [Sur cette période de l’histoire américaine, lire « Ces Noirs qui voulaient être Blancs », Books, n° 35, septembre 2012 et « Quand l’Amérique lynchait », Books, n° 36, octobre 2012.] Espérant que les démocrates amélioreraient la condition noire en défendant globalement les travailleurs, Taylor resta à leur côté et prit en 1900 la présidence de la National Negro Democratic League.

Mais ces espérances se dissipèrent à mesure que le Parti démocrate s’affirmait comme le représentant du projet de suprématie blanche dans le Sud. C’est apparemment la raison pour laquelle Taylor accepta la nomination du National Negro Liberty Party pour l’élection présidentielle de 1904, sur un programme exigeant le suffrage universel, l’application des droits civiques et une pension fédérale pour les anciens esclaves.

L’objectif n’était pas de gagner, mais de rassembler les électeurs noirs afin de montrer leur poids politique. Taylor échoua. Son parti manquait même des fonds nécessaires à l’inscription de son nom sur le bulletin, et il fut ignoré, voire ridiculisé, par la presse afro-américaine. Loin de capituler pour autant, il poursuivit sa carrière de journaliste. Cet homme doté d’une faible instruction, qui avait dirigé une mine de charbon et écrit pour des lecteurs de l’Ouest, réfléchissait principalement en termes d’intérêts de classe, convaincu que le parti le plus soucieux des pauvres finirait par faire son devoir à l’égard des Afro-Américains. Sa candidature fut le coup d’envoi d’un siècle qui vit ce rêve devenir réalité, à mesure que les Noirs migraient vers les villes du Nord et devenaient une force politique incontournable. Soixante ans plus tard, un président démocrate ratifiait une importante loi sur les droits civiques. Et, quarante ans après cela, un Noir doté d’une instruction supérieure déclarait devant la Convention nationale du Parti démocrate : « Il n’y a pas d’Amérique noire, blanche, latino ou asiatique. Il y a les États-Unis d’Amérique. » Quatre ans plus tard, celui-là était élu président.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement, le 29 juillet 2011. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

L’économie est malade de ses chiffres

L’entretien dont est extrait cet échange s’est déroulé à Prague à la fin de l’année 2011. Il a été modéré par le journaliste tchèque Roman Chlupatym.

 

Grâce aux différentes crises que l’on connaît depuis 2008,la science économique est devenue plus intéressante aux yeux de bien des gens. Mais les choses ont-elles changé pour autant ?

Tomáš Sedláček : À l’échelle de l’histoire, le passage d’une croyance à une autre a toujours été difficile. Il est douloureux d’abandonner une foi. Et l’économie est une croyance comme une autre. Je crois que l’un des plus grands blasphèmes de notre temps est de faire croire qu’il existe un degré zéro de la croyance – que quelque chose peut être réel, vrai, neutre, scientifique. Cette foi qui est la nôtre, qu’on appelle économie, est pénétrée par le mythe : on croit à la rationalité des êtres humains, on croit à la possibilité de décrire l’avenir au moyen de modèles mathématiques. On croit aussi que l’on peut s’attendre à l’imprévu, ce qui est un oxymore.

 

Notre expérience de la crise peut-elle changer quelque chose à cette croyance en l’économie, à la perception que nous en avons ?

T. S. : La crise n’a pas été suffisamment forte pour cela. C’est comme un mal de dent modéré, dont on s’accommode sans aller chez le dentiste, en prenant un peu de slivovitz [eau-de-vie de prune]. C’est seulement à partir d’un certain niveau de douleur que l’on consulte un médecin, qui réglera le problème en une demi-heure. Je crois que l’Europe et les États-Unis sont en deçà de ce seuil de douleur. Nous continuons de penser que nous pouvons nous contenter des vieux remèdes.

 

Faites-vous allusion à l’obsession de la croissance, omni-présente en ce moment ?

T. S. : Ah ! croire qu’il est absolument normal de croître ! Croire que la croissance est le destin des systèmes, c’est absurde. Historiquement, la stabilité est au fondement de la science économique. Les théoriciens classiques pensaient en termes d’équilibre, ou se demandaient à quoi ressemblerait notre société une fois que nous serions arrivés à cet état stable ; ils ne s’intéressaient pas au chemin de croissance mais à l’état de repos. Aujourd’hui, c’est le contraire. Très peu de penseurs se disent : « Imaginons un siècle de croissance, puis un arrêt. À quoi ressemblera alors la société ? Sera-t-elle une bonne ou une mauvaise société ? La croissance nous aura-t-elle conduits dans la direction que nous souhaitons ? » Je n’ai aucune certitude, mais je m’inquiète que personne ne pose ces questions. Une autre remarque, sur un phénomène que je trouve vraiment très étonnant à propos de PIB : nous nous sommes réjouis des 2 ou 3 % de croissance enregistrés par certains pays européens en 2010. Personne ne dit que, la même année, le déficit public de ces pays avait atteint 7 ou 8 % du PIB. Donc, si l’on schématise, ils ont payé 7 % de dette et en ont tiré 3 % de profit. Aucune raison de se réjouir ! Nous ne savons pas disjoindre la croissance de l’endettement. C’est la cause des problèmes dans le secteur bancaire, au niveau individuel comme au niveau macroéconomique. L’emprunt a généré une croissance artificielle. C’est l’une des explications de l’état désastreux de la situation financière. Et depuis, rien n’a changé.

