Les dessous du tatouage

Cet ouvrage n’est pas une histoire du tatouage, explique Urs Hafner dans le Neue Zürcher Zeitung, mais une « histoire des discours sur le tatouage ». Si le mot « tatouage » remonte au XVIIIe siècle (sa racine polynésienne fut importée en Europe par le navigateur James Cook), la chose est, elle, bien plus ancienne. On en a retrouvé des traces sur la dépouille d’Ötzi, un homme du néolithique découvert dans les Alpes en 1991 – de petites incisions enduites de charbon de bois, qui avaient probablement une fonction thérapeutique. L’auteur allemand Ulrike Landfester revient sur ce cas et bien d’autres dans un livre qui couvre cinq mille ans d’histoire, « de Caïn à Harry Potter », lit-on dans le Süddeutsche Zeitung. Car, si l’on en croit la Bible, Caïn fut le premier homme tatoué : après avoir condamné le fratricide à l’errance perpétuelle, Dieu lui appliqua une marque afin qu’il fût reconnu et épargné par les autres hommes. Le tatouage apparaît alors à la fois comme « le signe d’une soumission absolue et l’expression de la protection divine », écrit Landfester. Et de rappeler que, dans l’Antiquité, cette pratique servait à stigmatiser les esclaves et les soldats déserteurs. Longtemps considéré comme une manifestation de barbarie, le tatouage n’est que très récemment devenu un moyen d’affirmation de l’individu en Occident.

La drôle de guerre du docteur Petiot

L’Occupation semble fasciner les historiens anglo-saxons ; ils aiment donner, dans la foulée de Robert Paxton (1), une analyse souvent à rebrousse-poil de cette période trouble de notre histoire. Ici, l’Anglais David King s’empare avec enthousiasme de l’affaire Petiot – un médecin qui attirait chez lui , 21 rue Le Sueur, dans le XVIe arrondissement, des Juifs, des résistants, mais aussi des gangsters et leurs maîtresses, en leur faisant croire qu’il gérait une filière d’évasion. Il les dépouillait, les torturait sans doute, puis les gazait, tout en observant leur douloureuse agonie à travers un dispositif spécial. Ensuite, il les dépeçait avant de les brûler.

L’affaire a passionné la population parisienne, qui, à quelques semaines du débarquement, aurait pourtant pu avoir d’autres centres d’intérêt (un journaliste remarque que, pendant un bombardement, dans son abri, on ne parle que de ça). King, quant à lui, se passionne à la fois pour l’histoire (« story ») et pour ce qu’elle révèle de l’Histoire (« history ») – en l’occurrence, « les enchevêtrements politiques, moraux, et personnels suscités par l’Occupation, et qu’à la Libération les Français ont très sélectivement condamnés ou enterrés », écrit Gene Santoro dans The New York Times. On comptait au moins 20 000 « informateurs » de la Gestapo. La bonne société ne boudait pas les somptueux dîners des « collabos ». Quant à l’intelligentsia, King s’amuse à décrire les distractions de la coterie Sartre, Beauvoir, Picasso, Camus, Queneau, Bataille, et tutti quanti. Ils avaient décidé de mettre en scène une pièce écrite par Picasso Le désir attrapé par la queue. Le rôle-titre était tenu par Camus, dont Sartre, « pourtant le plus hétérosexuel des hommes », dixit Simone de Beauvoir, était à ce point tombé sous le charme qu’elle en était jalouse. Le Castor soi-même aurait bien croqué le bel Algérois, mais lui se méfiait (« Imagine ce qu’elle serait ensuite allée raconter sur l’oreiller », a-t-il dit à Arthur Koestler).

Le bon peuple, qui n’avait pas accès à ces réjouissances, se repaissait pour sa part de l’affaire Petiot. Et il y avait de quoi, à commencer par les protagonistes. Le docteur, d’abord : des yeux inquiétants ; un passé judiciaire chargé ; un psychisme tourmenté (il était soigné par le psychiatre d’Artaud) ; une clientèle composée en majorité de femmes (mais elles se méfiaient aussi, car il avait la réputation de leur mordre le bout des seins)… Et puis, les comparses de Petiot, ses rabatteurs : une pittoresque pléiade de demi-mondaines, de malfrats, de drogués. Enfin, côté police : le commissaire Massu, l’homme aux 3 257 arrestations, le modèle avéré de Maigret. Symbole du trouble des temps, Massu sera lui-même arrêté pour faits de collaboration, et tentera de se suicider.

