Quand Fifa rime avec mafia

À vrai dire, c’est un miracle qu’une unité d’intervention spéciale de la police suisse ou au moins quelques milliers de fans de football furieux n’aient pas déjà donné l’assaut au Zürichberg (1). Car depuis que Fifa-Mafia est paru, il n’y a plus de doute possible : dans leur quartier général qui domine la ville de Zurich, les dirigeants de la Fédération internationale de football négocient des affaires bien louches.

Il est vrai que juger la Fifa corrompue jusqu’à l’os fait depuis quelque temps partie du folklore footballistique. Son inamovible président, le Suisse Joseph Blatter, se fait régulièrement siffler lors de ses apparitions dans les stades. Mais, désormais, nous pouvons découvrir d’une manière plus détaillée que jamais comment ses acolytes et lui ont imposé leur domination sur le sport le plus populaire du monde. Thomas Kistner, journaliste sportif au Süddeutsche Zeitung, a  rassemblé vingt ans de recherches et d’articles sur le sujet ; le résultat ressemble moins à un livre sur le football qu’à un polar économique.

La comparaison entre Fifa et mafia n’est pas seulement un jeu de mots ou une formule marketing tapageuse, elle décrit une ambiguïté fondamentale : bien que l’organisation sportive soit devenue depuis longtemps une multinationale qui brasse des milliards, elle est toujours enregistrée et structurée comme une simple association, dont le système quasi familial a permis le développement presque incontrôlable du népotisme. Blatter lui-même ne cesse d’invoquer la « famille du football » – au sein de laquelle lui, le parrain tout-puissant, place ses proches parents, comme son neveu Philippe, ou encore de vieux amis, à des postes lucratifs et distribue l’argent à sa guise (2).

Dans un bref rappel historique, Kistner montre que cette « famille » n’a pas été fondée par Blatter, mais par Horst Dassler, le fils du fondateur d’Adidas, Adolf Dassler. C’est lui qui, le premier, mélange le sport aux affaires et au pur intérêt. Dans ce but, il rassemble, avec ce qu’il appelle sa « CIA du sport », des renseignements sur tous les athlètes et responsables qui ont une influence dans le milieu sportif : « Il se vante auprès de proches que ses renseignements sont plus fiables que ceux du KGB. » Et c’est encore dans le cadre de cette stratégie affairiste qu’en 1981 il aide son protégé Sepp Blatter à accéder au poste de secrétaire général de la Fifa (3). Depuis, c’est ce dernier qui fait marcher au pas la grande famille du football.

Pour protéger ses intérêts, tous les moyens sont bons : on menace la femme d’un adversaire de Blatter de faire enlever ses enfants ; on fait disparaître des procès-verbaux à charge ou des enregistrements de séances ; on cloue le bec à un responsable écossais qui dénonce la corruption de personnes influentes de la Fifa issues de petits pays exotiques en l’accusant de racisme. Des détectives privés recueillent des informations compromettantes sur tous ceux qui s’opposent à la « raison de famille ». Au siège de la fédération, les téléphones sont sur écoute. Lorsqu’un marché ne donne pas toute la satisfaction escomptée, on rompt les contrats ou on en redéfinit les termes.  Prétextant de l’« autonomie du sport », la Fifa refuse qu’on se mêle de ses affaires ; la commission d’éthique mise en place par Blatter ne mène d’investigations que là où il l’y autorise.

Même des instances prétendument indépendantes finissent, à grand renfort de cash, de menaces et de faveurs, par se soumettre : la Fédération internationale des journalistes touche plus de 50 000 euros par an – qui se risque encore à la moindre critique après ça ? Interpol reçoit 20 millions d’euros ! Et c’est l’un de ses anciens directeurs (Ralf Mutschke) qui dirige le service de sécurité de la Fifa – on peut difficilement mieux se prémunir contre les enquêtes policières.

Sur quatre cents pages, Kistner décrit un réseau de corruption dans lequel même les dirigeants politiques rendent complaisamment des services. Ainsi le gouvernement allemand accepta-t-il de livrer 1 200 lance-grenades Panzerfaust à l’Arabie saoudite huit jours avant la réunion décisive pour l’attribution de la Coupe du monde 2006 (réunion où le représentant du royaume donnera sa voix à l’Allemagne). Même les sponsors, soi-disant tout-puissants, sont aux ordres de Blatter, ce « maître du monde secret », qui met les multinationales en concurrence les unes avec les autres et place les chefs d’État en position de demandeurs.