 

Le PIB, la croissance et les autres notions économiques sont un peu comme des fétiches…

D. O. : C’est assez drôle. Je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps, on prédisait 0,2 % de croissance ou quelque chose de cet ordre. Puis un organisme a annoncé une croissance de 0,1 %. Et les journaux ont titré : la croissance du PIB moitié moins importante que prévu. Peu importait le biais statistique…

T. S. : Un psychodrame pour un dixième, ça n’a pas de sens…

D. O. : … Exactement, un ou deux dixièmes de point de croissance peuvent tout simplement disparaître ou apparaître au cours du processus. Et, pourtant, nous accordons à ces chiffres une valeur presque religieuse.

T. S. : Je supprimerais le presque. Nous attachons une importance religieuse à des valeurs que nous savons faillibles. Et cela deux ans après que tout le monde s’est trompé sur la croissance de tous les indices, PIB inclus ; les économistes n’ont pas réussi à tirer de ces indices fétiches des conclusions justes.

Il faut ici revenir à ce mythe, l’un des plus anciens récits de l’humanité : le meurtre d’Abel par Caïn. En hébreu ancien, Caïn signifie « forgeron » – une activité très suspecte à l’époque – et Abel signifie « vent », « brume ». Depuis lors, le dur (hard) l’emporte sur le doux (soft). Le pouvoir de la publicité – et de tout ce qui peut être considéré comme « dur » – l’emporte sur l’intuition que l’on ne devrait pas détruire notre environnement, abîmer le paysage, anéantir le plaisir de l’air pur. La bataille est inégale car traduire quelque chose en chiffres, c’est le rendre « dur ». Il est très difficile de traduire en chiffres le soft… Le doux perd donc la partie avant même qu’elle ait vraiment commencé.

 

C’est exactement la raison pour laquelle l’économie écologique propose de quantifier la valeur de l’air pur et autres ressources « douces » qui ne sont pas prises en compte par l’économie traditionnelle. Qu’en pensez-vous ?

T. S. : C’est l’une des deux manières de résoudre le problème. L’économie écologique dit, par exemple, que nous pouvons établir la valeur chiffrée d’un arbre. Elle affirme que nous ne pouvons appréhender les ressources naturelles et humaines avec les catégories en vigueur. Nous pensons la nature et les êtres humains en tant que ressource. Que cela ne coûte rien, comme dans l’Ouest américain au moment de la ruée vers l’or : premier arrivé, premier servi. Mais l’expérience enseigne que ce n’est pas vrai. La terre est rare. Et nous pouvons déterminer sa valeur – c’est en tout cas la première manière de traiter ces questions. L’autre approche consiste à respecter ce qu’on ne peut comptabiliser – des choses telles que l’esthétique, le plaisir du paysage, etc. Mais, pour cela, il faut effectuer un changement complet de paradigme et abandonner notre fascination pour les chiffres. [Sur cette question, lire aussi « La croissance zéro, on y vient ! », Books, n° 21, avril 2011.]

 

Cette crise devrait donc nous apprendre à nous libérer de l’obsession des chiffres…

T.S. : Vous connaissez probablement le Guide du voyageur galactique, de Douglas Adams (1). Dans cette saga de science-fiction, la « Grande Question sur le sens de la Vie, de l’Univers et le Reste » a pour réponse : 42. Que la réponse soit 42 importe peu. Ce qui importe, c’est qu’il s’agit d’un chiffre. Une réponse arithmétique à une question « douce » – c’est pour cela que c’est drôle. Une réponse précise à une question « douce », un chiffre, c’est ce que nous autres humains voulons. Autre exemple : dans l’Apocalypse de Jean, comme nous le savons, la Bête est désignée par 666. Des générations et des générations de théologiens et de mystiques ont essayé de percer le sens de 666. La réponse, à mes yeux, est simplement que c’est un nombre. Et c’est probablement pour cette raison que cela fait si peur, parce qu’il s’agit d’un être qui prend la forme d’un nombre. Un être effrayant, froid, calculateur dont l’expression – au contraire de celle de Dieu – ne peut pas nous échapper, en quelque sorte.

D. O. : C’est exactement cela. Dans notre culture occidentale, les nombres jouent un rôle particulier, qui remonte aux pythagoriciens, convaincus que les chiffres avaient une existence propre – de ce point de vue, ils avaient une lecture mystique du monde – et étaient au fondement de l’univers. Cette croyance persista longtemps, jusqu’aux XVIe et XVIIe siècles. On avait une conception harmonieuse du cosmos : les planètes tournaient autour de la Terre en émettant une belle sérénade. À la base, il y avait les rapports harmoniques, avec l’idée pythagoricienne que l’appréhension de cette musique relève des nombres. Ils sont l’ordre et le motif, au départ de tout ce qui constitue l’univers. Et cela est vrai. Notre tradition scientifique s’appuie en quelque sorte sur une croyance quasi mystique dans les chiffres, et la science cherche à réduire tout système complexe à une équation ou à un modèle mathématique. Cette approche est très fructueuse dans des domaines comme la physique ou la chimie. Mais elle ne se prête pas à tout. La loi de gravitation universelle de Newton s’écrit à travers cette remarquable équation : la gravitation décroît en proportion du carré de la distance. Elle permettait de lancer un projectile, mesurer la trajectoire d’une balle, calculer la vitesse de la chute d’une pomme ou de la rotation de la Lune autour de la Terre. C’est une démonstration extraordinaire du pouvoir des mathématiques. Le modèle de Newton a une très forte valeur de prédiction, c’est la raison pour laquelle il a pris une telle importance. En sciences économiques, on s’est évertué à faire quelque chose de similaire, on a bâti des modèles très sophistiqués – par exemple des modèles d’équilibre général – avec une structure de type newtonien. Malheureusement cela ne fonctionne pas.

