Quand Hitler courtisait les Arabes

Comment un régime qui classait les Arabes parmi les « races inférieures » a-t-il pu vouloir se présenter comme leur défenseur ? L’historien américain Jeffrey Herf explore ce paradoxe en s’appuyant sur un matériau original : les transcriptions des émissions de radio allemandes vers le Moyen-Orient, faites à partir de 1941 par l’ambassade américaine au Caire.

L’objectif était à la fois idéologique et stratégique. Comme l’explique Hans Kundnani dans le Times Literary Supplement, « les nazis espéraient encourager une révolte comparable à celle de 1936-1939 », lorsque les Arabes de Palestine se soulevèrent contre le mandat britannique et l’immigration juive. Un tel mouvement aurait obligé les Britanniques à mobiliser leurs troupes dans la zone, facilitant l’offensive allemande en Afrique du Nord. Mais les émissions nazies – qui présentaient les forces anglaises, puis américaines, comme les factotums des Juifs cherchant à étendre leur emprise sur le monde islamique – avaient aussi pour but de préparer la région à appliquer la solution finale.

Dès le milieu des années 1930, les agents de la propagande avaient tenté de convaincre que les nazis distinguaient les Sémites entre eux, et que les Juifs étaient leur seule préoccupation. Pendant la guerre, ils s’attachèrent les services d’un petit groupe d’orientalistes chevronnés. « Ces hommes avaient servi au côté des Turcs durant la Grande Guerre, occupé des postes diplomatiques au Moyen-Orient ou étudié la civilisation islamique, rappelle David Cesarani dans la Literary Review. Ils comprenaient que tout appel à destination des Arabes devait s’enraciner dans l’islam et s’appuyer sur des références au Coran. »

On entendit ainsi la radio nazie déplorer l’insuffisante piété des musulmans et prôner un retour à l’islam traditionnel… « Les nazis envisagèrent même de présenter Hitler comme le Mahdi avant de conclure à regret que c’était impossible, le Führer n’appartenant pas à la tribu du Prophète », ironise Robert Irwin dans The Independent. Les services de Goebbels collaborèrent aussi avec certaines personnalités exilées en Allemagne, parmi lesquelles le grand mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini, et Rachid Ali al-Kylani, leader d’un coup d’État éphémère en Irak. Le premier appela notamment dans l’un de ses discours radiodiffusés à « tuer les Juifs partout où vous les trouvez ».

Mais quel fut leur impact sur les sociétés arabes ? « Plusieurs personnalités clés dans le monde arabe, comme al-Husseini, se sont rangées du côté de l’Axe, remarque Kundnani. Mais il est difficile de savoir dans quelle mesure ils étaient soutenus » par la population. On peut penser que leurs diatribes étaient diffusées dans les cafés et les souks (peu de foyers avaient la radio), mais l’auteur du livre admet ne pas pouvoir mesurer leur véritable influence. Non arabophone, il appelle à de nouvelles recherches en langue arabe, et persane, pour faire progresser la connaissance sur ce sujet.

En revanche, Herf affirme clairement que la propagande nazie a joué un rôle important dans le développement de l’islamisme radical après la guerre. Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, ou le théoricien égyptien Sayyid Qutb s’en sont inspirés, assure-t-il. « Les programmes de propagande nazie en arabe offrent une preuve convaincante de la rencontre politique et idéologique entre le nazisme et l’islam radical. Ce mélange toxique de rhétorique religieuse et séculière, concocté à Berlin et diffusé à travers le Moyen-Orient, continue de façonner les opinions politiques extrémistes dans la région », écrit-il dans un essai publié par The Chronicle of Higher Education. Une analyse « discutable et fondée sur des spéculations », estime Irwin. « Les archives attestent que c’est son voyage aux États-Unis en 1949-1950 qui a radicalisé Qutb. Il y a perçu un déclin moral et rencontré des préjugés anti-Arabes qui ont profondément marqué sa pensée […] Quant à al-Banna, son idéologie semble beaucoup moins devoir à la propagande nazie qu’à ses lectures du Coran et du réformateur musulman Rachid Rida, ou à son dégoût de l’impuissance des régimes arabes face à Israël en 1948. »

