Enfants du scandale

Lauréat en juillet dernier du prix Strega, Inséparables, de l’écrivain italien Alessandro Piperno, fait suite à Persécution (Liana Lévi), qui racontait la chute en pleine gloire de Leo, médecin injustement accusé de pédophilie. Dans Inséparables, « roman mélancolique, à l’atmosphère oppressante » selon la Repubblica, on retrouve vingt-cinq ans plus tard Filippo et Samuel, les deux fils de Leo, et l’on plonge au cœur d’une « famille blessée par le traumatisme ». Mais si certains louent, à l’instar de Gad Lerner, membre du jury, le ton « jouisseur » de Piperno, d’autres, comme le critique d’Il Sole 24 ore Stefano Salis, regrettent que « le seul prix capable de dynamiser les ventes d’un livre ne soit devenu qu’une compétition entre maisons d’édition » et, pour être précis, entre les deux plus importantes du pays, Mondadori et Einaudi.

Pensée magique

« Je ne crois pas aux sorcières, mais je suis sûre qu’elles volent », dit le proverbe vénézuélien dont l’anthropologue Michaelle Ascencio s’est inspirée pour le titre de son dernier ouvrage. Elle « s’intéresse aux quatre principaux cultes du pays », rapporte El Nacional de Caracas : le catholicisme, l’évangélisme, la santería héritée des esclaves et la religion de María Lionza, une croyance spiritiste indigène. Analysant la forte croissance des cultes polythéistes, la chercheuse y explique que « les Vénézuéliens se sentent bien plus persécutés que coupables (notion fondamentale du monothéisme). Ils cherchent des responsables à leurs maux, châtiments divins contre lesquels la magie est l’unique recours ». 

Dans les règles du Parti

Zhao Deliang est secrétaire du Parti dans la région du Jiangnan [proche de Shanghai]. Malgré ses manières réservées et son air d’instituteur, il maîtrise comme personne les règles opaques de la vie politique chinoise. Or voici que le système joue désormais contre lui : dans la région du Jiangnan, il n’est qu’un outsider, parachuté de Pékin pour s’assurer que la province suive la ligne du Parti. Dépourvu des contacts locaux qui lui permettraient de savoir à qui se fier, il en aurait pourtant grandement besoin : les uns après les autres, une kyrielle de gouverneurs ambitieux ont déjà obtenu la disgrâce de tous ses prédécesseurs. Voilà planté le décor dans lequel Zhao devra livrer bataille : s’il réussit, personne à l’extérieur ne le saura, mais s’il échoue, il se retrouvera muté au fin fond de nulle part.

En dépit de ses ressemblances avec une récente affaire politique, l’histoire de Zhao Deliang est une pure fiction. Cette intrigue a été imaginée par Huang Xiaoyang, l’auteur de la trilogie Er hao shouzhang (« Le bras droit »), le plus couru des « romans bureaucratiques », ces récits qui entraînent le lecteur dans l’univers clos de la nomenklatura chinoise et lèvent un coin du voile sur cette fonction publique vieille de plusieurs millénaires. Publié en mai 2011, le premier des trois volumes projetés par Huang Xiaoyang s’est vendu à 100 000 exemplaires en moins d’un mois. En octobre de la même année, peu après la sortie du deuxième volume, le total des ventes atteignait les 630 000 exemplaires. Et le nombre de lecteurs est évidemment beaucoup plus important, car ces livres sont largement disponibles sur Internet, légalement ou non.

Mais si « Le bras droit » est emblématique de l’essor du « roman bureaucratique », il révèle aussi le statut précaire de ce genre littéraire. Car la réalité, semble-t-il, a commencé d’imiter la fiction d’une manière qui indispose fort le gouvernement chinois. Les affaires de corruption ne sont pas nouvelles dans le pays, bien sûr. Mais la chute foudroyante de l’étoile montante du Parti, Bo Xilai, est inédite dans la Chine post-Mao : le flamboyant secrétaire du Parti de ma cité natale, la mégalopole de Chonqing [33 millions d’habitants], a été limogé en mars dernier au moment où une enquête était ouverte sur le rôle joué par sa femme dans l’assassinat d’un homme d’affaires britannique, alors que les spéculations allaient bon train sur la menace que représentait pour Pékin l’influence grandissante de l’éminent apparatchik (1).

Le chef de la police de Chongqing, Wang Lijun, qui faisait parfois lui-même les autopsies dans son service, et qui, en février dernier, s’est réfugié une nuit durant au consulat américain, provoquant la chute de Bo Xilai, tient plus d’un personnage de polar hollywoodien que du fonctionnaire chinois (2). La personnalité de Bo Xilai est peut-être différente de celle du Zhao Deliang imaginaire, mais les affrontements politiques décrits dans le livre se sont révélés suffisamment prophétiques pour que l’ouvrage devienne un sujet sensible. Le troisième tome du roman, déjà disponible en feuilleton sur Internet, devait être publié en novembre 2011, mais ne l’a jamais été. En mai dernier, une source proche de l’éditeur m’a confié que les « autorités » avaient ordonné d’en suspendre la publication, sans en faire publiquement état. Deux mois auparavant, la maison d’édition s’était inquiétée, selon la même source, que « l’opinion puisse faire un parallèle entre le livre et ce qui se passait à Chong­qing ». Mais c’était précisément ce qui attirait les lecteurs.

Les « romans bureaucratiques » chinois ont une longue histoire. Leur premier essor remonte à la fin de la dynastie Qing, avec des livres comme Guan chang xian xing ji (« La bureaucratie dévoilée »), paru en feuilleton en 1903 dans un petit journal lancé par l’auteur lui-même, Li Boyuan, un fonctionnaire à la carrière ratée. L’ouvrage décrit les magouilles d’une douzaine d’officiels de la cour impériale, qui achètent et revendent des postes et massacrent des civils pour s’adjuger le mérite de la répression des bandes criminelles. De nombreux protagonistes étaient inspirés de personnes réelles, ce qui conférait à ces livres une puissante charge critique et leur valait le surnom de « romans accusatoires ».

Cette nouvelle tradition de critique sociale chinoise prospéra tout au long du premier XXe siècle, atteignant un nouveau sommet à la fin des années 1930 et dans les années 1940, sous le gouvernement nationaliste notoirement corrompu de Tchang Kaï-chek, installé à Chong­qing pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais après la proclamation de la République populaire par Mao Zedong, en 1949, la critique sociale est devenue de moins en moins supportable aux yeux des autorités, et les romans bureaucratiques ont totalement disparu quand le mouvement antidroitier a mis fin à toute forme de contestation en 1957.

La fiction de critique sociale a fait sa réapparition vers la fin des années 1970, à la mort de Mao, mais la renaissance des « romans bureaucratiques » est plus récente. La vogue actuelle date de 1999, avec la publication de Guo Hua (« Le lavis ») de Wang Yuewen, un fonctionnaire de rang intermédiaire du gouvernement de la province du Hunan. Au centre de son roman, le fonctionnaire municipal Zhu Huaijing. Le meilleur ami du héros, un artiste doué mais excentrique, lui confie un lavis que le maire convoite aussi. Contraint de choisir entre son ami et son avancement, le fonctionnaire offre la peinture au maire, liant leurs deux carrières à tout jamais. La description réaliste que fait l’ouvrage de la corruption des autorités trouva un écho chez les lecteurs, et le livre se vendit à 100 000 exemplaires en deux mois, tandis qu’on s’arrachait dans les rues les copies pirates. Wang Yuewen fut renvoyé de son poste l’année suivante, officiellement en raison de réductions d’effectifs. Dans un article publié dans le Beijing News en 2009, l’auteur a expliqué que son éviction avait été provoquée par le livre. « Certaines personnes influentes ont estimé que j’avais enfreint les règles du jeu. »

Les romans bureaucratiques plus récents, en revanche, sont moins porteurs de critiques que de conseils pour entrer dans le jeu – signe de la montée en puissance du carriérisme en Chine. C’est le film Wall Street, mais avec une fin heureuse (merci le système !), des chanteuses de karaoké et de l’alcool de riz plutôt que des prostituées et de la cocaïne, et des petits fonctionnaires complètement corrompus au lieu des requins de la finance. Parallèlement à l’émergence de la classe moyenne chinoise dans la dernière décennie, les romanciers ont cessé de critiquer le pouvoir, préférant en explorer les coulisses. Aujourd’hui, les bestsellers de la « littérature bureaucratique » ne visent plus à dénoncer les problèmes sociaux ou la corruption (impossibles pourtant à ignorer). Ils expli­quent au lecteur comment grimper l’échelle administrative.

Toute une litanie de néologismes a fait son apparition pour décrire la nouvelle réalité chinoise. Une expression très en vogue est « qian guize », les « règles cachées », communément utilisée pour désigner les magouilles nécessaires pour faire carrière. Le terme a été popularisé par le journaliste Wu Si dans son livre de 2001, Qian guize. Zhongguo lishi zhong de zhenshi youxi (« Les règles cachées. La réalité du jeu dans l’histoire chinoise »), un recueil de nouvelles montrant comment la Chine est en fait régie par des conventions tacites plutôt que par la règle de droit et les principes moraux.

Considérons Huang Xiaoyang, dont le roman Er hao shouzhang (« Le bras droit ») est affublé de ce curieux sous-titre : « Devenir fonctionnaire est tout un art ». Sur son blog, l’auteur explique qu’il a voulu dévoiler « la logique, l’ordre et les règles de la fonction publique chinoise », c’est-à-dire rendre les règles du jeu accessibles à tous. Et ce livre est bel et bien une sorte de manuel de gestion de carrière, un Art de la guerre (3) pour bureaucrates ambitieux. On y trouve notamment des tuyaux sur la bonne manière de s’adresser à son supérieur en fonction des circonstances. Par exemple, quand on travaille pour un responsable politique, il y a trois façons de l’appeler : par son titre quand il est en compagnie d’un responsable de rang plus élevé, pour afficher de la déférence formelle ; laoban (« patron ») en privé, pour témoigner de la proximité ; et quand il est entouré de ses pairs, leur donner à chacun du shouzan (« chef »), pour accorder à tous le même prestige. Autre truc : s’arranger pour que la voiture de son chef s’arrête toujours à quelques pas de ceux qui l’attendent, pour qu’il ne paraisse ni trop empressé, ni trop distant.