Pourquoi personne ne s’insurge-t-il contre ce système ? L’explication de Kistner est simple : Blatter est le chef de la seule entreprise réellement monopolistique de la planète. Il détient un pouvoir exclusif sur la Coupe du monde de football, « l’événement sportif le plus médiatique de la galaxie » et le « plus grand générateur d’émotions qui soit ». Tout le monde veut y être associé, à n’importe quel prix. Kistner les rend tous complices des « sales affaires du football international », ces hommes politiques dont « le fanatisme sportif mâtiné de chauvinisme étouffe les vrais intérêts de leur pays », ces sponsors serviles, ces journalistes sportifs, amoureux du football et dépourvus de jugement critique. Cette machine à faire de l’argent et créer de l’émotion s’est chargée d’une dimension quasi religieuse et ne semble pas pouvoir s’enrayer. Même lorsque de grosses erreurs de gestion, parfois criminelles, sont commises (Kistner en donne bien des exemples), l’argent continue d’affluer : un milliard d’euros par an.

Malgré ces faits accablants, ce livre courageux et méritoire laisse étrangement froid. En quoi la corruption et le gaspillage dérangent-ils le simple amateur de foot ? Des soupçons, qu’il avait de toute façon depuis longtemps, sont certes étayés par abondance de détails nouveaux, mais ces magouilles ne changent apparemment rien au jeu lui-même. L’attribution litigieuse de la Coupe du monde 2022 au Qatar n’entamera en rien l’enthousiasme pour les matchs joués dans la chaleur du désert.

Comme si l’auteur pressentait cette indifférence des spectateurs, il accumule les noms et les scandales, usant d’une rhétorique de l’indignation qui finit par lasser. Mais il ne peut corroborer son soupçon le plus révoltant – des matchs de Coupe du monde auraient été truqués par des arbitres corrompus (le jeu lui-même, donc, serait pourri). Et seule l’une de ses sources affirme que notre argent est gaspillé et détourné, cet argent « qui provient de l’amour de centaines de millions de personnes pour ce jeu ».

In fine, c’est justement le fan qui paie pour la Fifa, via les redevances audiovisuelles, les billets d’entrée et le prix exorbitant des produits dérivés. Mais tout cela sera peut-être l’objet d’un autre livre, un livre qui se demandera à quoi devrait ressembler la Fifa de demain pour que le jeu retrouve un peu de son innocence.

 

Cet article est paru dans le Zeit, le 11 juin 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

 

Mon bien cher fils

« C’est non seulement le livre le plus drôle que j’aie lu depuis très longtemps, écrit John Preston dans le Spectator, mais aussi le plus touchant ! » Parmi les meilleures ventes outre-Manche, Dear Lupin réunit des lettres écrites au fil des décennies par Roger Mortimer, père irascible et moyennement fonctionnel, à son fils Charlie, franchement dysfonctionnel (études ratées, carrière et vie sentimentale lamentables, alcoolique et drogué de surcroît). C’est celui-ci, pourtant, qui a pris l’initiative de cette publication, Roger étant mort en 1991. De cette matière première a priori ténue résulte un petit joyau de concision et de drôlerie, d’humanité et de tendresse, car le père se résigne assez tôt à l’insigne médiocrité de son rejeton. Aussi les lettres de réprimandes cèdent-elles vite la place aux récits pince-sans-rire que fait le vieil homme des adultères des voisins, des accidents de voiture dans la région ou encore des avanies domestiques dont il est victime, des vacheries que sa femme alcoolique lui inflige (comme un rat mort dans son assiette de petit déjeuner) aux défaillances gastriques du chien. 

Le poème total

« Je n’écrirai plus rien », déclarait, depuis sa maison madrilène, José Manuel Caballero Bonald, dans un entretien accordé au quotidien El País à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage. « Après ça, je ne vais rien écrire. Je n’en ai plus la nécessité », confiait, à 85 ans, cette immense figure de la poésie espagnole du XXe siècle. Le « ça » de « après ça », c’est Entreguerras. O De la naturaleza de las cosas (« Entre-deux-guerres. Ou De la nature des choses »), un livre-poème qui se classe parmi les meilleures ventes de sa catégorie depuis des mois, et dont le sous-titre se veut un hommage, aussi explicite qu’ambitieux, à Lucrèce et son De rerum natura.

Le poète latin, qui incarna la sagesse épicurienne et « osa nier l’existence des dieux pour mieux fonder la solidarité humaine sur un sain égoïsme », avait construit son édifice philosophico-littéraire sur plus de 7 000 hexamètres, rappelle l’historien de la littérature José Carlos Mainer dans un autre article du dossier consacré par le supplément littéraire d’El País à la sortie d’Entreguerras. Caballero Bonald a bâti le sien sur quelque 3 000 vers, de longueurs variables, mais « à l’intonation aussi assurée que juste », bien que tout signe de ponctuation en ait été banni, hormis les points d’interrogation et d’exclamation. « Seuls ont résisté les signes d’emphase nécessaires à l’expression du sentiment personnel ; les autres – virgules, points, etc. –, qui prétendent encadrer par la logique le flux et le reflux du langage, de la mémoire et de la vie, ont disparu », poursuit Mainer.