« La limite entre médicament
et cosmétique devient floue »

Dans quelle mesure l’analyse de Marcia Angell est-elle transposable à la France ?
Il faut bien voir que les États-Unis jouent le rôle essentiel. C’est là que sont découverts les médicaments, c’est là qu’ils sont étudiés chez l’animal puis chez l’homme dans les essais cliniques  (1), c’est là que la Food and Drug Administration (FDA) analyse les résultats et autorise ou n’autorise pas leur mise sur le marché, et c’est là qu’est fixé le prix, par l’industrie seule, sans aucune intervention de l’État. Ce n’est pas étonnant, la puissance financière est là-bas, le marché américain du médicament, en termes monétaires, c’est plus de la moitié de la consommation mondiale.
L’Europe et le reste du monde arrivent derrière. À de rares exceptions près, un médicament autorisé par la FDA est autorisé ensuite en Europe et en France. Les autorités françaises ont les mains liées, en pratique, par ces décisions américaines. Nos commissions ministérielles avalisent tout. Mais il ne suffit pas de mettre un médicament sur le marché pour qu’il soit acheté. Il faut un relais, il faut du marketing ou, comme dit l’industrie, « une force de vente ». Qui va assurer la promotion de ces médicaments ? Ce sont les médecins académiques ( 2). Ce sont eux, les leaders d’opinion, qui font la publicité pour les nouvelles molécules. Est-ce qu’ils le font en scientifiques rigoureux, en médecins compassionnels proches des malades, ou comme de simples agents de l’industrie pharmaceutique ? La réponse est claire : cela se passe comme aux États-Unis.

Pouvez-vous étayer votre réponse ?
Voyez la liste des experts auprès des commissions du médicament en France. Elle est publiée. Ces quelque 1 200 experts ont l’obligation d’indiquer leurs liens avec l’industrie pharmaceutique. Cette obligation est-elle gênante pour eux ? Pas du tout. Aujourd’hui, plus de 10 % des experts ne répondent pas à l’obligation, ils ne font pas de déclaration. En toute impunité. Plus de 20 % déclarent ne pas avoir de lien, mais ce n’est pas vérifié. Quant aux autres, plus de la moitié, ils déclarent des liens, avec quatre contrats en moyenne. Cela va jusqu’à cinquante-deux. Le chiffre le plus élevé est atteint par l’un des présidents de commission. 5 % déclarent posséder des actions. C’est public, c’est sur le Web. La situation a été analysée par un rapport du Sénat (3). On y lit cette déclaration du directeur de l’autorité française de mise sur le marché, l’Afssaps : « Il n’y a de bons experts que ceux qui connaissent l’industrie pharmaceutique et qui travaillent avec elle. » Autrement dit, les commissions d’experts sont, comme aux États-Unis, à la fois juge et partie.

De quel type de contrats s’agit-il ?
Il y a deux types de contrats. D’abord les contrats au bénéfice du laboratoire du médecin académique : l’industrie finance une partie des équipements dont on a besoin et que l’État n’a pas les moyens de payer. Et puis et surtout, il y a les contrats de consultance et de conseil, au bénéfice du médecin lui-même. La seule différence avec les États-Unis, c’est le niveau des contrats. Nous sommes loin des chiffres cités dans l’article de Marcia Angell. C’est normal, puisque l’essentiel du travail mené en amont, en particulier la validation des essais cliniques, a été fait aux États-Unis. En France, les médecins académiques sont principalement payés pour le travail fait en aval : la mise sur le marché et le marketing auprès des médecins prescripteurs.

Concrètement, comment se fait ce marketing ?
Dans les journaux médicaux, les conférences, les symposiums, les séminaires. Le médecin académique qui l’accepte se fait rémunérer pour un article ou une intervention orale et comme « consultant ». À une ou deux exceptions près, tous les journaux médicaux sont financés directement ou indirectement par l’industrie. Directement quand elle possède le journal en question : c’est le cas du Quotidien du médecin ou d’Impact médecin. Indirectement par le biais de la publicité, sans laquelle ces publications ne pourraient pas subsister. Et tous les congrès médicaux sont financés par l’industrie : que ce soit dans une petite ville du fin fond de la France ou au palais des Congrès à Paris, les firmes paient tout.