 

Pourquoi ces modèles ne fonctionnent-ils pas ? Est-ce parce qu’ils ont-ils été mal conçus ou parce que les réalités économiques ne se mettent pas en équation ?

D. O. : En tant que mathématicien, j’étudie la prévisibilité dans les systèmes non linéaires, notamment dans le domaine météorologique. L’atmosphère fournit un bon exemple de système complexe. On a tendance à croire qu’il s’agit d’un élément mécanique avec des nuages et de l’eau qui bougent, le tout mû par les lois de la physique. Mais l’atmosphère est en réalité un système vivant, un sous-produit d’un processus respiratoire qui a lieu sur la Terre. C’est en quelque sorte un système organique qui partage des propriétés avec d’autres systèmes organiques, comme les très complexes boucles rétroactives des marchés financiers. La propriété émergente d’un marché est par définition quelque chose qui ne peut pas être réduit à une seule équation (2). Et les nuages en fournissent un bon exemple. Vous ne pouvez pas réduire un nuage à une équation, vous pouvez écrire des petites formules qui saisissent de manière statistique les chances de formation d’un nuage. Mais cela ne fonctionne pas si bien que cela au-delà de quelques jours. En d’autres termes, tous ces modèles classiques s’écroulent dès qu’ils se heurtent à des systèmes organiques complexes – que ce soit en biologie, en météorologie et plus particulièrement en économie. Si mes souvenirs sont justes, l’agence Bloomberg avait publié début 2008 une étude dans laquelle des experts prédisaient unanimement que l’année allait être très bonne pour les Bourses et que la moyenne des hausses serait d’environ 7 %. Aucun n’a prédit la catastrophe : à la fin de l’année, les Bourses avaient perdu 30 % de leur valeur. C’est la négation complète de ce que la science est supposée savoir faire ! Nous sommes censés créer des modèles, simplifier des choses compliquées, utiliser des chiffres afin de prévoir. Mais que se passe-t-il si cela ne fonctionne pas ? Que se passe t-il en cas de désastre complet ? Paradoxalement, pas grand-chose ne se passe… [Sur ces questions, lire aussi « De l’impossibilité de prévoir », Books, n° 20, mars 2001.]

T. S. : Précisément !

D.O. : Le FMI, l’OCDE et les autres institutions se livrent toutes à ce genre de prévisions, que les médias reprennent et que tout le monde prend pour parole d’évangile, comme les chiffres du PIB cités plus haut. Et, pourtant, ni le FMI ni l’OCDE n’ont prévu la crise. Bloomberg n’était pas seule à se tromper. Cette approche est donc extrêmement problématique. La crise devrait nous enseigner l’humilité et une véritable compréhension de l’incertitude. En physique, on parle de principe d’incertitude : on ne peut mesurer avec une précision totale la vitesse et la position d’une particule. Dans ce cas, le champ d’inexactitude est restreint. Mais il n’existe même pas en économie de modèle utilisable pour faire des prévisions précises. Nous ne savons même pas mesurer la part d’incertitude. Il y a là une incertitude à la puissance deux, en quelque sorte.

 

Donc, vous ne vous attendez pas à ce que l’on puisse remplacer les modèles actuels par de nouvelles formules courtes et efficaces…

D. O. : Je ne crois pas que nous verrons un jour un Einstein ou un Newton de l’économie venir nous annoncer qu’il est en mesure de décrire exactement ce qui se passe grâce à un nouveau modèle sophistiqué combinant sciences économiques comportementales et théorie de la complexité. Cela ne se produira pas. Mais de nouvelles méthodes scientifiques contribueront peut-être à rendre le système plus robuste. Aucun modèle ne peut dire si la zone euro va imploser dans les prochains mois ou si la crise grecque va s’aggraver. En revanche, les enseignements de la théorie de la complexité peuvent nous aider à concevoir des outils qui empêcheront les pires crises. Quelques-uns de ces outils sont élémentaires : il peut tout simplement s’agir de mettre en place des pare-feu entre les composantes du système afin que le mal ne se propage pas d’une zone à une autre.

T. S. : À écouter David, je suis tenté de tirer une conclusion très provocatrice. Nos économies pourraient être plus stables si nous arrêtions de prédire. Si vous interrogez des économistes de la Banque mondiale ou de l’OCDE, ils vous diront qu’ils doutent énormément de leurs propres prévisions. Et pourtant, régulièrement, ils lancent des chiffres dans le système. Tous nos modèles sont en fait constitués de probabilités. Pour schématiser, les modèles économiques disent « si certaines choses auxquelles nous nous attendons adviennent, alors nous devons nous attendre à tel événement » ; mais ces modèles n’ont pas grand-chose à voir avec la réalité. Gageons que si nous étions un peu moins sûrs de notre fait, le risque nous apparaîtrait plus important. Et les économies deviendraient plus stables car nous prendrions moins de risques. Mais je reconnais que c’est probablement une idée très provocatrice.