On ne s’en étonnera donc pas : selon une étude du magazine chinois Decision Making (dont les lecteurs sont « les décideurs à tous les niveaux de l’administration, et ceux qui les servent »), 59 % des amateurs de « romans bureaucratiques » les lisent « afin de mieux appréhender la situation actuelle dans les milieux officiels », tandis que 48 % seulement sont intéressés par la « dénonciation de la corruption » qu’on y trouve. « Le bras droit » et d’autres livres de la même eau, comme Hou Wei Dong Guan Chang Bi Ji (« Le journal du fonctionnaire Hou Weidong »), une série en huit tomes qui décrit l’ascension au sein du Parti d’un ambitieux jeune homme, ont été célébrés à la fois par les médias et par les lecteurs chinois comme des « ouvrages à lire absolument », des « guides de survie » et des « manuels » pour fonctionnaires.

Même les responsables plus importants trouvent dans ces romans le meilleur décryptage d’un système politique notoirement opaque. Et les lecteurs étrangers à ce milieu trouvent dans ces livres de quoi satisfaire leur insatiable curiosité envers tout ce qui se passe derrière le rideau de bambou de la grande politique. « Les gens aimeraient bien pouvoir faire carrière dans le système, mais ils ne le peuvent pas », explique l’historien He Shu, un observateur critique de la vie politique de Chongqing. « Ils osent être furieux contre les fonctionnaires, mais ils n’osent pas le dire. Ils ont besoin d’un exutoire. »

« Quelle est l’organisation la plus mystérieuse du monde ? » demande une fameuse blague. Réponse : « L’administration concernée. » Il est en effet de notoriété publique qu’en Chine, quand un citoyen veut formuler une plainte, les bureaucrates répondent systématiquement que c’est du ressort de « l’administration concernée », sans jamais préciser laquelle. La formule a fait une apparition mémorable en mars dernier dans un discours du premier ministre Wen Jiabao, en préambule à la déchéance de Bo Xilai officialisée le lendemain : « Je peux vous dire que le gouvernement attache la plus grande importance à cette affaire et a immédiatement demandé aux “administrations concernées” d’ouvrir une enquête spéciale. »

Des anciens empereurs aux gouvernants actuels en passant par Mao, les dirigeants chinois ont toujours tout fait pour préserver la bureaucratie des regards indiscrets. Mais, avec les récents scandales, il est devenu beaucoup plus difficile aux « administrations concernées » de garder le secret. À mesure que les nouveaux médias sociaux révèlent au grand jour le monde des bureaucrates, l’opinion exige plus de transparence. Et, d’une certaine façon, c’est exactement ce qu’offrent ces livres. Plusieurs de leurs auteurs sont eux-mêmes d’anciens fonctionnaires, ou ont été en contact étroit avec les milieux dirigeants, ce qui leur permet de décrire avec précision et réalisme la culture politique chinoise – en fait, ces romans reflètent presque exactement la réalité.

Témoin l’intrigue du « Bras droit », paru plusieurs mois avant le scandale Bo Xilai : le secrétaire du Parti Zhao Deliang ne connaît à son arrivée à Jiangnan que deux personnes, deux anciens camarades d’études, l’un de l’université, l’autre de l’École du Parti communiste, un institut de formation pour hauts fonctionnaires. Ils présentent Zhao Deliang à quelques-uns des hommes influents de la province et, une fois terminée son opération « nettoyage de la crasse » (qui rappelle étrangement l’opération « balayage de la crasse » lancée par Bo Xilai contre les mafieux présumés de Chongqing), sa position paraît bien établie. Mais peu de temps avant le congrès provincial du Parti, qui se tient tous les quatre ans pour gérer les transitions politiques, les alliés du gouverneur arrêtent en secret le camarade d’université de Zhao Deliang, désormais un riche homme d’affaires, et le torturent pour tenter de lui extorquer des preuves de la corruption de Zhao. Comme dans le scandale Bo Xilai, cette violente lutte au sommet intervient juste avant une transition majeure, et comporte des épisodes de brutalité extrajudiciaire très comparables à ce qui se passait à Chongqing sous le chef de la police Wang Lijun.

Le livre est-il une critique du type de corruption politique incarnée par Bo Xilai et Wang Lijun ? Quand j’ai contacté la Chongqing Publishing House en mars dernier, l’éditrice du roman a refusé ma demande d’interview parce que les « romans bureaucratiques » sont un « sujet sensible » en ce moment. « J’espère que vous n’écrirez rien sur ce livre », avait-elle ajouté. Un autre éditeur de cette maison, Chen Xiaowen, qui n’a rien eu à voir avec la publication du « Bras droit », m’a envoyé un e-mail pour me dire : « Même si les “romans bureaucratiques” s’inspirent de certains aspects de la réalité, comme la corruption et l’existence de “règles cachées”, ce sont des livres de divertissement, pas de critique sociale ou politique. » Quant à l’auteur lui-même, qui n’avait pas répondu au message que je lui avais laissé sur un forum en février, il a répondu un mois plus tard, après la chute de Bo Xilai, que « ce serait “inopportun” de parler » avec moi.

Mais son roman parle pour lui. Dans le livre, Zhao sait parfaitement que le gouverneur a illégalement placé son ami en état d’arrestation pour obtenir des preuves contre lui. Or, s’il n’a rien à se reprocher (il n’a pas besoin d’argent, son épouse est une femme d’affaires très prospère – tout comme celle de Bo Xilai), il ne cherche pas pour autant à porter tort à son ennemi. Trop de responsables se trouveraient impliqués ; cela déstabiliserait le petit monde politique de la province et nuirait à sa carrière. Il préfère œuvrer de l’intérieur du système : il incite ses subordonnés à élire son ami emprisonné comme représentant au Congrès du Parti, pour pousser à sa libération, et promeut plusieurs complices de son ennemi malgré leurs méfaits. Huang Xiaoyang décrit toutes ces manœuvres comme des coups de maître, car elles permettent de résoudre la crise sans briser l’« harmonie », au moins en surface.

Dans le monde idéalisé du « Bras droit », les « règles cachées » sont remplacées par des règles explicites, qui permettent aux carrières de se faire sur une base égalitaire et méritocratique. Pour réussir, il vaut mieux jouer son rôle convenablement que d’essayer de subvertir le système. Ce conseil, bien sûr, vient trop tard pour Bo Xilai et Wang Lijun, qui se sont conduits bien moins rationnellement que les personnages du roman. Au départ, Huang Xiaoyang avait même refusé, pour sa part, de croire que le policier ait pu faire quelque chose d’aussi stupide que de se réfugier au consulat américain, écrivant en février dans son micro-blog que tout cela « ne correspondait pas à la logique du monde officiel », et ne pouvait être qu’une « rumeur de bas étage ». Mais quand, en avril, les faits furent avérés, l’auteur a changé d’opinion et affirmé que Bo Xilai et Wang Lijun avaient eux-mêmes provoqué leur perte. « Si l’on veut être invincible, a-t-il écrit, il vaut mieux respecter les règles. »

 

Cet article est paru dans Foreign Policy en juillet-août 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

 

Omerta à Mokradełko

À voir la couverture du dernier roman à succès de la journaliste Katarzyna Surmiak-Domańska, on songe à Dogville, le village cauchemardesque du film de Lars von Trier. C’est que le village polonais de Mokradełko n’est pas très éloigné de l’univers du réalisateur, tout en violence, mensonges et tabous. Le hameau fut en effet le théâtre d’un fait divers qui bouleversa le pays en 2009, lorsque Halszka Opfer, devenue adulte, avait révélé dans un livre retentissant le calvaire subi pendant son enfance, depuis que sa propre mère l’avait poussée, dès l’âge de 4 ans, dans le lit de son père.

À la suite de cette affaire, l’auteure s’était rendue sur place. « Le linge sale doit se laver en famille », s’était-elle alors entendu dire par la population de ce village reculé, qui tenait pour « coupable » non pas la mère, mais la fille, accusée d’« avoir transgressé l’intimité du cercle familial ». Avec une galerie de personnages archétypaux, « victimes, bourreaux et juges », commente la Gazeta Wyborcza, Surmiak-Domańska dépeint dans Mokradełko « un univers qui a tout de la tragédie grecque, mais dans lequel aucune catharsis n’est plus possible ». 

Sauvons les riches !

« Ce pourrait bien être le livre le plus détesté de l’année », note Adam Davidson dans le New York Times Magazine au sujet de Unintended Consequences, un argumentaire serré en faveur des 1 % les plus riches des États-Unis, paru en juin dernier outre-Atlantique. Son auteur, Edward Conard, est un ami du rival d’Obama, Mitt Romney, pour lequel il a travaillé chez Bain Capital, la firme de capital-risque fondée par le candidat républicain. « C’est l’un des plus généreux donateurs de sa campagne, rappelle Davidson. Sa fortune se compte en centaines de millions de dollars : il ne fait pas seulement partie des 1 % mais des 0,1 % les plus riches. » Véritable éloge du darwinisme économique, l’ouvrage défend l’idée selon laquelle l’écart croissant entre les revenus des plus riches et ceux des plus pauvres, loin d’être nocif, est au contraire « le signe de la bonne santé de l’économie américaine », poursuit le New York Times Magazine. En somme, « avec un peu plus d’inégalités, tout le monde, surtout les 99 % restants, s’en sortiraient mieux ».