Certains médecins chercheurs sont-ils aussi rémunérés pour publier dans les journaux scientifiques ?

Oui. On publie un premier article dans un journal, si on y arrive dans une revue américaine, et puis on republie l’article dans des publications différentes jusqu’à dix à quinze fois, en changeant le titre et l’ordre des paragraphes. Les articles se citent les uns les autres. Cela se termine dans des « suppléments » aux journaux médicaux, payés par l’industrie. Un à trois suppléments par an et par journal. Là, les articles ne sont même pas contrôlés par d’autres experts. Les médecins s’y font les porte-voix de tel ou tel médicament. Ces suppléments sont achetés par l’industrie par centaines de milliers d’exemplaires, pour être distribués par les visiteurs médicaux aux médecins spécialistes et généralistes, souvent plusieurs fois par praticien. L’industrie finance aussi les sociétés savantes (locaux, réunions…).

Peut-on chiffrer cet investissement ?
Pour les industriels, ce sont des queues de cerise. L’industrie pharmaceutique, c’est plus de 2 000 milliards d’euros de capitalisation boursière. C’est le niveau des compagnies pétrolières, c’est bien au-delà de l’automobile. Son chiffre d’affaires représente plus de 400 milliards d’euros par an. Près du double du budget de l’État français ( 4).

L’industrie pharmaceutique fait valoir qu’en raison des réglementations elle doit dépenser des sommes de plus en plus considérables pour développer et faire valider une nouvelle molécule.

Mais c’est une illusion ! L’industrie n’a pas mis grand-chose de vraiment neuf sur le marché depuis vingt ans. Quand des scientifiques sérieux disent cela, on assiste à une levée de boucliers : mais comment, soixante médicaments nouveaux sont mis sur le marché chaque année ! Oui, c’est vrai. Mais il faut voir ce que cela recouvre. Les autorités françaises évaluent ce qu’elles appellent l’amélioration des services rendus par un nouveau médicament, en quoi il est supérieur aux médicaments précédents  (5). Or, de façon tout à fait officielle, on voit que seuls un ou deux médicaments par an sont considérés comme rendant un service réellement inédit. La plupart des produits présentés par l’industrie comme nouveaux ne sont que des versions nouvelles d’une molécule ancienne. C’est ce qu’on appelle les me too (« moi aussi »). C’est de la copie : une molécule mère, une fille, une nièce, une cousine… En réalité, c’est toujours la même molécule. Elle n’apporte rien. Dans les études censées prouver que la molécule apporte du neuf, l’industrie a bien pris de garde de ne pas comparer les cousines entre elles. Elle les compare à un placebo, c’est-à-dire à rien. Et montre qu’il y a un effet. Ce qui n’est pas surprenant : c’est le même effet que celui produit par la molécule mère. De manière incroyable, on voit apparaître dans les plus grands journaux scientifiques du monde la formule : « Cette nouvelle molécule n’est pas inférieure à la précédente. » Pour obtenir qu’une molécule soit mise sur le marché, on en est venu à ne plus chercher à faire mieux, mais simplement à faire aussi bien !