 

Ce texte est tiré du Crépuscule de l’homo œconomicus, à paraître le 22 novembre aux éditions Exils. Il a été traduit de l’anglais par Thibaut Mosneron Dupin.

Et Mad Men rencontra Twitter

Une nuit de juin 2009, Betty – l’épouse frustrée de Don Draper, un publicitaire des années 1960 – publie un message émouvant sur son compte Twitter, un site qui n’a alors que trois ans d’âge : « Sur terrasse, lucioles libérées de leurs bocaux, je les laisse s’envoler dans l’obscurité. Les belles choses toujours devraient aller libres. »

C’est évidemment un miracle que Betty Draper puisse « twitter ». Pour commencer, Betty est un personnage de Mad Men, série télévisée qui entre alors dans sa troisième saison, et les êtres de fiction ne partagent pas sur Internet leurs pensées les plus intimes – ou du moins n’en avaient-ils pas encore l’habitude. Par ailleurs, elle vit dans les années 1960, bien avant la création de Twitter ou des infrastructures qu’il nécessite (microprocesseurs, ordinateurs personnels, Internet, World Wide Web, téléphones cellulaires, SMS, et tout le toutim). Pourtant, Mad Men semble avoir toute sa place sur les réseaux sociaux. Cette série primée aux Emmy Awards, qui dépeint Madison Avenue [le quartier des agences de pub à New York, NdlR] à l’orée de changements sociaux radicaux, nous explique qui nous sommes en nous rappelant d’où nous venons. Elle nous montre cela d’une manière plus ou moins subtile, insistant sur l’homophobie et le marivaudage excessif de ses personnages principaux, sans oublier ce sens de la mode réprimé à l’excès, chemises blanches et costumes à revers étroits pour les hommes, fourreaux moulant les hanches pour les femmes (les plus sexy en tout cas). La nostalgie s’accompagne toujours d’une pointe d’amertume. À une époque où la publicité, comme les autres secteurs de l’économie, essaie d’adopter ce qu’on appelle le modèle du sense and respond – anticiper le changement, être prêt à s’adapter –, la série décrit le vieux modèle du command and control à son apogée. Les hommes de Mad Men savent ce qu’il vous faut et sont grassement payés pour vous le vendre. Les retrouver sur Twitter ne fait que souligner l’abîme qui sépare hier d’aujourd’hui.

Mais ce qui révèle la profondeur du gouffre, c’est que ni les producteurs de la série ni la chaîne de télévision qui la diffuse ne sont responsables de l’apparition de leurs personnages sur les réseaux sociaux. Mad Men porte sur la volonté de contrôle de ses personnages, mais sur Twitter elle devient un cas d’école du nouveau modèle : qu’arrive-t-il quand les spectateurs s’approprient certaines parties de l’histoire pour la raconter eux-mêmes ? Les producteurs découvrent le problème dès août 2008, à l’orée de la deuxième saison, quand Paul Isakson, responsable de marque dans une petite agence de Minneapolis, décide d’incarner Don Draper sur Twitter. Don est directeur de la création chez Sterling Cooper, entreprise fictive de Madison Avenue. Isakson commence à 11 heures du matin, avec un aparté sur son collègue Roger Sterling : « Je bois un scotch avec Roger pour qu’il n’ait pas l’impression d’être alcoolique. »

Quelques jours après, Carri Bugbee, qui dirige une firme de marketing à Portland, prend le nom de Peggy Olson, l’ancienne secrétaire de Don promue au poste de rédactrice junior – du jamais vu pour une femme. Une heure plus tard, Carri appelle un ami, Michael Bissell, et l’invite à participer lui aussi. Michael dirige une agence de communication numérique à Portland et choisit Roger Sterling. Une autre personne – ils ne sauront jamais qui – incarne Joan Holloway, la chef de bureau sexy devenue le jouet de Roger.

Aucun ne cherche à obtenir l’autorisation du créateur de la série, Matthew Weiner, ou de la chaîne, AMC. Un mois après le lancement de la deuxième saison, neuf personnages possèdent un compte Twitter et le site ne parle que de Mad Men. Et soudain tout s’arrête. Le 25 août, à 20 h 45, moins de deux semaines après qu’Isakson a tout lancé, Carri Bugbee découvre que son compte ne fonctionne plus. Elle imagine d’abord des problèmes techniques – hypothèse plausible, étant donné l’engouement pour le site. Elle reçoit cependant un message officiel de Twitter, dix minutes plus tard, qui l’informe de la suspension de son compte pour activités suspectes. Elle inspire profondément et contacte son avocat.

Le lendemain, un blog consacré aux nouvelles technologies, VentureBeat, annonce la suspension des comptes de Don Draper et Peggy Olson. Contacté par AMC, Twitter les a clôturés pour éviter toute violation du Digital Millennium Copyright Act – une loi de 1998 qui protège les sites comme Twitter ou YouTube contre les poursuites que pourraient leur valoir les publications de leurs usagers, à condition de retirer les contenus potentiellement illégaux à la demande des ayants droit. Mais sitôt les comptes supprimés, le flux de tweets Mad Men – l’ensemble des commentaires concernant la série – s’affole. Alors que « Don » et « Peggy » généraient jusque-là un enthousiasme bénéfique à la série, il n’y est plus question que de l’ignorance de la chaîne. Pourquoi vouloir étouffer la participation des passionnés ?