Les péripéties de l’enquête sont bien révélatrices du contexte embrouillé de l’époque : la Gestapo semble couvrir Petiot, lequel tentera pourtant d’imputer les atrocités de la rue Le Sueur aux Allemands. Lui-même se dit résistant, membre du réseau « Fly Tox » (inconnu au bataillon), mais il était plutôt en cheville avec la « Gestapo française » de Lafont et Bonny, la sinistre bande de la rue Lauriston.

Il est arrêté en août 1944 (le docteur se cachait dans une caserne, protégé cette fois, semble-t-il, par le Parti communiste), et son procès à grand spectacle enfiévrera deux ans plus tard la France et le monde. Pour les nombreux observateurs de la presse étrangère, les audiences sont aussi l’occasion de découvrir le système judiciaire français. Ils ne sont pas impressionnés. Les avocats et l’accusé peuvent interrompre les témoins à leur guise, ce qui entraîne une grande confusion. La presse parvient à interviewer des jurés, et il y a au moins un cas avéré de menaces contre l’un d’eux. Les débats oscillent constamment entre déni de justice et pantalonnade. Le président est dépassé. L’accusé en profite pour dédicacer le livre qu’il a écrit en prison, ou se faire photographier avec ses admirateurs. Le reste du temps, il caricature les magistrats, tente d’hypnotiser à distance des membres du public, ou fait semblant de dormir. Lui et l’avocat des victimes manquent d’en venir aux mains plus d’une fois. Surtout, Petiot ne perd pas la moindre occasion de vilipender le rôle de la police et de la magistrature françaises sous Pétain, tout en critiquant constamment la procédure et les innombrables manquements de l’instruction. Ses saillies font rire aux larmes le public, qui se bat littéralement pour avoir des places. Dans ses rangs, on trouve des personnalités comme le prince Rainier de Monaco et le duc de Windsor, une bonne centaine de journalistes, parmi lesquels des stars, comme Colette, et de nombreux Anglo-Saxons effarés par le fonctionnement de la justice française. 

1| La France de Vichy, 1940-1944, Seuil, 1973.

 

Un Français pour les Malouines

« Tout le monde, depuis Darwin, a décrit le caractère désolé de ce morne paysage antarctique, où la tristesse d’un ciel bas et pluvieux s’ajoute au dénuement des choses », écrivait en 1910 le philologue et historien Paul Groussac à propos des Malouines. Publié en français à Buenos Aires, son livre n’était jusqu’à présent jamais sorti en France. Né à Toulouse, Groussac, qui vécut la majeure partie de sa vie en Argentine et fut quarante-quatre ans directeur de la Bibliothèque nationale, entendait faire la « démonstration historique, définitive et sans appel, du droit du pays sur les îles Malouines », écrit Horacio González dans les pages du quotidien Página 12. González occupe aujourd’hui le fauteuil de Groussac. Il qualifie la parution française d’« événement politico-littéraire ».

Découvert au XVIe siècle, colonisé à partir de 1764 par les hommes de Bougainville, l’archipel des Falklands (son nom actuel) fit l’objet de continuelles revendications de la part des Empires espagnol et britannique dès 1770. Jusqu’à ce que la couronne d’Angleterre l’annexe en 1833, au grand dam de l’Argentine, qui revendique depuis son indépendance (1810) la souveraineté sur ces îles. Groussac montre que les données de la géographie et de l’histoire font des Malouines une « dépendance naturelle de la Patagonie ». Il rappelle que le nom « Malouines » vient des marins de Saint-Malo débarqués par Bougainville. Relisant les récits des navigateurs et marins européens qui croisèrent dans la région, Groussac fait aussi, à travers cette histoire, « le récit parfait de l’impérialisme et du colonialisme », « bien avant l’ère du pétrole et la bataille internationale pour les ressources naturelles », conclut Horacio González. 