Prenons les Steve Jobs (Apple), Mark Zuckerberg (Facebook) ou encore Sergey Brin (Google) : ces quelques investisseurs ont gagné des milliards, mais ils l’ont fait en se battant pour améliorer leurs produits et en réduire le coût, créant ainsi de la valeur pour tous. Conard chiffre cet effet multiplicateur : 1 dollar investi avec succès par un entrepreneur courageux en rapporte 20 à la collectivité. « Voilà pourquoi il faut tout faire pour encourager ces individus à risquer leur capital sur des projets innovants », conseille pour sa part Brian M. Carney, dans les colonnes du Wall Street Journal. Et toute somme détournée de cette mission sacramentelle appauvrit la collectivité : l’impôt, bien sûr, mais aussi la philanthropie…

Dans la foulée, Edward Conard n’hésite pas à mettre la stagnation au compte des personnes qui préfèrent étudier les lettres que les sciences ! Pas étonnant que l’ouvrage ait suscité un flot de critiques passionnées, dont la principale est placidement suggérée par Davidson : « Presque tous les économistes auxquels j’ai parlé estiment que Edward Conard a une foi trop grande dans la capacité du marché à récompenser uniquement ceux qui créent réellement de la valeur. » 

Les nouvelles solitudes : Quoi de neuf ?

Chantée depuis l’Épopée de Gilgamesh, le plus ancien texte littéraire, la solitude est l’un des thèmes les plus profonds de l’humaine condition. Ce qui est nouveau, c’est la place que prend le sujet dans nos sociétés. Le nombre de foyers occupés par une personne seule augmente régulièrement depuis un demi-siècle dans les pays occidentaux et, depuis quelque temps, dans le reste du monde. En Europe, la barre des 30 % a été franchie, révèle Euromonitor. La Suède devrait atteindre les 50 % dans huit ans. Plusieurs facteurs sont en cause. Les femmes engagées dans la vie professionnelle se marient plus tard. Elles survivent plus longtemps que par le passé à leur conjoint. Comme le souligne The Economist, « les avantages traditionnels du mariage – la stabilité financière, les relations sexuelles, une relation stable –, peuvent être trouvés ailleurs que dans le lit conjugal ». À quoi il faut bien sûr ajouter la propension au divorce, qui atteint désormais 50 % dans nombre de pays. On assiste donc à une sorte d’épidémie de solitude. À cette épidémie factuelle se superpose une épidémie plus difficile à appréhender : la progression du sentiment de solitude. Les deux phénomènes ne se recouvrent pas autant qu’on pourrait le croire : le sentiment de solitude affecte des gens qui ne vivent pas seuls et n’affecte pas toujours, il s’en faut, ceux qui vivent seuls. Comme l’indique le sondage que nous avons fait réaliser, les trois quarts des Français pensent que ce sentiment progresse. Pourquoi ? La culture du narcissisme est sans doute en cause, et les réseaux sociaux n’arrangent rien. Ce sujet a pris une telle ampleur qu’il a attiré l’attention des biologistes. C’est maintenant bien établi : le sentiment de solitude nuit aussi gravement à la santé que le tabac. Il serait même héritable et contagieux. Sans doute faut-il prendre des mesures pour lutter contre ses effets pervers, nous dit François Bayrou. Mais peut-être aussi faut-il réapprendre à en goûter les charmes et l’intérêt.

 

Dans ce dossier :

L’irrésistible montée du « solo »

Aussi sûrement qu’Orion fait à l’automne son apparition dans le ciel étoilé, une curieuse constellation apparaît chaque année, au printemps, sur les écrans des multiplexes : les comédies romantiques et les couples qui y déambulent, à la recherche de l’amour. Voilà des gens dont les problèmes ont tendance à être très différents des nôtres. Elle est bien dans sa peau, très reconnue dans un travail à vous flanquer des ulcères, seule. Il est sensible, créatif, doté d’un appartement étonnamment vaste, sans attaches. Malgré tous ces atouts, rien ne parvient à adoucir leur solitude. Il s’essaie à la cuisine. Elle collectionne les vieux 33 tours. Il cherche l’amour dans les bras de bavardes narcissiques. Elle passe toutes ses nuits au bureau. Finalement, sa meilleure amie, qui peut aussi être sa mère divorcée, lui dit que ça ne peut plus durer, qu’elle est en train de dilapider ses plus belles années ; qu’elle va finir seule et désespérée. De l’autre côté de la ville, il écoute son meilleur copain, marié à une certaine Debbie, chanter les joies de la vie à deux. Rien de tout cela ne les aide vraiment. Tandis que le premier acte du film touche à sa fin, nous épions l’héroïne plongée dans la traditionnelle scène de solitude des comédies romantiques : pelotonnée en pyjama sur son canapé, elle avale son troisième verre de vin et farfouille dans un énorme coffret de films de Dreyer. Elle regarde la même émission que lui (une bouteille de whisky à moitié vide sur la table basse, des plats chinois à emporter sur les genoux), et bien que ceci nous garantisse une inévitable romance, ce n’est pas d’un grand secours pour les personnages à l’écran. Ils sont seuls ; leur vie est sinistre. L’émission qu’ils regardent, si l’on en croit l’image vacillante, semble porter sur l’invasion de la Pologne par Hitler.

Peu de choses sont aussi mal acceptées de nos jours que la solitude prolongée – un style de vie qui, pour beaucoup, est la marque des perdants et rappelle des êtres comme le terroriste Ted Kaczynski (Unabomber) (1) ou le personnage de dessin animé Shrek (2). L’isolement mérite-t-il une image moins fâcheuse ? Mis à part la réclusion monastique, qui n’est après tout qu’une autre manière d’être en communauté, il est difficile de trouver une vie solitaire qui n’inspire pas de la pitié, ou un solo qui donne envie (et joue vraiment le jeu : même Henry David Thoreau, malgré toutes ses fanfaronnades en la matière, revenait régulièrement dans sa ville natale de Concord pour les bars et la cuisine de sa mère (3)). Parallèlement, on nous administre en permanence la preuve des vertus du collectif : la série télévisée sur la famille Brady (4), la Marche sur Washington (5), l’équipe des Yankees en 2009 (6)… Seuls, nous dit-on, voilà comment ça finit quand périclitent ces belles aventures.

La « société secrète » des solitaires

Cette mauvaise réputation de la solitude moderne a pourtant de quoi laisser perplexe : les éléments qui la rendent possible – la stabilité financière, l’autonomie de pensée, les moyens de racheter du produit vaisselle quand la boîte est vide – sont précisément ceux que notre culture valorise. En outre, les récentes évolutions démographiques indiquent que la vie en solo, loin de s’évaporer en cette ère de connectivité généralisée, a le vent en poupe. En 1950, aux États-Unis, 4 millions de personnes [de 15 ans et plus] vivaient seules. Aujourd’hui, on en compte huit fois plus, 31 millions (7). Les Américains ne se sont jamais mariés aussi tard (à 28 ans en moyenne pour les hommes), et ils n’ont jamais été aussi prompts à mettre fin à leur vie conjugale : la moitié des unions se terminent par un divorce. Près d’un tiers de l’ensemble des logements sont aujourd’hui occupés par une personne seule, et cinq millions d’adultes de moins de 35 ans vivent seuls (8). Cela peut s’avérer une bonne chose à savoir (ou pas) certains samedis soir…

Eric Klinenberg, sociologue à l’université de New York, a passé les dernières années à étudier l’isolement et il aborde le sujet en homme déconcerté par ces récentes évolutions. Il s’est intéressé pour la première fois au phénomène en travaillant sur son premier livre, qui portait sur la canicule de 1995 à Chicago (9). Des centaines de personnes seules étaient alors mortes, pas seulement en raison de la chaleur, mais parce que leur mode de vie les avait privées d’un réseau de solidarité. « Silencieusement, imperceptiblement, elles avaient créé ce qu’un expert municipal qui travaillait avec elles régulièrement a appelé “une société secrète d’individus qui vivent et meurent seuls” », écrit Klinenberg.

Going Solo est né de son désir de comprendre comment s’en sort cette société secrète, en temps normal, en dehors des épisodes de catastrophe naturelle. Pendant sept ans, le sociologue et son équipe ont interrogé plus de trois cents personnes seules, ainsi qu’une grande partie des travailleurs sociaux, des urbanistes et des designers qui contribuent à rendre possible cette existence en solo. L’échantillon inclut des célibataires de toute condition, y compris ceux qui vivent en appartement thérapeutique ou en maison de retraite. Leurs enquêtes de terrain ont été menées pour l’essentiel dans sept villes : Austin (Texas), Chicago, Los Angeles, New York, San Francisco, Washington et aussi Stockholm.

Les résultats sont surprenants. Les données récoltées par Klinenberg suggèrent que vivre seul n’a rien d’une aberration sociale, que c’est l’inévitable résultat des valeurs progressistes dominantes. La libération des femmes, l’urbanisation, le développement des nouvelles technologies et l’allongement de l’espérance de vie – ces quatre tendances donnent à notre époque son visage culturel et chacune d’elles nourrit l’existence en solo. Les femmes, moins obligées de se consacrer exclusivement aux enfants et à l’entretien du foyer, peuvent s’investir dans une carrière, se marier et faire un bébé quand elles veulent, et divorcer si elles ne sont pas heureuses. La « révolution des communications », qui a commencé avec le téléphone et se poursuit avec Facebook, contribue à diluer les frontières entre isolement et vie sociale. La culture urbaine est particulièrement adaptée aux individus autonomes, de par la diversité sociale et les agréments qu’elle propose : des salles de gym, des cafétérias, des laveries automatiques et autres lieux du même acabit facilitent l’existence en solo. L’âge, grâce aux progrès sans précédent de la médecine, transforme en solitaires des gens qui ont vécu jusqu’à présent toute leur vie en couple. En 2000, 62 % des personnes âgées veuves aux États-Unis n’avaient pas retrouvé de compagnon, un pourcentage qui a peu de chances de décroître dans les années à venir.

Ce qui fait de cette évolution non pas une simple réalité démographique mais un problème social, c’est la question de la recherche du bonheur : en règle générale, vit-on seul parce qu’on le veut ou parce qu’on n’a pas le choix ? Klinenberg remarque à un moment que vivre seul peut apporter une « solitude réparatrice », qui est peut-être « exactement ce dont on a besoin pour reconstruire des liens ». Mais la plupart des personnes dont il nous parle ne semblent ni particulièrement réparées, ni furieusement connectées. Elles sont fragiles, fières de leur liberté mais avides de contacts, angoissées, sémillantes, arrogantes, parfois effrayées – bref, elles ressentent une panoplie d’émotions familière à bien des gens, même ceux qui ne vivent pas seuls.