Souvent, Caballero Bonald a rappelé, dans ses écrits et ses interventions en public, que les mots doivent avoir dans un poème une signification plus large que dans les dictionnaires. Une exigence qui aboutit parfois, dans Entreguerras, à un voyage aux limites du langage. C’est que « je ne cherche pas à gommer l’hermétisme quand il s’impose », explique Caballero Bonald. « La poésie est hermétique quand l’est le monde qu’elle prétend décrire. Ce qui m’intéresse, c’est cette quête de l’énigme qui se cache derrière la réalité. Parfois, tu associes deux mots qui ne l’ont jamais été et, soudain, une porte s’ouvre : tu découvres un monde insoupçonné », confie le poète. « Cela se produit y compris quand l’association se fait par pure attraction phonétique, en suivant la musique des mots », poursuit-il, avant de conclure : « Je l’ai toujours dit. Maintenant, je le sais. La poésie est un mélange de musique et de mathématiques. »

Du bon usage de l’hérésie

La vaste France médiévale  a connu, entre le XIe et le XIVe siècle, presque une vingtaine d’hérésies, sans compter les condamnations isolées ou les bûchers de sorcières. La plupart de ces courants avaient des racines européennes, comme celle des patarènes, ou popelitains (des réformateurs italiens du XIe siècle), ou des vaudois (d’après le nom de leur leader, l’ouvrier lyonnais Vaudès), qui dénonçaient la déliquescence de l’Église romaine, ou encore des prémontrés, un mouvement de renouveau monastique fondé sur de petites communautés mixtes et égalitaires, fondé par un cousin de Charlemagne. Sans oublier, bien sûr, la plus célèbre des hérésies du temps, celle des cathares, venue, selon l’historiographie classique, du lointain Orient via Byzance et la Bulgarie.

Qu’était-ce donc qu’une hérésie, en cette époque de structures politiques balbutiantes et de théologie incertaine ? Quelques fils rouges, à défaut de dénominateur commun. D’abord, ces dissidents sont le plus souvent en rébellion contre les déviances de l’Église romaine, son train de vie, ses turpitudes, et surtout son prurit hégémonique ; ils ont notamment dans le collimateur la simonie, le lucratif commerce des dispenses religieuses ou des fonctions sacerdotales. Ensuite, l’on trouve dans la plupart des hérésies de l’époque des relents de « manichéisme » ou de « dualisme », une philosophie issue du zoroastrisme, du gnosticisme et du syncrétisme élaborée par l’Iranien Mani, qui repose sur l’entière dissociation du Mal et du Bien, de l’âme et du corps, du principe terrestre et du principe spirituel. Bien que plongeant ses racines dans le platonisme et sa déclinaison chrétienne, le plotinisme, cette doctrine effraie les autorités religieuses car elle rejette des aspects essentiels du christianisme : l’humanité du Christ et de la Vierge, la Sainte Trinité, la présence divine dans l’eucharistie, et, pour faire court, tous les sacrements de l’Église catholique. Mais l’hérétique, c’est aussi tout simplement l’outsider, quel qu’il soit : comme le rappelle Diarmaid MacCulloch dans le Times Literary Supplement à propos du livre du médiéviste anglais R. I. Moore, c’est au Moyen Âge qu’a pris naissance « une société de persécution, de moins en moins tolérante envers toutes les formes de différence, et toujours plus prompte à s’attaquer à ceux que l’on définissait comme “les autres” : les juifs, les albigeois,  les lépreux, les homosexuels… »