Mauvignier sur les traces de Primo Levi

Dans ses interviews, Primo Levi avait l’air d’une personne aimable. Un homme réservé, qui choisissait ses mots avec soin avant de les prononcer avec délicatesse, des mots arrachés l’un après l’autre à un long silence intérieur. Bon nombre de ces entretiens sont accessibles, et méritent d’être exhumés et visionnés. Ils sont enfouis au beau milieu du fatras encyclopédique de YouTube, où tout est mélangé : le comique télévisé du moment, la pub pour le dernier iPad, le clip de Springsteen, les charges de la police dans le val de Suse, Carmelo Bene lisant Dante, les spectateurs du festival de chanson de San Remo qui s’insurgent parce qu’un incident technique les empêche de voter pour les candidats en lice. Et, là-dedans, pour peu qu’on fouille, on trouve aussi une interview dans laquelle Primo Levi évoque son expérience du camp racontée dans Si c’est un homme. On l’y voit appuyé contre une petite armoire métallique, dans son laboratoire. Il porte sa blouse de chimiste, sa cravate par-dessous, et tout en parlant il fixe le sol : « Dix ans après, dit-il, et surtout après avoir écrit sur le sujet, je suis souvent habité par la sensation que rien de tout cela n’est arrivé, que ce n’est qu’un roman. » Puis il ajoute : « Il m’arrive d’éprouver le besoin d’aller voir quelqu’un d’autre, pour rafraîchir la mémoire de ces choses-là, pour en vérifier l’existence, et je dois dire que la vérification fonctionne : ces choses se sont vraiment produites. »

Oui, après avoir terminé la lecture de Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, j’ai repensé à cette interview accordée par Levi probablement dans les locaux de Siva, la petite fabrique de peinture près de Turin où il travaillait après la guerre. Cela m’a surtout fait repenser au besoin – éthique – d’aller chercher quelqu’un pour raconter, pour authentifier une vérité profonde, pour conjurer la dérive fictionnelle.

Celle de Mauvignier est une histoire de rien du tout, un fait divers local, un parmi tant d’autres que les quotidiens accueillent, l’espace d’un entrefilet, avant de les expulser dès que pointe l’ennui. Un homme, à l’intérieur d’un grand supermarché de la province française, vole une canette de bière. Ou mieux : il soulève la languette puis, là, entre les rayons, face à toutes les autres canettes intactes et exposées à la vue des clients, il se la boit. Repéré grâce aux caméras de surveillance, il est approché par quatre vigiles, soustrait à la vue de tous, traîné dans l’entrepôt et battu à mort. L’histoire s’arrête là. À partir de ce petit – énorme – fait divers, Laurent Mauvignier écrit un texte bouleversant, un chef-d’œuvre implacable sur le cynisme et la violence inhérents à tout oubli collectif, à l’escamotage systématique d’une vérité profonde, celle de la dignité humaine.

Le texte, entre la longue nouvelle et la pièce de théâtre (mise en scène à la Comédie-Française), raconte, en une seule et unique phrase, sans début ni fin, ce qui s’est passé ce jour-là, dans le supermarché gorgé de néons d’un grand centre commercial. Toute la force de Ce que j’appelle oubli réside dans la posture de l’écrivain qui raconte en regardant le lecteur droit dans les yeux : « Et les autres aussi croient tout savoir, tout comprendre, ils diront que ça devait arriver mais ça ne devait pas arriver et lui, avant d’être mort (je te le dis à toi parce que tu es son frère et que je voudrais te réconforter comme lui aurait voulu le faire de temps en temps, te dire que la vie n’a pas été pingre avec lui, crois-moi, rassure-toi de ça), il n’avait pas encore eu l’idée d’aller dans le supermarché. »

La posture éthique de l’écrivain s’adressant à un frère est la même que celle de Primo Levi s’en allant chercher quelqu’un en mesure de l’écouter, de lui confirmer une vérité, et, si elle est vraie, d’abord de l’assumer, puis d’en témoigner. Parler à son frère, à l’homme et non à chacun d’entre nous, demander des comptes au lecteur, le compromettre, exiger, par la lecture, son engagement. Mauvignier, 45 ans, parmi les écrivains français contemporains les plus intéressants, poursuit depuis des années la voie d’une littérature proprement éthique. Dans les autres romans publiés en Italie – Des hommes, ou encore Loin d’eux et Ceux d’à côté –, on retrouvait aussi cette volonté d’aller débusquer les choses là où tout s’enraye, où la lumière s’éteint, et où, pourtant, survient le scandale, c’est-à-dire la vérité indicible, inaudible. « Le vrai scandale ce n’est pas la mort, c’est juste qu’il n’aurait pas fallu mourir pour ça, une canette, pour rien, comme si on pouvait accepter qu’ils tuent, les vigiles… quelque chose se dresse devant nous qu’on ne peut pas supporter, ce meurtre, un meurtre, ils se sont fait plaisir, voilà, le fond de l’affaire c’est que c’était de leur jouissance à eux qu’ils étaient coupables et pas de l’injustice de sa mort. »