Solo et légers comme l’air

Voici Kimberly, une New-Yorkaise qui travaille dans l’industrie du cinéma et qui a traversé une sorte de crise lorsqu’elle s’est retrouvée encore célibataire à plus de 30 ans. Elle s’est jetée dans le travail, mais s’abêtissait la nuit devant sa télé. « Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre que ce n’était plus comme à l’université, confie-t-elle à Klinenberg, les gens ne passent plus comme ça à l’improviste. » Tout a changé quand elle a pris la décision d’acheter un appartement et qu’elle a assumé la perspective d’un avenir de célibataire. Elle a fait des travaux, s’est mise à organiser des soirées, est devenue indépendante, s’est essayée aux rencontres sur Internet et a pris contact avec Single Mothers by Choice [« Mères célibataires par choix »], une organisation qui aide les femmes seules souhaitant élever un enfant. Était-ce une forme d’épanouissement personnel ou de résignation ? Kimberly le reconnaît : « Je n’avais pas le projet d’installer un jour seule mes rideaux. Je m’étais toujours imaginé le faire avec mon amoureux. » Et pourtant, de son propre aveu, le fait d’ériger l’autonomie en idéal lui a apporté le bonheur, notamment parce que cela l’a libérée de la honte de l’échec.

Certaines personnes restent célibataires par aversion de la cohabitation. Dans un autre passage du livre, nous croisons Justin, un jeune homme arrivé à New York après ses études, qui s’est installé avec des amis, convaincu que faire des rencontres était plus difficile en vivant seul. Mais moins il s’appuyait sur ses colocataires pour sa vie mondaine et amoureuse, plus ils semblaient l’entraver, empiétant sur son espace, son intimité (« Quand tu ramènes une fille à la maison, non seulement la fille va remarquer tes colocataires, mais tes colocataires vont la remarquer »), et son droit à faire ce qu’il entendait. Depuis, il est seul.

La plupart des personnes qui ont grandi au cours du dernier demi-siècle ont appris à vivre ainsi, selon leurs propres règles, en construisant le monde qu’elles souhaitent. Ce credo, que Klinenberg appelle le « culte de l’individu », pourrait bien être ce que l’Amérique a de plus proche d’un idéal commun, et c’est le principe sur lequel de nombreux célibataires fondent leur existence. Si l’on est ambitieux et que l’on doit manœuvrer sur un marché du travail sans pitié, être seul peut sembler le meilleur moyen d’aborder la vie d’adulte. Ceux qui n’ont à charge qu’eux-mêmes sont légers comme l’air (ils peuvent déménager si leur travail l’exige) et leur emploi du temps est souple (pas besoin de rentrer à la maison pour le repas). Ils ont également tendance à avoir plus de marge de manœuvre financière puisque personne d’autre ne dépend de leur revenu. Ils ont les coudées franches pour gravir les échelons. Pour un certain type de jeunes gens hyper ambitieux, se mettre en ménage trop tôt comporte un risque, celui de se retrouver uni à un partenaire qui n’aura pas l’endurance suffisante pour arriver à suivre. « Pour toute une nouvelle génération de cadres supérieurs, 20 ans, et même 30, c’est précisément l’âge où il faut éviter de se marier et de fonder une famille », observe Klinenberg.

Son travail montre que notre perception habituelle de la vie en solo est complètement dépassée. Loin d’être la marque d’un renoncement social, elle se révèle souvent un moyen d’avancer, de prendre le contrôle de sa vie. Et les individus ne souffrent pas seuls dans leur coin, la société en assume le coût. La vie de célibataire est intrinsèquement autocentrée : elle exige de veiller à la préservation de soi sur les grands sujets (l’autonomie financière) comme sur les petits (le liquide vaisselle) et, dans bien des cas, elle affranchit le solitaire de ces relations quotidiennes qui contribuent à forger le sens de la responsabilité partagée.

À l’échelle individuelle, cela peut se révéler rentable. Mais quand une part non négligeable de la population est concernée, cela devient un problème. Dans son étude de référence, Bowling Alone (10), le politologue de Harvard Robert D. Putnam souligne l’étonnant déclin, au cours des trois dernières décennies, de ce qu’il appelle le « capital social » : ces réseaux de soutien et d’entraide qui lient les gens et contribuent à la réalisation collective des choses. Son ouvrage dresse le constat d’un dépérissement de tout, depuis l’implication des parents d’élèves, aux parties de cartes en passant par les dîners ; mais le cœur de son argumentation porte sur le déclin de la participation civique. Entre 1973 et 1994, le nombre de personnes ayant joué un rôle dirigeant dans une association locale a chuté de plus de moitié. Durant cette même période, la lecture des quotidiens s’est effondrée chez les moins de 35 ans, tout comme la participation électorale [lire « Pourquoi voter ? », Books, mai 2012]. Pourquoi ? Putnam incrimine les bouleversements culturels de l’après-guerre ; la privatisation des loisirs (la télévision, par exemple) ; et, dans une moindre mesure, le développement des longs trajets quotidiens en voiture et les contraintes de temps subies par les familles monoparentales ou dans lesquelles les deux parents travaillent. « Des pans entiers de l’ancienne sociabilité ont été entamés – détruits même – par le changement technologique, économique et social », écrit-il.

En d’autres termes, Putnam considère que les institutions publiques ont été victimes des mêmes logiques d’individuation produisant la solitude moderne. Et contrairement à Klinenberg, qui envisage la vie en solo avec optimisme parce qu’il envisage avec optimisme les effets socialisants de la technologie, Putnam pense que la communication numérique offre un type de lien trop faible pour pouvoir compenser la perte du sens de la communauté. Une bonne socialisation est un pré-requis pour avoir une vie sur le Net, non un effet de celle-ci, souligne-t-il ; sans contrepartie dans le monde réel – la possibilité de rencontrer ses amis du Web « à l’épicerie du coin » – les contacts noués sur la Toile deviennent bizarres, inauthentiques, déclamatoires. Qui plus est, « les relations dans le monde réel nous confrontent à la diversité, tandis que le monde virtuel a tendance à être plus homogène ». On perd l’habitude de faire l’effort de bâtir des passerelles quand c’est nécessaire. La technologie nous aide peut-être à nous sentir moins seuls, mais elle ne nous rend pas vraiment moins seuls.

Bowling alone est paru il y a plus d’une décennie – une éternité à l’échelle de l’innovation technologique. Mais le temps n’a fait qu’exacerber les inquiétudes exprimées par Putnam. Deux livres s’en font l’écho à l’âge de Facebook. L’un d’eux, Alone Together (11), de la professeure du MIT Sherry Turkle, réfute les promesses fondamentales de la connectivité numérique. Elle allègue que le vivre-ensemble, loin d’être renforcé par la technologie, a été supplanté par « le clair-obscur de la communauté virtuelle ».

Turkle est une candidate improbable pour ce genre de techno-scepticisme. Deux de ses précédents ouvrages, The Second Self et Life on the Screen (12) envisageaient un avenir radieux de connectivité numérique. Mais, depuis, son enthousiasme s’est envolé et elle est aujourd’hui dérangée par les jeunes qui envoient des textos au lieu d’appeler, par les adultes qui répondent à leurs mails pendant une conférence, par les tamagotchis [lire « Le Japon malade de ses robots », Books, juin 2011] et par un livre récent intitulé « Amour et sexe avec les robots (13) ». Elle pense que la technologie nous empêche non seulement de nous épanouir socialement, mais aussi de trouver la consolation dans le fait d’être seul. « Pour connaître la solitude, il faut être capable de se retrouver en tête à tête avec soi-même, écrit-elle. Bien des gens découvrent que leur accoutumance à Internet les empêche de trouver la solitude même au bord d’un lac, de la mer ou en randonnée. »

La coopération, un savoir-faire menacé

Turkle fait l’hypothèse que les liens tissés grâce à la technologie le sont, fondamentalement, par choix. Mais quelle est l’alternative ? Il existe une forme de nostalgie dans sa défense de la sociabilité en chair et en os, que l’on retrouve dans plusieurs autres études du genre. Dans Together (14), Richard Sennett affirme que la coopération est un savoir-faire – une compétence que tous les adultes étaient, jusqu’à récemment, obligés d’acquérir. À présent que nous sommes moins tenus d’affronter, sur le lieu de travail et à l’école, des relations qui nous défient et nous stimulent, il s’inquiète de la perte de cet apprentissage : « Un type inédit d’individu est en train d’apparaître dans notre société moderne, l’individu qui, incapable de gérer des formes complexes et exigeantes d’engagement social, préfère se replier sur lui-même. » C’est un schéma séduisant, mais qui a ses limites – et si Sennett cherchait tout simplement de la coopération aux mauvais endroits ? Together est un livre sur la collaboration informelle et productive qui ne mentionne nulle part Wikipedia.