L’Église, et tous ses acolytes  temporels, sont donc montés gaillardement à l’assaut des hérésies, par le fer et le feu (surtout par le feu, les ecclésiastiques ne devant pas faire couler le sang !). Et l’on comprend leur enthousiasme (l’expression « cum ingenti gaudio », « avec une très grande joie », revient systématiquement dans le récit des exécutions d’hérétiques) : tous ces mouvements réformateurs s’en prenaient directement aux fondements, encore bien fragiles, du christianisme romain et de l’ordre social et politique qui le sous-tendait. Pour ne s’en tenir qu’aux cathares (ou albigeois, arnoldiens, catafrigiens, tisserands, piphles, comme on les appelait aussi), on peut comprendre pourquoi les puissances de l’époque les regardaient d’un si mauvais œil. Ne prônaient-ils pas, comme l’écrit R. I. Moore, le « rejet complet de l’Église catholique en tant que lien exclusif entre le Christ et les chrétiens, et les chrétiens entre eux » ? Cette irruption du principe démocratique s’accompagnait en plus d’une dénonciation des mœurs du clergé, ainsi que d’une remise en cause du partage des biens et des revenus au sein de l’Église, et même, dans le Midi et en Gascogne, du partage des terres des laïcs. Pis encore : les cathares prônaient une sexualité franchement novatrice, en complète contradiction avec les normes sévères alors en pleine phase d’élaboration (célibat des prêtres, encadrement du mariage chrétien et interdiction rigoureuse de l’inceste – jusqu’au septième degré de parenté, pas moins !). Selon l’historiographie traditionnelle, les cathares avaient en effet repris du dualisme l’idée que ce qui se passait sur la terre, le royaume du démon, n’avait pas grande importance – notamment tout ce qui concernait les parties du corps « au-dessous du nombril » (ne comptait que ce qui relevait du cœur ou de l’esprit) ; et toutes les turpitudes commises ici-bas pouvaient, au moment de la mort, s’effacer d’un coup. D’où les accusations de débauche, d’inceste, de sodomie, de zoophilie, et tutti quanti, qui ont plu sur  les malheureux « bons hommes » et servi de prétexte pour les conduire au bûcher.

Paradoxalement, pourtant, l’Église catholique et les rois doivent énormément aux hérésies, presque tout en fait. À commencer par le socle même de la doctrine : « En extirpant peu à peu les innombrables variations de croyance, explique R. I. Moore, la persécution a favorisé l’émergence progressive d’une définition de plus en plus claire de la théologie et des pratiques du catholicisme. » Et surtout – surtout –, les actions militaires contre les hérétiques ont permis d’affermir un pouvoir royal encore bien chancelant et d’unifier un royaume tiraillé entre de multiples prétendants. La « croisade contre les albigeois » a vite pris la tournure, précise encore Diarmaid MacCulloch, « d’une conquête du sud de la France au bénéfice du roi et des nobles du nord de l’Europe ». Incidemment, elle a aussi servi à mettre au point les principes et les pratiques de l’Inquisition. L’adroite combinaison de la contrainte des corps et du contrôle des âmes – qui a connu la postérité que l’on sait – a permis à l’Église de juguler les réformateurs pendant à peu près deux siècles. C’est-à-dire jusqu’à Luther.

Relire Jules Verne

« Les mauvais livres peuvent être très instructifs. » La preuve par Jules Verne : à l’occasion de la sortie outre-Rhin d’une adaptation en bande dessinée du Tour du monde en 80 jours, l’écrivain allemand Georg Klein – à qui l’on doit cette réflexion – a rédigé dans les colonnes du Neue Zürcher Zeitung un petit texte sur ce roman qui a marqué sa jeunesse. Si sa mise en images ne lui inspire que des remarques peu amènes, l’ouvrage d’origine, malgré tous ses défauts, trouve plus que jamais grâce à ses yeux. « Bien sûr, explique-t-il, plus d’une chose me barbe et même m’agace. Les personnages sont d’invraisemblables stéréotypes. Anglais, Français et Américains semblent tout droit sortis d’un dictionnaire des idées reçues. Sans même parler des hindous fanatiques et des Chinois fumeurs d’opium… » Les descriptions géographiques sont empruntées sans aucun recul aux récits de voyage de l’époque, les scènes d’action sont confuses, voire contradictoires.

Et pourtant, il y a quelque chose dans l’art de Jules Verne qui fait que notre Allemand, quatre décennies après l’avoir ouvert pour la première fois, le relit toujours avec un grand plaisir : son « instinct infaillible de la linéarité ». « Sur le plan narratif, cet auteur sent ou sait exactement comment les événements doivent se succéder. » Cela se traduit notamment par un sens unique du « chapitre » : « Chacun d’eux culmine dans une scène qui laisse une vive impression visuelle. Et c’est de la succession de ces images que naît la tension qui entraîne le lecteur. » D’où, pour Klein, l’inutilité d’une adaptation BD, qui ne fait qu’appauvrir l’atmosphère originale de l’œuvre. Et a le grand tort de ne pas respecter son découpage en chapitres…

L’anglais est-il un psychovirus ?

La langue française, rempart à dresser contre l’impérialisme anglo- américain. Dans le Times Literary Supplement, Robert Gillan se plaît à ridiculiser le dernier livre de Claude Hagège. Dans cet « appel aux armes », résume-t-il, le linguiste français fait de l’anglais « un cancer, un psychovirus », parle de « dictature, de soumission, d’humiliation » et va jusqu’à comparer cette invasion linguistique à l’occupation nazie.