Il y a tout de même des molécules réellement nouvelles…

Mais ce sont des molécules de niche, destinées à un petit nombre de malades. L’industrie voit bien qu’en dépit de sa politique de molécules me too elle a de plus en plus de mal à lutter contre les génériques. Elle a de plus en plus de mal à sortir de nouvelles cousines. D’où une autre stratégie. Prenons le cas du cancer. Il n’y a pas un cancer, il y en a mille. Il y a quarante variétés de cancers du poumon. Nous savons aujourd’hui que chaque variété dépend de l’anomalie de deux ou trois gènes. Ce sont des cibles qu’on peut essayer de corriger. Et là, il y a des succès. Ces succès ne sont pas obtenus par les compagnies pharmaceutiques, mais par des laboratoires publics ou universitaires. L’industrie ne cherche pratiquement plus elle-même. Elle se borne à « développer ». Elle claironne que chaque molécule lui coûte 800 millions de dollars en dépenses de recherche, mais Marcia Angell a montré pièces en main que le vrai chiffre est dix fois inférieur.
En l’occurrence, l’industrie achète ces nouvelles molécules aux laboratoires publics et universitaires, qui ont besoin d’argent. Et qu’en font-elles ? Chacune de ces molécules n’intéresse qu’un petit nombre de malades, quelques centaines ou quelques milliers dans le monde. Comment les rentabiliser ? En les vendant très cher. Depuis quelques années, on voit ainsi apparaître des médicaments dont le coût d’utilisation pour un malade peut être de 50 000, 100 000, jusqu’à 300 000 dollars. Des prix qui, de l’aveu même de l’industrie, sont sans rapport avec le coût de fabrication desdites molécules. Sous la pression des malades et de leurs associations, financées pour cela même par l’industrie, les systèmes de santé remboursent. Pour l’instant, les États n’ont pas trouvé la parade.

Revenons aux molécules qui n’apportent rien de neuf. Pourquoi les mettre sur le marché ?

Parce que toute molécule qui présente simplement une petite modification chimique par rapport à la précédente peut bénéficier d’un nouveau brevet. Elle est protégée sur le marché, personne d’autre n’a le droit de la fabriquer pendant la durée de vie du brevet. Elle se met à l’abri des génériques, et peut être vendue au prix fort. À quelques exceptions près, il ne devrait plus y avoir que des génériques. Et c’est là que le marketing intervient. Le médecin qui rédige l’ordonnance pour son patient doit être persuadé qu’il s’agit bien d’un médicament nouveau, plus efficace que le précédent.
Par le biais des leaders d’opinion, les compagnies pharmaceutiques se chargent aussi de le convaincre qu’il peut élargir sans cesse les indications non spécifiées dans l’autorisation accordée par la FDA ou les commissions françaises.

Le médecin prescripteur est-il si naïf ?

Mais bien sûr. J’ai été longtemps moi-même médecin académique, professeur. Or je suis resté jusqu’à l’âge de 45 ou 50 ans dans une naïveté absolue à l’égard de la vraie nature de l’industrie pharmaceutique. J’ai découvert ça presque par hasard et je sais bien que beaucoup de mes collègues sont comme un enfant au premier jour. Ce que je viens de vous dire, même quand vous leur mettez les documents sous les yeux, c’est tellement énorme que vous n’êtes pas cru.

À vous entendre, il n’y aurait guère de différence entre les méthodes de l’industrie pharmaceutique et celles de l’industrie des cosmétiques…

Les produits cosmétiques ne sont pas des médicaments et ne sont pas remboursés. Mais la limite entre un médicament et un cosmétique est souvent de plus en plus floue. D’ailleurs, certaines entreprises font à la fois du cosmétique et du médicament. C’est le cas en France des laboratoires Pierre Fabre. C’est le même univers de marketing. Regardez la télévision ! Vous voyez aujourd’hui de la publicité pour des produits qui sont à la frontière de la pharmacie et de la cosmétique. Ce sont les médicaments dits de confort, non remboursables. Or, tous les Français veulent aujourd’hui des médicaments de confort, la plupart se sentent plus ou moins malades de quelque chose.
La proximité est encore plus frappante aux États-Unis, où est autorisée la publicité directe pour les médicaments en direction du public. Vous êtes dans une salle d’attente d’hôpital, vous avez six postes de télévision qui diffusent en boucle les programmes de promotion des médicaments de l’industrie. Vous êtes dans une chambre de malade, la télévision passe à intervalles réguliers les mêmes spots pour les molécules. Aussi l’industrie pharmaceutique se bat-elle pour avoir le droit de faire la même chose en Europe (6).