Il y a dans le titre français, Ce que j’appelle oubli, une prise de responsabilité de la part de celui qui écrit que l’on perd malheureusement dans le titre italien, « Histoire d’un oubli » – malgré la traduction impeccable de Yasmina Melaouah. Pourtant, c’est bien là que l’on doit chercher non seulement la force, mais aussi la possibilité de la littérature, ou du moins d’une manière de comprendre la littérature. C’est dans le fait de dire que le scandale est celui-là : « Ils ont pris son corps pour le remplir et le gaver des défauts dont ils voulaient se débarrasser, eux, comme un sac à remplir de pierres, de gravats, de déchets. » L’oubli c’est, avant tout, de détourner le regard de la chose, c’est le choix de ne pas franchir les portes de l’entrepôt : « À la fin tout dort dans l’oubli et ce n’est pas plus mal, ça, d’oublier. » La littérature y peut encore quelque chose. Et surtout la lecture, car c’est par elle que le lecteur fraternise avec l’écrivain certes, mais surtout avec chaque lecteur, avec tous ceux qui, hommes et femmes, lisent avec lui. Ce n’est pas un hasard si au moment de la sentence, attendue depuis des décennies, dans le dossier Eternit, qui a condamné à seize ans de prison les dirigeants de la société, il a été décidé de lire un par un les noms de toutes les victimes, d’exiger que tous restent debout pendant cette lecture – qui dura plus de trois heures (1). Parce qu’il est injuste de mourir pour ça : que ce soit dans un supermarché de province en France, dans une caserne de police à Gênes ou dans un camp nazi. Parce que « ce n’est pas juste » de détourner le regard : « Ce qui est triste… c’est ce monde avec des vigiles et des gens qui s’ignorent. » Je vous confie ces mots, écrivait quant à lui Levi à son frère lecteur. « Gravez ces mots dans votre cœur. Pensez-y chez vous, dans la rue, en vous couchant, en vous levant. Répétez-les à vos enfants. Ou que votre maison s’écroule, que la maladie vous accable, que vos enfants se détournent de vous. »

 

Cet article est paru dans Il Sole 24 Ore le 22 avril 2012. Il a été traduit par Maïra Muchnik.

 

Quand Paris devint Paris

Il fallut l’invasion de l’Angleterre par les Normands et l’installation d’Abélard à Paris pour que la ville devienne la capitale de la France. Telle est la thèse de l’historien allemand Andreas Sohn. « Certes, Clovis en avait fait dès 509 son lieu de résidence privilégié, rapporte Erwin Seitz dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Mais lorsque les Mérovingiens cédèrent la place aux Carolingiens, l’étoile parisienne déclina. La nouvelle dynastie dont le fief d’origine se situait entre la Meuse et la Moselle avait une prédilection pour Metz, jusqu’à ce que Charlemagne, à partir de 794, jette son dévolu sur Aix-la-Chapelle. » Lorsque l’empire de celui-ci fut divisé entre ses petits-fils, on préféra Compiègne comme capitale de la Francie occidentale.

Il faut attendre le milieu du XIe siècle pour que la position de Paris, sur la Seine, donc plus près de la menaçante Normandie, devienne un atout décisif. De là, le roi était plus à même de contrecarrer les ambitions de son puissant voisin. « Le duc de Normandie, roi d’Angleterre, disposait de ressources financières bien plus importantes que le souverain français », rappelle Seitz. Il fallut donc trouver plus de recettes. Les réformes de Suger, l’abbé de Saint-Denis, permirent d’augmenter les rendements agricoles et de faire de Paris une véritable métropole, avec un grand marché à l’emplacement des Halles.

Dans le domaine intellectuel, la ville resta un temps éclipsée par Chartres, Laon ou Reims. Mais, vers 1100, Abélard vient suivre l’enseignement dispensé par Guillaume de Champeaux à l’École cathédrale, avant de fonder son propre établissement au cœur du futur Quartier latin. « C’est cette diversité nouvelle dans l’offre d’enseignement qui est à l’origine de l’université de Paris », observe Seitz.