Un « paradoxe central » de l’argumentation de Hagège est de supposer que la promotion des langues nationales serait la clé de la diversité culturelle. Comment faire pour empêcher que la moitié des 7 000 langues encore parlées dans le monde disparaisse d’ici un siècle ? Apprenez le français ! La langue de Molière « incarne une conception alternative de la mondialisation qui fait passer les valeurs culturelles et linguistiques avant celles du profit », résume Gillan. Mais, par ailleurs, « Hagège voit dans l’État-nation la structure politique capable de garantir la diversité culturelle. Il attaque l’Union européenne comme étant un avant-poste de la politique étrangère américaine, érodant la souveraineté nationale. Le français est la substance de la France » et « doit être pratiqué comme une alternative à l’anglais au détriment des langues qu’il juge “à vocation tribale ou régionale’’ ». Ce faisant, le linguiste omet de rappeler que « la promotion du français comme langue officielle de l’Hexagone a conduit au déclin rapide de la diversité linguistique du pays ».

Pour Gillan, la critique que fait Hagège de l’anglais comme véhicule linguistique international tombe aussi à plat. À ses yeux, ambiguë et imprécise, cette langue est inadaptée aux négociations politiques et aux situations de danger. Or certains des exemples qu’il donne se retournent contre lui, car ils illustrent… sa mauvaise connaissance de l’anglais idiomatique.

Éloge de la Terreur

Les mots « terrorisme » et « terroristes » ont été créés au lendemain de la Révolution française pour décrire les « individus sanguinaires » qui instaurèrent et firent fonctionner les mécanismes d’une répression terrible – le Tribunal révolutionnaire, sa « loi des suspects » et la guillotine – conçus pour supprimer la tyrannie et garantir la liberté au nom du peuple souverain. « La liberté ou la mort », proclamaient fièrement les Jacobins, avant que leur club ne soit fermé. « Vouliez-vous une révolution sans révolution ? », faisait judicieusement remarquer Robespierre.

Dans son essai provocateur, Sophie Wahnich a du nouveau à nous apprendre sur la différence entre les terroristes d’aujourd’hui et leurs prédécesseurs nominaux du XVIIIe siècle. Elle propose aussi une audacieuse reconstitution des émotions qui menèrent à la Terreur, en rappelant à ses lecteurs que cette époque particulière reste un laboratoire politique où il est possible de poser des questions extrêmes sur les causes et les conséquences de la violence. Son hypothèse de départ est que le dégoût face au sang versé et aux vies sacrifiées est une réaction édifiante mais simpliste et apolitique face aux révolutions passées et présentes. Sur le lien putatif rattachant la Révolution française aux terroristes du 11-Septembre, Wahnich est claire : « La terreur révolutionnaire n’est pas le terrorisme. Établir une équivalence morale entre l’an II et 2001 est un non-sens historique et philosophique. » Dans sa conclusion, elle réitère cette disjonction : « La violence exercée le 11-Septembre ne visait ni l’égalité ni la liberté. La guerre préventive annoncée par le président des États-Unis non plus. »

Selon Wahnich, il existe une analogie entre 1793 et 2001, dans la façon dont les révolutionnaires français et les Américains, plongés dans la crainte, cherchèrent dans la colère, le courage et la justice une résistance commune à l’ennemi. Mais l’analogie s’arrête là parce que « les Américains, quoi qu’ils en disent, ne vivent pas un temps de fondation et l’on n’en a pas fini d’observer les formes d’effroi que la réaction des États-Unis a provoquées, effroi d’une violence non pas fondatrice mais policière et depuis peu également préventive ». Les révolutionnaires français, en revanche, vivaient en un temps de fondation (de nouvelles valeurs politiques), représenté par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui, affirme Wahnich, n’aurait pu être obtenue sans héroïsme face à la profanation. D’après elle, le prix de la Terreur fut une « transaction sacrée où la fondation des valeurs exige la mort des hommes, où il faut s’engager corps et âme, où chacun peut périr d’effroi ou être gagné par le dégoût. Là est à notre sens le prix oublié de la Révolution, le prix enfoui de la Terreur, prix indissociablement éthique et politique. Dans l’inconfort, le risque et le pari ».

Wahnich excelle à montrer comment le mouvement s’est fracturé autour de la question de la clémence. D’un côté, Danton – « Depuis quand l’homme est-il infaillible et exempt d’erreur ? » – qui put demander pardon sur l’échafaud pour son rôle dans la mise en place des institutions de la Terreur. De l’autre, Saint-Just, qui ne demanda aucun pardon mais désigna la Déclaration des droits de l’homme sur le mur de la salle où il fut détenu la veille de son exécution et dit : « C’est pourtant moi qui ai fait cela ! » Quant à Robespierre, pas moyen de savoir si le prix de la Terreur lui inspira des remords, ou s’il estimait que le pari s’était avéré payant. À la fin, il ne put parler parce que sa mâchoire avait été emportée par un coup de feu (tiré par sa main ou par celle d’un autre) et lorsqu’il fit signe qu’il voulait une plume, personne n’accepta de lui en donner une. Mais comme il s’était engagé corps et âme dans la Révolution, pour le meilleur ou pour le pire, il semble peu probable qu’il ait eu des remords [lire « Peut-on excuser Robespierre ? », Books, n° 34, juillet-août 2012].