Comment expliquer que les Français consomment deux fois plus de médicaments que leurs voisins ?
Peut-être y a-t-il un élément de psychologie collective, les Français ayant plus que d’autres le désir de se sentir assisté. Mais il faut sûrement aussi rechercher du côté de la pratique médicale. Le médecin de ville français qui, contrairement à ce qu’on dit, ne gagne pas bien sa vie, prescrit quatre fois plus de dépenses qu’il ne gagne lui-même d’argent. Il induit quatre fois son revenu sous forme de médicaments. Aux États-Unis ou en Angleterre, c’est moitié moins. Le statut du médecin français doit aussi présenter un intérêt particulier pour les compagnies pharmaceutiques, puisqu’elles emploient une fois et demie à deux fois plus de visiteurs dits « médicaux » que dans tout autre pays (un pour neuf médecins contre un pour treize à un pour vingt-trois ailleurs).

N’êtes-vous pas, aussi, en train de faire le procès de la formation des médecins ?
Certainement. Les études médicales ne forment ni à l’esprit scientifique, ni à l’esprit critique. C’est un enseignement qui privilégie la mémorisation. On apprend des recettes. La formation thérapeutique elle-même occupe trois mois sur six ans d’études. On y apprend les effets et les contre-indications de 300 molécules. Rien sur l’histoire de ces molécules, sur la façon dont elles sont venues sur le marché. Rien sur les pièges de l’information médicale. Aucune formation à la lecture critique des articles scientifiques. Du coup, on comprend bien le processus : la pression de l’industrie sur les médecins académiques, l’impact de ceux-ci sur les praticiens, la demande des malades habitués à ce qu’on leur donne des médicaments, et souvent stimulés par tel ou tel réseau d’information, réseau lui-même généralement financé par l’industrie… Quant à la formation permanente, elle est entièrement payée par l’industrie. La boucle est bouclée.

Et la presse, dans tout ça ? Pourquoi paraît-elle si timide sur ce sujet crucial ?
Je connais plusieurs journalistes de la télévision ou de très grands journaux dont les revenus dépendent de l’industrie pharmaceutique. Mais l’essentiel est, comme pour les médecins, un incroyable degré de naïveté. Les journalistes ne peuvent imaginer que les laboratoires pharmaceutiques, qui s’occupent de la santé humaine, puissent être exclusivement motivés, comme toute entreprise, par le retour sur investissement. Et que, pour ce faire, ils utilisent des moyens aussi grossiers.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

Pour la pensée unique

Être contre la pensée unique ? Dénoncer la dictature du conformisme intellectuel ? Ah ! la belle cause que voilà. Je m’y verrais bien : pourfendre la médiocrité ambiante ; s’attaquer au « politiquement correct » rampant ; nager à contre-courant du consensus : se dresser seul contre tous comme défenseur de l’autonomie de la pensée…

Hélas, deux obstacles au moins barrent l’accès à cette carrière :

– La multitude de concurrents. La place est déjà prise. D’abord par de vrais écrivains. On ne réécrit pas le Dictionnaire des idées reçues, ou l’Exégèse des lieux communs. Certes, il reste à établir des catalogues de poncifs, des répertoires de clichés ou des atlas de stéréotypes, à publier et à mettre à jour chaque année ; hélas, les étagères des éditeurs croulent déjà sous les piles de projets. Sans parler des textes dans lesquels des essayistes, des romanciers écrivent des énormités au nom de la lutte contre la pensée unique. Ils sont pléthore, ils sont partout : dans les livres et dans la presse ; à la télé et dans les journaux ; dans les dîners en ville et dans les prétoires ; sur le front du changement climatique et sur celui de la défense de la langue française ; dans les écoles et dans les forums internet ; en matière de sexe, de littérature, de culture des betteraves, d’économie politique et j’en passe. Bref, il n’y a pas un champ de l’activité ou de la pensée qui n’ait déjà son Richard Millet ou son Éric Zemmour, son chevalier noir ou son procureur blanc se lançant à l’assaut de la forteresse « pensée unique » avec l’énergie d’un Don Quichotte et l’assurance d’un inquisiteur. Enfin, d’un Don Quichotte qui serait devenu un peu cabotin ; d’un inquisiteur bien conscient de sa faiblesse, et bien décidé à vivre en martyr de la liberté de penser tout seul contre son époque…