Mythologies 2012

Les cinquante-trois textes rassemblés en 1957 sous le titre Mythologies n’avaient jamais été présentés dans leur intégralité au lecteur anglophone. Voilà qui est fait. Le critique Sam Anderson salue l’événement dans le New York Times et s’interroge : que reste-t-il de Barthes ? Que dirait-il aujourd’hui ? À ses yeux, le Français est véritablement « l’inventeur de la critique culturelle : il fut le premier intellectuel de haut vol à nous dire ce que notre environnement culturel le plus banal signifie. » Certes, il ne fut pas le seul à l’époque à adopter cette démarche. John Updike dans les colonnes du New Yorker s’attachait ainsi, au même moment, à écrire sur les pigeons de Manhattan et le visage des piétons. Mais Barthes s’est vraiment voulu « le Newton de la culture de masse » qui a explosé après la Seconde Guerre mondiale.

Tout en tournant soigneusement le dos à l’esprit de système d’un Foucault ou d’un Lévi-Strauss, il entreprit d’explorer la culture dans laquelle baignait désormais tout un chacun pour en « identifier les lois comportementales, tester les tensions », et « révéler les frontières invisibles de son influence ». Son idée de base, rappelle Anderson (« bien qu’avec Barthes, il soit toujours dangereux de réduire quoi que ce soit à une idée de base »), était que la culture de masse opère comme naguère la mythologie. « Le travail culturel effectué jadis par les dieux et les sagas – enseigner aux citoyens les valeurs de leur société, leur donner un langage commun – était désormais accompli par les vedettes de cinéma et les publicités pour les détergents. Le tout exposé sur « un ton unique : une rigueur théorique détachée formulée en aphorismes, dont les meilleurs vous donnaient le sentiment de comprendre les choses les plus familières pour la première fois ».

Pourtant intimement liées à la culture de la France de l’époque, nombre de ses observations gardent toute leur actualité, même aux États-Unis, estime Anderson. Comme son analyse des photos de campagne des hommes politiques : il n’y a rien à changer. En revanche, Barthes ne pouvait prévoir la profonde transformation de la sphère culturelle qui s’est produite depuis lors. La culture de masse est toujours là, certes, et même plus que jamais. Mais sa critique en fait désormais partie intégrante. La blogosphère est comme un tambour résonnant de millions de petits marteaux épousant le geste barthésien. Les commentaires sur les émissions de télévision de la veille font partie du paysage au même titre que les émissions elles-mêmes. « L’analyse critique de la pop culture est devenue elle-même une forme de culture pop. » Barthes pouvait se poser en observateur extérieur, venu de Sirius. Ce ne serait plus guère possible aujourd’hui : la culture de masse a phagocyté ses critiques. « Alors même que la critique culturelle prospère plus que jamais, elle vient le plus souvent des profondeurs de la culture de masse qu’elle entend appréhender, et son attitude dominante est l’acceptation, voire la franche affection. » Tandis que Barthes, lui, pouvait encore se mettre en colère, notamment contre ce qu’il appelait « le bon sens, qu’il identifiait avec la philosophie de la bourgeoisie, un mode de pensée qui prétend systématiquement que les sujets complexes sont simples, que le ici et maintenant a valeur d’universel ». C’est aussi ce qui génère, pour Anderson, les passages les plus datés de Mythologies : « Des éruptions d’un mépris marxiste ravageur à l’égard de la petite bourgeoisie et de sa culture “infantile”. » 

Numéro 1 à l’export

Le philosophe Alain Badiou serait-il le principal produit d’exportation français ?, se demande en titre le mensuel britannique Prospect. Pas moins de vingt-cinq livres de lui sont parus en anglais depuis 1999, et l’on compte par dizaines les travaux (surtout hagiographiques) qui lui sont consacrés. Le phénomène s’inscrit dans une longue tradition française, écrit l’historien et philosophe Jonathan Rée. La France promeut ses philosophes depuis la Révolution, et ça marche. La dynamique s’est accélérée à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Sartre avait été l’invité du département d’État américain en janvier 1945. Il déplut à ses hôtes en comparant l’impérialisme américain à la terreur nazie, mais la marque Sartre était lancée.