Deep Focus, une agence de marketing numérique, ne dit pas autre chose aux dirigeants d’AMC. Installée au cœur de Manhattan, cette petite entreprise compte parmi ses clients Samsung, Microsoft ou Electronic Arts et conçoit des campagnes Internet qui invitent les consommateurs à s’approprier les produits. Ian Schafer, le P-DG de l’agence, explique à AMC que c’est une erreur de se priver d’une telle publicité gratuite. « Il vaut parfois mieux ne rien faire dans ce genre de situations, me confirme-t-il. Mais, pour ça, il faut beaucoup de sang-froid. » En vingt-quatre heures, les comptes sont rouverts, avec l’accord tacite d’AMC mais sans réelle explication.

C’est alors qu’Helen Klein Ross décide de devenir Betty. Elle ne connaît ni Carri Bugbee ni les autres, mais la publicité n’a aucun secret pour elle. En 1977, Helen Ross travaillait déjà comme secrétaire chez Foote, Cone & Belding, à San Francisco. Devenue rédactrice, elle a emménagé à New York, où elle collabore avec plusieurs grandes agences qui lui confient des projets pour Absolut, Dove, Nike, Revlon ou Volvo. Née à la même époque que Sally, la fille de Betty, elle trouve les hommes du milieu aussi ouvertement misogynes que Peggy Olson quinze ans plus tôt. Prendre le nom de Betty lui permet de revivre cette période de sa vie.

La tâche est délicate. Quelqu’un d’autre utilise déjà ce nom. Après avoir essayé sans succès de contacter cette personne, Ross décide de continuer malgré tout. Pour ne manquer aucun détail, elle passe des heures à regarder tous les épisodes, à feuilleter des livres de cuisine et des guides de ménagère de l’époque. Elle reconnaîtrait entre mille la nuance de bleu du Formica de la cuisine de Betty, parce qu’en tant que mère au foyer c’est là que l’héroïne passe le plus clair de son temps. Ross rassemble des pages et des pages de notes sur Betty, sur Don, sur la vie dans les banlieues new-yorkaises du comté de Westchester au début des années 1960. Elle met un point d’honneur à répondre aux questions les plus intéressantes, car sur Twitter, comme elle le dit quand nous nous rencontrons autour d’un café à New York, « vous jouez avec le public, pas seulement avec les autres personnages ». Quand Betty tombe enceinte à la fin de la deuxième saison et qu’on lui demande comment elle va, Ross répond : « Le Dr Aldrich dit que tout va bien. Il me conseille de fumer autant que possible pour un bébé plus petit, plus facile à mettre au monde. »

Coiffée à la garçonne, la voix mélodieuse, un sourire discret qui illumine son visage, Ross paraît pudique mais n’a pas peur de dire le fond de sa pensée. Lorsqu’elle interprète Betty, elle ne sort jamais de son personnage, mais elle exprime parfois des sentiments qui transparaissent à peine dans la série. « Il y a beaucoup de non-dits dans Mad Men, affirme Ross. Betty ne peut pas révéler ses pensées intimes. Mais, aujourd’hui, les gens ne veulent plus de sous-texte, ils veulent des sous-titres » – la situation est claire. Voilà le vide que comblent ces comptes Twitter. Officieusement, Ross et les autres sont acceptés par l’équipe de la série. Le blog d’AMC propose même une interview à Carri Bugbee quelques mois après leurs démêlés. Plus tard, lors des Clio Awards, l’événement qui réunit les professionnels de la publicité à Las Vegas, Ross rencontre Matthew Weiner, le scénariste et réalisateur au perfectionnisme légendaire, qui vient d’y recevoir un prix. Weiner affirme qu’il adore ce qu’elle fait pour Betty. Mais, sans surprise, ni lui ni personne ne souhaite lui révéler ce qui se déroule dans la saison 3 – va-t-elle le garder, ce bébé ?

Plus question, donc, de parler grossesse. Pour Ross, c’est une occasion gâchée, pour « Betty » comme pour Mad Men. Cette expérience sur Twitter préfigure à ses yeux l’avenir du divertissement. Weiner est parvenu à créer, ou plutôt recréer, un monde dans les moindres détails, le Madison Avenue du début des années 1960. Tout se passe sur terre et n’implique que des êtres humains mais, comme les films Avatar ou Star Wars, la série possède son économie, ses technologies, ses structures sociales et ses mœurs. Weiner compose d’ailleurs si brillamment son univers que le retrouver une heure par semaine ne suffit tout simplement pas. « Aujourd’hui, vous pouvez vivre dans ce monde entre 22 et 23 heures tous les dimanches soir, dit Ross. Mais j’imagine très bien le potentiel qu’aurait cette histoire dans une tout autre dimension, si elle en offrait plus à un public qui s’est étendu parce que le monde s’est étendu. »

Des mois après avoir pris l’identité de Betty, Ross rencontre pour la première fois Michael Bissell, alias Roger Sterling. Réunis à South by Southwest Interactive, une convention sur la culture numérique à Austin, ils s’apprêtent à participer à une table ronde sur la relation Mad Men-Twitter. Tandis qu’ils se préparent, Ross, Bissel et Carri Bugbee comparent leurs expériences. Avant la fermeture des comptes, leur apprend Ross, elle pensait que Weiner était d’une manière ou d’une autre derrière cette campagne et qu’elle se lançait en fait dans une sorte de casting Web.