– Le silence des ennemis. La guerre contre la pensée unique est une guerre sans bataille. Elle compte beaucoup de victimes combattantes mais pas d’ennemis. Ils ne se déclarent pas. Ils se cachent, se terrent, se volatilisent. Impossible de trouver quelqu’un qui se proclame d’emblée « je suis pour la pensée unique ». À la télévision, à la radio, dans les entretiens avec des intellectuels, personne ne représente la triomphante pensée unique. On pourrait voir dans ce silence la malignité du diable qui parvient à vous persuader qu’il n’existe pas. Certes, des provocateurs osent parfois justifier les énormités qu’ils prononcent ou écrivent en arguant « briser un tabou » ou « dire tout haut ce que les autres pensent tout bas » : ils admettent donc un substrat commun de pensée, un consensus caché. Mais ce sont en général les mêmes qui un peu plus tard se déclareront victimes de la pensée unique, du « politiquement correct ». Pas la moindre trace d’un défenseur de la pensée unique. À quoi bon la combattre ? À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, etc.

En rédigeant laborieusement ce mot, je bute sans cesse sur des phrases toute faites (comme la dernière, et celle sur la ruse du diable un peu plus haut). Comme si le fait de parler de « pensée unique » rendait pâteuse l’écriture et la pensée. Il ne me vient que des poncifs, des lieux communs. C’est peut-être la seule réalité tangible de la « pensée unique ». Je lui cherche un contenu, je n’en trouve pas. En revanche, j’observe son pouvoir d’inhiber le discours, de pétrifier le débat (et accessoirement, de paralyser mon écriture). D’autres mots inhibiteurs ont cette capacité de figer les discussions : des adjectifs comme raciste, réac, facho, homophobe, féministe, catho, libéral, communiste, et j’en passe et leur contraire ; des concepts comme multiculturalisme, communautarisme, et… « pensée unique » ! Le pouvoir de ces mots ne tient pas tellement dans l’invective (qui ne gêne en général pas la rhétorique) mais dans l’éviction par déni de l’interlocuteur. La « pensée unique » n’a pas de contenu, n’a pas de représentant… Mais son invocation donne magiquement au débat la consistance d’un sable mouvant où s’enlise la discussion ; elle a l’opacité d’un écran qui protège les idées de celui qui l’invoque tout en le faisant paraître victime. Elle a le pouvoir de l’eau sur le feu de la controverse, qu’elle éteint tout en illuminant d’un halo de gloire celui-là même qui l’a allumée… La « pensée unique » est une arme de destruction oratoire. Le tout est d’être le premier à s’en saisir.

Thèrèse Sepulchre

Ce texte est repris du blog que tient Thérèse Sepulchre.

Bombay hallucinée

William Burroughs, Thomas De Quincey, Hunter S. Thompson… On ne compte plus les grands noms à qui l’écrivain indien Jeet Thayil est comparé depuis la parution de Narcopolis, un premier roman en lice pour le prestigieux Booker Prize. Inspiré de sa propre expérience des milieux interlopes de Bombay, le livre a pour décor une fumerie d’opium, dont les clients esquissent à travers moult divagations trois décennies de métamorphoses : les utopies des années 1970 ; l’apparition des dealers d’héroïne ; et enfin l’explosion des violences interconfessionnelles au début des années 1990. Encensé par la critique britannique, Narcopolis a reçu un accueil plus mitigé en Inde, le quotidien DNA allant jusqu’à le classer parmi « les pires romans jamais écrits en langue anglaise ». 