Étant donné nos habitudes numériques, la question n’est pas de savoir si nous devons ou non recourir à la technologie pour soulager notre solitude. C’est de savoir comment. Au mois d’octobre dernier, un New-Yorkais du nom de Jeff Ragsdale, qui venait de se faire plaquer et traversait une mauvaise passe, a placardé des prospectus dans les rues de Manhattan. Cela disait : « Si quelqu’un veut parler, à propos de n’importe quoi, qu’il m’appelle. » Avec son numéro de portable. Moins de 24 heures plus tard, il avait reçu une centaine de coups de fil et de textos. Et quand les gens se sont mis à poster des photos de son annonce sur le site communautaire Reddit.com, ce nombre a bondi à sept cents appels et mille textos par jour. Le meilleur – et le pire – de tout cela a été rassemblé par David Shields et Michael Logan dans le livre Jeff, One Lonely Guy (15). Les messages adressés à Jeff sont très variés : mélancoliques (« Je suis le ministre de la Dépression »), résolus (« Je ne tombe pas amoureux. J’aime le jazz »), déconcertants (« J’ai vécu une rupture traumatisante. Maintenant je veux travailler dans la finance »). Mais le pathétique affleure souvent à la surface, comme ici :

« Papa nous battait, ma mère, ma sœur et moi, et finalement il a été arrêté. Il est allé en prison et dans un centre de soins psychiatriques… Je suis passée par pas mal de familles d’accueil… Il a essayé de me contacter sur Facebook, mais je ne lui ai pas répondu… J’ai essayé de me suicider à 17 ans en avalant des somnifères. L’ambulance est venue me chercher. »

Ou ici :

« Après neuf années dans l’armée, j’ai travaillé dans un service de traumatologie comme technicien en radiologie. J’y ai perdu ma foi dans l’humanité… Je buvais douze bières par nuit. Je me suis effondré quand ce sans-abri est arrivé. Il avait tellement de poux dans ses dreadlocks qu’il les a aspergés d’alcool, puis a craqué une allumette. Et hop… »

Selon Turkle, ce genre de confession est un moyen de contourner la confrontation directe : il peut être plus facile de raconter ses malheurs et ses secrets à un étranger (ou à de nombreux étrangers) que de panser ses plaies avec ceux qui font vraiment partie de votre vie. Mais la confession anonyme n’est pas propre à notre époque, et c’est son manque de formation qui distingue principalement les activités de Jeff du travail d’un prêtre ou d’un psycho­logue. Ceux qui l’ont appelé le savaient pertinemment. Beaucoup avaient eu recours à des professionnels et cette fois ils voulaient entrer en contact avec quelqu’un qui leur ressemble – quelqu’un qui n’a pas de conseils pratiques à offrir mais est susceptible de les comprendre. Cela aide probablement, un peu. La vérité, c’est que les personnes qui se sentent seules chez elles sont les premières à appeler des amis, à flâner dans les librairies, à travailler dans des cafés, à prendre des colocataires, à se créer un profil sur le site de rencontres OKCupid et à fréquenter les raves pour danser la tecktonik. Ils font ce qu’a fait Kimberly : ils font entrer des gens dans leur vie. Ils envoient des textos à Jeff. Ils ne restent pas assis chez eux des mois durant, les yeux rivés sur leur table basse.

Désastre personnel

Les vrais dangers de la vie en solo sont plus spécifiques. Klinenberg avait pour objectif de dépasser sa pensée réflexe sur la vie solo – à savoir que c’est une manière de vivre horrible dans les moments de désastre personnel. Mais le principal avertissement de son étude est bien que c’est effectivement une manière de vivre horrible dans les moments de désastre personnel. Pris au dépourvu, le solitaire peut se retrouver complètement abandonné à lui-même. C’est particulièrement un problème pour les personnes âgées qui doivent souvent vivre seules après le décès du conjoint et pour qui les risques d’accident de santé ou d’accident domestique sont élevés.

Klinenberg fait de nombreuses propositions pour faire face à des situations de ce type. Certaines sont raisonnables (un meilleur financement des programmes d’aide à domicile pour les personnes âgées), quelques-unes, chimériques (il croit vraiment à l’avenir des robots sociaux). Mais même la solitude volontaire ne soulage pas le problème de la vieillesse. La première génération de seniors à avoir atteint l’âge adulte après la libéralisation culturelle des années 1960 arrivera à la retraite dans les dix prochaines années. Pour la première fois, nous allons donc avoir affaire à un groupe de vieux pour qui la solitude est un choix, une identité, un exercice de la liberté. L’éthique du soin aux personnes âgées en sera bouleversée. Si maman a vécu seule, avec succès et fierté, pendant quatre décennies, est-il responsable de la placer en maison de retraite dès qu’elle se met à oublier ses factures de gaz ? N’est-ce pas insulter la personne qu’elle s’est toujours efforcée d’être ?

Klinenberg nous présente Dee, une veuve de 90 ans qui a vécu seule ces vingt dernières années dans un appartement de Harlem et n’a aucune intention de le quitter, jamais. « C’est chez moi » explique-t-elle non sans fondement. « L’idée d’une maison de retraite et d’une – comment on appelle ça ? – d’une assistance à domicile, j’en ai des frissons rien que d’y penser. » Aujourd’hui, cette autonomie farouche détonne chez une femme de l’âge et de la génération de Dee ; dans trente ans, cela pourrait bien être la norme. La facilité avec laquelle nous pouvons mener une vie en solo est, comme le montrent les sociologues, une réussite sociale en soi. Et les personnes qui souffrent le plus de solitude sont celles qui ont le plus besoin qu’on s’occupe d’elles. Pour le reste, nous ferions bien de ne pas trop nous inquiéter. La plus grande bénédiction du célibat est l’existence d’autres personnes qui vivent de la même manière. Les veufs et les veuves se font des amis dans les clubs ou à l’église. Les mères célibataires tissent un réseau d’entraide. Même les personnages des comédies romantiques finissent par trouver l’amour, à la grande joie du spectateur. Ils ne sont plus seuls, voudrait-on nous faire croire. Mais, encore une fois, l’ont-ils jamais vraiment été ?

Cet article est paru dans le New Yorker le 16 avril 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

La solitude nuit gravement à la santé

Nous faisons tous l’expérience de la solitude. Elle survient souvent lors des grands tournants de la vie : quand un étudiant quitte le domicile familial, quand un homme d’affaires célibataire prend un poste dans une nouvelle ville, quand une femme âgée survit à son mari et à ses amis. C’est une donnée de base de l’existence.

Mais quand le sentiment de solitude devient une condition chronique, l’impact peut être autrement sérieux, explique John Cacioppo, de l’université de Chicago. Ce psychologue social étudie les effets biologiques de la solitude. Dans un torrent d’articles scientifiques parus récemment, il identifie avec son équipe divers changements potentiellement néfastes dans les systèmes cardiovasculaire, immunitaire et nerveux de personnes vivant dans une solitude chronique. Ces résultats pourraient contribuer à expliquer pourquoi les études épidémiologiques sont souvent parvenues à la conclusion que l’espérance de vie des personnes socialement isolées était plus courte que la moyenne et qu’elles risquaient davantage de connaître des problèmes de santé, allant des infections à la maladie cardiaque en passant par la dépression. Leur travail apporte aussi une nouvelle idée : c’est le sentiment subjectif de solitude qui est délétère, pas le nombre objectif de contacts sociaux. « La solitude n’est pas du tout ce qu’on croyait et c’est un phénomène beaucoup plus important qu’on l’imaginait », affirme Cacioppo.

Ses collègues le créditent d’avoir construit un impressionnant réseau de collaborations avec des chercheurs d’autres disciplines pour créer une véritable science de la solitude. « Il a mis cette réalité sur la carte scientifique », déclare Dorrett Boomsma, généticienne du comportement à l’université Vrije à Amsterdam. « Il accomplit un travail très créatif, renchérit Martha Farah, chercheuse en neurosciences cognitives à l’université de Pennsylvanie. Il a fondé une nouvelle manière de penser la biologie des relations interpersonnelles. »

Cacioppo n’a pas toujours travaillé sur ce sujet. Dans les années 1980 et 1990, il s’était fait un nom en menant de méticuleuses recherches en laboratoire sur différents aspects du fonctionnement des émotions et de la cognition. C’est l’un des fondateurs du champ des neurosciences sociales, dont l’objet est de comprendre le rôle du cerveau dans les comportements sociaux.

Un facteur-clé, le ressenti

Cacioppo confie que c’est en lisant un article paru dans Science en 1988 qu’il a décidé de changer d’objet. Ce texte laissait entendre que l’isolement social accroît la mortalité. Depuis lors, quantité de travaux ont montré que la santé des personnes peu entourées est en effet plus fragile. Une analyse de 148 études de ce genre, publiée en 2010, semble montrer que l’isolement augmente le risque de décès à peu près autant que le tabac et plus que l’inactivité physique ou l’obésité.

Aussi convaincants soient-ils, selon Cacioppo, ces travaux épidémiologiques laissent sans réponse de nombreuses questions sur les mécanismes impliqués et sur les aspects de l’isolement social en jeu. Il s’est attelé à la tâche au début des années 1990, en demandant à des milliers d’étudiants de l’université Columbus dans l’Ohio – où il était alors en poste – de remplir des questionnaires. Après quoi il leur a fait subir des tests physiologiques et psychologiques en laboratoire. Au cours des dix dernières années, il a observé des centaines d’habitants de la région de Chicago, en étroite collaboration avec la psychologue Louise Hawkley et d’autres chercheurs de l’université de Chicago.

Ce travail l’a persuadé que la solitude est un risque sanitaire en soi, distinct de la dépression ou du stress qui lui sont souvent associés. Plus précisément, c’est apparemment la manière dont est ressentie la solitude qui joue le rôle décisif, plutôt que le degré objectif de connectivité sociale (le nombre de relations proches que la personne entretient, par exemple). C’est une distinction importante que la plupart des études précédentes avaient ignorée, souligne Daniel Russell, psychologue à l’université de l’Iowa à Ames : « Il existe des personnes isolées qui ne se sentent pas seules. À l’inverse, d’autres individus se sentent seuls alors même qu’ils entretiennent de nombreux contacts sociaux. »

Quand il était étudiant en troisième cycle à l’université de Los Angeles (UCLA), Russell a contribué à concevoir l’échelle désormais utilisée par Cacioppo. L’échelle UCLA de la solitude est fondée sur un questionnaire qui tente de saisir la façon dont on perçoit son rapport aux autres, avec des questions sur la fréquence à laquelle on ressent un manque de relations proches, dont on a l’impression de n’avoir personne à qui parler ou d’être en porte-à-faux en société.

Les personnes qui se situent en haut de cette échelle sont aussi celles qui ont tendance à présenter des changements physiologiques qui placent le corps en état d’alerte. Dans l’une de leurs premières études, Cacioppo et son équipe ont découvert que les solitaires ont une résistance vasculaire plus élevée, un durcissement artériel qui élève la tension. Cela oblige le cœur à travailler plus dur et peut contribuer à l’usure prématurée des vaisseaux. « Il s’agissait de recherches pionnières », qui ont conduit d’autres scientifiques à s’intéresser aux effets biologiques potentiels de la solitude, confie Chris Segrin, spécialiste du comportement à l’université de Tucson, Arizona.