L’essai de Wahnich se fonde sur une réaffirmation de l’emprise historiographique de la gauche sur la Révolution, et y contribue à son tour. Dans ce récit, François Furet est le grand ennemi, parce qu’à la veille du bicentenaire, en 1989, il déclara à grand bruit : « La Révolution française est terminée ! » Les héritiers de Furet sont critiqués pour s’être focalisés sur les aspirations constitutionnelles libérales de 1789, et non sur les heures sombres de la Terreur, qui joua sûrement un rôle dans la fondation de nos démocraties occidentales.

Ce livre est desservi par la pré­face rédigée par Slavoj Žižek [commandée pour l’édition anglaise,  ne figure pas dans l’original  en français, NdT]. Avec son enthousiasme excessif – « nous n’attendions pas simplement un livre comme celui-ci ; c’est le livre que nous attendions » –, il débute par le célèbre bon mot de Zhou Enlai, selon lequel « il est encore trop tôt pour dire » ce qu’a accompli la Révolution française. Vient ensuite une logorrhée anticapitaliste qui évoque au passage quantité de films récents. C’est seulement dans le dernier paragraphe de sa préface que Žižek se rappelle qu’il faut « revenir au livre de Wahnich ». Et conclut en formulant quelques instructions : « Le lecteur doit en aborder le sujet – la terreur et le terrorisme – sans craintes ni tabous idéologiques, comme une contribution essentielle non seulement à l’histoire des mouvements d’émancipation mais aussi comme une réflexion sur notre propre situation. N’ayez pas peur de son sujet : la crainte qui vous empêche de l’aborder, c’est la crainte de la liberté, du prix qu’il faut payer pour la liberté. »

Craindre la terreur et le terrorisme n’est pas refuser de réfléchir sur le sujet avec clarté et prudence. Craindre la terreur et le terrorisme, ce n’est pas nécessairement craindre la liberté ou le prix à payer pour la liberté dans certaines circonstances politiques. De nombreux acteurs de la Révolution française avaient longuement médité sur ces questions, et s’il est parfois difficile, voire inconfortable, de comprendre leur pensée, il est toujours intéressant de retourner dans cet éternel laboratoire politique pour essayer.

 

Cet article est paru dans le Guardian le 17 août 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

Mes treize oncles cosaques

« Dans chaque pays du globe il y a un Sud, et toutes les régions du Sud se ressemblent mystérieusement », dit Vladislav Otrochenko. L’œuvre de l’écrivain est consacrée en grande partie aux steppes infinies de la Russie méridionale. Originaire de la ville de Novotcherkassk, il est un descendant des Cosaques du Don. Tour à tour bandits et mercenaires, ce peuple épris de liberté servit aussi de bras armé à l’Empire tsariste.

Située au tout début du XXe siècle, l’histoire de Mes treize oncles est celle des treize enfants du Cosaque Malakh : « La chronique familiale la plus fantasmagorique jamais écrite  en langue russe », souligne  Igor Vichnevetski dans la revue Oktiabr. Les liens de filiation et les indices spatio-temporels y sont brouillés : la demeure familiale est comme figée hors du temps, un temps qui pourrait être, à la fois, le passé, le présent et le futur. Il arrive que certains murs s’écroulent, que de nouvelles pièces immenses appa­raissent, habitées par une nombreuse parentèle… Inspirée par les souvenirs de la grande maison de son arrière grand-père, cette demeure est aussi « une vision de la Russie », confie l’auteur.

La nouvelle vague du puritanisme porno

Tous ceux qui, pendant leurs études, passent une année d’échange aux États-Unis font (parfois à leur détriment) l’expérience de la socialisation entre jeunes gens si particulière à ce pays. Le rigoureux rituel du « dating », qui à nos yeux d’Européens introduit une inutile rigidité dans le jeu amoureux (« Never kiss on the first date »), côtoie étrangement les débordements observés dans les foyers étudiants, où le sexe le plus débridé et la consommation de drogues sont monnaie courante. Aux États-Unis, la morale publique va de pair avec l’industrie du porno, la bigoterie du Middle West avec la prostitution dans le Nevada, et Bureau ovale rime avec bureau oral… Tout cela n’est en rien contradictoire et il serait trompeur de voir là une forme banale de schizophrénie morale. C’est bien plutôt le résultat d’une logique puritaine depuis longtemps éprouvée : celui qui entend réprimer les pulsions sait pertinemment qu’il augmente la probabilité de les voir se déchaîner de façon incontrôlable. Le gardien de la vertu est toujours aussi pornographe, le policier des mœurs est obligé de produire les images qu’il combat. Le bien,  le pur ne rayonnent que par contraste avec le mal, l’impur, ce qui interdit de les anéantir jamais complètement.