Sur un air de malfrats russes

Partout, en Russie – dans la rue, les cafés ou à la radio –, on entend fredonner des « chansons de malfrats » (blatnyé pesni). Le journaliste Alexandre Sidorov est remonté aux racines de ce genre né à l’aube du XXe siècle, qui narre les mœurs et les états d’âme des criminels. Ce faisant, note le magazine Protchtenïé, « il relate sous un angle nouveau certains faits historiques et autres aspects de la vie quotidienne russe », notamment au début de l’ère soviétique. Des airs évoquent ainsi les luttes de factions pendant la révolution, la construction du canal du Belomorsk par les forçats du Goulag, ou encore la vague de toxicomanie qui toucha le pays dans ces années-là (la cocaïne s’étant massivement substituée à l’alcool après la prohibition de 1914). Parmi les curiosités du livre, une ritournelle intitulée « Mes ailes sont brisées » connut un bien curieux destin : alors que la version d’origine faisait référence à une voleuse en manque de drogue, les « ailes » du titre ont peu à peu perdu leur caractère métaphorique, jusqu’à devenir l’emblème des pilotes de l’Armée rouge qui firent de cette chanson de voyou un hymne parfaitement respectable ! 

Dans l’enfer des Taiping

Avec vingt millions de morts au moins entre 1851 et 1864, la révolte des Taiping en Chine fut « probablement la guerre civile la plus meurtrière de tous les temps », affirme Stephen R. Platt dans un livre que The New Republic juge « captivant ». Le magazine brosse le portrait de Hong Xiuquan, le chef de file de ce mouvement dit de « la grande paix » (« Taiping »). Après avoir plusieurs fois échoué au concours d’entrée dans la haute administration, ce jeune homme cultivé originaire d’un village du Guang­dong, eut une révélation : il était le frère cadet du Christ. Autoproclamé « Roi céleste », il défia la dynastie des Qing à la tête d’une armée fanatisée, formée « des pauvres et des opprimés de sa région ». Les Taiping avancèrent jusqu’à Nankin, dont ils firent leur capitale en 1853. « Le Roi céleste devint alors, à l’abri d’un palais richement orné, le maître d’une théocratie, dont les messages délivrés par Dieu au cours de ses transes étaient placardés sur les murs de la ville. »

La suite est une succession de combats épiques et d’exactions inimaginables « commises par les deux camps », précise un article du New York Times. Ainsi les rebelles traqués par l’armée impériale à travers les provinces insurgées étaient-ils promis à une mort atroce (le plus souvent par démembrement) en cas de capture. C’est pourquoi « des pavillons destinés au suicide, équipés de poignards et de cordes, furent installés à travers la campagne afin de leur donner une chance de mourir dans des conditions un peu plus dignes – un témoignage de la charité des Qing », lit-on dans The New Republic. L’insurrection s’acheva par la prise de Nankin en 1864 après plus d’une décennie de luttes que relate minutieusement le livre de Platt. 

Vive la finance !

On a tort de vouloir restreindre le rôle de la finance dans l’économie ; au contraire, le bien-être du plus grand nombre exige des outils encore plus sophistiqués dans ce domaine. Tel est en substance le message du dernier ouvrage de Robert J. Shiller. Cinq ans après l’éclatement de la crise des subprimes, cet éminent professeur d’économie à Yale se livre à un plaidoyer tellement iconoclaste « que c’en est troublant », relève l’hebdomadaire libéral The Economist. D’autant que Shiller n’ignore rien de l’irrationalité des marchés, à laquelle il a consacré en 2000 un livre magistral (Exubérance irrationnelle, Valor). Mais la finance reste à ses yeux le meilleur moyen de couvrir les risques des agents économiques, et donc de libérer les « esprits animaux » chers à Keynes *.

Le New York Times rapporte ainsi son raisonnement concernant le secteur immobilier : prenons d’un côté « un jeune couple anticipant un besoin d’agrandissement pour le jour où il aura des enfants » et de l’autre « un couple plus âgé s’attendant à devoir vendre sa maison pour financer les études des siens ». Une flambée des prix empêcherait le premier d’accéder à la propriété, et le capital du second fondrait en cas de baisse. Or, « si la première famille pouvait acheter à la seconde un contrat à terme sur le prix de sa maison, les deux verraient leur risque réduit ». Shiller imagine aussi des crédits immobiliers dont les remboursements diminueraient automatiquement en cas de contraction du marché – une façon de prévenir les défauts de paiement massifs qu’ont récemment connus les Américains. Dans la même logique contracyclique, il encourage les États à émettre non plus des obligations à montant fixe, mais « des parts de leur économie […] dont les dividendes varieraient en fonction de ses performances ». Des propositions à considérer « d’urgence », estime The Economist.