Ces mêmes personnes présentent aussi des marqueurs moléculaires de stress élevés. Cacioppo a trouvé un taux élevé de cortisol dans la salive et d’adrénaline dans l’urine. Comme si la solitude préparait le corps à un danger à venir. Pour le psychologue, cela a un sens du point de vue de l’évolution. Pour nos lointains ancêtres, explique-t-il, être seul signifiait renoncer à la protection du groupe et compromettre sa contribution génétique à la génération suivante. À ses yeux, les changements physiologiques et l’anxiété qui accompagnent la solitude signalent que les liens sociaux de l’individu sont devenus trop faibles. « C’est un avertissement qui nous incite à modifier notre comportement pour favoriser notre survie génétique », dit-il. De son point de vue, le sentiment de solitude est donc une épée à double tranchant – salutaire à court terme, mais dangereuse quand il devient chronique.

Cacioppo et ses collègues ont aussi montré que la solitude ressentie avait un impact direct sur le système immunitaire. En s’associant au généticien Steve Cole de l’université de Los Angeles, ils ont analysé l’activité génétique des globules blancs de quatorze participants à une étude longitudinale menée auprès d’habitants de Chicago. Les volontaires sélectionnés se situaient dans les 15 % supérieurs ou dans les 15 % inférieurs sur l’échelle UCLA. Deux différences sont apparues entre les deux groupes. Les solitaires ont montré une activité accrue de plusieurs gènes codant pour des molécules de signal qui favorisent l’inflammation et une activité affaiblie de gènes qui, normalement, freinent l’inflammation. Ils présentaient aussi une moindre activité des gènes qui aident à se défendre contre les invasions virales.

Selon Cole, cela concorde avec les données épidémiologiques montrant que les personnes socialement isolées sont plus sensibles aux virus, celui du rhume commun comme celui du sida, et à la maladie cardiovasculaire, qui est liée à un excès d’inflammation.

Les chercheurs ont ensuite trouvé les mêmes résultats sur un échantillon plus large de l’étude de Chicago (120 participants). Se sentir un peu seul ne suffit pas pour dérégler le système immunitaire, souligne Cole : « Il faut vraiment une personne qui ait développé et consolidé une vision solitaire du monde pour observer ces changements dans l’expression des gènes. »

Plus d’alcool, moins d’exercice

Non seulement le sentiment de solitude accroît l’usure du corps en le maintenant en état d’alerte, mais il peut aussi l’empêcher de recharger ses batteries par le repos et la relaxation. Cacioppo et ses collègues l’ont montré dans une autre étude : bien que les solitaires dorment autant que les autres, ils se sentent plus fatigués, ce qui dénote une qualité de sommeil inférieure. L’équipe de Segrin a reproduit ce résultat et montré que ces personnes tirent aussi une moindre satisfaction de leurs loisirs.

Les travaux de Cacioppo et d’autres avant lui ont établi que les individus qui se sentent seuls ont tendance à déprécier leurs relations sociales et à se forger une impression négative des personnes qu’ils rencontrent. Et les chercheurs commencent à montrer que ces biais cognitifs pourraient être encodés dans le cerveau. Dans une étude de 2008, Cacioppo a utilisé l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle pour mesurer l’activité métabolique dans le cerveau de vingt-trois jeunes étudiantes de l’université de Chicago. Quand on leur montrait des visages souriants, les plus solitaires selon l’échelle UCLA manifestaient une moindre activité dans le striatum ventral, qui fait partie du système de récompense. Dans une autre étude, Cacioppo et ses collègues ont demandé à des personnes se sentant seules et à d’autres n’ayant pas ce sentiment de faire le test de Stroop, un classique de la psychologie expérimentale, dans lequel les gens voient des mots en couleur sur un écran d’ordinateur, un par un, puis doivent dire quelle était la couleur du mot. Face aux mots évoquant des relations sociales négatives, comme « isoler », « rejeter », il fallait aux solitaires une fraction de seconde de plus pour identifier la couleur que lorsqu’il s’agissait de mots négatifs n’évoquant pas de relations sociales, comme « vomir ». Les autres n’observaient pas ce délai. Pour Cacioppo, cela montre que les solitaires accordent plus d’attention aux signaux sociaux négatifs. « Cela incite à penser que le cerveau est en état d’alerte à l’égard des menaces sociales », explique-t-il.

Des chercheurs de l’université Duke en Caroline du Nord ont récemment corroboré ces résultats. Le neurophysiologiste Ahmad Hariri et ses collègues ont entrepris de répliquer des études antérieures montrant que les personnes ayant une tendance à l’anxiété (mais sans pour autant justifier d’un diagnostic clinique) présentent une suractivité des amygdales, formations du cerveau impliquées dans la détection du danger, quand elles voient des visages exprimant la colère ou la peur. Or l’équipe de Hariri a montré que c’était vrai uniquement pour un sous-groupe de volontaires, celui déclarant le plus faible réseau social (ils n’ont pas mesuré le sentiment de solitude). Pour Hariri, ce résultat indique que la perception qu’ont les gens de leur réseau relationnel pourrait étalonner la réponse des amygdales aux menaces sociales, laquelle pourrait à son tour avoir une influence sur le risque de connaître des troubles anxieux ou d’autres problèmes.

Le sentiment de solitude peut aussi affecter le cortex préfrontal, région impliquée dans ce que les spécialistes de la cognition appellent le contrôle exécutif. Dans la vie quotidienne, celui-ci se traduit souvent par le fait de se retenir – par exemple ne pas manger un hamburger à tous les repas ou reboucher la bouteille de vin après un ou deux verres. Les enquêtes épidémiologiques suggèrent que les personnes dont le réseau social est faible sont plus enclines à mal manger, consomment plus d’alcool et font moins d’exercice. Plusieurs recherches montrent que les solitaires ont de mauvais résultats aux tests de laboratoire qui sollicitent le contrôle exécutif et au moins une étude a trouvé une activité réduite du cortex préfrontal chez des sujets isolés.

La preuve que le sentiment de solitude est en partie héritable est venue d’une collaboration entre Cacioppo et Boomsma, qui supervise une base de données sur des jumeaux hollandais et les membres de leur famille. Ils ont découvert que la génétique explique jusqu’à la moitié de la variation individuelle du sentiment de solitude. Leur étude la plus récente, publiée en 2010, a utilisé une version simplifiée de l’échelle UCLA, envoyée à 8 683 jumeaux et à leur famille. Dans ce groupe, les gènes rendaient compte de 37 % de la variabilité dans le sentiment de solitude, un peu moins que dans des études précédentes. Au total, le caractère transmissible du sentiment de solitude est comparable à celui de la dépression, dit Boomsma, mais inférieur à celui de traits comme la tension ou le niveau de cholestérol.

Dans son livre publié en 2008, Cacioppo émet l’hypothèse que le sentiment de solitude répond à un « thermostat génétique », qui varie selon les individus. C’est ce thermostat qui détermine le degré de désarroi né de l’isolement social. « On n’hérite pas de la solitude ; on hérite du degré de douleur que l’on ressent à son épreuve », explique Cacioppo.

Mais l’environnement a aussi son mot à dire, comme l’ont montré des recherches menées par Russell. Les étudiants en première année d’université comptent parmi les populations les plus solitaires qu’il ait eu à observer. Ils ont laissé derrière eux leur famille et leurs amis de lycée et tentent de se faire une place dans un nouvel écosystème social, explique le scientifique.

À en juger par les données disponibles, l’évolution de la société tend à accroître la fréquence du sentiment de solitude. Le Bureau américain du recensement estime que 31 millions de personnes vivent seules aux États-Unis, un accroissement de 30 % par rapport à 1980. Une étude souvent citée, parue en 2006 dans The American Sociological Review, montre l’évolution d’un échantillon représentatif de la population américaine, qui devait répondre à la question : « Avec combien de personnes vous sentiriez-vous à l’aise pour discuter d’un important sujet de préoccupation personnel ? » Entre 1985 et 2004 le nombre moyen est passé de trois à deux, et le pourcentage des sondés disant n’avoir personne à qui se confier est passé de 10 % à 25 %.

Et, comme d’autres risques de santé, le sentiment de solitude peut être contagieux. Cacioppo s’est associé à James Fowler de l’université de San Diego et Nicholas Christakis de Harvard pour analyser la propagation de la solitude dans les réseaux sociaux. Passant au crible les données concernant des milliers de personnes participant à la célèbre enquête cardiologique de Framingham (1), Fowler et Christakis ont relevé que quantité de traits comme le fait de fumer et même le plaisir de vivre tendent à se propager de personne à personne au sein des réseaux relationnels (2). Il en va de même pour le sentiment de solitude, rapportent les trois équipes.

Une mauvaise nouvelle ? Pas totalement. Même pour les cas lourds, Cacioppo estime que ce sentiment peut être surmonté. Lui et ses collègues ont conduit une méta-analyse de vingt études portant sur des interventions destinées à combattre la solitude. Se contenter d’apporter un soutien social ne semble pas fonctionner, en particulier si les intéressés savent qu’on s’occupe d’eux. « Cela renforce votre sentiment d’échec », dit Cacioppo. Les opérations les plus efficaces sont celles qui empruntent aux méthodes de la thérapie cognitivo-comportementale, pour permettre aux patients d’interpréter leur situation sociale de manière plus positive.

Quant à prévenir le sentiment de solitude, Cacioppo estime qu’il est utile de savoir comment est réglé votre thermo­stat et de s’efforcer de rester dans sa zone de confort. « Déterminer le degré de connectivité sociale pouvant améliorer notre santé et notre plaisir de vivre […] est à la fois aussi simple et aussi difficile que d’être ouvert à autrui. »

Cet article est paru dans Science le 14 janvier 2011. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Témoignage : « La solitude choisie berce et console »

Je pense parfois être née solitaire. Mes premiers souvenirs de solitude, quand j’étais très jeune : un vide qui ne pouvait se combler que de l’extérieur, l’effrayant sentiment d’un manque qui me faisait frémir. Comme l’ont écrit les psychologues Eric Ostrov et Daniel Offer, « la solitude est un sentiment de privation qui nous fait nous tourner vers l’extérieur, avec douleur mais espoir aussi, pour y trouver satisfaction (1) ».