« Je pensais qu’il cherchait des auteurs pour Twitter, dit-elle.
Il est si brillant, pourquoi n’aurait-il pas pensé à ça ?
– Parce qu’il veut être sûr de tout contrôler », lui répond Bissell.

Dans un univers de contrôle, nous savons qui raconte l’histoire : l’auteur. Mais les médias numériques entraînent une crise de son statut. Dès que le public est libre de pénétrer la fiction, de diriger les événements, c’est tout l’édifice des médias de masse du XXe siècle qui s’effrite.

Les médias de masse sont la conséquence des avancées techniques du XIXe siècle, du développement du système de l’imprimerie et de réseaux de distribution toujours plus efficaces, qui ne rendent l’édition viable qu’à l’échelle industrielle. Le cinéma et la télévision accélèrent cette tendance. Mais Internet nous oblige aujourd’hui à faire marche arrière. Un auteur peut toujours s’adresser à des millions de personnes, mais la communication n’est plus à sens unique. Journaux et magazines ne se contentent plus de couvrir les événements, ils se transforment en forums où chacun peut débattre. Films et séries télévisées ne nous laissent plus affalés sur un sofa, mais forment un véritable catalyseur pour l’imagination. Les publicitaires (qui ne sont plus nécessairement des hommes) ne peuvent plus sermonner le consommateur mais doivent au contraire l’écouter. C’est ce que sense and respond veut dire : ouvrir un dialogue. […]

L’émergence du Web, et des réseaux sociaux en particulier, présage une révolution dans le comportement humain, une révolution surprenante. « Vous n’allez pas transformer des consommateurs passifs en internautes actifs », affirma un cadre d’ABC avec condescendance à Kevin Kelly, pionnier d’Internet venu de la baie de San Francisco et fondateur du magazine Wired. L’anecdote remonte à 1989, l’âge d’or de la sofa-télévision. Alors que des millions d’êtres humains sont réduits à un état végétatif tous les soirs devant leur téléviseur, l’idée paraît en effet saugrenue. Pourtant, le public se réveille déjà et Internet n’y est pas pour rien.

Tout commence avec le magnétoscope. En 1975, quand Sony introduit la notion de « time shift » [décalage temporel, NdlR], selon l’expression de son cofondateur Akio Morita, la télévision est un business stable et rentable, contrôlé aux États-Unis par trois chaînes nationales et, dans la plupart des autres pays, par une seule. La sitcom All in the Family, l’émission la plus populaire d’Amérique, est suivie par 30 % des foyers ; le câble n’est utilisé que pour améliorer la réception des chaînes. En 2010, l’émission la plus regardée aux États-Unis (le télé-crochet American Idol) ne rassemble plus que 15 % des ménages, des centaines de chaînes sont disponibles sur le câble ou le satellite, les networks luttent pour garder leurs profits et l’ensemble de leur organisation s’effondre.

Le petit écran vise à offrir aux annonceurs quelques millions de globes oculaires captifs. Les chaînes cherchent à attirer et retenir le plus de spectateurs possible. La programmation –  déterminer les horaires, créer des effets d’appel et contrer la concurrence – devient leur atout maître. Comme des boules de flipper, les pupilles ne doivent pas se détourner de l’écran, du prime time de début de soirée jusque tard dans la nuit. Mais ce contrôle, déjà érodé par le magnétoscope, est anéanti par son successeur, le magnétoscope numérique, et change complètement de mains grâce au Web. Les Américains n’ont jamais autant regardé la télévision mais, comme l’ensemble des téléspectateurs de la planète, ils suivent leur propre rythme, partagent des vidéos sur YouTube, postent des photos sur Flickr, exposent des idées sur Blogger ou Word­Press et échangent sur MySpace ou Facebook. Le flipper se déglingue pour de bon.

Le secteur des médias n’a pas seulement perdu le contrôle des horaires et de l’audimat. C’est à présent le déroulement même de ses narrations qui lui échappe. Comme Matthew Weiner l’a découvert quand ses personnages ont débarqué sur Twitter, les spectateurs peuvent désormais s’approprier leurs séries. Les outils qui les aident à former des communautés en ligne leur permettent aussi de raconter l’histoire à leur façon, pour peu qu’ils s’y intéressent suffisamment.

 

Ce texte est tiré de Buzz à paraître le 8 novembre 2012 aux éditions Sonatine. Il a été traduit par Antoine Monvoisin.

L’idole déchue de la pop-science

C’est l’histoire d’une incroyable chute. Il y a quelques mois encore, Jonah Lehrer, 31 ans, était l’étoile montante de la vulgarisation scientifique américaine. Ce spécialiste des neurosciences tenait depuis quelques années un blog très consulté sur le site du magazine Wired et ses deux premiers livres, bien accueillis par la critique, ont été l’un et l’autre bestsellers. Son tout dernier opus, Imagine, un essai sur les ressorts neurologiques de la créativité mêlant science, anecdotes et conseils pratiques pour développer son potentiel, s’est hissé en moins d’un mois au sommet du classement des meilleures ventes du New York Times. Quelques semaines plus tard, il était engagé par le New Yorker – une consécration pour ce jeune auteur !

