Les héroïnes des romans d’Arnošt Lustig sont presque toujours des femmes aux prises avec des situations extrêmes, pendant la Seconde Guerre mondiale et l’Holocauste, et incapables d’y faire face. Cela vaut depuis Dita Saxová (non traduit), histoire d’une rescapée des camps détruite à jamais, jusqu’à Elle avait les yeux verts (Galaade, 2010), qui met en scène une jeune détenue obligée de se prostituer pour les soldats de la Wehrmacht. « Ces vies tragiques sont un miroir qui a permis à l’auteur de refléter et d’exprimer avec sobriété l’horreur humaine de la guerre et de la haine raciale », explique Radio Praha, revenant sur l’existence chaotique de cet apprenti tailleur devenu écrivain, déporté de camp en camp pendant la Seconde Guerre mondiale, puis passé par Israël, les États-Unis et la Yougoslavie dans son exil consécutif à l’invasion russe de la Tchécoslovaquie en 1968.
La Danseuse de Varsovie, publié en 1964, est toutefois un livre à part parmi la trentaine d’ouvrages de Lustig. Bien sûr, il s’agit d’un témoignage sur les camps. Comme d’habitude, l’héroïne est une femme. La fascination de l’écrivain pour l’amour et l’érotisme, confrontés à la violence et la cruauté, est toujours présente. Tout comme son ironie et son humour notoires. Mais, « contrairement à ses autres livres qui tendent vers le lyrisme, La Danseuse est dominée par son souffle épique », affirme le « Dictionnaire de la prose tchèque ». Surtout, il s’agit du seul roman de l’auteur dans lequel l’héroïne, la resplendissante Juive polonaise Katarzyna Horowitz, trouvera la force de se battre pour sauver sa dignité.
S’inspirant de faits réels, le roman raconte l’histoire de riches Juifs citoyens américains, de retour dans leur Italie natale en 1943 et arrêtés par la Gestapo. Celle-ci leur promet de les échanger contre des prisonniers allemands et de les exfiltrer vers les États-Unis s’ils acceptent de payer. Alors qu’il devient de plus en plus évident qu’on leur ment, qu’ils sont les victimes d’un jeu cynique et particulièrement lucratif, les otages, transportés en train à travers l’Europe, s’obstineront à y croire. « L’ironie du livre réside dans les manières distinguées du chef nazi Brensk, dans les détours que ce dernier emprunte pour emmener ses prisonniers à la mort, […] et surtout dans l’objectivité rigoureuse de l’auteur, qui dévoile toutes les cartes dès le début, ne tente jamais d’amener le lecteur sur de fausses pistes, et joue tout simplement sur cet effet d’attente », analyse l’hebdomadaire Literární noviny. C’est Katarzyna Horowitz, rencontrée par le groupe américain lors de son passage à Auschwitz, qui se révoltera la première contre cette tromperie. Elle, si naïve à son arrivée dans le camp de la mort, quand elle s’exclame « Mais moi, je ne veux pas mourir », refusera toute humiliation et toute soumission. Une lueur positive chez un auteur profondément pessimiste qui remarquait dans un entretien qu’« aucun rescapé d’Auschwitz n’en est jamais réellement sorti », et expliquait sa focalisation sur la Shoah en affirmant que l’humanité n’était pas à l’abri d’une récidive.