* Ce « besoin spontané d’agir plutôt que de ne pas agir » (ainsi défini dans la Théorie générale) dont Shiller avait fait le titre d’un précédent ouvrage : Les Esprits animaux, avec George Akerlof (Pearson, 2009).

 

 

Le naufrage de Valence

Effondrement du PIB, augmentation de la dette, défauts de paiement, affaires de corruption… « En cinq ans à peine, la ville de Valence est passée du statut de vitrine du “miracle espagnol” à celui d’emblème de la folie dépensière du pays », rappelle La Vanguardia à l’occasion de la publication du livre de Josep Vicent Boira. Ce géographe a longuement analysé les causes du « naufrage » valencien. Et elles sont multiples : « C’est la bulle immobilière, associée à une économie reposant sur le BTP et le tourisme de masse (le fameux modèle sol y playa, “soleil et plage”), qui est à l’origine de la catastrophe, lit-on dans El País. L’évolution de l’économie valencienne était déséquilibrée et peu soutenable, mais elle a en plus généré une euphorie démesurée chez les promoteurs et les élus en charge des constructions publiques. » Et le quotidien de préciser : « Loin d’être la cause de la crise, la corruption n’en est que la conséquence. » 

Beethoven l’arriviste

« Pas un héros, ni un titan, ni un monument. Mais un arriviste de la musique », résume sèchement le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Dans la biographie qu’il consacre à Beethoven, le chef d’orchestre belge Jan Caeyers ne nie pas le génie du maître, mais estime qu’il ne suffit pas à expliquer son extraordinaire succès. « Il entend raconter l’improbable histoire de cet homme qui, en partie grâce au hasard, mais surtout grâce à son sens du marketing et à son utilisation habile des réseaux, a réussi à imprimer sa marque sur la vie musicale de tout un siècle », rapporte Gustav Falke du Süddeutsche Zeitung. Ainsi Beethoven cible-t-il d’emblée les attentes de la noblesse de l’époque. D’après Caeyers en effet, le caractère complexe et surprenant de ses œuvres était essentiellement destiné à satisfaire les goûts de cette dernière. De la même façon, « Beethoven n’était pas particulièrement enthousiasmé par Schiller, mais il s’est trouvé que Schiller était alors à la mode », note Falke. Et c’est donc tout naturellement que le dernier mouvement de sa 9e Symphonie reprit l’Ode à la joie du poète…

Petit éloge de la trahison

Giulio Giorello entend expliquer dans ce petit livre érudit « comment on peut faire de la trahison un usage génial, créatif, voire même vertueux », résume le quotidien Fatto quotidiano. Le philosophe est allé puiser dans les transgressions mythiques (Ève, Caïn, Romulus…) et les œuvres des maîtres (Machiavel, Shakespeare, Leopardi…) de quoi fonder sa thèse. La trahison comporte, observe-t-il, « une dimension épique, la mise au défi de Dieu et des hommes ». Dans sa version positive, elle constitue un droit inaliénable à « agir contre les conventions » et « combattre l’hypocrisie des moralisateurs de tous bords ». Il arrive même que trahir soit un devoir moral, comme le rappelle le magazine Panorama, qui cite en exemple le cas de Claus von Stauffenberg, cet officier de la Wehrmacht auteur d’une tentative d’attentat contre Hitler en juillet 1944. Même lorsqu’ils semblent indéfendables, les félons, adultères et autres traîtres remplissent une fonction socialement utile : « Quelle aurait été la révélation de Jésus sans la trahison de Judas ? », interroge par exemple Giorello, rappelant que c’est ce dernier qui déclencha la Passion du Christ.