Du plus loin que je me souvienne, ma mère était comme une balise lumineuse, et sa chaleur, le préalable à tout. Je savais que je n’étais vraiment vivante que lorsque j’étais en contact physique avec elle, ses bras autour de moi ou ma tête dans son giron. Mais ce qui domine dans mon souvenir, c’est l’absence de cette sensation, la frustration, le désarroi. Comme je grandissais, elle était toujours en train de s’affairer à la cuisine – la viande, les pommes de terre, les légumes, le repas qu’il fallait chaque soir préparer, puis débarrasser – à moins qu’elle ne fût au-dehors, prise par l’un de ses innombrables petits boulots. Je me souviens surtout d’elle épuisée par ce double labeur. Quand je rentrais de l’école, c’était pour retrouver un chien qui ne m’aimait pas, parce que toute petite je lui avais tiré la queue, un grand frère qui me gardait en m’ignorant, sauf quand il amusait notre petit frère en me faisant pleurer et réclamer ma mère. J’éprouvais alors la solitude de la condition humaine comme on peut l’éprouver à 8 ans.

Pourtant, paradoxalement, j’aimais être seule plus que tout. Le besoin d’affection, cette faim dévorante, était alourdi par l’angoisse de la perte ; jouer toute seule, au contraire, c’était la paix à l’état pur.

La solitude subie est une blessure ; la solitude choisie berce et console. On pourrait dire que je me protégeais des misères de l’enfance par ce que Wordsworth appelait « le regard intérieur/ trésor de la solitude (2) ». Ce regard intérieur, c’est l’imagination, et je me rappelle comme je sombrais dans l’univers de mes jeux avec soulagement et ce plaisir immense, indicible, qui ne requiert ni justification ni contrepartie. Ce monde que je m’étais fabriqué moi-même, au sens propre, était clos, une stimulante communauté d’émotions et de pensées. Mes jouets préférés – à vrai dire, mes seuls jouets : un tableau noir sur lequel je dessinais les cartes de contrées fantasmées, baptisant rivières et montagnes à mesure que mes explorateurs imaginaires découvraient ces terres nouvelles et les colonisaient ; il y avait aussi des billes, des petits soldats de plastique, des pièces d’échecs, autant de petites communautés qui exploraient aussi des régions inconnues, dangereuses, et s’y établissaient. Était-ce un signe ? C’était une vie rêvée, chargée de risques, mais sous mon plein contrôle, d’une liberté audacieuse mais tranquille. Une aventure qui exigeait courage, force, énergie, mais entreprise avec un groupe de personnes qui pratiquaient l’entraide et le réconfort mutuel. Je n’en ai jamais retrouvé l’équivalent dans ma vie adulte – si seulement !

Dès l’instant où j’ai su lire, je suis devenue une lectrice acharnée – quoi d’étonnant pour un futur professeur de littérature ? Les paysages imaginaires de mes livres prolongeaient ceux de mes jeux et les nourrissaient. Rien de tout cela ne m’a jamais fait défaut : ni les joyeuses bandes d’amis et leurs aventures, ni les familles où les parents ne se disputaient pas comme les miens et élevaient leurs enfants dans la sagesse et l’affection, ni les voisinages où tous se connaissaient et s’entraidaient, ni les écoles où les enfants riaient, jouaient et apprenaient sous le regard sévère mais affectueux des professeurs. Dans les livres d’enfants, personne n’est seul bien longtemps ; la solitude n’est pas une donnée de l’existence, c’est un problème temporaire, le chemin vers ce jardin secret que l’on apprend à partager, l’épreuve que subit la Petite Princesse avant la récompense ultime, l’amour de ses parents.

« J’errais solitaire comme un nuage »

Vers cette époque, j’ai aussi commencé à lire de la poésie car ma mère, qui, comme mon père, n’avait guère dépassé l’école primaire, la goûtait et en récitait souvent. Le premier poème que j’ai appris, c’était « Jonquilles », de Wordsworth, le préféré de ma mère, et donc un lien de plus avec elle. Il commence ainsi :

« J’errais solitaire comme un nuage
Qui flotte au-dessus des vallons et des monts,
Quand tout à coup je vis une nuée,
Une foule  de jonquilles dorées (3). »

Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’étaient des « vallons » ou des « nuées ». Mais je me laissais emporter par la musique sans me préoccuper du sens. Cela paraissait un simple poème sur la nature, qui finissait bien : après un moment d’inquiétude, pendant lequel le poète est étendu, « l’esprit vide et l’humeur pensive », il se souvient des jonquilles ; son cœur se met alors à danser et le bonheur l’inonde. Je concevais alors la littérature en général, et la poésie en particulier, comme quelque chose de complètement distinct de la vie réelle – en tout cas de la mienne. Elle devait, par définition, permettre de s’évader dans un autre monde, un monde de beauté régi par ses règles propres.

À 10 ans à peine, la lecture des Quatre filles du docteur March m’introduisit pour de bon à l’amour romantique, tel qu’il apparaissait dans ce livre. L’auteur, Louisa May Alcott, porte la responsabilité de l’essentiel de mon existence depuis. La vision de l’amour exprimée dans ce roman tient en un mot : reconnaissance. Vertus et attraits sont reconnus à leur juste valeur par l’observateur digne de ce nom, avec, comme dans la chanson des années 1960 « En route pour l’église (4) »,  cette récompense : « Je ne serai plus jamais, jamaiiiiiis seule… » Et voilà l’ingénue solitaire et inachevée devenue l’élément d’un couple harmonieux, parfaitement uni, comme deux éléments d’un Lego ou d’un puzzle. Face à une Jo querelleuse, on trouve le sage et sérieux professeur Baer ; la sœur de Jo, Amy, est hautaine et quelque peu cupide, mais son futur mari Laurie n’est, lui, que bienveillance indulgente ; là où la sœur aînée, Meg, est gentiment niaise et popote – 100 % féminine, donc –, son mari John est digne, solide, protecteur, l’archétype du mâle victorien. J’ai compris qu’en associant le moi ainsi perdu à cette moitié complémentaire, on se retrouvait du même coup fermement ancré dans la vie sociale.

Entrée au lycée, j’ai pu ouvrir un nouveau front contre la solitude : l’amitié. Avant, je n’avais pratiquement pas d’amis, chose curieuse que je ne m’explique pas bien. Je n’ai d’ailleurs pas souvenir de regretter la compagnie des autres enfants ; au contraire, je m’insurgeais contre le souhait de mes parents de me voir aller jouer dehors. Les gosses du voisinage me paraissaient brutaux et superflus. Je préférais de loin Jo March, Émilie de la Nouvelle Lune, et Prince Noir (5). En voilà, des êtres vraiment supérieurs ! S’ils s’étaient matérialisés magiquement devant moi, pensais-je, j’aurais instantanément eu des amis, plus un cheval que, moi, j’aurais bien traité.

Plus tard, nous avons formé un trio de copines. Ma mère était soulagée et, quant à moi, j’ai réalisé avec émerveillement que même si Sue Dworkin ou Rona Halperin n’arrivaient pas à la cheville de Jo ou d’Emily, l’amitié de ces créatures de chair et d’os l’emportait à bien des égards sur les personnages imaginaires. On pouvait notamment rire avec elles, chose impossible avec les amis de fiction.

Puis il y eut un nouveau passage à vide, quand Sue a déménagé et que je me suis retrouvée dans un lycée où je ne connaissais personne. Ce qui surnage de cette période, c’est le sentiment que, comme le dit Heidi Klum (6), « on est soit dedans soit dehors ». J’étais esseulée et déprimée, je rasais comme un fantôme les murs de l’immense bâtiment sinistre. J’étais atrocement consciente que les autres filles avaient déjà des petits amis, et bien que j’aie été passionnément amoureuse d’un garçon depuis l’âge de 11 ans, celui-ci ne m’avait jamais concédé même un regard. Au contraire d’Élisabeth Bennett, l’héroïne d’Orgueil et préjugés, mes mérites n’étaient manifestement ni reconnus ni appréciés. J’en ai conclu que la haute idée que j’avais de moi-même – quelqu’un de supérieur, peut-être, ou du moins de normal – était complètement fausse.

Il s’est alors produit l’un de ces retournements qui vous emportent dans une direction imprévue. Un jour, une certaine Alice Gilbert, une fille sans intérêt particulier avec laquelle je n’entretenais que de vagues et lointains rapports, est venue me demander de collaborer au magazine littéraire du lycée, dont elle était l’une des responsables. À vrai dire, comme j’écrivais parfois des poèmes, je ne comprends pas pourquoi l’idée ne m’en était pas déjà venue. Ma solitude avait formé autour de moi une carapace protectrice, mais qui m’enfermait et m’empêchait de voir les opportunités. J’ai donc soumis un poème, et assisté en compagnie d’Alice à une réunion du groupe, où j’ai vu que les filles et un ou deux garçons étaient déjà copains et plaisantaient amicalement entre eux, ce qui m’a fait hésiter. Je me sentais différente et mal à l’aise. Mais Alice a insisté. Tout le monde adorait la brillante, la timide, la joyeuse Alice, et moi aussi je me suis mise, et pour les mêmes raisons, à l’adorer, à l’admirer, et à l’envier amèrement. Pour la première et la dernière fois de ma vie, j’ai appartenu à un étroit petit cercle, et bien que je ne me sois jamais sentie membre à part entière de ce groupe, et que je n’y aie certainement jamais joui du même statut qu’Alice, j’ai longtemps savouré ces liens, et l’interaction joyeuse et stimulante des différentes personnalités, des idées, des activités… jusqu’à la mort d’Alice, à l’âge de 17 ans.