« La France produit des philosophes comme la Suisse des coucous », écrit Rée. Une clé de leur succès à l’export : « La réception de la philosophie française contemporaine a toujours créé un vent de folie dans le monde anglophone. » Le dernier ouvrage de Badiou paru en anglais est un recueil de textes publiés au cours des quarante dernières années. « Du haut de sa grandeur », il y étrille tout ce qui bouge en philosophie. Personne ne trouve grâce à ses yeux. Celui qui se proclame le « dernier des communistes » présente au moins l’intérêt de ne pas céder à la mode du relativisme postmoderniste, écrit Rée. Nouveau platonicien comme il existe de nouveaux chrétiens, il « croit à l’invariance de vérités éternelles ». 

Le meurtre des pères

Obtenir le prix Akutagawa, souvent présenté comme l’équivalent du Goncourt en France, est toujours un événement important dans la vie d’un écrivain japonais. Cela se traduit par une reconnaissance du public, qui reste très attaché à ce genre de distinction. En 2004, le prix a connu une petite révolution quand il fut attribué à deux jeunes femmes de 20 ans à peine, Kanehara Hitomi et Wataya Risa, dont le style, les thèmes et la puissance provocatrice rompaient avec les œuvres traditionnellement primées.

Le même phénomène s’est reproduit en janvier dernier avec l’annonce du lauréat 2012, l’écrivain Tanaka Shinya, pour son roman Tomogui (« Cannibalisme »), dont le contenu a déchaîné les passions dans la presse et chez les lecteurs. L’auteur y raconte une histoire où sexe et violence sont omniprésents, dans un style qui se distingue de la littérature conventionnelle. Son personnage principal, Shinogaki Tôma, un lycéen de 17 ans, se trouve confronté à un dilemme. Élevé dans une famille où la violence du père s’exerce de façon terrible sur les femmes, notamment au moment de l’acte sexuel, le jeune Tôma reproduira-t-il ce modèle le jour où il aura ses premiers rapports avec Aida Chigusa, une élève d’un autre lycée dont il est amoureux ?

La question de l’héritage familial sous-tend ce récit que la revue littéraire Gunzo présente comme un « roman d’apprentissage».

Le mensuel souligne également la « radicalité des rapports humains » que l’écrivain décrit avec force. C’est un peu comme une gifle que l’on reçoit par surprise, explique-t-il en substance.

Certains lecteurs ont vivement réagi après la décision du jury d’attribuer le prix Akutagawa à cet auteur de talent, né en 1972 et qui vit encore chez sa mère, coupé du monde. « Le sexe et la violence, sont-ils désormais des thèmes obligatoires pour être primé ? » se demande l’un d’eux dans les colonnes du quotidien Mainichi Shimbun, avant de reconnaître : « Nous avons cependant affaire à un auteur de première classe. » L’un des membres du jury, Ishihara Shintarô, écrivain de renom et actuel gouverneur de Tokyo, connu pour ses positions ultraconservatrices, n’a quant à lui pas hésité à claquer la porte de la vénérable assemblée, estimant que les œuvres présentées étaient de plus en plus mauvaises. Piqué au vif, Tanaka Shinya lui a répondu vertement, en expliquant que la « littérature de papa », c’est fini.

À en croire la presse, Tomogui a ouvert un nouveau chapitre de l’histoire littéraire nippone. Et les Japonais ont apparemment envie de le lire : au cours des trois semaines qui ont suivi l’annonce du prix, plus de 250 000 exemplaires ont été vendus. 

Comment peut-on être Polonais ?

Si l’on en croit Lutz Rentner, sur le site de la Norddeutscher Rundfunk, Steffen Möller serait l’Allemand le plus célèbre de Pologne après le pape. Parti s’installer à Varsovie en 1994, il y a d’abord enseigné la langue de Goethe avant de se faire un nom comme acteur et humoriste. Dans un livre au titre équivoque, Expedition zu den Polen (« Expédition aux pôles », mais aussi « chez les Polonais »), il s’amuse à relever les différences entre les mentalités allemande et polonaise, selon lui on ne peut plus antithétiques… « Nos voisins [polonais] seraient un mélange d’Orient et d’Occident. Ils mêlent la cordialité slave à un humour presque anglais, deux qualités qui nous feraient cruellement défaut à nous autres, Allemands », note Rentner. Mais l’ouvrage, qui connaît un énorme succès outre-Rhin, a du mal à ne pas verser dans les stéréotypes. « Möller tente bien de les briser, de les relativiser, de les contrecarrer, il ne fait au fond que les conforter», tranche Stefan Fischer du Süddeutsche Zeitung. 