Mais le rêve a brutalement pris fin le 30 juillet, avec la parution dans la revue Tablet d’un article accusant Lehrer d’avoir déformé, falsifié, voire purement inventé un certain nombre de citations attribuées à Bob Dylan. Le lendemain, Lehrer présentait des excuses publiques et, dans la foulée, son éditeur retirait le livre de la vente. Mais le scandale ne s’arrête pas là : une analyse approfondie des blogs de Lehrer a par ailleurs révélé qu’il était un virtuose de l’« autoplagiat », réutilisant plusieurs fois des passages entiers de précédents articles. Une pratique que la presse américaine considère d’un très mauvais œil. Le New Yorker, puis Wired, ont mis un terme à leur collaboration avec l’auteur, devenu aujourd’hui un symbole des dérives du journalisme en ligne, avec son rythme frénétique et ses procédures de contrôle insuffisantes.

Voilà pour l’affaire, mais quid du livre ? Les critiques rendent souvent hommage à Lehrer pour son style brillant et « sa capacité à mettre en lumière les implications sociales et économiques de théories scientifiques, tout en naviguant avec aisance entre les domaines de la science, de l’économie et de l’art », comme l’écrit Michiko Kakutani dans le New York Times. Dans le même journal, Christopher Chabris se montre quant à lui plus réservé, soulignant un certain nombre d’erreurs factuelles et de faiblesses de raisonnement : « Certaines conclusions ne tiennent pas debout, écrit-il ; examinant le cas intrigant de patients souffrant de démence subitement devenus très créatifs, Lehrer en tire une conclusion rassurante, selon laquelle nous sommes tous pourvus d’un vaste réservoir de “créativité inexploitée”. Mais la recherche ne dit rien de “nous tous”, ni de la possibilité d’accéder à cette supposée réserve. » Et de regretter que « la formule “anecdotes, science, conclusions”, qui a fait ses preuves dans les ouvrages scientifiques, devienne, entre les mains de Lehrer, un poncif ».

L’élite parasite

C’est bien des Russes qu’il est question dans le dernier roman d’Alexandre Terekhov, et non pas des Allemands, comme pourrait le laisser penser  le titre de cet ouvrage de 600 pages, distingué par le prix Natsbest en juin dernier. Plus précisément, il s’agit des fonctionnaires d’une ville jamais nommée : foule d’individus déshumanisés et répugnants, mus par un désir d’enrichissement sans limite. Le maire tout-puissant et son épouse, dirigeante d’un géant du BTP, rappellent fort l’ancien maire de Moscou, Iouri Loujkov, et sa compagne Elena Batourina, femme d’affaires richissime, tombés en disgrâce en 2010. Grand succès de librairie, l’ouvrage décrit le jeu de la corruption dans le détail, avec « ses rituels, ses codes, son langage propres », rapporte le quotidien Vedomosti. Mais « dire que c’est une satire sociale, une dénonciation féroce du système, serait simplifier le propos, poursuit le journal. Les Allemands est une œuvre véritablement misanthrope ». La lutte du personnage principal pour la garde de sa fille constitue, précise- t-il, « l’unique îlot d’humanité » du roman. 

Meilleures ventes en Inde – Au rendez-vous des intellos indiens

1 Our Lady of Alice Bhatti (Notre-Dame d’Alice Bhatti), de Mohammed Hanif, Random House India
2 Last Man in Tower (Le Dernier Homme de la tour), d’Aravind Adiga, HarperCollins India
3 Revolution 2020, de Chetan Bhagat, Rupa & Co.
4 The Secret of the Nagas (« Le secret des Nagas »), d’Amish Tripathi, Westland Press
5 The Litigators (« Les plaignants »), de John Grisham, Doubleday
6 Steve Jobs, de Walter Isaacson, Simon & Schuster
7 Non-stop India, de Mark Tully, Allen Lane
8 The Sense of an Ending (« Le sens d’une fin »), de Julian Barnes, Jonathan Cape
9 The Beautiful and the Damned (« Les heureux et les damnés »), de Siddhartha Deb, Viking
10 Sonia Gandhi : an extraordinary life (« Sonia Gandhi : une vie extraordinaire »), de Rani Singh, Palgrave Macmillan
Bahrisons, août 2012.

Petite entreprise familiale fondée à l’issue de la partition de l’Inde, en 1947, par un réfugié hindou ayant grandi au Pendjab pakistanais, la librairie Bahrisons de New Delhi est devenue au fil des ans une véritable institution des milieux intellectuels de la capitale. Proposant à sa clientèle aisée et anglophone les dernières nouveautés littéraires et universitaires venues du sous-continent et d’ailleurs, elle reflète les habitudes de lecture des classes supérieures indiennes autant qu’elle façonne les tendances éditoriales du pays. Sans négliger les bestsellers nationaux et internationaux, la librairie réserve près de la moitié de ses rayonnages à des ouvrages de sciences sociales, qui côtoient essais journalistiques, romans indiens et étrangers. Les clients sont plutôt des habitués, parfois des célébrités – certains hommes politiques viennent personnellement s’y approvisionner, en s’aidant des conseils de Bahri junior, Anuj Bahri Malhotra.