C’est à cette époque aussi que j’ai commencé à lire les romans des sœurs Brontë. La littérature modèle la vie pour nous, mais elle s’interprète aussi à travers le prisme de notre moi. Avec le recul, je vois combien ma lecture de Jane Eyre montre à quel point la littérature peut déterminer la façon dont on perçoit et dont on vit la solitude. Au début du roman, Jane a 10 ans ; elle ne trouve pas sa place dans la famille où elle vit. La description de son isolement émotionnel dessine le portrait d’une enfant malheureuse mais douée, dont les talents ne sont pas reconnus, à qui l’on impose un cadre trop rigoureux, dont on frustre les besoins, que l’on maltraite même. Plus tard, elle éprouvera ce que Charlotte Brontë désignait elle-même, dans son journal d’adolescente, comme un « vide regorgeant de désirs ». En entendant le vent, la jeune Brontë écrivait : « Magnifique ! Cette rafale… a éveillé en moi un sentiment que je ne peux satisfaire… Quelle souffrance ce serait, si je ne pouvais m’évader dans le rêve, dont les images comblent un peu de ce vide regorgeant de désirs. » Dans le journal, « le rêve » fait référence aux premiers écrits romanesques de Charlotte Brontë, tandis que, dans le roman, Jane Eyre elle-même comble ce « vide regorgeant de désirs » par la romance, par le rêve d’amour avec Rochester. Adolescente, j’ai commencé à lire moi aussi des histoires d’amour et j’ai connu exactement les mêmes rêves. Comme dans le roman, le problème de la solitude n’était en fait que celui de trouver la bonne personne avec qui y mettre fin dans une joyeuse et fusionnelle complémentarité.

Époux insaisissable

Avoir un groupe d’amis m’a donné la confiance nécessaire pour attirer les hommes, et mes élans imprécis se sont focalisés pour de bon. De là, il n’y eut qu’un pas honteusement rapide et vraiment trop facile vers une ou deux histoires d’amour peu gratifiantes, et un rapide mariage. Ma mère en a paru derechef soulagée. Mon jeune époux voulait devenir enseignant, ce qui me rappelait sans doute le professeur Baer. Je me suis accrochée à lui comme je m’étais accrochée à ma mère dans ma petite enfance, cherchant désespérément à l’habiter ; cherchant désespérément à ce qu’il m’habite, tout à fait comme avec ma mère. Et lui, exactement comme ma mère – tout sauf un hasard ! –, était aussi insaisissable qu’elle, bien qu’il ait ardemment souhaité avoir femme et enfants. Quoi qu’il en soit, plus question de solitude, c’était un problème réglé. Mon mari aimait passer du temps avec moi, et pendant ses absences il me téléphonait souvent. Grâce à ces attentions, je me sentais plus heureuse, ou du moins plus en sécurité, que je ne l’avais jamais été. Mais c’était à double tranchant : cela m’empêchait de remarquer que sa présence physique ne valait pas toujours sa présence réelle, et que ses appels plusieurs fois par jour ne me disaient pas pour autant la réalité de ses pensées ou de ses sentiments.

Désormais, j’en suis parvenue au stade de la vie où l’on vous donne du « d’un certain âge », comme dans « une femme d’un certain âge », pour ne pas dire « d’un âge certain », ce qui pour moi signifie que je suis sensiblement plus vieille que je ne devrais l’être, plus vieille en tout cas que la femme normale, qui n’a elle que la vingtaine ou la trentaine.

Je suis arrivée à ce stade par un chemin sinueux et imprévu, passant par des rencontres et des amours, puis un mariage, des enfants, un divorce, encore des rencontres et des amours, puis à nouveau, et cette fois plus que jamais, la solitude – c’est-à-dire le célibat. Je ne suis pas vraiment seule, au sens où je vis à dessein dans une ville pleine de monde, à portée de deux de mes enfants adultes, et, ce qui est encore plus important, à portée de mes trois petits-enfants, qui me procurent beaucoup d’affection et de stimulation, physique et émotionnelle. J’ai aussi quelques bons amis, mais rien à voir avec la bande au temps de ma dernière année de lycée et de l’université.

Quoique plus entourée que dans l’enfance, je passe beaucoup de temps seule avec moi-même, bien plus en tout cas que lorsque j’avais mari et enfants à la maison. Je rentre presque toujours dans un appartement vide, me couche seule, me réveille seule, petit-déjeune et dîne seule. J’ai des chats, deux pour être précise, ce qui fait de moi, je présume, l’archétype de la femme seule qui n’a pas été capable de mettre le grappin durablement sur un homme, et qui passera en se ratatinant du statut de femme mûre à celui de « femme âgée ».

« Toute seule avec tes chats ! » disent les gens. À quoi bon leur expliquer que je les ai depuis douze ans, que ce sont les anciens chatons de mon dernier fils qui voulait un animal, et pas du tout des succédanés d’amour et de maternité, ni des remparts contre la solitude du grand âge. « Tout sauf une vieille avec des chats ! » s’est exclamé un homme sur un site de rencontres.

Ce qui m’amène à ma perception actuelle de la solitude, voulue comme subie. Je concevais jadis la solitude comme un ennemi contre lequel il fallait se défendre avec toutes les armes à sa portée. Être seule, c’était être abandonnée. Le pire de mes cauchemars, au sens plein du terme, c’était celui où, retournant dans la maison de mon enfance, j’y trouvais par terre ma vieille mère, morte de faim et d’abandon, oubliée de tous, incapable de contacter quiconque, ni moi ni personne. Pas besoin d’un psy pour comprendre que ce rêve reflétait en partie mes propres angoisses !

Aujourd’hui, je perçois davantage la solitude comme une sorte de défi, et l’absence de compagnie comme un privilège et un plaisir. Quand je rentre chez moi, je retrouve la paix, dans un lieu en parfaite harmonie avec mes souhaits et mes humeurs, où je contrôle le petit monde que je me suis créé tout comme dans les jeux de mon enfance, la magie en moins.

Il m’est très facile de m’adapter à ce qu’un autre veut que je sois ou que je fasse – ce fut, tout ma vie, le prix de l’affection et de la compagnie. Mais peut-être ai-je besoin d’une certaine distance physique d’avec les autres pour être capable de faire les choix, surtout ces petits choix quotidiens que dictent le goût ou le plaisir, qui me définissent comme individu. Étant une personne foncièrement dépendante, avec un cruel besoin de quelqu’un sur qui s’appuyer, je tire aussi une grande satisfaction de m’occuper de moi-même, de prouver aux yeux du monde que j’en suis capable.

Comme l’a écrit Elizabeth Cady Stanton, « oublions le désir des femmes d’être protégées, d’être assistées, de s’appuyer sur quelqu’un : c’est toutes seules qu’elles doivent parcourir le voyage de la vie, et, en cas d’urgence, il vaut mieux qu’elles aient quelque idée des règles de l’orientation… La solitude, la solitude du moi… constitue le cœur de notre être, ce qu’aucun homme ni ange ne peut contempler ni effleurer… Elle est consubstantielle à la vie (7) »…

Je ne me perçois plus désormais comme l’être supérieur que je m’imaginais, ni comme la personne normale dont je donne l’apparence, mais comme quelqu’un avec qui je me sens bien, la plupart du temps. Après m’être pliée des années durant aux besoins des autres, je trouve gratifiant de ne plus me soumettre qu’aux miens, sans avoir, comme Oliver Twist, à demander aux autres : « Encore un peu plus, s’il te plaît. » Je me sens hardie, comme lorsque je prenais la tête d’une expédition imaginaire dans les terres vierges que je dessinais sur le tableau noir de mon enfance. Je n’ai besoin, pour combiner courage et confort, que d’« une chambre à moi », comme disait Virginia Woolf – et c’est exactement mon cas présent, puisque j’habite un studio.

Cela étant, je me sens très souvent seule, et je crains que ce sentiment ne disparaisse jamais. Bien sûr, proximité n’est pas synonyme d’intimité (et, vice versa, le fait d’être physiquement seule n’implique pas la solitude), mais cela y ressemble fort. Il me reste néanmoins ce « regard intérieur » de Wordsworth par quoi j’ai commencé. En étudiant les poètes romantiques au lycée, j’ai finalement compris le véritable sens des « Jonquilles ». Le sentiment de solitude qui ouvre le poème, la métaphore de soi comme un nuage errant « qui flotte au-dessus des vallons et des monts », cela traduit une mise à distance de l’humanité et du monde, une incapacité à s’y fondre pleinement. Mais la découverte de la sublime beauté des jonquilles donne à l’auteur le sentiment d’une communion avec la nature, ce que je n’avais pu comprendre quand j’avais appris par cœur le texte à 10 ans. L’imagination esthétique, loin d’être une fuite hors du monde, est au contraire une certaine façon de le retrouver.

Comme l’écrit la poétesse May Sarton dans son « Journal d’une solitude» : « J’ai le temps de penser, c’est un grand luxe, le plus grand de tous. J’ai le temps d’être moi-même – et quelle responsabilité : faire bon usage de ce temps et devenir tout ce que je puis être dans ce temps qui me reste. Pas de quoi s’affliger, pourtant. L’affligeant, ce serait de perdre ce sentiment d’être reliée à tant et tant d’autres existences que je ne connais pas, que je ne pourrai jamais connaître (8)… »

Je suis aujourd’hui plus présente au monde et plus en phase avec l’humanité que lorsque j’étais enfant. Du fait de ma propre humanité, je suis ouverte et accessible à l’humanité tout entière, même à ceux que je ne connais pas et ne connaîtrai jamais. Je ne me sens pas seule quand je suis avec ceux que j’aime, mais pas non plus quand je fais ce que j’aime ou quand je travaille, enseigne ou écris. Le monde de l’imagination chanté par Wordsworth est multiple ; la littérature, l’art, la beauté – tout cela comble ce qu’il appelle « l’humeur absente et pensive ». Je continue à m’interroger sur la signification de ma solitude, comme perdure ma relation d’amour-haine avec elle ; et je verrai bien ce que c’est que d’atteindre l’étape suivante, quand je serai pour de bon une femme âgée – avec ou sans chats. 

Ce texte est un chapitre de Loneliness and Longing (Routledge). Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

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