Nous avons observé aux États-Unis ces dernières années, dans un contexte de crise, le spectaculaire retour aux racines religieuses  du pays. Cela s’est manifesté politiquement par l’émergence du mouvement Tea Party qui se revendique des puritains du début du XVIIe siècle. Cela s’est aussi manifesté – de manière plus souterraine – par des livres et des films qui se sont faits le véhicule de la morale sexuelle américaine à travers la planète : la saga Twilight, Hunger Games (1) et – aussi étonnant que cela puisse paraître au premier abord – le roman pornographique Cinquante nuances de Grey, certes écrit par une auteure britannique, mais qui n’est devenu un bestseller mondial qu’après son triomphe aux États-Unis. Ce sont là des œuvres qui invitent à surmonter la crise en proposant ordre et confort émotionnel alors que règne le chaos économique. Curieusement, ces représentations commerciales d’une sexualité puritaine s’exportent très bien en Europe.

Les trois ouvrages – dont les deux premiers ont déjà fait l’objet d’adaptations cinématographiques à grand succès (2) – gravitent autour d’une jeune héroïne aux prises avec ses désirs. Elle ne sait rien, au début, de sa propre sensualité, le regard provocateur de l’homme l’atteint sans qu’elle y ait été préparée. La femme est un pur objet qui, une fois observé de façon plus appuyée, tente de garder une contenance. Comme dans le roman Pamela ou la Vertu récompensée, lui aussi bestseller en son temps (1740) et grand modèle de tous les ouvrages puritains jusqu’à ce jour, la jeune fille y est paradoxalement sursexualisée. Le regard concupiscent du lecteur et du spectateur scrute le corps féminin à la recherche des signes visibles de son penchant à la perversion.

Twilight et Hunger Games, parfaits exemples de ces ouvrages d’édification pour la jeunesse dont les adultes raffolent aussi, présentent la jeune fille comme l’innocence à protéger et l’homme comme un débauché, si possible alcoolisé. Le seul secours vient d’un noble et surtout sensible chevalier – qui prend dans un cas l’apparence d’un tendre vampire (Twilight) et dans l’autre celle d’un tendre compagnon d’armes (Hunger Games). Dans Twilight, le vampire adoré de Bella, Edward Cullen, doit faire preuve d’une monstrueuse autodiscipline pour réprimer sa soif de sang et pouvoir passer du temps avec elle. Le message est clair, insistant, et a déjà été souvent déploré : l’amour ne saurait rester pur qu’avec un hymen intact. Certes, Edward se considère comme un loup et voit en Bella un agneau. Mais le loup doit brider son appétit pour que l’agneau puisse rester un agneau. C’est seulement après le mariage que sa nature de loup pourra resurgir et l’agneau s’ensauvager aussi un peu. Ils auront même un enfant.

L’homme idéal, dans la tradition puritaine, est celui qui se maîtrise – ce qui, si l’on suit Max Weber, s’est jadis avéré extrêmement profitable pour l’économie. Non seulement parce que l’« ascèse intérieure » de l’individu vertueux correspond à l’« esprit du capitalisme moderne », mais aussi parce que le marchand moralement intègre est le seul à qui l’on peut faire crédit en toute confiance ; il est également celui qui peut disposer « de grosses sommes d’argent […] grâce à ses modestes dépenses » (Benjamin Franklin) [sur le rapport entre capitalisme et contrôle de soi, lire aussi la version intégrale de l’entretien de ce numéro avec Eva Illouz, sur Books.fr]. Qui prêtera un centime au viveur qui entretient deux maîtresses ? Dans la tradition puritaine, réussite matérielle et morale sexuelle stricte entretiennent une relation fructueuse.

L’action de Hunger games se déroule dans un lointain avenir, où le pouvoir est détenu par une dictature nommée Panem. Au Capitole, la capitale, lieu de tous les péchés, règne l’abondance. Dans les districts, en revanche, c’est la misère noire et la population, pour survivre, recourt à la chasse et à la cueillette. Ces districts ont clairement pour modèle les premières colonies américaines : les femmes portent des chignons et leurs vêtements sont ceux des épouses des fondateurs ; les hommes sont encore de vrais bons fermiers – le mal vient uniquement de l’État et de sa capitale dévoyée, qui exige des « jeux de la faim » et les retransmet à la télévision. Chaque année, les douze districts sont sommés de fournir un jeune homme et une jeune fille, qui doivent se livrer un combat à mort dans l’arène.