Le classement des meilleures ventes de la librairie témoigne de l’attachement de ses lecteurs aux essais et fictions ancrés dans le sous-conti-nent au sens large. Signe du récent engouement de la population indienne (toutes classes sociales confondues) pour ce qui vient du frère ennemi (cinéma, musique, etc.), c’est un roman pakistanais qui arrive en tête du palmarès : Notre-Dame d’Alice Bhatti, de Mohammed Hanif (voir Books n° 31, avril 2012), récemment paru en France aux éditions des 2 terres. Le précédent ouvrage de ce journaliste de la BBC, Attentat à la mangue (traduit en 2009), avait déjà recueilli tous les suffrages par son évocation désopilante de la fin de règne du dictateur militaire Zia ul-Haq. Moins enlevé que le précédent, Notre-Dame d’Alice Bhatti n’en retrace pas moins avec truculence l’improbable romance d’une jeune infirmière chrétienne et d’un tueur à gages à Karachi.

Derrière ce représentant de la nouvelle littérature pakistanaise, on trouve des auteurs nationaux à succès, Aravind Adiga, Chetan Bhagat, ou encore Siddhartha Deb, qui expriment chacun à sa manière les préoccupations des « classes moyennes » indiennes face à la modernisation économique et culturelle de leur pays. Dans Le Dernier Homme de la tour (paru en septembre chez Buchet/Chastel), l’auteur s’intéresse ainsi au destin d’un immeuble de Bombay au fil du temps, tandis que, dans Revolution 2020 (voir Books n° 30, mars 2012), Bhagat se penche sur les rapports ambivalents de deux jeunes garçons avec leur société, entre conformisme et rébellion.

Mais les clients de Bahrisons ne sont pas pour autant prisonniers d’un narcissisme anxieux, et aux côtés de ces purs produits de la littérature « desi » (sud-asiatique), on trouve aussi des auteurs au succès planétaire, qu’il s’agisse du Britannique Julian Barnes ou de l’Américain John Grisham.

Laurent Gayer

Chargé de recherche au CNRS, détaché à New Delhi, Laurent Gayer a codirigé, avec Christophe Jaffrelot Milices armées d’Asie du Sud (Presses de Sciences Po, 2008).

Révolution Facebook, Acte II

Récit de la rencontre en ligne et de la correspondance amoureuse – sur un célèbre réseau social – de deux jeunes inconnus, Achiqat Adam (« La maîtresse d’Adam ») a su séduire la critique autant que les lecteurs tunisiens. Certains voient même dans le roman de Moncef Al-Ouahaybi le « pendant littéraire » de la « révolution Facebook », nom donné par les jeunes Tunisiens au mouvement qui a renversé le régime du président Zine el-Abidine Ben Ali en 2011. Mais « La maîtresse d’Adam », souligne pour sa part l’écrivain Salaheddine Boujah dans les colonnes d’Al-Chorouq, est avant tout une histoire d’amour : des messages échangés « entre deux êtres venus d’univers différents, deux corps en quête d’aventure dans cette romance virtuelle ». 

Les Pinochet à nu

Fruit d’une longue et minutieuse enquête, Insaciables, coécrit par la romancière Monica Echeverría et la journaliste Patricia Lutz, met à nu la vie intime du général Pinochet et de son influente épouse, Lucía Hiriart, que l’on surnommait « la Generala » dans les cercles du pouvoir. En narrant de l’intérieur l’ascension et la chute du couple qui dirigea le Chili d’une main de fer pendant plus de dix-sept ans, les auteurs brossent le portrait peu reluisant d’une insupportable arriviste, prête à tout pour accéder au pouvoir, et d’un incorrigible coureur de jupons, qui n’hésitait pas à « baisser son pantalon devant tout ce que l’oligarchie chilienne comptait de femmes d’un âge acceptable », rapporte le quotidien La Nación. Le roman fait sensation.

Le massacre de Lidice

« La tragédie d’un homme comme métaphore du destin de la nation tchèque. » C’est ainsi que le site Topzine.cz résume le livre de Zdeněk Mahler, « L’homme qui survécut à Lidice ». La tragédie d’un peuple d’abord, et du village martyr de Lidice, détruit par les nazis le 10 juin 1942. Les Allemands soupçonnaient  ses habitants d’avoir aidé les assassins du « protecteur » de Bohême-Moravie, Reinhard Heydrich. Ils fusillèrent les 184 hommes du village, déportèrent les femmes et les enfants. Les maisons furent incendiées, la bourgade rasée. Emprisonné à Prague pour le meurtre de son fils, un villageois manquait. À sa sortie, ignorant tout de l’événement, il croit rentrer chez lui et découvre le néant.

Inspiré de faits réels, le roman de Mahler explore avec finesse un chapitre de l’histoire resté très présent à l’esprit des Tchèques. « L’intérêt d’une réflexion artistique sur cette tragédie est multiple », écrit le quotidien Právo : « La transmettre aux générations futures ; la préserver de l’oubli ; et la rappeler à nos voisins, afin que – pourquoi pas –, ils se repentent encore un peu. »