Meilleures ventes en Turquie – Entre deux rives

1 Ahmet Ümit, Sultanı Öldürmek (« Assassiner le Sultan »), Everest Yayıncılık

2 Jean-Christophe Grangé, Sisle Gelen Yolcu ( Le Passager), Doğan Kitap

3 Turgut Özakman, Su Çılgın Türkler (« Ces dingues de Turcs »), Bilgi Yayınları

4 Iskender Pala, Od (« Feu »), Kapı Yayınları

5 David Nicholls, Bir Soru Bir Aşk ( Pourquoi pas ?), Pegasus Yayınları

6 John Verdon, Gözlerini Sımkısı Kapat ( N’ouvre pas les yeux), Koridor Yayınları
7 Buket Uzuner, Su (« Eau »), Everest Yayıncılık

8 Canan Tan, Issız Erkekler Korosu (« Le chœur des hommes en fuite »), Altın Kitaplar

9 Patti Smith, Hayalperestler (Just kids), Domingo Yayıncılık

10 Murathan Mungan, Askin cep defterin (« Le journal intime de poche »), Metis Yayınları

Radikal, 22 juin 2012.

Publié chaque semaine dans le supplément Livres du quotidien Radikal, le classement des meilleures ventes en Turquie, souvent dominé par les ouvrages d’actualité et de politique, fait cette fois la part belle à la littérature. Bien sûr, le pays n’échappe pas aux grands bestsellers internationaux, des Américains David Nicholls et John Verdon au Français Jean-Christophe Grangé. Mais les écrivains turcs ne sont pas en reste. Solidement installé en tête des ventes, Ahmet Ümit est un habitué du succès. Cet auteur prolifique, poète, romancier, considéré comme le maître turc du polar, avait brossé, dans Le Pantin (éditions du Rocher, 2008), le portrait d’un journaliste aux prises avec l’État profond, ce réseau d’organisations criminelles qui agissent dans l’ombre de l’État turc. Il revient avec Sultanı Öldürmek (« Assassiner le Sultan »), une enquête policière qui se déroule à l’époque ottomane. L’opus s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires depuis le début de l’année, signe de l’« ottomania » qui revient en force dans le pays.

Turgut Özakman, troisième de cette liste, prend lui aussi l’histoire – plus récente – pour toile de fond, mais de façon bien moins littéraire qu’Ahmet Ümit. Avec Su Çılgın Türkler (« Ces dingues de Turcs »), il fait revivre à ses lecteurs le débarquement de l’armée d’Ankara dans le nord de Chypre en 1974, en réponse à une tentative d’annexion de l’île par la Grèce. Un docu-roman politico-historique qui contient tous les ingrédients d’un succès populaire. L’auteur en a déjà écrit beaucoup, en utilisant la même recette. Son épopée à la gloire de la Turquie flatte un sentiment nationaliste très répandu. D’autant plus que l’histoire reste d’actualité. L’île, près de quarante ans plus tard, est toujours divisée entre Chypriotes grecs et turcs. Et les récentes découvertes de gisements d’hydrocarbures au large des côtes ont de nouveau tendu les relations entre les deux gouvernements.

Troisième auteur le plus lu du pays en 2011, spécialiste de la poésie ottomane, l’universitaire et écrivain Iskender Pala, proche de la mouvance islamiste, n’hésite pas lui non plus à exploiter la veine nostalgique. En début d’année, il a déclenché une vaste polémique dans les milieux artistiques en suggérant que la Turquie devait promouvoir un « art conservateur ». Avec Od (« Feu »), il rend un vibrant hommage à Yunus Emre, poète soufi du XIVe siècle.

Quant au talentueux romancier Murathan Mungan, il ne correspondra sans doute pas aux critères de « bonne moralité » exaltés par Pala. Cet écrivain kurde et homosexuel déclaré vient de signer « Le journal intime de poche » (Askin cep defteri), un petit recueil d’aphorismes sur l’amour, qui connaît, comme chacune de ses publications, un beau succès.

Laure Marchand est journaliste, correspondante pour plusieurs médias français à Istanbul.