Katniss et Peeta sont les élus du douzième district. Leur romance, qui est au centre de l’intrigue, se noue dans des conditions pour le moins difficiles : dans cet affrontement sans pitié, ils sont à la fois amoureux et adversaires. Mais bien entendu, le véritable ennemi, c’est l’atmosphère de décadence du Capitole, raison pour laquelle Katniss est si fâchée lorsque Peeta lui déclare sa flamme : son premier réflexe est d’y voir un hypocrite tribut aux appétits infâmes de la capitale. La violence que Katniss déploie sur le champ de bataille semble en tout cas lui poser bien moins de problèmes que l’éclosion de son désir. La leçon à en tirer : ce n’est pas la violence, cette violence qui a permis autrefois, à force de persévérance et de courage, de repousser toujours plus à l’ouest la frontière, qui est un crime, mais l’incapacité à maîtriser sa libido, cette incapacité qui détourne du travail et des conquêtes honorables.

Malgré les apparences, Cinquante nuances de Grey, où Anastasia Steele, une jeune et naïve étudiante de 21 ans, se fait prendre violemment par un certain Mr. Grey, n’est absolument pas une réaction à la chasteté et au bon ordre des jeux de la faim ou des histoires de vampire. L’auteure, E. L. James, ne s’est pas contentée, dans ce roman d’abord publié sur Internet, de s’inspirer et de parodier la série Twilight. Suivant en cela la morale sexuelle américaine, elle met à nu le désir difficilement réprimé du vampire – ces vifs débordements sont néanmoins atténués dans la mesure où les partenaires passent un contrat qui établit scrupuleusement les règles du jeu au lit.

Cinquante nuances de Grey est ainsi la troisième des attaques rapprochées qui tendent à instaurer une hégémonie culturelle américaine sur une Europe, qui pendant longtemps n’avait rien à apprendre en matière de mœurs. Dans ces œuvres puritaines, la sexualité est tout simplement l’Autre qui se saisit du corps à grand fracas. Elle n’a rien de commun avec l’antique déesse Isis, qui, couverte d’un voile délicat, oscille entre connaissance et ignorance, nudité et pudeur, et est devenue le symbole de la vérité et de l’érotisme dans l’histoire de la littérature et de l’art du Vieux Continent. Pour le puritain, la sexualité n’est pas une réalité qui érotise et rend aimable la société, mais une puissance obscure de désirs très explicites. La robe victorienne est boutonnée jusqu’au menton et ne connaît pas de décolleté qui mettrait en valeur de manière ludique et coquette ce qui est tenu caché. Mais en croyant se protéger ainsi de toute excitation, on exacerbe le désir d’arracher violemment pareil harnachement…

L’image de la femme qu’importent ainsi les Européens ne saurait être plus dévastatrice : l’innocence persécutée résulte toujours d’une triade qui a fait ses preuves, faite de rejet, de rigidité et d’une excitation qui finit par exploser. De même, l’image des hommes ne saurait être plus destructrice : masculinité et pulsions animales n’y font qu’un. La fable du loup et de l’agneau est un fantasme sexuel qui exclut tout érotisme, qui ne tolère pas le voile délicat, l’ambiguïté d’où naît l’attraction entre les êtres, cette attraction qu’autrefois Jean-Luc Godard et Joseph von Sternberg, François Truffaut et Ernst Lubitsch ont si bien su mettre en scène. L’écrivain H. L. Mencken l’a remarqué un jour : les puritains ont ceci de désagréable qu’ils veulent non pas « nous amener à penser exactement comme ils agissent, mais nous amener à agir comme ils pensent ».

 

Cet article est paru dans le Zeit le 28 juillet 2010. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

Le spectre de Brasília

« Comme les ouvriers du bâtiment à Brasília, je me voyais moi aussi en “bâtisseur de cathédrale”. » C’est sur cette épigraphe du président brésilien Juscelino Kubitschek, à l’origine de la création en 1960 de la ville de Brasília, que s’ouvre le dernier roman de João Almino. Dans Hôtel Brasília, l’écrivain « situe ses personnages dans le lit embryonnaire de cette ville nouvelle, une cité provisoire aux airs de bidonville, où pullulaient les paysans venus de l’intérieur du pays à la recherche d’une vie meilleure, les ingénieurs, entrepreneurs et autres remueurs de terre de tous ordres », résume le Jornal do Brasil. « À l’horizon, le spectre de cette ville futuriste, vitrine moderne de la puissance brésilienne à venir, qui surgissait peu à peu du néant, défiant jusqu’aux imaginations les plus fécondes. »